Plus près de nos rêves - Carole Prieur - E-Book

Plus près de nos rêves E-Book

Carole Prieur

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Beschreibung

Un tétraplégique qui rêve d'un métier pour lequel personne ne penserait à un handicapé. La rencontre inattendue entre la star du groupe SexHot et la fille qui écrit des poèmes. Une nouvelle émission de télécrochet : StarSong. Un duo qui cache un trio. Et puis des mensonges. Est-ce que parfois les mensonges peuvent sauver ?

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Seitenzahl: 186

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Sommaire

Chapitre 1 – Mon frère

Chapitre 2 – Un défi pour moi

Chapitre 3 – Chacun son secret

Chapitre 4 – Une chanson pour Martin

Chapitre 5 – Naissance d’un trio

Chapitre 6 – L’inscription

Chapitre 7 – Martin manager

Chapitre 8 – La première épreuve

Chapitre 9 – Les ailes coupées

Chapitre 10 – Se dépasser

Chapitre 11 – SMS et ivresse

Chapitre 12 – Encore plus de mensonges

Chapitre 13 – Des révélations (vraies et fausses)

CHAPITRE 14 – Solo et duos

CHAPITRE 15 – Une tentative de socialisation

CHAPITRE 16 – Les garçons de 19 ans

CHAPITRE 17 – Des bâtons dans les roues

Chapitre 18 – L’amour

Chapitre 19 – Trahison

Chapitre 20 – Retour à la case départ ?

Chapitre 21 – Une surprise

Chapitre 22 – Hisser la grande voile

Chapitre 1 – Mon frère

− Laisse-moi mourir maman.

Il n'était pas rare que mon frère supplie ma mère ainsi. Je m'y étais habituée. Il prononçait régulièrement cette requête. A chaque fois, j'avais l'impression que mon âme se fendait en deux. Mais j'avais confiance en ma mère : elle l'aiderait à surmonter ce moment d'angoisse terrible. Elle le persuaderait qu'il allait trouver un sens à sa vie. Elle lui demanderait d'être patient. Dans ces moments, ma mère était insubmersible. Le doute le rongeait, pas elle. Elle lui interdisait de baisser les bras et il finissait par lui répondre ironique :

− Maman, je te rappelle que je ne peux même pas les lever !

Et soulagée, elle riait. Elle savait que quand il était capable d'humour envers lui-même, la crise était passée.

Mon frère, Gabriel, était tétraplégique et était effectivement incapable de lever les bras. Mais ce n'était pas la seule chose qu'il ne pouvait pas faire seul. Marcher, manger, se coucher, tourner les pages d’un livre avec ses mains, et j’en passe, lui étaient également impossible. Malgré des équipements spécifiques et technologiques de plus en plus performants, il avait souvent besoin de quelqu’un pour l’assister. Quand ce n’était pas nous, c’était Bernadette, son assistante de vie. Il avait pour habitude de dire qu'il n'était qu’une tête. Il se trouvait « doué du menton » (c’était avec celui-ci qu’il dirigeait son fauteuil) et voulait faire de son visage un paysage vivant. Parce que c’était sa seule façon d’attirer l’attention. Un front qui se plisse, des sourcils qui se haussent, des yeux qui roulent, des narines qui s'écartent, une bouche qui se tord : il avait développé l'art de faire vivre sa face pour qu’on oublie que le reste était comme mort. De plus, le paysage était doté d’une bande son quasi-perpétuelle : mon frère parlait beaucoup ! Il rajoutait :

- J'ai un cœur aussi mais qu'est-ce que je peux développer comme talent avec ça ?

Et notre insubmersible mère de répondre :

- L’amour. Et n'oublie pas, ajoutait-elle, que tu as aussi une tête bien faite alors sers-t-en.

Mais Gabriel n’était pas toujours déprimé. Une fois remis sur ses roues par ma mère (mon frère aimait adapter les expressions à sa condition), il pouvait passer de longs moments sans plus vouloir mourir.

