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Virginie, cadre de 42 ans, épouse et mère de trois enfants a tout pour être heureuse. Jusqu’au jour où le chômage lui tombe dessus.
Commence alors pour l’auteure une longue introspection parsemée de moments de doute mais aussi de certitudes : il lui faut trouver sa nouvelle voie. Et si, finalement, le chômage était comme une jolie parenthèse à s’offrir en cadeau pour la trouver et peut-être même se trouver ? Virginie décide en effet d’adopter une philosophie positive et constructive et cette période sans emploi lui fait prendre conscience de l’essentiel. La colère, la rancune et le sentiment d’injustice n’apportent rien de bon. Dans la vie, il y a des choses sur lesquelles nous pouvons agir et d’autres pas. Autant investir de l’énergie sur celles que nous pouvons faire évoluer.
Si avant d’être au chômage, ce dernier l’effrayait, aujourd’hui, elle est apaisée et convaincue que de ce bouleversement violent peut naître tellement de belles choses.
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Seitenzahl: 293
Veröffentlichungsjahr: 2020
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© La Boîte à Pandore
Paris
http ://www.laboiteapandore.fr
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ISBN : 978-2-39009-363-3 – EAN : 9782390093633
Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.
Virginie Rey
Passez par la case chômage !
Et si c’était ma carte chance ?
À mon mari et mes enfants,
À mes parents et à mes grands-mères.
La sagesse est de voir le nouveau dans l’ordinaire, en s’accommodant du monde tel qu’il est. Il y a des trésors cachés dans l’instant présent.
Santōka Taneda — Poète japonais
Prologue
—Si je comprends bien, vous souhaitez rester et travailler chez nous ?
—Oui, j’aimerais.
—Eh bien ! en ce qui me concerne, j’ai décidé de mettre fin à votre période d’essai…
Voilà, en une phrase, mon avenir professionnel complètement chamboulé… Même si le début n’avait pas été simple, car je changeais complètement d’environnement, je me sentais enfin bien à mon poste. Mais le patron était le patron, lui seul avait mon avenir entre ses mains… et sa décision était ferme et définitive. Si j’avais eu envie de rire, ce moment aurait pu ressembler au verdict d’une émission télévisée que nous adorons suivre mes enfants et moi : « Virginie, les aventuriers de la tribu réunifiée ont décidé de vous éliminer et leur sentence est irrévocable… » Mon patron ne semblait pas très à l’aise pour justifier sa décision… Mais bon, cela ne servait à rien de retourner la phrase dans tous les sens, la situation était bien celle-là : dans peu de temps, j’allais devoir m’inscrire à Pôle Emploi et je devais m’y faire. Je travaillais depuis vingt ans et, à 42 ans, j’allais être chômeuse pour la première fois.
Dire qu’il y a deux mois, tout allait bien : nous avions fait une soirée avec tous nos amis, juste pour leur dire combien ils comptaient pour nous. Ils avaient tous été surpris, car ils s’attendaient à être invités pour fêter quelque chose. Quand ils ont su que c’était juste pour être avec ceux qui nous sont chers, ils ont été émus. Pourquoi faudrait-il toujours un prétexte pour faire la fête avec ceux que nous aimons ? Durant cette soirée, beaucoup m’ont demandé comment se passait mon nouveau boulot et, à me voir resplendissante, ils avaient leur réponse. Nous avions enchaîné avec un voyage en famille aux États-Unis, rêve que nous avions depuis quelques années et pour lequel nous avions économisé. Même si, à mon embauche, il n’a pas été évident d’imposer à mon futur patron ce voyage organisé depuis quelque temps, je suis ravie d’avoir osé le faire. Avec ce changement de programme imprévu, je ne sais à quand nous aurions repoussé ce rêve…
La vie nous réserve bien des surprises… Nous étions le 6 juin.
Le jour où j’ai pioché la carte chance : Passez par la case chômage !
Au chômage, je suis bientôt au chômage… une fois rentrée chez moi, mes sentiments sont confus.
Bizarrement, je suis à la fois angoissée et exaltée.
