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C’est par la pratique de la méditation zen rinzaï, assidue depuis plus de 40 ans, que l’auteur s’est enraciné dans la Tradition chrétienne. Il a travaillé les koans rinzaï sous la direction de Maître Bunryo Yamada Rôshi, puis de Maître Eizan Rôshi, père-abbé du monastère Ryutakuji à Mishima. Par la suite, dès les années 2000, ce dernier lui a proposé de constituer une sorte d’équivalence des koans zen bouddhiques, mais inspirés de la Bible.
Aujourd’hui, c’est ce travail qui fait l’objet de ce livre: une trentaine de « Paroles d’Éveil », considérée comme une voie pratique équivalente, pour la Tradition chrétienne, à celle proposée par les koans dans le bouddhisme zen rinzaï.
Cette voie s’adresse donc à toute personne qui souhaite s’engager avec détermination vers sa réalisation spirituelle, en s’engageant fermement dans une pratique de méditation rigoureuse, ou qui fait une place essentielle au silence.
Elle sera alors engagée dans une lecture de la Bible qui se distingue nettement de théologies classiques et d’exégèses trop rationnelles. Pour initier le lecteur d’emblée à sa méthode, l’auteur explique sa démarche dans un chapitre intitulé « Petite théologie de l’humain ».
À PROPOS DE L'AUTEUR
André Scheibler est né en Suisse en 1947. Mathématicien, enseignant et formateur d’enseignants, marié, père de deux enfants, il s’engage dès les années 1980 dans la pratique du zen rinzaï, dans laquelle il est initié au travail des koans. Encouragé par son maître, il travaille depuis plus de 20 ans à l’élaboration de koans bibliques.
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Seitenzahl: 177
Veröffentlichungsjahr: 2024
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André Scheibler
Paroles d’éveil
Chemin de kōans bibliques
Exergue
Iéshoua vient du côté de Césarée de Philippe.
Il questionne ses adeptes et dit :
« Les hommes, que disent-ils qu’il est le fils de l’homme ? »
Ils disent : « Certains : Iohanân, l’Immergeur ;
d’autres. Elyahou ;
d’autres : Irmeyahou ou un des inspirés. »
Il leur dit : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? »
Mt 16, 13-151
1 Ci-dessus, dans le préambule et le chapitre I, les citations bibliques sont tirées de la Bible Chouraqui. Dans le chapitre II, les citations bibliques sont tirées de la TOB, Traduction œcuménique de la Bible. Les mots en italique sont expliqués dans le glossaire.
Préface
On entend parfois dire : « C’est ton kōan », ou « C’est mon kōan. » Cette courte phrase exprime souvent le sentiment éprouvé face à une situation existentielle qui dépasse l’intéressé, parce qu’entièrement nouvelle et difficile, sinon impossible, à appréhender avec la simple raison. Celui qui fait face à ce kōan est invité, ou se sent invité, à en tirer parti pour progresser humainement, c’est-à-dire aux plans psychique et spirituel. Dès lors, l’obstacle infranchissable auquel l’intéressé se trouve confronté peut se transformer en la possibilité de réaliser une percée dans le processus de sa croissance humaine. Cela étant dit, peu connaissent l’origine et l’histoire des kōans公案 (Chn. gongan, Cor. kongan,Jap. kōan, Vnm.công án).
La pratique des kōans, mot signifiant à l’origine « cas public », s’est développée en Chine, au sein de l’univers monastique du bouddhisme Chan 禪. Sa complexe histoire s’étale sur de longs siècles. Les spécialistes ne s’accordent pas toujours sur l’enchaînement de ses étapes et leur signification. Afin d’éviter l’égarement dans ses nombreux méandres, précisons simplement que la forme embryonnaire des kōans a vu le jour à l’époque des Tang (618-907). Et ajoutons que leur pratique a atteint sa maturité il y a quelque mille ans, à l’époque des Song (960-1279), avec Dahui Zonggao 大慧宗杲 (1063-1135) : un maître Chan dans la lignée de l’école Linji 臨濟宗 (Jap. Rinzaï, Cor. Imje) parfois surnommé le « Père des kōans ».
