Plongée chrétienne au cœur du bouddhisme Zen - Benoît Billot - E-Book

Plongée chrétienne au cœur du bouddhisme Zen E-Book

Benoît Billot

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Beschreibung

En 1983, la rencontre entre moines chrétiens et bouddhistes zen paraissait très récente et surprenante (révoltante pour certains…). 40 ans plus tard, elle semble être une pratique normale pour beaucoup, qui reste tout à fait répréhensible pour les mêmes « certains ». Pourtant, même chez les spirituels chrétiens, rares sont celles et ceux qui en saisissent la nouveauté permanente et nécessaire.

Ce livre invite à mieux saisir la profondeur de la rencontre spirituelle et son importance aujourd'hui, pour suivre l’appel du Pape François au dialogue profond avec les fidèles des autres religions.

« Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix… Nous déclarons adopter la culture du dialogue comme chemin, la collaboration commune comme conduite, la connaissance réciproque comme méthode et critère. »


À PROPOS DE L'AUTEUR

Benoît Michel Billot, après une formation de biologiste, embrasse la vie monastique à 25 ans au Prieuré bénédictin Saint-Benoît à Étiolles (91450). Prêtre au travail pendant deux ans, prêtre en paroisse pendant 25 ans, moine avant tout. Responsable du Dialogue Interreligieux Monastique pour la France pendant 20 ans, il séjourne dans des monastères zen du Japon, et est certifié enseignant zen. Il a fondé la Maison de Tobie en 1989 : école de vie spirituelle et d'intériorité promouvant la vie spirituelle en rapport avec le corps, le psychisme et les grandes traditions. Profondément chrétien, intensément ouvert à toutes les sagesses spirituelles, Frère Benoît Billot se dédie depuis 60 ans à l'unification de l'être et à son incarnation, dans l'approfondissement de sa foi, par la rencontre réelle des autres religions et pratiques, dans le dialogue intermonastique, interreligieux, et interpersonnel.

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Seitenzahl: 178

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Frère Benoît Billot

Plongée chrétienne au cœur du bouddhisme zen

Moines chrétiens en dialogue avec des moines zen japonais : de l’expérience à la sagesse

Introduction

Le livre que voici a connu, en 1987, sa première édition sous un autre nom1. Depuis cette date, tant d’événements se sont produits que pour sa réédition il a paru nécessaire de le remanier profondément en fonction de l’évolution rapide du monde et de chacun d’entre nous. La rencontre entre moines chrétiens et moines bouddhistes zen paraissait alors être un fait très récent et surprenant (révoltant pour certains…). Quelques dizaines d’années après, elle semble être une pratique normale dans l’esprit de beaucoup. Cependant, maintenant que le temps a fait son œuvre, il est nécessaire d’en redire la force et d’en dégager la sagesse. Le Pape François n’a cessé d’appeler les spirituels de toutes traditions au dialogue profond avec les fidèles des autres religions. Pour donner un exemple du genre, et dans un contexte autre que celui de 1987, il rencontrait, le 4 février 2019, la plus haute autorité morale de l’Islam sunnite, le grand Imam Ahmad Al-Tayyeb. Ils déclaraient ensemble :

« Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix… nous déclarons adopter la culture du dialogue comme chemin, la collaboration commune comme conduite, la connaissance réciproque comme méthode et critère. »

Tout d’abord, nous le savons bien, la donne internationale a profondément changé depuis le milieu du xixe siècle. Après avoir été des objets de conquête et de colonisation, l’Orient et l’hémisphère sud sont devenus pour l’Occident une réalité avec laquelle il faut compter à tous niveaux : science, technique, commerce, armement… Mais aussi, pour ce qui concerne les domaines culturel et spirituel, un sujet de fascination. Il n’est que de comptabiliser les centres bouddhistes ou hindouistes qui se sont multipliés en Occident, et particulièrement en France, créés soit par des Occidentaux formés en Asie, soit par des Orientaux, les uns exilés de chez eux pour des raisons politiques, les autres venus en mission en Occident. Sans compter la multitude de celles et ceux qui vont explorer l’Afrique profonde et l’Amérique du Sud pour y apprendre une nouvelle sagesse de la Terre. Sagesse qui, en plus des productions vivrières indispensables, a permis à de nombreux peuples d’entrer dans une relation très profonde avec la Terre-mère.

