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Personne ne peut comprendre ce qu'il endure. Le combat qu'il mène contre cet intrus qui le prive peu à peu de l'usage de son corps est perdu d'avance. Parkinson en sortira nécessairement vainqueur. Victor vit comme il peut la lente mais néanmoins irrémédiable agonie de son autonomie. Il se renferme de plus en plus sur lui-même contraint par ses maux, subissant le regard des autres. Rien de pire ne pourrait lui arriver. Du moins, c'est ce qu'il croyait, jusqu'à cet appel de Justine, sa fille. Elle lui annonce, terrifiée, la mort tragique de son fils, Oscar, assassiné durant la nuit.
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Seitenzahl: 340
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Épilogue
Lui non plus, ce connard de serveur ne peut pas s’empêcher d’avoir ce regard réprobateur au moment où Victor s’apprête à passer commande. Pourtant dans un bistro, l'alcoolique est en quelque sorte un peu comme un actionnaire au portefeuille bien rempli qui se rend à un conseil d’administration. C’est grâce à lui, et en particulier à son pognon, que la machine fonctionne. Alors, plutôt que de le juger, on devrait le respecter, ou a minima lui donner l’illusion que c’est le cas.
C’est vrai qu’il n’est que sept heures et demie mais c’est un expresso qu’il commande. Son élocution est bien perturbée. Il s’était pourtant préparé à essayer de contrer ces putains de palilalies en faisant quelques exercices matinaux, comme son orthophoniste le lui a conseillé.
En ce mois de décembre, la température n’est pas si pénalisante que ça pour lui. Le ressenti se situe autour des trois degrés. C’est frisquet. Cependant, ce ne sont pas les quelques minutes de marche pour aller de chez lui jusqu’au troquet qui vont suffisamment le refroidir pour avoir un effet anesthésiant sur sa mâchoire.
Mais voilà, en plus de trembler de la main droite, un peu comme un joueur de time’s up en troisième manche, qui tenterait de mimer un menuisier en train de poncer son ouvrage, il doit s’y reprendre à deux fois pour saluer ce barista de mes deux.
Il n’a pourtant rien d’un alcoolique, du moins, plus maintenant. C’était il y a longtemps. Mais quand bien même ce serait le cas, qui est-il, ce type, pour oser adresser ce regard navré à peine dissimulé à ce qui ressemble à deux habitués accoudés au comptoir ? S’il avait à peine décuvé de la veille, peut-être serait-ce parce qu’il traverse un moment bouleversant, qu’il a perdu un proche, son emploi ? Tout bien réfléchi, c’est le cas en quelque sorte, mais là n’est pas le sujet car cela s’est fait petit à petit. Il s’y était plus ou moins préparé.
Il n’a qu’une envie. Lui sauter à la gorge. Lui coller sa carte d’invalidité sur la tronche en lui hurlant que ces signes physiques que croit identifier ce physionomiste de pacotille ne sont rien d’autre que des symptômes de la maladie de Parkinson.
Léonie, son épouse, essaie de le canaliser au mieux lorsque ce genre de situation se présente. Il a également travaillé là-dessus avec sa psy. Prendre du recul, de la hauteur. Être plus intelligent que ces cons qui condamnent au faciès, qui cataloguent autrui en fonction de ses différences.
Il aimerait pouvoir philosopher sur le sujet, démontrer sa supériorité intellectuelle en trouvant les bons mots, pour peu qu’ils sortent de manière distincte, sans quoi la forme l'emporterait sur le fond. Mais ce qu’il se surprend parfois à désirer encore davantage serait de pouvoir infliger à ces abrutis le ressenti qu’est le sien. Perdre petit à petit l’usage de son corps avec tout ce que cela induit comme douleurs physiques et psychologiques. Leur injecter tout ça, d’un coup, sans qu’ils y soient préparés. Ça les ferait peut-être réfléchir par la suite avant de prononcer une sentence avant même que la défense n’ait eu le temps de plaider.
Et puis, quoiqu’il en soit, Victor ne se considère absolument pas comme un philanthrope. On n’a que ce qu’on mérite, ou plutôt on devrait récolter ce que l’on sème. Mais bon, n’est pas Dexter qui veut ! Alors envisager le pire pour quelqu’un qui a eu le malheur d’avoir un jugement hâtif n’est-il pas un peu excessif ? Certains jours, la réponse, même si elle est difficilement assumable socialement, n’est pas si évidente que ça.
- Allez vous installer, je vous les apporte en salle ! lui enjoint le serveur avec un sourire après que Victor a ajouté un croissant à sa commande.
Cette attitude bienveillante, mais néanmoins commerçante, sème le doute dans son esprit. A-t-il bien interprété le langage non verbal de son interlocuteur ? La nuit qu’il vient de passer à se retourner cinquante fois dans son lit pour finir par se lever à cause des douleurs qui lui donnent le sentiment d’être écartelé n'a-t-elle pas altéré sa capacité de jugement ?
Même quelqu’un de bien portant ne peut pas être au top de ses facultés lorsqu’il ne dort que deux ou trois heures par nuit. Alors pour un parkinsonien… Il déteste ce nom d’ailleurs. Comme si celui-ci pouvait définir une tranche de la population, mettant tous ces parasites qui vivent au crochet de la société dans une seule et même catégorie. S’il se donne le droit de l'utiliser parfois dans ses réflexions, c’est seulement parce que lui, en connaît les limites.