Angoissée, car, dans peu de temps, je compterai parmi les millions de chômeurs en France, 3,48 millions pour être exacte, en considérant la catégorie A, à savoir celle sans aucune activité. Pas de chance pour moi, le chômage est en baisse ce mois-ci, mais il ne m’a pas épargnée. Je serai bientôt amenée à prendre rendez-vous avec un agent de Pôle Emploi. Et là, désolée pour ceux qui y travaillent avec sérieux et implication, je m’imagine attendre dans un hall bondé de personnes ayant toutes un rendez-vous, des agents peu nombreux, débordés, sollicités de toutes parts, n’ayant que quelques minutes à vous consacrer, alors que cela fait deux heures que vous attendez. Moi, ancienne responsable des ressources humaines, pieds et mains liés, ne pouvant faire fi de cette institution, j’allais devoir accepter d’être guidée dans mon parcours professionnel, prête à recevoir des conseils pour refaire mon curriculum vitae, pour me préparer à mes prochains entretiens de recrutement, que j’espère nombreux, et à percevoir des allocations chômage. Depuis vingt ans que je travaille, c’est la première fois que je me trouve dans cette situation ; même à la sortie de l’école, à peine diplômée, je signais un contrat de travail. Dans peu de temps, avec mes allocations chômage, je gagnerai beaucoup moins : en théorie, 57 % de mon salaire moyen des douze derniers mois, mais en comparaison de mon dernier salaire que j’étais fière d’avoir plutôt bien négocié, je percevrai entre 53 et 55 % selon le nombre de jours dans le mois. À se demander pourquoi les mois ne comportent que trente ou trente et un jours. Et c’est sans compter le mois de février, où je serai à 49 % ! Certes, le mois de février n’est que dans neuf mois, mais quelle chute vertigineuse ! Et je crois que c’est ce qui m’angoisse le plus.
Avec l’éducation que j’ai reçue, j’ai toujours pensé « devoir » avant « plaisir », et donc « travail » avant « repos », au point que j’ai constamment en tête une liste de choses à faire, que j’enchaîne les unes après les autres. Ce n’est qu’une fois cette liste éclusée que je m’accorde un peu de détente. Ce n’est qu’à cette condition que je me dédouane du repos accordé. Et encore, avant, si je m’asseyais dans le canapé, j’avais même l’impression d’avoir oublié de faire quelque chose, tellement je trouvais anormal de ne rien faire. Inconsciemment et de manière irrationnelle, cela me stimule d’être débordée, cela me donne une raison d’exister, une raison d’être, le sentiment d’être utile et d’apporter ma pierre à l’édifice. Mais là, que va-t-il se passer ? Quelle va être mon utilité ? Quelle va être ma relation au temps ? Quel va être le programme de mes journées ? Même si je subis la situation, je ne me sens pas le droit d’en profiter pour rester à la maison et ne rien faire… Enfin, je ne dis pas que chercher du travail est ne rien faire, mais rester connectée sur Internet sur les sites d’emplois toute la journée ne garantit pas de trouver du travail plus rapidement. La question qui me trotte dans la tête est celle-ci : combien de temps vais-je rester au chômage ? Le soir où je suis rentrée pour annoncer la nouvelle à ma famille, mes enfants m’ont accueillie avec une affection encore plus grande que les autres jours. Mais très rapidement, ma cadette s’est effondrée : il est vrai que le chômage fait peur, et pour une petite fille de 11 ans, c’est angoissant ! Je lui ai dit que ce n’était pas à elle de s’inquiéter pour moi, et qu’il n’y avait d’ailleurs pas de quoi le faire : maman travaille depuis vingt ans, elle a un diplôme d’école de commerce, elle présente bien et, par conséquent, elle ne devrait pas rester chômeuse très longtemps. Était-ce elle ou moi-même que j’essayais de convaincre à ce moment-là ?
Et si l’avenir s’écrivait différemment ?
Bon ! si ça, c’est la version angoissée, que donne la version exaltée ?
