Octobre en juin - Céline Poullain - E-Book

Octobre en juin E-Book

Céline Poullain

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Beschreibung

UNE HISTOIRE DE FEMMES UN ROMAN TENDRESSE Un secret familial bien gardé qui ne demande qu'à être révélé, c'est parfois explosif ! Eva, quarantenaire bien dans sa peau, vient d'hériter d'une maison dont elle n'avait jamais entendu parlé. Eglantine, sa grand-mère adorée, semblait avoir une vie bien rangée. Mais les apparences sont parfois bien trompeuses ! Pour Eva, c'est le choc. Elle part dans le Sud-Ouest à la rencontre de l'histoire de sont aïeule. Mais qui est Edmond dont le nom figure sur la boîte aux lettres de cette maison ? Et qui est Marc dont elle va faire connaissance ? Les révélations qu'il va lui faire vont-elles faire basculer la vie d'Eva ? - EXTRAIT - "La voisine de Mamibelle était toujours là. Elle se tenait un peu à l'écart et fouillait dans son sac. Eva se demanda ce qu'elle pouvait chercher ! Soudain, elle sortit une enveloppe et fit signe à Eva de venir la rejoindre. Eva pensa qu'elle voulait lui dire au revoir. Par conséquent, elle s'approcha d'elle. - Avant de vous laisser, je voulais vous donner cette lettre. - Une lettre ? Eva ne comprenait pas pourquoi la voisine lui avait écrit une lettre. - C'est une lettre de votre grand-mère. Elle m'a chargée de vous la remettre après la cérémonie. Je ne voulais pas le faire devant toute la famille. J'ai donc attendu que tout le monde parte. - Une lettre de ma grand-mère ? Eva voulut décacheter l'enveloppe. La voisine lui couvrit la main avec la sienne. - Non, attendez avant de l'ouvrir. Je ne sais pas ce qu'elle contient, toutefois Eglantine m'a demandé de vous avertir de ne l'ouvrir que lorsque vous seriez prête. Elle a ajouté qu'elle vous aimait, mais qu'il vous faudrait beaucoup de patience pour comprendre tout ce qu'elle avait à vous communiquer ! Je n'en sais pas plus, néanmoins je crois vraiment que vous devriez attendre d'être tranquille chez vous pour ouvrir ce courrier, demain peut-être ou plus tard." Et si vous accompagniez Eva dans la découverte du secret familial ? "Octobre en juin" a reçu le prix des auteurs indépendants.

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Seitenzahl: 177

Veröffentlichungsjahr: 2019

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A ma grand-mère

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Epilogue

-1-

Ça y est ! J’ai quarante ans ! Moi, Eva Boisset, je viens de passer le cap ! Depuis le temps que l’on me les prédisait, les voilà devant moi. Enfin ! Aujourd’hui, vendredi 27 juin 2008, j’atteins le seuil fatidique des quarante ans. Malgré tout ce qu’on avait pu me prédire, le cataclysme annoncé n’est pas venu. J’ai pourtant vu bon nombre de mes contemporains arborer une mine déconfite autour de cet événement.

Tu verras, me disait-on, ton moral va en prendre un sale coup. On se sent passé de date, prématurément vieilli, pour tout dire, périmé. On sent bien que notre tour est passé. Place aux jeunes ! Quant au corps, rien n’est plus comme avant, les douleurs font leurs apparitions, les chairs se ramollissent, les rides creusent leur chemin. Tu sens ton organisme te lâcher de plus en plus, tu n’oses même plus envisager de pouvoir vieillir davantage. Ta mémoire se détériore, tes neurones s’étiolent. Les beaux jours ne sont plus que l’ombre d’un souvenir. Tu ne voudras plus jamais fêter ton anniversaire. Et après tout, à quoi bon, si c’est pour se souvenir des années qui passent et qui te poussent un peu plus vers l’inexorable. Tu ne t’en rends pas encore compte, c’est véritablement le début de la fin.

