Oser la rencontre - Isabelle Chazerans - E-Book

Oser la rencontre E-Book

Isabelle Chazerans

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Beschreibung

En 2014, Pierre et Isabelle Chazerans quittent leur maison d’Aix-en-Provence pour vivre en logement social dans une cité des Mureaux avec l’association Le Rocher. Ils répondent ainsi à un appel citoyen et spirituel à « aller aux périphéries » de notre monde. Dans ce récit haut en couleurs, Isabelle retrace cinq années de rencontres lumineuses, de joies et de larmes, d’activités multiples, de difficultés aussi... 

Coup de cœur, parfois coup de sang, leur témoignage passionné nous plonge dans la réalité des cités, sans fard ni concession. À travers le regard bienveillant de Pierre et Isabelle, nous apprenons à connaître et aimer les personnes qu’ils ont rencontrées et découvrons qu’avec un peu d’amour les miracles sont possibles. Un témoignage puissant et singulier, qui bouscule les idées reçues et nous invite à oser la rencontre.

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Seitenzahl: 335

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Isabelle Chazerans

Oser la rencontre

Récit de cinq années en cité

Conception couverture : © Christophe Roger

Photographie de couverture : © Louise Hazelart

Composition : Soft Office (38)

© Éditions Emmanuel, 2021

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

ISBN : 978-2-35389-881-7

Dépôt légal : 1er trimestre 2021

Préface

Au cours des trente-deux années de ma carrière préfectorale comme sous-préfet puis préfet, les quartiers populaires, qu’ils se situent à Saint-Dizier, à Fort-de-France, à Saint-Denis de La Réunion, à Limoges ou à Poitiers, m’ont beaucoup mobilisé. J’ai visité des immeubles, des écoles, des centres sociaux, participé à des réunions, réparti des crédits, mobilisé élus et services, rencontré des responsables associatifs. Beaucoup a été fait par l’État et les collectivités locales pour améliorer ces territoires. Et pourtant, tous ces crédits, toutes ces compétences, toutes ces bonnes volontés, tous ces engagements sincères n’ont pas permis de soustraire ces quartiers aux trafics, à la délinquance ou encore à la prégnance de l’islam radical.

L’association Le Rocher, que j’ai eu la chance de rencontrer à l’occasion de l’installation de l’antenne de Nîmes, m’a convaincu qu’une nouvelle approche était nécessaire.

Beaucoup d’acteurs impliqués et compétents œuvrent dans les quartiers : bénévoles et salariés d’associations, travailleurs sociaux, enseignants, policiers. Ils font un travail remarquable. Mais le soir et les fins de semaine, ils ne sont plus là, profitant d’un repos plus que mérité. Les responsables, salariés, volontaires et bénévoles du Rocher, eux, sont là, tout simplement parce qu’ils vivent dans les mêmes logements sociaux que les habitants, qu’ils fréquentent les mêmes commerces, que leurs enfants vont aux mêmes écoles. « Vivre avec » est la première règle d’action du Rocher, la deuxième étant « Oser la rencontre ». Cela change tout. Mieux connaître chacun, mieux comprendre chaque personne dans son histoire, sa culture, ses croyances grâce aux liens de voisinage et au partage permet ensuite de grandir et de bâtir ensemble. Le principe de laïcité, pilier de notre République, que Le Rocher, association catholique d’éducation populaire, respecte très scrupuleusement, a été conçu pour faire vivre ensemble des gens d’origines, de cultures et de croyances très diverses. Il doit aussi permettre d’aller à la rencontre de l’autre avec respect et bienveillance, pour construire une société plus juste, plus apaisée, plus tolérante. Isabelle et Pierre se sont engagés avec Le Rocher dans cette voie, qui n’a rien d’un long fleuve tranquille, au nom de leur amour pour leur pays et de leur foi. Je souhaite à beaucoup de mes ex-collègues de rencontrer d’autres Pierre et Isabelle pour les aider dans leur mission au service des quartiers populaires.

Yves DASSONVILLEPréfet de région honoraire

À Pierre,

Sans sa ténacité et sans l’énorme travail qu’il a fourni, ce témoignage n’aurait jamais vu le jour. Pour les commodités de l’écriture, il s’est effacé lors de l’ultime rédaction mais ceux qui l’ont déjà lu reconnaîtront souvent sa plume. Il aurait mérité bien plus que moi de signer cet ouvrage qui lui doit tant et auquel il tenait tellement. Qu’il soit ici amoureusement remercié de la part immense qu’il a prise à ce travail.

Saison 1

Mais quelle mouche les a donc piqués ?

Aix-en-Provence – Paray-le-Monial, 2003… 2014

[…] habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres, à me regarder comme leur frère universel. Non en parole mais en actes.

Charles de Foucauld

Mais quelle mouche les a donc piqués ? C’est la question que se sont sans doute posée nos amis aixois et nos proches quand nous leur avons annoncé, à la fin du printemps 2014, notre décision d’aller nous installer dans les quartiers difficiles.

Mais quelle mouche l’a donc piqué ? C’est la question que je me suis moi-même posée en 2003 quand Pierre, mon époux, m’a dit, plein d’enthousiasme après une rencontre qui l’avait marqué :

– Il faut aller vivre en cité !

