Naufragée - Tome 2 - Plume Desbois - E-Book

Naufragée - Tome 2 E-Book

Plume Desbois

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Beschreibung

Je suis désormais loin de L’île, pourtant je suis et je resterai une NAUFRAGÉE.
Après leur aventure sur L’île, Evelyn pense reprendre une vie normale, mais c’est sans compter sur Isis, une mystérieuse femme libérée de sa prison, bien décidée à semer le chaos dans un jeu à grande échelle.
Entre acceptation de soi et course contre la montre, Evelyn devra à nouveau embrasser son destin avec l’aide de ses amis.
Nouveaux pouvoirs, nouvelles rencontres et nouveau monde, arrivera-t-elle à stopper Isis ?
Plongez dans l’aventure.

À PROPOS DE L'AUTRICE  

Plume Desbois, 21 ans, est une jeune écrivaine issue d’une licence de lettres. Passionnée par l’écriture depuis l’enfance, elle développe son imagination à travers des récits sans fin avant de concrétiser "Naufragée" au lycée. La perte brutale de son père a marqué son parcours, faisant de l’écriture un exutoire et un hommage. Fille de gendarme, elle accorde une place centrale à la famille. À travers ses histoires, elle aspire à offrir aux lecteurs une bulle d’évasion et d’émotions sincères.

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Seitenzahl: 349

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Naufragée

Jeu de Dames

Tome 2

Plume Desbois

Pour tous ceux qui pensent que le monde

s’arrête à la mort d’un proche,

levez les yeux vers les étoiles.

Certaines ont beau être éteintes,

elles brilleront encore pour les siècles à venir.

Chapitre Un

Evelyn

Parfois, j’ai la sensation que mon arrivée sur L’île remonte à seulement quelques jours. Parfois, lorsque je ferme les yeux, je revois ses grands arbres qui bordent la montagne, ses cascades protectrices et ses fleurs exotiques. Parfois, j’entends encore l’écho des vagues à l’orée de la forêt, le souffle du vent dans l’épais feuillage qui nous cachait de Jack et de ses hommes. Parfois, je ressens à nouveau la peur, la douleur, la mort. Mais si je veux être tout à fait honnête, ce n’est pas le mot parfois que je devrais employer.

— Salut maman, s‍alut papa ! Vous m’entendez bien ?

Je pose la tablette contre l’un des oreillers un peu durs de la chambre d’hôtel et m’assois en tailleur, appuyant les coudes sur mes genoux. Tandis qu’un terrible grésillement résonne dans le micro, le visage de mon père apparaît en gros plan sur l’écran, déformé en une grimace de concentration. Il semble essayer de faire pivoter l’angle de la caméra sans grand succès.

— Coucou ma puce ! Comment vas-tu ? commence-t-il en s’agitant de gauche à droite. Laisse-moi seulement quelques secondes de plus, cette maudite webcam n’arrête pas de tomber.

Il recule en se redressant sur son siège et je peux enfin apercevoir maman, tout sourire, une tasse fumante entre les mains. Ses yeux vert sombre ont récupéré cette lueur de vie qui la rend plus rayonnante. Je retrouve la mère heureuse et comblée qu’elle était il y a maintenant un peu plus de six ans et à cette idée, mon cœur se déleste de toutes les craintes.

Résiliente.

Voilà le mot parfait pour décrire Maria.

J’aimerais pouvoir en dire autant de moi…

En voyant le regard interrogateur de mon père, je m'aperçois que, perdue dans mes pensées, je suis restée silencieuse trop longtemps.

— Super, dis-je sans trahir le brin d’angoisse qui refait surface. Paris est vraiment une ville incroyable ! C’est si grand, si beau, je n’ai pas les mots !

Après notre retour à Mioño, j’ai insisté pour donner à mes parents un moment de tranquillité. Je tenais surtout à ce que maman ait le temps de digérer tous les événements, de se retrouver, tout simplement. Passer d’une à quatre personnes dans notre petite maison, ça lui a fait tout drôle. Il faut dire aussi que notre histoire n’a rien de normal ni de facile à assimiler et je crains qu’elle ait encore besoin de temps pour comprendre ce qui a bouleversé nos vies à tous les trois…

J’ai donc pris le strict nécessaire et embarqué Liam à destination de la France. Je tenais tellement à ce qu’il découvre ce monde si différent du sien et je dois avouer que j’ai toujours voulu visiter ce pays.

Cela fait maintenant presque un mois que nous avons quitté notre petite ville d’Espagne pour explorer d’autres paysages. Notre Univers est si vaste en comparaison de L’île et j’avais hâte que Liam le voie de ses propres yeux.

Nous avons sillonné la France en terminant notre excursion par la capitale. Tout notre voyage s’est fait en covoiturage, ce qui nous a permis de rencontrer énormément de gens généreux. Le trajet se déroulait dans la bonne humeur, certains nous posaient des questions sur l’Espagne, d’autres plus personnelles, ce qui a entraîné une discussion passionnée sur le surf avec un jeune Vendéen qui nous conduisait vers La Rochelle. Le soir, nous trouvions de petits hôtels tranquilles pour passer la nuit et repartir aussitôt le lendemain.