Et si l’idée saugrenue me venait d’opposer la moindre objection, les sourires moroses et complices de mes amis quadragénaires m’intimaient de me taire. Donc je me suis tue. Et je dois avouer que je me suis laissée persuader que leur mésaventure me pendait au bout du nez. J’y ai cru également. Je serais comme tous ces malheureux, mal dans ma peau et dans mon existence. Je m’y résignais. Je m’y préparais comme on se prépare à affronter la déchéance.

Mais, non ! Rien de tel pour le moment ! En fait, j’ai un terrible secret à révéler, un secret que je n’ose exprimer à haute voix, tellement j’ai le sentiment que je vais heurter. J’aime ! Oui ! J’aime ce moment de ma vie. Je me sens pleinement sereine et active à la fois. C’est à se demander si je suis constituée de la même matière que les autres. C’est curieux, pourtant je me sens en accord avec moi. Il m’en aura fallu du temps, notez bien ! Quarante ans pour arriver à la plénitude. Ce n’est pas insignifiant. Toute une vie, en somme. Enfin plutôt, une moitié de vie ! Et la suite reste à inventer ! Je n’ai pas peur des saisons qui passent, mes rides sont autant d’histoires à raconter. Les anniversaires sont des occasions pour partager un bon repas avec des amis sincères et véritables. Le calme et la sérénité m’envahissent un peu plus chaque année et j’ai la formidable impression d’être à l’apogée de ces sentiments. C’est un peu comme si le Yin et le Yang de ma personnalité avaient enfin trouvé leur équilibre. Je me sens bien.

Ma vie professionnelle est un succès, du moins, à mon sens. Il ne s’agit pas d’une réussite de pouvoir ou pécuniaire. Mais je fais le métier dont j’ai toujours eu envie. Il me semble que c’est nettement plus équilibrant que la quête financière. D’aussi loin que je me souvienne, j'ai eu le souhait de transmettre un savoir. J’ai sans cesse voulu lutter contre la peur de l'autre et des différences. Et l’une des manières d’y parvenir, c’est d'offrir une découverte des civilisations de nos voisins. Aujourd’hui, cette volonté est intacte. Je suis professeur. J’aime le chant d’une langue, et surtout celui de l’espagnol, la matière que j’enseigne. Je suis fière de ce que je fais. Je me sens pleinement utile à notre société, utile à mes concitoyens. Lorsque je vois des jeunes s’ouvrir au monde, apprécier la langue et la culture espagnoles ou d'Amérique latine, je me sens à ma place. Je rencontre quelques récalcitrants, des « petits durs ». Heureusement, avec le temps, j’ai appris à faire la part des choses et à me « blinder » un peu en vue de pouvoir être efficace dans mon travail. Je sais que ces élèves ne sont pas mauvais par essence, ils sont simplement en colère. Ils ont des sentiments négatifs qui se bousculent en eux jusqu'à vouloir sortir. C'est épuisant pour eux et également, bien entendu, pour les équipes éducatives. Toutefois, il ne faut pas s’impliquer trop émotionnellement afin d’être dans une bonne relation d’aide à l’apprentissage. J’avoue volontiers que certains enfants me bousculent plus que d’autres. Je suis tout de même un peu humaine !

Ma vie personnelle est conforme à mes souhaits de jeune fille. Denis, mon mari, est adorable. Nous avons lié nos chemins depuis seize ans maintenant. Nous avons évidemment des hauts et des bas, mais nous tenons fière notre barque et comptons la tenir encore longtemps. Mon magnifique Quentin a maintenant quatorze ans et Emma, ma petite Emma, douze ans.

Nous habitons un joli petit village de la région nantaise. La Loire berce notre rythme. Elle est si belle. Parfois, lisse et miroir, elle peut être tout autant le théâtre de véritables turbulences. Ses crues sont souvent assez spectaculaires. Il arrive épisodiquement que le fleuve vienne tutoyer notre jardin. La maison est telle que nous la souhaitions : pratique, chaleureuse et spacieuse, une chambre à destination de chaque enfant.