Il rentrait d’une grande foire à la rencontre à Toulon où sa voisine de table lui avait raconté qu’elle vivait en cité. Armée de son seul sourire, elle disait avoir vu changer en quelques mois la physionomie de la cage d’escalier. Pour Pierre, cela avait été une illumination : c’est ça qu’il fallait faire, pour notre pays et parce que notre foi nous invite à ce genre de radicalité. En fait d’illumination, je l’ai pris pour un illuminé !

Cela tombait pour moi comme un cheveu sur la soupe : nous venions de finir de rembourser les emprunts de la maison, nos cinq aînés entamaient leur vie d’étudiants, Pierre poursuivait sa carrière de DRH dans une boîte où il était apprécié, je venais de réussir le Capes de lettres classiques et j’avais repris un plein-temps d’enseignement dans mon lycée, nous avions encore à la maison nos deux dernières. Bref, notre vie me paraissait bien remplie, j’aimais vivre à la campagne et le temps me semblait venu de profiter du charme de la vie en Provence et de souffler un peu !

Rien ne m’avait préparée à aller vivre en cité : j’avais passé mon enfance aux pieds de la tour Eiffel, dans l’un des plus beaux quartiers de Pariset mes vacances étaient partagées entre mes grands-parents paternels et maternels dans de vastes propriétés du sud de la France où nous menions entre cousins une vie qui n’avait pas tellement changé depuis la comtesse de Ségur.

Pour Pierre, c’était un peu différent : né en Tunisie dans une famille française qui s’y était installée avant même le protectorat, il y avait passé ses cinq premières années qui ont forgé en lui une appétence certaine pour le Maghreb. Par ailleurs, son père, officier, né à Souk-Ahras en Algérie, lisait, écrivait et parlait couramment l’arabe qu’il avait étudié dès le lycée. Muté à Constantine, son père a emmené sa famille en Algérie. De ses cinq années algériennes, Pierre parlait peu ; le retour en métropole avait été douloureux. Il gardait très peu de souvenirs : les larmes de son père, venu annoncer à sa maîtresse d’école leur départ imminent, le trajet vers l’aéroport, escorté par l’armée française, les sanglots des passagers de l’avion et surtout, à Marseille, l’accueil haineux de manifestants communistes fustigeant l’arrivée des « sales colonialistes ».

Nous sommes en 1962, il a dix ans et déjà, sans qu’il sache le formuler, le guette la nostalgie de cette terre lumineuse d’Afrique où sa famille laisse tant et tant de d’hommes et de femmes qu’elle avait appris à aimer en quatre générations nées là-bas.

Cet ancrage était pour Pierre tellement prégnant qu’il avait choisi de me faire découvrir la Tunisie pour notre voyage de noces en 1978. L’un de ses oncles avait mis à notre disposition sa belle maison d’Hammamet d’où nous avions rayonné à moto. Pour moi, qui n’avais jamais traversé la Méditerranée, le dépaysement était complet. Arrivés en plein ramadan par une chaleur écrasante, j’avais été impressionnée de découvrir un monde d’hommes dont beaucoup passaient la journée à dormir en plein air et j’avais trouvé désagréables les regards appuyés qu’ils jetaient à la jeune Occidentale que j’étais. Bref, malgré le parfum entêtant du jasmin qui me grisait, je ne m’étais pas sentie tout à fait à mon aise dans ce pays, ce qui avait d’ailleurs peu d’importance, tout occupés que nous étions l’un de l’autre !

Vingt-cinq ans plus tard, travaillé par le désir de retrouver ses racines, Pierre négocie un contrat à Tunis. Par chance, j’obtiens un congé sabbatique pour préparer par correspondance mon agrégation de lettres classiques et je le rejoins avec notre dernière fille, l’avant-dernière ayant été confiée à des cousins.

Nous passons une année de rêve dans notre maison de Sidi Bou Saïd. Je découvre le pays de l’intérieur. Nous vivons avec les habitants et les contacts sont faciles. Dire bonjour dans la rue à l’inconnu est ici naturel et surprend agréablement les Occidentaux que nous sommes. L’accueil est chaleureux. Moi qui n’ai pas grande expérience du monde maghrébin, je suis vraiment séduite et touchée par certaines attentions délicates, comme celle de cet inconnu qui, la veille de Noël, frappe à la porte pour m’apporter une grosse branche de pin :

– Je sais que c’est une grande fête pour vous aujourd’hui. Aïd mabrouk – bonne fête, j’apporte le sapin.

Ou par celle du commerçant devant chez qui j’avais laissé pendant trois jours notre voiture, vitres ouvertes et sac à main bien en vue :

– Tu sais, je surveille ta voiture, ça risque pas pour ton sac.

Et puis nous découvrons le fait d’être en « minorité religieuse ». Quelques chrétiens au milieu de musulmans et une belle facilité à nouer le contact, à dialoguer. Dans l’ancienne cathédrale Saint-Louis de Carthage, une exposition sur saint Augustin organisée par le ministère de la Culture tunisien nous surprend. Pour les musulmans, avant d’être un saint, c’est un Berbère. Le ministre, avec qui nous parlons, nous explique qu’il appartient à l’histoire du pays et que l’État s’enorgueillit de le compter dans son patrimoine. Un ami algérien nous apprendra plus tard qu’il en est de même dans son pays : « Augustin est d’abord algérien. » Les deux nous disent l’importance de l’apport des religions à la construction de l’humanité. Ces petites expériences de dialogue interreligieux nous laissent entrevoir le champ immense et potentiel de la fraternité qui pourrait exister en France si on le développait.