Mais parcourons très brièvement l’histoire de ces liens, vus du côté chrétien, depuis un siècle.

1926 — Après les horreurs de la guerre mondiale de 14-18, à laquelle nombre d’Asiatiques ont été appelés à participer, et où beaucoup ont trouvé la mort, une prise de conscience commence à apparaître dans les Églises chrétiennes d’Occident. C’est ainsi que le Pape Pie XI s’adresse aux moines catholiques, massivement concentrés dans les pays occidentaux, et leur demande de fonder des communautés monastiques dans les pays non traditionnellement chrétiens, qu’on appelait à l’époque « pays de mission ». Il ne s’agissait pas, d’abord, dans son esprit, de faire œuvre de prosélytisme, mais d’y mener la même vie de silence et de contemplation qu’ils menaient dans « les pays de Chrétienté ». Il voulait en effet que l’Église soit « complète », c’est-à-dire qu’elle dispose en ces pays de ses deux poumons : actif et contemplatif. En fait, il faudra trente ans pour que l’appel du Pape soit vraiment entendu. Si, en 1950, il y avait 30 monastères hors d’Occident, il y en aura plus de 250 en 1984.

En attendant, quelque chose de nouveau naissait dans l’Église catholique. À la base, s’établissaient des contacts simples entre moines, responsables religieux, ou laïcs des diverses religions. On n’arrivera jamais à en répertorier l’infinie diversité. Vie ensemble, prière ensemble, expériences spirituelles communes, compréhension ou incompréhension, chaque partenaire découvrait la complexité et la richesse d’une autre tradition spirituelle. Ce fut la période des grands précurseurs du dialogue, dont la vie et les écrits ont imprégné peu à peu le tissu de l’Église catholique. Ceux qui sont les plus connus en France sont Jules Monchanin, Henri Le Saux, Thomas Merton, Enomiya Lassalle, Bede Griffiths… Et comme ce travail ne manquait pas de se répercuter dans les différentes articulations de l’Église, on commençait à entendre des déclarations pontificales qui exprimaient ce nouvel état d’esprit.

1962 — Clôture de la première période du Concile Vatican II. Le Pape Jean XXIII prend la parole et souhaite que les fruits du Concile puissent se répandre :

« Sur la masse des Hommes qui ne sont pas encore éclairés par la lumière du Christ, mais qui se glorifient d’un illustre et ancien patrimoine transmis par leurs ancêtres. Ils n’ont rien à craindre de la lumière de l’Évangile qui pourra contribuer, comme dans le passé, à cultiver et développer les germes féconds d’esprit religieux et de civilisation qui leur sont propres. »

1964 — Le Pape Paul VI est à Bombay. Au cours de ce voyage en Inde, il fait une expérience spirituelle, vive et inoubliable, de la rencontre avec les foules priantes de l’hindouisme. Il franchit alors une nouvelle étape dans le dialogue et déclare :

« Votre terre est une terre de culture ancienne, berceau des grandes religions, siège d’une nation qui a cherché Dieu avec une aspiration incessante, dans la méditation profonde et le silence, avec des chants de fervente prière. Rarement un désir si ardent de Dieu s’est exprimé avec des accents aussi remplis de l’esprit de L’Avent, que dans cette parole écrite dans vos livres sacrés bien des siècles avant le Christ : « De l’irréel conduis-moi vers le Réel ; des ténèbres, conduis-moi à la Lumière ; de la mort, conduis-moi à l’Immortalité » !

