Naïm Khader - Robert Verdussen - E-Book

Naïm Khader E-Book

Robert Verdussen

0,0

Beschreibung

À quand remonte le conflit israélo-palestinien ? 3500 ans avant Jésus-Christ en terre de Canaan ? 1896 avec la création du mouvement sioniste ? 1948 lors de la création de l’État d’Israël ? Quels sont les enjeux religieux, politiques, économiques, géographiques, culturels de ce conflit ? À travers cette biographie, passionnante et accessible à tous, d’un homme remarquable, proche de Yasser Arafat, pionnier de l’OLP dont il fut le représentant en Belgique pendant une dizaine d’années, l’auteur nous fait pénétrer dans le quotidien de Naïm Khader, assassiné à Bruxelles le 1er juin 1981 pour avoir voulu défendre les droits des Palestiniens, pour avoir cherché une réconciliation entre ceux-ci et les Israéliens, pour avoir aussi affiché des valeurs éthiques et humanistes tels que la liberté, la justice, le respect de l’autre, la paix. L’originalité de cette biographie — complétée par des annexes, des cartes et des notes précises — consiste à expliquer au lecteur, à travers la chronique d’une époque fondamentale, les questions essentielles qui se posent, aujourd’hui plus que jamais, aux Palestiniens et donc, aussi, aux Israéliens, aux Arabes et à l’Occident, à en dessiner les véritables enjeux tels que Naïm Khader avait su les cerner, les expliquer, en convaincre ses interlocuteurs belges et européens avec l'aide de nombreux amis, militants, responsables qui, vingt ans après, ont accepté de témoigner.
Outre son approche historique et biographique, ce livre rend hommage à un homme qui a payé de sa vie des convictions et des engagements qui demeurent plus que jamais d'actualité.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Robert VERDUSSEN est journaliste. Pour le quotidien La Libre Belgique, il a suivi les événements du Moyen-Orient, depuis la guerre des Six jours en 1967 jusqu’aux accords d’Oslo et leurs suites dans les années ’90. Il en a rencontré quelques-uns des principaux acteurs, Yasser Arafat, Shimon Pérès, Anouar el Sadate, le roi Hussein. Comme tous les journalistes qui, à Bruxelles, couvraient à l’époque l’actualité de cette région du monde, il a été en rapport régulier avec Naïm Khader.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 378

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



NAÏM KHADER

DANS LA MÊME COLLECTION

1958-1960 De la paix scolaire à la tourmente congolaise,

mémoires, Georges-Henri Dumont, 1995

La Vie quotidienne en Belgique

sous le règne de Léopold II (1865-1909),

histoire, Georges-Henri Dumont, 1996

Kasa-Vubu et le Congo indépendant (1960-1969),

histoire, Justine M’Poyo Kasa-Vubu, 1997

Léopold avant Léopold Ier,

La jeunesse romantique d’un Prince ambitieux,

Gilbert Kirschen, 1998

Albert et Élisabeth de Belgique, mes parents,

biographie, Reine Marie-José, 1999

André Vésale (1514-1564),

biographie, Robert Delavault, 1999

Histoire de Bruxelles,Georges-Henri Dumont, 1999

Marguerite de Parme (1522-1586), Bâtarde de Charles Quint,

biographie, Georges-Henri Dumont, 1999

La Mémoire des monastères,

une histoire de la Belgique duVIIeauXVIIIesiècle,

histoire, Joseph Lemmens, 1999

L’Audience de Don Juan d’Autriche,

essai sur le séjour dans les Flandres (1576-1578),

essai, Frédéric Wauters, 1999

Littératures belges de langue française,

histoire et perspectives (1830-2000),

dir. Christian Berg & Pierre Halen, 2000

L'Épopée de la Compagnie d’Ostende (1723-1727),

histoire, Georges-Henri Dumont, 2000

Histoire de la Belgique,Georges-Henri Dumont, 2000

Qui parle l’européen ? L’Europe dans la contrainte

des langues nationales,Jacques Darras, 2001

Histoire de l’empire parthe (-250 – 227), André Verstandig, 2001

Robert Verdussen

NAÏM KHADER

Prophète foudroyé du peuple palestinien

Biographie

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6775-7

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture : Bernadette et Naïm Khader (© D.R.)

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

PRÉFACE

Un homme simple, un peuple

Vingt ans après sa mort, la mémoire de Naïm Khader reste très vive dans le cœur de tous ceux qui l’ont connu et aimé. Pour son peuple, il reste l’un des plus brillants défenseurs de ses droits légitimes bafoués et un signe d’espérance dans cette nuit dense que nous sommes en train de traverser. Il nous rappelle que, malgré tout, rien n’est encore définitivement joué et que le meilleur est encore à venir. L’espérance est bien une vertu palestinienne.

Un homme doué

Naïm est d’origine très modeste. Il appartient à cette race de paysans palestiniens, dont il a hérité le caractère opiniâtre et patient, qui ne désarme pas devant les difficultés. Il était capable de revenir sans cesse sur le même sillon pour le creuser toujours davantage. Mais surtout il était d’une intelligence rare et universelle. Il excellait en tout et, dirais-je, sans effort. Il avait une capacité de synthèse qui lui permettait de cerner un sujet et de pouvoir le présenter d’une manière qui ne pouvait que convaincre après avoir captivé. À cette intelligence se joignaient les grandes qualités du cœur. Naïm était un ami admirable, humble et affable, qui n’hésitait devant rien pour rendre ses amis heureux. Ceux qui l’ont connu dès son jeune âge gardent toujours le souvenir de cet ami qui était prêt à tout pour eux. Il aimait, quand il était jeune, répéter à ses amis: « Tu dois être heureux à n’importe quel prix et malgré tout ». À tout cela s’ajoutait aussi une beauté bien orientale — bien palestinienne — et captivante et une force physique qui ne reculait pas devant la fatigue et l’effort.