Et mon atelier, mon cher atelier ! Il s’agit en fait d’une petite dépendance jouxtant le bâtiment principal, baptisée ainsi pompeusement par Quentin. Elle est un peu brinquebalante. Nous l’avons retapée avec les moyens du bord. Une grande baie vitrée donne sur le jardin. Les fenêtres de toit me permettent de temps à autre d’y travailler la nuit en accord avec le ciel étoilé. Je m’isole et mon imagination fait le reste. Mes mains s’enfoncent dans la glaise et j’oublie tout. Quelquefois, elles arrivent à sortir une sculpture tout à fait présentable. Emma souhaiterait que j’en présente plusieurs lors de l’exposition des peintres et sculpteurs amateurs du secteur ! Mais je n’en suis pas là, je n’ose pas encore montrer mon travail, seuls quelques membres de la famille et une poignée d’amis ont eu ce privilège. S’il s’agit bien d’un privilège ! M’exposer au public me terrifie. C’est, je pense, beaucoup trop intime ! J’aurais la désagréable impression de me montrer à nu. Qui sait, un jour peut-être, je franchirai le pas.

Non, vraiment le cap de la quarantaine ne m’effraie pas. Je suis une « sémillante quadragénaire » comme ils disent dans les romans de gare ! Je suis réconciliée avec mon passé et l’avenir me tend les bras. Je garde cette formidable envie d’aller de l’avant, envie de croquer la vie à pleines dents, envie d’avancer encore et encore…

-2-

Denis se sentait en pleine forme ce soir-là. Pour une fois, il ne fermait pas trop tard la porte de son cabinet d’ostéopathie. C’était une journée de travail comme il les aimait. Les patients s’étaient enchaînés, néanmoins il avait réussi à prendre du temps en faveur de chacun d’entre eux. Le soleil avait joué toute la journée à cache-cache derrière les arbres de l’avenue. La lumière de ce mois de juin était vraiment très agréable. Même Madame Guilbert n’avait pas réussi à écorner son joli moral du jour. Et il avait bon espoir qu’elle finisse par comprendre que tous ses soucis de dos et de cervicales étaient dus à des problèmes psychologiques. Elle était réfractaire, Madame Guilbert, elle ne voulait rien entendre de cette formidable connexion entre le corps et l’esprit. Pourtant, il suffit souvent de décortiquer les adages des anciens : ne dit-on pas « en avoir plein le dos » ? Tant pis pour elle, son heure viendrait quand elle serait prête ! Ce soir, il oublierait ces patients et se divertirait auprès de sa femme et de ses enfants. Il avait conscience que, quelquefois, il les délaissait un peu. Son cabinet lui demandait énormément d’énergie. Maintenant qu’il avait assis sa notoriété, il allait pouvoir lever le pied et prendre du temps pour sa famille et lui. Au Diable, Madame Guilbert et les autres, le week-end commençait !

La ville regorgeait de gens à cette heure-ci de la soirée. Bon nombre se précipitaient dans les supermarchés pour acheter le nécessaire afin de réussir les deux jours à venir. Il mit plusieurs minutes à sortir de l’agglomération. Bientôt, il serait chez lui. Sa petite voiture filait sur la départementale. Enfin, il arriva à l’endroit qu’il préférait sur son parcours. Il surplombait la Loire. Qu’elle était belle cette vallée ! Le grand manoir sur sa gauche était entouré de ses vignes vertes et vigoureuses. De magnifiques pins et quelques chênes centenaires ponctuaient le paysage. Les vallons plongeaient doucement vers le lit du fleuve. En contrebas, plus loin, le petit village d’Oudon s’étendait, laissant apparaître la magnifique Tour, vestige du château maintenant disparu. De l’autre côté du fleuve, une autre forteresse lui faisait face. Denis aimait imaginer les rivalités des habitants, jadis lors de l’apogée de ces bâtiments. Et la Loire, majestueuse, se prélassait au centre de toute cette beauté. Oui, vraiment, Denis se sentait bien.

Il ralentit son allure à l’entrée du bourg. S’arrêta afin de laisser passer le boulanger et son fils devant la place de l’église. Et stationna au pied de la tour. Il descendit en sifflotant et se dirigea vers la boutique du fleuriste. Celui-ci l’accueillit un joli bouquet de violettes à la main.