C’est de cette manière que nous avons pu découvrir des villes fantastiques et de fabuleux petits coins de paradis comme les monts d’Auvergne ou la forêt de Brocéliande avec ces arbres gigantesques et ces pierres étranges. Je n’étais pas très rassurée en entrant dans cette immense forêt… Après ce que nous avons vécu sur L’île, tout ce qui paraissait inhabituel et surnaturel nous mettait dans un certain mal-être. Je ne voulais pas voir Merlin l’enchanteur ou la Dame du lac surgir de derrière un rocher presque volant non identifié ! Depuis que le paranormal est devenu courant dans notre quotidien, j’en viens à me demander si certaines légendes ne sont, tout compte fait, pas si imaginaires que cela. Qui sait ?

Le temps passe, la vie suit son cours et il faut dorénavant songer à revenir. C’est vrai qu’il m’a été plus facile de prétendre que tout allait bien pendant ces vacances, mais je dois désormais rentrer chez moi.

— C’est un béret que tu as ? me demande maman avec enthousiasme.

— Oui ! Mais je suis réellement déçue que les Français n’en portent pas beaucoup, je bougonne en ajustant le fameux chapeau noir sur le haut de ma tête. Apparemment, c’est juste un simple « cliché » … mais tant pis, j’en mets un quand même ! C’est mignon !

Ma mère rit et ce son vient délicatement recouvrir toutes mes blessures. Quand je pense que j’appréhendais sa réaction. Je craignais qu’elle en veuille encore à papa, qu’elle nous rejette en réfutant notre histoire. Je ne pouvais pas non plus envisager de lui cacher la vérité. En général, lorsque j’essaie de la tromper, elle voit « mensonge » écrit en lettres rouges sur mon front. Impossible de lui dissimuler quoi que ce soit, je n’avais d’autre choix que d’aller droit au but. Finalement, je pense sincèrement que la réalité lui a permis de tourner la page sur ces cinq dernières années.

Je reviens sur terre lorsque Liam sort de la salle de bain. Ses cheveux blonds sont encore mouillés, en bataille, et des gouttes perlent sur certaines mèches. Il me sourit et vient derrière moi sur le lit en glissant ses mains sur mes hanches pour déposer un tendre baiser dans mon cou. Le rouge me monte aux joues quand je prends conscience qu’il ne porte qu’un jean, son torse nu venant épouser la courbe de mon dos. Mon cerveau se met en veille alors que son souffle chaud me chatouille la nuque.

Mon père détourne les yeux avec une moue gênée, tandis que ma mère affiche un large sourire qui s’étend jusqu’aux oreilles. Je crois qu’elle apprécie beaucoup Liam. Ou peut-être est-ce la perspective de voir sa fille avec quelqu’un après des années de solitude partiellement voulues ?

— Bonsoir Liam ! Dit-elle toute guillerette.

— Bonsoir María. Est-ce que j’aurais le plaisir de manger vos délicieuses crêpes en rentrant ?

— Évidemment, je ne peux rien te refuser, Liam.

Je lève les yeux au ciel et prends une longue inspiration pour abréger cette conversation. Liam torse nu devant mes parents à échanger des banalités avec ma mère, c’est assez embarrassant.

— Bref, je voulais juste vous dire que c’était notre dernier jour à Paris et que nous prendrons la route demain matin. Si les gens s’arrêtent facilement et nous emmènent loin, nous serons revenus pour la nuit prochaine, sinon…

— En gros, on rentre bientôt, termine Liam en me serrant un peu plus dans ses bras. Mes parents hochent la tête, le sourire aux lèvres. Ils ont l’air de bonne humeur. Je pense que cette pause aura fait du bien à tout le monde, à nous comme à eux. Je me félicite intérieurement d’avoir eu cette merveilleuse idée.

— Au fait, comment va Fox ? Il ne vous mène pas trop la vie dure ? demandé-je en changeant de sujet.

Je leur ai laissé la garde de ce petit monstre roux parce que, soyons honnête, les gens ne sont pas vraiment habitués à observer un renard en liberté dans les rues de Paris. Je n’imagine pas l’étonnement que nous aurions causé.

J’aperçois la fameuse boule de poils sauter sur la table d’un bond agile et renifler l’ordinateur de mes parents si bien que je ne vois plus que son museau humide sur la caméra. Devant ce merveilleux spectacle, j’explose de rire.

— En parlant du renard. On pourrait croire qu’il t’a entendu, Eve ! conclut Liam d’un ton jovial.

María écarte le canidé pour le mettre sur ses genoux et je remarque maintenant le regard plus sérieux de mon père. Je comprends immédiatement ce qui le préoccupe et mon sourire s’efface à son tour.

— Tu n’as toujours rien trouvé, je présume.

— En effet, répond-il. J’espère que vous n’utilisez pas vos dons. J’ignore pour quelles raisons nous les avons encore, mais ce n’est pas un motif pour en abuser. Il ne faut pas que l’on se fasse remarquer maintenant. Personne ne doit le découvrir, ce serait bien trop dangereux. Soyez prudents.

— Bien sûr papa, bien sûr. Tu sais, peut-être que nos facultés ne sont pas liées au cœur de L’île. Il n’y a sûrement pas de solution à tout ça.

Le silence qui accueille ma réponse me pousse à mettre fin à la conversation.

─ Il se fait tard, je vous laisse. Nous devons partir tôt demain matin.

Après un échange de bonne nuit, je coupe l’appel et éteins la tablette. Je souhaitais vraiment mettre une croix sur tout ce qui s’est passé sur L’île. Je voulais reprendre ma vie, comme si rien de tout ça n’était arrivé, comme si je n’avais jamais été emportée par la vague, jamais connu la peur, la mort, la perte de sa moitié. Je pensais qu’une fois loin de L’île, nous n’aurions plus nos dons, mais ils sont encore là. Même si je n’ose plus l’utiliser, je sens encore cette force qui coule dans mes veines, cette sensation indescriptible qui fait désormais partie de moi.

