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Depuis plusieurs mois, le Rocher subit des tremblements de terre quotidiens et la population se prépare à la Noxatra, la fin des temps promise par les Livres Saints. La ville de Quérangues, juchée au sommet des Montagnes Sacrées, est frappée par des séismes particulièrement intenses et est presque laissée à l'abandon. Mais un campement s'est installé au pied de la cité, où les fidèles attendent Tandalric, le Démiurge, dont le retour est aussi prophétisé par les écritures. Or, tandis que Tandalric tarde, d'étranges événements se déroulent dans la ville morte...
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Seitenzahl: 461
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Stanley,
roman aux éditions Lulu, 2014
Les Songes Oubliés,
recueil de nouvelles aux éditions BoD, 2020
pour Ombline, qui n’a jamais douté
Livre Premier : FESTIVITES
Chapitre 1 : Un rendez-vous
Chapitre 2 : Coup de tonnerre
Chapitre 3 : Le Waltenschetz
Chapitre 4 : Un lieu secret
Livre Deuxième : DIVISIONS
Chapitre 5 : Sur un fil
Chapitre 6 : Rixes
Chapitre 7 : Le remède gris
Chapitre 8 : Jeux d’enfants
Livre Troisième : FOLIE
Chapitre 9 : Un vitrail brisé
Chapitre 10 : Sur le pont
Chapitre 11 : Un message
Chapitre 12 : L’armée de Narkalb
Livre Quatrième : AFFRONTEMENTS
Chapitre 13 : Séismes
Chapitre 14 : De vieux ennemis
Chapitre 15 : La sentence d’Estervel
Chapitre 16 : Ruines
Pour faciliter la lecture, vous trouverez page 413 un glossaire rassemblant les mots spécifiques à l’univers de ce roman.
« Dans un songe, Lalouk m’a parlé.
Parce qu’elle fut inachevée, a dit le Masque
Originel, Ma création ne sera pas éternelle.
Viendra un jour où le Rocher se disloquera et où
les hommes à sa surface plongeront dans l’abîme.
J’examinerai alors les œuvres de Mon Peuple,
depuis les premiers jours jusqu’à cette Noxatra.
Je glorifierai les actions honnêtes, condamnerai
les abominables, et si la droiture surpasse
l’ignominie, un nouveau Rocher s’érigera. Sinon
les ténèbres de Narkalb règneront pour toujours.
Pour préparer Mon Peuple à cette épreuve,
l’Immortel que J’aurai envoyé dressera, aux
heures avant la Noxatra, un trône devant les
Montagnes Sacrées. De là, il pardonnera les
fautes de ceux qui prieront d’un cœur sincère.
Ainsi, la Justice aura-t-elle un avantage décisif.
Puis Lalouk s’est tu et je me suis éveillé, des
larmes de joie dévalant mes joues. »
Prophéties, chapitre XVI, extrait des Sentences d’Estervel(VIème siècle avant l’ère Tandalricienne.)
Voilà plus de cinq cents ans que l’Immortel annoncé par le prophète Estervel est venu sur le Rocher. Il a pris les traits d’un chef de guerre, Tandalric, et mis fin à des années de conflits, vaincu par sept fois les démons que Narkalb envoyait sur le Rocher et instauré une paix durable. Puis, refusant titres et honneurs, il a construit un monastère sur l’île venteuse d’Adàn et s’y est retiré. Tout juste apparaît-il parfois devant les foules de pélerins qui bravent la mer dans l’espoir qu’il pose sur eux son œil d’or.
Mais depuis plusieurs mois, le Rocher subit des tremblements de terre de plus en plus violents. Désormais, les séismes sont presque quotidiens. Serait-ce le signe qu’une autre prophétie d’Estervel s’apprête à se réaliser, que la Noxatra, la destruction du Rocher est proche ?
Au pied des Montagnes Sacrées et de la ville de Quérangues, un campement grandit de jour en jour, dans l’attente de Tandalric et du Grand Pardon auquel celui-ci doit officier – la rumeur prétend d’ailleurs que celui qu’on surnomme le Moine Borgne a quitté son exil et traverse le continent.
Mais tandis que les jours passent, Tandalric n’arrive toujours pas.
Premier jour - Après-midi
Assise sur un banc de pierre, sous un jeune platane, Ficherlyne regardait les ombres s'allonger en se tordant les mains. Ses nerfs étaient mis à rude épreuve à force de patienter ainsi, immobile, alors qu'elle aurait voulu faire les cent pas. Mais tant que l'après-midi ne touchait pas à sa fin, tant que le soleil n'avait pas disparu derrière les toits de la ville, la chaleur ne relâcherait pas son étreinte sur Quérangues et Ficherlyne devrait s'abriter pour ne pas inonder sa robe d'une sueur indélicate.
Ce qui faisait enrager Ficherlyne, ce n'était pas tant l'attente que les tours de son esprit pour la combler. De temps à autre, comme la jeune femme avait la vue courte, son imagination lui faisait deviner un mouvement aux abords de la place – ici, un brigand qui sortait de sous un porche, là un mouvement furtif derrière une balustrade, prémices d'une attaque qui la frapperait dès qu'elle relâcherait son attention. Chaque fois elle plissait les yeux pour mieux voir son assaillant, la tête rentrée dans les épaules, pour mieux constater qu'elle avait tout imaginé et qu'elle demeurait seule sur la place du Talheim.
Seule, se dit-elle, et sans défense en cas de problème.
A cette pensée, Ficherlyne grogna avec mauvaise humeur. D'où lui venait soudain cette angoisse ? Cela faisait des semaines que la ville de Quérangues-le-Bas était vide et, jusque-là, elle s'en était parfaitement accommodée, arpenter ce cimetière d'immeubles fantômes était même devenu un jeu où elle prenait les ruelles les moins familières sur sa route pour voir si elle retrouverait son chemin. Jamais elle n’avait craint les mauvaises rencontres car, quand les premiers bâtiments de la ville s’étaient effondrés sous l'effet des tremblements de terre, les citadins avaient détalé. Aujourd'hui, il ne restait plus guère ici que quelques prêtres en faction au Séminaire, lesquels profitaient de chaque excuse pour s'échapper dans la plaine, et des fanatiques non-violents, les flagellants, occupés à prier de l’aube au soir pour le salut de leur Sève – en un mot, une compagnie trop pieuse pour que Ficherlyne ait rien à en craindre. Alors pourquoi inventait-elle soudain du danger dans la ville morte ?
Plongée dans ses réflexions, Ficherlyne croisa machinalement les jambes et s'empêtra dans ses jupes. Elle jeta alors un regard assassin à la houppelande verte qui retombait autour d'elle comme une tente et se rendit à l’évidence : cet habit, précisément, n'était pas étranger à son malaise. Après des années à travailler sur le marché de Quérangues, Ficherlyne avait trop l’habitude des pantalons et des jupes à mi-mollet – laides mais fonctionnelles – pour ne pas se sentir emprisonnée dans ce vêtement aux plis compliqués. Si elle avait dû fuir, elle s'y serait assurément emmêlé les pieds, se livrant ainsi toute saucissonnée à ses prédateurs et ce sentiment d'être prise au piège la crispait. Et tout ça pour se sentir bête, finalement, se dit-elle, bête à cause du renflement du tissu sur ses hanches, créant un faux-postérieur ridicule qu’elle n’avait pas réussi à aplatir, bête d’avoir coiffé ses boucles noires devant un miroir pour former cette pâle imitation de coiffe, bête tout simplement de s’être prise à rêver à ce qu’elle n’avait jamais pu être.