J’étais donc, Céliane, la petite sœur d’un handicapé qui pouvait désespérer de son état ou au contraire se réjouir de tout. J'avais 14 ans, il en avait 19. Je ne parlais pas beaucoup, contrairement à lui, mais j'agissais, selon Gabriel. Je ne prenais pas le relais de ma mère pour lui clamer que la vie valait le coup. Quand il avait besoin que je lui ouvre son yaourt, je le lui ouvrais avant même qu'il ne le demande, parfois même avant qu'il n'en ait l'envie.

La vie tournait souvent autour de mon frère puisque tout était plus compliqué pour lui et avec lui. L'imprévu était rare car il fallait s'organiser pour se déplacer, aller au cinéma, au restaurant, en vacances. « Mais tout est possible » disait mon père, beaucoup plus submersible que ma mère mais dans son élément lorsqu'il s'agissait de tout contrôler :

− Toi, Gabriel, ton rôle c'est d'être patient, toi Céliane, tu ouvres les portes, toi ma chérie, peux-tu prendre ce sac…

J'avais grandi dans cette ambiance-là, m'habituant à ne pas avoir une grande place. Je la trouvais à ma taille, rassurante. Et puis, vu les difficultés de mon frère, je pensais que ce n’était qu’un juste retour des choses qu'il soit le centre de tout. Après tout, je pouvais courir, sauter, ramasser ce que je faisais tomber... J'avais conscience de ma chance.

Je n'avais pas beaucoup d'amis parce que je passais tout mon temps libre avec mon frère. Dès que je sortais du collège, je filais à la maison pour prendre le relais de Bernadette. Je faisais mes devoirs avec lui. Il était allé à l'école mais il n'avait pu continuer ses études. Il était fier de m'expliquer ce que je ne comprenais pas et j'aimais lui lire les livres que j'avais à lire, lui réciter les leçons que j'avais à retenir. Mon frère était curieux de tout.

Après les devoirs, le rituel était de parcourir les sites Internet d’offres d’emplois. Le rêve de Gabriel était de trouver un travail. Il pensait que c’était ce qui donnerait un sens à sa vie.

- Alexandre Jollien est philosophe, Stephen Hawking, physicien, il n’y a pas de fatalité, disait ma mère, et il s’en était nourri.

Gabriel ne voulait pas d’un emploi « réservé », il voulait un travail pour lequel personne ne pensait à employer un handicapé. Je devais trouver les annonces les plus improbables.

- « Éditeur recherche rewriter pour des romans d’amour vite traduits de la collection « Passion sous les tropiques ». Vous devrez faire preuve de talent et de créativité. »

- J’ai de l’imagination et du style mais je ne connais rien aux tropiques. Euh… d’ailleurs à la passion non plus. Il y a autre chose ?

- Séducteur en ligne.

- Qu’est-ce que c’est que ça ?

- « Vous séduisez sur les sites de rencontres, pour le compte de nos clients, des célibataires pressés et sans temps libre. »

- Tu ne te fiches pas de moi ?

- Non, c’est vrai !

- Quelles compétences ?

- « Pratique des techniques de séduction sur les sites de rencontres et excellent relationnel. »

- Excellent relationnel c’est tout moi. Mais pour les techniques de séduction…

- Tu pourrais faire comme dans les livres.

- Comme dans Tristan et Yseult ? Roméo et Juliette ?

- Bon d’accord. En plus, c’est payé au résultat.

- Avec la technique de Madame Bovary, je suis certain de n’avoir aucun salaire à la fin du mois.

- Je continuerai les recherches demain.

- Ça fait juste 6 mois que nous regardons tous les jours les annonces.

- On va bien finir par trouver.

- Merci pour ta positive attitude !

Notre recherche finissait toujours par le frustrer. J’aurais voulu lui offrir l’annonce qu’il attendait tant. L’annonce qui l’attendait lui, Gabriel, tétraplégique, sans formation, sans expérience, et à mobilité très réduite. J’essayais d’avoir du courage pour deux, de croire que l’annonce miraculeuse arriverait jusqu’à nous.

