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Gaspard Gonidec. 28 ans. Beau gosse. Masterisé en droit de l'urbanisme. Cœur errant et sans emploi. Cerise sur le gâchis : il vit à Douarnenez, riante bourgade du Finistère sud qui se meurt sous la bruine. Alors il traîne sa dépouille, rêveur, au gré des marées toujours plus basses, en attendant la vague qui pourrait l'arracher au calme plat. Elle arrive après seize années d'incarcération. Elle revient au pays et déchaîne les passions. C'est Léna, la fille Le Goff, la « putain des quais bas » qui a déshonoré sa ville. Jusqu'aux fantômes qui en sont dérangés. Avis de tempête ! Le vent des rancœurs va gronder...
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né le 16 janvier 1966,
Christophe Renault est devenu un rêveur. Au collège, il s’imagine être comédien. Lui, si timide sur la terre, il se débride sur la scène. Une maîtrise de lettres entre les mains, il se dirige alors, vers une carrière dans l’enseignement en tant que professeur de français. Mais la marge le démange. Alors il écrit sur la pointe des mots, d’abord des pièces ; très vite, des romans ; aujourd’hui, des chansons.
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Seitenzahl: 288
Veröffentlichungsjahr: 2021
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« La noirceur porte bien des masques. Mais aucun n’est plus dangereux que celui de la vertu. »
(Washington Irving)
Pour mon grand-père Jojo.
Gaspard Gonidec avait vu sa journée défiler sur le tapis roulant du Centre Leclerc de Tréboul. Bordeaux rouge, presse quotidienne, avocat, miettes de crabe, crème fraîche, camembert et croquettes. La caissière avait déroulé le menu du dîner et rappelé à Gaspard ses deux seuls compagnons : les croquettes seraient pour le chien et le reste à partager avec sa mère. Ils seraient trois à commenter jusqu’au dessert les nouvelles du jour en commérant sur la page consacrée à Douarnenez. Car le chien même n’était pas dupe : il la voyait bien, sa ville, partir en loques. À force de perdre ses vieilles, la commune dispersait sous terre ses entremetteuses de caniveau. Leurs fifilles finissaient dans une grande agglomération, chez des enfants éplorés, et laissaient ce pauvre Taquin la truffe en mal de rencontres. Alors il gueulait, le terrier ! À tous les repas, il mettait ses deux pattes avant en prière et jappait jusqu’à faire exploser la porcelaine ! Empli d’un chagrin que seule une croûte de camembert parvenait à consoler…
Comme celui de Tudine Gonidec était plus profond, le fromage n’y suffisait pas. Elle venait de perdre son mari : sa peine était encore si liquide que le Haut-Médoc semblait être, de tous les absorbeurs, le plus épongeant. Conscient des risques qu’elle prenait, le fils tempérait sa consommation et l’épargnait chaque soir d’une moitié du flacon en l’infligeant à son foie.
Mais, cette fois, ce n’était plus sa journée qu’il voyait défiler, Gaspard ! C’était sa vie. Il rentrait de sa promenade et la mercerie était en feu ! La mercerie familiale créée en 1954 et sauvée par son père pour rendre hommage à ses parents. La mercerie dont la tempétueuse Tudine Gonidec tentait courageusement de maintenir l’enseigne malgré la crise et les frimas. Les flammes avaient pris le pouvoir et les étages. La boutique et les appartements tanguaient dans la houle du brasier. Déjà prêts à sombrer, les murs menaçaient les passants et les curieux, crachant des escarbilles dans une puanteur de forge. Les voisins reconnurent Gaspard et, l’approchant, le pressèrent de reculer. Il n’y avait plus rien à tenter. Eux avaient déjà fait le nécessaire ! Gaspard demanda :
— Où est ma mère ?
On se tut. Il insista :
— Ma mère ? Et Taquin ? Ils sont où ?
Quelqu’un réussit à dire :
— On ne comprend pas ce qu’il s’est passé. Il y a eu une explosion…
Quelques voix familières semblèrent gémir :
— Violente !
— Soudaine !
— On a cru à une bombe…
— Peut-être la chaudière… Vous vous en plaigniez, je crois…
Gaspard n’entendit plus rien, qu’une gerbe de sirènes dans un brouillard de mots. Les pompiers arrivaient en masse. Ils firent aussitôt évacuer le quartier. On délimita un périmètre de sécurité. Gaspard se présenta. On le pria de s’écarter. Il fixa un gyrophare et chercha dans la lumière une révolte : il était le fils de la boutique. Merde ! Il avait le droit de rentrer. Mais sa pensée déjà, grisée par la ronde de l’ampoule, éparpillait ses mots. Il n’existait plus. Gaspard Gonidec n’était plus qu’un insecte, écrasé en plein vol, aspiré par la lumière comme par un siphon happant une spirale d’eau. Une main crocha son bras. Une voix de femme le pria :
— Viens.