Victor et Léonie ont emménagé deux semaines auparavant dans un appartement situé dans le centre-ville de Caen. Ils ont dû quitter leur maison, en périphérie, à Verson. L’entretien des espaces extérieurs, les escaliers pour descendre à la cave ou monter dans les chambres à l’étage devenaient des contraintes parfois presque insurmontables pour Victor.
Enfin, c’est surtout pour ne plus avoir à supporter les remarques de Léonie quant aux risques inconsidérés qu’il prend lorsqu’elle est au boulot, ou aux contraintes qu’elle aura à gérer, qu’il a accepté ce bouleversement géographique. Que se passera-t-il s’il chute lors d’un épisode de freezing le surprenant alors qu’il emprunte un escalier pour aller mettre du linge à laver dans la buanderie située au sous-sol ? Comment fera-t-elle pour entretenir les espaces verts quand il n’en sera plus capable, lui qui refuse catégoriquement de faire appel à un prestataire pour le soulager bien qu’ils en aient les moyens ? Et puis, la maison est devenue bien grande maintenant que leurs deux enfants, Justine et Oscar, ont pris leur envol.
Alors voilà, il a dû faire une nouvelle concession. Laisser la maladie gagner une bataille supplémentaire. Faire un pas de plus vers l’épilogue de son autonomie. Elle est devenue assez balbutiante, c’est vrai, mais elle lui permettait tout de même de profiter de quelques moments de répit, de savourer quelques menues réalisations.
Ce nouveau logement, cet appartement, cette dernière étape du parcours résidentiel avant le cimetière - l’idée de l’EHPAD n’étant même pas envisageable - le débecte. Il est certain que ce bien, aménagé pour accueillir des personnes à mobilité réduite, en fauteuil roulant en somme, n’aura de cesse de lui rappeler qu’il est devenu un fardeau. Combattre la maladie, même si c’est perdu d’avance, passe par une forme de déni pour lui. Il en est parfaitement conscient. Ce déménagement le contraint à se confronter un peu plus à la triste réalité. Même si c’étaient de petits travaux à chaque fois, tailler la haie, tondre le gazon ou bricoler lui donnaient le sentiment d’être utile, vivant. On lui a retiré ça.
Il mouronne, ressasse inlassablement les évènements qui ont conduit à cette prise de décision. Son esprit, obnubilé par ce changement récent, l’empêche de trouver le sommeil. Comme si les douleurs ne suffisaient pas ! Clairement, personne ne se rend compte de son calvaire, de ses souffrances, de l’agonie de sa motricité, alors qu’il n’a que cinquante-quatre ans.
Il est réveillé depuis plus de trois heures.
Alors plutôt que de poursuivre sa matinée à s’abrutir devant des contenus télévisuels lobotomisants, il s’est décidé à aller découvrir la vie de son nouveau quartier, de la France qui se lève tôt.
Assis dans la salle du bar tabac, il peste contre la table collante. C’est bien beau de nettoyer à coup de spray ménager le magnifique revêtement imitation marbre, mais un coup de chiffon humide ensuite ne serait pas du luxe !
Il écoute la conversation d’artisans qui se vantent de leurs projets en cours, qui se gargarisent de leur savoir-faire, qui critiquent les erreurs commises par l’entrepreneur qui est intervenu avant eux.
Il jette des coups d'œil au comptoir où s’organise une sorte de défilé de ce qu’il imagine être des agents immobiliers, avocats ou autres employés de mairie. Nombre d’entre eux passent en coup de vent, se saluent rapidement, arrogants, désireux de montrer qu’ils sont actifs, vifs, pressés, qu’ils contribuent à la création de richesses et financent sa rente d’invalidité, à lui, cet inutile.
Lui aussi a fait partie de cette France qui se lève tôt et qui bosse. Il était directeur administratif et financier pour une multinationale aux profits conséquents. Son domaine d'activité principale : recherche et industrie pharmaceutique. C’est un comble quand on y pense !
Il était plutôt bon dans son boulot. Il a bossé pour différentes filiales dans lesquelles il était envoyé lorsqu’il fallait y remettre de l’ordre. Toutes en région parisienne. Il faisait des allers-retours quotidiens. C’était presque un avantage. Il avait deux fois deux heures de bureau mobile, chaque jour, sans être dérangé par le téléphone ou des collaborateurs. Il a toujours fait en sorte de s’appuyer sur les personnes en place et leurs compétences plutôt que de faire table rase, façon écobuage, pour reconstruire. Il écoutait, discutait, analysait, argumentait et finissait par redresser. Jusqu’à ce que la maladie de Parkinson soit diagnostiquée et que ses symptômes, apparus de manière plutôt soudaine et virulente, le mettent sur le carreau.
Se lever tôt, il ne fait plus que ça à présent. Se lever beaucoup trop tôt d’ailleurs, pour voir une seule chose évoluer : sa maladie. Les échanges avec les autres qu’il appréciait tant sont de moins en moins nombreux. Mais à quoi bon essayer de les entretenir ? De toute manière, il n’est plus créateur de quoi que ce soit. Écouter sa famille ou ses amis lui raconter leur quotidien mille fois plus intéressant que le sien ne relève pas de l’échange mais plutôt du monologue.