Je dois admettre que je suis aussi excitée à l’idée de me dire que c’est peut-être le moment de me réinventer un parcours professionnel, tout en ayant un matelas de sécurité avec les allocations chômage… un peu comme si la vie me faisait signe et me disait que cette étape était un mal pour un bien, car il y a quelque chose qui me correspond mieux ailleurs. Une nouvelle page pouvait s’écrire et j’avais le pouvoir d’en décider la direction. Ce qui ne veut pas dire que, jusqu’à présent, je n’ai pas choisi mon plan de carrière, mais à 16 ans, quand il a fallu que je prenne une orientation de filière pour le baccalauréat, je ne savais pas réellement quel métier faire, comme beaucoup de jeunes. Il a alors été plus facile de se laisser porter par les études, par les idées des professeurs ou par les ambitions des parents, et ensuite de se frayer un chemin parmi les choses qui nous plaisaient le plus. En ce qui me concerne, j’ai eu un baccalauréat C (l’équivalent du S aujourd’hui), filière scientifique, car j’adorais les mathématiques. Cela n’a pas été simple, car je détestais la physique et la biologie qui me le rendaient bien : j’enchaînais les mauvaises notes. J’avais pris l’allemand en première langue, pour être avec les meilleurs élèves (théorie qui aujourd’hui est encore bien présente dans les esprits, comme j’ai pu le constater à l’inscription de ma fille au collège). Alors, il me fallait être dans la filière la plus élitiste également, à savoir le baccalauréat C, filière scientifique. En même temps, je n’étais pas douée en langues et n’avais aucune culture générale. Alors, ce n’est pas sans mal que j’ai décroché mon baccalauréat avec tout juste la moyenne. N’ayant que peu d’idées de ce que j’aimerais faire, à l’exception de professeur de mathématiques ou de gérante d’une salle de sport dont j’avais même dessiné les plans, je me suis orientée vers les classes préparatoires aux hautes écoles de commerce, souvent appelées « prépa HEC », guidée par mon père qui, lui, avait fait une école d’ingénieurs. Mais, pas assez douée pour accéder à une école parisienne, je suis partie pour la province et suis revenue trois ans plus tard, diplômée de celle de Nancy, option ressources humaines.
Ensuite, les années se sont enchaînées, ainsi que les expériences dans différentes entreprises : cadre dans la distribution, puis responsable des ressources humaines avec une expérience en parallèle de gérante d’un petit commerce. J’ai toujours été en activité, voire en suractivité, car avec un, puis deux, puis trois enfants, beaucoup se demandaient comment je faisais. C’est vrai que mes journées étaient bien remplies… jusqu’à aujourd’hui, où je suis arrêtée net. Un peu comme si la vie m’informait que je faisais fausse route et qu’il me fallait prendre un autre chemin.
Et si je tentais autre chose ? Si je m’aventurais sur une autre voie ? Si cette pause que l’on m’imposait m’aidait à prendre un virage ? À mon âge, il est encore temps ! Ce qui est sûr, c’est que si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai peut-être jamais. Alors ?
Mes nuits sans sommeil
Quelle est ma route ? Il est vrai que, depuis quelques années, j’ai le sentiment de me chercher, de ne pas être à ma place… ou tout au moins l’impression qu’il me manque quelque chose et que je suis en train de passer à côté de ce pour quoi je suis, de ce dont j’ai vraiment envie. J’ai beaucoup lu, beaucoup échangé, et les conclusions étaient toujours les mêmes : je ne suis pas dans mon chemin de vie. D’ailleurs, mon corps m’alerte depuis un certain temps : cela fait bientôt dix ans que j’ai des troubles du sommeil.
J’ai commencé par avoir du mal à m’endormir, puis par me réveiller à cinq heures du matin et penser à ma journée et à tout ce que je devais faire. Ensuite, mon réveil nocturne s’est fixé à 2 heures du matin. Je me mettais à cogiter, jusqu’à ce que la fatigue me rattrape : j’en ai compté des moutons, bu des tisanes « Nuit calme » et vu des minutes et des heures défiler, pour finir par m’endormir au petit matin, à peine le temps d’un cycle de sommeil avant que le réveil ne sonne ! Je ne compte pas le nombre de nuits où je me retournais, en craignant de réveiller mon mari, où j’hésitais à ouvrir l’œil et à me lever, de peur que me rendormir soit encore plus difficile. Mes soucis ont perduré, et ce, jusqu’à ce que je finisse par me lever sept fois par nuit pour aller aux toilettes. Parfois pour trois fois rien… de quoi devenir folle ! C’est simple, mon mari n’avait plus besoin de me demander si j’avais bien dormi, il avait juste à regarder la quantité de papier toilette dans la cuvette. Eh oui ! quand on se lève jusqu’à sept fois par nuit, on évite de tirer la chasse d’eau à chaque fois, pour ne pas perturber le sommeil des autres membres de la famille.