Quelques mois avant notre départ en Tunisie, nous avions créé un groupe d’étude de l’islam et, avec des amis, nous nous réunissions une fois par mois à Aix-en-Provence pour en développer tel ou tel aspect. Un soir, nous faisons connaissance d’une petite religieuse algérienne qui a tout quitté, famille, amis, pays, pour entrer chez les Petites Sœurs de Charles de Foucauld. Elle a dans les yeux l’image de son père musulman, contemplant la nuit, méditant et priant aux portes du désert. « C’est par lui, nous dit-elle, que j’ai pris conscience de la transcendance de Dieu. » Elle nous fait découvrir Charles de Foucauld dont la conversion radicale est née du contact avec « ces croyants qui, vivant dans la continuelle présence de Dieu, font entrevoir quelque chose de plus grand et de plus vrai que les occupations mondaines ». Pierre est fasciné par son désir d’imiter la vie cachée de Jésus, l’humble et pauvre ouvrier de Nazareth. Fasciné par sa volonté d’« habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres, à [le] regarder comme leur frère universel. Non en parole mais en actes ». Fasciné par sa mort, assassiné au fond du Sahara si près de ses frères touaregs et si seul, lui qui voulait créer une congrégation. Après sa mort, tout a fleuri ! Ils sont des milliers de religieux et de religieuses à l’avoir rejoint dans le don de leur vie à son idéal de fraternité.

C’est ainsi que peu à peu, à mon insu, j’apprends à me familiariser avec le monde musulman et à faire tomber mes peurs. Mais je suis encore loin de me douter de la tournure nouvelle que va prendre notre vie !

Longtemps après notre retour de Tunisie, je découvre, au hasard de la lecture d’un article dans la presse hebdomadaire, l’existence du Rocher, une association qui propose à de jeunes volontaires d’habiter au cœur des cités et des quartiers populaires français pour accompagner les jeunes et leurs familles. L’évidence me frappe : rejoindre une association catholique d’éducation populaire qui existe depuis plus de quatorze ans un peu partout dans l’Hexagone et « oser la rencontre, choisir l’espérance » au sein d’une équipe, c’est autre chose que de partir tout seuls en cité ! Je glisse l’article à Pierre :

– Ça devrait t’intéresser. Ton idée d’aller vivre en cité, d’autres le font déjà.

En août 2011, nous assistons à l’envoi en mission de notre fille Pascaline. Du haut de son mètre cinquante-cinq, à la fin de ses études de sage-femme, elle décide de donner deux ans de sa vie, au fin fond de la République démocratique du Congo, dans le cadre d’une association qui s’appelle Fidesco. Et nous contemplons, médusés, émus, soixante jeunes hommes et jeunes filles de 20 à 25 ans qui, dans la lumière de leur belle jeunesse, annoncent l’un après l’autre le pays dans lequel ils sont envoyés et la mission spécifique qu’ils vont y réaliser. Il y a même dans leur promotion des familles avec leurs enfants et deux couples de retraités qui s’engagent pour deux ans à tout quitter pour servir dans une destination lointaine. Ceux-là, quelle mouche les a piqués ? Je suis marquée par le choix de notre fille, et s’insinue alors en moi une vague idée d’engagement dans une mission un peu radicale…

Au mois de juillet 2013, à Paray-le-Monial, en Bourgogne, me revient avec force ce désir de Pierre de vivre en cité. En moi j’ai comme un remords de l’avoir mis sous cloche. Peut-être ai-je été trop souvent une empêcheuse de rêver en grand, moi qui, plus d’une fois, ai éteint ses enthousiasmes pour le ramener à la réalité du quotidien ? Il s’est beaucoup investi pour me donner, et donner à ses enfants une existence confortable mais je sens qu’il a besoin d’autre chose, de voir plus haut et plus large. Et puis, me revient aussi, et en boucle, la demande pressante du pape : « L’Église est appelée à sortir d’elle-même et à aller vers les périphéries, pas seulement géographiques, mais également celles de l’existence. »

Juste avant Noël 2013, je ne m’attendais pas à ce que Pierre me dise un soir d’épuisement professionnel :

– J’ai décidé de démissionner !

Je suis catastrophée ; j’ai pris ma retraite – qui ne pèse pas bien lourd après une carrière en pointillé – et notre dernière est encore lycéenne ; à 61 ans, il est peu probable que Pierre retrouve du travail. Je lui fais part de mes inquiétudes et lui demande comment il voit l’avenir immédiat. Visiblement, il n’a pas réfléchi à la question. Après un moment d’arrêt sur image, il bredouille en reculant d’un pas :

– Eh bien, on n’a qu’à partir au Rocher.

Le coup de kalachnikov qu’il attendait de ma part ne vient pas. Je réfléchis un instant mais au fond de moi, je sais que je suis prête et, dans un grand sourire qui le stupéfie, j’ose :

– Oui, c’est le moment de partir en cité.

J’aurai mis plus de dix ans à essayer de faire taire la petite voix tout au fond de moi qui m’avait bousculée plus que je ne le pensais et me poussait à sortir de mon confort, avant de déclarer forfait ! Pierre me regarde, incrédule, la bouche ouverte. Son air interloqué semble dire : « Décidément, je ne comprendrai jamais rien à ma femme ! »

Si, pour moi, le choix du Rocher était clair, Pierre, curieusement, s’est alors mis à rétropédaler !

