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Avant, j'étais une simple surfeuse, désormais je suis une "NAUFRAGÉE"
Evelyn fuit le monde extérieur. Depuis la disparition de son père, elle souhaiterait retourner en arrière, quand tout était simple, quand il ne les avait pas encore abandonnées. Mais elle était loin de se douter de ce qui l'attendait. Emportée par une vague surnaturelle, elle se retrouve perdue sur une île dépourvue de sens où règnent créatures et magie.
Une île merveilleuse pour certains, maudite pour d'autres. Personne n'en sort, enfin... pas vivant.
Plongez dans l’aventure
À PROPOS DE L'AUTRICE
Elle s'écrit elle-même, une tâche plus ardue que ce qu'elle pensait, mais c'est une mission qu'elle prend à cœur, alors la voici.
Elle est Plume Desbois, elle a 21 ans et elle sort d'une licence en lettres (puisqu'il faut bien commencer quelque part). Elle croit que son imagination débordante a coulé sur les pages à partir du moment où elle a commencé à écrire en phonétique. Les histoires qu'elle inventait n'avaient peut-être ni fin ni construction, mais les idées étaient là. C'est au lycée qu'elle a eu l'idée d'écrire Naufragée. Une écriture qui s'est avérée beaucoup plus libératrice lors du décès brutal de son père l'été dernier. Elle est fille de gendarme et a grandi avec cette vision de la famille comme le pilier central qui la maintient debout. Est-ce que la mort de son père fait d'elle une autre personne ? Peut-être. Son regard a-t-il changé sur ce qui l'entoure ? Assurément. En tout cas, même si elle écrivait pour elle, après ça, elle désirait écrire pour lui, pour eux. Ce qu'elle souhaite pouvoir transmettre avec ses histoires, c'est cette bulle d'évasion qui enveloppe les lecteurs lorsqu'ils s'échappent entre les pages d'un roman. Une sensation qu'elle a appréciée lors de l'écriture de ses romans et qu'elle souhaitait partager. On lui a dit récemment que "Le bonheur est souvent la seule chose que l'on puisse donner sans l'avoir et c'est en le donnant qu'on l'acquiert." Christophe Caumes et Voltaire ont appuyé sur ce qu'elle ressentait. Elle veut pouvoir donner, donner une échappatoire, donner une aventure extraordinaire où les personnages sont les miroirs du lecteur.
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Seitenzahl: 421
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Naufragée
Nouvelle vague
Tome 1
Desbois Maëllys
# Rêvons nos vies
Vivons nos rêves
— Evelyn! Non! tu dois aller au lycée ! S'il te pl…
J'entends ma mère me supplier de rester mais je fais la sourde oreille et ferme la porte derrière moi. Je ne peux plus rester cloîtrée à la maison et la voir dans cet état.
Je dois avancer.
Cela fait cinq ans maintenant qu'il est parti sans un mot, sans dire au revoir ni même nous donner une explication. Cinq ans que ma mère s’est refermée comme une huitre et pleure au moins une fois par semaine dans le dressing en se noyant dans les larmes, pensant que je ne vois rien. Pourtant je ne suis pas aveugle, ça me touche, ça me peine, j’aimerais pouvoir l’aider.
Après être passé par des centaines de phases différentes, entre colère, déni, angoisse, douleur et chagrin, j’ai érigé un mur infranchissable entre mon cœur et le reste du monde. Je me suis persuadée que désormais, plus aucune émotion ne franchira cette barrière immatérielle. Le monde est trop cruel avec ceux qui se montrent trop émotifs, trop sensibles, trop humains. À croire que la vie serait plus simple si nous n’avions pas de cœur.
Ma mère devrait se faire à l'évidence qu’il ne reviendra pas. Mais je comprends que l’abandon ne soit pas un mot facile à entendre. Il sonne avec tant de violence, tant de brutalité.
— Désolée, maman. Je chuchote en quittant le perron de la maison.
Aujourd'hui, je devrais effectivement aller en cours, potasser, réviser, prendre des notes pour m’ouvrir les portes des universités. Mais que voulez-vous que je fasse ? Suivre les cours comme si ma vie n’avait pas changé le jour où il est parti sans un mot ? Faire comme si j’étais toujours la petite fille qu’il a laissée seule avec sa mère ?
Non.
Je ne suis plus cette fille.
Je l’ai enterrée, j’ai grandi, je me suis endurcie. Du moins je tente de m’en convaincre.
Les fois où je me rends en cours sont rares cette année. J’ai décroché, baissé les bras. J’aurais pu m’arrêter après mes seize ans mais j’étais dans une période où l’espoir me poussait encore à croire que c’était temporaire. Pourtant, deux ans après, pas l’ombre d’une figure paternelle ne se dessine à l’horizon.
Planche de surf sous le bras, je dévale les marches du perron et descends le long du chemin qui mène à la grande plage. Le soleil se lève tout juste et peint le ciel de rose, de jaune et d’orange. Tel un miroir silencieux, la mer se pare des mêmes reflets si bien que la frontière entre les deux devient presque inexistante.
Je prends une inspiration et ferme les yeux, laissant mon corps imprégner cet instant hors du temps. Mes pieds s’enfoncent dans le sable humide, mes cheveux dansent lentement, secoués par la brise marine et mon cœur bat au rythme des vagues.
C’est seulement lorsque le soleil ne touche plus la surface plane de l’horizon que je décide d’entrer dans l’eau. Sa fraîcheur me mord les membres à mesure que j’avance un peu plus vers le large. Face à moi, les vagues se dressent, puis se roulent sur elles-mêmes avant de se briser dans un son familier. Je suis contrainte de plonger plusieurs fois pour les éviter. Puis lorsque je suis suffisamment loin pour les prendre au bon moment, je monte sur ma planche en bois décoré d'une belle rose rouge en son centre et attends patiemment la prochaine série. L’espace de quelques secondes, je suis absorbée par le motif peint sur le bois que je caresse du bout des doigts et je réprime un pincement au cœur.
C'est mon père qui me l'a offerte.
Finalement, je ne suis peut-être pas aussi insensible que j’aimerai le prétendre. Savoir que mes émotions vont et viennent comme la marée ne m’aide pas à avoir l’air d’être passée à autre chose…
Mais quand je surfe, j'oublie absolument tout : ma mère et sa déprime qui n'en finit pas, l'enfer du lycée, mais surtout, je sors de ma tête tous les habitants de cette ville oubliée qu'est Mioño. Je ne pense plus que je suis en Espagne et je m'imagine sur une autre planète, dans un monde qui n’appartient qu’à moi. Les gens ici ne nous comprennent pas. Depuis que mon père est parti, les voisins nous regardent de travers. Maman a fait tout son possible pour le retrouver mais l’enquête n’a abouti à rien.
