Nuit et brouillard - Kristian Ottosen - E-Book

Nuit et brouillard E-Book

Kristian Ottosen

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Beschreibung

«(…) Ce livre doit être chaudement recommandé à tous ceux qui, au-delà de l’odyssée d’un prisonnier magistralement écrite, cherchent également à comprendre ce qu’il advenait des prisonniers disparus en Allemagne au cours de la Seconde Guerre mondiale…» ( Björn Egge, le quotidien Arbeiderbladet). Au cours de la Seconde Guerre mondiale, de trop nombreux hommes ont été arbitrairement internés dans le camp de concentration de Natzweiler-Struthof en application du décret « Nuit et Brouillard ». Exception faite des Juifs, aucun prisonnier n’a été traité de façon aussi brutale que ces prisonniers « Nuit et Brouillard ». Un travail inhumain était censé les faire disparaître et personne ne devait connaître leur sort. L’auteur, qui a lui-même été prisonnier NN, allie témoignages et documents, détails et approche d’ensemble pour décrire à la fois l’existence de tous les prisonniers et celle de chacun d’entre eux.
La même question se pose toujours : comment peut-on revenir à une vie normale après toutes ces épreuves ? Ou encore, plus simplement : comment peut-on survivre à 12 ou 14 heures par jour de travail inhumain et absurde dans des carrières, exposé au manque de nourriture, aux mauvais traitements, aux humiliations, au froid, au sommeil insuffisant, à l'absence d'hygiène et à des transports sans fin dans des wagons à bestiaux, sans jamais savoir de quoi le lendemain sera fait ?
(Traduit du norvégien par Elisabeth et Christine Eydoux.)

À PROPOS DE L'AUTEUR

Christian Ottosen est né à Solund en 1921, dans l’ouest de la Norvège. De 1940 à 1942, il travaille pour le mouvement de résistance Theta, à Bergen. Arrêté par la Gestapo en 1942, il devient prisonnier NN et, jusqu’à la fin de la guerre, est interné dans différents camps de concentration d’Allemagne : Sachsenhausen, Natzweiler-Struthof, Dachau, Ottobrunn, Dautmergen, Vaihingen et Neuengamme. Après la libération, en 1945, il achève ses études et occupe ensuite divers postes clefs, qui vont de celui de président du Conseil national de la jeunesse et du Conseil national d’attribution des bourses à ceux de la direction du Comité de la formation supérieure nommé par les pouvoirs publics « comité Ottosen » et de la présidence du conseil d’administration de l’Office de la radio et télévision nationales…

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Seitenzahl: 571

Veröffentlichungsjahr: 2021

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NUIT ET BROUILLARD

Kristian Ottosen

NUIT ET

BROUILLARD

Histoire des prisonniers du camp

de Natzweiler-Struthof

Essai

Traduit du norvégien par

Elisabeth & Christine Eydoux

A mes camarades morts et vivants

de Natzweiler-Struthof et à leurs familles.

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6818-1

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

Titre original :Natt og take, Historien om Natzweiler-fangene

© The author and H. Aschehoug & Co. (W. Nygaard), Oslo, 1989.

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

Préface à l’édition française

par Germain Lutz

Natzweiler Nacht und Nebel NN Natzweiler-Struthof, camp de concentration nazi « Nuit et Brouillard »

C’est un grand honneur pour moi, en ma qualité de Président du Comité international des anciens de Natzweiler-Struthof, d’introduire pour les lecteurs francophones l’ouvrage de notre camarade et ami Kristian OttosenNuit et Brouillard,paru en norvégien en 1989 aux éditions Aschehoug & Co (Oslo, 1989). « Son livre a fait sensation et a été réédité quatre fois, prestation peu commune en Norvège », nous a écrit notre camarade et ami Jon Sölvberg, président du Comité norvégien des anciens de Natzweiler.

Pour sensibiliser les lecteurs d’expression française, et plus particulièrement les jeunes générations — plus d’un demi-siècle après l’Holocauste et « Nuit et Brouillard » —, il m’a paru opportun de rappeler quelques « notions » préliminaires.

*

L’univers concentrationnaire nazi

Cet univers coïncide avec le 3meReich et s’étend, entre 1933 et 1945, soit au moment de sa superficie maximale, de l’Atlantique au Caucase. LeBundesgesetzblattn° 12 du 2 mars 1967 énumère, sous les signatures de Willy Brandt et de Franz Josef Strauss, 902 camps de concentration. D’autres documents indiquent quelques camps de plus et dépassent parfois le chiffre de 1000 (grands et petits).

Cet empire concentrationnaire était dirigé par lesTotenkopf SSqui portaient l’insigne de la tête de mort épinglé de front sur la casquette, au-dessus de la visière. Le grand chef SSReichsführer SSétait Heinrich Himmler, serviteur dévoué du Fürher Adolf Hitler 1. Tous les camps de concentration étaient des camps d’extermination, mais extermination à des degrés divers : mort lente, ou immédiate, ou rapide.

Les camps de la mort lente

Ils étaient destinés d’abord aux adversaires allemands du régime nazi : communistes, socio-démocrates et autres démocrates. Avec les événements qui vont se produire à partir de 1938 — Anschluss de l’Autriche, liquidation de la Tchécoslovaquie, partage de la Pologne et Deuxième Guerre mondiale 1939-1945 entraînant l’occupation d’une grande partie de l’Europe continentale — « le monde concentrationnaire » s’européanise. Les résistants et les adversaires réels ou supposés de toutes nationalités, classes sociales, catégories professionnelles se réclamant de confessions, opinions politiques et philosophiques les plus diverses furent entassés par la Gestapo 2dans les camps de concentration, grandes et petites tailles, qui se multipliaient sur le territoire du « Grand Reich » et en Europe occupée, surtout à l’Est.

Notons que parmi les internés se trouvaient également des « non politiques », à savoir des criminels, des asociaux, des homosexuels… condamnés ou non par les tribunaux et qui étaient presque exclusivement de nationalité allemande.

La mort lente est le résultat de « l’extermination par le travail » (Arbeit macht frei— Le travail « libère »… de la vie). Travaux épuisants souvent inutiles ou non productifs effectués dans des conditions horribles : matraquage par les SS et les Kapos 3, nourriture insuffisante (la faim), maladies infectieuses ou non, blessures non guéries, tortures, froid et humidité (vêtements insuffisants), heures de travail dépassant toutes les normes, heures de sommeil très réduites…

A partir de 1942-1943, les camps de concentration eurent pour but de fournir à l’économie allemande une main-d’œuvre d’esclaves. En effet, les maîtres, les SS, disposaient de détenus corvéables à merci dont ils louaient le travail à des firmes de diverses importances. Aussi les déportés ou détenus furent-ils rapidement disséminés dans des camps annexes (Nebenlager) ou « Kommandos » extérieurs (Aussenkommandos), de plus en plus nombreux, petits et totalement insalubres.

Retenons quelques grands camps de concentration en Allemagne : Dachau, Sachsenhausen, Buchenwald, Neuengamme, Flossenburg, Bergen-Belsen ; en Autriche : Mauthausen.

Les camps de la mort immédiate ou quasi immédiate, appelés les camps d’extermination

L’extermination systématique de « races inférieures », Tziganes et surtout Juifs, était pratiquée au moyen de l’organisation de convois ferroviaires au départ de l’Allemagne et de toute l’Europe occupée, à destination des camps de l’Est européen, de leurs chambres à gaz et fours crématoires.