Dahui était un personnage complexe, profondément impliqué dans les événements sociopolitiques et militaires caractéristiques d’une époque dramatique, à la croisée des dynasties Song du Nord (960-1126) et Song du Sud (1127-1279). Il a laissé une œuvre monumentale, rédigée en grande partie pendant les dix années qu’il dut passer en exil. Sa riche pensée s’est prêtée et se prête toujours à de multiples interprétations suivant les époques, les pays (Chine, Corée, Japon, Vietnam, autre pays oriental ou occidental), les écoles (Sōtō, Rinzaï, autres) et les maîtres. Afin d’être bref, allons à l’essentiel. Pour Dahui la pratique des kōans n’a jamais été un exercice abstrait ou théorique déconnecté de l’existence. Au contraire, pour lui la méditation d’un kōan a toujours été un exercice s’inscrivant au cœur de la complexité de l’existence dans toutes ses dimensions.
André SCHEIBLER, alias Weon Nae 圜內, nom dharmique signifiant « patience de l’Éveillé », pratique les kōans depuis plusieurs décennies. Au fil des années, conscient de la barrière culturelle que doivent surmonter nos contemporains pour accéder au monde des kōans, il a pensé – comme moi et d’autres – que cette riche tradition gagnerait à être adaptée pour en faire bénéficier un public plus large, tout particulièrement de chrétiens, que ce soit en Orient ou en Occident. Il a d’ailleurs été fortement encouragé en ce sens par Maître Eizan (1930-), responsable du monastère du Ryutakuji à Mishima, au Japon. L’opuscule qu’il nous offre est le résultat d’un travail de méditation et de réflexion considérable. Il constitue un travail de pionnier, au carrefour des univers biblique et bouddhique. C’est un petit chef-d’œuvre qui en aidera beaucoup à avancer plus profondément dans le mystère de l’Existence.
Bernard SENÉCAL sj, alias SEO Myeongweon 徐明源 (nom coréen),
et Cheon Dal 天達 (nom dharmique)
Le Père Bernard SENÉCAL, alias SEO Myeongweon 徐明源, est entré dans l’Association de la Voie du Seon (Seon Way Association 禪道會) en 1996, à titre de prêtre Jésuite. Deux ans plus tard, après qu’il ait terminé un parcours de kongans pour débutants, je lui ai donné le nom dharmique CHEON DAL 天達, signifiant « atteindre le ciel ». Ce choix avait pour but d’exprimer qu’un jour il deviendrait un Éveillé dans la tradition catholique. En 2006, après qu’il ait achevé un parcours de kongans constitué de tous ceux contenus dans le recueil du Passe sans porte無門關 (Chn. Wumenguan, Cor. Mumungwan, Jap. Mumenkan, Vnm. Vượt Vượt qua mà không cần cửa) et d’une série d’autres kongans dits d’affinements, il a été nommé maître de Dharma. En tant que responsable de l’Association de la Voie du Seon, j’ai alors fortement encouragé Maître Cheon Dal à créer un parcours complet de kongans pour les adeptes de la tradition chrétienne. En 2021, après qu’il ait terminé un parcours dit d’application d’aphorismes Seon (Cor. chageo着語, Jap. jakugo) à une série de kongans clefs, il a été nommé Maître Seon (de Dhyāna) ou vénérable Maître (老師, Cor. nosa ; Jap. Rôshi).
Par la suite, Maître Cheon Dal a commencé à travailler avec André SCHEIBLER, un Suisse dont le nom dharmique est WEON NAE 圜耐, qui signifie « patience de l’Éveillé ». Ensemble, ils se sont appliqués à développer un nouveau genre de pratique, fondée sur une série de kongans créés à partir de versets de la Bible dont le sens est difficile à percer. Durant plus de 20 ans, Weon Nae avait pratiqué sous la direction du Maître Zen Eizan, allant au Japon de nombreuses fois pour d’intenses sessions de méditation (sesshin接心).