Il a bien songé à écrire, à faire part à la terre entière de ses maux, de ses tourments. Mais au-delà de son manque de talent pour l’écriture, comment serait perçue cette hypertrophie nombriliste par ses proches ? Cela ne risquerait-il pas de les éloigner encore un peu plus ? Les confronter à leur incapacité à comprendre ce qu’il traverse ne pourrait avoir qu’un impact négatif supplémentaire. Et puis, comment promouvoir un ouvrage lorsque le moindre petit élément provoquant du stress exacerbe les symptômes ? Ceci dit, il ferait probablement les choux gras de tous ces haters, au courage sous couvert d’anonymat : “S’il écrit comme il parle, le bouquin va faire deux mille pages avec tous les bégaiements du gars ! “.
Enfin bref ! Il a conscience de s’effacer petit à petit au profit de cet enfoiré de Parkinson. Il n’est cependant pas certain d’avoir la force, ni même peut-être l’envie, de lui faire front. Après tout, la plupart des personnes qui gravitent autour de lui ne voient plus que cet intrus.
Le ballet des travailleurs arrive à son terme. Le bistro se vide petit à petit. Seuls restent les allocataires de diverses rentes. Désoeuvrés qu’ils sont. Comme lui. Des retraités, des bénéficiaires d’affection de longue durée, des chômeurs qui cherchent l’étincelle perdue, à défaut d’un boulot, au fond de leur verre de blanc du matin ou dans un excès de caféine. Des solitaires incompris, abandonnés sur le quai de la gare. Mais eux ne souffrent pas autant que lui, c’est certain ! S’ils se rendaient compte du chemin de croix auquel ils échappent. S’ils avaient conscience de la chance qu’ils ont d'encore maîtriser leur corps et leur esprit, ils se bougeraient un peu plus tous ces assistés.
Il a rendez-vous chez son kiné en début d’après-midi, à quinze heures. Encore une de ces nombreuses consultations qui lui rappelle, comme si c’était nécessaire, son statut de malade. D’ici là, il va devoir gérer sa matinée et organiser les nombreuses tâches qu’il a à réaliser. Vider l’aspirateur autonome qu’il a mis en route avant de partir et réchauffer un plat pour son déjeuner ! Quel programme dense, intéressant et créateur de richesses !
S’il a un peu de chance, il pourra espérer bouquiner quelques pages du dernier Karine Giébel. A condition que la tremblote de sa main droite se mette en pause comme c’est souvent le cas en milieu de matinée. Un moment “on1” qui lui est accordé. Un peu comme la promenade dans la cour pour un détenu. Ce n’est en aucun cas lui qui décide du moment et encore moins de la durée. Son seul pouvoir réside dans la possibilité de refuser de sortir de sa cellule à ce moment-là. Ne pas subir le planning que lui impose Parkinson. Tu parles d’une victoire !
Il se lève, salue le garçon de café d’un mouvement de tête au moment de sortir, et marque un temps d’arrêt après avoir fait quelques pas. Il prend le temps - comme s’il avait autre chose d’urgent à faire - d’observer toutes ces personnes qui vont et viennent. Ils se déplacent, sans contrainte, vers un objectif bien défini qui leur permettra d’avoir le sentiment, plus ou moins justifié, d’avoir accompli quelque chose à la fin de la journée. Pour un employeur, pour le grand capital, pour eux, voire pour les autres. Ce qui en revient à œuvrer pour eux-mêmes, car finalement tous ces narcissiques s’en vanteront, l’air de rien, plaçant au détour d’une conversation leur bénévolat, leur action au service des démunis, des plus faibles. Est-il lui-même un faire- valoir pour ceux qui l’accompagnent, qui le supportent dans son quotidien ?
Le jour s’est levé. Les illuminations de Noël sont toujours allumées. Elles semblent rappeler à chacun la nécessité d’être joyeux et de céder au chant des nymphes du consumérisme pour être définitivement épanoui.
Oui, il est aigri ! Non, il ne va pas bien, tant physiquement que psychologiquement ! Il est parvenu à tromper les apparences durant les premiers mois après que le diagnostic est tombé. Mais à quoi bon finalement ? Pourquoi faire semblant ?
Seize mois après que l’origine de ses maux a été identifiée, il a dû quitter son boulot. Les signes de la maladie étaient présents depuis bien longtemps mais il n’avait jamais le temps d’aller consulter. La procrastination n’est pourtant pas ce qui le caractérise. Mais concernant sa santé, il a toujours eu tendance à ne pas écouter les signaux d’alerte que lui envoyaient son corps. Jusqu’à présent, ça passait à peu près tout seul !
Quoiqu’il en soit, même si le diagnostic fut tardif, son inertie a été sans conséquence. Il n’a rien compromis. On ne guérit pas de Parkinson ! Sa progression ne peut pas être stoppée. Le traitement médicamenteux a pour seul objectif de s’attaquer aux symptômes. C’est un peu comme reboucher au plâtre les fissures des murs d’une maison alors que ce sont les fondations qui sont en train de lâcher. On sauve les apparences, on préserve l’habitat jusqu’au moment où tout s’écroule.
Ça fait huit mois, à présent, qu’il est inactif. Il n’a jamais réussi à trouver la moindre satisfaction à cette situation. Son taf représentait tout pour lui, même s’il s’en défendait. Il était utile, reconnu, apprécié. Il n’a jamais eu de passion particulière. Quelques centres d’intérêt, tout au plus. Il s’est retrouvé désœuvré du jour au lendemain. Il a essayé de se trouver quelques passe-temps, sans succès.