Chaque matin, je me levais en me demandant comment j’allais pouvoir tenir toute la journée, et j’avais hâte d’être le soir pour pouvoir me coucher. Bizarrement, une fois le pied au sol, j’étais happée par la locomotive des tâches du quotidien. Une chose en entraînait une autre : réveiller les enfants, prendre le petit déjeuner, débarrasser la table, ranger un peu la cuisine, noter de lancer le lave-vaisselle dès mon retour du travail, préparer les enfants pour l’école, me doucher, m’habiller, déposer les enfants à l’école et prendre la route vers le travail. Là-bas, je ne m’autorisais pas de pause, mon temps étant compté. Il me fallait rester concentrée et espérer être efficace, car le soir, c’était le même marathon dans l’autre sens, même si quand je rentrais à la maison, mon mari avait déjà géré une bonne partie des tâches : superviser les devoirs et préparer le dîner. Il n’était pas rare que je me couche juste après avoir souhaité une bonne nuit à mes enfants. La fatigue s’accumulant, je n’avais aucun mal à m’endormir. Ce n’était que quelques heures plus tard que les choses se compliquaient. Tenir à ce rythme devenait de plus en plus difficile : les nerfs étant à la limite d’exploser, il me fallait agir. J’ai commencé par consulter un… urologue ! Avant de tester la médecine parallèle, il fallait quand même s’assurer que toute la mécanique fonctionnait bien. Avant le rendez-vous, je devais boire un litre d’eau, un peu comme avant une échographie chaque trimestre de grossesse… sauf que là, dans la salle d’attente, ce ne sont pas de jeunes mamans qui attendaient en essayant de se retenir d’aller aux toilettes, mais une ribambelle de personnes d’un certain âge qui se demandaient bien pourquoi une jeune femme d’un peu plus de trente ans venait consulter leur spécialiste. Quand ce fût mon tour, l’œil étonné de l’urologue confirmait bien l’anomalie. Après une heure d’examen, le verdict est tombé :
—Tout est normal, à part peut-être votre col de l’urètre qui est un peu tendu : cela explique que votre vessie ne se vide pas complètement quand vous allez aux toilettes.
Mon col de l’urètre ? Première fois que j’en entendais parler.
—Et que devrais-je faire pour le détendre ? lui demandai-je en souriant.
—La solution ? Changer de vie ! Faites du yoga par exemple.
Il a été le premier à me prescrire des somnifères pour récupérer toutes mes heures de sommeil en retard. Depuis, je prends régulièrement de petites choses pour m’aider à mieux dormir. Alors, j’ai un rêve : celui de me coucher un soir et de ne me réveiller qu’avec la sonnerie du réveil !
Un regard différent : un œil de cochon, un œil de vipère
Inutile de dire que je n’ai pas réussi à suivre son conseil, que j’ai pris au premier degré : je ne me suis pas inscrite à un cours de yoga. À ce moment-là, je n’ai pas pris le temps d’y voir un deuxième conseil, à savoir me demander si mon choix de vie était le bon. Faut dire qu’à cette période, je venais d’avoir ma cadette et j’avais changé de boulot dans la foulée. Pour enfoncer le clou, ma fille n’a bien voulu faire ses nuits qu’à l’aube de ses 9 mois ! Donc question nuits hachées, j’étais servie. Alors, j’ai cru qu’avec le temps, les choses rentreraient dans l’ordre.
Mais, vous l’aurez compris, cela n’a pas été le cas, et j’ai donc consulté tout un tas de spécialistes au cours des années qui ont suivi :
– une sophrologue : une cliente de ma petite boutique souhaitait laisser des cartes de visite pour proposer ses services de sophrologie à ma clientèle, constituée en majorité par des mamans. Nous avons sympathisé, et je lui ai dit que, moi-même, je pourrais avoir besoin d’elle, car ma qualité de sommeil n’était pas terrible. Elle m’a confirmé que la sophrologie pourrait m’aider à me détendre avant de m’endormir, ce qui devrait faciliter une pleine sérénité durant le sommeil. J’ai donc tenté : la première séance m’a reposée et je n’ai pas vu le temps passer. Mais, dès la deuxième séance, j’ai eu du mal à rester assise, à écouter ma respiration, à isoler dans ma tête chaque partie de mon corps... j’avais besoin que cela bouge. Je n’ai pas continué.