Comme Gaspard résista malgré lui, on resserra l’étreinte :
— Viens, je te dis. Tu es en danger, ici…
Accroché à son sac Leclerc, Gaspard Gonidec fut précipité à l’arrière d’une berline grise.
Gaspard connaissait cette voiture. Et celle qui la conduisait était forcément liée à son drame. On avait osé brûler sa mercerie. On avait même sorti les grands moyens : attentat à la boutique piégée. On avait saccagé à coup de flammes et d’explosion les dernières briques de l’existence de Georges, Pierre, Emmanuel Gonidec, être sublime au cœur de ouate. Son père !
Gaspard observait la conductrice. Il voyait sa nuque battue de cheveux blancs. Une belle femme, droite et solide, fraîchement sexagénaire et d’un mètre soixante-dix. Un menhir en jupe écossaise montée sur escarpins, toujours prête à mouiller son corsage pour le bonheur de son semblable. Catherine Le Bechennec. La terreur des buissonniers. Il n’y avait qu’un chemin : le sien. Pavé de bonnes intentions, il menait à l’excellence et au terminus divin. Aussi poussait-elle sa générosité à traquer les brebis égarées et à mener son troupeau de prières en missions charitables. Elle était la « Bergère » d’une section catholique, assurément inoffensive, mais bel et bien vivante, douée même d’une énergie à laquelle Georges Gonidec avait aimé unir la sienne. Son fils, à cette heure, en était persuadé : Catherine Le Bechennec, en glorifiant le bien, avait fait beaucoup de mal. Son père avait, en la rencontrant, ajouté des œillères à sa naïveté. Son humanisme l’aveuglait. Sa femme l’humiliait, son chien lui vidait ses assiettes, les autres chapardaient à pleines mains dans ses trésors de douceur, mais rien n’entamait jamais sa bienveillance : il s’était épuisé à subir et soutenir ses contemporains. Jusqu’à en mourir… Parce qu’il était une décharge publique, son père. Les méchancetés, les furies, les bassesses, les égoïsmes, toutes les pires et plus insupportables humeurs, il avait passé sa vie à les endurer et à les pardonner pour mieux en soulager ses prochains. Seulement, à force de collecter, la benne avait fini par moisir : les champignons avaient fleuri et envahi la barbaque. Le cancer s’était vite généralisé et vite débarrassé d’un cœur incroyablement généreux.
Catherine Le Bechennec décida d’expliquer :
— Je t’emmène chez moi, mon petit Gaspard… Tu vas voir : tu y seras bien. On va se poser et on va réfléchir. Gaspard détestait ce ton et cette élocution : « Je t’emmène chez moi, mon petit… » Les mots sortaient avec une gaieté inconvenante et une nervosité d’insecte. Il y avait dans ce phrasé la frénésie d’une mouche marteau-piquant une vitre.
Rarement Gaspard n’avait ressenti une telle répulsion. Il exécrait cette femme ! C’était épidermique. Jamais même son corps n’avait autant réagi à un sentiment. Il était envahi d’un acide qui faisait frémir ses sirops. Sans doute serait-il encore longtemps protégé de l’ébullition, mais il découvrait un léger froufrou de haine dont il savourait les bienfaits. Il demanda :
— Vous avez idée de ce qui s’est passé ?
Catherine Le Bechennec feignit d’être attentive à la route pour rester muette. Sa passagère – que jusqu’alors Gaspard n’avait su considérer – en profita pour se tourner vers lui. Il fut aussitôt troublé par sa majesté. Des gens ont ça : le port altier. En pull, en jean, nus même, peut-être, ils sont sous une couronne, droits et lumineux, rayonnants malgré la charge. Ce visage était une pièce de maroquinerie, ciselée, taillée avec une finesse discrètement précieuse. La peau avait dû être assez lisse pour ressembler à une confiserie. Le temps, le chagrin, les intempéries du quotidien avaient laissé leur calcaire creuser le cuir, mais le hâle naturel avait résisté aux agresseurs. L’aura triomphait des rides ! Car cette femme était étrangement lasse. Et Gaspard n’arrivait pas à savoir si elle était naturellement belle ou si c’était précisément de cette fatigue qu’elle tirait sa beauté. En tout cas, il était fasciné ! Fasciné au point d’oublier tout et de réduire un instant la terre et son actualité à cette dame qui lançait :
— Si je te dis que je m’appelle Léna Le Goff, ça t’évoque quelque chose ?