Il en revient finalement toujours à la lecture, seule activité qui lui permet de s’échapper. Il a de plus en plus le sentiment de devenir un intrus pour ce corps qui le rejette. Victor ressent toute l’hostilité de cette enveloppe qui s’est laissée duper par Parkinson qui prend peu à peu les commandes.
Il jette un coup d'œil à son portable tandis qu’il retourne vers son nouveau chez lui. Justine, sa fille, a tenté de le joindre à plusieurs reprises. Il la rappellera une fois dans son appartement. Marcher et téléphoner en même temps peut être périlleux. S’il ne se concentre pas sur la mécanique de ses déplacements, sur le fait de mettre le talon en premier, puis la plante du pied et enfin les orteils, il risque le freezing ou la chute. En pensant à ce qu’il fait, il utilise une partie de son cerveau différente de celle qui est affectée par la maladie. Cela lui permet de réacheminer le message du cerveau vers les pieds.
Il y a presque un an que Justine a quitté le cocon familial. Ses parents l’ont quasiment mis à la porte, du moins c’est ainsi qu’elle l’a ressenti. Elle travaille comme assistante vétérinaire dans le cabinet où elle a réalisé son alternance. Après six mois d’activité salariée, elle résidait toujours dans la maison familiale. Elle travaillait la semaine, ce qui était éreintant pour la pauvre chérie, et sortait le week-end. Bah oui, il faut bien décompresser !
Victor et Léonie avaient parfois le privilège de partager quelques instants avec leur fille, le dimanche après-midi, lorsque celle-ci était rentrée dormir à la maison et se levait vers quatorze heures après une soirée souvent bien arrosée. N’ayant pas de goût particulier pour l’hôtellerie ou les chambres d’hôtes, ils lui ont fait comprendre, petit à petit, mais de manière de plus en plus appuyée que la situation ne pouvait pas s’éterniser.
Elle s’est trouvée un appartement dans le quartier du port. Les bâtiments y sont un mélange d'architecture historique et moderne. Des entrepôts réhabilités, avec leurs façades en acier et en pierre calcaire, côtoient des constructions plus récentes, créant un contraste intéressant. La proximité du futur quartier de la presqu'île lui donne un statut de potentielle future centralité. Victor l’a accompagné pour les visites. Se portant caution, avec Léonie bien évidemment, il a eu le bonheur de devoir expliquer sa situation auprès de chaque bailleur. Quelle chance ils ont d’avoir une locataire dont le père est rentier ! Une longue maladie dégénérative et incurable qui offre de bien meilleures garanties que n’importe quel CDI ou contrat de la fonction publique !
Les premiers mois d’indépendance forcée ont été compliqués à gérer pour la jeune adulte. Habituée à mener la grande vie lorsqu’elle vivait chez ses parents, elle ne regardait pas à la dépense pour les sorties, la mode ou bien encore les loisirs. Elle a rapidement été confrontée au principe de réalité lorsqu’il a fallu s'acquitter des différentes factures inhérentes à sa location. Elle a dû se résoudre à demander l’aide de ses parents bien plus vite qu’elle ne l’aurait cru. Elle qui voulait leur faire payer son expulsion de la maison par un silence radio prolongé. Ils ne veulent plus la voir chez eux ? Elle va leur donner pleine satisfaction en ne leur donnant aucune nouvelle ! Mais ça, c’était avant de constater son incapacité à honorer toutes ses factures.
C’est Léonie qui a géré, tant Victor était ulcéré par l'attitude de sa fille. S’il était conscient que sa réaction était certainement excessive, il ne pouvait pas s’empêcher de mouronner sur l’inexpérience de Justine et sur le banquier qu’il avait parfois le sentiment de représenter pour elle.
Elle ne se rend pas compte de l’incidence de son comportement sur sa santé. Sa résistance au stress s’étiole avec la progression de la maladie. Et la nuit, lorsqu’il ne parvient pas à trouver le sommeil, cela prend des proportions déraisonnables. Il a alors des sentiments ambivalents. D’un côté, il est frustré que Léonie prenne la main lorsqu’elle identifie des sources de tension possibles. Il se sent alors totalement inutile, vivant dans un cocon, une bulle le protégeant de la vraie vie et de ses aspérités. De l’autre, il est sensible au fait que sa femme soit si prévenante.
De même, il en veut à sa fille de lui créer ces difficultés liées à sa piètre gestion du stress. Mais finalement, la sollicitation de son aide témoigne du fait qu’elle ne voit pas que le malade contrairement à beaucoup d’autres personnes. Ou alors, c’est qu’elle n’en a clairement rien à foutre, se surprend-il à penser parfois lorsqu’il ne va vraiment pas bien.
Il pénètre dans son appartement et marque un temps d’arrêt se délectant de la douce chaleur qui y règne. Il s’approche de la baie vitrée et regarde au loin. Depuis le quatrième étage, il a une vue dégagée sur l’Orne.
Il se sent finalement moins isolé qu’il ne le redoutait au départ. Le fait d’être, en quelque sorte, connecté à la ville par ce contact visuel le rassure.
Tiens donc ! Une pensée positive ce matin ! Il faudra qu’il la partage avec Léonie lorsqu’il l’aura au téléphone ce soir. Il est prévu qu’elle rentre vendredi. Elle passe la semaine à Bordeaux.