La conférence de Wannsee-lez-Berlin, tenue le 20 janvier 1942, concernant la « solution finale de la question juive en Europe » (Endlösung) déclencha l’exécution massive des Juifs. Elle fut présidée par Heydrich 4, adjoint de Himmler,Reichsprotektorde Bohème et Moravie (région tchèque de la Tchécoslovaquie). Eichmann 5, organisateur du génocide, y assista. Citons quelques-unes de ces usines de massacres : Theresienstadt, Auschwitz, Birkenau, Treblinka, Sobibor, Maidanek, Lublin, Chelmno, Kaunas, Riga… Pour être « exterminé », il suffisait d’être déclaré de « race » juive ou tzigane. La religion ou éventuellement les conversions n’étaient pas prises en considération. Seule comptait « l’identité généalogique » établie par l’administration nazie. Situation à la fin de la guerre : plus de 6 millions de morts : femmes, hommes, enfants, bébés, vieillards d’origine juive, demi-juive…

Entre 1933 et 1942, les massacres organisés et perpétrés par les SS têtes de mort, lesWaffen SS,des unités militaires et policières dans les camps aux noms divers, les villes et les villages, les ghettos et autres geôles préfigurèrent la « solution finale ».

Les camps de la mort rapide

La mort rapide était provoquée par l’affectation à des « Kommandos » spéciaux. Elle était réservée principalement à deux grandes catégories de détenus.

En Europe de l’Est, les Slaves, surtout les Polonais et les Russes

La Pologne rayée de la carte géographique, vidée de sa population, devait être repeuplée par des Allemands et des individus déclarés être de souche germanique ou aryenne.

Plus de 6 millions de Polonais ont été massacrés dans les camps et ailleurs entre 1939 et 1945. L’extermination rapide des Soviétiques fut décidée par l’ordonnance du 1eraoût 1942 de l’office central SS : « Les cas de décès seront signalés directement aux services de la Police d’Etat sous la forme la plus simple ». Depuis lors, les camps de concentration signalaient simplement le nombre de décès de Soviétiques sans autres indications.

Les Russes et les Polonais, mais également des Juifs et des Tziganes étaient affectés à des « Kommandos de cobayes ». Il s’agissait d’expériences pseudo-médicales pratiquées par des médecins SS. Les résultats en étaient la mort.

En Europe de l’Ouest, les détenus « Nacht und Nebel » — Nuit et Nuées (NN) ou Nuit et Brouillard

L’ordre donné par Hitler le 7 décembre 1941, précisé et complété par une directive de février 1942 émanant duGeneralfeldmarschall(maréchal) Wilhelm Keitel, chef d’état-major (Keitel Erlass) justifiait cette mesure en raison de « l’augmentation, depuis le début de la campagne de Russie, du nombre d’attaques par des communistes et autres éléments hostiles à l’Allemagne ». Il était nécessaire dès lors « d’employer des méthodes de dissuasion et de prendre des mesures plus dures ».

L’origine du sigle NN est controversée. DansL’Or du Rhinde Richard Wagner, les mots « Nacht und Nebel » sont la formule incantatoire qui donne à Alberich le pouvoir de disparaître dans une colonne de brume. Le régime imposé aux détenus NN était la disparition « dans la nuit et le brouillard » par une mort rapide ne laissant subsister aucune trace. Le décret NN était appliqué aux résistants de l’Europe occidentale déclarés particulièrement dangereux. Parmi les premiers NN se trouvaient beaucoup de Norvégiens et de Néerlandais dont on disait qu’ils avaient fait de la résistance active, du sabotage… sous le couvert de la nuit et du brouillard, phénomènes naturels caractéristiques de leurs pays (autre explication du sigle NN). Dans leurs rangs se trouvaient peu de communistes et beaucoup de personnes de type germanique (haute taille, cheveux blonds, yeux bleus). Ces deux faits auraient incité les idéologues SS du racisme nazi à faire signer le décret NN, non par leReichsfürherSS Himmler, mais par un des chefs supérieurs de l’armée du Reich, en l’occurrence le chef d’état-major Keitel 6.

Natzweiler Nacht und Nebel

Dès 1943, les détenus NN placés dans des camps et prisons furent rassemblés au camp de Natzweiler-Struthof, créé en 1941, qui, durant une grande partie de l’année, était plongé dans le brouillard et la nuit (la non-visibilité). Souvent les équipes travaillant autour du camp, à l’extérieur du barbelé, rentraient au camp lorsque le brouillard épaississait et « stationnaient » en grelottant et en gelant sur la place d’appel jusqu’à ce que la visibilité revienne. Le camp avait été implanté à 50 km de Strasbourg, sur les hauteurs des Vosges (altitude 800 m).

Une note secrète du 7 juin 1943 adressée par Berlin-Oranienburg au commandant Josef Kramer 7précisait : « Les dispositions réglant la procédure en cas de décès et notamment en ce qui concerne l’information des proches sont annulées », et plus loin : « Pour autant qu’il s’agisse de détenus NN germaniques, le service soussigné les affectera exclusivement au camp de Natzweiler ».

Parmi les soi-disant « germaniques » prédominaient les Norvégiens, les Néerlandais et les Belges. Il y avait également 15 NN luxembourgeois, 12 militaires de la Compagnie des volontaires du Grand-Duché et 3 civils 8.

C’est dans la carrière de granit que les détenus NN germaniques mouraient d’épuisement, de matraquages, d’accidents provoqués par les SS. Chaque soir, les colonnes chancelantes du « Kommando carrière » (1000 unités) rentraient au camp en portant sur leur dos les cadavres de leurs camarades décédés dans la journée.

A partir du 9 juillet 1943, les détenus NN français arrivèrent. Aucun survivant du camp de Natzweiler-Struthof n’oubliera ni « l’inferno » que devaient traverser ces Français, pourchassés par l’exécrableScharführerSS Ehrmanntraut et son chien Wolf, ni le « Ravin de la mort » dans lequel leKommandoführerSS Fuchs les fit pousser par un Kapo, criminel de droit commun, afin de permettre aux sentinelles de les abattre pour « tentative d’évasion » et d’obtenir pour cet « acte d’héroïsme » 3 jours de congé, 1 litre d’alcool et autres bricoles.

Les massacres des détenus NN de nationalité française étaient perpétrés par des « Kommandos de la mort » « opérant » dans le camp des détenus ou aux alentours immédiats. L’accès de la carrière était interdit aux détenus NN français.

Plus de 12 millions de personnes, hommes, femmes et enfants, ont péri de manière horrible dans l’univers concentrationnaire.

*

Le livre de Kristian Ottosen

Kristian Ottosen décrit de façon « réaliste » le calvaire que lui et ses compatriotes vécurent à Natzweiler-Struthof et dans d’autres camps. Mais l’ouvrage constitue aussi « une fresque vivante du monde international des prisonniers des camps et des bagnes » (termes de la lettre du 1erseptembre 1993 de Jon Sölvberg). Je ne citerai que deux exemples :

– la description émouvante des relations de solidarité entre le Français Jacques Degrandcourt et le Norvégien Trygve Bratteli, futur premier ministre de Norvège.

– l’ancien de Natzweiler-Struthof et le Luxembourgeois, que je suis, apprécie à sa juste valeur le passage suivant : « Par la suite, lorsque des prisonniers NN commencent à arriver au camp, les Luxembourgeois sont d’une grande aide, notamment à l’égard des Français, des Belges et des Néerlandais. Ils sont également secourables aux Norvégiens, et plusieurs d’entre eux leur doivent d’être encore en vie. »

*

En ma qualité de Président international, j’estime qu’il est de mon devoir de regarder vers l’avenir. Face à la résurgence actuelle du nazisme et aux difficultés faites par les nouveaux Länder de l’Allemagne de l’Est quant à la conservation et la gestion des anciens camps de concentration nazis, lesprésidents internationaux de 9 grands camps de concentration 9furent reçus au Parlement européen à Strasbourg en décembre 1992. Le Parlement a pris le 10 février 1993 une résolution que les présidents internationaux ont adoptée et ces derniers ont demandé au Conseil de l’Europe à Strasbourg — la grande Europe — de la reprendre en vue de la faire appliquer par tous les pays du continent européen. Je ne pourrai adresser de meilleur appel à la génération actuelle, je cite :

Résolution commune sur la protection européenne et internationale comme monuments historiques des sites des camps de concentration nazis

Le Parlement européen,

A. Considérant les menaces qui pèsent sur la conservation des sites des camps de concentration nazis et sur leur signification spécifique sur le plan de l’histoire ;