– Et si l’on partait plutôt à l’étranger ?…

Trois pas en avant, trois pas en arrière ! Il lui faudra un peu de temps pour accepter que son désir profond devienne réalité !

Mais une fois la décision prise à deux, tout s’enchaîne très vite : son PDG accepte son départ à condition qu’il lui laisse le temps de lui trouver un remplaçant. Et le directeur du Rocher nous confie, amusé, que cela fait plusieurs mois qu’il espère qu’un couple de seniors vienne expérimenter en cité la présence de « cheveux blancs » dans une équipe.

En avril 2014, il nous confirme son accord pour salarier Pierre au Smic comme adjoint d’un responsable d’antenne, le temps qu’arrive l’âge de son départ à la retraite. Va pour le Smic, même si c’est un peu dur à avaler ! Sur son conseil, nous visitons l’antenne du Rocher de Marseille pour essayer de découvrir ce qu’est cet organisme et ce qu’il fait en cité. Nous grimpons les étages et sommes accueillis par « ceux du 11e étage », Amaury et son épouse Marie-Alix. Ces parents de quatre très jeunes enfants sont responsables de l’antenne marseillaise. Amaury a écrit un livre qui retrace leur expérience de responsables d’antenne en cité 1.

Nous y rencontrons Claire, une sœur consacrée lumineuse qui, la première, est partie en cité à la fin de l’année 1999 pour y vivre les prémices du Rocher. Nous sommes émerveillés et confortés dans notre choix. À cette époque, l’association compte sept antennes. Du coup, je réfléchis au lieu où j’aimerais être envoyée en mission. N’importe où, mais surtout pas aux Mureaux, cité pour moi lugubre d’où sont parties il n’y a pas si longtemps des émeutes qui ont fait trembler la France !

En août 2014, nous rejoignons à Paray-le-Monial l’équipe du Rocher pour une semaine de formation à la fin de laquelle chacun reçoit son affectation. Le couperet tombe : ce sera pour nous… Les Mureaux !

Avec les autres volontaires, chacun à tour de rôle, nous indiquons à une assemblée nombreuse réunie sous une immense tente blanche nos prénoms et le lieu où nous partons. Quand c’est le tour de Pierre, il dit :

– Pierre et Isabelle. Avec l’accord de nos sept enfants, nous partons pour servir aux Mureaux et apprendre à aimer.

Il se tourne alors vers moi :

– Apprendre à aimer ? Pourquoi ai-je dit cela ?

À ce moment-là, je sais que notre destination importe peu et que l’incroyable se réalise : en septembre 2014, nous allons partir en cité. Et partir ensemble ! C’est cela, l’essentiel !

1. Amaury Guillem, Ceux du 11e, Paris, Éd. du Cerf, 2014.

Saison 2

On découvre !

Les Mureaux, septembre 2014 – août 2015

Nous devons renoncer délibérément à tout désir de contempler le fruit de notre labeur, accomplir seulement ce que nous pouvons, du mieux que nous le pouvons.

Mère Teresa

Cité, nous voilà !

L’été 2014 a été chargé et compliqué. Nous fermons notre maison d’Aix. Entre les opérations de clôture de notre vie aixoise, le tri des affaires à emporter ou à laisser et, source d’engueulades conjugales, celui des papiers et des dossiers (en trente-six ans de mariage, on accumule !), l’ambiance est parfois tendue. Enfin, après avoir bourré « ras-la-gueule » deux voitures, nous partons.

Ce 4 septembre 2014, j’ai l’estomac noué. La réalité me frappe en arrivant, une fois passé le hall d’entrée. Il traîne dans la cage des relents de cuisine exotique qui ne me sont pas familiers, agrémentés d’odeurs d’évacuations et de poubelles. Dans l’escalier en colimaçon, j’éclate en sanglots :

– Pierre, mais qu’est-ce qu’on fout là ?

Tout est allé trop vite et je suis épuisée. Pierre tente maladroitement de me consoler :

– T’en fais pas, tu verras, ça sera bien.

Mais le cœur n’y est pas vraiment.

Dans un silence ponctué de mes reniflements, nous continuons notre ascension, quand surgit d’un palier un adorable petit lutin noir de 6 ans qui s’écrie, tout joyeux, en pointant son doigt vers nous :

– Le Rocher !

– Oui, répondons-nous en chœur.

– Alors on va jouer !

Le moral remonte. Il faut savoir que l’animation de rue est l’activité historique du Rocher : jouer avec les enfants dans la rue, donner des règles, exprimer la joie, connaître les familles par les enfants, créer du lien. Et puis deux Blancs dans l’escalier, ça ne peut être que Le Rocher !

Reste à découvrir l’appartement ! Bras dessus, bras dessous, tels de jeunes mariés, nous y entrons. Tour de piste de la nouvelle maîtresse de maison. Un reste de sanglot, un regard circonspect sur le mobilier démodé, les housses de clic-clac redoutables et je commence la liste de ce dont je souhaite me débarrasser et des travaux de rafraîchissement qu’il va falloir entreprendre pour relooker l’appartement. Ouf, ça va mieux ! Et puis l’aide d’Hervé, un voisin, pour finir de monter les derniers cartons, la pizza hallal avalée au restaurant Crousty Time – « Ouala, c’est mieux en anglais », nous dit le patron –, la gentillesse des gens du quartier et un soleil presque aixois dissipent tout.