Elle est souvent par monts et par vaux. Son travail d’expert-comptable à l’international l’amène à beaucoup voyager. Elle a néanmoins toujours fait le maximum pour être à la maison le week-end. Quand elle n’y parvenait pas, Victor et leurs enfants s’en accommodaient souvent assez bien. C’était alors pour eux un peu comme un rituel. Une à deux fois par an, ils sautaient sur l'occasion pour passer le week-end dans un parc d’attraction, loisir aux files d’attente interminables qui révulsent Léonie.
Lorsque la maladie de Parkinson a été diagnostiquée, elle a envisagé de réduire la voilure en termes de déplacements. Elle voulait être davantage présente pour accompagner Victor. Adapter son poste actuel ou changer de boulot ont été des options envisagées. Elle a été très agitée à ce sujet. Finalement, après plusieurs semaines d’échanges et de réflexion, Victor a réussi à la convaincre de ne rien changer.
Pendant des années, il a réussi à gérer le quotidien de leurs enfants lorsque Justine était absente. Bien aidé, il est vrai, par ses parents ainsi que par plusieurs étudiantes qui se sont succédées pour gérer le périscolaire ainsi que quelques soirées. Il devrait donc réussir à s’en sortir s’il ne s’agit que de lui. Et puis, surtout, il refuse d’accorder cette victoire à la maladie. Il ne supporterait pas qu’elle impacte sa femme jusque dans son travail, qu’elle devienne son aidante. Qu’il déteste ce nom ! Aidante… Comme si la maladie pouvait redéfinir, restreindre le rôle de chacun dans un couple. N’est-ce pas une des caractéristiques de base que d’être là pour l’autre en toutes circonstances, quelles que soient les difficultés. La maladie doit-elle devenir le seul lien qui unit ? L’aimant s’efface-t-il alors au profit de l’aidant ?
Tout ceci n'est probablement que de la philosophie de comptoir, mais une chose est certaine pour Victor, il est absolument hors de question que Léonie voit quelqu’un d’autre que son mari quand il est face à elle. Chacun change, évolue au fil du temps et de ses expériences. Néanmoins lorsque la décrépitude pointe le bout de son nez, qu’elle soit liée à l’âge ou à la maladie, c’est peu à peu une nouvelle personne qui apparaît. Si elle s’éloigne trop de l’être initialement aimé, il n’y a pas lieu de se sacrifier pour elle. Dans tous les cas, Léonie n’a pas à souffrir de la maladie de son mari. Il en bave suffisamment pour deux.
Son téléphone sonne. Perdu dans ses pensées, il avait presque oublié que Justine avait déjà essayé de le joindre à plusieurs reprises. C’est encore elle qui appelle. La dernière fois qu’elle avait tant insisté pour lui parler, c’était parce que sa trottinette électrique ne démarrait pas et qu’elle allait être en retard à son travail. Victor avait alors mesuré toute la déception de sa fille devant son incapacité à diagnostiquer l’origine du problème et à réparer l’engin par la seule force de son esprit.
Que va-t-elle lui inventer cette fois ?
Il décroche.
- SOS papa, j'écoute ! lui lance-t-il sur un ton qu’il s’efforce de rendre jovial
- Papa ! C’est horrible !
Justine marque une pause. Il l’entend déglutir. Sa voix est chevrotante. Il ressent une panique extrême transmise par sa fille.
- C’est Oscar ! Il est mort ! Il a été tué chez lui !
1 L'effet on/off fait référence aux fluctuations soudaines, parfois imprévisibles des symptômes
- J’arrive !
Ce sont les seuls mots que Victor réussit à prononcer. Il n’essaye pas de réconforter Justine, ni même d’avoir un mot attentionné. Il en est absolument incapable, sonné qu’il est par l’uppercut reçu en pleine face.
Il se contente de ce “J’arrive !”, avant de raccrocher, ne laissant transparaître aucune émotion après que sa fille a réussi à lui préciser entre deux sanglots qu’elle était avec Emma, la compagne d’Oscar, dans leur pavillon à Varaville.
Il reste d’abord totalement immobile, ne tremblant même pas. La terreur, l’effroi, l’incompréhension et la panique qui s'entremêlent dans son esprit l'empêchent de construire la moindre réflexion. Puis, après ce qui lui a semblé durer une éternité, il reprend une partie de ses esprits. Du moins, il parvient à allumer la zone de son cerveau commandant la mise en route de la douloureuse machine qui lui sert à se mouvoir.
D’un pas hésitant, similaire à celui d’un vieillard qui se déplacerait sur un sol gelé tout en redoutant la chute qui pourrait lui être fatale, il va jusqu’à la console située dans le salon pour prendre ses clés de voiture. Il marque un temps d’arrêt avant d’ouvrir la porte d’entrée pour sonder les poches de son manteau afin de vérifier qu’il a ses papiers ainsi que ses médicaments. Tout est là !
Il emprunte l'ascenseur pour descendre au sous-sol de la résidence où est stationnée sa voiture. Il ne parvient pas à structurer ses pensées. Tout cela lui paraît impossible, irréel. Il a dû être une sacrée pourriture dans une autre vie pour que le karma s'acharne comme ça sur lui ! Et voilà, il ramène encore tout à lui ! Il se déteste.
Varaville est une commune située à vingt minutes de Caen, sur le littoral normand. Oscar et Emma y ont élu domicile trois ans auparavant. Ils habitent une petite maison à deux pas de la mer.