B. Refusent tout amalgame entre la réalité des camps nazis et l’usage éventuel qui a pu en être fait après la guerre ;

C. Estimant que les millions de morts de l’univers concentrationnaire nazi ont droit au respect des générations présentes et à venir et que la valeur de leurs sacrifices à la cause de la liberté des droits de l’homme et de la paix doit inspirer l’éducation de notre jeunesse ;

D. Observant que la fidélité à la mémoire de ces millions de morts exige que non seulement les sites soient préservés mais également que soient connues des visiteurs la diversité de l’origine des populations qui y ont été détenues ainsi que les causes de leur déportation ;

E. Attachant une importance primordiale à la conservation de toutes les archives relatives à l’univers concentrationnaire nazi, notamment celles d’Arolsen, et à leur ouverture à la recherche ;

F. Protestant contre toutes les manifestations actuelles du racisme, d’antisémitisme, de xénophobie et contre tout retour aux idéologies nazies condamnés par le monde civilisé ;

1. Demande aux Etats membres, au Conseil et à la Commission de soutenir toute initiative y compris financièrement, en vue de conserver la signification des camps de concentration nazis dans leur spécificité et de les placer sous protection européenne et internationale ;

2. Souhaite que soient recensés sous son autorité toutes les lois ou dispositions réglementaires des pays membres visant à combattre le Néo-nazisme, le Racisme et la Xénophobie sous toutes leurs formes, et insiste sur l’obligation qui incombe à la Commission, au Conseil et au Parlement européen de recourir, en tant que signataires de la Déclaration solennelle contre le Racisme et la Xénophobie, à tous les moyens pour combattre toutes les expressions de Néo-nazisme dans la Communauté, ainsi que celles qui portent atteinte à la réalité historique de l’extermination dans les camps ;

3. Charge son Président de transmettre la présente résolution au Conseil, à la Commission et aux Etats Membres.

*

Que chacun, dans la mesure de ses possibilités contribue à l’application de cette résolution.

Luxembourg, le 18 mars 1994.

Germain Lutz,

Président du Comité international

des Anciens de Natzweiler-Struthof.

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1. Hitler et Himmler se suicidèrent peu avant la capitulation du Reich (8 mai 1945).

2.Geheime Staatspolizei: Police secrète de l’Etat.

3. Kapos : détenus, généralement des criminels, auxiliaires des SS pour le commandement des « Kommandos » de travaux.

4. Heydrich : abattu par la Résistance tchécoslovaque le 27 mai 1942, mort le 6 juin 1942.

5. Eichmann est condamné à mort à Jérusalem en 1982 et exécuté.

6. W. Keitel signa la capitulation du Reich à Berlin (8 mai 1945). Condamné à mort par le tribunal international de Nuremberg comme criminel de guerre, il fut pendu.

7. Arrêté en 1945 par les Britanniques au camp de concentration de Bergen-Belsen, Josef Kramer fut jugé et condamné à mort par pendaison.

8. Au total, 399 Résistants luxembourgeois furent internés à Natzweiler-Struthof, 29 y sont morts, dont 7 fusillés dans la sablière (Kiesgrube) le 19 mai 1944.

9. Auschwitz-Birkenau, Buchenwald-Dora, Dachau, Mauthausen, Natzweiler-Struthof, Neuengamme, Ravensbruck, Sachsenhausen, Dora-Mittelbau.

Remarque: Les notes de bas de page précédées d’un astérisque sont de G. Lutz.

Avant-propos de l’Auteur

Les faits que relate le présent livre prennent racine dans les événements survenus en Allemagne de 1933 à 1945, période au cours de laquelle ce pays de vieille civilisation est devenu l’Allemagne d’Adolf Hitler ou l’Allemagne nazie.

Le camp de concentration de Natzweiler-Struthof •*, mis en place sur le territoire de la France occupée **, était un produit de cette Allemagne-là. La plupart des Norvégiens qui ont vécu derrière ses barbelés sont aujourd’hui décédés. Depuis bien longtemps, les survivants souhaitaient que l’histoire de ce camp fût rapportée.

Cette tâche m’a été proposée au cours de l’automne 1987, et je l’ai acceptée après quelques mois d’hésitation. La rédaction de ce livre a constitué pour moi une sorte de retour, irréel, vers un lointain passé.

A bien des égards, cet ouvrage est davantage le résultat d’un travail de groupe que l’œuvre d’un seul homme. De fait, la quasi-totalité des Norvégiens qui ont survécu à leur captivité à Natzweiler-Struthof m’ont, d’une manière ou une autre, apporté leur collaboration et je leur suis très reconnaissant. Dès lors que j’ai nommé un ancien détenu encore de ce monde, je lui ai soumis le manuscrit pour qu’il me donne son accord.

Il m’a été possible de consulter des archives et des documents non publiés conservés en Belgique, en France, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Norvège. Par ailleurs, j’ai bénéficié du concours d’anciens détenus de Natzweiler-Struthof établis aussi bien dans ces pays qu’en Yougoslavie, en Pologne, en Tchécoslovaquie, aux Etats-Unis, en Union soviétique et en Autriche.

Outre les prisonniers du camp, bien des personnes m’ont apporté une aide extrêmement précieuse, en particulier Randi Bratteli, Helen Golombek, Wanda Heger, Tor Moursund et mon propre fils, Rune.

J’exprime également toute ma gratitude à mon vieil ami Rudolf Næss, avec lequel j’ai partagé ma captivité et qui m’a confié ses dessins pour illustrer le présent livre.

Enfin, je tiens à remercier les responsables et les collaborateurs du Musée norvégien de la Résistance nationale (Norges Hjemmefrontmuseum) de leur aimable assistance, ainsi que la fondation « In-By » (Institut pour le développement urbain) dans les locaux de laquelle il m’est arrivé de travailler.

Pour finir, je remercierai Grethe Frydenlund, laquelle a dactylographié mes ébauches successives puis l’ensemble du manuscrit, ainsi que ma femme Gerd qui, avec une patience sans égale, a classé la masse sans cesse croissante de mes notes, archives, ouvrages et documents. Il est probable que, sans leur collaboration, ce livre n’aurait jamais vu le jour.

Oslo, juin 1989

Kristian Ottosen.

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• NdT : Le camp de concentration de Natzweiler est connu en France sous le nom de Struthof, raison pour laquelle nous avons choisi de retenir les deux noms tout au long de l’ouvrage.

* « Natzweiler » est la germanisation par les nazis du nom alsacien et français de Natzwiller, commune du Bas-Rhin. Struthof, quant à lui, n’est pas à confondre avec Stutthof, camp de concentration près de Danzig, aujourd’hui Gdánsk (Pologne).

** L’Alsace fut annexée à l’Allemagne de 1940 à 1944.

Les prisonniers de Natzweiler-Struthof

par Trygve Wyller

« C’est avec respect et tendresse que je me souviens de tous ces prisonniers. D’âges et de milieux très différents, un destin commun les unissait. Dans la grisaille, la mort devant les yeux, ils traversaient, fiers et dignes, les passages étroits qui séparaient les baraquements et se serraient les uns contre les autres pour sentir un peu de chaleur, même en plein été.

Pour donner une image de leur martyre, je dirai comment ces hommes décharnés et grelottants constituaient de véritables grappes humaines permettant de capter un peu de la cha­leur que l’air humide et glacial leur ravissait : deux prisonniers se plaçaient dos à dos, puis quatre autres, toujours de dos, venaient les entourer ; huit à dix autres les rejoignaient, et ainsi de suite jusqu’à ce que, pour finir, trente à quarante hommes forment un vaste bloc et se balancent doucement pour accroître la chaleur. Ainsi demeuraient-ils de longs moments tout en psalmodiant des mélodies populaires norvégiennes qui les réconfortaient. Seul l’hymne national ne fut jamais ni évoqué ni entonné. Il m’est arrivé de le fredonner en pensée, mais sa force était telle qu’il nous fallait le réserver pour des temps meilleurs. »

Trygve Wyller

(extrait deDétention et liberté de pensée).