J’ai rencontré Weon Nae pour la première fois le 10 novembre 2021, alors qu’il visitait le siège international de l’Association de la Voie du Seon en Corée. Pendant deux jours, j’ai été en mesure de sonder la profondeur de sa réalisation. Le premier soir, je lui soumis le kongan « le son d’une seule main », qu’il avait scruté pendant vingt ans sous la direction de Maître Eizan. La réponse alors donnée par Weon Nae correspondait à quelque 50 % de celle que se transmettent les maîtres, de génération en génération, depuis des siècles. Cependant, très tôt le jour suivant, à la fin de la célébration de l’Eucharistie, Weon Nae me pria de lui accorder un autre entretien, au cours duquel il démontra, au-delà de tout doute, qu’il avait percé le kongan que je lui avais soumis la veille. Grâce à cette expérience, plus que jamais auparavant dans sa vie, Weon Nae fut en mesure d’apprécier l’insondable profondeur de l’Univers du Seon.
Au cours des années qui suivirent, accompagné par Maître Cheon Dal, qui est en charge de la section internationale de l’Association de la Voie du Seon, et grâce tant à l’intensité qu’à la qualité de sa pratique, Weon Nae a traversé tout le parcours des kongans du Passe sans porte. Au moment où il a terminé, j’ai eu la joie d’apprendre qu’il était sur le point de publier un petit ouvrage, proposant une série de kongans, tous directement inspirés de la tradition biblique. Cette publication est un remarquable exemple de la possibilité d’aller au-delà des frontières, qui trop souvent maintiennent les religions à l’écart les unes des autres. À ce titre elle mérite vraiment d’être louée.
Des décennies se sont écoulées depuis que j’ai commencé à m’exercer sur la Voie du Seon.
Depuis, je n’ai jamais cessé de professer l’unité de la vie de tous les jours et celle de la pratique authentique.
En réalité, cependant, je n’ai jamais véritablement réfléchi sur ma conduite ni manifesté de compassion à l’égard d’autrui.
[入道數十年 常唱洞布禪 實無有所洞 亦無所布人.]2
Séoul, le 2 février 2023,
S’inclinant mains jointes,
Maître Seon en chef
et adepte laïc de la Voie,
PEOP-KYOUNG
2 Traduit du coréen par Bernard SENÉCAL sj.
Référence : Meditation in Daily Life : The Seon Way Association http://www.seondohoe.org/371 (13/03/2011).
Préambule
La théologie que je propose ici vise le lien entre l’homme et le Divin. Dans la Tradition chrétienne, ce lien, c’est la Bible. Mais tout lien est triple partie : sa forme faite de mots ou d’idéogrammes, le rapport entre cette forme et ce qu’elle veut désigner, et ce qui est désigné, le Réel, ici désigné par le Divin. Et c’est ce Réel qui est évidemment prioritaire. Il est de l’ordre de l’indicible, ineffable, souvent dénommé néant, parce qu’inaccessible dans le monde phénoménal saisi par nos sens et le rationnel. Donner accès à ce Réel, c’est l’évidence même allez-vous dire, toute théologie devrait y procéder. Oui, si elle n’est pas faite de longs dévelop pements qui ne concernent que les mots et les idéogrammes, et un intellect qui les étire en une exégèse à l’infini, pouvant provoquer ni plus ni moins l’obscurcissement de ce Réel. Ce que je propose, je pourrais l’appeler théologie mystique, encore faudrait-il que je fournisse ma définition de mystique. Sans m’y dérober, j’ai opté finalement pour théologie de l’humain, dans le sens du Christ fils de l’homme. Si Christ est incarnation du Divin en un homme, c’est simplement pour qu’à notre tour, par son intermédiaire, nous puissions nous-mêmes être une telle incarnation, pour Être.