Sur le trajet, Victor essaie de joindre Léonie à plusieurs reprises. Sans succès ! Il lui laisse un message en essayant d’articuler au mieux :
- Salut, c’est moi ! Je vais chez Oscar. Justine m’a appelé pour me dire qu’il lui était arrivé quelque chose de grave. Je ne sais pas si elle t’a appelé toi aussi. Je serai sur place dans quinze minutes. Rappelle-moi dès que tu peux !
Rien de surprenant à ce qu’elle ne décroche pas. Lorsqu’elle part la semaine, pour le boulot, elle passe la majeure partie de ses journées en réunion et coupe son téléphone. Il appellera son employeur pour la joindre dans la matinée en fonction des évènements.
En fonction des évènements…
Comme s’il était possible que Justine se soit trompée.
Qu’il y ait eu incompréhension avec Emma.
Que ce soit quelqu’un ressemblant comme deux gouttes d’eau à Oscar qui soit mort.
Qu’il n’y ait pas eu de coups mortels mais juste de sérieuses blessures.
Que ce soit un médecin urgentiste incompétent qui ait donné de mauvaises informations.
Victor est conscient que toutes ces hypothèses relèvent certainement de l’utopie mais il ne peut pas s’empêcher de s’y raccrocher. Tant qu’il n’aura pas constaté par lui-même ce qui s’est réellement passé, tout ça n’aura aucun sens. Ce ne sera pas réel.
Arrivé à Varaville, il perçoit des gyrophares au loin. Il s’agit clairement de la rue où réside son fils. Son ventre se noue. Il sent à nouveau la terreur le gagner. Il est partagé entre le besoin de rapidement pénétrer dans la maison afin de comprendre ce qui se passe et l’envie de fuir, de ne pas faire ce terrible constat qui l’attend. Tant qu’il n’a rien vu, son fils est toujours en vie !
Impossible de se garer à proximité immédiate. Un fourgon du SAMU, deux véhicules de la police et plusieurs autres sans identifiant particulier occupent l’espace.
Il stationne sa voiture à une trentaine de mètres, devant un garage voisin. Il coupe le contact, allume les feux de détresse, prend une grande respiration, s’extirpe de sa voiture et se dirige vers la maison d’Oscar. Il essaie de concilier vitesse et équilibre, ce qui n’est guère aisé tant il est focalisé sur ce qu’il risque de découvrir dans quelques secondes.
La porte d’entrée est grande ouverte. Deux policiers en uniforme discutent devant. Voyant Victor approcher de manière décidée, le plus âgé des deux se tourne vers lui. Il lui fait face, l’empêchant d’avancer davantage.
- Vous ne pouvez pas entrer monsieur. Mes collègues sont en train d’investiguer une scène de crime !
- Je suis Victor Diel, le père d’Oscar Diel ! Ma fille m’a appelé pour me dire que mon fils avait été tué, qu’elle était sur place. Parvient-il à dire d’une voix chevrotante.
Comme sortie de nulle part, Justine, qui a entendu sa voix, déboule alors depuis la maison. Elle bouscule le policier, qui trébuche avant de se rattraper, et se jette, en pleurs, dans les bras de son père. Les derniers espoirs de Victor de voir une issue heureuse à ce début de journée s’envolent alors définitivement.
- Papa ! Il est mort ! Oscar est mort ! Comment c’est possible ?
Victor garde le silence pendant quelques instants. Il enlace sa fille, aussi fort qu’il le peut.
- Où est-il ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Demande-t-il à sa fille sur un ton monocorde ne laissant pas transparaître le capharnaüm émotionnel qui embrouille son esprit.
- C’est Emma qui l’a trouvé ce matin en rentrant du travail. Il était dans leur lit. Il y avait plein de sang !
Victor lève les yeux et aperçoit Emma sur le pas de la porte. Elle a les yeux rouges, bouffis par les larmes qui coulent sans discontinuer depuis la découverte du corps sans vie d’Oscar. Leurs regards se croisent. Il relâche alors son étreinte autour de Justine et fait un pas en direction de sa désormais ex future belle-fille lui adressant ce qu’il pense être un sourire compatissant mais qui ressemble davantage à une grimace maladroite.
Elle tombe alors littéralement dans ses bras. Comme s’il était assez costaud tant physiquement que moralement pour la soutenir ! Surpris, il fait un pas en arrière pour conserver son équilibre précaire et la laisse sangloter sur son épaule, en silence, quelques instants. Justine reste à côté, les bras ballants, le regard dans le vide.
Alors qu’il s’apprête à demander à Emma ce qu’il s’est passé, un homme s’approche. Il s’est préalablement enquis auprès des policiers postés devant la maison de savoir de qui il s’agissait. Il patiente, le temps que Victor le remarque, respectant ce moment où la détresse s’exprime. Il en est malheureusement trop souvent le spectateur.
- Monsieur Diel ? l’interroge-t-il une fois qu’il sait avoir capté son attention.
Je suis l’inspecteur Clément. Je vous adresse mes très sincères condoléances. Je vais être en charge de l’enquête. Le moment n’est pas propice à un échange. Je vais juste prendre vos coordonnées, si vous voulez bien, de manière à ce que je puisse vous rappeler afin de convenir d’un rendez-vous.