Le premier transport vers Natzweiler-Struthof

Voici ce que le matricule 4098, Kaare R. Samuelsen, écrit au cours de l’année 1945, alors qu’il est hospitalisé à Stockholm :

« Il m’est difficile de décrire ce que j’ai ressenti lorsque nous nous sommes approchés de la ville. Nous venions du camp de Grini *, à quelque distance d’Oslo, un endroit assez lugubre, toujours couvert de boue, dont la “population” était chaussée de galoches et portait l’uniforme. Brusquement, tout a changé. En nous approchant des quartiers résidentiels, j’ai été saisi par le spectacle des jardins bien entretenus qui semblaient regorger de fleurs, alors même que légumes et pommes de terre les avaient depuis longtemps remplacées. Peu importe, les maisons étaient entourées de verdure. Et puis, devant nos yeux, passaient des être vivants, des femmes en robes d’été de couleurs vives et des enfants qui jouaient en courant. Une image de paix et de liberté que ne tarda pas à troubler l’apparition de soldats en uniforme vert, preuve que paix et liberté n’étaient qu’une illusion.

Après avoir rapidement traversé la ville, nous sommes arrivés à la forteresse d’Akershus où l’on nous a fait descendre pour attendre le reste du convoi. Dans un coin de la cour intérieure se trouvait un groupe d’une quinzaine de soldats allemands qui portaient des lambeaux d’uniforme. Il s’agissait de prisonniers qui, en plein soleil, s’affairaient à une tâche quelconque. En levant les yeux, à travers la petite fenêtre d’une cellule, nous avons aperçu des compatriotes. Ils avaient été jugés et condamnés à des peines de prison, parfois assez lourdes. A voir leurs signes amicaux, ils avaient dû nous reconnaître, et apercevoir des visages connus était pour eux une distraction. Il est d’ailleurs probable qu’ils savaient où nous nous rendions.

Au bout de quelques heures, l’ordre du départ a été donné. Un groupe de soldats allemands, également des prisonniers, s’étaient joints à nous. Leur paquetage était volumineux, mais leurs uniformes avaient été dépouillés de tout signe distinctif. Au moment de franchir le portail, des gardes allemands fortement armés sont venus nous encadrer. Ils marchaient à côté de nous, à quelques mètres les uns des autres, et nous avions l’impression d’être de dangereux criminels.

Le trajet fut bref. Sur le quai dit de “la ligne de l’Amérique”, juste en-dessous de la forteresse, un bateau nous attendait. Il s’agissait d’un grand navire à vapeur portant le nom de “Monte Rosa”. Après quelques instants, l’ordre nous a été donné de monter à l’arrière, bien entendu à l’issue d’un appel. D’une manière générale, appels et contre-appels se succédaient à tel point que sans pouvoir en préciser le nombre, je suis encore capable, quatre ans plus tard, d’énumérer tous les noms.

Un sentiment d’angoisse m’a envahi en descendant l’échelle qui menait à la cale. Nous avions entendu dire que les bateaux allemands qui assuraient le transport de troupes étaient torpillés les uns après les autres par les Alliés. Or, enfermés dans la cale, nos chances de survie étaient minimes en cas d’attaque. Il n’y avait cependant rien à faire, si bien qu’après avoir mis nos gilets de sauvetage, nous avons chassé nos pensées et entrepris de regarder autour de nous. Les hamacs qui étaient disposés les uns contre les autres, sur trois niveaux, autour de l’écoutille, montraient que le navire était prévu pour le transport de troupes.

Sur le pont, le chargement du bateau se poursuivait. Curieux de savoir ce que les Allemands emportaient, nous l’avons suivi attentivement. Nous n’avons guère été surpris de constater que ce chargement était essentiellement composé de barils de harengs sur lesquels figuraient le nom et l’adresse des destinataires, des noms que le camp de Grini nous avait rendus familiers, comme celui de Frau Hauptsturmführer Heilmann. Notre joie a d’ailleurs été grande lorsque, à un certain moment, la rupture d’un cordage a entraîné la chute de plusieurs barils dont le contenu s’est généreusement répandu sur le pont.

Après quelques heures de travail, l’équipage a fermé les écoutilles. Tout était prêt et le bateau n’a pas tardé à lever l’ancre. A bord, la surveillance n’était pas aussi stricte que nous aurions pu le craindre et nous avons eu l’autorisation de monter aux toilettes ainsi que de nous laver. Là-haut, des hublots permettaient de regarder à l’extérieur. C’est là que je me trouvais lorsque le bateau est passé devant la forteresse d’Akershus. J’ai alors pu voir le bon vieux “Kristiansand” dont les cheminées fumaient et qui s’apprêtait à faire route vers ma ville. Immédiatement, ma gorge s’est serrée et toutes sortes de pensées se sont mêlées dans mon esprit. J’avais devant moi le bateau que j’avais pris tant de fois et dont je connaissais tout l’équipage. J’imaginais le capitaine Jensen sur le pont de ce navire qui allait mettre le cap sur Kristiansand où se trouvaient tous les miens, alors que je ne savais pas moi-même où je me rendais, si ce n’était en Allemagne. Si seulement j’avais pu sauter dans la mer pour l’atteindre à la nage. L’idée était, bien sûr, insensée. M’étant rapidement ressaisi, je suis descendu rejoindre les autres. En bas, une longue queue s’était formée, car nous ne pouvions monter que quelques-uns à la fois. »

Kaare R. Samuelsen, étudiant originaire de Kristiansand, arrive en Suède au mois d’avril 1945. Atteint de tuberculose au poumon gauche, il passe les trois années suivantes à l’hôpital, d’abord en Suède, puis en Norvège. Ce n’est qu’en 1948 qu’il reprend ses études d’ingénieur.

Le transport de détenus dont il fait le récit se déroule le 10 juin 1943. Il est composé de quelque deux cents Norvégiens qui viennent soit du camp de Grini, soit de la forteresse d’Akershus, où ils ont été incarcérés pendant un certain temps. Sur le quai, les hommes aperçoivent également des prisonnières norvégiennes en route pour Ravensbrück.

Le bateau de prisonniers, du nom de « Monte Rosa », se met donc en mouvement. Suivi d’autres navires, il s’engage lentement dans le fjord d’Oslo. Plusieurs bâtiments de guerre, ainsi que des dragueurs de mines escortent le convoi. A hauteur de Moss, une brève halte permet de faire descendre le pilote à terre. Peu après, tous les prisonniers sont appelés sur le pont afin de prendre connaissance des consignes à suivre en cas de torpillage. Il est notamment interdit à quiconque de retirer son gilet de sauvetage. Le reste de l’après-midi et la soirée sont consacrés à l’installation, tâche peu difficile, chacun s’étant vu attribuer un hamac et suffisamment de nourriture pour la durée du transport.

Quelques heures plus tard, les bateaux jettent l’ancre pour la nuit. Les Allemands craignent en effet les sous-marins alliés et ne veulent prendre aucun risque par des nuits aussi claires. Le convoi reprend sa route le lendemain matin. La côte suédoise apparaît bientôt à bâbord et les navires la longent pendant un bon moment. Il est probable que l’idée de sauter par-dessus bord pour gagner la Suède à la nage a traversé l’esprit de plus d’un, mais la seule vue des mitraillettes des Allemands a tôt fait de les dissuader. Au demeurant, ces derniers laissent les prisonniers en paix. Il s’agit de soldats de la Wehrmacht qui reviennent du front de la Finlande et mettent à profit la possibilité qui leur est offerte de monter la garde pour pouvoir prolonger leur permission en Allemagne. Parfois, un prisonnier engage la conversation avec l’un ou l’autre de ces soldats qui, pour la plupart, semblent las aussi bien de la guerre que du rude climat qu’ils doivent supporter.

La journée est magnifique. La Norvège est déjà loin, et lorsque les prisonniers peuvent monter sur le pont, ils n’ont devant eux que le soleil et la mer. De temps à autre, quelqu’un entonne un air, et la plus grande partie de l’après-midi se passe à chanter, habitude que les prisonniers ont prise à Grini où la plupart d’entre eux ont séjourné.