Je soupire bruyamment, ce qui n’échappe pas à Liam qui m’enlace de plus belle. Nous restons un moment sans bouger, puis il finit par briser le silence.

— Ça ne va pas ?

Je me retourne et me blottis contre lui, écoutant son cœur battre lentement. Il passe sa main dans mes cheveux, ce qui me procure une vague de frissons et de chaleur le long de ma colonne vertébrale. La pression redescend d’un cran et je m’autorise à m’abandonner contre lui.

— Tout va bien.

C’est faux.

— J’essaie simplement de comprendre pourquoi. Papa a raison, le cœur de L’île nous retenait prisonniers, mais c’était aussi la source de pouvoir qui rendait l’endroit… différent. Si je l’ai détruit, tout devrait être revenu à la normale et pourtant…

La phrase reste en suspens dans la pièce plongée dans un calme pesant. Enfin… pas si calme que ça, si l’on prend en compte le couple qui, je suppose, a entrepris une chorégraphie de claquettes dans la chambre voisine, au vu du brouhaha ambiant.

Cette question subsiste sans réponse depuis un moment. Il y a encore trop de zones d’ombre dans ce tableau. Pourquoi cette prophétie existait-elle ? Nos dons étaient-ils réellement liés à ce cœur ? Peut-on revenir en arrière et ne plus les avoir ?

À chaque fois que mon père appelle, il me parle de ses recherches qui n’avancent pas et je suis persuadée qu’il ne découvrira jamais rien. Je reste convaincue qu’il n’existe pas de manuels ou d’ouvrages anciens qui parlent de L’île et de comment faire disparaître un pouvoir inconnu. Je comprends la détermination de papa à vouloir trouver une solution, mais cela me frustre plus qu’autre chose. Le pire, c’est que je n’ai aucun souvenir de comment j’ai détruit le cœur cette nuit-là. C’est comme si j’avais été somnambule. Le voile dans mon esprit refuse de se dissiper et je déteste ne pas savoir. C’est le néant, pas la moindre trace de ce qui s’est passé…

Liam desserre son étreinte pour s’allonger sur le lit tandis que je me blottis contre lui comme si j’avais peur que lui aussi ne soit qu’un rêve. Par moment, je me dis que toute cette histoire n’est que le fruit de mon imagination et qu’un jour, je vais me réveiller et que rien n’aura existé.

Sa présence à mes côtés me rassure, mais depuis quelque temps, je le trouve contrarié. Parfois, il scrute les passants de travers ou affiche une mine affligée, le regard perdu ailleurs. J’ai quelquefois l’impression qu’il est à des kilomètres de moi alors qu’il se trouve juste là.

— Allez, détends-toi, m’intime Liam en brisant le silence pesant. Repose-toi, la route sera longue demain.

— Ok… Tu as gagné, je lâche en fermant les yeux, bien décidée à faire taire mon cerveau en ébullition.

Je me lève et file dans la salle de bain me changer. Adieu Ô béret français, tu vas finir au fond de ma valise pour le moment, mais promis, je ne te laisse pas !

Avant de rejoindre Liam, je m’arrête une minute devant le miroir légèrement terni et m’asperge le visage d’eau froide. Je sais que je ne pourrais jamais oublier ce qui nous est arrivé. Je ne pourrais jamais dormir sans revoir Emmett se faire tuer, sans revivre en boucle l’instant où il reçoit la lame à ma place.

Je l’entends parfois, me parler, me dire qu’il est là, que je ne l’ai pas perdu. La vérité c’est que je tourne à la folie. Sa mort me hante et je perds la tête. J’aurais sûrement besoin d’une multitude de séances chez un psy, mais je me vois mal lui expliquer les raisons de mes crises d’angoisse.

« Bonjour, je viens vous consulter, car je deviens complètement cinglée. J’ai été emportée par une vague, atterri sur une île de dingue où je devais survivre, puisqu’un taré voulait collectionner les gens. Il avait la ferme intention de me tuer. Ah oui, et j’ai des pouvoirs, un peu comme les Winx vous saisissez ? Mon meilleur ami est mort et pour me venger, j’ai coupé les mains de mon ennemi juré. »

Il serait fort probable que je finisse dans un asile de fous et il n’aurait pas tout à fait tort.

Je relève le visage vers le miroir, mais c’est lui que je vois. C’est comme s’il était en face de moi, comme s’il me scrutait de ses yeux bleus éteints, le teint blafard, macabre. Je secoue la tête pour effacer son reflet et lorsque je rouvre les paupières, il a disparu.

Après de longues minutes, je souffle un bon coup et retourne me coucher. Liam est déjà emmitouflé dans la couette et je le rejoins en me lovant à nouveau contre lui. Il dépose un baiser sur le haut de mon crâne puis colle sa tête à la mienne.

— Essaie de te reposer, glisse-t-il au creux de mon oreille. Dors bien…

« Dors bien trésor », résonne une voix au fond de moi.

Je suis subitement emportée dans une incertitude déconcertante, une impression de déjà vu. Comme si j’avais mis le doigt sur quelque chose d’important… Mais non. Juste cette impression bizarre.

Je me redresse sur le lit, une main sur le front, tâchant de faire disparaître cette soudaine appréhension. Je frotte nerveusement mes yeux en soupirant.