« Ça valait bien la peine d’aller dévaliser les estervelliens, grommela Ficherlyne. T’as intérêt à ne pas me décevoir, Abel... »
Malgré elle, Ficherlyne sentit le rouge lui monter aux joues à ces mots et si le dénommé Abel avait surpris cette carnation, elle aurait incriminé le vol qu'elle venait de mentionner – pour s'habiller de la sorte, Ficherlyne avait dû piller l'armoire d'autrui et c’était un péché de chaparder, même si le propriétaire ne reviendrait jamais récupérer son bien ! La vérité cependant était autre. Prononcer le nom de son ami avait convoqué les espoirs qu’elle plaçait en leur rendez-vous. Or, à l’issue de cette soirée, elle comptait gagner un titre qui la troublait profondément : celui de fiancée.
Ficherlyne passa la main dans l’échancrure de sa robe et effleura son pendentif. D’habitude elle le cachait soigneusement dans sa chambre mais, à l’aube ce jour-là, elle l’avait placé sous sa tunique avant de courir au séminaire et n'avait cessé de le caresser tout au long de la journée, comme un talisman. En dépit des regards intrigués de ses quelques camarades lavandières qui, comme elle, n'avaient pas quitté Quérangues et œuvraient auprès des prêtres, elle s'était bien gardée de montrer cette flûte en bois, plus petite qu'une main d’enfant et où s'entrelaçaient des fils d'or. C'était son trésor le plus précieux, ce qui se rapprocherait le plus d’un masque estervellien pour quelqu’un comme elle, un objet dont elle s'était éprise dès qu’elle l’avait vu exposé dans la vitrine d'un graveur de renom. Toutes ses économies y avaient été englouties. Pourtant, si la flûte avait suffisamment porté chance à Ficherlyne, ce soir viendrait l’heure de s'en séparer : ce serait le cadeau scellant la promesse de la jeune femme à Abel.
Rassurée par le contact de l’objet, Ficherlyne se détendit et ses pensées filèrent tout naturellement vers son ami qui se faisait attendre, s’émerveillant pour la millième fois de cultiver avec lui une tendre amitié. À bien y regarder – mais même une fée n’aurait pu lui faire énoncer une telle hérésie ! – elle devait en remercier la Noxatra. Dans le monde d’avant, en effet, tous deux ne se seraient jamais adressé la parole : orpheline trouvée près d’un puits un matin d’hiver, élevée par des moniales sévères, Ficherlyne avait retroussé ses manches à huit ans pour aider à l’étal de Grand-Georges sur le marché au poisson de Quérangues-le-Bas. Pendant ce temps, Abel naissait à l'abri du besoin chez des tisserands qui, sans posséder des titres de noblesse qui en auraient fait des estervelliens, étaient assez riches pour ne pas fréquenter la populace. Puis la terre avait commencé à trembler, les frontières entre mendiants, marchands et aristocrates s’étaient brisées et Abel et Ficherlyne s'étaient rencontrés sur les toits de la ville, assistant côte à côte au spectacle du grand exode : des colonnes de charrettes s'en allant vers le nord ou partant rejoindre un immense campement dans la plaine, là où les séismes feraient de moindres ravages. Abel, tout comme Ficherlyne, restait dans la ville morte au mépris du danger.
Ce fameux jour de leur rencontre, la décision de Ficherlyne de rester à Quérangues n’était cependant pas arrêtée. Son orgueil lui avait fait repousser le choix de quelques jours, le temps de laver l'humiliation de Grand-Georges : quand elle avait supplié celui qu'elle voyait comme sa seule famille – à genoux, en pleine rue ! – de l’emmener dans sa charrette jusqu’à Behdenheim, il avait en effet jeté aux orties dix ans de complicité et de dévouement, la gratifiant d’une gifle pour oser vouloir, de ses propres mots, prendre la place de ses propres enfants en s’insinuant dans sa carriole. Les rires de la foule, lorsque Ficherlyne avait plongé dans la boue tête la première, lui avaient fait reconsidérer ses options : ne valait-il pas mieux rester fidèle aux seules choses qui ne l'avaient jamais déçue, les pavés de cette ville où s'était jouée toute sa vie ? s'était-elle demandé.
La situation d’Abel était plus sombre. L’hôtel familial des Hemmelain avait été démantelé par l’un des premiers tremblements de terre de cette dangereuse période, broyant dans sa chute le patriarche-tisserand sous une pluie de torchis. La mère d’Abel n’avait pas été beaucoup plus chanceuse : le corps brisé par la chute d'une poutre, elle avait été placée à l'hospice du séminaire et il y survivait depuis, trop fragile pour espérer voyager même des quelques vestres menant au campement d’Assling. Tant qu’elle vivrait, Abel serait son protecteur, assis près de son lit à meubler ses silences d’un babillage plein d’entrain – heureusement, quelle humeur égale, splendide, que la sienne ! –, dormant dans un lit de camp voisin pour s’assurer que sa mère ne s’étouffait pas dans son sommeil mais surtout travaillant d’arrache-pied au service des prêtres pour payer les plantes, le pavot et les potions nécessaires. C'est pour cela qu'il descendait chaque matin dans la plaine, chargeant et déchargeant tout ce qu'on lui ordonnait.
Il avait suffi d'une discussion pour que Ficherlyne décide de rester à Quérangues, définitivement. Émue par le destin d'Abel, elle avait cherché une place au séminaire, à gratter les aubes des prêtres avec pour vraie récompense l’heure qu’elle passait avec son ami avant qu'il ne se rende à l’hospice. Elle chérissait ces courtes soirées où Abel la divertissait de son exubérante bonne humeur, dans la cour de l’immeuble que Ficherlyne avait maintenant pour elle seule, chassant la morosité du labeur par des jeux ou des ragots du campement – dont le souvenir contrebalançait ensuite l'angoisse des nuits de Ficherlyne, passées sur un lit de camp dans cette même cour, à se réveiller en sursaut en croyant entendre les murs se fendre. Naturellement, l’ambiguïté entre les jeunes gens avait grandi à chaque rendez-vous et elle se traduisait depuis quelques temps en une cour timide car hachée, gâchée par la brièveté de ces moments ensemble. Jusqu'à ce soir.
La veille, en quittant Ficherlyne, Abel lui avait promis une soirée entière ensemble, une soirée à l’en croire bien différente des autres. Il lui avait même demandé de s’habiller comme pour un bal et elle avait conclu qu’il allait se déclarer. Voilà pourquoi elle s’était apprêtée avec sa houppelande au succès tout relatif. Trop de choses se jouaient ce soir-là pour qu'elle se contente d'une tunique de laine.
Soudain, Ficherlyne sursauta quand une voix d’outre-tombe emplit la place de Talheim :
« Malheureux ! Croyez-vous vraiment que l’examen de vos fautes cessera au quatrième jour de Noxatra ? Tremblez, au contraire car le cinquième jour du jugement sera le plus impitoyable de tous : vous y rendrez compte de vos péchés d’orgueil. Or, pour chaque occasion où vous aurez méprisé vos frères, vous serez punis ! Richesses fièrement étalées, opulence, habits fastueux, fêtes dépravées vous coûteront mille brûlures plus vives que celles du feu. Repentez-vous, avant la mort, pour vous éviter tant de tourments ! »
Quand le dernier avertissement se réverbéra sur la place, Ficherlyne avait largement repris ses esprits. Tous les efforts d’Abel pour transformer sa voix ne pouvaient la tromper et, examinant les alentours avec ses mauvais yeux, elle l'avait finalement trouvé : il était assis sur le rebord d'une fenêtre, au premier étage d’une maison mansardée. Chance ou calcul, il s'était positionné juste assez proche de son amie pour qu'elle le distingue convenablement et elle en resta bouche bée : lui aussi avait passé de beaux habits, troquant chemise usée et braies contre des chausses noires épousant ses mollets – Ficherlyne rougit car elle n’en avait jamais vu le tracé aussi clairement – un pourpoint aux couleurs éclatantes et une veste qui ondulait autour de ses épaules. Devant son air stupéfait, Abel partit d’un grand rire.