Tout chemin spirituel est une recherche d’une transcendance immanence. L’humain a à se transformer, tout est en lui pour s’y engager, pour aller vers ce rien en lui qui est source et finalité de son Être. Le logos de l’humain3 est fait d’outils, et ils sont là pour leurs usages. Ainsi se sont écrits les témoignages fondamentaux de la Bible. Saisir ces témoignages, c’est vivre à son tour, ici et maintenant, l’imprégnation qui s’est faite transformation de l’être, et donc certitude, chez les Patriarches, les prophètes et tous les témoins qui nous ont transmis l’Écriture. Il y a des étapes, des portes à franchir pour vivre cette imprégnation, elles sont les passages obligés de cette quête. La théologie de l’humain que je vous propose consiste donc à les signaler, à vous de les emprunter avec vos outils. Il vous faudra certainement l’aide d’un plus avancé que vous pour cheminer, en travaillant les Paroles d’Éveil qui accompagnent cette théologie. Ce ne seront que radeaux momentanés pour passer d’une rive à l’autre. Mais l’essentiel incontournable reste de façon absolue votre logos, soit votre propre être et ses outils. Soyez confiants dans la contradiction même. Vous allez expérimenter l’inconnaissable, mais aussi les limites qu’une immanence absolue ne vous permettra jamais de franchir. L’humain est recroquevillé sur lui-même, il ne peut atteindre qu’un clone de lui-même. C’est là sa petitesse, mais c’est aussi là son potentiel de grandeur. Il ne rechercherait pas quelque chose si elle n’était pas déjà en lui. Saisir ce quelque chose sera l’ultime violence, à la fois mort et résurrection.
André Scheibler
3 Lire page 47 à 56.
Témoignage
Ce témoignage a été écrit vers 2007. Il devait faire partie d’une série de témoignages fournis par des personnes qui suivaient régulièrement les sesshins organisées dans le centre Assise4, afin de rendre hommage à Jacques Breton, son fondateur, et à Maître Eizan Goto Rôshi, responsable du monastère du Ryutakuji à Mishima, au Japon, qui venait chaque année diriger une sesshinZen rinzaï de 7 jours à Saint-Gervais. Je le livre tel quel, sans y avoir apporté de modification depuis sa création. Aujourd’hui, je n’y changerai quasiment rien, à part les toutes dernières lignes, adaptées à l’actualité du présent document.
Trois expériences
Quand ? Cela doit être au cours de la sesshin de 2001 au Centre Assise. Profonde méditation, souffle, brusquement une très grande solitude, vide. Et cela surgit du plus profond de moi. Je n’en parlerai que plusieurs années après. Et je tente de l’écrire pour la première fois ici aujourd’hui. En fait, cela ne peut se dire ni s’écrire. Une certitude qui se marque comme par un fer rouge, les mots pour le dire aujourd’hui sortent comme l’évocation d’un rêve. Voici. Une montagne s’élève d’en moi et s’enfle de manière vertigineuse, à devenir Himalaya. C’est moi, mon ego, la totalité de mes actes lâches, tous les mauvais coups joués à mes semblables, au monde animal, à la nature. Enfle, enfle, et s’écroule sur moi, c’est ma mort assurée. Je vais mourir. Cela doit durer trop peu pour qu’une quelconque pensée, un sentiment, se cristallisent. Seule une absolue certitude : je suis mort la prochaine nanoseconde, et je suis parfaitement prêt. Puis Souffle : tout est enlevé, balayé. Cela a ôté de moi ce qui allait m’anéantir. Je vis, libre, dégagé, inspiration, expiration, verticale, zazen. Je suis un mort qui vit debout, comme né de nouveau. J’ouvre les yeux et je vois le monde. Je suis chrétien. Ce n’est plus moi qui vis, Cela vit en moi. Je ne suis plus le même.
Il faut entrer en zazen comme on se plonge dans la rivière. Totalement. Alors zazen est une somme d’expériences véritables. Il y a danger, il ne faut pas craindre certains risques. Il y a des expériences fruits de votre imagination ou de votre intellect quelque peu chahuté. Le Maître est là pour vous aider à trier. Il n’y a pas de mot pour transcrire une vraie expérience. Vous marchez sur le râteau et prenez le manche en pleine figure. Vous pouvez bien entendu relater cet incident à vos amis, qui en riront, mais il n’y a que vous, ou celui à qui la même aventure est arrivée, qui retrouvera au profond de son être ce réel vécu. Et je vous jure qu’il n’en doutera pas. Il en va de même des trois expériences dont je témoigne ici. Je ne suis même pas certain de leur chronologie. Mais elles m’ont marqué aussi fort qu’un coup de râteau. Et les bonnes choses vont toujours par trois.