“Il ne veut surement pas être retrouvé, nous ont-ils dit.”
Mais ce qui résonne dans leurs non-dits, c’est qu’ils pensent que c’est de notre faute. Après tout, comment l’homme le plus ouvert et incroyable de la ville a pu partir en laissant sa femme élever seule une enfant ? Ils pensent que mon père est parti pour fuir la folie de maman ou que je suis une enfant à problèmes.
Ils parlent à tort.
Ils ne savent pas.
C’est dingue de voir que les gens peuvent nous ranger dans des boîtes en pensant tout savoir de nous. Maman n’est pas folle. Je ne suis pas une enfant ingérable. Et surtout : papa nous aimait.
Enfin… je le pensais.
La seule avec qui je m'entende bien ici c'est Carmen.
— Hey ! Tu ne m'as pas attendu !
En parlant du loup…
Pour le lycée, c'est une star. Fille populaire et championne de surf deux fois de suite à la compétition de Bilbao, elle est connue de tout Mioño. Cette fille est à l’opposé de moi. Elle est parfaite : Blonde avec de beaux yeux bleus toujours maquillés au waterproof et le teint bronzé sans oublier un corps sculpté dans du granit. Bref, la représentation parfaite de la surfeuse. Il m’est souvent venu à l’idée de lui demander comment elle faisait pour que ses cheveux soient toujours impeccables, quelle que soit la situation. Contrairement à ses ondulations parfaites, j'ai de grosses boucles acajou emmêlées qui tombent en cascade dans mon dos et j’ai toutes les peines du monde à les coiffer. Il n’y a rien a y faire, je ne suis pas la plus futée en matière de féminité. Maquillage, vernis et coiffure à la mode… très peu pour moi. Mais revenons à Carmen. Elle vient avec moi tous les lundis matin faire du surf parce que, selon elle, ses cours du matin sont ennuyeux. Elle n'a pas tort, je m'endors en cours de philo ! En revanche, j’ai la sensation qu’elle n’est plus si à l’aise avec moi depuis qu’elle sort avec Matt Rodriguez, alias le footballeur du lycée.
Je reviens au bord pour la saluer. Elle a attaché ses longs cheveux en un joli petit chignon impeccable et court vers moi avec une de ces planches neuves rose fuchsia. Si je mettais cette image au ralenti, on pourrait se croire dans Baywatch alerte à Malibu ! Sait-elle réellement que sa vie semble écrite par un auteur de romans pour ado ? C’est vrai quoi, c’est un cliché sur patte cette fille ! N’empêche qu’elle est la seule avec qui je m'entende aussi bien et je l’apprécie beaucoup.
— Salut Carmen ! lancé-je dans sa direction. Désolée de ne pas t'avoir attendue mais les vagues étaient exceptionnelles ! Je ne pouvais pas rater ça !
— Oh non, ne t'excuse pas ! J'aurais fait la même, me répond-elle avec un grand sourire.
Elle regarde la série de vague un peu plus calme que la précédente, une main en visière sur ses yeux de biche. Puis avec une moue de malice, elle sert plus fort sa planche sous le bras et déclare avant de s’élancer :
— La dernière dans l'eau est une poule mouillée !
Le temps de récupérer ma planche sur le sol et de m’élancer à sa poursuite, l’eau lui arrivait déjà à la taille.
Très bien.
Je suis une poule mouillée, soit.
La matinée se déroule sans encombre. Nous avons surfé sans nous arrêter pendant presque quatre heures, en parlant de tout et de rien. Parfois, je me dis qu'on s'est bien trouvé toutes les deux, le yin et le yang ! Mais j'ai tout de même l'impression de ne pas faire partie de son monde, de ne pas être à ma place. Je me sens complètement en décalage avec les jeunes de ma génération, un peu à côté de la plaque.
Après avoir mis à étendre nos combinaisons et enfilé des vêtements secs, nous nous dirigeons vers le petit restaurant du coin pour nous remplir l'estomac. Il est un peu à l’écart du village, perché à flanc de la montagne qui borde la mer agitée.
Marchant le long de la route qui serpente jusqu’au restaurant, nous avons une vue incroyable sur la crique. De là, je peux même apercevoir le centre équestre, dans la vallée, le village qui s’étale et un peu plus haut, de l’autre côté de la baie, construite au bord de la falaise, la petite maison beige.
La maison où j’ai grandi.
Carmen entre la première sous le carillon de la porte et nous nous installons à la table près de la grande vitre.
Ici, tous les murs sont en briques rouges et de nombreux tableaux de danseuses de flamenco sont accrochés un peu partout. Le plafond voûté est lui aussi d’un rouge flamboyant, illuminé par un énorme lustre ancien.
Je connais très bien la patronne de ce restaurant. Avant d’ouvrir ce restaurant, Georgie était ma baby-sitter. Lorsque mes parents travaillaient tard, elle venait me chercher à l’école avec des pâtisseries aussi succulentes les unes que les autres. Georgie a toujours été douée pour la cuisine, c’est comme ça qu’elle a eu l’idée de reprendre le restaurant de Mr Acosta lorsqu’il a pris sa retraite. Mais avant tout, Georgia dansait le flamenco du matin au soir lorsqu’elle était plus jeune. Malheureusement, avec l’âge, son genou l’a contraint à arrêter sa passion. Elle a donc fait de sa taverne un véritable temple de la danse andalouse.
Le lieu est joliment décoré de guirlandes lumineuses pendues au plafond et sous le bord du bar. Les tables en bois sombre sont couvertes de petites nappes en dentelle blanche et une petite estrade surmontée d’un piano et de plusieurs autres instruments de musique habillent un pan de mur entier. Il n’y a ni musicien ni danseuse actuellement mais les vendredis soirs, l’ambiance est à la fête et la musique résonne dans toute la crique.
— Tu prends quoi aujourd'hui, Evelyn ? me demande Carmen, me ramenant sur terre. Moi je vais prendre des pintxos !
Je regarde mon amie fixer le comptoir de ses yeux affamés qui me font vaguement penser à ceux d'un loup qui a repéré sa proie. De la cuisine se dégage une bonne odeur de friture et de viande grillée.
— Comme toi bien sûr ! je lui réponds tout sourire. Qui n'aime pas les pintxos de Georgie !