Gaspard se troubla, vaguement, car ce nom, oui, avait une résonance familière. Évidemment ! Mais « Léna » ? Avait-il jamais entendu ce prénom ? La royale passagère l’éclaira :
— Tes parents et les miens étaient des amis inséparables. Ils se recevaient tout le temps. Tu étais mon petit chouchou, d’ailleurs. J’adorais ta bouille. Ta bouille et tes fossettes. À l’époque, tu étais tout blond. Tu ne devais même pas avoir dix ans. L’été, je te conduisais à la plage. Tu ne disais rien. Tu étais incroyablement facile. Tu souriais à tout. Une vraie peluche ! Qui ne se séparait jamais de la sienne : son gros chien tout plissé. Tu te souviens ? Ton « Pépère », ton gros « Pépère », que ta mère ne supportait ni pour son odeur ni pour ses microbes.
Ému sans doute par cette bouffée d’enfance, Gaspard se tendit malgré lui : il ne reconnaissait pas Léna, mais il l’identifiait. Clairement ! Les gens n’avaient pas, pour l’évoquer, la délicatesse de s’embarrasser d’un prénom : ils employaient des mots, des grands, et des plus gros. Ou alors ils donnaient dans la périphrase : « La môme Le Goff », « La putain des quais bas », « La digne fille de son père »… Alors « Léna », non, d’abord, ça ne lui avait rien rappelé, à Gaspard. Absolument rien. Mais, pour le reste, c’était revenu. Très vite. Et ça revenait encore. La mémoire était même si vive que Gaspard ne put s’empêcher de bredouiller :
— Je vous croyais en…
— Prison ? J’en suis sortie ce matin !
Un cri féminin eut pour écho tragique un hurlement de frein. Catherine Le Bechennec s’abandonna aux fantaisies de son volant. Elle, qui d’ordinaire contrôlait tout, ne maîtrisait plus rien. Elle accéléra, buta sur un jappement dont l’intensité glaça Gaspard et parvint à s’arrêter avec la complicité d’un tronc d’arbre. La tôle était froissée ? Assurément ! Mais Gaspard, ayant déjà compris, s’en moquait autant que de l’intégrité physique de la conductrice. Il n’avait plus qu’une idée : sortir. La secousse feutrée, le glapissement, le silence du goudron, tout augurait du pire : on venait d’écraser un animal.
Alors qu’il s’éjectait de son siège, tourmenté jusqu’à laisser son sac Leclerc, Gaspard aperçut la seule silhouette du quartier. Un homme, large et massif, détalait à toutes jambes. Une ombre nouvelle s’agita. Gaspard l’identifia dans un frémissement : sa mère était là, pâle, fantomatique, plus effrayée et interdite qu’il ne l’avait jamais vue. Tapie derrière un muret, elle semblait s’arracher à une planque. Elle avait couvert son visage de ses deux mains comme d’un masque à oxygène. Une mare de sang venait lécher ses pieds.
Taquin !
Le cadavre était un terrier. Et un sacré bouffeur de croûtes de camembert. Le bon chien n’était plus qu’un poster. Écrasé et punaisé dans un crachat de tripailles. Gaspard frémit avec une telle rage qu’il sentit son ventre se déchirer. Aucun cri, pourtant, n’en sortit. Rien. Qu’un murmure de dégoût dans un souffle arrêté. Mais les mains se plièrent : Gaspard avait des poings et l’un d’eux vint cogner le capot. Violemment. Durement. Au point que la douleur réprimanda secrètement l’excité ! Gaspard cacha ses doigts derrière son dos, jeta un regard épouvanté à sa mère et s’éloigna précipitamment. Catherine Le Bechennec le rappela :
— Gaspard !
Gaspard accéléra encore son pas.
— Ta maman est là. On va t’expliquer. Viens !
Gaspard s’enfonça dans un chemin boisé et disparut sous les branchages.
Gaspard la connaissait, la chanson. On la lui avait assez rabâchée, dans tous les styles et sur tous les tons. Il fallait qu’il parte de son trou ! Le couple Le Bechennec en avait même fait une litanie : quand on a son diplôme, on s’éloigne des embruns. On formule ses ambitions au bec des mouettes et on file vers la ville faire son baptême de métro. Ensuite, on obtient son permis, on achète son véhicule et on roule vers la fortune.
Douarnenez… L’endroit était sans avenir et promettait à un expert en droit de la construction autant de débouchés qu’une péniche à un pilote de chasse. Sa mère ? Personne n’était dupe : son père, sans doute, son chien, peut-être, mais sa mère n’avait pas cette douceur qui amarre au bercail. Au contraire ! Elle avait un caractère à faire aimer l’horizon et des arrogances à faire sortir les valises. Alors qu’attendait-il, bon Dieu, ce « petit mignon », pour plier ses affaires et courir les annonces à l’ombre d’une Tour Eiffel ?