— Eve, tout va bien ? Tu commences à m’inquiéter.

« Dors bien trésor » cette étrange phrase tourne en boucle dans ma tête, une voix de femme que je ne connais pas… ou peut-être que si. C’est à la fois familier et nouveau. Je ne connais pas ce timbre mielleux, cette assurance féline troublante et pourtant j’ai la sensation de l’avoir déjà vécu. Déjà entendu.

Je sors de mes pensées en voyant le regard mi-inquiet, mi-perdu que me lance Liam. Je respire posément et mes épaules se relâchent lentement, puis je réponds enfin à sa question.

— Désolée… Je suis simplement fatiguée.

Je me retourne et plonge mes yeux dans les siens.

— Tout va bien, dis-je tout bas.

Encore une fois, c’est faux. À croire que je n’ai que ces mots dans mon répertoire.

Il me scrute peu convaincu par mon mensonge puis dépose ses lèvres sur mon front. Je chasse l’anxiété et accueille à bras ouvert le sommeil, ignorant les souvenirs traumatisants qui ne cessent de me hanter.

Toutes les horreurs sont derrière moi, désormais.

Chapitre Deux

— Adieu Paris ! Gémis théâtralement Liam en regardant la Dame de fer disparaître au loin.

Le bruit de la vétuste voiture ressemble presque au décollage d’un avion et il est difficile de s’entendre, mais nous avons eu une chance monumentale de tomber sur Maggie. Cette vieille femme, d’une extrême gentillesse, descend dans les Pyrénées pour retrouver sa famille et a donc accepté de nous conduire jusqu’à la frontière.

Depuis mon séjour sur L’île, la barrière de la langue est devenue un lointain souvenir. J’assimile n’importe quel langage sans effort, comme si mon cerveau tournait en mode « traducteur automatique » en permanence. Cela explique pourquoi sur L’île, tout le monde se comprenait alors que les Naufragés venaient des quatre coins du globe. Je ne vais franchement pas dire non à ce petit avantage, moi qui ai toujours été nulle en anglais… et en français ; pour ma défense, le français reste une langue tellement compliquée. Je suis soulagée que ce ne soit plus le cas aujourd’hui.

Je regarde à mon tour la cité s’évanouir dans l’horizon et laisser place aux autoroutes qui tracent des lignes droites entre les villes et les champs. Je suis tout de même heureuse de rentrer chez moi. Je sais que là où j’irai ne changera pas mes nuits, n’effacera pas toutes les horreurs qui hantent mon esprit, mais ce voyage a été un vrai bol d’oxygène qui m’a fait du bien. Espérons simplement que ce soit la même chose à la maison.

*****

Le soleil se couche lorsque nous arrivons à Mioño. Après que Maggie nous a déposés à la frontière espagnole, nous avons rapidement trouvé d’autres conducteurs pour nous amener un peu plus loin et ainsi de suite jusqu’à ma chère ville natale.

Tirant la valise derrière moi, je gravis les quelques marches du perron et ouvre la porte de mon foyer aux murs rose pâle avec entrain.

─ Coucou, nous sommes de retour, je m’exclame toute guillerette en abandonnant mon bagage au pied de l’escalier avant de m’élancer dans le couloir, imitée par Liam.

À ma grande surprise, il n’y a pas de chien ou de renard en furie à venir nous accueillir et la maison demeure bien trop calme. Je traverse le salon en quête d’un mot qui aurait été laissé à notre intention. Hormis une quantité astronomique de vieux ouvrages éparpillés partout sur la table, ou même au sol en petits amas contre le mur, je ne trouve aucun message.

─ Il faut croire que ton père ne plaisante pas quand il nous dit qu’il cherche une solution, remarque Liam avec indifférence en jaugeant une pile de livres.

Il s’approche de l’un des manuscrits ouverts.

— Le triangle des Bermudes, dit-il en tournant les pages. Vraiment, un triangle ? En quoi est-ce censé avoir un lien avec nos pouvoirs ?

Son ton condescendant a le don de m’irriter et je suis à deux doigts de lui faire un cours de mythes et légendes, mais je n’ai pas l’envie d’affronter son insensibilité face aux efforts de Pablo. Je n’écoute qu’à moitié ses remarques tandis que je me dirige vers la baie vitrée, pour regarder les derniers rayons de soleil disparaître derrière la mer.

─ Pablo devrait laisser tomber, finit-il par dire, sa voix s’éloignant vers la cuisine. On est comme on est, il faut savoir l’accepter.

Je hoche la tête, mais mon esprit est fixé sur cet océan que je pensais connaître. C’est plus fort que moi, l’angoisse m’envahit et mes peurs m’assaillent de nouveau. La mer agit sur mes pires craintes… mes pires souvenirs…

Mon regard est soudainement attiré par des mouvements, plus bas, sur la plage. Mes parents sont assis là, sur les galets gris et admirent nos deux compagnons à quatre pattes jouer comme des fous dans l’écume.

─ Ils sont au bord de l’eau, constaté-je en me tournant vers Liam.

Je le surprends à fermer à la hâte un placard de la cuisine, un biscuit dans la main et un autre entre les dents. La paume plaquée sur ma bouche, je me retiens de plaisanter alors qu’il avale le gâteau sec, comme un enfant qui vient de se faire prendre la main dans le sac par un adulte.

─ Tu aurais pu attendre le dîner au moins, je proteste les poings sur les hanches.