La serveuse nous apporte nos plats après quelques minutes d'attente et je me jette sur les petits pains qui n’auront pas le temps de refroidir. Le doux goût de la tomate se répand sur ma langue et j'en frissonne de gourmandise. J’en ai savouré chaque bouchée. Carmen, quant à elle, les a littéralement avalés. Elle a vidé son assiette en quelques minutes sans laisser une seule miette dans l’assiette.
Soudain, son téléphone se met à sonner. La musique Not your Barbie Girl résonne dans le restaurant quasiment vide et je manque de m’étouffer avec mon dernier pintxos. Nos regards se croisent tandis qu’elle cherche son téléphone dans son sac.
— J’adore Ava Max, se justifie-t-elle en pointant son téléphone vers moi comme une arme.
Je lève les mains en l’air en signe de forfait et un sourire satisfait s’étire sur son visage.
— Aucun jugement Carmen, décroche avant que la personne au bout du fil ne te crois disparu.
Elle me tire la langue et son sourire disparaît en voyant le nom qui s’affiche à l’écran.
— Désolée… C'est Matt, dit-elle en se levant.
Elle décroche, écoute sans dire un mot et hoche la tête de temps en temps, puis termine la conversation par un "j'arrive". Elle se tourne vers moi, me lance un de ses sourires forcés qui veut tout dire et ajoute :
— Il m'attend au lycée…On se voit la semaine prochaine ?
— Bien sûr, on se voit lundi, je lui réponds poliment.
Elle me fait un signe de la main que je lui rends, puis elle sort d'un pas pressé. Je reste encore quelques minutes à admirer les danseuses encadrées en sirotant un smoothie à la banane lorsque Georgie me rejoint.
— Bonjour Miss, je me disais bien que j’avais entendu ta douce voix. Comment va ta mère ? Elle n’était pas dans son assiette l’autre jour.
— Comme d’habitude, bafouillé-je. Elle n’arrive pas à passer à autre chose.
Elle essuie ses mains mouillées sur son tablier puis s'assoit à mes côtés sur la banquette. Ses yeux verts émeraudes me scrutent avec bienveillance puis elle pose une main sur ma cuisse.
— Toi non plus tu n’as visiblement toujours pas encaissé le départ de ton père.
— Non, ce n’est pas…
Elle me coupe la parole en souriant.
— Tu ne serais pas là un lundi matin si tu étais passée à autre chose chiquita, me taquine-t-elle. Sérieusement Miss, louper des cours aussi souvent n’est pas une bonne chose si tu ne veux pas finir ta vie à faire quelque chose qui ne te plait pas. Tu dois prendre ta vie en main et aller de l’avant.
Un silence s’installe et je cherche quoi répondre à ça. Je devrais probablement lui dire que je le ferai, que je retournerai sagement en cours mais les mots restent bloqués sur mes lèvres.
— Le piano est libre, tente Georgie en regardant l’estrade vide. Si tu veux tu peux en…
— Non merci, la coupé-je en me redressant. Je n’en joue plus. Je n’ai plus dix ans.
Elle soupire et se relève pour me laisser sortir de la banquette. Elle frotte son tablier et cherche les mots justes qui pourraient faire déclic dans ma tête.
— Ton père ne reviendra pas, Miss.
Je ferme les yeux un instant en soupirant puis pose la monnaie sur la table.
— Mon père n’existe déjà plus à mes yeux. Il faut que j’y aille. À bientôt, Georgie.
Elle me salue avec une petite moue, puis je sors à mon tour du restaurant pour rentrer chez moi. La rue est déserte, les adultes travaillent et les enfants sont à l'école. Certaines personnes âgées se promènent accompagnées de leur chien ou juste pour admirer les falaises de la crique. En passant devant le centre équestre, je presse le pas afin de rentrer plus vite chez moi.
La maison est calme. Ma mère est partie travailler à la librairie et mon chien dort sur le canapé. C'est un magnifique berger basque que mon père a adopté il y a six ans Il l’aimait beaucoup, elle aussi. Il fait croire que même ma chienne n’avait pas tant d’importance à ses yeux. Je ferme la porte doucement derrière moi, mais ça suffit pour la réveiller. Elle aboie et trottine gaiement vers moi, la langue pendante. Je me penche pour lui faire un câlin qu'elle me rend par une léchouille sur la joue.
— Beurk ! Gaya ! C'est dégoûtant !
Je me relève en essuyant la bave du revers de ma manche et monte les escaliers qui conduisent à ma chambre, Gaya sur les talons.
Ma chambre est devenue mon temple de paix que j’ai bâti dans notre quotidien bancal. Les murs sont d'un blanc crème, les meubles sont en bois et seuls quelques posters de surfeurs et d'animaux marins décorent ce lieu stérile. Il n’y a que l’immense bibliothèque près du lit qui fait toute ma fierté.
Je me jette sur le lit et commence à lire. C’est alors comme si j'ouvrais la porte d’un autre univers. Quand j’ai besoin d’oublier mon quotidien, le monde du livre devient mon échappatoire. J'aime tellement toutes les activités qui m'éloignent de ce monde qui avance trop vite. Lire, me balader, surfer… toutes ces activités que je peux faire seule, loin des autres, hors du temps.
Il est tard quand ma mère rentre. J’entends le bruit des clefs posé sur la commode de l’entrée tandis que Gaya quitte mon lit à la va-vite pour se précipiter dans l’entrée. Je referme alors Tess D’urberville et descends les marches à la volée pour l’accueillir.
— Bonsoir maman. Je voulais m’excuser pour ce matin, dis-je en la rejoignant dans la cuisine. J’avais besoin de… prendre l’air.
Elle secoue la tête et lorsque nos regards se croisent, mon cœur se serre dans ma poitrine.
Je ressens sa peine.
Je la vois dans ses yeux. Je n’ai qu’une envie, la prendre dans mes bras et chasser tous les nuages noirs qui assombrissent son beau visage.
— … Je te laisse commander des pizzas pour ce soir si tu veux ma belle… je n’ai pas très fin ce soir, dit-elle en abandonnant sa veste et son sac sur une chaise.
Je n'en peux plus de la voir dans cet état. Elle a perdu l’éclat qui brillait dans ses yeux, elle a perdu le goût de vivre. J’ai l’impression d’avoir un fantôme dans les couloirs de ma maison, une coquille vide sans personne à l'intérieur. Je déteste la voir comme ça. Où est passée la guerrière toujours souriante, qui pouvait me protéger contre la terre entière ? Plus que mon père, c’est ma mère qui me manque. Elle est présente mais c’est comme si elle était à des kilomètres à la fois.