« Le luxe me réussit bien, pas vrai ? » Il tira sur sa veste pour l’ajuster. « Finalement, il n’y a pas tant de différences entre les estervelliens et les autres, deux bouts de tissu et on fait illusion… Toi, n'en parlons pas, tu es rayonnante ! »
Ignorant le compliment, Ficherlyne indiqua le livre dans les mains de son ami : c’était là d’où il avait tiré ses sentences inquiétantes, du Livre des morts où étaient recensés les tourments des défunts à la fin des temps, agrémentés de gravures évocatrices pour tous ceux qui, comme Ficherlyne, ne savaient pas lire.
« Tu veux devenir flagellant, maintenant ?
– A force de les voir lire ce machin, j'étais curieux. Et j'ai bien fait d'y mettre le nez : opulence, habits fastueux... c’est de nous qu’ils parlent, Lyne ! On en court des risques à jouer nos estervelliens… Alors il faut qu’on y aille sans retenue, pour pas le regretter ! »
Le clin d’œil d’Abel irrita son amie qui déplora la manière dont il entamait cette soirée : se moquer des flagellants, blasphémer, évoquer l’imminence de la Noxatra, cela avait de quoi donner la chair-de-poule. Ficherlyne levait bien assez souvent le nez vers les étoiles, guettant l’instant où elles se décrocheraient avant de s’écraser sur le Rocher pour ne pas vouloir qu’on lui en parle.
« C’est pas drôle, dit-elle. On doit pas rire de ça… Tu devrais prier plutôt que de fanfaronner ! »
Abel soupira et se mit à caresser une figure gravée sur le montant de la fenêtre à côté de lui.
« Désolé, Lyne. Mais tu sais, j’aimerais vraiment me repentir, me lacérer le dos jusqu’au sang pour qu’on comprenne bien que je m’en veux ! Mais zut : dans toutes les maisons de Quérangues que j’ai fouillées, plus un seul fouet de libre ! Quel choix il me reste ? Je ne peux plus expier mes fautes, il vaut mieux que j’en rie ! »
Abel écarta les bras comme pour déplorer sa malchance et Ficherlyne s’attendrit malgré elle. Quand ils s'étaient rencontrés, elle avait trouvé poupin le visage encadré de boucles brunes d’Abel, avec des bajoues qui remontaient quand il riait. La faim avait creusé ses traits, l'effort en gommant toute rondeur, mais il n’avait jamais perdu cette lueur joyeuse au fond de ses yeux gris.
« On oublie, d’accord ? Et parle-moi plutôt de ce soir. Tu m’as promis des surprises…
– Tu n’as pas encore compris ? Je pensais que ce serait évident et j’étais étonné que tu ne reproches rien hier... »
Sous le regard interloqué de Ficherlyne, Abel fit un roulé boulé et disparut par la fenêtre derrière lui. Un instant plus tard, un objet fusa en sifflant de l’ouverture pour atterrir entre les mains que la jeune femme tendit in extremis.
« Qu’est-ce que c’est… » commença-t-elle en fixant le masque mais la fin de sa question se transforma en hurlement : les bras dressés, les mains crispées comme des serres d’oiseau, Abel atterrit devant elle, son visage remplacé par une face oblongue couverte de symboles lui descendant jusqu’au milieu du buste : lui aussi était masqué.
« Ce soir, Lyne, nous allons au bal !
– Au bal ? » répéta Ficherlyne, la voix encore secouée par la frousse et l’annonce était tellement imprévue qu’elle ne pensa pas à s’énerver. « Qu’est-ce que tu veux dire exactement ? Où est-ce que ...
– Où est-ce que nous allons danser ? Mais à Quérangues-le-Haut, pardi, aux fêtes âmistes ! » Ce qu’ayant dit, Abel engagea une danse autour d’elle, se contorsionnant dans ses chausses noires en agitant victorieuses les manches de sa veste brocardée. « Avec ce masque et cette robe, tu vas faire ton petit effet ! »
La fête de Quérangues-le-Haut ! L'information mit quelques secondes à s'imposer à Ficherlyne et elle blêmit de cette désillusion. Toute à ses rêves, pas un instant elle n’avait envisagé que le bal d'Abel dût être pris au sens propre, qu’il comptât l'emmener jusqu'aux fêtes des Villes-Âmes… autant dire, dans les entrailles de Narkalb, à en croire prêtres ou flagellants. Si elle n'avait pas eu ses espoirs amoureux, la question des masques aurait empêché Ficherlyne de deviner ce que mijotait son ami : pour participer aux fêtes, il était indispensable d’en posséder et même avec une ville entière où piocher des trésors, elle avait pensé que c’était un luxe hors de leur portée. Ici, comme ailleurs, on n’égarait pas un masque, on ne le laissait pas derrière soi lors d’un exode ; seuls les riches ou les estervelliens pouvaient se permettre d’en faire graver un et c’était l’élément le plus sacré de leur maison, le blason de leur famille à arborer en bombant le torse aux cérémonies publiques. En un mot : le seul trésor qu’on conserverait jusqu’à la fin du Rocher. Elle était choquée qu’Abel, puisqu’il en avait trouvé deux, ait osé se les approprier... d’autant qu’ils étaient bien ouvragés.
Suivant le ballet joyeux d’Abel sur la place, Ficherlyne en profita pour détailler son visage de bois : ce qu’elle avait d’abord pris pour des motifs décoratifs s’ordonna peu à peu, révélant des frises de personnages entre la bouche et les yeux, silhouettes de fileuses se passant une longue tapisserie qui serpentait sur le front et le menton. L’exécution était précise, méticuleuse, et avait dû nécessiter bien du talent à son graveur, attestant que ce chef d'œuvre avait appartenu à une riche famille. Émue, Ficherlyne serra son propre masque entre ses doigts. Elle sentait qu’elle aurait dû le jeter ou le cacher, pour éviter un mauvais sort, mais elle ne put s’empêcher de l’observer à son tour. Il était de toute beauté : contrairement à celui d’Abel, il n’était destiné qu’à couvrir le haut du visage et était incrusté de lignes dorées dessinant une pieuvre aux longues tentacules.