Il me fait son regard de chien battu et j’éclate de rire, puis nous descendons sereinement le chemin de la falaise pour arriver sur les petites pierres lissées par le ballet incessant des vagues et refroidies par la tombée de la nuit. La première à nous apercevoir est Gaya. Elle lève vivement la tête avant de courir à toute allure vers moi, aspergeant d’eau mes parents au passage. Je m’accroupis prête à recevoir l’impact et je termine sur les fesses lorsque mon adorable berger basque saute sans ménagement sur moi.

─ Oui ma belle, toi aussi tu m’as manqué !

Je la décale et c’est au tour de Fox de se précipiter dans mes bras en fourrant son museau dans le creux de mon coude. Ma mère avance vers moi en frottant ses joues pour enlever les nombreuses gouttelettes mélangées de sable, puis me lance un sourire radieux. Je dépose mon petit compagnon pour la serrer contre moi.

─ Nous ne vous attendions pas si tôt ! Dit-elle en prenant mon visage entre ses doigts.

─ On a eu de la chance, le plus gros du trajet a été fait d’une traite ! J’explique.

─ Et moi j’ai une faim de loup ! s’exclame Liam, en massant sa paume sur le ventre.

Ma mère rit et je lève les yeux au ciel.

─ Ça, j’avais remarqué, je rétorque en posant une main sur son épaule. Il a dévalisé ton placard, maman.

Il me donne un petit coup de coude, offusqué que je vienne le dénoncer et je lui offre le plus radieux de mes sourires, contente d’avoir vendu la mèche.

Mon père se redresse, le regard encore dans le vague puis secoue la tête avant de nous rejoindre enfin. Il écarte les bras et je viens m’y blottir avec joie. J’ai beau apprécier le contact de cette étreinte, sentir son odeur iodée et sa chaleur réconfortante, le bruit des vagues me fait frissonner.

— Allons dîner au restaurant ! décide-t-il en voyant mon trouble. Georgie cuisine de merveilleux plats et ta mère n’a rien préparé.

Cette dernière fait semblant d’être touchée par sa remarque et Liam fait la moue.

— Je croyais qu’il y avait des crêpes ?

— Liam, manger sucré à tous les repas, ce n’est pas vraiment possible ! rétorque Pablo, le sourire aux lèvres.

Nous quittons la plage de galets et rentrons nous changer. Après une bonne douche, je revêts un peignoir, noue ma serviette autour de mes cheveux puis monte à l’étage. En ouvrant le tiroir de ma commode, mes yeux se posent sur la combinaison vert sapin. Deux fentes écartent le tissu le long des jambes et le dos est élégamment habillé par des fils qui s’entremêlent. Il me semble que la dernière fois que j’ai porté cette tenue, c’était pour l’anniversaire de maman qui avait tourné court puisqu’elle a passé la soirée dans sa chambre à cacher ses larmes. Je croyais bien faire, mais il y a des dates qui sont plus difficiles à vivre que d’autres. Pensive, je l’enfile, caressant du bout des doigts le tissu doux. Puis je relève mes cheveux en chignon et laisse onduler deux mèches le long de mes joues.

Avant de rejoindre les autres dans le salon, je surprends mon reflet dans le miroir et me demande si la personne que je vois est vraiment moi. Mon teint est plus hâlé par les longues journées ensoleillées que nous offrait L’île, mes yeux ont pris un ton bleu plus prononcé et mes cheveux ont poussé d’au moins quinze centimètres. Je ne reconnais presque pas cette jeune femme aux traits plus mûrs et marqués par les événements. Je reste plantée devant mon visage et me surprends à imaginer ce qui se serait passé si je n’avais pas été emportée par cette vague. Si je n’avais pas revu mon père, si je n’avais pas rencontré Liam, Tamara, Lee, Emmett…

Chassant les mauvaises pensées qui remontent, je prends une grande inspiration, puis j’attrape ma veste et descends les escaliers, Fox sur les talons. Liam et Papa m’attendent en bas des marches et relèvent la tête en chœur en m’entendant arriver. Liam porte une chemise blanche qui, je suppose, appartient à mon père. Il en a simplement retroussé les manches et camouflé la longueur dans son jean. Pablo a, quant à lui, enfilé un pantalon noir et une chemise bleu ciel.

— Wouaw… lâche Liam, ses yeux se parant d’or.

C’est si rare d’apercevoir cette couleur apparaître dans ses iris changeants en ce moment, alors je laisse de côté mes doutes et descends les marches, un vague sourire planant sur mes lèvres.

— Ça va, n’en fais pas tout un plat… dis-je en camouflant le rouge qui apparaît sur mes joues. Sinon, je monte enfiler un jean et des baskets !

Il lève les mains en signe de forfait et je réprime un haut-le-cœur en voyant Emmett le faire à sa place. Bon sang qu’il me manque…

— Je dois admettre que Liam a raison, insiste papa. Tu es sublime, ma puce.

Je grimace et nous découvrons maman qui sort de la salle de bain. Si j’étais dans un de ces dessins animés, je crois bien que ma mâchoire se serait décrochée. Elle a abandonné son vieux jean délavé et son pull gris monotone qu’elle portait depuis la disparition de Pablo, pour revêtir une robe noire en dentelle, aux manches bouffantes et ses longs cheveux bruns ondulés tombent en cascade sur ses épaules. Elle a souligné le vert de ses yeux par un épais trait d’eye-liner et porte de belles créoles en argent.

— María tu es… commence mon père.