J’avais cessé de lutter mais cette fois, c'en est trop. Je ne peux plus la voir comme ça.
— Maman, ça ne peut pas continuer comme ça. Je sais que c’est dur, mais on doit arrêter de se morfondre.
Elle lève les yeux vers moi, surprise et au bord des larmes.
— Je sais qu’on ne peut pas réparer les pots cassés… mais on peut au moins essayer d'avancer, tu crois pas ?
Elle se laisse tomber sur le canapé, les yeux rivés sur le mur, en proie à un désespoir profond. Je la rejoins et prends place tout près si bien que nos épaules se touchent.
— Je…
— Tu dois arrêter de pleurer et passer à autre chose. Parce qu'il ne reviendra pas.
Mes paroles ont sur elle un effet électrochoc.
Elle secoue la tête et prend mes mains dans les siennes.
— Tu… tu as raison… ma chérie, me répond-elle. C'est juste que je ne comprends pas la raison de son départ. Ton père nous aimait…
Elle renifle bruyamment en me caressant la tête affectueusement. Au fond de ses iris brûle un amour maternel que je n’ai pas vu depuis un moment. Elle s'était renfermée sur elle-même, malgré mes appels au secours.
— Tu sais que je t'aime ? dit-elle d’une voix douce, légèrement enrouée par le chagrin.
— Oui maman. Moi aussi. Je ne t’abandonnerai pas, je te le promets. Je ne te laisserai pas seule, c’est promis.
Je la vois se redresser avec une soudaine détermination.
— Tu sais quoi ma puce, je te promets qu’à partir de demain, je vais me faire violence et arrêter tout ça. Je suis une adulte et ce n’est pas à toi de t’occuper de moi.
Elle caresse ma joue avec amour.
— C’est nous deux contre le reste du monde maintenant…
Un sourire s’esquisse à la commissure de ses lèvres et je me sens délivrée, libérée de cette sensation d’emprise qui nous étouffait toutes les deux.
J’ai l’impression de respirer à nouveau.
— Nous deux contre le reste du monde, répété-je en posant ma tête sur son épaule.
*****
Le lendemain, je me réveille légère, apaisée. Notre conversation d’hier soir m’a redonné confiance et j’ai l’impression que les choses vont enfin pouvoir s’améliorer.
J'enfile mon short en jean et un petit débardeur noir et j'attache mes longs cheveux couleur acajou en couette haute.
Je descends préparer un énorme petit déjeuner. pancakes, chocolat chaud, céréales et jus de fruit, tout est prêt pour le réveil de maman et j’en suis fier.
Je m'installe à la table de la cuisine en prenant une première bouchée de mon pancake noyé sous le sirop d’érable lorsque mon regard est attiré par la baie vitrée. En contrebas de la falaise, les vagues éclatent en énormes rouleaux sur la roche sombre.
La mer m’appelle.
Comment puis-je résister à de telles vagues ?
Après avoir laissé un petit mot sur la table, près de l’assiette de pancakes, je prends mes affaires et file sur la plage de galets.
Je pose ma planche sur le sable chaud et je reste assise longtemps à observer les bateaux qui passent et les mouettes se battre pour attraper le poisson qu'elles ont repéré. Je me souviens que, lorsque j'étais petite, avec mon père, on allait chercher le pain non vendu à la boulangerie, celui qui a durci pendant la journée, puis on descendait sur notre petite plage de galets et on jetait des morceaux en l'air que les mouettes s'empressaient d'attraper.
je pourrais rester longtemps dans mes souvenirs, à en oublier le temps qui passe mais le bruit des vagues qui viennent mourir sur les galets me rappelle la raison de ma venue. Je plonge alors dans l'eau, accompagnée de ma fidèle planche que j'ai accrochée à ma cheville.
La vague qui se forme devant moi est, je crois, la plus grosse que j'aie jamais vue. Elle grandit devant mes yeux tels un mur aquatique infranchissable et une pointe d'excitation jaillit en moi. Je me mets debout et dès que le bon moment se présente, j’entre dans le tunnel d'eau.
Je me sens bien au milieu des vagues. Elles forment des bulles éphémères qui nous coupent du monde. Je m’y sens chez moi, dans mon élément. Mais cette fois, c'est différent. La vague m’aspire et le mur d'eau s'abat sur moi. Je suis emportée, ballottée par le rouleau. J'essaye de retrouver la surface, de me débattre mais je manque de souffle…
Je n'y arrive pas.
J'étouffe…
— Il devrait être arrivé maintenant, murmuré-je à Pablo.
— J’espère qu’il n’a pas atterri sur la plage nord… ajoute ce dernier, le regard perdu à l'horizon. Sinon Jack aura encore une fois ce qu’il veut.
Effectivement, les deux camps s'arrachent les nouveaux arrivants qui ont le malheur d'être choisis. Depuis le début, Jack cherche à créer une armée. Ses hommes nous contraignent à vivre cachés, à l'abri de sa fourbe.
De plus, il est puissant. Pourquoi ? C'est simple, c'est un naufragé. Le premier d'ailleurs à être arrivé sur cette île maudite, et c'est, de loin, l'homme le plus obscur que je connaisse - bien que le nombre de personnes sur L'île soit assez limité. Le seul problème, c'est que personne ne connaît réellement les intentions de Jack.
Moi je suis un natif, j'ai toujours vécu ici. Je connais cet endroit par cœur et j'ai toujours été habitué à vivre de cette façon. Pour les naufragés, c'est différent. Quand ils échouent ici, ils sont perdus, ne comprend pas ce qu'ils font là et cela les rend manipulables s'ils tombent entre de mauvaises mains. Jack exploite les naufragés car ils sont plus puissants. Et qui dit puissance dit supériorité. C’est tout ce qui lui importe.
Nous sommes à la frontière entre la forêt et la mer, et seule une falaise nous sépare de l'étendue bleue. Je suis aux aguets, les sens en alerte. J'entends le bruissement léger du vent dans les feuillages, les vagues qui claquent sur la plage dont l'écume recouvre le sable doré de sa fine couche blanche. Mes yeux se perdent au large, là où la mer d'un bleu profond rencontre le ciel aux humeurs changeantes. Je ne suis jamais allé au-delà de la mer même si je dois admettre que j'en ai de nombreuses fois rêvées. Mais, personne ne peut quitter cette île. Nous avons longtemps essayé, mais c'est tout simplement impossible.
— Bon allons-y, ajoute mon mentor en me sortant un instant de mes pensées.