1968 — Congrès de l’AIM2 à Bangkok. C’est l’acte de fondation, du côté catholique, du dialogue inter-monastique. Car les supérieurs monastiques chrétiens d’Asie, masculins et féminins, s’y rencontrent pour la première fois, et se rendent compte qu’ils sont tous déjà en état de dialogue avec les autres monachismes. Invités par Thomas Merton, un des plus célèbres participants, ils prennent contact personnellement avec les multiples monastères bouddhistes de cette ville. Dans l’acte final du congrès, on peut lire :

« Le monachisme est, dans nos pays, l’institution de l’Église la plus proche des religions non-chrétiennes, et il peut devenir le meilleur point de rencontre avec elles. C’est pour cela que l’un des principaux objectifs des moines chrétiens en Asie est d’établir des contacts avec les moines d’autres religions. »

1977 — Le dialogue s’institutionnalise. C’est la création, en Europe du DIM3 et, aux USA du NABEWD4. Il s’agit des organismes que se donnent les moines catholiques pour promouvoir le dialogue inter-monastique. En même temps, commencent des sessions, communes aux différents monachismes, sur des thèmes précis : le père spirituel, l’expérience spirituelle, la vie communautaire… sessions qui ont lieu en Europe, en Asie et en Amérique du Nord. Et les rencontres entre responsables de religions se multiplient.

1979 — En Septembre, cinquante Japonais (moines, moniales et laïcs bouddhistes) arrivent en Europe pour une durée d’un mois. Le voyage est organisé principalement par l’université catholique Nanzan, de Nagoya. L’AIM-DIM participe à l’organisation du voyage. C’est le premier « échange spirituel Est-Ouest ». Les voyageurs passent trois semaines, par petits groupes, dans divers monastères catholiques, puis une semaine à Rome où ils sont reçus par le Pape Jean-Paul II.

1983 — Très touchés par ce premier échange, et fortement concernés par le dialogue inter-monastique, les moines japonais (et particulièrement les moines zen) organisent le « second échange spirituel Est-Ouest ». Ils invitent leurs homologues catholiques européens à passer cinq semaines au Japon. C’est cette rencontre que relate en partie les premiers chapitres de ce livre, rédigés à partir des notes de tous les participants. La totalité du dossier se trouve dans la première édition, celle de 1987. Les photos qui émaillent ce récit, prises par des professionnels, ont été, pour la plupart, gracieusement mises à notre disposition.

Le présent ouvrage est divisé en deux parties principales. La première est plutôt narrative et présente en trois chapitres l’essentiel de ce qui s’est passé, et la façon dont cela a été vécu par les participants. C’est pourquoi elle s’intitule : L’EXPÉRIENCE DE 1983.

1Voyage dans les monastères zen, Éd. Desclée de Brouwer, 1987.

2 AIM : Aide-Inter-Monastères, 7 rue d’Issy, 92170 Vanves, France. L’AIM fut fondée à l’instigation du bénédictin Jean Leclerc, pour établir un vivant lien entre les monastères chrétiens de tous continents.

3 DIM : Dialogue Interreligieux Monastique, 1 allée de Clerlande, 1340 Ottignies, Belgique.

4 NABEWD : North American Board for East-West Dialogue. Le NABEWD deviendra le MID.

L’expérience de 1983

1. Le Sogen-ji

8 octobre 1983, après-midi

Il pleut ! À travers les vitres brouillées du car, nous avons vu défiler une partie du Japon du Sud. Autoroutes qui se faufilent entre les collines boisées ; murs anti-bruit qui nous masquent les villages ; cultures de riz et de thé ; usines, parkings ; multitude de camions, conduits par des chauffeurs en gants blancs : malgré les nuages bas et la pluie incessante, le pays éclate de santé.

Lorsque nous avons atterri à l’aéroport d’Osaka mercredi dernier5, accueillis par les responsables religieux du bouddhisme zen, photographiés et télévisés sous toutes les coutures, nous étions bien fatigués du voyage, et l’Europe nous paraissait loin. À la fois, tout était semblable à nos pays : aéroports, villes, routes… et tout cependant était différent. Aussi les quatre jours passés dans l’hospitalière communauté des Passionnistes de Takarazuka nous ont permis de nous préparer à ce qui commence maintenant.