— Ne dis rien, s’il te plaît, le coupe-t-elle avec un faible rictus. Je ne l’ai pas mise depuis bien trop longtemps.

Mon visage s’illumine d’un large sourire. J’ai l’impression d’avoir dit quasiment la même chose il y a à peine deux minutes ! Comme quoi, telle mère, telle fille.

Après avoir laissé les deux boules de poils à la maison, nous prenons la petite voiture bleue et papa nous conduit de l’autre côté de la crique. Je n’ai pas remis les pieds là-bas depuis ma disparition… j’ai la sensation que ça fait des lustres et en même temps, je revois les mêmes paysages, comme si j’étais partie hier.

Papa gare la vieille Seat sur l’étroit parking et nous entrons dans le restaurant. Georgie est au comptoir à essuyer des flûtes de champagne. Elle a toujours les cheveux grisonnants coiffés en chignon désordonné et son tablier rouge à pois noirs à l’effigie de son passé de danseuse de flamenco.

— Bonjour, bienvenue chez Georgie, je suis à vous dans…

Un bruit de verre qui se brise sur le sol retentit avec fracas, faisant sursauter le couple de touristes qui mangeaient paisiblement. Georgie ne prend même pas la peine de regarder les éclats qui jonchent le carrelage. Elle se précipite vers moi, me tire dans ses bras puis s’écarte pour m’examiner de près. J’avais oublié le contact réconfortant de Georgie. La dernière fois que je lui ai parlé, c’était la veille de ma disparition. Elle m’avait demandé de prendre ma vie en main et d’accepter le départ de papa. J’avais presque oublié son sourire chaleureux.

— Diosmio ! C’était donc vrai, tu es de retour parmi nous ! s’exclame Georgie en saisissant mon visage entre ses mains. Tu sais, je me suis fait du souci pour toi, Miss.

— Je suis désolée, Georgie, dis-je tout bas. Je voulais juste retrouver mon père. Disons que j’ai pris ma vie en main, pas de la manière que tu m’avais conseillée.

Je ne peux évidemment pas expliquer la vraie raison de ma soudaine disparition, alors autant ne pas gaffer et rester sur la version « officielle ».

Elle secoue la tête, la mine grave.

— La prochaine fois que tu décideras sur un coup de tête de partir Dieu sait où, fais-moi le plaisir d’au moins prévenir ta mère, Miss.

Je grimace. Si seulement elle savait.

Nos retrouvailles faites, Georgie nous guide à une table entourée d’une banquette en forme de U, dans le coin au fond du restaurant avant de partir ramasser les éclats de verre. La table en bois sombre est finement décorée d’un napperon blanc en son centre avec une bougie allumée et des récipients à eau en cristal gravé. Je prends place au bout de la banquette en cuir rouge sang, juste à côté de Liam et en face de mon père. Celui-ci invite ma mère à s’installer avant lui et elle va s’asseoir devant Liam. Elle le remercie d’un sourire radieux puis nous entamons le récit de notre voyage en France, des détails croustillants et des anecdotes amusantes.

C’est dans cette ambiance détendue que je raconte le moment où Liam avait glissé sur la mousse d’un rocher et s’était retrouvé les fesses dans la rivière. De bonne guerre, il me rend la monnaie de ma pièce en rétorquant que j’avais fait pire. Cherchant un conducteur disposé à nous emmener plus loin, je suis restée sur le bord de la route, pouce en l’air près d’une flaque. Une manœuvre qui n’a pas porté ses fruits, puisque j’ai fini trempée de la tête aux pieds.

Nous sommes au dessert lorsqu’un groupe de jeunes entrent dans le restaurant pour se diriger vers le comptoir. Dans le lot, je reconnais Matt Rodriguez, le footballeur et petit ami de Carmen, mais celle-ci n’est pas présente. Je reconnais également quelques-uns de ses camarades du lycée qui, soit dit en passant, ne m’ont jamais adressé la parole. Mon ventre se noue quand la réalité m’atteint de plein fouet. Ils ne sont plus au lycée. J’ai manqué plus d’un an et tout ce que cela implique avec : le bac, ma première année d’étude… Je préfère ne pas penser à cela maintenant. Après ce que j’ai vécu, je peux bien m’accorder une pause, non ?

C’est seulement quelques minutes après que Carmen entre à toute vitesse dans le restaurant en respirant bruyamment, comme si elle venait de courir un marathon.

— Pardon, je suis en reta… commence-t-elle essoufflée.

Elle ne finit pas sa phrase. Ses yeux rencontrent les miens et la surprise laisse place à l’émotion. Ses lèvres se mettent à trembler et je vois qu’elle lutte pour ne pas fondre en larmes. Je me lève et la rejoins pour la prendre dans mes bras.

— Ne me refais plus jamais ça, tu m’entends ? J’ai vraiment cru que tu étais morte en mer.

Je la serre fort tandis qu’elle renifle bruyamment dans mon dos. Elle s’écarte lentement et ses yeux parcourent l’ensemble de mon visage.

— Je suis désolée Carmen, vraiment désolée, dis-je, ma voix étouffée sur son épaule.

C’est affreux de devoir cacher la vérité à tout le monde, de devoir se justifier pour un événement que je n’ai pas choisi. Ce n’est pas moi qui ai décidé de partir sans dire un mot, ce n’est pas moi qui ai voulu laisser les rares personnes qui tenaient à moi dans un silence abominable sans pouvoir les rassurer. Ce n’est pas moi, c’est L’île. Et c’est frustrant de ne pas pouvoir tout lui mettre sur le dos pour apaiser leur tristesse. Je vois bien que mon absence a peiné mon amie et, au fond, elle doit énormément m’en vouloir.