Rien. Précisément, Gaspard n’attendait rien ! Avec ses rochers et ses odeurs, sa Bretagne lui donnait tout. Quand d’autres cherchaient l’or, lui l’avait déjà trouvé. Que serait-il allé s’enrichir ailleurs ? Et, d’ailleurs, qui avait décidé que, désormais, la réussite était loin de ses racines ? Qui ? Et pourquoi aurait-il dû, lui, Gaspard Gonidec, suivre la consigne et se mêler au troupeau ? Il disait Non, Gaspard Gonidec. Voilà. Non à l’avenir et aux diktats des chercheurs de pépites ! C’était là où il la mettait son ambition, lui, Gaspard Gonidec ! Dans ses efforts et sa ténacité à assumer ce Non !
Dans un nuage qui se rouille, dans une vague qui se fend sur le môle, dans l’écume qui fait des œufs en neige, il l’avait, sa fortune. En ne levant rien d’autre que le nez et les yeux ! Alors il resterait, coûte que coûte, malgré l’avis des uns et le mépris des autres. Il resterait sur sa terre et sous son ciel à savourer l’océan. Toujours ! Et puisque la vie le privait d’un toit, il irait, âme errante, orphelin de père et de chien, se caler dans la chaleur des roches. Sur la plage de Kervel, il en connaissait chaque cavité. De la plus large à la moindre fissure. Il en ferait des pièces et, sur demande expresse des goélands, les proposerait à la visite. C’était décidé : la falaise serait son bien. Il en louerait à l’occasion les meilleures chambres. Jamais il ne vendrait. Il y était résolu. Il n’en venait pas moins de trouver son premier et dernier métier : agent immobilier pour volatile marin.
Déjà occupé à installer son cabinet, Gaspard n’avait peur ni du froid ni des bêtes. Le printemps démarrait et la faune finistérienne n’avait rien d’inquiétant. Elle pouvait même être comestible. Car c’était cela qui l’obsédait, Gaspard : s’il entamait une vie sauvage, quel plat en sauce viendrait régulièrement combler son appétit ? Sa mère n’était sans doute pas à table la meilleure des compagnies, mais avait en cuisine l’art de faire supporter sa présence sitôt que l’assiette était servie. Elle travaillait les produits et mijotait les accompagnements avec une générosité qui, consacrée à l’amour, aurait fait rougir le pornographe : l’ail, la crème fraîche, l’huile d’olive, à la louche qu’elle en balançait, la Tudine, avec éclat sans doute, mais toujours avec pertinence. Gaspard en avait, d’y penser, une montée de fièvre mélancolique. Était-ce de s’échauffer ? Il eut cette idée simple : pour y avoir fait quelques plonges, il avait ses entrées à L’Écailleur amoureux. Le cuisinier y était même un confident. Le brave bonhomme n’aurait aucun mal à lui réserver des restes et à les répartir dans une glacière.
Quittant déjà la plage par la côte, Gaspard le savait : dans vingt minutes, il serait au port du Rosmeur et, glissé dans une venelle, frapperait à la porte de service. Jacques Le Bouëtté lui ouvrirait.
— Gonidec !
Jacques en pâlit :
— Je suis bien content de te voir, mon mignon !
Une tige noire ! Gaspard vit une tige noire enrubannée d’un chèche gris. Chemise, tablier de cuisine, pantalon, tout était noir. Aux pieds ? Des spartiates. Au crâne ? Rien. Pas même un cheveu à déplorer. L’homme aimait l’épure : seuls ses yeux, plus verts qu’un nénuphar, coloraient sa silhouette. Jacques se tourna et précipita son apparition dans la cuisine. Il fallait qu’il l’admire ! Et lui dise :
— Tout Douarn’ ne parle que de toi. Et de ta mère ! La mercerie Gonidec… Les pompiers ont retourné les gravats : pas un cadavre à déclarer ni à sortir du brasier. Alors, évidemment, tout le monde a fait son scénario.
Gaspard, narguant un silence, s’amusa :
— Et toi ? Tu as fait lequel ?
— Le même que tout le monde, mon mignon. Ta mère a voulu jouer avec le feu et résultat des courses : elle a tout paumé.
Jacques pivota vers ses oignons et en fit des lamelles. C’était le moment ou jamais ! Après ses clients arriveraient et, voulant l’excellence, précipiteraient le raffinement. À cette heure, son restaurant était assez calme pour avoir la platitude de son derrière. Car Jacques avait le cul plat ! Cuisinier de son état, homosexuel notoire, s’il avait la distinction qui dénonçait son métier, il ne mettait en aucun cas ses formes au service de ses fantasmes. Au contraire ! Sa chair ravalait ses penchants sexuels dans un séant qui semblait sortir d’un séjour prolongé dans un moule à gaufres. Homme étonnant et délicieux ! Gaspard observait ses doigts, lesquels venaient de saisir un outil à deux lames courtes : Jacques allait désormais ouvrir ses huîtres. À sa façon… Avec un instrument qu’il avait jadis manipulé dans son ancien commerce.