« C’est un bijou, pas vrai ? souffla Abel en s’arrêtant près d’elle. Il t’ira à ravir… Et j'ai envie que tu sois belle ce soir, je veux que tu puisses à nouveau danser, tu m'as dit que tu adorais ça ! On file ? La fête bat son plein, on devrait déjà y être ! »
Ficherlyne ouvrit la bouche pour objecter, mais la vision du masque l’hypnotisait. Et puis… Sous le coup d’une inspiration subite, elle releva la tête, jaugeant le regard d’Abel à travers son masque, cherchant à savoir si cette invitation à Quérangues-le-Haut n'était pas exactement ce qu'elle avait soupçonné depuis le départ. Avec un peu d'ingénuité, Abel ne venait-il pas de dévoiler qu'il voulait se rendre aux fêtes des villes-âmes pour faire plaisir à Ficherlyne, pour donner un caractère singulier à la soirée – et ainsi créer le contexte pour une demande en mariage exemplaire ? Mais si tel était le cas, le choix d'Abel ne rassurait pas la jeune femme : on disait tant de choses horribles sur ce qui se passait lors des fêtes âmistes…
Ficherlyne se souvenait encore du jour où le maître-Jardinier Houdain avait déboulé au Séminaires, ces cisailles pour l’épaule, pour rameuter les lavandières : Des âmistes ! avait-il crié, par milliers ! Venez-voir, venez-voir, ils arrivent en ville ! et le lavoir s’était vidé comme une outre percée. Comme beaucoup de citadins, Ficherlyne ne connaissait les âmistes que par des rumeurs peu engageantes – ne menaçait-on pas les enfants turbulents de faire descendre les âmistes des montagnes pour boire un peu de leur Sève ? – si bien qu'elle avait été un peu déçue en les voyant passer : une colonne interminable d'hommes et de femmes en habits de voyage, d'apparence normale sinon pour la fatigue qui creusait leurs traits, avait mené un troupeau au moins aussi considérable de bœufs laineux à travers la ville pour aller prendre ses quartiers de l'autre côté du Pont-Des-Deux-Cités, à Quérangues-le-Haut. Mais très vite, les rumeurs étaient allées bon train au Séminaire pour compenser ces airs de normalité : ici, on les avait traités de fous, d’arriérés incestueux, eux qui vouaient un culte à leurs prétendues « Âmes » en plus des Bâtisseurs qui avaient construit le Rocher. Là, on prétendait que Tandalric en personne avait obligé archi-chanoine à les recevoir, contre son gré, et pour éviter tout lynchage, le chef du campement d'Assling avait accepté qu’ils montent dans la ville où l'on aurait très peur de les suivre. Mais les ragots les plus préoccupants avaient mis quelques jours à fleurir : à les en croire, ces hôtes inattendus profiteraient de leur exil pour mener un train de fête terrible où, tous les deux ou trois jours, ils sacrifiaient un nombre vertigineux de bestiaux...
« On dit que ce sont des orgies, souffla Ficherlyne, qui avait retrouvé sa voix. On parle de sacrifices humains, de...
– Ce sont des mots de flagellants ça. Je sais tout le mal qu'ils disent des âmistes mais tu as entendu d'autres rumeurs au lavoir, pas vrai ? De la viande à profusion, du vin si doux qu'on croirait boire le soleil... et les spectacles : les masques des danseurs et les robes des femmes sont tout simplement... » Il saisit Ficherlyne par les épaules. « Tout ça existe, Lyne. Le bûcheron avec qui j'ai travaillé hier est allé y mettre le nez et il m'a dit qu'il n'avait jamais rien connu de pareil... Le pire, c'est que si tu viens avec un masque, personne ne te pose de question à l'entrée. Alors oublie un peu les bêtises dont on te bourre la tête et viens en profiter avec moi ! »
Face à la confiance d'Abel, Ficherlyne sentit ses dernières résistances vaciller et son ami la connaissait trop bien, désormais : d'un regard, il sut qu'il avait gagné. Un saut de cabri plus tard, il passa son bras sous le sien, la guidant hors de la place du Talheim en lui prenant son loup des mains pour l'ajuster sur son visage. Eh bien soit ! pensa Ficherlyne en se laissant faire. Nous aurons droit à des fiançailles mémorables ! Et en disant cela, elle admit qu'en dépit des rumeurs, elle avait été curieuse de voir ces fameuses fêtes de ses propres yeux.
C'était l'heure parfaite pour traverser la ville : la chaleur commençait doucement à reculer tandis que les feux rasants du soleil auréolaient façades boisées et colombages, qu'ils peignaient de couleurs plus vives que d'habitude. Le couple profita des beautés de la ville, dépassant la maison du Veneur qui s’était effondrée lors du dernier séisme, fit un détour pour éviter la rue de l’Oignon dont une brèche avait crevassé le sol et traversa enfin la place du marché au poisson où le cœur de Ficherlyne se serra comme à chaque fois qu’elle la voyait ainsi, nue, propre et vide. Autrefois, elle aimait beaucoup s’y promener de nuit, glisser entre les réjections du marché – carcasses de poissons éventrés et légumes pourris – mais ce qui lui manquait le plus, c'était les odeurs ! Elle soupirait après les senteurs de la mer envolées avec les étalages. En dépassant le coin de la place où se dressait autrefois le stand de Grand-Georges, Abel lui serra le bras et elle lui fut reconnaissante de sa compassion.
En s’approchant du Pont-Des-Deux-Cités, cependant, des bruits de voix brisèrent leur solitude et Abel se figea si brusquement que Ficherlyne manqua de trébucher sur l’ourlet de sa houppelande.
« …Tandalric me donnera raison, vous verrez ! sifflait quelqu'un. Ça fait plus de cinq siècles que le démiurge amène des morts au passeur, il connaît la Colonne et ce qui nous attend après... je suis même sûr qu'il a vu le Lac de Sève. Alors quand il arrivera, il dira ceci : tous les morts qui viennent gonfler les eaux du lac, génération après génération, elles l'ont finalement fait déborder et ça a amolli la terre sous nos pieds. C'est pour ça que le Rocher vacille : ses fondations ne tiennent plus. C’est de là que vient la Noxatra. Point final.
– Blasphème ! Regarde la vérité en face ! Ça n’a pas de sens que le Contremaître ait construit le Rocher pour qu’il se détruise lui-même. S’il a creusé un Lac pour recueillir la Sève des morts, ce n’est certainement pas pour qu’il nuise à son œuvre à la fin des temps ! Le monde de Lalouk devait être parfait. Éternel. C’est Narkalb qui a tout fait capoter, c’est à cause d'Elle que le Contremaître a prédit la Noxatra, c’est donc que la vieille caméléonne y sera pour quelque chose ! Ça fait des siècles qu’elle s’agite dans sa prison sous le Rocher, elle a dû trouver une faille quelque part, créer une fissure ou je ne sais quoi et elle l’élargit de jour en jour jusqu’à ce que tout s’effondre.
– C’est toi qui me parle de blasphème, mais tu t’es entendu ? Tu dis que Lalouk n’a pas bien ligoté la démone ? Je vais te dire… »
Ficherlyne cessa d’écouter la dispute, cent fois rebattue sur les places de Quérangues, en jurant entre ses dents.
« Des flagellants, quelle tuile !
– La tuile ? répliqua Abel à voix basse. Tu pensais vraiment qu’on n'en croiserait pas ? Ils sont là tous les soirs à guetter ceux qui viennent d'Assling pour prendre part aux fêtes âmistes. L’occasion est trop belle de les sermonner sur les méfaits de se mêler aux dépravés de l'autre côté du pont.
– Tu savais qu’ils seraient là ? Tu nous as jetés dans la gueule du loup sans rien me dire ?
– N’exagérons rien. Les flagellants haïssent les âmistes et ils font tout leur possible pour les isoler et leur faire des noises, je pensais que tu te douterais qu'ils traîneraient par ici ! Mais laisse-moi faire et je vais t’en donner moi de la gueule du loup ! »
Une seconde plus tard, il entraînait Ficherlyne sur la place des Corneilles où des bûches étaient installées en prévision du grand feu qu'on allumerait au milieu de la nuit puisqu'il faisait encore bien trop chaud pour y recourir. Cependant, des silhouettes s'étaient déjà installées en cercle, quelques fouets à leurs pieds.
« Guet'siden ! siffla une voix. En voilà, des beaux tourtereaux !