L’orage est passé, la vie est belle… et bien dépaysante : pourquoi aller à l’étranger ? On a le monde entier dans la cité. Pourquoi partir dans des pays éloignés pour découvrir l’islam ? On est en terre d’islam.

Savoir rester discrets…

Le lendemain, en rentrant de mes premières courses alimentaires à la supérette toute proche, je vois Pierre engager la conversation avec plusieurs enfants :

– Et toi, tu t’appelles comment ?

– Zakarias, m’sieur !

– Et tu es en quelle classe ?

– En CE1, m’sieur !

– Alors, tu sais lire ?

– Oh oui, m’sieur !

Un grand éclat de rire interrompt l’échange. C’est Ali, 5 ans, le petit frère :

– M’sieur, l’écoute pas, il sait pas lire !

C’est ainsi que nous faisons la connaissance d’une petite bande de « pieds nickelés » juste en bas de chez nous. Ils sont adorables, veulent nous aider à monter nos courses, savoir si nous sommes riches ou pauvres, pourquoi nous venons nous installer ici et, l’enfance reprenant le dessus, si nous n’aurions pas quelques bonbons à leur donner.

C’est la même petite bande, grossie d’une trentaine de frimousses du voisinage, que nous retrouvons peu après autour des volontaires du Rocher venus nous initier à l’« animation de rue », en étant pour eux des « adultes-repères », comme disent les spécialistes. Nous voici donc devenus éducateurs de rue et nous craquons pour ces gamins tour à tour turbulents, attentifs, impertinents, charmeurs ou boudeurs. Je vois Pierre jouer à la balle aux prisonniers et courir en tenant un enfant par la main. Comme je déteste courir et que les plus petits ne suivent pas le rythme, je les prends avec moi et leur propose des coloriages. Instant magique où ils sont tout à leur activité et s’appliquent à colorier le dessin qu’ils ont choisi. Plutôt des Spiderman ou des chevaliers pour les garçons et des princesses pour les filles. La Reine des neiges remporte tous les suffrages !

Charmée par ce premier après-midi au milieu des enfants, je sors mon appareil photo quand Montand 2, notre responsable d’antenne, fonce sur moi :

– Planque ça, m’intime-t-il.

Devant mon air interloqué, il m’explique :

– Tu avais dans le viseur l’entrée de l’immeuble où se passe le trafic. Si l’un des dealers te voit en train de le prendre en photo, ça peut très mal tourner et tu ne reverras plus ton appareil !

Je remballe mon appareil, sidérée du contraste entre cette pelouse où des enfants jouent à des jeux innocents et la proximité du point de deal, en bas d’un immeuble semblable au nôtre. Je perçois confusément que la frontière entre ces deux mondes ne doit pas être bien étanche et que les dealers de demain sont peut-être ces enfants que nous faisons jouer aujourd’hui.

Quelques jours après, l’une des volontaires en service civique 3 de l’association, accompagnée de notre stagiaire élève de l’École polytechnique, décide d’aller rendre visite à une famille signalée par l’ancienne équipe. Leurs pas les mènent précisément devant la cage d’escalier qu’il ne fallait surtout pas prendre en photo. Surprise : la porte d’entrée est cadenassée et les vitres sont masquées par des cartons. Ils frappent quand même. Une voix peu amène aboie :

– Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous voulez ?

Au mot « Rocher », la porte s’entrouvre sur un jeune cagoulé :

– C’est bon. Allez-y. Vous pouvez monter !

Nos deux jeunes n’en mènent pas large mais cette mésaventure illustre parfaitement la place du Rocher pour les habitants du quartier, y compris pour les dealers qui savent que nous ne sommes pas des délateurs et apprécient de voir que nous prenons soin de leurs petits frères et sœurs.

Ces premiers contacts avec le trafic seront suivis de beaucoup d’autres. Quelques jours après notre première animation de rue, je suis invitée à participer à mon premier « café des femmes » où se mélangent femmes de la cité de toutes origines ethniques et religieuses, jeunes volontaires de l’association en service civique et bénévoles venues de villes voisines comme Poissy ou Saint-Germain-en-Laye, voire Versailles. La conversation tourne ce jour-là autour de l’importance des marques dans les tenues vestimentaires. Fatiha est stagiaire au Rocher, elle a 20 ans :

– Et toi, Fatiha, qu’est-ce que tu en penses ?

Elle nous répond alors qu’il est impensable de sortir à Paris sans se mettre sur son trente-et-un et être chaussée de chaussures à… 700 euros ! Les Versaillaises et moi-même crions ensemble :

– Des chaussures à ce prix-là ?

J’apprends par la suite que ses frères aînés sont dans le trafic de drogue et la gâtent outrageusement ! Quant aux parents, eux aussi bénéficient de l’argent du trafic. Madame, dont je ferai bientôt la connaissance, a manifestement eu recours plusieurs fois à la chirurgie esthétique, et monsieur est très fier du « château » qu’il est en train de se faire construire au bled.

Combien de familles bénéficient de l’argent du trafic ? Même après cinq ans passés dans trois cités difficiles de trois villes différentes, nous sommes incapables de le savoir, conscients que nous n’avons vu que la partie émergée de l’iceberg, la partie immergée, la plus importante, étant restée opaque à nos yeux. Si les locataires des immeubles où se passe le trafic ne disent rien, c’est tout simplement parce que les dealers les tiennent par la menace ou en payant en partie loyers ou dettes… Et si la police débarque, ceux-ci savent pouvoir se réfugier dans n’importe quel appartement.