— Je te l’ai réservé, j’ai eu du mal à les trouver à cette période. Mais j’ai réussi ! Ta femme est passée tout à l’heure, elle voulait en acheter, je lui ai dit que je n’en avais pas cette semaine ! Elle semblait très déçue ! Elle est repartie avec des iris mauves.

Denis remercia son ami avant de remonter dans sa voiture pour repartir vers chez lui.

Lorsqu'il arriva, le silence régnait dans la maison.

Emma, sa fille, était dans la cuisine, elle y préparait un flan à l’ananas. Elle l’accueillit avec un grommellement propre aux adolescents.

— Groumfffff, Salut p’pa, ça gaze ?

— Bonsoir ma chérie, très bien et toi tu as passé une bonne journée ? Les profs ont été à la hauteur aujourd’hui ? répliqua-t-il.

— Comment ? Emma retira les écouteurs de son lecteur MP3.

— Bonsoir ma chérie, très bien et toi tu as passé une bonne journée ? Les profs ont été à la hauteur aujourd’hui ? répéta-t-il patiemment.

— Bah, c’est bientôt les vacances, alors, tu sais les profs, bof. Emma haussa les épaules. — Ah, super les violettes !

Et elle se renferma de nouveau dans son monde sonore.

Denis passa au salon, Eva n’était pas là. Il grimpa à l’étage, personne dans les chambres. En redescendant, il passa par la cuisine demander à sa fille si sa femme était dans son atelier. Emma lui annonça que sa mère était partie amener Quentin pour la répétition de son groupe de musique.

Un peu contrarié de ne pouvoir lui offrir tout de suite le bouquet de violettes, il les déposa dans un vase au milieu de la table. La couleur des fleurs se coordonnait parfaitement avec celle des iris qu’Eva avait déposés sur la cheminée. Il s’accorda un moment de répit et choisit un cd de Neil Young : « Harvest », son préféré. Il s’installa dans son vieux fauteuil club en cuir marron. Son esprit repassa rapidement la semaine écoulée. Il était content de cette bonne ambiance générale chez eux. Tout le monde semblait trouver naturellement sa place. Ils avaient eu raison d’acheter cette maison deux ans auparavant. Eva, les enfants et lui-même y étaient heureux. Et aujourd’hui, c’était l’anniversaire d’Eva. Elle venait d’avoir quarante ans. Il avait eu un peu peur de ses réactions. Il paraît que les femmes ne prennent pas toujours bien ce passage. La crainte de la déchéance, de la vieillesse sans doute. Il trouvait pourtant qu’Eva était de plus en plus belle ! Et elle semblait ne pas redouter cette étape, au contraire, elle s’épanouissait ! Elle avait même accepté l’idée d’inviter leurs meilleurs amis ce soir. Le tajine d’agneau était prêt dans la cuisine. Leur fille préparait le dessert et la table était déjà mise. Mais pourquoi Quentin avait-il programmé une répétition avec ses copains ce soir ? Ils sont terribles les adolescents. Ils ne voient jamais ce dont les parents ont besoin. Ils pensent à leur plaisir avant celui des autres. Non, il ne fallait pas qu’il encombre son esprit avec des récriminations contre ses enfants. Ce soir, c’était la fête d’Eva et il ferait tout pour qu’elle se sente sereine et aimée. C’est alors, il se rappela qu’il n’avait pas sorti le vin qui accompagnerait le dîner. Il se leva d’un bond et se dirigea vers la cave. Il savait exactement quel vin il allait choisir. La grand-mère d’Eva lui avait fait goûter un petit vin de pays qu’ils aimaient bien. Pour Eva, ce vin représentait l’amour de son Eglantine. Denis pensait que c’était une bonne femme, au sens littéral, un peu excentrique, certes, mais si gentille ! Et surtout, c’était un pilier fondateur pour Eva.