L’homme d'une cause

Une nature aussi riche ne pouvait être qu’au service d’une cause et d’un grand idéal. Il a essayé le chemin du sacerdoce. Mais, au fil des années, il a découvert que telle n’était pas sa vocation. Mais il a gardé de ses années de séminaire une forte formation spirituelle et chrétienne qui lui permettait, lors de son séjour en Belgique, d’être un « paroissien » qui savait mettre ses diverses qualités — dont une belle voix — au service d’une communauté. Mais le grand choix de sa vie a été la cause palestinienne, la cause de son peuple, et il ne pouvait en être autrement. Après la guerre de Juin ’67, il vivait à Amman et c’est là qu’il s’est trouvé face à face avec la détresse de son peuple avec toute son étendue. Les Arabes sortaient d’une défaite cuisante et traumatisante. L’heure était au désespoir et au désarroi. Mais aussi ce fut justement l’heure où le peuple palestinien a compris qu’il devait prendre son destin en mains et que personne ne pouvait l’aider s’il ne s’aidait lui-même. Naïm a trouvé la cause qui était à la mesure de ses capacités, le service de son peuple laissé à lui-même.

« Terriblement convaincant »

« Terriblement convaincant », a-t-on dit de lui (Georges Hourdin dans le magazine « La Vie » après son assassinat). Après ses études en droit dans les universités belges, il s’est complètement engagé dans la révolution palestinienne pour devenir bien vite le représentant de l’OLP à Bruxelles. Il aimait se définir « le missionnaire de la Palestine ». Dans cette mission, il a investi toutes ses énergies intellectuelles et humaines, tout en gardant son indépendance d’esprit face à toutes les idéologies. Naïm n’était pas l’homme d’une idéologie étroite, mais l’homme d’une cause. Et il s’est attelé pour expliquer cette cause à l’opinion publique, dans les forums internationaux (n’a-t-on pas dit de lui qu’il était « le roi des Conférences »?) et les médias belges et européens. Il s’est attaqué de front aux lieux communs d’une propagande mensongère qui se propageait — de bonne ou de mauvaise foi — au sujet des palestiniens. Et le mensonge était une des bêtes noires de Naïm. Il ne pouvait le supporter dès sa jeunesse. Face au mensonge il ne pouvait rester inactif et résigné. Il fonçait de toutes ses forces pour le démasquer sans compromis et sans détours. Les témoignages, qui ont suivi son assassinat, ont montré à profusion le large public de toutes les couches sociales et de tous les bords politiques qu’il a su atteindre et gagner à sa juste cause.

Un homme épris de justice et de paix

Naïm a été un homme épris de justice. Les moindres formes d’injustice le révoltaient. Et il ne pouvait se taire. Confronté à des situations d’injustices, il n’hésitait pas à déranger avec détermination et entêtement et n’importe qui, même les plus proches de son cœur. Bien vite, il a découvert l’injustice dont était victime son peuple. Il n’avait d’autre choix que de se mettre à expliquer avec beaucoup de patience et de talent cette injustice à une opinion publique bien mobilisée depuis longtemps contre les Palestiniens.

Faut-il rappeler qu’il n’a jamais porté une arme? Il se plaisait à répéter que son engagement politique il le puisait dans la force de la justice et du droit. Il était convaincu de la justesse de sa cause. Pour lui, la justice était le chemin obligé de la paix. Et pour ouvrir la voie à cette paix il n’hésitait pas à entrer en contact avec des milieux dont l’opinion publique arabe ne comprenait pas l’importance, comme certains milieux juifs qui n’étaient pas insensibles aux voix de la justice. Il restait ouvert à tous, parce qu’il était convaincu que tous, de n’importe quel bord politique, étaient susceptibles de comprendre la vérité. Il a su ouvrir de nouvelles voies à la diplomatie palestinienne. Dans un temps où les Palestiniens n’avaient d’interlocuteurs que certains milieux politiques, ceux de la gauche d’une manière particulière, il a eu le courage — mais sans illusions — de frapper à toutes les portes, toujours avec dignité et franchise. Et il réussissait, parce qu’il était intègre et inattaquable. Même ses adversaires reconnaissaient en lui cette intégrité qui ne pouvait que désarmer. Dans tout cela, il mettait aussi une touche d’humour qui ne pouvait que décontracter et plaire. Il savait raconter des anecdotes, même dans ses conférences de presse les plus délicates. Il a su donner à la révolution palestinienne un visage humain devant une opinion internationale — surtout occidentale — manipulée et entichée de préjugés bien ancrés.

Un homme, un peuple

Le drame palestinien est l’un des plus tragiques des temps modernes… et des plus méconnus, sinon des plus déformés. Personne ne peut imaginer la marche infernale du peuple palestinien tout au long de son histoire moderne. Il a été continuellement victime de la force et du mensonge, un mensonge au service de la force, et une force au service du mensonge. En lui se résume la blessure du peuple palestinien et sa lutte pour la vie. Se trouvant en dehors de la Palestine lors de la guerre de Juin 67, il s’est vu projeté, avec des millions de palestiniens, à la suite de guerres consécutives, à la périphérie de son pays natal sur des terres souvent hostiles. Le Palestinien « errant » n’est pas du domaine de la mythologie, mais de la réalité sanglante et tragique de tout un peuple, qui s’est vu tout d’un coup dans tous les aéroports du monde subissant toutes sortes d’humiliation, d’oppression et de dénigrement. Jean-Paul II, lors de son pèlerinage en Terre Sainte, l’a bien dit dans un de ses discours: « Personne ne peut ignorer combien le peuple palestinien a dû souffrir au cours des dernières décennies. Votre tourment est présent aux yeux du monde. Il a duré trop longtemps » (discours du 22 mars 2000, à Bethléem). Il est temps que la communauté internationale décide enfin et d’une manière décisive et sérieuse de se pencher sur le cas palestinien pour le bien de ce peuple comme aussi pour le bien du peuple israélien et de la communauté internationale dans son ensemble.

L’homme de l’avenir

Le peuple palestinien est en train de traverser une nuit tragique, où la force et le mensonge continuent à aller bon train semant la souffrance et la mort. La deuxième Intifada est la conséquence directe d’une situation qui devenait de plus en plus invivable. Il est temps d’ouvrir une brèche dans ce système de mensonge et de force qui n’aboutira à rien sinon à semer la mort et le désespoir nous entraînant tous vers une catastrophe dont personne ne peut prévoir les conséquences. Les roquettes laissent derrière elles des cadavres, mais elles ne peuvent construire la paix. À cette heure de vérité où est arrivé le conflit israélo-palestinien, la paix ne peut se construire que sur une réalité qui a été lamentablement et trop longtemps oubliée, à savoir la justice et les droits fondamentaux, inaliénables et légitimes du peuple palestinien. Pourquoi prolonger la souffrance au lieu d’aller directement à la vérité? Naïm n’a cessé de le dire à qui voulait l’entendre. Il est temps de lui donner raison.