La police intervient d’ailleurs assez peu. Comme je m’en étonne auprès d’un commerçant, celui-ci me dit :

– Comme vous, j’avais remarqué des choses bizarres, des voitures de luxe en bas de mon immeuble et comme vous, je me suis aperçu que tout le monde était au courant. Un jour j’ai interpellé un policier de ma connaissance : « Qu’est-ce que vous attendez pour intervenir ? » et celui-ci m’a répondu : « Tu te sens en danger ? – Non. – Tes enfants peuvent-ils circuler librement ? – Oui. – Tu as déjà assisté à des bagarres ? – Non. – Eh bien, tu vois : ils font la police dans le quartier, et nous on n’a pas les moyens de faire aussi bien. »

Alors on laisse beaucoup de jeunes se perdre. Hamza a quitté l’école à 12 ans et s’est fait harponner par de plus âgés : « Si tu guettes tu gagneras du flouze. » D’une canette de jus, on passe à une paire de Nike ou à un petit billet pour rapporter de la viande à la maison. La maman laisse faire au début. Comme elle a fichu à la porte son mari alcoolique, elle a du mal à faire vivre sa famille et à tout gérer seule. Un beau jour, on propose à son fils un premier joint puis on le tient par là. Il guette, il s’abrutit de shit et les années passent. Il alerte la bande si la police se pointe. Un jour guetteur, un jour avec la sacoche qui sert à gérer le stock de doses et la monnaie. Aujourd’hui il a 17 ans, est passé à la cocaïne, traîne jusqu’à 2 ou 3 heures du matin, ne se lève jamais avant midi, s’engueule avec ses sœurs qu’il traite de « putes » parce qu’elles ne portent pas le voile alors qu’elles suivent, elles, une scolarité normale et ont une vie réglée, commet de petits larcins, des vols, des cambriolages… Il fait le désespoir de sa mère qui remue en vain ciel et terre pour le sortir de là. Quand elle demande au juge de le sortir de la cité, on lui répond qu’on ne peut faire de placement sans l’accord du jeune et qu’il n’est pas encore assez délinquant pour qu’on puisse l’obliger à quoi que ce soit !

Au risque de paraître pessimiste, nous craignons que la plupart des jeunes du trafic n’aient du mal à en sortir ; d’une part parce que la drogue semble détruire les « neurones de la volonté » : beaucoup sont des velléitaires qui disent parfois désirer quitter le réseau mais ne prennent pas les moyens de le faire (peut-être et même sans doute se sentiraient-ils alors menacés) ; d’autre part parce que, lorsqu’on a goûté à l’argent facile, il est compliqué de se mettre au travail pour gagner beaucoup moins. Souleiman, 28 ans, avait envie d’une vie normale. Quand il a su que la formation que Pierre lui avait trouvée était rémunérée 800 euros par mois, il a éclaté de rire :

– Mais moi, frère, avec le trafic, je gagne plus en une journée !

Que lui répondre qui tienne la route ?

Il court, il court, le cafard…

Au moment de notre installation aux Mureaux, nous sommes huit membres de l’association à vivre dans quatre appartements, le nôtre, celui du responsable d’antenne et de sa famille, celui des volontaires filles à deux pas de chez nous et celui des garçons un peu plus loin. Ils ont tous un point commun : les cafards ! Et la nuit, ça gambade allègrement. Si je me lève pour boire un verre d’eau et que j’allume la lumière, ça grouille et le branle-bas est amusant à voir. Je n’avais jamais vu de cafard et j’imaginais un insecte beaucoup plus grand et plus menaçant. Les nôtres sont à peine plus gros que des fourmis et se baladent le long de l’évier sans jamais s’attaquer aux provisions. Bref, je m’en accommode assez bien et pour un peu, je les trouverais sympathiques ! Ce qui n’est pas l’avis de tout le monde.

Pierre me raconte sa première réunion de quartier. Elle se passe au centre social. À l’ordre du jour : l’élaboration du projet social 2015-2019 de la cité. Ces projets sociaux déterminent les actions et investissements à réaliser pour et dans le quartier. Les habitants nous ont dit que le précédent projet (2011-2014) avait été mené sans concertation et que cela avait créé de l’exaspération : beaucoup n’ont pas compris l’utilité d’un pôle social à 17,5 millions d’euros alors que 35 % de la population est au chômage.

Dans la salle se retrouvent des représentants de toutes les institutions et associations locales, et beaucoup d’habitants du quartier, des femmes pour l’immense majorité, magnifiques dans leur plus beau boubou. Discours des élus, slides, exposés techniques, considérations sociologiques, budgets, perspectives se succèdent… Les femmes africaines ne bronchent pas.

– Et maintenant, Mesdames et Messieurs, si vous voulez bien poser vos questions.

L’une d’elles se lance :

– Je suis d’accord avec le projet mais le problème, c’est qu’il y a toujours les cafards dans la maison.