Pablo est un naufragé aussi. Il est arrivé il y a un moment déjà. C'est malheureux à dire, mais depuis que L'île l'a arraché à son ancienne vie, la mienne est moins ennuyante et plus gaie. Je dois dire que Pablo est comme un père pour moi. Il est toujours de bon conseil, ne baisse jamais les bras et surtout, sa personnalité déborde de bienveillance et de détermination. Je l’adore, tout simplement.
Vous allez probablement me demander ce qui cloche ici ! Eh bien, c'est cette île. C'est une véritable prison, personne n'en sort, enfin pas vivant. Tout le monde pense qu'elle est maudite. Elle fait venir des hommes, des femmes, des enfants venus des quatre coins du monde et leur donne des dons, parfois bénéfiques, parfois non. C'est différent avec les natifs, nous naissons directement avec une particularité. Moi par exemple je peux…
— Euh… Liam ? Je peux avoir un coup de main ? Il y a monsieur et madame "coup de foudre" qui n'ont pas l'air très amicaux, m'interpelle Pablo avec une pointe de sarcasme.
Je me retourne vivement. Effectivement, deux partisans de Jack nous barrent le chemin. J'ai déjà eu affaire à eux. Ils sont toujours ensemble et sont, de mon point de vue, les plus malins du lot d'abrutis que forme l'armée de Jack. Il s'agit d'une femme aux cheveux noir de jais et d'un grand métisse à la carrure de guerrier qui font grésiller des étincelles dans le creux de leurs mains. Ils avancent lentement en nous forçant à reculer vers la falaise. Je regarde Pablo en coin tout en surveillant nos ennemis.
— On fuit ou on se bat ? je lui demande tout bas.
Mon mentor hausse les épaules en faisant la moue. Je suis sûr qu'il aimerait bien leur coller la raclée de leur vie, surtout que le combat serait plutôt égal : deux contre deux. Mais ils veulent seulement nous retenir le temps que le reste de leur patrouille cherche le naufragé. Il faut juste trouver un moyen d’en finir le plus vite possi…
— Pas le temps. Tu me rattrapes ?
— Attends… Quoi ?!!!
Il me fait un clin d'œil puis, de sa vitesse surnaturelle, saute du haut de la falaise. Je râle et saute à mon tour, juste avant que l'éclair lancé par l'homme métisse ne m'atteigne le cœur. Toutefois, il vient me frapper l'épaule droite ce qui m'arrache un grognement de douleur.
Plus bas, Pablo tombe bras et jambes tendus pour freiner un maximum sa chute. Je ferme les yeux et comme à chaque fois, la magie opère. Je sens l'énergie chauffer mes veines, illuminer mon cœur, et mon corps se change en une fraction de seconde en dragon. Je déploie mes ailes et pique pour rattraper Pablo qui continue sa chute libre vers le sol. Je l'agrippe à quelques centimètres des rochers et ouvre mes ailes pour reprendre de la hauteur.
Mon Dieu ! Ce n'est pas passé loin !
Plus loin je le lâche sur le sable où il fait deux ou trois roulades avant de revenir sur ses pieds. Je me pose et retrouve ma forme originelle. Mon mentor vient vers moi tout en tapotant ses vêtements pour enlever la tonne de sable accroché au tissu.
Son grand sourire de fierté sur le visage m’agace et n’arrange en rien mon humeur massacrante.
— Arrête de faire ça ! se plaint-il. Ma bouche ramasse tout le sable de la plage à chaque fois !
— Commence par arrêter de sauter des falaises, répliqué-je en croisant les bras. J'aurais pu ne pas sauter à temps ou ne pas réussir à te rattraper, je ne suis pas invincible.
— Eh bien nous sommes vivants, c'est l'essentiel, finit-il l'air ravi. Et puis j'aurais pu aussi atterrir en bas sans problème. Il marque une pause, le visage redevenu grave. Ça va ton épaule ? ton T-shirt est cramé…
Je pose une main sur mon épaule droite en arrachant une petite grimace de douleur. La brûlure est profonde mais rien de grave.
— Ça va aller… j'ai connu pire, je réponds, plus sèchement que je l'aurais voulu.
— En tout cas, tu sens le cochon grillé, charrie mon mentor en gardant cette expression inquiète qui m'irrite davantage. Très bien, allons-y. Ne traînons pas.
Nous marchons le long de l'eau, à l'affût du moindre mouvement. Si le survivant est déjà là, il faut le trouver et vite !
Cela fait plusieurs heures que nous longeons la côte lorsqu’un reflet attire mon attention. Je m'arrête net. Au loin, je remarque un objet sur le sable. Les vagues viennent le pousser de plus en plus loin sur la rive.
— Il y a quelque chose, là-bas, indiqué-je à mon mentor tandis que je marche rapidement en direction de l’objet, suivi de près par Pablo.
Plus je m'approche, plus je distingue les formes. C'est une planche en bois avec une fleur dessus. Il y a une sorte d’aileron sur le dessous. Je ne sais pas ce que c'est, je n'ai jamais vu un tel objet.
— Je… ça ne peut pas être…
Je n’ai jamais vu Pablo aussi confus depuis le jour où il a atterri sur l’île.
— Qu'est-ce que c'est ? demandé-je.
Il secoue la tête et regarde l’horizon plat.
— C'est une planche de surf.
Devant mon air intrigué, il soupire avant de préciser.
— C’est pour glisser sur les vagues.
Je hoche la tête et regarde aux alentours sans prêter plus d'attention à cette planche de… c'est quoi déjà le mot ? Ah oui, "surf". En tout cas, si cet objet est là, celui ou celle à qui il appartient ne devrait pas être bien loin. À quelques mètres, le sable laisse place à de nombreux rochers où les vagues viennent frapper avec violence.
Et c'est à ce moment que je la vois.
Une fille est étendue sur un rocher, la tête en arrière et le dos courbé sur la pierre. Les vagues viennent recouvrir ses jambes nues, soulever ses cheveux acajou et lécher ses blessures. Alarmé par son état, je cours vers elle pour la prendre dans mes bras. Elle est couverte de bleus et inconsciente. Son débardeur noir est déchiré par les rochers et sa couette est défaite. À vue d’œil, je suppose qu'elle doit avoir à peu près mon âge…
Pablo qui n'avait pas vu que je l'avais trouvée me rejoint lentement encore perdu dans ses pensées. Il ne me parle jamais de la vie qu'il avait avant et encore moins de sa famille. Je sais seulement qu'il est constamment à l'Ouest et que ses nuits sont courtes. Il s'arrête brusquement en reportant enfin son attention sur ce qui se passe sur la plage, et sur la fille inconsciente dans mes bras. La bouche grande ouverte, Pablo semble en suspens. Aucun son ne quitte ses lèvres hormis des bribes que je mets du temps à comprendre.