À cette heure des ténèbres, Naïm nous manque terriblement. Mais on ne peut hésiter à dire qu’il est là. Malgré toutes ses souffrances, le peuple palestinien ne cesse de regarder vers l’avenir. Malgré la fermeture des territoires, une fermeture qui emprisonne les gens dans leurs villes et villages, les étudiants continuent à se diriger vers leurs écoles et universités, contournant tous les barrages militaires et empruntant à pied les sentiers les plus difficiles des montagnes et des vallées et bravant toutes les difficultés. Les enseignants continuent à rejoindre leurs écoles et universités malgré toutes les mesures tentant de les en empêcher. Comme Naïm, les Palestiniens aiment la vie. Le peuple qui a donné Naïm Khader est un peuple qui ne mourra pas. Je suis sûr que ce livre le montrera.

✝Michel Sabbah

Patriarche Latin de Jérusalem

Jérusalem, 15 avril 2001

AVANT-PROPOS

Naïm Khader a-t-il été un prophète du peuple palestinien ? Le mot est lourd de sens et on n’en use pas à la légère. Avec le recul, à la lecture des événements qui se sont inscrits dans le destin de ce peuple depuis l’assassinat de son représentant, dans une avenue de Bruxelles, il y a vingt ans, le mot paraît juste. Du grecprophanai,il signifie : « dire d'avance ». L’émergence de la cause palestinienne dans l’opinion belge et européenne, Naïm Khader avait su tout à la fois en discerner la nécessité, en préparer la possibilité, en expliquer la justification, en convaincre les acteurs, en mesurer les risques d’échec. Et, finalement, y exposer sa vie.

Vivant aujourd’hui encore, il serait assurément déçu. Mais sa déception serait, sans doute, à la mesure de la réserve avec laquelle il aurait accueilli, voici huit ans à Oslo, la réconciliation entre Israéliens et Palestiniens. Une réconciliation dans laquelle il avait pourtant toujours voulu espérer parce qu’elle était, à ses yeux, la clé de la paix. Lui qui savait regarder au-delà de l’immédiat aurait perçu très vite les pièges qui s’ouvraient sous les pas de Rabin et d’Arafat alors même que le monde entier applaudissait leurs poignées de mains. Aurait-il pour autant refusé de tendre la sienne ? Certainement pas. Il avait trop conscience de la désespérance et de l’impatience du peuple palestinien pour lui contester le moindre souffle d’espoir. Mais il savait aussi que, de quelque camp qu’il se revendique, l’extrémisme refuse l’acte courageux du dirigeant, cherche à éliminer celui qui prend le risque de la paix, tellement plus dangereux que celui de la guerre, est toujours prêt à verser de l’huile sur le feu alors même qu’il s’éteint. Il aurait été attristé mais sans doute pas surpris par le nouvel enlisement, aujourd’hui, de sa Palestine natale dans une violence dont elle avait semblé se sortir. Il ne se serait pas contenté de déplorer ce qui n’aurait été, pour lui, qu’un accident de l’histoire. Il aurait cherché dans les tragiques réalités du présent les raisons et les moyens de bâtir un avenir différent. La situation des Palestiniens en 2001 est pire qu’il y a vingt ou trente ans. À l’époque, il n’était pas désespéré. Il l’aurait peut-être été aujourd’hui. Mais il aurait continué d’avancer.

Naïm avait-il le pressentiment de devoir mourir jeune ? Il a vécu sa courte vie sans traîner en chemin mais sans brûler les étapes. On reste pourtant fasciné face au destin du gamin palestinien qu’il fut, tapant pieds nus sur un ballon fait de chiffons dans son village de Zababdeh et reçu, trente ans plus tard, aux quatre coins du monde, par chefs d’État et ministres. Entre ces deux images, s’inscrivent trois décennies de travail acharné, d’obstination intelligente, de soif d’une justice dont le peuple palestinien était, est toujours l’un des plus privés.

Le mot prophète possède aussi une dimension religieuse. S’agissant de Naïm Khader, celle-ci ne doit pas être écartée. Était-il inspiré par Dieu dans son combat pour les Palestiniens ? Non dans le sens d’un Moïse ou d’un Mahomet. Oui, dans la mesure où sa religion, le christianisme, implique la justice et l’amour du prochain pour règle de vie. Il aurait pu être prêtre. Il a choisi de porter ailleurs la force qu’il aurait consacrée à ce sacerdoce. Avec la même rigueur, la même foi, la même disponibilité que celui qui se met au service de Dieu et donc des hommes. Lui s’est mis au service des hommes. Et donc de Dieu. Sans ostentation, dans l’intimité d’une conscience qu’il avait aussi discrète que convaincue de ce qui lui paraissait son devoir.

Naïm était un réaliste. Sa perception aiguë de la réalité ne l’empêchait pourtant pas de rêver mais elle le préservait des idéologies factices. Elle ne lui interdisait pas d’être intransigeant quand il le fallait et tolérant lorsque l’intransigeance ne débouchait sur rien. Il usait de la politique mais se méfiait de ceux qui en abusent. Il la savait un passage obligé, ouvert à toutes les dérives. Sur ce chemin-là, il ne s’est jamais éloigné du quotidien des siens, ses frères palestiniens dont il avait eu la chance de pouvoir devenir l’avocat, l’interprète, le héraut, avant d’en devenir un héros. On ne donne pas sa vie pour une cause sans héroïsme, celui de tous les jours. Et cette vie, il l’a donnée durant toute sa vie. En bravant jusqu’au bout et en connaissance de cause les extrémismes des deux camps pour lesquels il prêchait la réconciliation. En consacrant d’abord vingt de ses jeunes années à l’étude d’un droit indispensable, il le savait, au combat contre les injustices. En optant volontairement pour un mode de vie modeste lui permettant d’aider les moins chanceux qu’il considérait comme les plus méritants, là-bas en Palestine comme dans sa Belgique d’adoption.