Le soir, détenus et soldats admirent en silence le soleil, telle une immense sphère orangée, disparaître dans la mer. Paradoxalement, c’est la première fois que certains prisonniers, notamment parmi ceux qui viennent de l’intérieur de la Norvège, voient un tel coucher de soleil sur la mer. Après cette scène, lorsque l’ordre est donné de redescendre : « Alle Häftlinge unter Deck » — Tous les prisonniers en bas —, le retour à la réalité semble brutal. Il ne reste alors plus à ces derniers qu’à dévaler l’échelle qui mène à la cale du « Monte Rosa » pour y passer une deuxième nuit.

Lorsque, le lendemain matin, ils remontent sur le pont, le Danemark est en vue. Le « Monte Rosa » entre bientôt dans le port d’Aarhus, où le débarquement commence aussitôt. Quelques badauds et des dockers se sont massés pour observer ces jeunes gens fortement chargés qui descendent à quai et reçoivent bientôt l’ordre de se mettre en rangs par cinq — « Zu fünfen antreten ». La population semble toutefois assez indifférente. Si, un an plus tôt, les détenus norvégiens ont soulevé beaucoup de curiosité parmi les Danois, ces derniers sont maintenant habitués à voir le « Monte Rosa » entrer dans le port et déverser son contingent de prisonniers. Il faut également dire qu’ils ne peuvent guère les aider et qu’ils ont en outre reçu l’ordre de se tenir à distance.

Les détenus ne tardent pas à prendre place à bord d’un train composé de wagons de troisième classe qui roule bientôt en direction du Sud. Si les prisonniers s’habituent progressivement à leur situation, leur moral n’en est pas pour autant excellent. Ils se rendent en effet compte qu’ils se dirigent vers l’Allemagne, mais ignorent tout de leur destination et savent seulement que chaque heure qui passe les éloigne davantage de chez eux.

La frontière allemande est facilement franchie, et le train finit par s’immobiliser à la gare centrale de Hambourg où tout le monde descend. Nouveau dénombrement, nouvel appel. De toute évidence, quelque chose va se passer. A mesure que les prisonniers sont appelés, les gardes en dirigent certains vers la gauche — « links » —, et d’autres vers la droite — « rechts ». A la fin, ils sont répartis en deux groupes, l’un composé de 71 hommes, l’autre du double environ. Après une attente assez longue, de nouveaux dénombrements et des discussions entre les gardes, le premier groupe reçoit l’ordre de quitter le quai. Ce groupe va se rendre à Sachsenhausen où il sera le premier à annoncer qu’un nombre important de détenus a été envoyé dans un autre lieu, sans toutefois pouvoir préciser où.

D’autres wagons se rangent bientôt le long du quai et l’ordre est donné d’y monter. Il s’agit d’un vieux train français dont chaque compartiment est doté d’une porte. Les hommes s’y installent rapidement, à treize dans chaque compartiment. Ils sont passablement à l’étroit, d’autant plus qu’ils doivent également accueillir un soldat chargé de maintenir l’ordre et de prévenir toute tentative de fuite.

Même si la ville porte les stigmates de la guerre, les prisonniers l’imaginaient davantage touchée par les violents bombardements dont ils ont entendu parler. A cette époque-là, à savoir l’été 1943, de nombreuses maisons sont encore debout, et la disparition de la verrière de la gare constitue la marque la plus tangible des combats.

Si la traversée des vastes plaines du Nord de l’Allemagne n’a rien de bien passionnant, ce n’est par contre pas le cas des discussions animées qui portent essentiellement sur des questions telles que : « Où allons-nous ? Quelle est notre destination ? Combien de temps le voyage va-t-il durer ? » Autant de questions qui restent sans réponse. Pendant ce temps, le train ne cesse de s’arrêter et de changer de voie, probablement pour laisser la priorité à des transports plus urgents. Le réseau ferroviaire est de toute évidence surchargé et les détenus peuvent bien attendre que la voie se libère.

Les prisonniers tuent le temps comme ils le peuvent, surtout en bavardant. Parfois, dans l’un ou l’autre des compartiments, ils entrent en contact avec les soldats qui les surveillent, mais la conversation ne va jamais bien loin. En effet, les gardes sont maintenant des SS dont l’attitude à l’égard des prisonniers est bien différente de celle des soldats de la Wehrmacht qui se trouvaient à bord du « Monte Rosa ». Le moins que l’on puisse dire est que les soldats SS ne font guère preuve de « Gemütlichkeit » — de bonhomie.

Aucun incident ne vient cependant troubler cette première journée. A la tombée de la nuit, les prisonniers entreprennent de trouver une place pour dormir. Certains se glissent sous les banquettes, tandis que d’autres grimpent dans les filets à bagages. Une fois tout le monde installé, le sommeil gagne les prisonniers et le garde finit lui-même par s’assoupir. Vers deux heures du matin, le train freine brusquement. Aux ordres de « Aussteigen, ’raus ! », toutes les portes s’ouvrent. Effrayés et quelque peu endormis, les détenus se précipitent sur le quai qui grouille de monde malgré l’heure tardive. Militaires et civils courent dans tous les sens. La première surprise passée, les prisonniers ne tardent pas à comprendre. Dans la gare, un groupe d’infirmières allemandes de la Croix-Rouge, de grandes louches à la main, attendent derrière d’énormes chaudrons. Personne n’a rien mangé depuis le départ, et l’heure est venue de se restaurer. Ce repas va rester gravé dans les mémoires. La gare est celle de Mannheim, et les chaudrons contiennent de la soupe aux pois ! Et quelle soupe aux pois ! Tout au long des mois qui vont suivre, lorsque la faim deviendra obsédante et que faiblesse et découragement gagneront les détenus, il y aura toujours quelqu’un pour évoquer la soupe aux pois de Mannheim : « Tu te rappelles la soupe au pois de Mannheim ? » A l’évidence, elle a fait grande impression, en raison de son goût, certes, mais aussi de son abondance. Pour une fois, chacun a pu manger à sa faim, et ce n’est pas peu dire !

Puis le voyage reprend. Le jour pointe et, malgré la soupe, personne ne trouve plus le sommeil. Chacun tente de s’orienter, et ceux qui ont la carte de l’Allemagne en tête peuvent tant bien que mal expliquer quelle est la direction suivie.

Lorsque, pour finir, le train s’arrête en gare de Strasbourg, l’étonnement se lit sur les visages. Strasbourg se trouve tout de même bien en France ! N’était-ce donc pas en Allemagne que le transport devait se rendre ? L’angoisse qui s’empare des prisonniers devient encore plus forte lorsqu’ils comprennent qu’à la sortie de Strasbourg, le train continue vers l’Ouest.

D’autres détails attirent leur attention. Il fait maintenant plein jour et, par la fenêtre, ils peuvent observer le paysage. Le terrain est devenu accidenté et des maisons s’accrochent aux flancs de coteaux recouverts de vignobles bien entretenus. Ils sont donc entrés en Alsace. Voilà qui donne l’impression d’une sorte de rêve, qui ne va cependant pas durer longtemps.

Peu après Strasbourg, le train s’arrête brusquement dans une petite gare du nom de Rothau, dont aucun détenu n’a jamais entendu parler. Dès que les portes s’ouvrent, ils comprennent que l’atmosphère a changé du tout au tout. Ce ne sont que cris et hurlements de la part de ceux qui les attendent. Les prisonniers se hâtent de descendre et, après ce long voyage abrutissant, restent stupéfiés par les cris et les aboiements menaçants des chiens.

De grands camions sont stationnés devant la gare et, curieusement, alors que l’on est à la mi-juin, les SS portent de lourds manteaux, de grosses bottes, des cache-oreilles et des gants de laine. Personne ne comprend rien. Il faut également dire que la confusion la plus totale règne et qu’il n’est guère aisé de réfléchir dans ces conditions. Ordres et hurlements fusent de partout, certains SS tiennent de longues triques à la main. Après quelques moments d’hésitation, les hommes se souviennent de ce qu’ils ont appris à bord du bateau, à savoir se mettre en rangs par cinq : « Zu fünfen antreten ».