Quand je fermais la fenêtre Internet, il savait qu’il devait me laisser seule. Avant le dîner, j’aimais pratiquer la seule activité que je ne partageais pas avec lui. Il avait essayé de savoir ce qu’elle était mais j’avais été intraitable.

Mon plaisir était d’écrire des poèmes. Je ne sais pas d’où cela venait parce que je n’étais pas « une littéraire ». Inventer des vers, compter les pieds, chercher des rimes, travailler le rythme, jouer avec les sonorités me plaisaient, me permettaient de me détendre. J’échappais à tout quand j’étais dans les mailles de mes mots. Je pouvais peaufiner mon poème plusieurs jours d’affilée. J’étais perfectionniste. Sans savoir si ce que j’estimais être « parfait » l’était vraiment. Je n’avais jamais fait lire mes écrits et ce n’était même pas dans mes projets. J’aimais le casse-tête de la poésie mais c’était un plaisir très personnel. Les mots ne s’adressaient qu’à moi. Des dizaines de poèmes pour une seule lectrice. Mon privilège. Ma bulle.

Puis l’heure du dîner arrivait. Comme dans toutes les familles (enfin je crois parce que nous ne pénétrions pas beaucoup dans l’antre d’autres familles), nous discutions de nos journées et des événements récents.

- Vous vous rendez compte ! Séducteur professionnel… ça a de la classe quand même. Maman tu te vois l’annoncer à tes collègues ? Mais bon c’est mal payé. Et puis je ne sais pas ce que je raconterais. Tu pourrais peut-être m’aider papa ?

Mon père s’étouffa et devint tout rouge. Je n’imaginais pas du tout mon père séduire une femme. Pourtant, il avait bien rencontré maman ! Quand mon frère commençait (un vrai moulin à paroles !), il n’abandonnait pas si vite.

- Comment tu as fait avec maman ?

Mon père regarda ma mère pour l’appeler à l’aide. Il n’était pas très à l’aise avec certains sujets et préférait laisser la légendaire patience et bienveillance de ma mère œuvrer :

- C’est moi qui l’ai abordé. Justement je l’avais repéré parce qu’il ne se comportait pas avec les filles de manière légère. Et du jour où je lui ai parlé pour la première fois, nous ne nous sommes plus quittés.

Mon père nous sourit, cela voulait dire que cette version lui convenait. Dans les histoires que racontait ma mère, il avait toujours le beau rôle. Je supposais que c’était ça avoir les yeux de l’amour. L’amour était un sujet délicat : mon frère pensait qu’il ne le connaîtrait jamais. Il en était révolté.

- Je peux encore supporter de ne pas pouvoir ramasser ma cuillère si elle tombe, mais me dire que jamais une femme ne posera des yeux remplis d’amour sur moi, en dehors de maman…

Il ne finissait jamais sa phrase. Parce qu’il n’y avait pas de mot pour dire ce qu’il ressentait. Pas de mot juste. J’avais essayé dans un de mes poèmes de décrire son ressenti. Je n’y étais pas arrivée.

Lorsque le repas était terminé et la table débarrassée, j’allais me coucher. Toilette, lecture pendant 30 minutes puis extinction des feux. Alors mon frère passait me dire bonne nuit et souvent me parlait encore :

- J’ai quand même envie d’essayer de postuler au job de séducteur. Pour le titre !

- Rappelle-toi que c’est mal payé.

- Ça sera mieux que rien en attendant. S’ils demandent une photo, je ne suis pas trop moche quand même ?

- C’est ton style d’écriture qu’ils veulent connaître. Un peu comme Cyrano de Bergerac.

- Ah pas mal comme référence ! Tu pourrais m’aider toi ?

- A séduire ? J’en connais un rayon, c’est sûr. Je ne suis même pas capable d’avoir une meilleure amie, comme tout le monde.

- C’est moi ton meilleur ami. Et crois-moi c’est très pratique parce que quoi que tu fasses je ne prendrai jamais mes roues à mon cou. Bonne nuit.

- Bonne nuit, Gabriel.