Seize heures ! Kotoku Noritaké, l’un des moines zen qui nous accompagnent depuis notre arrivée ici, s’est dirigé vers l’avant du véhicule, a pris le micro et s’est mis à parler en japonais. Le Père Van Bragt, prêtre belge qui réside au Japon depuis longtemps et enseigne à l’université catholique de Nagoya fait la traduction : on n’est pas loin du but ! Puis il explique que nous traversons la ville d’Okayama et que le monastère du Sogen-ji, où nous allons connaître notre premier temps fort, est situé à la périphérie. À cette heure-là, des foules d’enfants en uniforme, sac d’écolier sur le dos, encombrent les trottoirs. Le car s’engage dans des faubourgs aérés, petites maisons et petits jardins, pour venir s’immobiliser sur une placette. Elle est bordée par une superbe porte de monastère située derrière un fossé rempli d’eau, qu’un petit pont franchit. Un groupe de moines zen en grand habit sombre nous attend, surmonté d’une forêt de parapluies.

Une fois de plus nous sommes pris de fou rire en descendant du véhicule, car nos hôtes ont fait tailler à notre mesure et nous ont revêtus de la hakama. C’est une sorte d’habit monastique simplifié, très anciennement porté au Japon puisque c’était le vêtement courant des paysans et dont sont habillés actuellement les hôtes de longue durée dans les monastères. En coton écru bleu indigo, il se compose d’une veste à larges et courtes manches, qui se noue sur le côté, un peu à la manière d’un kimono. Par-dessus, et serrée à la ceinture, une jupe à plis avec deux grandes ouvertures latérales. De longs et larges rubans se nouent devant et maintiennent les deux pièces du vêtement bien serrées, surtout au niveau des reins.

Nous débarquons donc sous la pluie. Miracle habituel de l’organisation japonaise : on nous distribue des parapluies. Après les inclinations d’usage, nous écoutons un charmant discours de bienvenue que je n’arrive pas à comprendre malgré la traduction en anglais. Nous récupérons notre baluchon dans la soute du car. Les moines zen nous font aligner en deux files. Puis comme les cameramen de la TV sont là et filment le tout, nous prenons l’air le plus dignement monastique possible, et nous avançons vers le grand portail d’entrée.

Nous franchissons du pied droit le seuil de bois massif (lorsqu’on sort, c’est du pied gauche), remontons l’allée centrale en posant nos pieds nus chaussés de sandalettes sur les dalles, cherchant à éviter le sable trempé. Un gong sonne lentement, la pluie redouble, des mots incompréhensibles et gutturaux jaillissent de je ne sais où. C’est solennel et impressionnant.

De dessous nos parapluies, nous regardons les bâtiments du monastère. Tout en bois sombre et recouverts de tuiles vernissées luisantes d’eau, ils se dressent, sobres et tranquilles, au milieu des cours et des arbres. Ils sont séparés les uns des autres, on nous explique que chacun d’eux a un usage particulier : sanctuaires, salles de méditation, salle pour les repas, bains, toilettes, logement du Maître6… Ils sont disposés dans un ordre symbolique qui fait aller, lorsqu’on entre dans l’enceinte, de ce qui est le moins important vers ce qui l’est le plus. Les grandes fenêtres des sanctuaires sont découpées en forme de cloche et closes d’un treillis de bois. Le tout a été édifié au xviie siècle, et de nombreuses générations de moines bouddhistes zen ont été formées ici. Situés en bordure de la ville et adossés aux collines boisées, ils sont retirés sans être isolés.