– Ils sont pomponnés pour la fête ! Quelle splendeur ! »
Ils étaient sept dénombra Ficherlyne. On voyait rarement de groupe plus nombreux, principalement parce qu’ils se toléraient mal, les uns les autres : tout en ayant réussi à s’attacher à une même profession de foi, théorisée dans leur Livre des Morts, les flagellants avaient chacun leur vision des sacrifices assurant le salut et se méprisaient les uns les autres d’être qui trop timorés, qui jusqu’au-boutiste. Les deux que Ficherlyne avait entendus débattre étaient faciles à reconnaître en arrière-plan : ils avaient encore le doigt pointé l’un vers l’autre et des visages outragés.
« Vous êtes en retard, les enfants, reprit le flagellant qui avait interpellé le couple. Tous les autres invités ont traversé il y a plus d’une heure. On ne pensait plus que quelqu’un viendrait. Mais vous ? Vous vouliez être si beaux ce soir que vous avez manqué le début des festivités… Quel zèle touchant !
– A moins que ce soit votre conscience qui vous ait fait hésiter. Je vous comprends. Il y a de quoi douter avant de se mélanger aux mangeurs d’enfants, aux ogres et aux hérétiques ! »
Les deux hommes avaient la même silhouette que l'ascèse avait rendu élancée, enveloppée dans la bure sombre de leur ordre mais Ficherlyne trouva que leurs traits dénotaient avec la sévérité de leur habit. En effet, le premier, avec ses grands yeux qui clignaient peu, sa tête ronde et son nez crochu avait des airs de chouette hallucinée ; quant au second, qui venait de parler, ses yeux enfoncés dans leurs orbites lui donnaient des accents bovins.
« On aime bien se faire attendre, dit Abel d’une voix dégagée. Et puis on rêvait de faire causette avec vous... si on était venu en même temps que tous les autres, on aurait récolté deux trois insultes, des menaces de loin… Mais c'est du gâchis quand on peut vous avoir rien que pour nous !
– Effronté ! » grogna la chouette, dont les yeux s’agrandirent. Il releva son poing vers Abel et les clous enchâssés entre les lanières de son fouet s’entrechoquèrent mais sa colère céda vite le pas à l’ironie. « Rigole. Ton péché se lit sur ton visage et tu devras déjà payer si cher, lors du jugement, qu’il ne sert à rien de te parler. Mais gare à toi ! Ton châtiment pourrait venir plus vite que tu ne le penses. Continue à te vautrer dans le stupre comme tu dois le faire depuis des semaines …
– Non, c’est la première fois qu’il viennent. N’est-ce pas ? » Un troisième flagellant avait quitté le cercle. A l’inverse de ses comparses, son visage n’avait aucun signe distinctif sinon un air de souci, gravé dans les rides de sa longue figure. Cependant, sa voix vibrait d’une chaleur inattendue. « Je vous aurais reconnus, si vous étiez déjà venus, je suis ici tous les soirs où il y a fête, dans l'autre ville. Alors écoutez-moi : vous faites erreur en voulant traverser.
– Peuh ! Et alors, Aubin ? dit la chouette, le fouet toujours tendu. Tu les as entendus parler ? Ils ne valent pas mieux que les âmistes, ces serpents. Il y a ceux qui ont honte, qu'on peut ramener vers nous, mais celui-là, le grand fanfaron ? Il est totalement perdu… Si seulement il savait ce qui l'attend… »
Il sortit de sa poche le Livre des Morts et l’agita sous le nez d’Abel en se pourléchant de l'effet qu'il pensait produire. Mais son sourire s’effaça lorsque Abel sortit un jumeau de l'opuscule de sa veste.
« Je me suis déjà informé. Oui, je sais lire, je n'ai pas seulement regardé les gravures… Pas très convaincant, tout ça.
– Ce qu’il y a dans l'autre Quérangues, ce n’est pas pour vous ! avertit une nouvelle fois le dénommé Aubin, indifférent à cet échange. Vos masques disent que vous êtes nés ici alors vous n'avez rien à faire avec les âmistes. Les citadins ne peuvent pas comprendre leurs coutumes.
–… Et ce sont des voleurs en plus ! » L'homme au visage bovin indiqua les masques du couple avec une mine dégoûtée et fit signe à la chouette d’abandonner l’affaire. « Si ces masques vous appartiennent, je veux bien me couper la langue ! » Il cracha à la limite des chausses d’Abel et se tourna vers Aubin. « Laisse ces voleurs, ils ne valent rien. »
Le dénommé Aubin ne bougea pas pendant que ses deux comparses retournaient s’asseoir dans le cercle : on aurait dit qu’il attendait qu’ils s’en aillent pour lancer un dernier avertissement.
« Les villes-âmes sont régies par d’autres lois que celles de Quérangues. Vous n'êtes pas prêts à vous mêler aux gens qui y ont vécu. Et il reste si peu de temps pour nous racheter et gagner notre salut…
– Nous y penserons, bonne nuit », trancha Abel en repoussant Aubin mais le flagellant le retint par le bras avec une fermeté qui démentait son âge.
« Aucune souillure n'est indélébile, dit-il tout bas. Le grand pardon est proche et Tandalric sera miséricordieux, c'est sans doute ce que vous vous dites. Alors prenez le risque, allez à votre fête... mais suivez ce dernier conseil : n'y retournez pas une deuxième fois ! Vous risqueriez de n'être plus assez vivants, en revenant, pour que le démiurge puisse pardonner vos fautes... »
Il relâcha Abel et avant que le couple ait pu dire quoi que ce soit, sa silhouette longiligne s’éloigna. Indifférent à ces derniers avertissements, Abel prit alors la main de Ficherlyne et lui fit traverser la place en disant avec gaîté :
« Une bonne chose de faite ! C’est vraiment beaucoup plus facile de traverser que ce que mon ami m'avait dit… Les menaces des flagellants sentent le réchauffé, difficile de les prendre au sérieux ! »
Ficherlyne n'était pas entièrement d'accord avec Abel : quelque chose chez Aubin tranchait avec la suffisance des autres flagellants, l’ayant rendu bien plus effrayant que ses confrères. L'intensité de son regard vous transperçait de part en part et la manière dont il avait sifflé sa dernière menace l'avait glacée des pieds à la tête... Préférant ne pas trop penser à cela, elle changea brusquement de sujet.
« Il y a tant de gens que ça qui montent des campements pour participer aux fêtes ? C'est dangereux, malgré tout…
– Les gens ont faim, soupira Abel, et les banquets sont ouverts à tous, même quand on vient avec un couvercle de tonneau percé en guise de masque… Alors vu le monde qu'il y a là en-bas de toute façon, une infime partie des mendiants, ça fait déjà du monde… »
Abel laissa phrase en suspens : ils venaient d’arriver au bout de la place du Corbeau, sur le seuil du pont-des-deux-cités et la vision en contrebas valait tous les discours.
Il y avait deux cités de Quérangues parce qu'il y avait deux immenses rochers, en plein centre de la plaine d'Assling au pied desquels s'élançaient, sur des lieues à la ronde, des bandes de terre continues vers l'horizon, l'harmonie vaguement rompue par quelques rivières. C'était la première fois depuis longtemps que Ficherlyne s'aventurait si près du pont, et elle crut d'abord que ses craintes s'étaient vérifiées, que les étoiles étaient tombées du firmament et s'y consumaient. Puis elle comprit que ce qu'elle voyait briller sous l'herbe, c'était un réseau de feux allumés pour cuire la soupe du soir au milieu d'une mer de tentes qui formait le campement de la plaine. La ville de toile commençait à une lieue du pied des montagnes et courait jusqu'à l'horizon, prouvant qu'il ne s'y serrait plus seulement les exilés de Quérangues mais des gens venus de partout, des pèlerins arrivés au fil des mois après avoir abandonné leurs villes détruites. Les prophéties les y avaient attirés pour attendre l'arrivée de Tandalric, le moine borgne, et chaque vague de migrants avait agrandi le campement en faisant pousser un nouveau quartier en périphérie.