— Dios mio…
Je me retourne et le toise avec incompréhension cherchant à mesurer son trouble et je ne l'avais jamais vu aussi démuni. Il a toujours gardé pour lui ses émotions et a réalisé que pour survivre ici, il fallait vite s'adapter et c'est ce qu'il a fait. Je l'admire énormément pour ça.
— Tu vas bien ? Demandé-je.
Il semble troublé, perdu, le regard rivé sur la fille inconsciente. Pourtant il acquiesce. Je mets alors sa surprise sur le dos de la nouveauté. Étant le dernier naufragé arrivé, c’est la première fois qu’il voit un naufragé dans cet état.
Peu à peu, il retrouve son masque d’impassibilité, observe attentivement les alentours, l’œil vif, mais la tête ailleurs.
— Rentrons au campement, finit-il par dire.
Je me relève doucement et nous retournons dans la forêt afin d’être à l'abri des regards, la naufragée toujours blottie dans mes bras.
Pablo ouvre la marche, il est muet depuis maintenant une vingtaine de minutes. Je sais que c'est inutile de poser des questions maintenant, il n'y répondrait pas mais je vois bien que quelque chose le tracasse. C’est la première fois qu’il voit un autre naufragé arriver ici complètement détruit, perdu, arraché à sa vie. Voir cette fille dans cet état doit le secouer. Pourtant, il ne se laisse pas déconcentrer pour autant. Parce que c’est loin d’être terminé. Nous l'avons peut-être trouvée avant Jack et ses hommes, mais ils sont partout à sa recherche et n'hésiteront pas à nous faire la peau s'ils nous tombent dessus par hasard.
Moi, je ne peux m'empêcher de la dévisager. Elle est assez petite et ses longs cheveux mouillés couleur acajou ondulent sur ses épaules. Son visage est délicatement fin et est recouvert de petites taches de rousseur. Elle paraît paisible, comme si elle dormait, mais elle est sûrement en train de souffrir de tous ses hématomes. Elle en a sur les bras, le cou et sur le bas de son menton, sans oublier sur ses épaules. Mais elle dégage un charme d’une douceur incroyable.
— Attention, baisse-toi, chuchote Pablo brusquement. Des sbires de Jack. Ils sont cinq ou six, je n'ai pas eu le temps de bien voir.
Il grimace de frustration, adossé à la roche qui nous sert de cachette express. Je lève alors la tête rapidement pour jeter un bref coup d’œil avant de me baisser aussitôt.
— Ils sont sept, cinq hommes et deux femmes, précisé-je rapidement. As-tu perdu ton sens de l’observation, mon vieux ?
— Moque-toi, petit moque-toi. En tout cas, je ne pourrais pas m'en débarrasser seul rapidement et toi tu dois la protéger. Je te propose de faire diversion et toi tu files au camp !
Je n'ai pas le temps de protester qu'il sort déjà derrière le rocher pour se placer juste devant les hommes de Jack.
— Oh mince… Je ne vous avais pas vu, gémit-il en surjouant, agitant les mains comme un enfant de six ans l'aurait fait devant un monstre imaginaire. Mais si vous voulez m’avoir, vous allez devoir me courir après sinon je vais trouver le naufragé avant vous !
Et il part en courant, en traînant un peu, pour que ses poursuivants aient le temps de partir à sa suite. Bingo, les sept sbires s’élancent à sa poursuite en lâchant insultes et grognements. Ils n'ont jamais fait preuve d'intelligence et foncent toujours tête baissée dans nos pièges. À chaque fois. En même temps, Jack déteste Pablo, il est sur l’île depuis peu mais il lui tient constamment tête et n'hésite pas à jouer des tours pour rendre fous nos ennemis. Le courage de Pablo est un exemple pour moi, je dirais même qu'il est devenu mon modèle.
J'en profite pour partir de mon côté, tenant fermement la fille contre moi, de peur qu'elle tombe. Elle frissonne de plus en plus fort et je dois faire vite si je ne veux pas qu'elle meure de froid. Ses lèvres sont presque bleues. Un nouveau spasme la secoue et je la serre plus fort dans mes bras avant d'accélérer le pas. J'esquive avec agilité branches et racines qui se dressent sur mon chemin mais plus je m’enfonce dans les bois, plus l'avancée est longue et fatigante. D’autant plus que la blessure de mon épaule droite me lance de plus en plus fort.
Après une course effrénée entre les troncs gigantesques, je débouche sur une minuscule clairière avec en son centre un petit lac. Face à moi se dresse un mur immense de falaise infranchissable seulement trouée d’une immense cascade. Je contourne l’étendue d’eau pour passer par un rebord étroit qui continue derrière la cascade. Je manque de tomber à cause de la roche mouillée et glissante. La chute d’eau nous trempe jusqu'aux os mais c'est le prix à payer pour être en sécurité, la seule entrée de notre village et le moyen de nous isoler du danger permanent.
— Liam ! crie une voix familière, tu es enfin là !
— Tamara, viens m'aider ! lancé-je. Ton don ne serait pas de refus.
Mon amie s'avance et d'un geste de la main, une large planche lévite tout près de moi. J’y dépose délicatement le corps de la fille qui flotte désormais au-dessus du sol.
La naufragée toujours inconsciente passe de l'autre côté de la cascade et vient se placer auprès de Tamara grâce à la télékinésie de celle-ci et je les rejoins rapidement, étirant mon bras en grimaçant. Je vais sûrement avoir une cicatrice mais avec un onguent et du repos ça ira mieux. Hors de question que Sophie la fasse disparaître. Pas plus que les autres. Ce sont mes blessures de guerre. Elles ont toutes leur histoire. Je ne regarde même pas l'étendue des dégâts, je le ferai quand la fille ira mieux.
Je reporte ensuite mon attention sur Tamara, toujours concentrée à garder la naufragée en lévitation. Mon amie retire son manteau cape pour recouvrir le corps grelottant de la naufragée.
— Merci rouquine, dis-je en ébouriffant ses cheveux On a rencontré quelques guignols là-bas et Pablo a fait diversion pendant que je l'amenais ici. Il ne devrait pas tarder.
— D'accord. Sophie est dans la nouvelle cabane et n'attend que vous.