Gaspard l’observait avec tendresse. Il demanda :
— Pourquoi « jouer avec le feu » ?
— Parce qu’elle savait très bien qu’en prenant la fille Le Goff à son service, ta bougresse de mère allait faire jaser.
— Comment ça, à son service ?
— Elle ne t’avait pas prévenu ?
— De quoi ?
— Qu’elle avait passé cet accord avec ton père. « Une histoire de promesse » qu’elle a été dire aux commérages. Il faut croire que certains n’ont pas supporté : ils ont été brûler le commerce avant que la petite garce n’arrive dans la place.
Gaspard était perplexe : sa mère avait des façons et une religion qui la tenaient des serments à distance égale du bénitier. Elle pouvait sans doute, prise de boisson, formuler des engagements, mais vivait encore assez d’épisodes traversés de sobriété pour ne pas les respecter. Alors, non ! Tudine Gonidec, même surprise par un sursaut d’amour à quelques secondes émouvantes du veuvage, ne serait jamais allée signer un contrat d’embauche pour une ancienne taularde !
Jacques, affairé sur sa planche, ouvrait désormais des huîtres. Ensorcelé par ses doigts et son outil bizarre, Gaspard admirait l’application du chef. Jacques avait, dans sa manipulation, des soins d’orfèvre et des élans de bûcheron. Gaspard ne savait si c’était cette minutie ou cette violence qui le fascinait autant. L’une et l’autre remuaient en lui des sentiments qui, de tout temps, s’étaient affrontés. Il voulait s’en convaincre : sans doute était-ce précisément le mélange des deux qui faisait toute la beauté du geste. Jacques, raclant ses coquilles, esquissa un sourire :
— En tout cas, c’est une aubaine ! Quand tous les commerces à vendre attirent les fantômes, le vôtre au moins, va vous rapporter une belle rente.
— Quelle rente ?
— J’imagine que vous étiez assurés… Si aucune arnaque n’est à déplorer, vous devriez rentrer dans vos sous.
— Pourquoi voudrais-tu qu’il y ait arnaque ?
— On la connaît, ta mère. Je ne sais pas si c’est d’avoir travaillé dans les fils toute sa vie, mais elle est sacrément fortiche pour embobiner son monde. En a-t-elle réchappé, au moins ?
— Du brasier ? Il faut croire…
— Tu l’as vue ?
— En pleine forme !
— Ce que je te disais. Elle nous enterra tous, cette vieille carne ! Et où allez-vous dormir ?
— Chacun chez ses amis.
— Tu veux manger ?
Gaspard, chahuté par le rythme de la conversation, s’accorda un répit pour lâcher :
— Ne t’inquiète pas. En plus du gîte, on devrait m’offrir le couvert…
Gaspard ajouta :
— Par contre…
— Par contre ?
— Pour mon chien…
Jacques parut suspicieux :
— Pour ton chien ?
— Oui. Si tu avais… ?
— Quoi ?
— Des restes… Je ne sais pas… Des vieux bouts de charcuterie, des…
Jacques cessa instantanément ses découpages et fila vers un des réfrigérateurs. Il attrapa une des glacières qu’il consacrait à ses poissons et la garnit sans tarder au hasard de ses fouilles.
Gaspard le regardait, vaguement confus, touché au cœur. Il l’aimait, ce Jacques, tout particulièrement. Il n’était sans doute pas un ami, mais le temps et la proximité avaient fait de lui son plus précieux confident. Il avait une douceur qui lui rappelait son père et une disponibilité. Avec lui, il s’ouvrait.
Gaspard, pris sous le charme de l’instant, voulut éclairer quelques ombres :
— Mais cette Léna… ?
— Oui ?
— Pourquoi ferait-elle si peur aux gens ?
— Peur ? Non. Ce n’est pas que les gens en ont peur. C’est qu’ils en ont honte !
— Pourquoi ?
— Comment pourquoi ? Parce qu’en défrayant la chronique, elle a forcément salopé singulièrement l’image de notre bonne ville de Douarnenez !
— Qu’elle a quittée en quelle année ?
Jacques fut aussitôt précis :
— En 1993.
Il eut un mouvement de tête joyeux et claironna :
— Tu parles si je m’en souviens ! J’ai cru pouvoir enfin me foutre le camp…
— Te foutre le camp ?
— Eh oui. À l’époque, tu te le rappelles peut-être, j’étais fleuriste. Et son cher papa voulait m’acheter à toute force ma boutique. Mon prix serait le sien. Il ne ferait aucun problème ! Tu penses ! Pour sa fille, il était prêt à vider ses poches. Il faut dire qu’il les avait bien pleines ; parce que, pour lui, c’était décidé : Léna aurait son commerce de fleurs. Elle avait la grâce. Et le goût. Elle serait forcément à sa place en reprenant la mienne.
