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Elle s’appelle LUI-P3-6-99 – dite Albane pour les intimes, parmi lesquels il y a son Pierre, le plus intime de tous puisqu’il est précisément son protégé. Seulement, voilà ! Le métier d’ange gardien est en pleine restructuration. Les caisses de magie sont vides. On rogne sur tous les sortilèges. Avec tous ces fous de Dieu qui s’engagent les uns après les autres, toutes les équipes sont sur les dents ! Du coup, on liquide. On fait la traque aux inutiles. La Grande Direction s’est réunie : on va éliminer les vivants qui ne vivent pas. A quoi bon leur dispenser de l’énergie ? C’est féerie perdue ! Pierre est de ceux-là. Il est donc voué à disparaître. Précisément, il va être envoyé en camp de rééducation. Un professeur l’y attend. Un prof d’un nouveau genre, capable de lui apprendre le goût de s’engager. D’exister. Sa méthode ? Citer du Walt Disney. Pendant ce temps-là, Albane, elle, va devoir s’occuper d’un nouveau cas, un terroriste prêt à tout pour mettre le pays en sang.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né le 16 janvier 1966,
Christophe Renault est devenu un rêveur. Au collège, il s’imagine être comédien. Lui, si timide sur la terre, il se débride sur la scène. Une maîtrise de lettres entre les mains, il se dirige alors, vers une carrière dans l’enseignement en tant que professeur de français. Mais la marge le démange. Alors il écrit sur la pointe des mots, d’abord des pièces ; très vite, des romans ; aujourd’hui, des chansons.
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Seitenzahl: 171
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Pour Véro, ma « grande sœur », et René.
« Aie le courage de te servir de ton propre entendement »Emmanuel Kant
« Un ami est quelqu’un qui nous donne la totale liberté d’être soi-même »Jim Morrison.
Ce roman est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages, des organisations et des faits existants ou ayant existé, ne saurait être que coïncidence fortuite.
Elle s’appelle LUI-P3-6-99 – dite Albane pour les intimes, parmi lesquels, il y a son Pierre, le plus intime de tous puisqu’il est précisément son protégé.
Seulement, voilà ! Le métier d’ange gardien est en pleine restructuration. Les caisses de magie sont vides. On rogne sur tous les sortilèges. Avec tous ces fous de Dieu qui s’engagent, les uns après les autres, toutes les équipes sont sur les dents ! Du coup, on liquide. On fait la traque aux inutiles. La Grande Direction s’est réunie : on va éliminer les vivants qui ne vivent pas. À quoi bon leur dispenser de l’énergie ? C’est féerie perdue !
Pierre est de ceux-là. Il est donc voué à disparaître. Précisément, il va être envoyé en camp de rééducation. Un professeur l’y attend. Un prof d’un nouveau genre, capable de lui apprendre le goût de s’engager. D’exister. Sa méthode ? Citer du Walt Disney.
Pendant ce temps-là, Albane, elle, va devoir s’occuper d’un nouveau cas, un terroriste prêt à tout pour mettre le pays en sang.
Un jour, on a reçu ce SMS : « Surveillez votre téléphone. Un message, à tout instant, peut y tomber. Vous y lirez : on vous attend. Comprenez : vous serez dans la rue, en promenade, en terrasse ou dans un magasin. Une voiture grise, immatriculée d’un G, d’un seul G, se garera. Vous la verrez. Forcément. Alors, vous devrez vous acheminer vers elle. Obligatoirement. Et monter par la porte du passager avant. Vous ne le ferez pas ? Alors le pire vous attendra… À bientôt. »
On a ri. Puis les premières voitures sont arrivées. On a vu des gens pâlir et abandonner séance tenante leur activité. Ils ont lâché une main, quitté une chaise, vidé un verre et sont montés. La jolie Cadillac grise, marquée d’un G, les a mangés. Impossible d’identifier ni le chauffeur ni les passagers. Les vitres teintées ont dégluti bouche fermée.
Les actualités ont fini par rendre compte de ces disparitions. Laconiquement. Les journalistes se sont contentés des faits. Au bout d’un mois, un bilan est tombé : près de mille personnes avaient été digérées dans les gaz d’échappement d’une Cadillac. Le président de notre République a fini par prendre la parole :
— À cette heure, aucune explication rationnelle ne vient percer ce mystère. Soyez sûre que nos ministères et leurs différents services font le maximum. Des caméras ont été placées à tous les endroits stratégiques de nos plus grandes villes. Rien ne distingue ceux qui ont été enlevés de nos autres concitoyens. Ni couleur, ni sexe, ni religion, ni marque sociale. Les victimes ont entre quinze et soixante-quinze ans. Nous avons interrogé chaque famille : personne ne comprend.