L'inspecteur Clément a une stature imposante. Mesurant plus d’un mètre quatre-vingt-dix, il a le physique d’un ancien rugbyman : les épaules carrées, une posture droite et un début de bedaine, conséquence probable de quelques troisièmes mi-temps. Une casquette gavroche et un polo blanc aux nombreux faux plis lui donnent l’allure d’un barman irlandais qui aurait dû faire un choix entre maîtriser la tireuse à bière ou dompter cet étrange ustensile qu’est un fer à repasser.
Il enquête sur le territoire normand depuis près de quinze ans. Il a hésité, pendant quelques années, à demander sa mutation dans le sud, plus en phase, a priori, avec son mode de vie idéal. Mais, conscient d’avoir réussi à construire une carrière plutôt correcte et s’être constitué un groupe d’amis qu’il ne renierait pour rien au monde, il y a renoncé. Toulouse, la ville rose, demeure cependant sa destination de vacances privilégiée.
La région normande n’est pas réputée pour ses faits divers, sa mafia ou encore ses règlements de compte. Si Cosanostra fait trembler la Sicile, Calvanostra n’est que le nom d’un salon de tatouage où le seul sang qui coule est celui de la peau qui se pare de dessins pigmentés. Cependant, comme partout ailleurs, des drames se jouent régulièrement. La Normandie compte une moyenne annuelle d’homicides de l’ordre de quarante-cinq dont un peu moins de dix pour le département du Calvados. Un homicide, fort heureusement, y reste somme toute assez rare.
C’est donc déterminé à tirer rapidement au clair les circonstances de ce décès, que l’inspecteur Clément prend les rênes de l’enquête.
- Oui, bien sûr ! répond Victor. Est-ce que je peux entrer le voir ?
- Son corps a été emmené par nos collègues du SAMU. Il doit être arrivé à la morgue à présent.
Nous procédons aux derniers relevés d’indices potentiels. Il n’y en a plus pour très longtemps.
- Mais qu’est-ce qui s’est passé, bordel ? demande Victor, la voix nouée, laissant apparaître une certaine forme de rage qui le gagne.
Sa question s’adresse tout autant à l’inspecteur en face de lui qu’à un hypothétique être supérieur qui jouerait avec les Hommes comme le ferait un marionnettiste.
Des larmes coulent sur ses joues. Il commence à réellement prendre conscience de la situation, de la disparition brutale et définitive de son fils.
Victor, Emma et Justine suivent l’inspecteur Clément sur la proposition de ce dernier et entrent dans la maison. Ils prennent place dans la cuisine. La chaleur de la pièce y est toute relative. Les allées et venues incessantes ne permettent à l’habitation de ne compter que quelques degrés de plus qu’à l’extérieur. Emma, pour la forme, propose un café que chacun refuse.
- Nous n’avons que très peu d’éléments à ce stade, prévient le policier en guise d’introduction.
Il sort un carnet de la poche intérieure de son blouson.
Quelle caricature ! se surprend à penser Victor. Ce flic a regardé trop de films policiers.
- Nous avons reçu un appel à sept heures dix-sept ce matin de votre part madame Fabre, poursuit l’inspecteur Clément en adressant un regard à Emma après avoir jeté un coup d'œil à ses notes. Vous rentriez de votre nuit au CHU de Caen où vous êtes interne, au service des urgences.
Vous avez découvert le corps de votre compagnon, Oscar Diel, mort, dans son lit. Les draps étaient couverts de sang. Les collègues sont arrivés à votre domicile à sept heures vingt-six.
Un couteau, qui a probablement été l’arme utilisée, a été retrouvé posé sur la table de chevet. De nombreux coups ont été portés au torse semble-t-il. Le rapport du médecin légiste nous en dira plus sur le sujet ainsi que sur l’heure du décès.
Aucune piste n’est à exclure mais il est peu probable qu’il s’agisse d’un cambriolage qui aurait mal tourné. Dans ce cas de figure, on ne retrouve pas la victime dans son lit. De plus, rien ne semble avoir été déplacé me disiez-vous.
Emma confirme d’un hochement de tête.
- Le ou les agresseurs semblent être passés par le garage.
La porte coulissante a été forcée.
En l’état actuel des choses, tout porte à croire que monsieur Diel a été victime d’un meurtre. Rien n’a été fait pour tenter de laisser penser à autre chose. Un peu comme si on avait voulu faire passer un message. Enfin, je vous livre là une hypothèse qui n’a rien d’avéré, précise l’inspecteur.
- Un meurtre ! répète Victor consterné. Un meurtre ! répète-t-il encore une fois. Mon fils est maître d’école, enfin professeur des écoles, se reprend-il.
Comme si cela pouvait avoir la moindre importance à présent.
- Il enseigne à des élèves en école primaire. Comment pouvez-vous imaginer qu’on veuille le tuer, lui ? s’énerve Victor.
- Monsieur Diel, je n’imagine rien. Je me contente d’exposer les faits, lui répond l’inspecteur Clément d’une voix qu’il essaie de rendre la plus posée possible. Nous allons faire notre travail et essayer de comprendre ce qui s’est passé. Nous allons tout mettre en œuvre pour retrouver le meurtrier de votre fils.
L’inspecteur profite finalement de l’instant pour caler des rendez-vous le lendemain avec les différents membres de la famille afin de les auditionner et prend congé pour lancer l’enquête de voisinage.