— Que tu as refusé de lui laisser ?
— Moi ? Tu es fou ! J’avais déjà fait tomber la valise du grenier. J’allais filer vers la Rochelle. J’étais amoureux comme jamais je ne l’avais été : tout était prévu. Mon homme et moi ouvririons un commerce de déco au cœur de la Charente-Maritime. J’allais quitter la cité des sardines et démarrer une nouvelle vie. Seulement…
— Seulement ?
— Seulement, à dix-sept ans, Léna avait déjà son petit caractère : elle n’allait pas passer sa vie dans le Finistère ! Son rêve avait une Tour Eiffel, des rideaux rouges et des projecteurs ! Elle faisait un peu de théâtre, si bien qu’elle était sûre de devenir comédienne.
Gaspard parut impressionné :
— Elle l’a été ?
— Tu parles ! Elle a fini vendeuse dans la godasse.
— Son père le savait ?
— Évidemment qu’il le savait. Au point qu’il est devenu dingue ! Tellement dingue qu’il a raconté à tout le monde que sa fille allait de tournage en tournage. Qu’elle serait la prochaine star du cinéma français. Il faut dire qu’elle était mignonne, la môme ! Aussi souriante que moulée ! Elle avait les courbes à faire tomber les caleçons et à faire chanter les potins.
— Et qu’est-ce qui est arrivé ?
Jacques pointa cette moue dont il aimait taquiner Gaspard pour accabler sa naïveté :
— Tu serais bien le seul à ne pas le savoir, mignon…
— En 93, j’avais sept ans !
— Il n’empêche que, plus tard, tu as forcément dû entendre parler de « L’équipée sauvage ». La presse et les mauvais ragots en ont suffisamment fait leurs choux gras ! Deux jeunes garçons et une fille au service d’une même cause : l’enrichissement par le crime. La fille séduisait le pigeon et, une fois introduite dans son nid, elle laissait rentrer les deux copains qui faisaient la sale besogne : ils saignaient le volatile et le plumaient autant qu’il était possible. Il aura fallu deux meurtres pour que l’affaire finisse par éclater : Léna a été arrêtée et a balancé ses complices. La môme va sur ses vingt-deux ans quand le verdict tombe : condamnation à perpétuité. On l’enferme à Rennes pour seize années incompressibles.
— Et son père devient fou ?
— Marc ? Pas tout de suite. Au contraire ! Au début, il reste étonnamment digne. Seulement…
— Seulement ?
— Seulement, sa femme s’en va, l’accusant de tous les maux : si leur fille est en taule, c’est forcément de sa faute ! C’est sa mégalomanie, à lui, qui a contaminé la petite ! Tout Douarnenez s’y est mis ! Depuis le temps qu’on le jalousait, on avait enfin le bâton pour faire exploser ses vitrines. Du coup, ça a mitraillé sec ! Dans tous les sens que ça partait : préfecture, fisc, mairie, voisins, amis, tout le monde lui est tombé dessus.
— Tout le monde ?
— Sans aucune exception !
— Même mon père ?
Jacques hésita à peine pour lâcher :
— Ton pauvre papa a toujours été un faible. Et tu le sais. Alors, même s’il avait toujours considéré Marc comme son frère, il a fini par se ranger dans le troupeau.
— En aboyant avec les chiens ?
— Ah non ! Ce n’était pas le genre. Non. Ta maman, elle, faisait bien assez de bruit comme ça. Lui se contentait de monter la garde. Couché. Papattes en rond.
Jacques, connaissant la susceptibilité de Gaspard, l’épargna en enchaînant :
— Marc est parti en torche et s’est vautré dans la bibine ! Fou furieux qu’il était. Il répétait à tout le monde qu’il la tuerait.
— Qui ?
— Sa salope de fille, pardi ! Au début, c’était Gérard qui rattrapait toutes les conneries.
— Gérard ?
— Gérard Le Flohic. Son chef ! Sa conscience. Tu sais bien ! Celui qui avait lancé toutes ses affaires. Le fidèle parmi les fidèles. Un drôle de bosseur, ce Gégé, qui, en plus, était un vrai modèle pour son boss ! Notre Marc était tellement béat qu’il en prenait les gestes et la gouaille, le look et la posture même, de son cuistot ! Mystères et ravages du mimétisme ! Seulement, aussi bien assisté qu’il était, le père Marc, il s’est cassé quand même sévèrement la figure ! Au point de devoir céder toutes ses affaires…
Jacques soupira distraitement et murmura :
— Un beau matin, on a appris qu’il était parti s’installer en Irlande.