En classe, les professeurs ont fini par céder sous la déferlante des questions. Aucun n’a su trouver les mots. Seul Boulin, notre prof d’histoire, a pu soulager quelques craintes :
— Puisqu’a priori, la cible n’est jamais choisie sur des critères précis, rien ne sert de paniquer. C’est de la règle dont découle la peur : le juif qui refuse l’étoile jaune, le résistant qui ignore le couvre-feu, la musulmane qui retire son voile, eux, oui, forcément sont légitimement habités par la crainte. Mais nous… Qu’est-ce qu’on risque ? Rien qu’un hasard malheureux, aussi bête et tragique qu’une écharde dans un plancher, qu’une grippe, qu’un cancer, qu’un accident de la route ou qu’une balle perdue. Or, vous y pensiez, vous, jusqu’alors, à ce fichu drame qui, à tout instant, peut briser une vie ? Non ! Sincèrement ? Non ! Eh bien, dites-vous que cette Cadillac n’est jamais qu’une flèche de plus dans le carquois de la destinée. Il sera toujours temps de réagir si vous avez le malheur d’être visés… Pour l’instant, vivez ! Le plus intensément possible puisque la preuve est encore faite que tout peut tellement vite s’arrêter.
Albane, elle, ne l’entend pas ainsi : on doit comprendre ! Elle est même furieuse devant la passivité de sa classe. On doit comprendre ! Par respect de tous ceux que la Cadillac a digérés, avant qu’un de nos proches ne soit avalé à son tour, pour mériter et affirmer notre liberté, on doit absolument comprendre !
Chaque élève semble pourtant se rallier à Boulin : mieux vaut faire l’autruche et entretenir l’insouciance.
— Et toi ?
Pour la première fois de l’année, les yeux d’Albane m’interpellent. Je bafouille :
— Moi ?
— Oui, toi. Tu en penses quoi ?
Je n’en sais foutrement rien. Je vois deux yeux verts et je rougis. Un doux feu m’enivre et me consume en silence.
On le croit tous : on a sa vie. Propriété privée. Pour être une roulotte, la mienne est encore plus secrète que les autres : elle est calée dans la forêt, bien à l’abri des regards et des intrusions. Alors, j’ai d’abord imaginé un délire de mon cru. Une illusion d’ivrogne ! Il n’était pas possible qu’on vienne jusque chez moi en voiture américaine. Elle s’est garée. Un gars tout en veston et pantalon plissé en est sorti. Il est venu à ma porte pour tonitruer :
— Il y a quelqu’un ?
J’ai montré la tête :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Vous êtes Léo-Paul Beauregard ?
J’ai bougonné :
— Oui.
L’homme a sorti une lampe de poche. Il a dit :
— Vous allez me suivre.
— Sur quel motif ?
— Sur le motif que je vous le demande. Avec une politesse qui ne vous aura pas échappé, mais qui, à tout instant, peut radicalement se crisper.
— Se crisper à quel point ?
L’homme a lancé le faisceau de sa lampe dans ma direction. Une violente secousse électrique m’a brûlé jusqu’aux tripes. Il a souri :
— Une autre question ?
Très vite, la peur a généré les accusations : c’est un nouveau coup des fous de Dieu. Enrôler par la parole n’est plus suffisant : désormais, ils braconnent. Ils prennent sur le vif et d’autorité. Ils lavent les cerveaux et arment les bras. Ils ont besoin de guerriers ralliés à leur foi ! La terre n’en manque pas : il n’y a qu’à se servir en moissonnant à la Cadillac grise.
Albane en est sûre : il faut lutter !
J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé la voir :
— Je suis de ton côté, tu sais. Mais…
— Mais ?
— Mais je ne vois vraiment pas comment je pourrais t’aider.
— Commençons par le plus simple.
— C’est-à-dire ?
— Paye-moi un verre.
Albane me surprend d’un sourire et m’arrache le peu de contenance que j’ai mobilisée. Je dois être rose fuchsia. Elle passe devant moi et me fixe l’itinéraire en le traçant d’une croupe entraînante. Je la suis en rassemblant mes esprits qui s’éparpillent en interrogations : que dirai-je ? Est-ce que je lui plais ? Comment suggère-t-on ses sentiments ?