De cette Belgique et des Belges, Naïm Khader fut un connaisseur qui honorait l’une et les autres. Il avait su discerner dans nos caractères frondeurs, dans notre attachement aux racines, dans nos refus de toute violence, dans notre souci du consensus, ces qualités qui nous apparaissent trop souvent comme des défauts. Des qualités dont il voulait s’inspirer pour construire un État à l’aune du peuple palestinien dont la ressemblance avec le peuple belge ne cessait de le frapper. Il savait mieux que personne que, seul parmi les Arabes, les Palestiniens ont su accepter les religions à travers l’acceptation du christianisme et fonder ainsi une tolérance rarissime au Moyen-Orient. Il s’était attaché à connaître les Belges comme il avait le souci de ne rien ignorer de tous ses interlocuteurs. C’était sa manière de convaincre que de se mettre, chaque fois, à la place de celui qui devait être convaincu. Son charme, son charisme, cette chaleur humaine qui rayonnait avant même qu’il ne prononce le premier mot naissait d’un mélange de patience et de respect de l’autre. Il disait à Bernadette, la compagne de sa vie et de sa lutte : « Si je peux faire un kilomètre avec quelqu’un, je fais un kilomètre. Si je peux en faire dix, j’en fais dix ». Il n’a cessé de marcher avec les autres.

Européen, Naïm Khader l’était. Plus que la plupart des Européens, y compris, trop souvent, ceux qui font métier de l’être. Parce qu’il venait de la Méditerranée qui lui avait été un berceau, il traçait pour l’Europe des horizons que ses responsables discernaient rarement. Il voulait la voir manifester la largeur de vue qu’elle n’osait afficher, le courage qui lui manquait, la fierté dont l’absence de confiance la privait. Mais cette Europe-là, telle qu’elle était, enlisée trop souvent dans son mercantilisme et sa sujétion à l’Amérique face au bloc soviétique, il la respectait et l’admirait. La réconciliation franco-allemande, qu’il avait étudiée de près, lui était devenue un modèle pour celle dont il projetait la conclusion en Palestine. Si les peuples européens, après tant d’années de massacres, d’aveuglement et d’intolérance, muselant tout esprit de vengeance, avaient réussi à faire la paix, y compris celle des cœurs, les peuples du Moyen-Orient pouvaient en faire autant. Dans le respect de soi et de l’autre. Il y fallait la volonté d’aller vers l’autre, de l’écouter, de lui parler, de le connaître, de le reconnaître, de lui montrer ce qu’il refuse de voir, de le comprendre autant que de lui faire comprendre. La méconnaissance est source de peur et, donc, de haine. Il en était persuadé à une époque où, au Moyen-Orient, peu l’étaient.

Prophète, il le fut aussi pour ses frères arabes. C’est eux qu’il dut convaincre d’abord de dialoguer avec les Européens à l’heure où la crise pétrolière poussait à ce dialogue. Il savait se faire leur avocat auprès d’une Europe dont il avait bu la culture avec le lait de l’école. Il savait aussi les persuader qu’ils ne pouvaient espérer jouer à nouveau un rôle du côté du vieux continent sans renoncer à leurs phantasmes d’un autre âge, ceux des fanatismes et des exclusions. Il n’avait de cesse de leur démontrer que le bon droit n’était pas l’apanage de leur camp et que refuser de répondre à la bonne volonté qui se manifestait aussi dans l’autre camp relevait de l’aveuglement, pire du suicide. Avec Bichara, son frère de sang et de combat, il s’est toujours efforcé de concilier justice du possible et utopie, c’est-à-dire le possible qui n’est pas encore réalisé.

Le jour de la mort de Naïm Khader, l’un de ses meilleurs amis en Belgique, Marcel Liebman, déclara qu’il avait été la victime des extrémismes entre lesquels il avait voulu jeter un pont. Dans les guerres, les ponts ont toujours été les premiers objectifs à détruire. Parce que ceux-ci sont les voies de la paix. Parce qu’ils permettent aux hommes de se rencontrer, de confronter leurs idées, de croiser leurs cultures. Lui avait réussi à conserver un double ancrage culturel. Dans sa discothèque, on trouvait Bach, Mozart, Beethoven mais aussi Mahalia Jackson et Ray Charles, Oum Koulsoum et Fairouz, Brel et Beaucarne, des voix bulgares et des carillons de Belgique. Sur les rayons de sa bibliothèque, Henry Kissinger voisinait avec Raymond Aron, Mahmoud Darwich avec Rainer Maria Rilke, Pierre Mertens et Frédéric Kiesel, avec Marie Gevers, Raymond Devos avec Ronny Coutteure, Tintin avec Black et Mortimer. Il avait lu des dizaines d’ouvrages sur l’histoire des juifs, les persécutions dont ceux-ci avaient été les victimes en Europe, l’antisémitisme qui y avait régné au cours des siècles et qu’il voulait comprendre.

L’homme respirait aussi cet humour qui est le plaisir de l’intelligence et la pudeur des sentiments. Son rire n’était ni cruel, ni cynique. Il naissait du spectacle du ridicule. Il dénotait un énorme appétit de vivre que ses interlocuteurs percevaient tout de suite. Il avait le regard à la fois sombre et lumineux, le sourire parfois ironique. Sa voix d’une douceur chaude trahissait une détermination absolue mais aussi une extrême sensibilité. Les femmes le trouvaient séduisant. Il était séducteur parce qu’il alliait le charme à l’intelligence, l’attention à la tolérance. Et personne n’échappait à cette séduction-là. Elle était celle d’un homme accroché à ses convictions, courageux parce que conscient de ses peurs, révolté dès l’enfance par toutes les injustices. Celle faite à son peuple, il avait résolu de la combattre et en avait fait sa cause. Une cause sans laquelle, affirme Rafiq Khoury, l’ami de toujours, des hommes comme lui ne peuvent vivre. Mais pour laquelle ils doivent parfois mourir.