À vrai dire, je suis touchée qu’elle tienne à moi. Je pensais que j’étais juste son passe-temps du lundi matin, une simple compagne de distraction dans son quotidien, mais je viens d’avoir la preuve du contraire. La Carmen sociable et dynamique me considère comme une proche et ça me va droit au cœur.

Carmen essuie ses joues puis lance un regard rapide vers ses amis. Ils observent la scène avec détachement.

— Dis, tu veux venir avec nous ? On fait une fête sur la grande plage, ça te tente ? Histoire de se retrouver.

À vrai dire, je ne sais pas trop. J’apprécie beaucoup Carmen, mais l’idée de partager une soirée avec Matt et ses copains ne m’enchante pas vraiment. Pourtant, j’ai traversé pire qu’une bande d’étudiants fêtards. Si j’ai pu survivre sur L’île, je peux peut-être survivre à une soirée. D’autant plus qu’après avoir vu le large sourire sur le visage de ma mère et l’enthousiasme de mon amie, je ne peux pas vraiment refuser.

— C’est d’accord, je viens. Mais seulement si Liam peut m’accompagner.

Elle regarde par-dessus mon épaule et découvre Liam, toujours assis avec mes parents, qui lui lance un petit salut de la main.

— Lui ? Mais bien évidemment poulette ! dit-elle avant de se pencher vers moi en chuchotant. Dis donc, tu n’as pas chômé pendant ton absence ! Et pendant que j’y suis, tu es magnifique dans cette tenue !

Elle m’adresse un clin d’œil et je lève les yeux au ciel. Là, je reconnais la vraie Carmen ! Celle qui est passionnée par la mode, les ragots et tous ces autres trucs qui font de Carmen… Carmen. Je l’adore.

— Bien, je te laisse en famille, on se voit après ?

— D’accord ! Je lance en retournant à ma table.

La petite troupe sort et j’ai le droit à un sourire en coin de Matt au passage, mais je l’ignore et détourne le regard. Je me souviens des moqueries que lui et sa bande assénaient constamment lorsque je passais près d’eux. Je me rappelle la brutalité de leurs propos après la disparition de mon père. Je me rappelle la douleur qui pesait dans mon estomac chaque fois que mon nom venait dans leurs conversations. J’avais mal, j’avais honte et j’étais en colère. D’une certaine manière, j’étais d’accord avec eux. J’en voulais à Pablo de nous avoir abandonnées et pourtant, j’avais une irrésistible envie de leur crier d’arrêter, jusqu’à ce que toute la crasse qu’ils avaient jetée sur mes épaules leur retombe dessus. Ça m’attristait, mais au fil du temps, j’ai appris à passer outre.

Mon père me ramène sur terre en prenant la parole.

— Vous avez la permission de minuit, pas plus.

Après un bref coup d’œil à mon portable, je lève les yeux vers mon père en haussant un sourcil.

— C’est dans à peine vingt minutes, je rétorque.

Fier de lui, Pablo échange un regard d’enfant avec maman et ils se mettent à rire à l’unisson. Nous finissons notre dessert tranquillement, dans la bonne humeur et je suis si heureuse de pouvoir dire que ma famille est enfin au complet.

C’est comme si ce moment avait emporté avec lui toutes les horreurs qui hantent ma raison. Laissant mon cœur reprendre un peu goût aux belles choses qui m’entourent.

Juste un moment de répit.

Chapitre Trois

Le groupe de Carmen est parti depuis un moment lorsque nous sortons du restaurant. L’air frais de la nuit vient me chatouiller les narines, tandis que la légère brise marine recouvre la ville de son fin brouillard iodé. Je regarde les parents s’en aller et maman me faire un grand coucou à travers la vitre du véhicule avant que la petite voiture disparaisse au détour de la route. Je frissonne et me dirige vers Carmen qui nous attend, adossée à un lampadaire, les yeux rivés sur son téléphone. Quand elle nous voit, elle change de position et glisse son portable dans la poche arrière de son jean à trous.

— On y va ? demande-t-elle.

Je hoche la tête en enfilant ma veste et nous partons tous les trois vers la plage. Liam reste silencieux, les mains dans les poches, le regard ailleurs, ne sachant pas trop quoi dire. En vérité, je suis mal à l’aise également. Je n’ai pas revu Carmen depuis un moment et je ne sais plus trop comment me comporter.

— Donc, vous deux… Vous êtes ensemble ?

Liam ne bouge pas d’un iota, le regard toujours dans le vague. Je le trouve étrange depuis que nous sommes rentrés de Paris. Il semble réfléchir à des milliers de sujets en même temps et j’ignore ce qui lui arrive. Je reviens sur terre en me souvenant que je n’ai pas répondu à la question de Carmen.

— Oui. Quand j’ai retrouvé mon père, je suis restée un moment là-bas. Je suis tombée sur lui par hasard et il a constamment été là pour moi… Même lorsque je ne savais plus où était ma place.

— C’est trop mignon ! s’exclame Carmen en frappant dans ses mains, enthousiaste.

Je cherche la main de Liam, mais celle-ci est toujours enfoncée dans sa poche. Je soupire et reporte mon attention sur Carmen. Ses magnifiques yeux bleus sont fixés à l’horizon et je la trouve tellement sereine.