On s’assoit à la terrasse du Morrison. Quelques élèves nous remarquent. Leur murmure me flatte. Albane prend un Perrier citron. Je commande comme elle. Déjà elle me provoque :
— Ça t’arrive de faire autrement que les autres ?
— Quoi ?
— Les garçons jouent au foot : tu te glisses sur le terrain. Les profs demandent la moyenne : tu l’obtiens. Je réclame un Perrier rondelles : tu te découvres une passion pour l’eau gazeuse.
Je bafouille :
— Pas du tout…
— Quoi ? Tu aimes jouer au foot ?
— Pas trop. Mais…
— Quoi ?
— Il faut bien s’adapter.
— Pas du tout. Tu peux prendre un livre et laisser les brutes entre elles !
— Je ne suis pas sûre…
— Je le sais bien que tu n’es pas sûre. Sûre de rien. Jamais. Et c’est même la seule vraie qualité que je te reconnais !
La formulation m’amuse. Précisément, elle me comble ! Elle insinue une intimité dont j’ai assez rêvé pour rester muet. Albane le comprend. D’ailleurs, que ne comprend-elle pas ? Tout d’elle semble contenir mes secrets. Elle attaque :
— Ça t’étonne, hein ?
— Quoi ?
— Que je puisse te connaître aussi bien ?
— Un peu…
— Tu es né le 3 juin 1999. Ta mère s’appelle Juliette Vauchel. Elle est professeur de sport. Ton père est inconnu. Très vite, tu as fait une allergie au lait maternel. On t’a nourri à base de produits conçus tout spécialement pour ton estomac. Pendant seize mois, tu as gueulé. Jour et nuit. Ta mère a failli t’éjecter par le balcon. Puis, soudain, miracle ! Tu rentres à l’école et dans le rang. Silence total. Tu t’éclipses et joues les enfants sages. Quand tu découvres l’absence et l’ingratitude de ton géniteur, tu mouilles l’oreiller, mais ne bronches pas. Les adultes font des choix : tu n’as pas à les condamner. Tu deviens triste. Tu te replies sur tes rêves. Tu fuis le monde, ses dangers et ses rires. Les mots et les expressions circulent à ton sujet. Tu entends des moqueries. Or, c’est très simple : tu ne peux pas te confronter au monde extérieur sans être atteint d’une panique irrépressible. À douze ans, tu cries grâce : tu t’enfermes ! Tu refuses la rue et la belle étoile ! Ta mère ne supporte plus cette situation. La médecine intervient et conclut à la phobie sociale. Désormais, tu prendras des médicaments. Deux gélules vertes et une pilule blanche chaque matin. Pas une seule fois, tu n’as failli à l’ordonnance ! Je dis bravo ! Une soumission à la posologie qu’on a rarement observée chez le spécimen humain.
Mon visage résiste. Grâce soit rendue aux fameux comprimés. Mon corps tout entier fait face quand tout mon esprit vacille, secoué par un choc qui pulvérise la plus ancrée de mes certitudes. Je cherche un souvenir : il m’échappe. Je veux un mot : il se cache. J’espère une explication : la brume s’épaissit. C’est une explosion mentale dans laquelle la raison laisse sa dépouille. Une furie intérieure dans laquelle l’angoisse et la honte ajoutent leurs flammes. De quel don est investie Albane pour connaître aussi précisément ma vie ? Par quel sortilège puis-je être aussi transparent ?
Albane, d’un sourire que je ne comprends plus, ajoute :
— Tu es né précisément un matin, le 3 juin 1999, à 6 h 48. De cet instant, je ne t’ai plus jamais quitté.
Tout d’un coup, mon chauffeur a osé. Osé tourner vers le petit chemin qu’on ignore, celui qui est glissé sur la Nationale, celui qu’on ne prend jamais parce qu’il est tracé dans les buissons et qu’il nous enfoncerait dans l’inconnu. Pas question de réserver son clignotant à l’aventure : on l’emploie pour dépasser sur l’autoroute. La Cadillac, elle, elle prend la tangente. Et vas-y tout droit dans le merveilleux ! Je découvre des paysages avec des couleurs d’arc-en-ciel : c’est toutes les saisons qui se mélangent. Les feuilles sont jaunes, le ciel est rouge, les arbres sont verts et le goudron paraît tout bleu. Un lapin galope dans la prairie. Dans une effusion d’arbres taillés en dôme, un lac frémit soudain sous une envolée d’oiseaux. La voiture pénètre une cour toute croustillante de graviers blancs. Un bouquet de Cadillac est garé en épi. Une bastide, couverte de fleurs mauves, se dresse sous un soleil puissant. On m’informe :
— C’est là.