— Et depuis ?
— On n’a jamais su ce qu’il était devenu. Jusqu’à ce que…
— Quoi ?
— Que son ex-femme envoie un mot à la mairie : son cher mari était mort. Une lettre venue de Dublin l’en avait avertie. Mort en pleine nuit. Sonné ! Gavé d’alcool. Jacques lui tendit sa glacière. Gaspard n’avait qu’à prendre et filer. L’heure n’était plus aux badinages : les premiers clients allaient arriver. Gaspard voulut proposer son aide. On la lui refusa :
— Fous-moi le camp, mon mignon. Et repasse quand tu veux.
Gaspard frémit :
— Merci.
On lui précisa :
— Tu verras : j’ai glissé deux bières… Je sais que ton chien adore ça !
Le vent piquait des pointes et narguait les cheveux. Gaspard était enfin dans ses rochers, calé dans une niche aussi idéale pour admirer l’océan que pour faire de son squelette un cas d’école pour un kiné. L’endroit avait une dureté et des espaces qui ouvraient aux courbatures un champ d’actions inespérées. Mais il tiendrait ! Gaspard trouvait dans l’épreuve une force que son panorama décuplait. La baie qui s’offrait à lui insinuait un bonheur qui soignait toutes les ankyloses. « Plus belle que celle de Rio » ont toujours dit les autochtones ! De l’Atlantique à perte de vue étalé en tartine, de Tréboul à Morgat. Confiture avec des vrais morceaux de bateaux et des vapeurs enchantées. Que sa Bretagne était moelleuse ! Et comme elle sentait bon…
Toujours Gaspard avait fait ce rêve : garder un phare. C’était son secret. Sa perle qui justifiait ses silences d’huître. Vivre au cœur de l’océan et battre avec lui, sur une île érigée vers le ciel. C’était le fruit d’une longue négociation avec l’existence : rester sur terre ? Il n’en était pas question ! Prendre la mer ? Il n’en avait pas les compétences ! Se foutre en l’air ? Il n’en aurait jamais le courage ! Son profil psychologique ne lui ouvrait donc que ce seul débouché.
Très tôt, ses pédagogues l’avaient perçu ! Déjà petit, il épouvantait ses maîtresses : jamais il n’avait le moindre regard à ses cahiers. Jamais. Alors aucune enseignante, confrontée à sa morale professionnelle, n’avait osé, mais toutes y avaient forcément pensé : dans leurs appréciations trimestrielles, elles auraient voulu l’alerter. L’écrire rouge sur blanc que sa mauvaise conduite le perdrait ! Mais elles connaissaient le sort que l’ingratitude ordinaire avait de tout temps réservé à la franchise et à la lucidité. En assassinant le chérubin, elles feraient germer le scandale. Tôt ou tard, on le ferait éclater : Gaspard était de ces êtres perfides et mystérieux capables de confondre leurs lumières ! Il aurait son baccalauréat avec mention, s’inscrirait à l’université et finirait par être titulaire d’un master 2 en droit de la construction et de l’urbanisme. Elles l’avaient cerné, leur Gaspard ! Ce salopard aurait assez de malignité pour déjouer les pronostics et ridiculiser sciemment leurs auteurs ! Et tous ces derniers événements leur donnaient justement raison : ce jeune paria n’était plus très loin de réaliser son rêve.
Gaspard avait ouvert la glacière et recevait la visite des premiers goélands. Il dînait, cerné par les becs jaunes, heureux de les nourrir à la volée dans un crépuscule nacré. Le ciel, rougissant à l’horizon, annonçait du vent. La nuit tombait lourdement et le fracas des vagues crachait dans l’air des postillons aussi pénétrants qu’invisibles. Gaspard les sentit et se tassa dans sa rocaille. Tiendrait-il ? L’humidité était l’ennemi et Gaspard n’avait aucun duvet pour la tenir en respect. Sinon son blouson, il n’avait même sur lui que ce seul arrêt de mort : un tee-shirt, une chemise, un jean… Il était cuit d’avance ! À cette heure où la nuit rameutait ses étoiles, il voulut pourtant croire à cette parade : décapsuler ses bières et donner à sa chaudière intérieure un peu de fioul alcoolisé. Mieux ! Il s’agita. L’effort physique compléterait la stratégie de la combustion. Car les goélands devenaient singulièrement envahissants. Gaspard singea quelques gestes menaçants pour les pousser au décollage. Peine perdue. L’adresse était bonne : charcuterie à gogo et gugusse échevelé pour faire l’animation. Pour les goélands du coin, c’était dîner-spectacle. Il y avait de quoi prévenir les mouettes et les inviter à prendre une table.
— Pénibles, ces oiseaux… Tu ne trouves pas ?