– un acupuncteur : mon beau-frère avait essayé l’acupuncture pour diminuer sa consommation de cigarettes, et cela avait bien fonctionné. J’ai donc tenté : l’acupuncteur m’a piquée dans le bas-ventre pour agir sur la vessie. Il m’avait prescrit trois séances pour obtenir un résultat. À la première, rien... À la deuxième, une envie d’uriner encore plus fréquente... confirmée à la troisième séance : stop !
– un hypnotiseur : j’avais lu que cette médecine pouvait avoir des effets sur la qualité du sommeil, alors, j’étais prête à vivre l’expérience. Naïvement, je m’étais imaginé m’endormir profondément et me réveiller sans trop savoir ce qu’il s’était passé. Pas du tout. En même temps, j’étais persuadée de ne pas être très réceptive, tellement j’ai du mal à lâcher prise. J’étais juste dans un état de bien-être, et je suivais ce que me disait la voix. J’agissais de manière consciente, et j’avais tellement envie que cela fonctionne que, même si je pouvais me « réveiller » seule, je ne le faisais pas. Autant mettre toutes les chances de mon côté. Mais après deux séances, j’ai préféré arrêter.
Conclusion : rien n’a donc été très probant dans mon cas, en dehors des anxiolytiques et des somnifères. À part la médecine chinoise par un ostéopathe... Ce ne sont pas tant ses manipulations qui ont fait quelque chose, mais son discours et les pistes de réflexion qu’il m’a données qui ont eu un effet déclencheur chez moi.
En fait, au départ, j’allais consulter cet ostéopathe chinois après une chute sur les fesses : j’étais tombée à cause d’une flaque d’huile dans le parking sur mon lieu de travail. J’avais mal au dos, je me suis dit qu’il y avait des vertèbres à remettre en place. À peine avait-il commencé à me manipuler qu’il m’a demandé, après m’avoir observée :
— Depuis quand avez-vous les yeux comme cela ?
J’avoue que j’ai été déstabilisée. J’ai un léger strabisme de naissance : enceinte, ma mère a contracté la toxoplasmose, ce qui a engendré une cicatrice au milieu de l’œil droit. À cause de celle-ci, cet œil ne voit qu’en périphérie et, quand la fatigue se fait sentir, il ne fixe plus et a tendance à dévier vers l’intérieur. Cela m’a beaucoup complexée et, encore aujourd’hui, il peut m’arriver de ne pas regarder les gens en face, de peur qu’ils ne voient que cela de moi.
—Comment ça, comme cela ?
—Vos yeux… ils ne sont pas de la même couleur !
Pour ce qui était de la couleur de mes yeux, je suis née avec les yeux marron. Mais, depuis quelques années — d’ailleurs, je ne sais pas précisément dire depuis quand —, l’œil gauche s’est éclairci et est devenu vert. L’ostéopathe m’a dit qu’il serait intéressant de repérer à quelle période s’est effectué ce changement. Comme je suis droitière, il m’a expliqué que, selon ses croyances, cela signifiait que mes aïeux m’avaient confié une mission : ma mission de vie. Il m’a précisé que l’œil droit était l’héritage du père et l’œil gauche celui de la mère. Il m’a demandé alors si je dormais bien. Étonnée qu’il y ait potentiellement un lien avec ses manipulations, je lui ai raconté mes difficultés à obtenir un sommeil réparateur et mes nombreux levers nocturnes. Il m’a alors expliqué que mon envie fréquente d’aller aux toilettes avait pour lui une signification : je souhaite ainsi marquer mon territoire, car je ne trouve pas ma place.
Même s’il n’a pas réussi à améliorer mon sommeil, il a été le premier à me parler de mission de vie et de l’importance d’être à sa place, à la bonne place. Et là, j’ai été plus réceptive.
Conclusion : je devais trouver quelle était la mission qu’avaient pu me confier mes aïeux avant de mourir. Et, au fond de moi, j’avais la conviction que c’était du côté de mes grands-mères qu’il me fallait chercher.
Une leçon de vie en héritage : un cadeau
La mort de ma grand-mère paternelle a été un soulagement, car elle était seule et fatiguée, mon grand-père étant décédé huit ans plus tôt, loin, en maison de retraite dans le Sud. Mais force est de constater que ma vie en a été perturbée. Je ne l’ai pas associé tout de suite au décès de ma grand-mère, mais, à bien y réfléchir, c’est à ce moment-là que j’ai commencé à aller aux toilettes plusieurs fois par jour et par nuit. Ma sœur a même cru que j’étais enceinte le jour de l’enterrement. Ma grand-mère, en montant au ciel, voulait-elle me prévenir de quelque chose ? Quel pouvait bien être ce message ?