Dans le camp, les visages se tournent vers la nouvelle arrivée. Ils sourient ou la regardent avec tristesse. Certains pensent que les naufragés sont des sauveurs tandis que d'autres disent que ce sont juste les maudits du destin, que L'île se joue d’eux.
Tout le monde a des tâches attitrées, essentielles pour la survie de notre tribu. Certains sont chargés de ramasser du bois, d'autres de renforcer les cabanes ou encore de monter la garde, de faire des rondes ou d'aller récolter des baies. Ainsi va la vie sur cette île maudite.
Je suis mon amie à travers le village pendant que les autres retournent à leurs occupations respectives.
Je rentre dans la cabane en bois où Tamara est entrée juste avant moi. Elle a déjà mis la naufragée sur le lit et la guérisseuse s’empresse de faire disparaître les hématomes. Sophie a quatre-vingt ans et c'est la seule à détenir le don de soigner, puisque chacun d'entre nous possède un don unique. Sa présence nous est donc vitale pour notre survie.
Elle place ses mains sur la poitrine de la blessée et une douce lumière inonde la pièce. Les bleus disparaissent un à un et les fines plaies qui parcouraient sa peau se referment. Je pousse un profond soupir de soulagement. La savoir en sécurité, loin de Jack et ses hommes m’apaise.
— Merci Sophie ! la remercie Tamara.
Cette petite rouquine est mon amie depuis que nous sommes petits. En même temps, il n'y a pas beaucoup de jeunes ici. Certains adultes pensent que faire des enfants dans cet endroit, c'est leur offrir une vie de souffrance et de peur. Mais d'autres pensent que plus on est nombreux, moins Jack et sa bande ne pourront nous atteindre. Bref, Tamara a seulement trois ans de moins que moi et je la considère comme ma sœur. Je la protège et prends soin d'elle. On se soutient mutuellement.
Perdu dans mes souvenirs, je ne vois pas ses yeux verts se poser sur moi.
— Dis donc toi qu'est-ce-que tu fais planté là ? me sermonne-t-elle. Je pourrais croire que tu t'enracines !
— Mais que veux-tu que je fasse, je ris. Je dois la surveiller en attendant que Pablo revienne. Dis, tu peux apporter un truc à manger ? Elle aura sûrement besoin de se mettre quelque chose sous la dent quand elle se réveillera.
— Mouais… Tu es surtout doué pour te débarrasser de moi, se plaint-elle en levant les yeux au ciel.
Je regarde mon amie partir puis viens m’asseoir sur le bord du lit, près de la naufragée. Je me surprend à vouloir la connaître. Je voudrais savoir d’où elle vient, ce qu’elle faisait par delà l’océan et je suis aussi curieux de savoir quel sort L'île lui a réservé. Dans peu de temps, elle changera, comme tous les autres ici présents. Physiquement ou psychiquement…
Soudain, elle bouge. Doucement au début, puis brusquement quand elle prend conscience qu'elle n'est pas chez elle. Elle regarde de gauche à droite avant de plonger ses yeux effrayés dans les miens.
— Qui es-tu ? panique-t-elle.
Rien ne sort de ma bouche. Je suis hypnotisé par ses yeux. Ils sont d'un bleu saphir si… si profond. Je ne vois plus que ses yeux, comme plongé dans un océan.
— Merde alors…
— Qui es-tu ? paniqué-je.
Un jeune homme se tient face à moi, il est grand, fin aux épaules carrées mais la description s’arrête là. Sa silhouette se découpant sur l’encadrement d’une porte, je ne parviens pas à distinguer les traits de son visage.
Déboussolée, je cherche à comprendre où je suis. La pièce est très petite et comprend seulement un lit aux pieds tordus et au matelas en paille, ainsi qu’une table taillée dans un bois très sombre. La seule issue est une ouverture vers l'extérieur, sans porte. Malheureusement pour moi, elle se trouve derrière le mystérieux inconnu. Impossible d'espérer vouloir filer en douce…
— Merde alors… marmonne-t-il.
— Qui es-tu ? crié-je cette fois, vraiment apeurée.
Je me redresse vivement, sur la défensive. Il ne parle pas et continue de me regarder. Cela me gêne. Ne voyant toujours pas son visage, je ne sais pas s'il sourit ou si… Je suis en panique totale ! Mes parents m'ont toujours appris à me méfier des inconnus, surtout si je me retrouve dans un lit, au beau milieu d'un cabanon !
— Je ne te veux aucun mal, je te le promets, essaye-t-il de me rassurer.
Mais ça ne marche pas avec moi. Le coup du garçon gentil, on ne me le fait pas à moi !
En vérité, je suis totalement perdue. J'ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne me souviens de rien. Juste que je suis allée surfer et que la vague... La vague ! Elle m'a emporté ! Mais ça n'explique pas ce que je fais dans un cabanon en bois avec un inconnu !
— Qu'est-ce que tu me veux ? Où suis-je ? Qui es-tu ? Je balance en oubliant de respirer entre chaque question.
— Je me répète, mais je ne te veux aucun mal. Tu es sur L’île, me répond-il d'un ton calme. Viens, suis-moi.
Il se lève et sort par la seule ouverture de la cabane. J'hésite quelques secondes en ajustant mes vêtements encore trempés et collants. Pourquoi devrais-je suivre un inconnu sans faire d’histoire ? Je ne le connais pas, je ne lui fais pas confiance. Pourtant je quitte le lit et sort au grand jour.
Et là, c'est la douche froide. Je suis au milieu de nulle part ! Autour de moi, de grands arbres caressent le ciel, des arbres que je n'avais jamais vus auparavant dont les troncs sont si étranges que j’ai l’impression de m’être retrouvée coincé dans Alice au pays des merveilles. Leurs feuillages sont tellement épais qu’ils me cachent une partie du ciel sans pour autant assombrir le paysage. Le sol est couvert de fleurs aux mille couleurs, certaines brillent, d'autres dégagent une odeur si sucrée que ça m'en donne l'appétit et d'immenses falaises de roches encerclent ce lieu si étrange. Partout, des gens me dévisagent, sortent des huttes en bois, arrêtent ce qu'ils font et me regardent. Quelque chose chez eux me dérange mais je ne parviens pas tout de suite à mettre le doigt dessus. C’est une femme qui me fait tilt. Elle est à moitié lézard ! Sa peau est couverte d'écailles, ses yeux sont d'un violet pâle et sa pupille est réduite en un trait vertical.
Elle me fait peur.
Je recule et me heurte à quelqu'un. Apeurée et complètement perdue dans la dissociation du réel et du faux, je me retourne et tombe nez à nez avec un jeune homme aux yeux rouges et aux cornes de démon.