Je suis piquée par l’envie de tout lui dire. De lui confier toutes mes peurs causées par les aventures traversées. Lui conter toute l’histoire, la vraie, mais il est très peu probable qu’elle me croie. J’aurais peur qu’elle me craigne à la fin de l’histoire.

— Tu en as de la chance. Je le prends si tu n’en veux plus. Ajoute-t-elle avec un de ses fameux clins d’œil.

Je lève les yeux au ciel en soupirant. Carmen a cette manière de parler avec franchise et assurance qui m’étonnera toujours. Pourtant, je sais que je peux lui faire confiance. À elle, comme à Liam. Je ne suis pas vraiment jalouse et possessive.

— Tu n’es pas censée être avec Matt ? Je rétorque pour changer de sujet.

Elle replace une mèche de cheveux derrière son oreille et affiche un petit sourire crispé. Je regrette aussitôt d’avoir parlé de ça. À son regard, je vois bien que j’ai touché une corde sensible et j’aurai mieux fait de me taire.

— Disons qu’on ne s’entendait pas très bien sur certaines choses… Quand tu as disparu, j’ai eu écho de certaines rumeurs qui ne m’ont pas plu et il n’a rien fait ou dit pour contredire ses potes. Mais maintenant, c’est réglé ! On est redevenus amis, c’est amplement suffisant…

Je ne peux m’empêcher de me sentir coupable. Carmen a pris ma défense et personne ne l’a soutenue. Je ne pensais pas qu’elle ferait ça pour moi et cette seule pensée me réchauffe le cœur.

— Je suis désolée…

— Tu n’as pas à l’être, me coupe-t-elle. Je ne pouvais pas les laisser dire du mal de toi ou de ta famille sans réagir.

Je préfère ne pas savoir ce qu’ils ont dit sur ma famille où je risque de perdre mon sang-froid. Déjà que j’angoisse pour ce qui va suivre sur la plage, je ne tiens pas à me venger pour tous leurs propos répugnants. Il est souhaitable qu’ils ignorent que la création d’éclairs ou de tornades de feu ne m’est pas impossible si l’envie me prend. Ce serait trop dangereux, pour eux comme pour moi.

Surtout pour eux.

Le bruit des vagues s’intensifie et je me raidis. Personne n’est au courant que je ne peux plus m’en approcher. Même pas Liam. La petite voix dans ma tête me hurle de faire demi-tour, de partir loin de cette étendue fatale, de ces vagues destructrices. D’habitude, la seule présence du métamorphe à mes côtés suffit à faire taire cette voix. Sauf que Liam est toujours à l’ouest. Son visage est dénué d’émotions, il est simplement ailleurs…

Le ressac de la mer qui éclate au bord fait surgir en moi une angoisse profonde. L’impression de me noyer me prend la gorge et je retiens mon souffle. C’est une des raisons pour laquelle nous sommes partis en voyage. De ma chambre, le soir, j’entendais la mer et le bruit des vagues qui m’appelait. Je sentais sa présence menaçante sans même l’apercevoir, je revoyais le corps d’Emmett dériver sans but, sur ces eaux glacées et ça me rendait malade.

Ça me rend malade.

Je ferme les yeux, inspire profondément et me fais violence pour réprimer mon envie de partir en courant.

Allez Eve, elle ne peut plus rien te faire, calme-toi ! me dis-je.

Arrivés au bout du chemin, je retire mes sandales et laisse mes pieds nus s’enfoncer dans le sable humidifié par la nuit. C’est la seule véritable plage de la ville. Les autres ne sont que des bandes de galets qui longent les falaises, comme celle derrière chez moi. En l’absence de falaises ici, il n’y a qu’une légère pente qui sépare la ville de la plage. La crique est parfaite pour les fêtes nocturnes.

Je ne suis pas la seule à me défaire de mes chaussures, Carmen retire ses bottines à talons pour les porter à bout de doigt et Liam fait de même avec ses baskets. Plus loin, sur la plage, une cheminée de fumée s’élève dans le ciel d’un noir d’encre et révèle un feu immense qui crépite. Le léger brouillard s’est retiré et laisse place à un ciel étoilé digne des nuits d’été.

En approchant, j’aperçois que la fête bat son plein. Une trentaine d’étudiants sont éparpillés en petits groupes sur le sable fin. Ils ont installé une dizaine de rondins autour du vaste brasier et ont déjà bien entamé leurs premières bières, voire leurs deuxièmes. Certains dansent sur le rythme de Thunder, d’Imagine Dragons, d’autres ont entrepris une partie de volley-ball nocturne, tandis que les autres discutent assis sur les rondins de bois. Parmi eux, j’aperçois Alma. Elle et Carmen se connaissent depuis la nuit des temps, je ne sais même pas jusqu’à quand remonte leur amitié.

La surfeuse se dirige rapidement vers Alma pour aller la saluer. Liam et moi, en revanche, restons debout alors qu’un silence pesant s’installe autour du feu. Quelques têtes sont tournées vers nous. Certains semblent indifférents à notre présence, d’autres me fixent, intrigués. Pas étonnant puisque j’ai toujours eu l’habitude de fuir ce genre de soirée.

Alma s’approche de moi en me prenant une main.

— Salut Evelyn. Moi, c’est Alma. Carmen m’a souvent parlé de toi.

— Je sais qui tu es, dis-je en essayant de ne pas être ridicule. Elle m’a beaucoup parlé de toi aussi.