À l’âge où moi j’entrais dans la vraie vie, ma grand-mère était déjà maman de trois enfants. Et peu après la naissance de son dernier, elle a eu cette insolation qui lui a détruit une partie du cerveau. Les médecins, à l’époque, n’ont rien pu faire. Elle a ainsi perdu, au fur et à mesure, la vue, puis ses capacités motrices. Elle a néanmoins gardé toute sa tête jusqu’à son dernier jour et toute sa foi, même après la mort de son mari qui l’avait accompagnée dans la maladie. Elle aurait pu se laisser aller, ne plus croire, mais il n’en a rien été : elle est restée forte ! Quand j’étais jeune, nous avions un rituel toutes les deux : je lui racontais ma petite vie, je lui faisais la lecture, je lui décrivais comment j’étais habillée, ou comment était la nature autour de nous, je la faisais manger… des moments vrais, simples, mais vrais. Elle vivait dans le Sud et nous descendions chaque été dans ce petit coin de paradis qu’elle avait nommée Valjoie, la vallée remplie de joie : tout un symbole ! Entre deux grandes vacances, avec mes frères et sœurs, nous nous enregistrions sur des cassettes : c’était l’occasion de lui raconter ce que nous faisions à l’école, de lui chanter des chansons et de lui raconter des histoires drôles. Les mots, elle n’avait plus que cela pour essayer de se créer des images. Alors, ils avaient tous leur importance ; je me devais de trouver le terme juste et d’aller dans les détails de chaque description, pour que les choses prennent vie dans sa tête. Quant à elle, elle faisait appel à sa mémoire pour évoquer ses souvenirs. J’aimais beaucoup ces moments de partage et de complicité que nous avions, souvent après le repas, pendant que les autres faisaient la sieste. Elle demandait toujours à ce que nous l’installions dans la pinède en contrebas de la maison, et je l’y rejoignais. Nous étions bien ainsi, à l’ombre des pins et des regards. Si nous avions envie de faire une pause dans notre discussion, les cigales prenaient le relais et nous les écoutions chanter. Plus jeune, ma grand-mère écrivait des poèmes. Si elle n’avait pas perdu la vue et la motricité, peut-être aurait-elle continué. La beauté des mots, l’importance du bon terme... était-ce cela qu’elle voulait m’enseigner ? Que la vie ne peut pas être que pensées, qu’elle se doit d’être mots pour donner vie aux pensées et pour les partager. Était-ce son message subliminal en héritage ? Mais j’étais petite et, en grandissant, j’étais de plus en plus fière de ma grand-mère. J’admirais sa force : jamais je ne l’ai entendue se plaindre, si ce n’est quand son plat n’était pas assez salé. Quand un des sens fait défaut, il est bien connu que les autres sont hyper développés. C’est donc avec beaucoup de joie et sans appréhension que je l’ai présentée à mon futur mari : je savais que je lui faisais rencontrer une très belle personne, une personne lumineuse ! D’ailleurs, c’est en ces termes que je crois qu’il se souvient d’elle.
Alors si, comme me l’a dit l’ostéopathe chinois, la clé est dans la mission que m’a confiée ma grand-mère, je crois avoir compris que le message qu’elle m’a laissé en partant est celui de vivre, de vivre au présent, et de vivre pleinement chaque jour, car la vie est belle : chaque jour est un nouveau lever de soleil, une nouvelle page à écrire, de nouveaux mots à partager… chaque détail compte. Pour elle, la vie n’était pas faite pour être réécrite : il y a les choses que nous subissons et celles que nous désirons. Alors, si les premières ne sont pas choisies, autant faire en sorte que celles que nous souhaitons se réalisent ! Ce n’est pas parce que nous sommes aveugles, handicapés et, dans une moindre mesure, bourrés de complexes, que nous avons moins de valeur, que nous n’avons pas le droit d’exister aux yeux des autres, celui de dire ce que nous ressentons, ce que nous ne voulons pas et surtout ce que nous voulons. Le jour où elle est montée au ciel, nous étions très nombreux à souhaiter lui dire au revoir : sa vie, sa personnalité, sa maladie avaient touché beaucoup de personnes, et elle forçait l’admiration, tellement elle était belle de l’intérieur. Quant aux yeux, ma grand-mère les avait bleus, rieurs et lumineux, mais l’un d’eux était un peu fermé et l’autre regardait en l’air vers l’extérieur. Les siens aussi étaient différents, mais elle vivait bien au présent : avec son insolation, sa vie avait basculé. Elle ne pouvait plus vivre dans le passé, car elle n’était plus du tout la même, et elle ne pouvait pas se projeter dans le futur, car son état changeait avec le temps et elle ne pouvait en maîtriser l’évolution. Alors, sa vie ne se conjuguait qu’au présent ! Si les yeux vairons rendent mon regard différent, cela signifie peut-être aussi que celui que je porte sur le monde doit être différent aussi. Ma mission est peut-être d’observer ce qui m’entoure, de changer de regard sur le quotidien et de tenter d’amener autrui à le voir comme je le vois, tout comme ma grand-mère me décrivait son petit coin de paradis avec ses mots et ses yeux à elle, au présent. Voilà aujourd’hui ce que je crois qu’elle voulait me transmettre.