Je supposais qu’il ne se couchait pas tout de suite et qu’il passait (grâce aux commandes vocales !) du temps à écouter au casque toutes sortes de musiques car le lendemain, il nous rendait compte de ce qu’il avait aimé. « Heureusement que j’ai des oreilles qui entendent » disait-il. Encore un atout de sa tête qui le sauvait.

Chapitre 2 – Un défi pour moi

Lorsque j’arrivai au collège, je sentis tout de suite une effervescence se propager dans les rangs. Je n’avais pas les sources nécessaires pour la comprendre. Il ne devait pas s’agir de ce qui faisait notre lot quotidien : l’absence d’un prof ou le déplacement d’un cours… Cela ne faisait pas autant le buzz. L’événement n’avait pas l’air triste, il ne s’agissait donc pas du départ d’un élève ou de la séparation d’un couple mythique (de ceux sur lesquels on rêve ou sur lesquels on peut déverser son fiel : le plus beau gosse avec la fille la plus intelligente, le matheux avec la violoncelliste, etc.). D’habitude, je laissais plutôt mes camarades se débrouiller avec leurs états d’âmes d’adolescents, leur mode, leurs amours, leurs amitiés vacillantes ou fusionnelles. Non pas que je m’estimais au-dessus du lot mais je n’avais pas accès à cette vie palpitante et préférais penser que cela ne me manquait pas. Mais cette fois, je sentis que si je passais une journée sans comprendre LE truc du jour, je serai définitivement rayée des ados de ce monde, d’adoland. J’osai poser la question à Ophélie, une fille qui parlait à tout le monde sans faire de manière :

- Tu sais ce qui se passe ?

- Martin va participer à Star Song.

J’étais un peu déçue de ce qui faisait sensation. Star Song était la nouvelle formule d’un télé-crochet qui s’attachait non seulement à révéler une voix mais aussi un auteur et compositeur de chansons. Dans le jeu des 7 familles d’adoland, Martin était le beau brun ténébreux de notre classe. Comme il avait redoublé 2 fois, il avait 16 ans - presqu’un homme ! - ce qui lui donnait encore plus de charme. Tout le monde savait qu’il voulait devenir chanteur. Beaucoup le suivait dans les quelques concerts qu’il donnait avec son groupe, les SexHot. Nous avions souvent droit, dans le journal de l’école, à une chronique sur le chanteur au regard bleu azur (il était certes brun mais ses yeux étaient inopinément bleus, ce qui contribuait à sa légende). Ce n’était donc sûrement pas le buzz, il me fallait renchérir :

- C’est quoi le problème ?

Ophélie fut surprise : la curiosité ne faisait pas partie des qualités dont les autres m’affublaient (mais en adoland, la curiosité n’est pas un vilain défaut). Je lui souris bêtement. Eh oui nous pouvons tous surprendre et sortir tout à coup de la case où les autres nous rangent !

- Pour te présenter à Star Song, il faut réunir les compétences d’interprète, d’auteur et de compositeur en un binôme. Martin est chanteur et compositeur et son auteure vient de le plaquer.

Ophélie se tut. Je savais que je n’en saurai pas plus. Mais j’avais deviné ce qui se tramait : c’était sa petite amie du moment, une certaine Akya (en vrai elle s’appelait Manon mais elle avait pêché son surnom dans un manga), qui lui écrivait ses textes. Une rumeur avait fusé la semaine dernière comme quoi il l’aurait trompée. Alors forcément Akya avait dû frapper fort comme elle l’avait appris dans les mangas : elle l’avait coincé là où ça fait mal.

Toute la journée je dus supporter les messes basses des uns et des autres, de voir passer les petits mots et d’être exclue de toute cette littérature. Je ne m’en plaignais pas mais j’avais très envie que ça se finisse. Vivre en adoland sans y être totalement intégrée me turlupinait quand même un peu !

La prof de français finit par devenir suspicieuse et intercepta un mot qu’elle lut tout haut :

- « Moi je peux lui écrire une chanson s’il veut : « Atout cœur, atout pique, je te plaque, tu me ni… ».

Mme Bacri s’arrêta net.