Bruxelles, 23 avril 2001

Remerciements

Merci à Bernadette et à Bichara pour avoir revécu, à travers leurs souvenirs, les moments de bonheur et les autres.

Merci à Chawki Armali, Moaz et Terry el Azem, Michèle Cédric, Claude Cheysson, Tijl Declercq, Jean Delfosse, Jean-Pierre Dubois, Michel et Nicole Dubuisson, Willy Estersohn, Pierre Galand, Pierre Grech, Françoise Gueur, Michel Khleifi, Rafiq Khoury, Adeline Liebman, Anne-Marie Lizin, Albert Mabille, Nicole Malinconi, Pierre Mertens, Marcel Pirard, Paul Ramadier, Jean Salmon, David et Simone Susskind et Georges Widart pour leurs témoignages et leurs documents.

Merci à Christine et Christian pour leur précieuse relecture.

Merci à Monique pour son attention et sa patience.

À sa mémoire

CHAPITRE UN

Premier juin 1981, 9 heures :

l’assassinat à Bruxelles…

Des coups de feu déchirent soudain le silence de la tranquille avenue des Scarabées où le printemps, en ce matin du 1erjuin 1981, se prend déjà pour l’été. Combien ? Trois, dira un témoin. Six, un autre. Sept, concluront les enquêteurs. Peu importe, sans doute. Une balle a suffi, une des premières ; tirée à bout portant, elle a frappé droit au cœur. Celui-ci a aussitôt éclaté, préciseront les experts.

Naïm Khader est resté couché sur le ventre, à moins d’un mètre du pilastre de pierre bleue qui marque l’entrée du numéro 5. Calmement, comme pour une exécution, l’assassin pointe son arme vers la tête et tire encore deux balles, sans doute inutiles, celles d’un tueur professionnel soucieux du travail bien fait. En quelques heures, la nouvelle de la mort du représentant de l’OLP à Bruxelles va se répandre en Belgique et à l’étranger et, avec elle, la consternation de tous ceux qui l’ont connu, l’ont entendu parler, en ont entendu parler et qui, avec lui, sont frappés au cœur.

Un suspect

Ce jour-là, Naïm Khader s’est levé vers 8 heures et quart. Il a fait sa toilette, s’est habillé. Vers 9 heures moins le quart, il est sorti de l’immeuble de sept étages dont il occupe, avecBernadette son épouse, le quatrième, au numéro 5. Comme tous les matins, à l’ombre de ses arbres et en retrait de la circulation des artères voisines, l’avenue des Scarabées semble bien paisible dans ce confortable quartier de Bruxelles que les étudiants de l’université partagent notamment avec les diplomates.

Naïm tient une valise brune et un sac noir contenant le linge du couple qu’il va porter à un lavoir proche, au 227 de l’avenue du Bois de la Cambre, celle qui mène à la chapelle de Boendael. Il y est connu : c’est lui qui se charge régulièrement de cette tâche ménagère avant de gagner le bureau de l’OLP, au numéro 104 de l’avenue Roosevelt. Pour des raisons de sécurité, il s’y rend généralement avec l’une des deux Peugeot du couple qui remplacent modestement la Mercedes de fonction refusée par Naïm et qui sont garées dans le parking en sous-sol de l’immeuble. S’est-il rendu au lavoir à pied ou en voiture ce jour-là ? On ne le saura jamais. Le personnel du lavoir ne pourra pas le préciser mais se souviendra que, contrairement à son habitude, il ne fumait pas la pipe.

Moaz elAzem1habite également au 5 de l’avenue des Scarabées, au cinquième étage, avec son épouseTerry. Il travaille à deux pas, dans le bâtiment à côté de celui qui accueille la délégation de l’OLP. Les deux hommes se retrouvent parfois sur le trottoir et montent ensemble vers l’avenue Roosevelt un peu avant 9 heures.

Ce matin-là, Naïm n’est pas encore rentré du lavoir et Moaz elAzem se rend seul à son bureau. Tout de suite, il remarque l’homme qui fait les cent pas à l’entrée de l’avenue des Scarabées. Il le remarque parce que celui-ci est vêtu d’un imperméable incongru sous le soleil. Peut-être s’agit-il d’un étranger, un Marocain qui attend l’ouverture de son ambassade voisine. Aujourd’hui encore, Moaz elAzem s’en souvient précisément : l’homme était de type méditerranéen, les cheveux foncés et peignés en brosse, 35 à 40 ans, des lunettes sans montures. Il est persuadé qu’il s’agissait du tueur. Lorsque Moaz elAzem arrive à son bureau, le téléphone sonne.Terry prévient son mari :Naïm a été tué !

Naïm Khader a-t-il été surpris devant chez lui alors qu’il revenait à pied du lavoir ou, plus vraisemblablement, après y être allé en voiture et avoir rangé celle-ci dans le parking souterrain ? Ce lundi-là, il a dû se montrer plus prudent que jamais. La veille, seul avecBernadette dans leur appartement, il lui a fait part de son angoisse grandissante. Il lui a précisé qu’il pouvait mourir d’un jour à l’autre sous les balles d’un tueur. Les semaines précédentes, il lui avait déjà parlé de ses craintes, à demi-mots. Cette fois, il n’a plus cherché à cacher sa peur.

Au coup par coup

L’assassin est là, à trois ou quatre mètres de sa victime. Il pointe son pistolet semi-automatique, un Makarov 9 mm. de type soviétique et de fabrication polonaise2, et tire au coup par coup. Une balle frappe en pleine poitrine. Une autre au bras droit. Un éclat atteint l’oreille droite. Deux balles traversent le veston sans toucher le corps. Naïm Khader est-il déjà mort lorsque l’assassin se rapproche de lui ? Il ne donne plus signe de vie mais l’homme tire toujours. Une employée, qui travaille dans un bureau situé en face, se précipite à la fenêtre alertée par les coups de feu, voit distinctement le tueur se pencher sur la victime au sol pour l’achever de deux balles. Elle le voit ensuite se retourner et descendre l’avenue, tranquillement. Puis, lorsqu’il se sent observé par des passants et des témoins aux fenêtres, il accélère le pas et finit par courir. En direction de l’avenue du Pesage.