Autre sesshin, ou était-ce la même ? Longues méditations, expiration, souffle, kinhin, dokusan. Je n’ai pas compté ces entretiens avec Maître Eizan, ni les bonnes et surtout mauvaises réponses proposées aux kōans. Kōan : cela vous chauffe la cervelle non pas pour la stimuler, mais pour la faire éclater comme un marron. C’était peut-être un après-midi, un peu avant le repas du soir. Ou la première méditation du matin. Et brusquement comme une barrière qui s’évanouit. Au fait, y avait-il vraiment une barrière ? Avec un côté et de l’autre côté ? C’est là. Le dedans et le dehors ne font qu’un. Je suis l’aube, le cri du renard, la chaude et douce lumière. Entre l’infiniment intérieur en moi et l’infini de l’univers, plus rien, quelque chose est mort, je ne sais même pas quoi ou qui. Quelqu’un connaissait-il ce quoi ou ce qui ?
Comment revient-on de plus de 20 ans de Zen et de quelques expériences fondamentales ? Je ne suis plus le même, certes. Mais ce que j’en dis, et c’est nouveau : je suis André, j’ai deux jambes qui vont jusque par terre et je marche. Je reviens dans ce monde que je n’ai jamais quitté. Comme le dit Maître Eizan : zazen fait zazen. Dans chaque respiration, chaque acte, chaque rapport à mon environnement, à mes proches, aux autres, au monde. Rire et pleurer, être plein de compassion ou garder une distance prudente, écouter l’autre attentivement parce qu’il est autre. Voilà la troisième expérience. C’est zazen au quotidien. Une attention juste et totale à ce que l’on fait ici et maintenant. Un travail sans relâche. Événement ? Réaction immédiate ! Et d’innombrables ratés, le monde va si vite, il a encore trop souvent une longueur d’avance sur moi. J’assume, et m’efforce de ne pas m’y faire reprendre une prochaine fois. Attention ! Attention ! Cette expérience-là continue, ne s’achèvera pas, mais je la pousse vers la fulgurance.
Qui j’étais
André, né en 1947, marié, deux enfants. Mon père contremaître électricien et ma mère ménagère (cent métiers). Je suis le cadet de 4 enfants. Mon père est mort alors que j’avais à peine 10 ans. Tuberculose. Et ma mère a dû trimer dur. Mais nous n’avons jamais manqué de rien. Quelle conscience, enfant, avais-je de la dimension spirituelle ? Aucune idée, rien, c’est-à-dire tout probablement. La découverte du monde, vécue comme un rêve (André, tu rêves !), me passionnait, m’habitait totalement, je la buvais par tous les pores, et elle ne cessait de faire rebondir mon imagination. Voilà ma spiritualité à l’époque. Ma famille était protestante. Qu’est-ce que cela signifiait alors ? D’abord de ne pas être catholique comme d’autres copains du quartier. Et bien sûr de participer à certaines manifestations “à l’église” comme mariages ou enterrements, baptêmes, etc. Le pasteur tenait un discours un peu curieux, que l’occasion soit triste ou joyeuse. “Dieu a fait tout cela, nous ne l’en louons et remercions jamais assez, pas étonnant que nous voici à traîner dans cette vallée de larmes, si ce n’est pas aujourd’hui, cela ne tardera pas”. Je ne garantis pas l’objectivité de mes souvenirs. Mais ils sont là comme de vieilles photos rangées dans le carton de mes observations rêveuses. En revanche, je suis assez sûr de l’atmosphère de ces cérémonies : les fidèles attendaient, pas toujours très bien dans leurs chaussures, que cela passe, comme le goût d’un mauvais médicament qu’il faut bien avaler. Ce faux-semblant n’échappe pas à un enfant. Mais il y avait l’école du dimanche, petit culte spécialement pour les enfants, et l’histoire biblique racontée à l’école. Cela me passionnait. Les récits, et les personnages de l’Ancien Testament tout particulièrement, me fascinaient, et j’étais expert à les transposer en dessins. Souvent, la maîtresse les choisissait pour les épingler aux murs de la classe, et j’étais très fier. J’accompagnais quelquefois mes copains catholiques à leur école du dimanche. Surtout dans l’espoir de recevoir comme eux quelques-unes des images pieuses qu’ils en ramenaient. Elles