— Là, quoi ?
— Qu’on descend.
— Pour un pique-nique ?
— Vous êtes attendu. Deuxième étage. Porte 3.
Mon chauffeur considère mon agacement. Il sort sa lampe et me montre un sourire d’ange :
— Bonne journée.
J’ai eu des informations. Désormais, j’aurai des confidences. Albane m’invite à la suivre. On paie nos consommations et on file dans un endroit discret. Elle fend la ville d’un pied léger, enchaîne les ruelles les moins fréquentées et nous glisse dans un sous-bois improbable. Forêt minuscule et insoupçonnable en plein cœur de ville. Un banc nous offre un siège de bois moelleux. Mes yeux cueillent chaque détail : un coquelicot, une hirondelle, un papillon… Tout m’apaise et ventile doucement les brumes où croupit mon cerveau. Je demande :
— Comment connais-tu cet endroit ?
— J’habite là.
— Tu te fous de moi ?
— À voir ton visage, j’aurais moyen ! Mais je te jure que je suis sincère. À cent mètres d’ici, en s’enfonçant sous les arbres, on découvre une balançoire. Derrière, il y a une maison. C’est la mienne. Un jour, si tu n’es pas sage, je t’y emmènerai.
— Pas sage ?
— Oui ! Si tu te décides enfin à bouger et à prendre des risques, je te jure que je te ferai visiter.
Considérant mon air forcément ahuri, Albane prend pitié et se décide :
— Mon vrai nom, c’est LUI-P3-6-99. J’ai été mise sur terre pour te surveiller. Longtemps, j’ai été invisible à tes yeux. Depuis cette année, je travaille à vue. C’est la règle : passé un certain temps, on tombe dans le domaine public ; on s’incarne et on prend visage humain.
Est-ce de m’avoir si longtemps observé ? Par mimétisme, Albane tire une goulée de salive pour continuer :
— Chacun a son destin : le mien aura tourné court. Avec toi, ma durée de vie n’était pas vouée à faire de vieux os.
Je suis confus :
— Ta durée de vie ?
— Un ange gardien part avec un capital de vingt ans. À chaque intervention, il gagne des jours. C’est un système de bonus soumis à une grille de prestations. Catastrophe naturelle de grande ampleur : 6000 jours. Attentat notoire : 5000 jours. Krach aérien : 4000 jours. Accident ferroviaire : 3000 jours. Circulation routière : 2000 jours. Incendie : 1000 jours. Menace domestique : 500 jours. Agression physique : 400 jours. Brûlures artificielles, chocs et contusions en tout genre : 250 jours. Après, c’est au cas par cas. On examine nos rapports d’intervention et on nous octroie des secondes, des minutes ou des heures. Tu sais jusqu’à combien, grâce à toi, j’ai pu accumuler de jours supplémentaires ?
— Non…
— 12 ! Balèze, non ? Selon les dernières études récemment publiées au Nuage officiel, la moyenne chez les anges gardiens, après quinze ans de carrière, est de 658 jours. Je te laisse imaginer la réputation que je traîne chez mes collègues.
— Douze ?
— Douze !
— Je suis désolé.
— Que j’ai réussi à t’arracher en deux temps ! C’est d’abord à huit ans. Tu découvres le vélo et les joies de la promenade hors du jardin familial. Un caillou surprend ta roue. Tu vas tomber, forcément, soit à gauche, dans un buisson douillet, soit à droite, sur du gravier sec. Je te pousse du bon côté : on m’offre royalement quatre jours de prime. C’est ensuite à treize ans. Tu gobes une olive verte. Le bocal est formel : toutes sont dénoyautées. Une d’elles pourtant a gardé son contenu, lequel te bouche sévèrement le gosier. Pendant un instant, tu crois étouffer. J’interviens en secret en frappant violemment ton dos. Tu craches. Tu respires. Bénéfice net pour mon espérance de vie : huit jours. Dès lors, le protocole habituel est lancé : lettre de rappel, incarnation, mort programmée…
Je frémis :
— Quoi ?
— C’est le processus : quand on approche de la fin, on nous prévient d’abord par un courrier qui exige un sursaut. Ensuite, on nous retire notre invisibilité : on nous donne un nom, un visage, un corps et une famille. Enfin, on meurt. On disparaît, morceau par morceau, jusqu’à s’évaporer complètement.