Il remonta deux bouteilles de brulhois, les ouvrit dans la cuisine et laissa la magie opérer. Il ne put résister à l’envie d’y goûter un peu. Dans le placard au-dessus du plan de travail, Denis prit un verre au hasard. Il tomba sur ce verre à pied qu’Eva aimait tant. Il n’avait l’air de rien ce petit verre, pourtant il était toujours l’objet de chamailleries dans le couple. Pas très haut, pas très profond, ni très évasé, c’était en somme un verre quelconque. Il avait des gravures en losanges sur plus de la moitié. Il avait un je-ne-sais-quoi qui faisait qu’Eva le choisissait très souvent, mais qui faisait que Denis ne l’aimait pas. Il ne pouvait pas argumenter son aversion envers ce verre, c’était sans raison valable. Il sourit, reposa le verre dans le placard puis en choisit un autre. Un qu’il aimait cette fois-ci. La vue du vin qui coulait dans le verre lui donna l’impression de posséder le saint Graal. Il prit le temps de regarder le vin en transparence devant la fenêtre de la cuisine. Le grenat de sa robe était sombre et profond. Denis but une gorgée. Le breuvage mit en éveil toutes ses papilles. Il ferma les yeux. Décidément, Eglantine avait eu raison de leur faire connaître ce petit vin qui mêlait intimement force et douceur. Emma regardait son père en souriant. Elle ne comprenait pas pourquoi les adultes prenaient du plaisir en goûtant le vin. « Ils parlent de goût de fruits rouges, pfff, ils feraient mieux de boire un bon jus de cerise ! » pensa-t-elle en haussant imperceptiblement les épaules. Peut-être, un jour, lorsqu’elle serait adulte, prendrait-elle également ce plaisir. Elle enfourna le gâteau dans le four et partit dans sa chambre finir d’emballer les bracelets de perles de rocailles qu’elle offrirait à sa mère le soir même.

Denis repassa dans le salon. Neil Young entamait « Old man ». Cette formidable chanson lui rappelait leurs vingt ans. Diable que cette époque lui semblait si proche parfois !

Le sentiment qu’il ressentait en ce moment précis était indéchiffrable. Tout était prêt, il n’avait rien à faire. Dans quelques instants, l’agitation régnerait dans le salon qui était, pour l'heure, calme et feutré. Il se dit qu’il était un peu comme dans une station balnéaire, la veille de l’arrivée des vacanciers. On a cette impression qu’il va se passer quelque chose. On ressent ce petit flux électrique dans l’échine, on capte une sensation d’excitation dans l’air, mais l’atmosphère est paisible, personne ne circule dans les rues. La plage est déserte, l’océan roule ses vagues uniquement pour le sable et les coquillages. Les minutes ressemblent à des heures et s’écoulent doucement. Tout à l’heure, ce sera l’effervescence.

Il chassa la langueur de son esprit. Il était dix-neuf heures trente. Eva allait bientôt revenir et leurs amis arriver. Denis alluma les bougies que sa femme avait disposées un peu partout dans la pièce. L’ambiance était chaleureuse. La soirée s’annonçait prometteuse. Il retourna à la cuisine afin de réchauffer le tajine d’agneau à feu doux. Il en profita pour se resservir un peu de vin. Tout était prêt. Il rejoignit son fauteuil. Neil Young chantait maintenant « The Needle and the Damage Done ».

La sonnerie de l’entrée résonna. Denis se leva, posa son verre sur la petite table où était dressé l’apéritif. Il ouvrit la porte et invita ses amis à entrer.

— Eva n’est pas encore là. Elle est partie accompagner Quentin à sa répét’. Elle ne devrait plus tarder !

Antoine et Monia s’installèrent dans le salon. Monia était la meilleure amie d’Eva. Elles s’étaient rencontrées sur les bancs de la fac, lors d’une manifestation contre un ministre quelconque de l’époque. Elles s’étaient cachées sous le même porche à l’arrivée des CRS. Dès lors, elles ne s’étaient plus quittées. Monia et Eva avaient partagé beaucoup de choses ensemble et se considéraient comme des sœurs. Des sœurs de cœurs aimaient-elles annoncer à la ronde !