La réunion s’anime. Les femmes accusent, les représentants des organismes d’HLM (les « bailleurs ») répondent pied à pied, les élus se font tout petits, le directeur technique essaie de rehausser le débat… C’est Pagnol en Afrique. Apothéose au moment où la discussion s’essouffle : une maman se lève. Silence, c’est la présidente du comité de quartier. Elle lève son index pour souligner son propos :

– Les cafards, c’est rien. Le problème, c’est les chats qui se reproduisent dans les garages souterrains qui sont murés. Quand les femelles sont en chaleur, c’est invivable.

Applaudissements nourris des autres femmes. Elle se rassied. Alors se lève le représentant d’un bailleur :

– Au risque de mettre le feu, je me dois de vous dire que lors de ma dernière inspection des garages, je n’ai vu aucun chat.

La salle s’enflamme dans un délire de rires, d’invectives aimables et de mimiques estomaquées. In fine, couvrant les voix, l’intervenante conclut :

– Dommage que les chats ne mangent pas les cafards !

Et l’on passe au partage du verre de l’amitié. Dans un coin de la salle, le directeur technique, abasourdi, réfléchit intensément au temps qu’il a passé à préparer son brillant exposé…

Si facilement accueillis…

Après l’animation de rue et le café des femmes, nous voilà partis pour une matinée de porte-à-porte. Pierre, qui aime le contact, n’y voit pas d’obstacle. Pour moi, c’est beaucoup plus difficile : je suis nouée d’angoisse mais grande est ma surprise de constater que les portes s’ouvrent facilement, que des habitants prennent souvent le temps d’une conversation plus ou moins prolongée sur le seuil et qu’on nous fait même parfois entrer pour partager une collation. Cela me semble incroyable et m’interroge : moi-même, dans mon quartier, si un inconnu sonnait à ma porte, l’idée de l’inviter à prendre un café ne m’aurait jamais effleurée !

Cécile, une femme d’une quarantaine d’années, d’origine africaine, nous ouvre son appartement et, ex abrupto, nous raconte sa vie de femme battue pendant de nombreuses années :

– Tous les soirs je me blottissais au fond de mon lit, attendant, apeurée, que mon mari qui rentrait saoul me tabasse.

Un soir, pour lui échapper, elle se défenestre. À l’hôpital où elle se remet lentement des blessures occasionnées par sa chute, les services sociaux l’accompagnent pour la protéger vers une séparation de fait et lui trouvent un appartement indépendant. Mais quelques mois plus tard, la tristesse de ses enfants de ne plus revoir leur père la conduit à reprendre la vie conjugale jusqu’au jour où elle se rend compte qu’il frappe ses propres enfants. Elle décide alors d’une séparation définitive et désormais se démène seule pour eux, tout en s’occupant en même temps de ses parents malades. Elle travaille dans le paramédical, souvent de nuit, et déploie une énergie pour s’en sortir qui force l’admiration. À terme, son rêve serait de quitter la cité pour offrir à ses enfants l’accès à un enseignement de meilleur niveau et un environnement moins toxique. Elle est une amie très chère et je m’étonne encore de la confiance immédiate qu’elle m’a accordée : en la connaissant mieux, j’ai découvert une femme plutôt solitaire, en tout cas très indépendante et qui ne donne pas facilement son amitié. Celle-ci m’est d’autant plus précieuse ! En la quittant le jour de notre première rencontre, je m’effondre en larmes dans les bras de Pierre. Ce qu’elle nous a raconté nous a bouleversés et confirme ce qui nous avait été dit : ces trois dernières années, trois femmes se sont défenestrées aux Mureaux pour échapper aux coups. Une par an… Il se trouve que nous avons rencontré Cécile le jour de la Journée de la femme. Ce qu’elle a vécu me paraît si insupportable que, moi qui me méfie du militantisme récupéré à des fins idéologiques, j’arbore aussitôt un ruban blanc et pars rejoindre le défilé qui dénonce les violences faites aux femmes !

Quelques mois plus tard, nous faisons la connaissance d’une femme qui, elle aussi, nous ouvre sa porte et son cœur. Elle est normande de Normandie, voilée, a épousé un Kabyle et s’est convertie à l’islam. Nous la reverrons souvent. Elle nous apprendra qu’elle vient d’une famille athée et qu’elle a découvert Dieu en fréquentant son futur mari. Sous des dehors faussement enjoués, je perçois qu’elle est souvent triste. Nous découvrirons peu à peu ses difficultés conjugales et familiales, ses démêlés avec son mari, son désarroi devant certains de ses enfants, aussi difficiles et imprévisibles qu’attachants, et elle aussi deviendra une amie très fidèle.

Une autre fois, nous sonnons à une porte d’un immeuble voisin en fin de journée. Un homme de couleur nous ouvre. Il parle à peine notre langue mais avec un grand sourire, il nous fait signe d’entrer et de le suivre dans le séjour où il s’assied à même le sol, devant un énorme plat fumant. Toujours par gestes, il nous invite à nous asseoir et à partager son repas. Il nous tend deux grandes cuillers mais lui-même piochera dans le plat à pleines mains. Je me sens complètement dépaysée et souris intérieurement en pensant à mes parents issus d’un milieu où l’on se changeait avant le dîner et où l’on ne se servait pas des mêmes couverts pour des plats différents ! Mais qu’à cela ne tienne, nous mangeons de bon appétit le délicieux « poulet yassa » accompagné de riz et de sa savoureuse sauce aux oignons, touchés par l’accueil tout simple qui nous est fait et par le sens du partage qu’il révèle.