Le Hondo, lieu de la prière

Nos guides nous font entrer dans un de ces superbes bâtiments. Ils nous invitent à quitter nos sandales, à passer dans une salle et à nous asseoir au sol. Puis ils s’éclipsent les uns après les autres et nous restons assis en silence. Quelques minutes s’écoulent ainsi, dans cette pièce un peu obscure, alors que seul résonne le bruit de la pluie sur les toits et dans les jardins. C’est un peu triste. Et Chris Smoorenburg, un Hollandais qui se trouve à côté de moi, me glisse à l’oreille que c’est un avant-goût de ce qui va se passer pendant un mois : une méthode caractéristique employée par les maîtres zen, qui vise à détacher le moine de tout besoin de repère et de sécurité. À travers une légère porte-fenêtre ouverte, nous regardons un de ces beaux jardins zen, entouré de murs, planté d’arbres et de mousses, traversé par un chemin de pierres plates et entretenu impeccablement. Sous le rideau de pluie, une paix mystérieuse émane de ces lieux.

Un roulement des pieds nus sur le sol en bois nous apprend que les Japonais reviennent : nous nous relevons et nous accédons, toujours en deux files, au Hondo. Le Hondo est le sanctuaire ; c’est dans ce bâtiment que les moines se rassemblent pour la prière commune et pour les conférences. Il est très impressionnant. Tout en bois, lui aussi, il a probablement été conçu pour une centaine de moines. Il a la forme d’un rectangle dont trois côtés sont ouverts sur l’extérieur par de grandes fenêtres en bois coulissantes par où la lumière pénètre à travers des feuilles de papier de riz. En fait, à cause de la pluie, il y fait sombre.

Et le quatrième côté apparaît encore plus sombre. Au point que je mettrai deux jours avant de comprendre qu’il ouvre sur une salle tout à fait obscure, dans laquelle se trouvent les statues de Bouddha et des saints (Bodhisattvas). Au milieu de la partie qui nous est réservée se trouve comme un espace sacré, de forme rectangulaire, où seul le célébrant peut se rendre. C’est là qu’il chante et se prosterne. Les moines sont disposés en U autour de cet espace.

Nous nous asseyons sur nos talons (posture nommée seiza) en quatre rangées bien alignées, après avoir eu la surprise de découvrir là une douzaine de jeunes moines bouddhistes, le crâne rasé et la posture impeccable. C’est Kono Roshi, que nous avons déjà eu l’occasion de voir à Takarazuka, qui célèbre. Nous nous prosternons tous, visage au sol, et vibrons en communion avec la grande prière qui se dit au-dessus de nos têtes.

Le mouvement des jeunes bouddhistes nous prévient. Nous nous relevons avec eux pour nous rasseoir en seiza. Cette position est très difficile pour moi à cause de mes articulations, aussi je suis obligé de la quitter rapidement pour en trouver une autre. Nous écoutons alors le discours de bienvenue de Kono Roshi, discours qui est traduit en anglais et en français. Il nous paraît un peu emphatique : il qualifie ce moment d’événement historique où enfin l’Est et l’Ouest peuvent se rencontrer. II pense que cette rencontre sera très féconde pour le salut de l’humanité et que le Christ doit s’en réjouir.

Il rappelle que c’est la première fois dans l’Histoire qu’une délégation officielle du monachisme catholique vient vivre une expérience spirituelle avec une délégation officielle du monachisme boud­­dhiste zen. Il explique la présence des jeunes moines : « Pour aider votre expérience, nous avons pensé vous envoyer un ou deux moines de chacun des monastères où vous serez accueillis plus tard. » Et il conclut : « Les débuts d’un sesshin sont toujours durs, même pour nous. » Nous sommes donc fixés : c’est d’un sesshin qu’il s’agit, c’est-à-dire d’une session intensive de méditation ! Nous avons presque tous pratiqué la méditation du zazen dans nos monastères chrétiens… Il n’empêche que nous redoutons un peu la façon dont cela va se passer ici !

Et pour célébrer l’accueil, voici la cérémonie du thé. À Takarazuka, nous avons commencé à apprendre les gestes séculaires de ce rite. Mais nous n’avons pas encore eu le temps de les assimiler. Les jeunes japonais se sont levés rapidement et silencieusement, ils ont posé devant chacun de nous un bol et une coupe, ont disposé dans la coupe une pâte de fruit très sucrée et ont versé dans le bol un peu de thé vert. Nous buvons maladroitement et dans le plus grand silence. Chacun hume le goût très fort du thé. Il se marie si bien avec l’odeur du Hondo : vieux bois, encens et cierges ; odeur qui nous rappelle nos vieilles églises de la campagne européenne.