Un automobiliste allemand, témoin de l’assassinat, décide de suivre le meurtrier après avoir embarqué dans sa voiture le facteur qui passait par-là. Mais il reste à une distance prudente : l’homme tient en main un objet qui pourrait être son arme. Il traverse l’avenue du Pesage, au bas de l’avenue des Scarabées, et se perd dans les artères du quartier. Au croisement de l’avenue Armand Huysman avec l’avenue Général Dossin de St-Georges, au numéro 178, il abandonne dans un jardinet son imperméable et un parapluie rétractable de couleur noire3. Il passe ensuite à côté de l’église St-Adrien où Naïm Khader sera enterré trois jours plus tard, doit rebrousser chemin dans la rue Volta, ignorant qu’elle est une impasse, avant d’aboutir au rond-point où se trouve l’entrée du cimetière d’Ixelles. On l’aperçoit encore à l’arrêt de l’autobus. Puis, peu après, devant le café de l’Université, au coin de l’avenue du même nom où sa trace se perd. Les établissements de la place seront fouillés. En vain.

Bernadette n’a rien vu, ni entendu. Elle est sous la douche, dans la salle de bain située à l’arrière de l’appartement. Le téléphone sonne. Terry elAzem, qui habite le cinquième étage, demande si elle peut descendre.Terry a entendu les coups de feu et, en se penchant à la fenêtre, a vu la silhouette étendue à terre, déjà auréolée d’une flaque de sang. Livide, elle arrive auprès deBernadette qui ne comprend pas :Moaz ? Non, pasMoaz :Naïm !Bernadette se précipite et aperçoit à son tour le corps sur le trottoir. Le temps de s’habiller et de descendre dans la rue, les cheveux encore mouillés, les ambulanciers ont déjà emmené son mari vers l’hôpital le plus proche, celui d’Ixelles. Elle s’agenouille et, spontanément, embrasse le sol où un trait de craie, tracé par un policier, dessine la silhouette de celui qu’elle veut croire encore vivant.

La nouvelle a très vite été annoncée par la radio. L’appartement a, tout aussi vite, été envahi par des amis, des parents, des responsables de l’OLP qui, tous, ne réalisent pas encore ce qui s’est passé, quelques heures plus tôt, sur ce trottoir où, entre-temps, une main anonyme a déposé une rose rouge. Parmi eux, MichelDubuisson4etNicole, son épouse. Ce sont des proches.Bernadette leur formule un souhait : Naïm est mort, elle s’en est convaincue, mais elle veut le revoir une dernière fois. À l’hôpital où elle se rend accompagnée deNicole, une femme policier tente de la dissuader d’approcher celui qui est vilainement blessé à la tête. Les deux femmes reviendront, insisteront et, cette fois, la femme policier les laissera passer mais demandera d’éviter de regarder le visage.

Une main dépasse du drap qui recouvre Naïm.Bernadette y glisse la sienne. Elle reste là, seule, seule avec lui, pour un long et silencieux dialogue, le dernier. Elle n’en dira rien, si ce n’est qu’à le voir ainsi étendu, elle percevait un appel, un ultime cri, non pas de vengeance, sûrement pas, mais de détresse, un cri pour que justice soit rendue à ce peuple, et pour que d’autres, à présent, prennent la relève.

Au même moment, BicharaKhader5se trouve en Grande Bretagne. Il est parti la veille, en voiture. Ce lundi, il doit visiter, à l’université de Durham, un centre d’études sur le monde arabe. Il a passé la nuit à l’hôtel. Après le petit déjeuner, il allume la radio. Le journal de la BBC s’ouvre sur la nouvelle : «PLO representative in Brussels has been shot». Il prend juste le temps de se décommander à l’université et regagne la Belgique.

Deux jours plus tôt, Naïm est venu voir son frère à l’appartement que son cadet habite à Vieusart depuis qu’il travaille à l’université de Louvain-la-Neuve. Il a pris l’habitude de ces visites au cours desquelles les deux frères se racontent, se détendent. Cette fois, Naïm a trouvé non pas porte de bois — celle deBichara est toujours ouverte, ce qu’il lui reproche — mais un appartement vide :Bichara s’est absenté pour faire des courses. Naïm griffonne un mot en arabe qu’il dépose sur la table du salon :

Je suis venu te dire bonjour. Je suis pressé. Je dois rentrer à Bruxelles. On se téléphone.

Jésus que ma Joie demeure

Déjà son mari lui échappe,Bernadette le sent. Avec JeanDelfosse6, elle va voir le curé de la paroisse St-Adrien. À trois, ils préparent la messe de funérailles. Elle aura lieu le jeudi 4 dans l’après-midi. Ils choisissent des textes, des musiques.Bernadette souhaite que, à la fin de l’office, l’organiste interprèteJésus que ma Joie demeure,le célèbre choral de la Cantate BWV 147. Elle y tient. Pas seulement parce que Naïm jouait de l’orgue et notamment cette œuvre de Jean-SébastienBach. Mais aussi et surtout parce que c’est sa façon à elle, rien qu’à elle, de lui dire merci. Le remercier pour tous ces moments vécus ensemble, moments de joie, de tendresse, d’angoisse aussi, qu’ils ont partagés pendant tant d’années.

Dans une église St-Adrien comble, ce jeudi 4 juin, le choral deBach va bouleverser une assistance qui vit cette messe sans souvent pouvoir retenir ses larmes. Une messe solennelle mais surtout authentique qui restera dans le souvenir de chacun un moment de communion d’une rare intensité.

Ils sont tous là. Les Palestiniens de Bruxelles, souvent des étudiants, ceux que Naïm a tellement aidés. Ce sont eux qui portent le cercueil sur leurs épaules. À la sortie de l’église, ils ne pourront se retenir de lancer violemment des slogans politiques dont un « Palestine vaincra ! » qui mêle colère et douleur. Des diplomates de tous pays, des hommes politiques de tous partis qui se reconnaissent quelque peu surpris d’être là réunis. Et la famille, celle deBernadette,Bichara, les amis, ceux qui ont travaillé avec Naïm, ceux des ONG, ceux de la Commission européenne, les militants de la première heure aussi qui, pendant des années, ont parcouru avec lui villes et villages de Wallonie et de Flandre pour expliquer qu’il y a aussi, là-bas, en Terre sainte, un peuple ignoré du monde. Un peuple qui, aujourd’hui, grâce aussi à Naïm, ne l’est plus.