Denis leur proposa un verre de vin. Au moment où il les servait, Eva fit son apparition sur le seuil de la porte.

— Bonjour à tous ! claironna-t-elle. — Excusez mon retard, c’est terrible, les adolescents sont intransigeants de nos jours !

Elle rangea sa veste et son sac à main dans le placard près de l’escalier. Elle était rayonnante dans sa robe turquoise. Elle essaya de discipliner un peu ses cheveux châtains ébouriffés. Le chignon qu’elle avait fait ce matin n’était plus qu’un lointain souvenir : des boucles s’en échappaient et faisaient une cascade de part et d’autre de son visage.

Eva salua ses amis et embrassa tendrement Denis. Ses lèvres avaient le goût du vin. Elle vit les violettes sur la table.

— Humm du brulhois ! Des violettes ! Et mes amis ! Serait-ce mon anniversaire ? Je veux bien un verre moi aussi !

Emma dévala l’escalier en criant « Mon gâteau !!! Il va cramer ! Vite, vite ! ». Elle s’engouffra dans la cuisine. « Ouf, à temps ! ». Elle se dirigea vers le salon et salua tout le monde. Elle embrassa Monia et Antoine et remonta aussitôt dans sa chambre.

Appréciant le calme revenu, Eva, Denis et leurs invités s’installèrent autour de la petite table. Ils levèrent leur verre pour honorer les quarante ans d’Eva. Monia était assez admirative du sang froid qu’Eva montrait. Elle le lui dit. Etait-elle si sereine ? Ou alors était-ce juste un masque ? Elle se souvenait que trois ans plus tôt, le passage des quarante ans avait été un ouragan en ce qui la concernait.

— Tu es fantastique, les années semblent à peine t’effleurer ! Donne-moi ton secret ! Insista Monia.

— Denis probablement ! surenchérit Antoine avant de déguster une poignée de cacahuètes.

— Ben voyons ! apprécia Eva.

— J’aimerais bien, toutefois je pense que sa force lui vient de l’intérieur. Et peut-être finalement un peu de sa glaise qu’elle modèle dès qu’elle le peut ! L’argile, c’est bon pour la peau, non ? s’amusa Denis.

— Tiens, au fait, tu en es où dans tes œuvres ? la questionna Monia. — Je peux voir ?

Eva l’invita à venir dans son atelier : « Suis-moi ! »

Denis et Antoine restèrent dans le salon. Denis remit en route le CD de Neil Young. Antoine le questionna sur son cabinet. Marchait-il comme Denis le souhaitait ? Les patients n’étaient-ils pas trop envahissants ? Denis lui parla de Madame Guilbert. Ils en rigolèrent tous les deux. Antoine lui demanda si cette dame n’était pas un peu amoureuse de lui pour venir si souvent le voir. Puis, ils échangèrent sur leurs lectures en cours comme ils aimaient le faire lorsqu’ils se voyaient. Ils avaient eux aussi instauré des petites habitudes, des petits rites bien à eux. Antoine parla du livre historique qu’il était en train de lire ou plutôt d’étudier. La civilisation aztèque le fascinait. Il faisait des recherches en parallèle afin de mieux comprendre les rouages de cette société. Denis, quant à lui, dut avouer qu’il ne trouvait pas le temps de lire de grandes choses, du moins, du point de vue littéraire. En ce moment, il se contentait de lire des magazines et de relire Exbrayat qu’il appréciait toujours autant.

Dès qu’elle entra dans l’atelier, Monia remarqua la petite sculpture sur le meuble sous la fenêtre du fond. Elle s’approcha. L’œuvre d’art représentait un homme debout. Il levait ses bras vers le haut. Il semblait interpeller le ciel et le monde. Le tout n’était pas très grand. Cependant, l’impression d’envolée était très réussie.

— Hum, pas mal du tout ! dit-elle en se dirigeant vers la table centrale. Elle souleva le linge humide qui recouvrait le travail en cours — Alors, qui es-tu, toi ?