- Martin j’estime que tu mérites mieux, ce qui me donne une idée. Si cela peut faire écrire les plus inadaptés de mes élèves (et elle regarda avec insistance celui qu’elle supposait être l’auteur, sans doute parce que sa graphie l’avait trahi), je lance un concours de chansons ! Martin tu es d’accord ?

- Oui mais concours veut dire gagnant. Qui va désigner la plus belle chanson ?

- Toi. S’il y en a une évidemment. Donc je vous donne une semaine pour écrire une chanson. C’est comme un poème. Vous avez déjà étudié des poèmes l’an passé. Prenez modèle... Mais je vous préviens j’ai une assez grande culture de la poésie : alors pas de triche avec Internet !

- Mais madame celui qui gagnera devra participer à Star Song ? demanda un élève mi-inquiet, mi-excité.

- Il fera ce qu’il veut, répondit Mme Bacri, tout à coup fatiguée.

Tous les élèves en restèrent baba. Alors que je m’attendais à ce que les rumeurs enflent, ce défi lancé sembla les arrêter net. Écrire devenait un devoir de classe, ce n’était plus assez fun.

Par conséquent, le reste de la journée inversa les tendances : ce fut assez calme pour tous les autres élèves, sauf pour moi. Je tournais et retournais la phrase de Mme Bacri : une chanson est comme un poème. Et moi, j’avais des dizaines de poèmes qui dormaient dans des cahiers et mon ordinateur. Avais-je finalement écrit des chansons ? Pouvaient-elles plaire à Martin ?

Toute la journée, je l’observai : pouvait-il avoir envie de chanter mes mots ? Je devais être trop insistante parce qu’à un moment, il me regarda bizarrement, visiblement incapable de savoir comment prendre mes œillades. Pourtant on ne pouvait pas se tromper : mes yeux ne trahissaient aucun amour pour lui. Ils auraient voulu atteindre son âme : qu’est-ce que ce garçon, à la réputation sulfureuse, pouvait avoir envie de dire dans une chanson ? De quoi ce brun aux yeux bleu azur voulait parler ? D’amour ? D’amitié ? De succès ? De ses points noirs ? Je m’apercevais que Martin était aussi éloigné de moi qu’un carré de chocolat l’était d’un grain de poivre.

Pourtant je savais que ce défi était pour moi. Il n’avait été lancé que pour moi. Je pensais être la seule à écrire des poèmes parmi mes semblables du 21e siècle. Les adolescents d’aujourd’hui aimaient taper des SMS, réinventer l’orthographe mais ils n’écrivaient pas de poèmes. Tout à coup je voulais toucher par mes mots un auditoire. Je voulais dire ma poésie. Qu’est-ce qui m’arrivait ?

Quand je rentrai du collège, je trouvai mon frère devant la télé. Il regardait avec Bernadette, comme souvent à cette heure, une chaîne d’information. Je pris mon goûter vite fait et lui dis :

- Gabriel, j’ai quelque chose à faire pour l’école mais je veux le faire seule. Je n’aurai pas le temps de t’aider à répondre à l’annonce. Demain. Promis.

Je sentis qu’il était déçu mais il savait qu’il ne pouvait pas me refuser un peu de temps à moi. Il n’avait jamais été tyrannique avec nous.

Je m’installai à mon ordi et commençai par relire tous les poèmes que j’avais écrits. J’essayai d’imaginer Martin les chanter. Ce fut l’épreuve la plus atroce que j’ai jamais connue : ils étaient tous tellement nuls ! Comment pouvait-il avoir envie de dire « J’ai résisté à tout. A toutes les tempêtes. Toujours debout, jamais comme une carpette. » ? Mon regard avait changé. Je m’aperçus que j’avais laissé passer des niaiseries de style, des mots sonnant mal, des facilités exaspérantes. J’étais tellement en rage que je faillis jeter tous mes fichiers à la poubelle. Je n’étais pas poète. Seule, de moi à moi, je pouvais faire l’effet mais présenter une de ces balourdises à Martin était impensable. Il me fallait écrire un nouveau poème digne de cette légende qu’était Martin.