« Par la queue des démons, murmura Ficherlyne face à l'immensité du campement.
– Impressionnant n'est-ce pas ? On y va, maintenant ? »
Même étouffée par le masque de bois, la voix d'Abel était chaude et Ficherlyne sourit en rencontrant son regard amusé. L'invitation qui y brillait était sans équivoque et elle sentit une bouffée de joie l'envahir : tout rustre qu'il puisse parfois sembler, cet homme plein d'enthousiasme, ce garçon sans peur lui plaisait. Symboliquement, elle toucha une dernière fois la flûte accrochée à son cou, à travers le tissu de sa robe. Puis elle rajusta le masque de bois sur son visage et saisit la main d'Abel.
« Que la fête commence ! »
Premier jour - Soirée
Ficherlyne ressentit l’appel du vide dès qu’elle posa le pied sur le pont et, jurant entre ses dents, elle s’accrocha au bras d’Abel pour lutter contre des bourrasques inventées qui la poussaient vers le parapet. Du temps où Quérangues était encore habitée, la jeune femme appréhendait déjà ce passage entre les citadelles ce pourquoi elle ne l’effectuait qu’aux heures d’affluences, là où deux belles rangées de badauds lui dissimulaient l’abîme à sa droite et sa gauche. Mais en ce début de soirée, il n’y avait qu’Abel entre elle et le vide si bien que chaque pas vers Quérangues-le-Haut fut un combat, sans compter l'éclat aveuglant du soleil, descendant vers l'horizon, et qui l'obligeait à plisser les yeux pour supporter la clarté.
Contre toute attente, lorsque Ficherlyne parvint au milieu du pont, celle-ci sentit la peur refluer au profit d’une chaleur irradiant tout son corps et qui lui intima l’insouciance. Sans même le remarquer, elle lâcha le bras d'Abel et redressa les épaules, imitée par son ami dont elle admira la nouvelle démarche du coin de l’œil, glissement de chausses sur le pavé animé d’une grâce solennelle.
« Haut les cœurs, dit-il, nous sommes presque arrivés ! Tu es prête pour ce qu’il y a de l’autre côté ?
– Prête à danser ? Mes jambes gigotent déjà toutes seules ! » Joignant le geste à la parole, Ficherlyne fit un entrechat auquel Abel répondit d’une révérence. « Mais j’espère qu’il y aura d’autres surprises, là-bas. La danse, c’est très bien, mais tu m’as promis quelque chose d’inoubliable… Si t'as menti, autant le dire tout de suite et je fais demi-tour ! » Elle le défia du regard, espérant qu'il se trahirait mais voyant qu'il restait muet, elle grimpa sur le parapet. « C’est tout ce que tu as à dire ? Si c’est comme ça, je m’en vais ! »
D'un coup d’œil dans son dos, elle vit le précipice qui l’invitait à sauter et lui fit la grimace : une brise aurait suffi à la désarçonner mais la perspective de la soirée à venir la faisait rire du danger. Le stratagème fonctionna : Abel se précipita pour la ramener sur le pont et, déséquilibrée, elle s'aplatit contre son pourpoint de sorte que leurs masques crissèrent en s’entrechoquant : n'étaient ces parures, ils auraient pu s'embrasser et ils éclatèrent de rire en se séparant, grisés.
« Eh bien Lyne !
– Est-ce que je serai déçue ? Tu m'as pas répondu.
– Bien sûr que non ! Au contraire, même !
– Alors qu'est-ce qu'on attend ? En avant ! »
Saisissant la main de son ami, Ficherlyne se mit à courir pour avaler les dernières toises en riant à gorge déployée, heureuse, terriblement heureuse ! D'un bond, le couple dépassa le portique de la ville qu’encadraient deux hommes en manteaux gris et une poignée de soldats, tous masqués et un bouclier au bras, avant de débouler hors d'haleine sur la place d'armes. Ficherlyne y ouvrit grand les bras en criant : « Nous y sommes ! »
Ils y étaient bien : un brouhaha où se mêlaient musique et voix avait enflé pendant qu’Abel et Ficherlyne s’approchaient de la ville en écho de la fête sémillante qu'ils contemplaient maintenant. En signe de bienvenue, une farandole s'enroula autour du couple, suivie de deux joueurs de viole qui rythmaient ses pas. Ceux qui la composaient portaient des masques ornementés que Ficherlyne admira pendant que la troupe tournait autour d'elle. Puis les danseurs relâchèrent leurs proies et la farandole continua sa route. Mise en appétit, Ficherlyne dévora alors le reste de la scène du regard.
Partout, les robes des femmes virevoltaient en découvrant par intermittence les jambes qu'elles dissimulaient ; les hommes profitaient de la liberté de leur chausse pour enchaîner des pas subtils et s'immiscer entre les rondes, ici ou là ; ici on riait, là on criait, au diapason d'une gaîté que Ficherlyne n'avait plus vu s'exprimer depuis longtemps et elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Après des mois de rues vides et de silence, la ville qu’elle aimait ressuscitait enfin ! se félicita-t-elle. Fichue Noxatra, qui l’avait privée de tant de plaisirs ! Dans son élan, elle saisit la main d’Abel pour l’entraîner avec elle au milieu des réjouissances mais il lui résista.
« Tu entends ? demanda-t-il, le masque penché sur le côté pour mieux tendre l'oreille.
– Entendre quoi ? La viole ? Les tambours ?
– Non, c'est autre chose… C'est bizarre, j'ai cru qu'on m'appellait… On devrait peut-être aller voir là-bas, tu ne… »
Ficherlyne ne lui laissa pas le temps de finir. Une nouvelle farandole venait de les dépasser et la jeune fille avait répondu à la main tendue du dernier danseur. Qu'importe où filait ce serpent humain, il ne pouvait que les mener vers de nouvelles merveilles ! Ils traversèrent ainsi la place de part en part jusqu'à ce qu'Abel tire si fort sur le bras de Ficherlyne qu'elle fut forcée de lâcher son voisin.
« Qu'est-ce tu fais ? Viens danser ! Quelque chose ne va pas ? »
Abel s'était arrêté à la lisière de la place, contre le mur d'une maison, et il semblait à nouveau écouter.
« Ce chant, Lyne… Il faut aller voir… Suis-moi, on doit… »
Laissant sa phrase en suspens, il la poussa vers la bordure de la place et elle comprit ce qu’il manigançait : la musique dont il parlait était imaginaire, un prétexte fumeux pour qu'ils s'isolent car il avait préparé une mise en scène pour demander sa main, une mise en scène qui exigeait plus de silence, plus de calme qu'il n'en régnait ici – peut-être avait-il même choisi l'endroit exact pour son forfait. Son impatience était à la fois touchante et agaçante puisque, maintenant que les fiançailles étaient toutes proches, Ficherlyne voulait se délecter des derniers instants qui l’en séparaient. Certes, Abel et elle pourraient jouir plus tard de la liesse Quéranguoise, mais ils pouvaient aussi se mettre en bouche avant d’attaquer les choses sérieuses. Elle allait le lui dire quand un élancement la saisit, suivi de fourmillement dans tous ses membres, comme si son corps voulait obéir à Abel contre sa propre volonté. L'idée la fit rire : n'était-elle plus maîtresse d'elle-même ?