Ça, c’est pour ma grand-mère paternelle. Qu’en est-il de ma grand-mère maternelle ?
Le jour où mes yeux sont devenus vairons
Une phrase énoncée par l’ostéopathe chinois me revenait régulièrement en mémoire : « Il serait intéressant que vous cherchiez depuis quand vos yeux ont commencé à changer de couleur. » À ce moment-là, je n’en avais aucune idée : pour moi, ils s’étaient juste modifiés avec le temps.
Mais aujourd’hui, au terme de ma réflexion sur ma mission de vie et l’héritage de mes aïeux, j’ai vraiment besoin de trouver à quelle période mes yeux ont changé. Alors, un jour, en récupérant les enfants chez mes parents, je suis allée fouiller dans les albums photo : instinctivement, j’ai commencé au début de mon adolescence, vers l’âge de 12 ans. Si cette période était signe de nombreuses modifications, pourquoi ne serait-elle pas celle du changement de couleur de mes yeux ? J’ai donc pris l’album de naissance de mon petit frère comme point de départ : avril 1987, j’avais un peu plus de 12 ans et demi. Très rapidement, j’ai constaté que j’avais bien les deux yeux couleur marron. Il me fallait regarder plus loin. J’ai donc pris l’année de mes 18 ans, 1992 : mes deux yeux étaient alors différents ! Le changement s’était donc opéré entre le collège et le lycée : rien de surprenant à cela, me disais-je, mais cet exercice avait titillé ma curiosité et je me devais de trouver LA période.
J’ai donc repris les albums un à un. J’ai toujours adoré les regarder, c’est mon côté nostalgique. Même si, de nos jours, les photos sont enregistrées sur ordinateur, je fais régulièrement développer les meilleures de chaque année pour les mettre dans un album agrémenté de petits commentaires. Mes enfants, mon mari et moi prenons plaisir à les consulter de temps en temps. Là, mon objectif était différent et je me suis focalisée essentiellement sur les photos de moi que prenait mon père : malheureusement, il n’est pas toujours facile de voir mes yeux de manière bien nette. Mais, sur le lot des clichés, trois portraits de moi m’éclairent : Pâques 1988, les yeux marron... À mes 17 ans, en 1991, les yeux vairons... Le changement s’était donc amorcé entre avril 1988 et décembre 1991.
Il ne me fallut que peu de temps pour réaliser que ces années correspondaient à la découverte du cancer de ma grand-mère maternelle en mai 1988 et à son décès en avril 1991. L’ostéopathe avait raison : il y avait un lien encore plus fort que je ne le pensais avec ma grand-mère maternelle...
Souvenirs d’enfance en Lorraine
Petits, nous allions chez mes grands-parents en Lorraine. Ils avaient une ferme, et c’était le paradis : nous nous retrouvions avec les cousins au milieu des vaches, des cochons, des lapins et des poules. Je chantais beaucoup et j’avais pour public les vaches de l’étable. Nous étions souvent dehors, nous avions toujours quelque chose à faire ou à inventer. Quand nous en avions fini avec les animaux, nous apportions le lait et les œufs aux voisins du village. Nous partions avec le tracteur dans les champs de blé ou de maïs. Mon grand-père et mon oncle travaillaient la terre, pendant que nous nous inventions des histoires, que nous construisions des cabanes... et, toujours en toile de fond, cette odeur de fumier !