Bernadette suit le cercueil, courageuse et fragile. Elle a revêtu l’ensemble blanc et bleu que Naïm lui a acheté le samedi précédent, en flânant devant les boutiques à la mode de l’avenue Louise. Il avait voulu lui faire, à elle qui portait le plus souvent des jeans, le cadeau d’un vêtement de luxe : une veste et une jupe découvertes à la vitrine d’un couturier renommé. Une folie pour ce couple qui avait toujours dépensé son argent à aider les siens et les autres plutôt qu’à s’offrir le superflu. Naïm ne l’avait vue porter cet ensemble, complété par un chemisier bleu marine, qu’au moment de l’essayage dans la boutique où quelques retouches devaient y être apportées. Une amie avait été rechercher peu avant l’enterrement le vêtement mis à mesure en hâte. Sans hésiter,Bernadette avait décidé qu’elle serait à l’enterrement de Naïm telle qu’il l’avait rêvée un samedi après-midi de détente, en blanc, comme pour de nouvelles noces avec son souvenir.

La messe est concélébrée. Parmi les prêtres, le nonce apostolique, MgrCardinale, n’a pas voulu prendre place parmi le corps diplomatique et a préféré accompagner la dépouille de Naïm à l’autel. GeorgesWidart, généreux « marginal » de l’Église catholique, militant fidèle des débuts difficiles, est là aussi. Un des premiers, il est allé chercher les frères Khader, à l’université de Louvain où ils étudiaient, et les a fait parler en public de ces Palestiniens dont il avait découvert la détresse. La messe est chantée en latin. Au moment de l’épître, JeanDelfosse lit un extrait duProphètede KhalilGibran. Un jeune Palestinien récite un poème de Mahmoud Darwich, choisi parBernadette et qui s’intituleL’Amant de la Palestine. L’évangile, celui desBéatitudes, est lu en arabe.

À l’instant de l’offertoire,Bernadette se lève, frêle et lumineuse. Elle a préparé un texte qu’elle lit avec des sanglots dans la voix mais sans s’interrompre :

Naïm, mon amour,

Toi et moi remercions tous nos amis ici présents qui sont venus te saluer et te dire combien ils ont apprécié ta gentillesse, ton ouverture d’esprit, ton sens de l’amitié et le courage dont tu as toujours fait preuve.

Tu me disais souvent que tu regrettais de ne pas avoir plus de temps à leur consacrer. Regarde, ils sont tous là aujourd’hui autour de toi pour exprimer leur affection, leur tendresse et leur admiration.

Dors en paix, Naïm, avec toi nous continuerons la lutte que tu as mené, et je peux le dire, jour et nuit sans relâche, pour tes frères palestiniens mais aussi pour tous nos frères opprimés.

Te souviens-tu, il y a à peine quelques semaines, quand du Mont Nébo nous regardions la Palestine, ta patrie, tu es resté longtemps silencieux puis tu as mis ton bras autour de mes épaules et tu m’as dit : courage, Bernadette, dans deux ou trois ans nous rentrerons chez nous.

Naïm, je te promets et tous nos amis te le promettent que tu rentreras bientôt, très bientôt chez toi.

Je voudrais encore te dire ici devant tous que je suis heureuse et fière d’être ta femme et que je t’aime.

Dors en paix, Naïm, nous sommes tous avec toi.

L’assistance est bouleversée.Bernadette a dit ce que chacun avait besoin d’entendre. Elle est allée se rasseoir à côté du cercueil et poursuit son dialogue silencieux avec Naïm, les yeux fixés sur cette croix de fleurs qu’elle a choisi blanches et qui vont, avec elle, suivre cet ultime voyage. Un voyage dont elle veut, elle vient de le promettre devant tous, qu’il se termine à Zababdeh, ce petit village de Palestine où Naïm est né il y a quarante-deux ans.Bernadette va se battre pour obtenir ce qui n’est pas, pour elle, une faveur mais relève d’une élémentaire justice. Elle ne sera pas seule. ClaudeCheysson, promu ministre des Affaires étrangères avec l’arrivée au pouvoir en France de FrançoisMitterrand, va servir d’intermédiaire. Comme commissaire européen, il a travaillé avec Naïm pendant des années. SimoneVeil, présidente du Parlement européen, appuiera aussi la demande auprès des Israéliens. Et MgrCardinale également. En vain.

Les autorités israéliennes, en échange de l’autorisation d’enterrer le représentant de l’OLP dans sa terre, exigent la restitution des corps de quatre soldats enterrés au Liban voisin où ils avaient été tués en mars 1978 lors de l’opération « Litani ». Dans ce contexte, elles savent que l’OLP n’acceptera pas un tel marché. Au fond, elles redoutent surtout les manifestations qui, sans aucun doute, accompagneraient un tel enterrement.

Beyrouth, puis Amman

Le 5 juin à l’aube, un avion des lignes libanaises, affrété spécialement, atterrit à Zaventem, sur le tarmac de Brucargo où la dépouille de Naïm Khader a passé la nuit au milieu d’un parterre de fleurs. Quelques amis entourent Bernadette. L’avion vient de Beyrouth, envoyé par l’OLP. Une garde d’honneur en descend, uniformes kakis et bérets rouges, suivie de jeunes orphelins palestiniens en tenues bleues, des branches d’olivier à la main.Bernadette les connaît. Naïm les avaient invités à Bruxelles quelques années auparavant. Ils habitent les camps de Sabra et Chatila où, dans un peu plus d’un an, les milices chrétiennes se livreront à un massacre qui, sous le regard indifférent des soldats israéliens, n’épargnera personne, eux non plus, sans doute. Ces enfants viennent chercher Naïm pour le ramener chez lui.

Dans l’avion qui vole vers le Liban,Bernadette rédige, en français, un texte qu’elle demande à Bichara de traduire en arabe. Elle désire le lire à la messe qui sera célébrée dans la capitale libanaise. Elle y compare Naïm à un chêne parce qu’il fallait être un chêne pour résister à ce qu’il a vécu. À l’aéroport de Beyrouth, lorsque des soldats palestiniens hissent le cercueil sur leurs épaules, elle éprouve un sentiment de séparation : le représentant de l’OLP retourne en héros et en martyr parmi les siens qui vont lui rendre hommage dans une effervescence militante.