« Bah, si tu promets qu'on revient danser, tu peux m'emmener où tu veux ! J’irai dans les boyaux de Narkalb si ça te fait plaisir ! »
Abel lui serra la main avec reconnaissance et, l'instant d'après, ils longeaient déjà les murs pour éviter un groupe de bruyants fêtards, bifurquant dans une allée où ils y butèrent sur un couple engagé dans un tête-à-tête presque inconvenant. Mais Ficherlyne eut beau y voir un présage, elle chercha en vain le regard d'Abel. Il n'eut d'yeux ni pour les amoureux, ni pour sa compagne, dépassant le couple d'un pas pressé pour tourner au bout de la travée.
Dans les rues suivantes, la danse céda la place à divers attroupements que Ficherlyne regarda défiler bouche bée : des cracheurs de feu, jongleurs ou bonimenteurs, accoudés à un rebord de fenêtre se disputaient l'attention des convives dont les masques passaient nonchalamment d'un divertissement à l'autre.
« Attends un peu Abel, on doit voir ça ! » dit Ficherlyne à un carrefour que son ami s'apprêtait à traverser au pas de course.
Ne le sentant pas ralentir, elle secoua sa manche jusqu'à échapper à son ami et s'avança vers un groupe voisin, subjuguée par ce qu’elle voyait. Au centre d’une arène de spectateurs, une vingtaine de danseurs avait entamé une pavane mais en plus de porter un même costume – sans doute traditionnel de leur ville-âme – ces acrobates-là poussaient l'uniformité à un degré impensable. Leurs masques eux-mêmes étaient jumeaux, avec un contour identique, des joues rebondies qui se rejoignaient dans un menton triangulaire. Seuls les ornements les différenciaient : sur leurs fronts s'égayaient une troupe de danseurs dont les pas et les poses changeaient d'un masque à l'autre.
Ficherlyne s'était habituée à ce que chaque masque ait son individualité. À Quérangues, les estervelliens n'arboraient les leurs que lors de rares cérémonies et ce, toujours pour témoigner de leur rang et de leur richesse. Il y avait donc des rivalités entre nobles pour que leurs atours surpassent ceux du voisin, ce qui les emportait dans une quête effrénée d'originalité. Ficherlyne voyait donc pour la première fois plus d'une vingtaine de masques cherchant l'unité plutôt que la rivalité et il émanait de cette harmonie une délicieuse impression de plénitude.
« Lyne, s'il te plaît, allons plus loin ! » la supplia Abel, qui était revenu sur ses pas pour récupérer sa compagne.
Agacée, la jeune femme ouvrit la bouche pour répondre qu'elle ne partirait pas avant que la danse ne soit finie, qu'ils n'étaient attendus nulle part mais elle vit son regard suppliant, presque douloureux et elle s'en attendrit. Comment pouvait-on refuser quoi que ce soit à un amoureux transi ? se demanda-t-elle et elle revint dans son sillage.
À deux reprises, par la suite, Ficherlyne voulut retenir Abel, chaque fois pour s'émerveiller devant l'un des marionnettistes dont elle avait toujours prisé les spectacles mais Abel ne fit pas mine de l'entendre. Il n'eut pas l'occasion de la décevoir une troisième fois : après qu'ils eurent tourné au coin d'une énième rue, Ficherlyne se laissa gagner par l'urgence qui l'animait, remontant les lignes d'immeubles en réponse à un appel qui tambourinait dans sa propre poitrine. L'idée que les fiançailles n’expliquent pas l'excitation d'Abel la traversa, accompagnée de quelques macabres rumeurs du séminaire – les mots de possession et de folie y étaient en bonne place. Mais cette crainte disparut aussi vite qu’elle avait surgi car son esprit s'embruma, en même temps qu’une étrange mélopée lui chatouillait l’oreille. Était-ce ce chant douceâtre, suave, qui avait guidé Abel jusqu’ici et dans ce cas, comment avait-il pu l’entendre au milieu du tintamarre et des tambours ? Autant de questions que Ficherlyne n’eut pas le temps de poser car son ami s'engouffrait déjà dans une ruelle.
« Ce n'est plus très loin ! » cria-t-il.
Pour lui donner raison, deux géants en fourrure rouge se matérialisèrent à côté d’eux et leur firent signe de les suivre. Le couple n'hésita pas une seconde : c'était ce qu'il fallait faire.
Cela faisait quelques minutes qu'ils s'étaient aventurés dans un réseau plus étroit de ruelles de Quérangues : Ficherlyne avait à peine remarqué que la densité de convives s'y était réduite à peau de chagrin mais suite à l'apparition des géants, elle constata une nouvelle affluence autour d’elle. Toute une armée d'hommes et de femmes masqués surgissait des maisons, des porches en gré et les entourait jusqu'à former une garde rapprochée tandis que la mélopée gagnait en intensité et le cœur de Ficherlyne accéléra. Ils étaient tout proches.
La lumière décrut brutalement lorsqu'ils débouchèrent sur une place que la nuit tombante avait drapée dans les ombres. Une foule immobile patientait là, formant un chœur dont émanait la litanie qui avait tant intrigué Ficherlyne et une émotion vibrante la submergea. Quand elle avait saisi les premières notes du chant, il lui avait semblé n'entendre qu'une ligne de basse, profonde et solennelle, mais maintenant qu'elle était toute proche, Ficherlyne distinguait la voix claire qui y était superposée : celle-ci entonnait une sourde lamentation, sans parole, un murmure de douleur à vous briser le cœur.
Ficherlyne tendit le cou pour trouver la source de cette complainte et sa voisine s'écarta pour lui dégager la vue : ainsi fut révélé un homme à genoux au centre de la place, aux épaules basses et dont la tête était tombée contre la poitrine. Sur son visage trônait un loup qui tremblait au rythme de son chant. La détresse qu'il dégageait arracha à Ficherlyne, en même temps qu'un cri étouffé, une larme car elle sut qu'elle était impuissante à alléger ses souffrances. Comment le destin pouvait-il être si cruel pour abandonner quelqu'un de la sorte ?
Dans la pénombre, Ficherlyne chercha la main d'Abel mais ne la trouva pas : l'ayant oubliée, son compagnon s'était avancé vers le fond de la place pour se joindre au chœur des hommes et quelqu'un retint Ficherlyne par l'épaule lorsqu'elle fit mine d'aller vers lui. Sa voisine, une femme replète dont deux bœufs et un pâtre traversaient le masque de gauche à droite, lui indiqua de ne pas bouger : l'assemblée s'était séparée entre hommes et femmes et Ficherlyne aurait ruiné cette belle symétrie en rejoignant son ami. Elle le retrouverait plus tard, lut-elle dans le regard de sa voisine et cette certitude naïve, qui s'était imposée avec la même autorité que les précédentes, la réconforta. Puis le cheminement de ses pensées se brisa net : le supplicié sur la place avait haussé la voix et sa complainte devenait intelligible !
« Weldegast, ma Mère, sauve-moi ! Weldegast, ma Mère, guide-moi. Dans la nuit, je suis seul et j'ai besoin de ta force. Je n'ai confiance qu'en toi. Sauve-moi, Weldegast. Sauve-moi ! »
Le nom de Weldegast n'évoquait rien à Ficherlyne mais quand l'homme répéta sa supplique et que d'autres voix, sur la place, l'imitèrent, Ficherlyne se surprit à faire de même. Sur la place, la tension monta d'un cran jusqu'à la limite de l'insoutenable.