C’était plus rare, mais, de temps en temps, j’accompagnais ma grand-mère chez les voisines : nous jouions au scrabble, et j’avais souvent droit à un bonbon. J’adorais ! En rentrant, nous préparions le repas en écossant les petits pois, assises sur le banc devant la maison, et nous regardions passer les voitures et les voisins. Nous écoutions ma grand-mère donner des nouvelles des uns et des autres. Parfois, elle faisait mon gâteau préféré : le biscuit de Savoie. Dans mes souvenirs, elle utilisait la peau de lait. Je n’ai jamais fait ce gâteau : pour moi, il reste son œuvre, tellement il était léger et onctueux. J’ai trop peur d’être déçue, car je sais d’avance que je ne le réussirai pas aussi bien. Après le repas, nous faisions la vaisselle : bizarrement, j’adorais ce moment. Quand la famille était réunie, toutes les femmes se retrouvaient dans la cuisine : une devant l’évier et les autres équipées d’un torchon pour essuyer. Pendant ce temps-là, les hommes jouaient aux cartes. Ce que je trouvais chouette, c’était la bonne humeur qui régnait : chacun racontait des anecdotes, et nous rigolions beaucoup.
Le soir, je regagnais mon lit à côté de celui de mes grands-parents : c’était le privilège du plus grand des petits-enfants. Pour réchauffer mon lit aux draps un peu rêches, ma mamie y glissait une bouillotte. Je n’en ai jamais eue que dans ce lit et, pendant que celui-ci se réchauffait, je récitais ma prière, accompagnée de ma mamie. Ensuite, celle-ci m’embrassait sur le front et me disait :
— Bonne nuit, ma chatte !
C’était il y a plus de trente ans, mais ces souvenirs sont intacts, et les odeurs aussi : celle des champs et du fumier, mais surtout celle de l’intérieur de la ferme… J’aimerais tant pouvoir la sentir de nouveau.
Le présent, c’est maintenant !
Ma grand-mère est partie trop vite. À peine retraitée, elle a fait une chute : c’était en mai 1988. Les médecins lui découvraient alors un cancer qui allait l’emporter trois ans plus tard. Elle a été frappée de plein fouet par la maladie juste au moment où elle aurait pu s’accorder un peu de repos bien mérité. Quand on vit de la terre et de l’élevage, le repos, on ne connaît pas. Dans mes souvenirs, elle ne s’en plaignait pas. Elle ne s’était accordée que très rarement des vacances et avait encore moins voyagé. Mais elle avait sûrement des projets pour sa retraite, au-delà de ceux de vivre des jours paisibles à la campagne auprès de mon grand-père. Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’a pas pu les réaliser : pendant presque trois ans, elle s’est battue contre la maladie, sans jamais montrer de colère ou de résignation. Elle était très croyante, et sa foi devait la porter. En avril 1991, malgré son séjour à l’hôpital, elle a tenu à ce que nous nous réunissions à la ferme pour le baptême de mon cousin, le dernier de ses petits-enfants : durant toute la cérémonie, elle était dans nos pensées. En fin de journée, nous sommes allés lui rendre visite : elle était déjà un peu partie. Certainement rassurée que tous ses petits-enfants soient entrés dans le monde de l’Église, sous la protection de Jésus, et contente d’avoir pu dire « Au revoir » à chacun d’entre nous, elle a arrêté de se battre et a tiré sa révérence le lendemain.
Alors, si mes yeux ont changé de couleur au cours de cette période, ma grand-mère y est pour quelque chose. J’en suis convaincue. C’était le premier enterrement auquel j’assistais, et je l’ai vécu de manière violente. Pour moi, il y avait une telle injustice : comment Dieu avait-il pu laisser faire cela ? Pourquoi la vie de ma grand-mère, qui s’était toujours donnée pour les siens, pour les gens du village et pour l’Église, avait-elle été obligée de prendre un raccourci, juste au moment où elle aurait pu en profiter, pour elle-même ? J’ai ressenti beaucoup de colère à cette période, et je me suis éloignée de l’Église pendant un temps. Puis je me suis souvenue de tous ces soirs où je récitais ma prière avec ma grand-mère : sa foi avait été sans faille jusqu’à son dernier jour. Alors, si elle-même n’avait pas éprouvé de la colère envers son Dieu, je ne devais pas en avoir non plus.