YasserArafat est là. Il serreBernadette contre lui. Il lui dit qu’il a perdu un de ses meilleurs soldats à qui il a beaucoup demandé. Comme s’il se sentait un peu responsable. Le cortège traverse, toutes sirènes hurlantes, les camps où sont regroupés, parfois depuis 1948, les milliers de réfugiés de la banlieue de Beyrouth, ceux-là même pour lesquels Naïm s’est battu toute sa vie.

La messe est célébrée à la chapelle des Pères capucins. Puis, une séance d’hommage se déroule dans une salle où se pressent beaucoup d’enfants souvent revêtus de l’uniforme d’une résistance qui, déjà alors, les mobilise très jeunes. Bernadette est mal à l’aise. On lui demande de lever les bras. Dans un geste de victoire ? De vengeance ? Elle n’a pas le cœur à cela. Elle aurait préféré passer une dernière nuit seule avec Naïm à écouterBach ouMozart.

En fin d’après-midi l’avion repart, cette fois pour Amman.Bernadette ne dormira pas de la nuit. Elle la passe à négocier, grâce à des amis qui l'accompagnent, toujours avec les autorités israéliennes mais aussi, à présent, avec les autorités jordaniennes. FaroukKaddoumi, le « ministre » des Affaires étrangères de l’OLP, est à ses côtés. Il devient rapidement évident qu’il faut oublier l’enterrement à Zababdeh : l’OLP ne veut pas céder au chantage des Israéliens. Mais il n’est pas question de renoncer à une dernière messe, dans cette église du Couvent latin oùBernadette a épousé Naïm le 25 août 1972 et qui est située dans un quartier populaire d’Amman, habité par de nombreux Palestiniens. Les autorités jordaniennes ne sont pas d’accord. Dès son arrivée, elles ont fait placer la dépouille de Naïm dans un hôpital d’où elles veulent, le lendemain matin, la conduire directement au cimetière. Elles aussi redoutent des manifestations de la part de Palestiniens largement majoritaires dans la population jordanienne et encore traumatisés par les massacres de « septembre noir »7, dix ans plus tôt.

Bernadette se battra jusqu’au bout de la nuit. La messe aura lieu. Dans une église où tout le monde ne peut pénétrer, célébrée par des prêtres qui ont revêtu des ornements rouges, symbole du sang des martyrs. Le curé de la paroisse, le père MichelSabbah8, préside l’office. Il a été l’un des professeurs de Naïm. Il évoque celui qui, « abattu par des balles, ne portait jamais d’arme ». La place devant l’église est noire de monde, beaucoup d’amis de Naïm, des membres de sa famille, une de ses sœurs qui habite Amman et qui va se joindre aux femmes pour, selon la tradition, pousser les hululements du deuil. Les hommes, ici aussi, vont lancer des slogans. « Par ton âme, par ton sang, nous te vengerons », crient-ils. Ils entonnent par ailleurs de ces chants révolutionnaires palestiniens qui n’ont plus résonné dans les rues d’Amman depuis « septembre noir ».

Les funérailles se terminent au cimetière chrétien de Oum El-Hirav, à quelques kilomètres au sud de la capitale jordanienne, oùBernadette dépose la croix de fleurs blanches venue de Bruxelles. Et où Naïm, aujourd’hui, repose toujours.

Le lendemain,Bernadette accompagne une équipe de la télévision belge qui effectue un reportage sur le dernier voyage de Naïm Khader. Ensemble, ils vont au sommet du Mont Nébo, cette montagne située de l’autre côté du Jourdain, vis-à-vis de la ville de Jéricho occupée par les Israéliens. C’est là que, selon la Bible,Moïse est mort après avoir vu de loin une terre promise dans laquelle il n’est jamais entré. C’est là que, quelques semaines plus tôt, à Pâques — elle l’a évoqué lors de la célébration à St-Adrien — Naïm est allé lui montrer, une fois encore,saterre promise. Elle demande à l’équipe de télévision de s’éloigner quelques minutes. À cet instant, face à cette Palestine qui se dessine à peine dans la brume, elle se sent tout à coup terriblement seule.

CHAPITRE DEUX

De Zababdeh à Beit Jala,

une enfance en Palestine

Naïm Khader naît le 30 décembre 1939, à Zababdeh, un des villages de quelques centaines d’habitants dont les troupeaux de chèvres et les rangées d’oliviers s’accrochent aux collines rugueuses du pays qui s’appelle encore la Palestine. La domination romaine qui précède la naissance du christianisme d’environ soixante années, l’occupation perse (614-629), la conquête arabe (636), le passage des Croisés (xiesiècle) en route pour délivrer le tombeau du Christ, la conquête ottomane qui s’éternise durant quatre cents ans, tous ces bouleversements n’ont pas effacé de la carte ce nom mythique de Palestine qu’on retrouve à travers l’histoire. La création de l’État juif, en 1948, le fera disparaître, officiellement du moins. La première guerre entre Israël et ses voisins arabes ne laissera à ces derniers que la partie centrale de ce qui aura été la Palestine placée sous souveraineté jordanienne, à partir de 1950, et appelée alors Cisjordanie. Celle-ci sera occupée en 1967 par les Israéliens à la faveur d’une guerre-éclair qui, en six jours, humiliera profondément le monde arabe.

Alors que Naïm voit le jour, Zababdeh est toujours en Palestine. Cette dernière vit sous mandat britannique. En 1918, l’empire ottoman, qui s’était allié à l’Allemagne au cours de la Première guerre mondiale, est emporté dans la défaite de cette dernière et démantelé. La Grande-Bretagne et la France s’en partagent les dépouilles au Moyen-Orient. Dans les années ’20, en un temps où le colonialisme n’a pas cessé de fleurir dans les mentalités européennes, les Britanniques imposent leur mandat sur la Palestine, les Français sur le Liban et la Syrie. Les uns et les autres annoncent des processus d’indépendance qui restent des promesses.