« Weldegast, ma Mère, sauve-moi, hurla encore l'homme. Guide-moi ! Dans la nuit, j'ai besoin de ta force ! Tu es mon Âme, je n'ai confiance qu'en toi. Sauve-moi ! Weldegast, je t'en conjure !»
Enfin, il y eut une réponse ! Le ciel mugit et dans un fracas épouvantable un éclair déchira les cieux. Il fut bien dissemblable à ceux que Ficherlyne avait jamais vus, glissant entre les nuages au ralenti, se fendant en un multitudes d'éclairillons, de zébrures qui s'enroulaient les unes autour des autres et prenaient de l'épaisseur en approchant. Dans l'éternité que dura cette chute, Ficherlyne sut qu'il tomberait ici-même et lorsque les rais de lumière fusionnèrent enfin, à moins d’une toise du sol, projetant une lumière éblouissante sur la place, elle éprouva du triomphe, presque du soulagement. Une fraction de seconde, elle admira la foule que cette lumière révélait, cette suite de masques somptueux aux regards concentriques, l'homme à genoux qui recueillait cette attention et son loup étrange : à l'inverse de tous les autres masques, il était taillé dans un bois non dégrossi dont un nœud dessinait par hasard la forme d'un nez et deux fentes pour faire passer un regard. Puis l'instant passa et l'éclair termina de prendre forme. La lumière décrut et il ne resta plus qu'une créature étrange au centre de la place de la taille d'un enfant, entourée d'un halo de lumière pâle.
Ficherlyne retint son souffle.
Elle osait à peine croire à ce qu'elle voyait et s'agrippa au bras de sa voisine pour ne pas perdre l'équilibre. Sous leurs yeux s'était matérialisée une créature légendaire, le Blizmenel, le bonhomme-Foudre ! C'était impossible ! Il n'y avait que sur des vitraux qu'on trouvait représenté ce corps rond, jaune et duveteux, juché sur trois pattes griffues, surmonté d'énormes nattes composées d'éclairs qui, tout en tressaillant sans cesse, tombaient jusqu'à terre !
Ficherlyne fut effrayée de sa propre réaction : elle tenait la preuve que les rumeurs qui couraient à propos de villes-âmes étaient fondées mais l'excitation qu'aurait dû engendrer cette découverte était surclassée par un désir qu'elle peinait à reconnaître : celui de se livrer corps et âme à la mystique ambiante. Maintenant que le Blizmenel s'était matérialisé la foule avait repris sa mélopée et Ficherlyne se joignit au mouvement. Après avoir entendu l'homme agenouillé supplier qu'on le délivre avec une telle sincérité, Ficherlyne n'espérait plus qu'une chose à vrai dire : que le Blizmenel puisse le sauver !
La créature bougeait justement. Le Blizmenel secoua ses deux nattes scintillantes et gratta du bout d'une griffe la jambe de son invocateur. Celui-ci se redressa aussitôt pour s'incliner avec plus de déférence et posa le front jusqu'au sol. Le Blizmenel répondit en grattant ses cheveux avec ses griffes et Ficherlyne comprit son message : l'homme ne devait pas se perdre en remerciements prématurés ; il ne fallait pas traîner s'il voulait que l'esprit du tonnerre lui vienne en aide.
« Amène-moi jusqu'à mon fils ! dit-il d'une voix implorante. Rends-moi mon fils et jamais plus je ne douterai »
D'une démarche bancale, le Blizmenel se mit à courir et les rangs de l'assemblée s'ouvrirent pour le laisser passer. D'un bond, l'homme au masque grossier se releva pour emboîter le pas au bonhomme-foudre et le reste de la foule se mit en branle derrière lui. Une onde de joie fit vibrer Ficherlyne : au-dessus du groupe compact, l'éclat du Blizmenel dansait sur les murs des maisons, lui indiquant que le guide légendaire les menait en avant.
Ils ne marchèrent pas longtemps, suivant une série de ruelles, moins guidés par les flammes des torches qui y brûlaient que par la psalmodie ambiante. Enfin, le groupe ralentit aux abords de la place dite du Nid-de-poule, surnommée ainsi parce qu'elle appartenait avant l'exode à une famille de Quérangues qui y laissait s'épanouir là sa basse-cour. Les nouveaux arrivants s'y arrêtèrent devant l'immense demeure des Bayersmühl, aux colombages tout en courbures.
« Weldegast, tu m'as promis mon fils, tonna la voix du supplicié. Dis-moi maintenant où il est, permets-moi de le retrouver ! »
L'homme était à nouveau tombé à genoux, les mains tendues vers le Blizmenel et il avait à peine formulé sa supplique qu'un fracas assourdissant retentit. Ficherlyne sursauta, fouillant la place du regard pour en trouver la cause et dut plisser les yeux : au dernier étage de l'immeuble qu'elle venait d'admirer, sur un balcon encadré de deux grandes poutres gravées, une silhouette venait d'ouvrir des volets et s'avançait jusqu'à la balustrade, en portant un objet à bout de bras qu'elle n'arrivait pas à distinguer. Puis le nouveau venu effectua des gestes désordonnés et Ficherlyne comprit que la chose entre ses mains avait bougé, révélation vite suivie d'une avalanche de vagissements.
« Tu es venu chercher cet enfant ? rit la silhouette sur le balcon en montrant le bébé qu'il tenait en main. As-tu oublié ce que j'ai dit, vieux fou ? Ton fils m'appartient, maintenant, et je n'aime pas partager mes biens. Ce n'est plus ton fils. Rentre chez toi et oublie-le ! »
Ces menaces firent mourir le chant sur les lèvres de Ficherlyne et pour cause : cette voix... c'était celle d'Abel ! Forçant un peu sur ses mauvais yeux, elle reconnut alors avec horreur les habits que son ami avait endossé pour la soirée ainsi que son masque, en dépit de la posture habituelle qu'il avait adopté et qui suait l'arrogance. La brume qui avait noyé ses inquiétudes les unes après les autres chercha une nouvelle fois à la rassurer mais l'absurdité de la scène était trop grande pour qu'elle s'y laisse prendre. Ficherlyne secoua la tête, voulut crier pour interpeller son ami mais elle sentit sa gorge se nouer toute seule. Un frisson glacé la traversa alors : quelque chose de contre-nature les avait pris sous sa coupe, elle était piégée !
C'est alors que la foule hurla à l'unisson et reporta son attention sur la place : pendant que Ficherlyne prenait conscience de l'enchantement qui opérait sur elle, Abel, lui, continuait d'assumer son rôle cruel et il avait placé l'enfant au-dessus du vide, avec désinvolture.
« Tu m'entends, Bräyer ? Je préfère tuer cet enfant plutôt qu'il ne revienne chez toi. Si c'est vraiment son bien que tu veux, repars d'où tu viens. Ce ne sont pas des menaces en l'air ! »
En réponse, une déflagration lumineuse explosa sur la place, projetant Ficherlyne en arrière. Le temps qu'elle rouvre les yeux, le Blizmenel était entré en action : s'élevant dans les airs, il avait dénoué ses nattes foudroyantes qui s'étaient allongées jusqu'à former un dôme doré autour de lui. Il lévita lentement jusqu'aux bords du balcon où il fit face à Abel.
« Tu envoies l'esprit de ta tribu pour lutter contre moi ? ricana celui-ci. Il ne peut rien pour ton fils, ce n'est qu'un vieux fantôme. Vous ne valez rien, ni lui, ni toi, ni ton fils d'ailleurs et je vais te le prouver ! »