Les rangs se forment et le dénombrement peut commencer. Un officier particulièrement peu avenant tient la liste des prisonniers à la main. Lorsqu’il s’est bien assuré qu’il y a autant de noms sur la liste que d’individus sur le quai, l’ordre est donné de monter à bord de trois camions.

Le chargement achevé, les camions démarrent. La route ne cesse de grimper. De temps à autre, l’un ou l’autre des prisonniers a encore la force de faire admirer le magnifique paysage, mais c’est une exception. L’incertitude est trop grande, et les esprits sont occupés par la lancinante question de savoir quelle est la destination du transport.

Le paysage change à mesure que la route grimpe. Les étendues deviennent plus vastes et les arbres se raréfient. Soudain, les camions s’arrêtent. Les détenus éprouvent un choc lorsqu’ils en comprennent la raison. En effet, un groupe de prisonniers squelettiques traversent silencieusement la route en poussant des brouettes lourdement chargées. Ce sont moins les brouettes qui frappent l’attention que la vue de ces hommes vêtus de loques, sans réaction et le regard éteint. Ils portent tous un costume rayé qui tient lieu d’uniforme. Le silence règne dans les camions, car les nouveaux arrivants sont plongés dans leurs pensées. Ils ont, pour la première fois, rencontré de ces prisonniers décharnés et sans force devenus des « musulmans » *.

Enfin, une sorte de plateau surgit devant les yeux et les camions ne tardent pas à franchir un portail entouré de barbelés. Des baraquements s’alignent à droite et à gauche, tandis que d’autres sont disposés en terrasses, le long d’une pente.

Un ordre est donné et tous les prisonniers descendent avec leurs bagages. Ils sont arrivés au camp de Natzweiler-Struthof, un camp dont aucun d’entre eux n’a jamais entendu parler, mais dont beaucoup ne sortiront plus. Nous sommes le 15 juin 1943.

Un nouvel ordre retentit. Les prisonniers doivent à nouveau se mettre en rangs et poser leurs bagages sur leur droite. Il faut un certain temps pour qu’ils forment une colonne, cinq par cinq, les uns derrière les autres. Enfin, ils sont tous au garde-à-vous, le dos tourné vers la pente. Devant eux s’étend une vallée que domine le mont Donon.

Surgit alors un officier SS à la large carrure. Il vient du poste de garde situé derrière les prisonniers. De la main gauche, il tient un gros berger allemand en laisse tandis que, de la main droite, il frappe régulièrement ses bottes luisantes au moyen d’une badine. Il s’arrête devant le groupe de détenus. L’officier qui s’était chargé du dénombrement s’avance vers lui, tend le bras pour le salut hitlérien et fait son rapport : « Herr Kommandant ! Ich melde 71 Häftlinge aus Norwegen. Alle gesund ! Heil Hitler ! » — J’annonce 71 prisonniers en provenance de Norvège, tous en bonne santé ! Heil Hitler ! Puis il salue de nouveau.

Le commandant lui jette à peine un regard. Tourné vers les prisonniers, il les examine avec soin, un par un.

Puis il prend la parole ou, plutôt, se lance dans un discours. C’est la première fois qu’il détient des Norvégiens en son pouvoir. Il s’exprime avec emphase et ses derniers mots résonneront longtemps aux oreilles des prisonniers : « Also, ich wiederhole. Mein Lager ist kein Sanatorium. Hier soll man arbeiten. Und hier gibt es nur einen Ausgang » — Je répète donc. Mon camp n’est pas une maison de repos. Ici, vous allez travailler et il n’y a qu’une seule sortie. Sur quoi il se retourne et pointe sa badine en direction d’un bâtiment en contrebas surmonté d’une immense cheminée. Et il termine ainsi : « Dort » — Là-bas. De sa badine, il montre la cheminée du crématoire.

Là-dessus il disparaît, aussi raide et arrogant qu’à son arrivée, laissant derrière lui un groupe d’hommes que ses paroles ont accablés.

Les 71 Norvégiens ne sont pas encore remis du choc de ce discours de bienvenue inattendu qu’ils doivent se mettre en marche. Ils descendent le chemin du camp et reçoivent l’ordre d’entrer dans une baraque. La liste des détenus est à nouveau contrôlée, après quoi commence la « cérémonie d’accueil » proprement dite.

Un certain nombre de prisonniers de longue date, tous des Allemands, ont rejoint les gardes qu’ils vont progressivement relayer. L’un après l’autre, les nouveaux arrivants défilent devant des détenus assis à de longues tables, qui sont chargés d’établir une fiche avec leur nom, leur adresse, leur date de naissance et leur profession, après quoi ils distribuent à chacun un morceau de tissu portant un numéro matricule.

A la table suivante, les prisonniers déposent les objets de valeur, montres ou alliances par exemple, qui sont placés dans un sachet de papier à leur nom. A une autre table, ceux qui possèdent de l’argent sont tenus de le remettre, l’assurance leur étant donnée qu’il sera changé en marks allemands.

L’étape prochaine est celle des vêtements. Les prisonniers doivent se déshabiller entièrement puis remettre leurs vêtements, non sans que l’inventaire en soit méticuleusement dressé. Seuls un mouchoir, des objets de toilette et, éventuellement, une ceinture ou une paire de bretelles peuvent être conservés. Puis un SS contrôle que personne n’a rien gardé dans les mains ou dans la bouche, après quoi, pour clore ce chapitre prosaïque, ce même SS ordonne à chacun de se pencher en avant afin de vérifier qu’il n’a rien caché dans son derrière.

Les prisonniers sont ensuite conduits dans une autre pièce où une serviette leur est remise. Ils vont se laver mais, en premier lieu, toute pilosité doit disparaître. Non seulement les cheveux sont rasés, mais également les poils de la poitrine, des aisselles et du pubis. Pas un seul poux ne doit en effet conserver la moindre chance de se cacher. Puis vient le tour de la douche, un mot bien prétentieux pour désigner l’installation la plus primitive qu’il soit possible d’imaginer. L’eau sort d’un réservoir placé sur le toit, vers lequel elle est pompée à partir d’une cuve située à même le sol. La loi de la pesanteur fait le reste et l’eau tombe au travers d’un morceau de tuyau perforé. Telle est la douche. L’eau est à peine suffisante pour faire disparaître la mousse du succédané de savon, mais les gardes veillent et en éliminent les restes à l’aide d’un tuyau de jardin.

Pour finir a lieu la distribution de vêtements : une veste, un pantalon, une chemise, des chiffons pour envelopper les pieds, un caleçon et un bonnet. Rien de plus. Il est facile d’imaginer comment se présente la situation lorsqu’on tient à la main quelques vêtements en lambeaux dont aucun n’est à la bonne taille : elle est parfaitement comique à condition, toutefois, de pouvoir encore en rire.

Tant bien que mal, les 71 Norvégiens parviennent au bout du long processus qui les intègre au camp. Il ne leur reste plus qu’à se mettre de nouveau en rangs : « Zu fünfen antreten ». Ils se retrouvent ainsi alignés pour être encore une fois dénombrés. Celui qui se charge du groupe est maintenant le prisonnier qui porte le titre de « Lagerälteste » — doyen du camp. Il explique comment fonctionne Natzweiler-Struthof, quelle en est l’organisation et à quelles heures il convient de faire ceci ou cela. Il explique également les rapports entre les prisonniers responsables du camp et l’administration SS et, enfin, quelle doit être l’attitude de chacun.

Un autre prisonnier prend ensuite la relève. Il se présente comme le « Blockälteste » — doyen de Block —, à savoir le responsable de la baraque n°13 où les Norvégiens vont être logés. Il prend la tête de la colonne, lui ordonnant de le suivre. Ce n’est cependant pas une mince affaire. En effet, en guise de chaussures, les prisonniers se sont vu remettre des semelles de bois surmontées d’un morceau de toile, sortes de sandales rudimentaires qui ne facilitent en rien la marche, surtout lorsqu’il s’agit de gravir les multiples escaliers de Natzweiler-Struthof.