Je tapai « Vague après vague je divague » puis l’effaçai.

J’essayai « Troubladour, roublardise, ose tout, use tout. » Je calai. Contrôle X.

Combien de premiers vers écrivis-je ce jour-là sans plus pouvoir avancer ? Des dizaines et des dizaines. Je m’étais trompée. Je n’étais pas faite pour écrire des poèmes. La vérité m’apparaissait comme un couperet. Je n’étais qu’une écrivaine du dimanche qui s’auto satisfaisait en étant et l’autrice et l’unique lectrice, l’unique juge. Sans discernement.

La soirée fut maussade. J’écoutais mon frère raconter ce qu’il avait vu dans une émission scientifique. Mes parents étaient professeurs de SVT et forcément se passionnaient pour ce que relatait Gabriel. Mais moi je tournais ma fourchette dans ma purée sans manger. J’avais pris une sacrée claque.

Sur le point de me coucher, Gabriel arriva. Je laissais toujours ma porte ouverte. Toutes les portes avaient été adaptées à la largeur de son fauteuil mais il aurait suffi que je coulisse la mienne pour qu’il ne puisse entrer. Malgré mon besoin de pourrir loin de tout le monde, dans ma honte et ma médiocrité, je n’avais pas le cœur de le blesser. Il n’était pas fautif.

Il ne parla pas tout de suite et me mit encore plus mal à l’aise. Mais je compris qu’il avait cherché les mots justes avant de me parler :

- Comment vais-je faire si tu n’y crois pas Céliane ?

Je ne comprenais pas où il voulait en venir.

- Si tu ne veux pas voir en toi ce qu’il y a de meilleur, comment veux-tu que je le vois en moi ? Ne me laisse pas tomber, continue à avoir du courage. Bonne nuit.

Mon frère, cet être précieux, avait reçu mon SOS échoué dans les pommes de terre écrasées.

Chapitre 3 – Chacun son secret

Forte des paroles de mon frère, je partis au collège avec une résolution comme une montagne. Mais je ne devais pas la considérer infranchissable. Je devais me persuader que tout obstacle se contourne. Il me fallait adresser la parole à Martin pour découvrir ce qu’il voulait que SA chanson raconte.

Le matin, je ne trouvai pas d’opportunité de lui parler.

Quand je me rendis à la cantine, la présence de purée au menu m’inquiéta : c’était sûrement un signe ! Mais était-ce un avertissement : continue de lancer des SOS, personne ne t’aidera ! Ou était-ce un encouragement ? Comme pour répondre à ma question, je vis qu’une chaise en face de Martin était libre ! J’avais l’habitude de me mettre là où une place restait vacante puisque je n’avais pas d’amis fixes. Personne ne me refusait jamais. J’étais invisible pour beaucoup. Je pris donc mon courage à deux mains et m’assis en face du regard d’azur.

Il n’en prit pas ombrage, il ne me regarda même pas. Ses copains m’observèrent quelques secondes puis finirent, comme d’habitude, par m’oublier.

Je ne mangeais pas. J’attendais comme un prédateur le bon moment pour bondir. L’occasion arriva quand ils se levèrent pour aller déposer leurs plateaux vides :

- Martin attend !

Il se retourna. Les autres continuèrent leur chemin, ils n’entendraient pas ce que j’allais oser demander à la légende de SexHot, très bien.

- Excuse-moi mais de quoi aimerais-tu parler dans ta chanson ?

Il resta un instant coi et je crus qu’il allait choisir de m’ignorer. Pour le retenir, j’essayai l’argument marketing :

- Si tu veux toucher les gens, il faut que tu dises quelque chose de toi dans ta chanson !

Je sentis que je fis mouche. Il se rassit. Il avait l’air de réfléchir. Puis il déclara, pantois :

- Zut je ne sais pas de quoi je veux parler.

Décevant ! Le vide hantait-il la tête du beau Martin ?

- Tu as raison. C’est comme ça qu’on touche les gens. En étant sincère. Il faut que j’y réfléchisse Donne-moi jusqu’à demain.