Qui avait parlé ? Qui avait précisément cette voix qui venait de remuer Gaspard en glaçant son squelette ? Sans lui être familière, celle-ci avait une inflexion qui lui était connue. Devenait-il fou ? Parce que Gaspard savait… Il en avait lu de ces récits où les gardiens de phare, abrutis de solitude et de brise marine, finissent par fréquenter les fantômes. Il était prévenu ! Etait-ce déjà son tour ? De quelle hallucination était-il frappé ? On insista :
— Prends donc cette couverture : tu vas attraper la mort…
Un tissu écossais fut posé sur son dos. Gaspard en apprécia la longueur pour s’en draper tout entier. Il trouva le courage de considérer cette présence. Il l’identifia aussitôt. L’homme avait une torche et en éclairait son visage. Il avait vieilli, assurément grossi, s’était couvert d’une barbe mais n’avait rien perdu de son magnétisme. Marc Le Goff ! Le père de Léna !
Gaspard se recula malgré lui et laissa éclater sa consternation :
— On m’avait dit que tu étais…
— En Irlande ? Fou ? Malade ? Mort ? On a dit tellement de choses sur moi… Tu te feras toi-même ton opinion.
D’aussi loin qu’il se souvenait, Gaspard avait toujours vu en Marc un ogre. Un ogre de conte de fée, magnifique, fou, drôle, capable de tous les excès et de toutes les audaces. Alors, évidemment, lui, le Petit Poucet, au début, il avait eu peur ! Il avait cru que ce monstre, entre deux coups de fourchette qu’il avait généreux, les dévorerait tout crus, lui et sa famille. Parce que, après tout, cette amitié qu’il portait à son père pouvait être suspecte. Comment un homme aussi tonitruant pouvait-il aimer la compagnie d’un vendeur de boutons aussi doux et discret ? C’était Dracula au pays des donneurs de sang. Il allait tout siffler !
Seulement, il y avait eu cette promenade… Un soir d’été, au sortir d’un dîner pris en ville, les Le Goff et les Gonidec retournaient à leur voiture. Le hasard avait placé en fin de cortège Gaspard et Marc. La douceur du soir, la digestion festive, les senteurs océanes, la farandole d’étoiles finirent de distancer un peu plus les deux traînards du reste du groupe. Marc eut alors ce geste frémissant : il arrêta l’enfant, le serra contre lui et dit d’une voix étonnamment vibrante :
— Ton papa, tu sais… Pour moi, c’est comme un frère…
Gaspard n’avait su quoi répondre, mais avait, de cet instant, nourri envers cet oncle tombé du ciel une confiance et une tendresse indéfectibles. Mieux ! Gaspard avait osé s’avouer, malgré ses apparences, qu’au fond de lui sommeillait un homme comme ça ! Joyeux et solaire ! Truculent et provocateur ! Iconoclaste et démesuré ! C’était même décidé : un jour, il devrait ouvrir sa cage et leur montrer, à tous, quel drôle de fauve avait toujours, en lui, piaffé après sa liberté.
La lumière électrique trahissait la couleur des visages et donnait à Marc un masque charbonneux. Ses yeux, creusés de cernes noirs, semblaient sortir des cendres et, piqués de fibrilles rouges, singeaient les braseros. Ils devinrent assez rieurs pour incendier Gaspard :
— Alors, comme ça, Monsieur a décidé de réaliser son rêve…
— Quel rêve ?
— Garder l’océan… Gaspard s’offusqua :
— Comment sais-tu ça ?
— Avoue que ce n’est pas banal ! La boutique et la maison familiales sont en miettes, le père est mort, le chien aussi, et quand n’importe quel fils aurait le réflexe naturel d’entretenir les derniers souvenirs avec sa mère, toi, tu files pique-niquer avec les goélands !
Gaspard, s’enfonçant dans ses pensées, se perdit dans ses anciennes frayeurs et se cacha dans ses silences. Marc le débusqua d’un grand sourire :
— Je te le dis tout de suite : tu fais fausse route !
Gaspard leva un œil inquiet sur son apparition, laquelle laissa jaillir un tel rire qu’elle déclencha une envolée d’oiseaux :
— Quel grand couillon tu fais !
Gaspard se tendit :
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Parce que j’en serais bien incapable. Et pour de multiples raisons ! La première étant que j’y ai trop de souvenirs épatants, moi, dans cette boutique ! Réfléchis ! J’y ai trop bien bouffé et trop bien bu pour aller y jouer aux allumettes.
Gaspard, confus et grelottant, se défendit :
— Mais je n’ai jamais…
— Mon cul, oui ! Tu en es même de plus en plus persuadé : s’il y a bien un homme capable d’aller faire exploser l’honorable maison Gonidec, c’est moi !
— Mais non…