Ils arrivent enfin au Block 13. Ils y entrent par un couloir en face duquel est installée une grande salle d’eau. Le Block est constitué de deux ailes identiques reliées par cette même salle. Chaque aile se compose d’une première pièce dite « Tagesraum » — salle de séjour — qui sert également de salle à manger et que prolonge le dortoir. Tous les Norvégiens sont conduits dans l’aile gauche où des consignes leur sont à nouveau données. Le long du mur sont disposées des tables de chaque côté desquelles six hommes peuvent s’asseoir. Chacun se voit attribuer une place à table, de même qu’un des casiers installés sur le côté du mur pour ranger ses objets personnels. La place à table et le casier sont attribués pour toute la durée du séjour dans le Block. Il en va de même au dortoir où chacun doit conserver le lit ou la partie de lit où il s’est installé.

Le doyen de Block donne ensuite des précisions sur le déroulement de la journée : l’heure du réveil, les heures des repas, l’horaire du travail, l’heure de la pause de midi, celle de l’appel et, enfin, celle de l’extinction des feux. Une fois ces quelques informations données, chaque prisonnier reçoit une écuelle et une cuillère qui relèvent de son entière responsabilité et qu’il devra conserver durant tout son séjour dans le camp.

Le Block 13 est heureusement neuf. Personne n’y a encore habité, ce qui simplifie beaucoup l’installation.

La journée est maintenant bien avancée, et il ne reste plus guère qu’à attendre le repas du soir. Outre un litre de soupe, chaque prisonnier reçoit une ration de 350 grammes de pain. Il est bien précisé qu’il s’agit de la ration quotidienne. Libre à chacun de la consommer aussitôt ou d’en garder un morceau pour le lendemain matin, puisque seul du café est alors distribué. Le repas suivant est prévu lors de la pause, entre 12 et 13 heures sur le lieu de travail, et il faut donc attendre le lendemain soir pour avoir de nouveau du pain.

Certains hommes sont maintenant épuisés. Après une longue nuit pratiquement sans sommeil, suivie d’un accueil que l’on pourrait difficilement qualifier de chaleureux, le désarroi est tel qu’il n’y a plus qu’à tenter de chercher un peu de repos. En outre, le réveil étant fixé à trois heures et demie, il ne s’agit pas de s’attarder.

Nombre de détenus grelottent. C’est le mois de juin certes, mais le camp se trouve à 800 mètres d’altitude. La baraque n’est, bien sûr, pas chauffée, les vêtements couvrent à peine le corps, et les deux couvertures de laine remises à chacun sont humides. Instinctivement, les détenus réalisent qu’ils entament une existence entièrement nouvelle, source d’innombrables questions auxquelles seul le temps apportera progressivement des réponses.

Ils veulent tous se coucher le plus vite possible, mais décident cependant de se réunir pour faire le point. De l’avis général, il convient avant tout de faire face. S’adapter à cette nouvelle existence va probablement être difficile, mais la survie est à ce prix.

Puis vient la nuit — la première à Natzweiler-Struthof.

A l’aube, lorsque le signal du réveil est donné, chacun sait ce qu’il doit faire : se rendre à la salle d’eau, se laver le haut du corps, puis s’habiller afin d’être prêt pour la distribution de café. Cette toilette doit se dérouler le plus rapidement possible, sans pour autant provoquer la colère des responsables du Block.

Ensuite, avec force cris, l’ordre est donné de s’aligner devant la baraque pour se rendre sur la place d’appel. Même si la situation était quelque peu différente à Grini, la plupart des prisonniers ont séjourné là-bas suffisamment longtemps pour savoir comment procéder.

Sur la place, l’ensemble du processus reprend : formation des rangs, dénombrement, et ce encore et encore, jusqu’à ce que tous les chiffres concordent. L’ordre « Arbeitskommando antreten » — Kommandos de travail en avant — retentit alors dans l’air matinal. Les Norvégiens, quant à eux, doivent rester sur place.

Dès que les équipes de travail ont franchi le portail, les Norvégiens apprennent ce qu’ils vont faire. Pour commencer, ils doivent se rendre à la « Politische Abteilung » — le bureau politique — où s’effectue l’immatriculation proprement dite des prisonniers. Avec l’aide de deux détenus, des SS inscrivent le nom, la date de naissance, la profession et l’adresse de chacun, de même que divers renseignements familiaux. Les prisonniers se font ensuite photographier, avant de subir une nouvelle fouille corporelle. Pour finir, chacun se présente devant un homme en blouse blanche, un dentiste SS, et ouvre grand la bouche afin que ce dernier puisse déceler la présence éventuelle de dents en or. Pour une raison que les prisonniers ignorent encore, ce détail est dûment relevé.

Les détenus se rendent alors dans une autre baraque, où ils sont tout d’abord mesurés et pesés, après quoi ils répondent à un certain nombre de questions concernant leurs maladies actuelles ou passées, ainsi que leurs infirmités éventuelles. Ces informations sont soigneusement consignées.

Une fois l’ensemble de ces formalités achevé, les détenus peuvent enfin regagner leur Block. D’autres prisonniers, encore inconnus des Norvégiens, viennent en visite, soit pour accomplir une tâche, soit par simple curiosité. Les Norvégiens en provenance de Grini savent bien qu’ils sont les premiers Norvégiens du camp, et sans doute savent-ils aussi que l’on fonde sur eux certains espoirs. En effet, les prisonniers communiquent relativement bien d’un camp à l’autre, ne serait-ce que par l’intermédiaire de ceux qui font l’objet de transferts et propagent les nouvelles. Or, à cette époque, les Norvégiens de Sachsenhausen sont déjà nombreux à recevoir des colis, ce qui constitue un fait exceptionnel dans le système concentrationnaire. Il est permis de penser que la nouvelle de cette faveur est parvenue à Natzweiler-Struthof et qu’aux yeux des autres prisonniers, les Norvégiens sont, de ce fait, susceptibles de recevoir des colis. Il importe donc, le plus rapidement possible, de nouer de bonnes relations avec ces derniers.

Les conséquences de cette situation sont assez curieuses. C’est ainsi qu’un prisonnier allemand détenu depuis un certain temps s’approche des Norvégiens, des instruments de musique et quelques livres entre les mains : « Tenez, pour ceux qui ont envie de lire, déclare-t-il. Et si certains d’entre vous veulent essayer ces instruments, c’est le moment. Peut-être y a-t-il une place dans l’orchestre du camp ». Les nouveaux arrivants se regardent, étonnés, car personne n’a jamais entendu parler d’un tel orchestre, dont il est d’ailleurs bien difficile d’imaginer l’existence. Ils se contentent de prendre bonne note de ce qui leur est dit, quitte à voir plus tard.

Ayant obtenu l’autorisation voulue, les prisonniers se rendent ensuite sur la place d’appel pour tenter de comprendre l’agencement du camp et l’emplacement des différents bâtiments.

Le soir, après le repas, les Norvégiens subissent un nouveau choc. Le responsable du Block, un Allemand du nom de Hein Schmitz, les convoque dans le « Tagesraum » où il a une communication importante à leur faire. Il s’est en effet rendu à la « Schreibstube » — le secrétariat — ainsi qu’au bureau politique, où des instructions lui ont été transmises.

C’est ainsi que les 71 Norvégiens qui viennent d’arriver à Natzweiler-Struthof apprennent qu’ils relèvent de la catégorie de prisonniers soumis au décret « Nacht und Nebel » — nuit et brouillard —dont les principales dispositions sont les suivantes : interdiction d’écrire ; interdiction de recevoir lettres ou colis ; interdiction d’avoir des visites ; interdiction de travailler sous abri et, en cas de maladie, interdiction d’entrer au « Revier », à savoir l’infirmerie. Le lendemain matin, ils doivent en outre se présenter au Kommando de travail « Steinbruch », ce qui signifie qu’ils vont travailler à la carrière.