Le zendo ou l’art de cultiver la disponibilité

Lorsque la cérémonie du thé est terminée, nous nous levons, sortons silencieusement et reprenons notre bagage. Puis, en file indienne maintenant, nous voilà partis vers un autre bâtiment du monastère, la salle de méditation, appelée zendo, qui est aussi le dortoir. Car les moines bouddhistes zen ne disposent pas d’une cellule individuelle. Ils vivent ensemble dans le zendo.

Nous en avons déjà vu et nous ne sommes pas surpris. Celui-ci mesure environ 9 mètres de large sur 20 de long. Il est meublé principalement par deux estrades, hautes de 50 cm, qui courent tout le long des murs et larges de 230 cm. Lorsqu’on entre dans la pièce par un des petits côtés, on a donc en face de soi une large allée, bordée de chaque côté par deux estrades qu’on appelle tan. Chaque moine dispose sur le tan d’un emplacement qui a les dimensions de la natte japonaise, soit 196 x 98 cm. C’est le tatami. Le tan est bordé, du côté de l’allée centrale, par une grosse poutre en bois sombre, polie par les siècles, et sur laquelle on ne doit jamais poser le pied, ce qui oblige à une petite gymnastique pour prendre place sur le coussin de méditation.

Le mur est percé de larges fenêtres par où arrivent lumière et aération. Au bas du mur et au ras du tan, une étagère est fixée : le bol à thé, les autres bols, les baguettes, la serviette et le livre des sutras y sont rangés. Au-dessus,il y en aune autre, plus profonde, dans laquelle sont placés les nécessaires de couchage, de toilette et d’écriture. Tout le bien du moine zen se trouve là et en fait ce n’est pas grand-chose. Il lui faut trente secondes pour tout mettre dans un petit baluchon qu’il portera sur sa poitrine pour voyager. Nous avons eu plusieurs fois l’occasion de voir des moines en déplacement : impassibles et les yeux baissés au sol, un grand chapeau conique de paille de riz sur la tête, chaussés de sandales en bois, ils semblent alors venus du fond des âges et en route pour un éternel pèlerinage.

Cela me rappelle ce que saint Benoît dit au sujet du « vice détestable » de la possessivité : « Il faut l’arracher radicalement du monastère et que personne n’ose donner ou recevoir quelque chose sans l’ordre de l’Abbé, ni posséder quelque chose en propre. » Et Chris me dira même un jour que cela le fait penser à une « guerre totale ». Il y a en effet la cohabitation ininterrompue, de jour comme de nuit, qui réduit au minimum ce qu’on pourrait appeler les jardins secrets. Et, de plus, en toutes circonstances, il faut se tenir prêt et attentif. Je me réjouis : je vais pouvoir réapprendre et approfondir la disponibilité, l’ouverture au moment présent.

Avant d’accéder au zendo, on pénètre dans une petite salle où se trouvent les sanitaires. On commence par laisser dans cette salle, bien alignées en rangées et tournées vers l’extérieur, nos sandales, on enfile les sandales d’intérieur disposées de part et d’autre de la porte, on gagne sa place en longeant le tan. Nous commençons à comprendre que les moines bouddhistes attribuent la plus grande importance au rituel, à la précision et à la rapidité du geste.

C’est le révérend Genshô Hozumi qui nous explique comment faire. Il va peu à peu nous introduire dans les multiples détails de la vie quotidienne. C’est lui qui, cette semaine, va guider nos premiers pas, par toutes sortes de moyens pédagogiques, dans la vie monastique bouddhiste. Il attribue donc une place sur le tan à chacun d’entre nous, je me trouve situé entre le Père Simoné Tonini, Abbé-Président de la congrégation bénédictine des Sylvestrins, et un jeune moine bouddhiste dont j’observerai les faits et gestes pour les imiter.