Victor, Justine et Emma restent quelques instants, assis, silencieux. Chacun essaie d’organiser ses pensées. Les derniers policiers qui recueillaient des indices sur la scène de crime, à l'étage, quittent la maison après avoir salué Emma.
Victor ne sait pas bien identifier d’où lui vient ce besoin irrépressible de constater par lui-même l’horreur de la scène. Maintenant qu’ils sont tous les trois dans la maison, il peut se rendre à l’étage pour voir de ses propres yeux la pièce dans laquelle on a arraché la vie à son fils. Emprunter l’escalier constitue une véritable épreuve. L’endorphine générée par la violence des évènements a totalement disparu. La prise médicamenteuse de treize heures approche. Il est en pleine phase “off”. Il s’accroche comme il peut à la main-courante et, marche après marche, parvient au palier qui distribue les trois pièces de l’étage. Les portes sont grandes ouvertes. La salle de bain et les deux chambres ont dû être retournées se dit-il. La pauvre Emma a certainement cherché à vérifier s’il y avait toujours quelqu’un dans la maison quand elle a découvert Oscar.
Il pénètre dans la chambre. La fenêtre est ouverte en position soufflet. Les rideaux, situés de part et d'autre, semblent frissonner. Les draps ont été enlevés. Il ne reste que le matelas maculé de sang. Il a un haut-le-cœur qu’il parvient à contenir lorsqu’il imagine son fils, au corps sans vie, poignardé à plusieurs reprises. Est-ce qu’il a souffert ? S’est-il rendu compte de ce qui se passait ? Ce n’est pas dans l’ordre des choses. Un père ne devrait jamais avoir à subir la mort d’un de ses enfants.
Au-dessus du lit, sur le mur, quatre lettres ont été gravées : “ABUS”. Il n’y prête pas attention.
Son téléphone sonne. C’est Léonie. Il lève ses yeux embués au ciel. Il avait presque oublié qu’elle n’était pas encore au courant de la situation. Comment va-t-il pouvoir lui faire part de la terrible tragédie dont a été victime leur fils ? Il décroche et porte lentement le téléphone à son oreille.
- Victor ! Tu m’as fait peur avec ton message. Que se passe-t-il ? Est-ce qu’Oscar va bien ?
- Non ! répond Victor, à la manière d’un robot qui transmettrait des informations standard au client d’un service après-vente. Il est mort ! Quelqu’un est rentré chez lui cette nuit et l’a tué !
Il se surprend à tenir ces propos de manière totalement détachée. Comme s’il n’était pas directement concerné.
Il entend alors Léonie hurler sa douleur, son incompréhension. Il lui fait ensuite part des maigres éléments dont il dispose, se retrouvant un peu plus impliqué et impacté émotionnellement, au fil de l’échange. Un peu comme s’il pouvait supprimer le mode avion de son cerveau pour se reconnecter au réel, maintenant qu’il est parvenu à annoncer l’inimaginable à sa femme.
L’échange prend fin assez rapidement. Léonie lui confirme trois minutes plus tard qu’elle prend le premier train disponible pour rentrer à Caen. Elle arrivera en fin de journée à vingt heures quarante-neuf.
Après avoir à nouveau emprunté l’escalier avec une prudence décuplée, il retrouve Emma et Justine au rez-de-chaussée.
Emma est au téléphone en train de faire part pour la énième fois, et certainement pas la dernière, de la disparition d’Oscar. La douleur initiale liée à la perte d’un être cher n’est certainement pas suffisante. Il faut se la réinfliger en boucle jusqu’à ce que tous les proches soient mis au courant. Apercevant Victor, elle en profite pour mettre fin à la conversation.
- Nous n’avons plus rien à faire ici, lui dit-il. Ce serait sûrement mieux que tu ne restes pas seule dans cette maison aujourd’hui, et peut-être même les prochains jours. Veux-tu venir avec nous ? On peut t’héberger à Caen.
- C’est gentil, merci ! Je ne réalise pas vraiment ce qui se passe. Je crois que j’ai besoin d’un peu de temps, seule. Mais ne vous inquiétez pas, je vais dormir chez une amie ce soir. De toute manière, on va se croiser demain à l’hôtel de police et puis, il va falloir gérer les obsèques, répond-elle, pragmatique.
Victor et Emma s’étreignent alors dans un silence chargé d’émotion. Il voudrait être capable de sortir la petite phrase réconfortante, trouver les mots justes qui permettraient à Emma, et à lui aussi accessoirement, de moins ressentir cette terrible absence. Il n’a aucun doute sur le fait que le pire reste à venir. Ils devront tous être extrêmement forts pour supporter cette épreuve et tout particulièrement celle qui partageait la vie d’Oscar lorsqu’un semblant de routine quotidienne reprendra. Mais voilà, il ne trouve rien à dire. Il se contente de l'embrasser sur le front en lui adressant un sourire d’une tristesse absolue.
Justine enlace Emma à son tour et lui chuchote quelques mots à l'oreille avant de suivre son père à l’extérieur de la maison.
Ils font voiture commune. Justine viendra récupérer la sienne plus tard. C’est elle qui conduit. Le silence est pesant dans l’habitacle. Elle croit allumer la radio en appuyant sur un bouton du tableau de bord. Cela a pour effet de lancer l’appli Spotify du téléphone de Victor et de reprendre la lecture de l’album des Red Hot, one hot minute, là où il l’avait interrompu la veille.