Nos porte-à-porte nous permettent de nous familiariser avec les habitants de notre quartier, originaires très majoritairement d’Afrique noire, ce qui m’enchante car j’ai toujours ressenti une attirance pour les Africains… à la grande inquiétude de mes parents, terrifiés à l’idée que je m’amourache de l’un d’eux mais qui ouvraient pourtant leur porte à ceux, croisés à la fac ou dans le métro, que je leur amenais souvent à l’improviste !

Le Maghreb est représenté par une forte communauté de Berbères marocains et il y a bien sûr beaucoup d’autres nationalités disséminées un peu partout. Sur notre palier par exemple se trouve une famille turco-afghane et, bien qu’ils partagent avec la majorité de leurs voisins la même religion, nous les sentons très isolés et quelque peu marginalisés. La maman nous offrira souvent des crêpes ou un gâteau mais nous ne ferons qu’entr’apercevoir leur appartement, où ils élèvent cinq enfants dans un dénuement apparent qui serre le cœur.

Par le porte-à-porte, nous découvrons des appartements très inégalement tenus : certains habitants sont confortablement installés, d’autres manquent de tout, laissent pendre des lambeaux de papier peint déchiré et, lorsque le chauffage n’est pas collectif, ne se chauffent pas ou très peu pour ne pas augmenter les charges. Mais il y a dans chaque logement au moins un grand écran de télévision, allumé en permanence, où se succèdent séries américaines, françaises, indiennes ou plus souvent arabes et aussi, dans les familles pieuses, la noria des pèlerins autour de la Kaaba sur fond de psalmodies du Coran. Car nous sommes dans un monde essentiellement musulman.

Bien sûr, il y a aussi dans la cité des familles chrétiennes, originaires des dom-tom ou d’Afrique noire pour la plupart, mais elles sont très minoritaires. Néanmoins ce sont elles qui font de la communauté chrétienne qui se réunit le dimanche dans l’église du quartier une communauté vivante, chantante, dansante… et bigarrée ! Car les « vieux Gaulois », comme nous les appelons, sont devenus très rares dans le quartier : venus s’installer quand les bâtiments étaient encore neufs ou presque, la plupart ont quitté le quartier et ceux qui restent font souvent peine : des problèmes de santé, notamment psychique, de surendettement, d’addictions, d’éclatement familial les ont fragilisés et les ont empêchés de partir.

Nous sommes aussi étonnés du nombre de personnes obèses ou diabétiques. Cela s’explique en grande partie par la consommation très importante de boissons gazeuses et de sodas très sucrés, de pâtisseries, de goûters tout faits pour les enfants et par de mauvaises habitudes culinaires et alimentaires. Combien de fois, au café de rue, il sera mis deux, trois, voire quatre sucres dans la petite tasse de café ou de thé que l’on propose ! Beaucoup de familles vivent de la reconnaissance d’un handicap lié au diabète de la mère ou du père, donnant droit à une allocation pour adulte handicapé. Et puis, conséquence ou circonstance, la surconsommation médicale nous paraît étonnante.

Investir aux Mureaux !

Nos premiers pas hors de chez nous, pour aller faire nos courses, pour nous présenter au voisinage ou pour rejoindre le local de l’association dans le quartier de la Vigne-Blanche qui jouxte celui des Musiciens, nous permettent aussi de nous familiariser avec notre nouvel environnement. Les cités ont des noms sympathiques : les Musiciens, la Vigne-Blanche, les Bougimonts, Bécheville. Dans la moyenne surface toute proche, le rayon hallal est particulièrement développé même s’il côtoie d’assez près le rayon charcuterie de porc ; ce porc est, en revanche, totalement absent du marché hebdomadaire, pourtant important. Sur le plan vestimentaire, on n’y trouve que des robes longues et des foulards en tout genre pour cacher les cheveux. Quant aux commerces regroupés au cœur des différentes cités qui se succèdent à partir de la nôtre sur environ deux kilomètres, ils ressemblent plus à des souks qu’aux commerces traditionnels de nos bourgs français.

Le dépaysement est donc complet : nous avons vraiment l’impression d’être partis à l’étranger. Non sans humour, une association locale avec laquelle nous sympathiserons projette d’ailleurs de faire des Mureaux une destination touristique avec pour accroche : « Pourquoi partir au bout du monde quand l’Afrique est à vos portes ? »

Par ailleurs, dès nos premiers déplacements, nous avons été frappés par le nombre d’appartements dont la plupart des fenêtres ont été murées par des parpaings pour empêcher les squats. Quand tous les habitants d’une tour ou d’une barre auront été relogés, l’immeuble sera détruit. C’est ainsi que nous assistons, très vite après notre arrivée, au « grignotage » par une grue monumentale d’une barre proche du local du Rocher. C’est impressionnant : en quelques semaines, l’énorme mâchoire de l’engin avale le béton avec une efficacité incroyable ; les déchets sont évacués et bientôt le terrain est labouré et la place, laissée libre pour l’aménagement d’une future « coulée verte ». Car les fonds débloqués notamment par la loi Borloo, au titre de la politique de la ville, pour la rénovation urbaine permettent de changer le quartier à une vitesse incroyable ! Après quelques mois passés aux Mureaux, émerveillés par toutes les améliorations apportées au cadre de vie des habitants, il nous est arrivé de dire à nos enfants :

– Si vous voulez investir en région parisienne avec un petit budget, investissez aux Mureaux !