— Excuse-moi, je ne t’avais pas vu, commence-t-il avant de me scruter attentivement. Oh tu dois être la nouvelle naufragée.
Il a beau me sourire gentiment, je ne comprends pas ce qui se passe. Je suffoque, ça ne peut pas être vrai ! C’est tout bonnement impossible !
IMPOSSIBLE !
Je me sens oppressé. Tous ces gens sont…bizarres. Je recule encore, me retourne rapidement et me mets à courir aussi vite que mes jambes le peuvent. Je regarde derrière moi, où tout le monde me dévisage, sans rien faire. Et je percute de nouveau quelqu’un, mais violemment cette fois. Je tombe par terre de même que l'homme en face de moi. Je ne l'avais pas vu… il est arrivé si vite, comme s'il venait d'apparaître devant moi.
—Nom d’un chien, ce n’est pas du surf mais du rugby que tu devrais pratiquer.
Cette voix, c’est impossible… Je me relève lentement et me tourne vers l'homme qui peine à se remettre debout. C'est…
— Je ne pense pas t'avoir appris à rentrer dans les gens en courant Evelyn, plaisante-t-il tendrement.
— Papa ! Papa, c'est vraiment toi ? Mais… mais…
Il se redresse et je me jette dans ses bras. Je suis emporté par un méli-mélo de sentiments dont la peur et la joie sont en première ligne, vite rattrapés par la colère qui me ramène à la réalité. Il est parti sans dire un mot, je ne l'ai pas vu pendant cinq ans et il réapparaît là, comme çà, au milieu de nulle part. Je suis en train de rêver c'est sûr… ou en plein cauchemar.
— Pourquoi nous as-tu abandonnés ? Où sommes-nous ? C'est quoi ces gens ? commencé-je en étouffant un sanglot.
Tout ça ne peut pas être réel.
Je ne comprends vraiment rien à ce qui se passe. Ça me dépasse. Si ça se trouve je suis morte ou bien dans le coma et mon imagination me joue des tours.
Mes ongles s’enfoncent dans mon avant-bras, mais à part me provoquer une forte douleur, rien ne change. Je suis toujours ici, perdue au milieu de ce cauchemar. Je vais me réveiller. Je vais me réveiller. Tout ça n'est qu'un mauvais rêve. À en voir les marques laissées sur mon bras, je crois bien que ce n'est pas le cas…
— Chut… calme-toi et laisse-moi t'expliquer, m’intime-t-il.
— Désolé Pablo lance le jeune homme de tout à l'heure, elle a pris peur. J’ai mal géré.
Je sors de l'étreinte de mon père et fais volte-face. Le garçon me regarde de ses grands yeux vert émeraude et je peux enfin découvrir les traits de son visage à la lumière du jour. Il a des cheveux blonds mi-longs coiffés en bataille et une petite barbe naissante.
Je lui jette un regard noir et me retourne vers mon père.
— Alors vas-y, explique-moi, parce que là je suis complètement paumée ! Je ne comprends rien !
— Eh bien… par où commencer. Je ne vous ai pas abandonné ta mère et toi. C'est la mer qui m'a emporté, elle m'a amené ici, comme elle l'a fait avec toi. C'est L'île qui, d'une manière totalement incompréhensible, ramène tous les cinq ans quelqu'un. Cette île est, tu peux me croire, aussi étrange que fascinante. Elle donne des sortes de… pouvoirs et transforme parfois le physique des gens, comme tu peux le voir.
Il regarde par-dessus mon épaule et m'incite à faire de même, il parle de la femme lézard et de l'homme démon. Je commence à me dire que je suis folle, que j'ai perdu la boule ! Mais je sais que je serais incapable d'inventer tout ça. J'ai beau avoir une imagination débordante, là, ça dépasse les bornes ! Tout ça est si flippant ! Mes pensées s'éclaircissent un peu et j'essuie mes larmes du revers de la main en lançant un faible sourire timide à mon père, légèrement apaisée.
— Je sais que tu vas avoir besoin de temps pour digérer tout ça et je ne t'en veux pas si tu veux être seule. Si tu veux, va par là, il y a une source, propose mon père. Mais ne va pas plus loin, cette île est tout sauf pacifique.
— Mmm OK, je réponds, complètement sonnée par tout ça.
— Bien, termine mon père.
Puis à l’intention du jeune homme, en chuchotant :
— Ne la quitte pas des yeux, c'est bien compris ?
Comme un automate, j'avance un pied puis l'autre dans la direction qu'il m'a indiquée. Je ne sais pas trop pourquoi j'y vais. J'ai peut-être besoin de respirer un peu, de comprendre la situation ou juste de trouver un moyen de sortir de ce cauchemar. En tout cas, je marche jusqu'à découvrir un petit coin de paradis. Comme indiqué par mon père, c'est une source très claire et assez profonde pour s'y baigner. Le lieu est éclairé par des rayons de lumière filtrés par les arbres. À cause de plusieurs roches qui sortent de la montagne, la source se sépare en plusieurs petites cascades et celles-ci terminent leur chemin dans l'eau turquoise.
Je m'assieds au bord et je me rends compte, en regardant les miroitements de l'eau, que je ne ressemble à rien. Je me compare à une fille dans un film apocalyptique avec ma couette défaite et mon débardeur déchiré, sans oublier mes yeux rougis par le sel de mer, le stress, la fatigue et tout le reste. J'enlève donc le haut et le jette sur le sol avant de me glisser dans l'eau en short et en soutien-gorge. L'eau est chaude, agréable et je la laisse effacer temporairement mes soucis, comme si je mettais le monde sur pause. J'ai du mal à mettre le doigt sur ce que je ressens. Ma tête est en vrac, dans un véritable méli-mélo de pensées et de questions et je n'arrive plus à démêler le vrai du faux, le réel de l'imaginaire.
J'enlève l’élastique qui retient mes cheveux et plonge la tête sous l'eau. Je profite de la caresse du froid sur mon visage, puis je nage vers les cascades. Je reste longtemps sous leur jet puissant, essayant de me convaincre que je ne suis pas coincée dans un rêve.
Je remonte finalement me sécher sur le bord. Évidemment, je n'ai pas de serviette mais l'air est bon et sec, alors je laisse les minces rayons de soleil me réchauffer la peau et le cœur. Tranquillement, je tresse mes cheveux humides. Une natte bien serrée pour être tranquille.
— Désolé d’avoir mis autant de temps, je suis repassé par ta hutte. Je t'apporte des vêtements chauds.