— Donc, si je te vois, c’est que…
— Je suis près du but !
— Précisément ?
— Aujourd’hui, j’ai dix-huit ans. On m’a créée le 3 juin 97. Exactement deux ans avant toi. Deux ans : c’est le temps de la formation. Dès que j’ai eu mon diplôme, on m’a affecté à ton chevet.
— Et depuis, tu vas de déception en déception…
Albane m’offre un sourire :
— On ne peut pas dire que tu m’as facilité la tâche. Ou plutôt si. Trop. Tu ne bouges pas. Tu restes enfermé. Tu ne vis pas. Du coup, je suis en chômage technique. Je coûte cher en féerie inutilement. Alors on va me laisser aller au bout de mon service, mais douze jours après la date anniversaire de mes vingt ans, je n’y couperai pas : je serai définitivement rayée de votre planète.
— C’est dégueulasse !
— C’est contractuel. Comme, en plus, c’est la crise…
— Quelle crise ?
— Les caisses de magie sont vides. On rogne sur tous les sortilèges. Avec tous ces fous de Dieu qui s’engagent les uns après les autres, toutes nos équipes sont sur les dents ! Si tu savais le nombre d’attentats que les miens ont déjoués, empêchés, maîtrisés ou, au moins, limités… Ils y lâchent à chaque fois une énergie et des moyens techniques qui finissent par manquer. Du coup, on liquide.
— Comment ?
— On fait la traque aux inutiles. La direction a dû prendre les choses en main : les éminences se sont réunies. Un dispositif est tombé : on va éliminer les vivants qui ne vivent pas. À quoi bon leur dispenser de l’énergie ? C’est féerie perdue ! On a parlé d’une restructuration majeure…
— Restructuration ?
— Les gens comme toi vont disparaître, si bien que ça va libérer de la main-d’œuvre : les anges qui, comme moi, vont se retrouver sans charge d’âme vont être mutés sur d’autres personnes. Autrement plus vivantes et autrement plus dangereuses… Ça durera le temps qu’il me reste à exister, mais au moins je serai utile. À la terre et aux hommes.
— Disparaître ? Comment ?
— En Cadillac !
Je pâlis et comprends. Ou l’inverse. En tout cas, je proteste :
— Oui, mais…
— Mais, quoi ?
— Disparaître ? Tu veux dire à jamais ?
— Les plus vieux connaîtront une mort prématurée. Oui. C’est acté. Les autres seront recyclés.
— Recyclés ?
— Les discours restent flous. Mais j’ai entendu parler d’une seconde chance : on veut les envoyer en camp de rééducation.
— De rééducation ?
— On envisage de les soumettre à des professeurs d’un nouveau genre. Des profs capables de leur apprendre le goût de s’engager. D’exister. En fait, le goût de justifier leur naissance.
Les mots d’Albane se plantent dans ma tête comme des aiguilles. Un par un, ils distillent leur venin. Le poison agit : mes forces s’inclinent devant le poids de la nouvelle. Je réussis à dire :
— Et moi, tu sais que moi, je suis sur la liste de… ?
— Je ne suis sûre de rien, Pierre. L’opération Cadillac nous a été annoncée dans le plus grand secret. Aucun détail ni aucun nom ne nous ont été transmis. Je sais seulement que tu as le profil à intéresser les chasseurs d’encombrants.
— D’encombrants ?
— C’est comme ça qu’ont été baptisés les terriens qui se contentent d’exister.
Albane me montre un visage que je découvre. Il est figé par la gêne. Lui, d’ordinaire, si lumineux semble s’excuser d’être même encore une ombre. Albane accroche son regard au mien comme on entremêle des doigts. Ses yeux sont aussi touchants que des enfants battant leur coulpe. Ils ne le feront plus. Juré ! C’est juste qu’il fallait bien qu’elle me parle. Il fallait bien qu’elle me pousse à la plus grande des vigilances. Elle paraît même en faire une prière. Que cet aveu puisse nous rapprocher sans rien troubler de notre soudaine et délicate complicité.
L’hôtesse d’accueil, fendue d’un sourire généreux, m’indique l’ascenseur :
— À votre droite.
Je regarde : c’est plat. Pas une cabine ni aucun signe de circuit vertical. Considérant mon air, l’hôtesse insiste :
— Avancez. C’est bien là. Placez-vous sur la dalle orange. La machine fera le reste.
— Quelle machine ?
— Soyez sans crainte.