Le message, dans toute sa brutalité, semble reçu avec calme. Le désespoir qui s’empare de certains et l’humour noir que manifestent d’autres trahissent cependant un grand désarroi.

Le nouveau statut des prisonniers a un effet immédiat : livres et instruments de musique leur sont retirés sans délai. Les Norvégiens sont frappés de stupeur. La nouvelle n’invite pour le moment pas aux commentaires. L’heure est venue de dormir et il est préférable d’attendre le lendemain.

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* Grini se situe à proximité d’Oslo. Les autorités norvégiennes avaient décidé d’y installer une prison pour femmes ; les travaux commencèrent en 1938 et se terminèrent en 1940. Les Allemands la réquisitionnèrent aussitôt pour interner d’abord (d’avril à juin 1940) les officiers norvégiens, puis les opposants politiques — par la suite, les nazis mêleront les droit communs aux politiques. Dès 1942, le nombre de détenus atteignant le millier, on construisit des baraques. En 1944, 5 400 prisonniers, parmi lesquels 600 femmes, y étaient enfermés. La Deuxième Guerre mondiale vit passer à Grini quelques 20 000 personnes de toutes nationalités, mais surtout des Polonais, des Soviétiques et des Français. Par après, la prison de Grini sera réaffectée à sa première fonction.

* Terme du jargon des camps de concentration pour désigner un concentrationnaire physiquement exténué à la suite des tortures, coups et blessures, de la faim, du froid et de l’humidité, des travaux épuisants et démoralisants (comme, par exemple, transporter de la neige dans les calots au pas de course, en effectuant des allers-retours) ; cet être squelettique, plus ou moins conscient, au regard fixe, terne, ni homme ni bête, se traîne vers une mort imminente.

La création du camp de Natzweiler-Struthof

Le 21 juin 1940, Adolf Hitler connaît le grand triomphe de sa vie. Ce jour-là, les Français sont contraints de signer l’armistice avec l’Allemagne. Un triomphe pour Hitler, certes, mais une tragédie pour la France.

La signature a lieu dans la forêt de Compiègne, à bord du wagon même où, en 1918, l’Allemagne avait dû reconnaître sa défaite. La victoire de Hitler n’en est que plus délectable.

Au bout de quelques jours, Hitler annexe l’Alsace et la Lorraine, alors que l’armistice ne le prévoit en rien.

Deux semaines plus tard, le SS-Standartenführer et ingénieur Heinz Blumberg arrive dans la vallée de la Bruche où les autorités de Berlin l’ont nommé bourgmestre de la petite ville de Schirmeck.

C’est le début d’une nouvelle ère dans cette magnifique vallée des Vosges, région qui, après avoir été allemande en 1871, française en 1918, redevient allemande en 1940.

Blumberg n’est pas n’importe qui. Ingénieur de formation, il s’est spécialisé en géologie. Par ailleurs, membre fidèle et actif du parti, il a des idées précises quant à l’avenir de l’« Empire millénaire » qui commence à prendre forme. Des liens d’amitié étroits l’unissent en outre à Heinrich Himmler.

Plan du camp de Natzweiler-Struthof tel qu’il se présentait lors de l’arrivée des premiers détenus norvégiens, au mois de juin 1943.

S’il a pour tâche d’administrer Schirmeck et la vallée de la Bruche, il s’est également vu confier d’autres missions, notamment celle de rechercher des carrières à même de fournir du marbre et du granit. D’énormes besoins se feront en effet sentir lorsque sera venu le moment de sculpter les monuments à la victoire et les stèles commémoratives qu’il est prévu d’ériger en peu partout sur le territoire du grand Reich. Du reste, les plans en ont déjà été établis sous le contrôle d’Adolf Hitler en personne.

Des gisements de granit sont bientôt découverts sur le mont Louise, dont le sommet atteint presque 1000 mètres. On y accède par le petit village de Natzweiler — Natzwiller pour les Alsaciens. Pour y parvenir, il faut suivre un étroit chemin, qui se transforme en sentier avant de disparaître complètement. Il s’agit sans nul doute d’un site magnifique qui n’a guère d’égal en Europe. Le lieu est d’ailleurs loin d’être inconnu puisque les Strasbourgeois s’y rendent pour le ski en hiver et les randonnées pédestres en été. Une ferme portant le nom de Struthof se trouve à proximité du sommet et un petit hôtel se dresse déjà sur cet emplacement.

Blumberg se révèle un administrateur efficace. Après quelques campagnes de reconnaissance sur le mont Louise, il s’assure la collaboration d’un certain nombre d’ingénieurs des mines et de géomètres qu’il fait venir de Berlin. Une fois les relevés topographiques effectués et une carte de la région établie, la zone est réquisitionnée et expropriée au profit de la Deutsche Erd- und Steinwerke (DEST). Cette société, déjà bien connue en Allemagne, relève de l’organisation SS, elle possède notamment l’importante carrière de Mauthausen, située à proximité de Linz, en Autriche. Précisons que toutes les actions de la Deutsche Erd- und Steinwerke appartiennent à des SS.

C’est ainsi que tout commence. Un jour d’avril 1941, une unité de SS descend à la gare de Rothau, dans la vallée, non loin de Schirmeck. Elle réquisitionne voitures et camions, et s’installe dans la ferme du Struthof ainsi qu’à l’hôtel. Quelques jours plus tard, matériaux de construction, machines et matériel divers sont déchargés en grandes quantités. Les habitants de la vallée observent ces allées et venues, non sans étonnement. Quelque chose va se passer sur le flanc de la montagne, mais quoi ? La réponse ne tarde pas à venir.

Le 21 mai 1941, un convoi en provenance de Berlin s’arrête en gare de Rothau. Des civils, avec leurs bagages en descendent sous l’étroite surveillance de soldats. Dans la population, l’étonnement grandit.

Les nouveaux arrivants, quant à eux, n’en sont pas à leur première surprise. La veille encore, en compagnie de quelques milliers d’autres prisonniers, ils étaient rassemblés sur la place d’appel du camp de concentration de Sachsenhausen, près de Berlin, vêtus de l’uniforme des prisonniers, veste et pantalon rayés. A l’appel de leur nom, ils s’étaient rendus au « Bekleidungskammer » — le vestiaire — où leurs vêtements civils leur avaient été restitués. Ordre leur avait ensuite été donné de se changer et de placer les vêtements rayés dans leur valise, après quoi ils avaient marché jusqu’à la gare d’Oranienburg où un train devant les conduire à Strasbourg, puis à Rothau, les attendait.

Des camions à plate-forme sont stationnés devant la gare de Rothau. Sous les cris et les coups, les hommes se mettent en rangs, sont dénombrés, puis montent à bord des véhicules.

Ainsi arrivent les premiers détenus de ce qui va bientôt devenir le camp de concentration de Natzweiler-Struthof. Au nombre de 150, pour la plupart des Allemands, mais également des Polonais et des Tchèques, ils sont parqués dans la grande porcherie du Struthof où ils vont d’ailleurs vivre tels des animaux.

Pour commencer, ils sont affectés à la construction d’une route qui mènera de la ferme jusqu’à un espace délimité. Ces travaux coûteront la vie de nombreux prisonniers, mais la main-d’œuvre est alors bon marché en Allemagne : les camps de concentration en fournissent à volonté.

Deux jours plus tard arrive un second convoi, également composé de 150 hommes qui rejoignent leurs compagnons dans la porcherie.

La portion de route en construction ne tardera pas à être appelée « la route du sang ». De nos jours encore, la population parle de « la route pavée de dix mille crânes ».

Les travaux prennent un certain temps, mais la route finit par atteindre l’espace prévu pour le camp proprement dit. Le terrain, en pente, présente une dénivellation de quelque 50 mètres.

La zone est tout d’abord entourée de barbelés, après quoi vient l’édification de huit miradors, hauts de dix mètres, dont la plate-forme supérieure est équipée de mitrailleuses. Pour finir, les barbelés sont électrifiés et le courant y atteint 500 volts. La construction du camp peut maintenant commencer.