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Jine, Zenda et Diyako, militant-es de la cause Kurde, sont chargé-es d'écrire l'histoire de leur peuple. Ils se racontent leurs guerre dans la guerre, de la résistance contre les Turcs à celle contre Daesh, de la naissance du mouvement de libération des femmes à la mise en place d'une société égalitaire au Rojava (au nord de la Syrie). Ils associent Gabrielle, une française internationaliste, à leur démarche, pour qu'elle puisse témoigner. Or écrire l'Histoire est toujours une question d'angle et de choix et face à ceux qui menacent leur révolution féministe, écologique et démocratique, ils savent qu'ils doivent gagner la guerre des récits. La guerre des filles retrace par petites touches éparses et sensibles, l'Histoire d'une révolution inédite au Moyen-Orient.
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Seitenzahl: 48
Veröffentlichungsjahr: 2020
Remerciements à Vanessa Sanchez, pour avoir accompagné l’écriture de ce texte.
Remerciements à Mylène Sauloy, réalisatrice du documentaire « Kurdistan, la guerre des filles » pour les témoignages qu’elle m’a donnés et pour son aide.
Remerciements à Beaumarchais-SACD pour la bourse obtenue en juin 2018 et à la fondation Jan Michalski pour leur aide à l’écriture.
L’action se situe en 2016-2017 à Qamishlo, au Rojava, une région auto-proclamée autonome du Kurdistan syrien où la commission de l’écriture de l’Histoire du Rojava se réunit.
Les personnages :
Jine (environ 40 ans) a été commandante au sein de l’unité de protection des femmes kurdes (YPJ prononcé gipéji). Elle dirige la commission de l’écriture de l’Histoire du Rojava.
Diyako (environ 40 ans) est un ex-combattant du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, à prononcer pékaykay). Il a connu la guérilla contre les Turcs puis la guerre contre Daesh. Il a choisi de quitter l’armée pour rejoindre le Rojava.
Zenda (environ 50 ans) est une militante kurde, emprisonnée à Diyarbakir avec Sakine Cansiz, co-fondatrice du PKK. Elle fait désormais partie de la commission de l’écriture de l’Histoire du Rojava.
Gabrielle est une internationaliste (environ 25 ans). Elle est française et a rejoint le Rojava pour épouser la cause des femmes kurdes.
Tantôt les personnages parlent en leur nom propre, tantôt ils jouent un rôle (précisé entre parenthèses).
Tantôt les scènes sont des discussions/réflexions au temps présent, tantôt des scènes passées rejouées, tantôt des témoignages racontés, tantôt des scènes fictives qu’ils inventent pour mieux comprendre leur Histoire.
La construction du texte est volontairement faite de ruptures, les scènes sont comme des pièces de puzzle qui ne s’assembleraient qu’imparfaitement…
Jine, Zenda et Diyako s’affairent autour d’une table de travail. On entend au loin des bruits de bombes et d’orage. L’urgence les touche.
Diyako(tendant un papier à Jine) : La revue de presse internationale est prête Jine.
Jine : Merci Diyako.
Zenda : Et ça c’est le communiqué de presse pour annoncer la création de notre commission. Relis-le.
Jine(refusant le papier) : Je te fais confiance, Zenda, tu peux l’envoyer.
Gabrielle(se filmant avec son portable) : Je me trouve au Rojava, la région au Nord de la Syrie qui s’est auto-proclamée autonome. Ici le mouvement de libération des femmes kurdes...
Jine : Gabrielle, au travail ! L’Histoire ne s’écrit pas toute seule !
Tous autour de la table à travailler.
Jine : L'Histoire n'est pas une ligne droite qui passe par un point a puis par un point b, puis par un point c, etcetera... Jusqu'à ce que le mot fin apparaisse. L'Histoire est comme une étoile. Pour la raconter, il faudrait parcourir toutes les branches de cette étoile.
Gabrielle : Et chaque branche a un début. Par lequel commencer ?
Ils brandissent tous une feuille représentant « leur début ». Jine désigne Diyako.
Jine et Diyako rejouent l’entretien de Diyako au camp de rééducation des hommes du Qandil.
Jine(jouant le rôle d’une commandante du camp de rééducation des hommes) : Entre... Assieds-toi. Ta lettre nous est arrivée dans la poche de nos camarades.
Diyako salue cette femme avec déférence. Il s'assoit. Il rejoue son propre rôle.
Jine : D'où viens-tu ?
Diyako : Urfa.
Jine : J'ai lu dans ta lettre que tu avais rejoint le mouvement en 1994.
Diyako : C'est ça.
Jine : Tu es donc un ancien. Pourquoi ne nous as-tu pas écrit avant ?
Diyako(il hausse les épaules) : Je me suis engagé pour me battre. J'ai été formé au combat. Je pensais qu'il n'y avait aucune autre alternative pour défendre notre cause. Ainsi devait être ma vie... Cela pouvait être toute ma vie.
Jine : Et que s'est-il passé ?
Diyako : Exactement je ne sais pas. Peut-être le rire insupportable d'un camarade alors qu'il racontait comment nous avions piégé des soldats turcs. Ou cette mère qui pleurait sur un corps méconnaissable. Ce n'était pas son fils mais elle n'avait que ce corps pour pleurer. Une fois aussi, un militant. Sa peur. Sa peur de moi. Alors que nous étions du même camp. J'ai commencé à me demander comment l'homme avait-il pu rendre le monde invivable.
Jine : Bienvenue au camp de rééducation des hommes, Diyako.
Diyako : Si l'Histoire est une étoile, nous avons tous, toutes une branche préférée par laquelle nous aimons la raconter. L'Histoire juste mérite qu'on partage la complexité de l'étoile, mais inévitablement nous commençons par notre branche préférée…
Zenda brandit sa version du commencement :
Zenda : Quand on demandait à nos mères « quel est le commencement ? », elles répondaient invariablement « le fleuve ». Celui qui naît sur les hauts plateaux, celui qui s’écoule sauvage, celui qui se fracasse contre les parois rocheuses, celui qui a la beauté du survivant, le Munzur. Il est inscrit dans la mémoire, dans le corps de toutes les femmes de Dêrsim. Qui s’est abreuvée de ses eaux a été purifiée. Qui s’est baignée dans le Munzur a reçu de sa force légendaire. Et nos mères nous ont immergées les unes après les autres. Le fleuve bouillonne en nous furieux. Et nous voici, furieuses nous aussi. Là est le commencement disaient nos mères.
Jine et Zendaensemble : Nous sommes les filles de nos mères !
C’est au tour de Gabrielle de raconter « son commencement ».
Gabrielle : Récit de Yardil. « Nous sommes coincées sur le front. En face les lignes de Daesh. Ils ont creusé des tranchées et des tunnels entre les maisons. Ils peuvent se balader partout. Être invisibles. Alors nous attendons. Nous attendons.
(Silence)