avaient quelque chose de mystérieux que les photos de footballeurs trouvées dans les paquets de chewing-gum n’avaient pas. En est-il toujours ainsi ? Plus tard, adolescent, les choses devinrent plus rudes. Je suis sorti de mes rêves vers 10 ans. On commence à vouloir s’affirmer, dans le bain de ses ignorances, à cet âge-là. Je suis devenu bête pour ne pas dire autre chose. Mais toujours lucide et plus acharné à la connaissance de ce monde. Je jouais le grand écart entre des théories absurdes que j’assenais à mon entourage, heureusement compréhensif, et une ouverture béante à tout ce qui était à découvrir. Donc bardé de vérités fumeuses mais toujours à l’écoute de la réalité. Cela a-t-il développé mon esprit scientifique, ou était-il déjà tapi en moi ? Il est devenu un mode de fonctionnement. Croyance, en quoi que ce soit, cela ne m’a jamais convenu. L’expérimental oui, je suis comme saint Thomas. Je veux voir de mes propres yeux, y mettre mes propres mains. Essayer, vérifier. Haute exigence, jamais abandonnée. Je suis devenu mathématicien. Le mathématicien peut être indépendant de tout système, et cela me convenait bien. Mais surtout, en mathématique, il n’y a pas de croyance. Vous choisissez un certain nombre de vérités, objets fondamentaux et axiomes, à partir desquels la logique, somme toute un jeu avec des symboles, en établit d’autres. C’est tout. Il n’y a pas d’état d’âme à propos de ces vérités. Bien entendu, elles ne sont pas choisies au hasard. Elles pourraient l’être cependant. Aucune valeur particulière ne leur est attribuée, ce ne sont que de simples briques qui vont soutenir une construction, et c’est souvent a posteriori que son utilité pratique se révèle. La logique est-elle alors une croyance ? Si A est contenu dans B qui est lui-même contenu dans C, alors A est contenu dans C. Ce genre de déductions me semblait être les expressions directes de mon propre cerveau, et qu’il en était de même pour tous les autres cerveaux mathématiciens de la planète, et de tous les temps. Il y a de l’universalité dans les mathématiques.
Mon chemin avec zazen
Qui suis-je, pourquoi je suis là, quel est mon destin, mon karma ? Quels sont mes choix, puis-je orienter ma vie, en quoi dépend-elle de mes choix, suis-je libre, qu’est-ce que la liberté ? Cet ensemble de questions, universelles, il fallait bien un jour que je m’y colle sérieusement. C’est en scientifique que je veux répondre, mathématicien et physicien. Exit toute croyance. Le mathématicien engage sa logique, le physicien toute sa capacité expérimentale. Vérifier. Voir le monde tel qu’il est. Regarder, fouiner, surtout là où je ne vais pas.
Miracle ou chance ? Je rencontre des personnes ayant cette même soif de quête d’Absolu, et encore mille fois plus exigeantes d’authenticité que moi : Josiane mon épouse, Henri et Sylvie Hartung5, Jacques Breton, Bûnryo Yamada Rôshi6, Eizan Goto Rôshi. Et beaucoup d’autres sur ce chemin, mon ardoise est lourde. Je m’engage donc dans cette recherche fondamentale : “qui suis-je ?” Question inlassablement répétée de Ramana Maharshi7, que je reprends à mon compte, avec Henri Hartung. Mais comment chercher ? Soyons logiques bien sûr, et pragmatiques. Si j’ai un cerveau, ça doit servir. Lorsque je reçois une bonne gifle, il ne me viendrait pas à l’idée de douter de sa réalité. Mais attention, le cerveau saute si vite sur une croyance ! Expérimentons donc, il n’y a que ça de vrai. Mais où chercher, comment chercher ? « Frappe et l’on t’ouvrira, demande et l’on te répondra », c’est bien joli. Où frapper ? À qui demander ? Eh bien, que me dit ma logique ? Si Cela est, il n’y a pas d’autre lieu que mon corps qui, tout au fond de moi-même, en témoignera. Si Cela est, mon propre corps ne peut en être que matricié. Et Cela parlera sans mot, agira sans action, se manifestera à l’intérieur de moi, autre que moi, non inventé par moi. Je suis prêt, zazen se présente. Zazen va disposer mon corps exactement pour cet objectif. Il n’y a rien à dire.
Zazen
