Portraits-Souvenirs - Philippe Moureaux - E-Book

Portraits-Souvenirs E-Book

Philippe Moureaux

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Beschreibung

Philippe Moureaux nous révèle le vrai visage souvent méconnu de plusieurs personnages qui ont marqué sa vie et notre histoire récente.

Il les décrit avec une réelle sérénité et toujours une certaine empathie y compris pour ses adversaires politiques. On ne sera pas étonné de trouver dans cet ouvrage les portraits de ses proches, de sa famille mais aussi de ses amis ainsi que de ses rivaux politiques.
Philippe Moureaux, homme politique (PS), Ministre d’État, Ministre de l’Intérieur, Ministre de la Justice, député, sénateur, a exercé la fonction de bourgmestre de Molenbeek de 1992 à 2012.

Une galerie de portraits inédits dressés par une figure marquante de la politique belge !

EXTRAIT

Elio ! Oui ! Elio ! Monsieur le Premier ministre, Monsieur le Président, Camarade Président, Monsieur le Ministre-Président, Monsieur le Ministre d’État, Monsieur le Bourgmestre et bien d’autres titres plus ou moins prestigieux, mais au sein du PS et en bien d’autres lieux, foin de cette titraille. Elio est Elio. Il a réussi à faire de son prénom une appellation contrôlée qui induit le plus grand respect.
L’âge d’Elio ? Il n’a pas d’âge. Il est jeune, toujours jeune, toujours fringant, toujours alerte. Regardez-le marcher, il a la démarche souple et rythmée du jeune fauve conquérant. Il adore les vêtements à la mode dans la jeunesse sportive. Certes, il se plie au protocole, mais il affiche alors sa marque de fabrique, un nœud papillon digne de la nuée de souliers de Carrie Bradshaw dans Sex and the City. Il a d’ailleurs quelque chose du New-Yorkais progressiste, aussi bien dans ses convictions politiques que dans son mode de vie.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Docteur en philosophie et lettres, Philippe Moureaux est historien, professeur émérite de critique historique et d’Histoire économique de l’Université Libre de Bruxelles.

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Seitenzahl: 295

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Philippe Moureaux

Portraits-souvenirs

Introduction

Arrivé à un certain âge, au moment où la nécessité d’une action intense s’estompe, on est toujours tenté de se retourner, d’esquisser un bilan de son propre passé. La démarche a des aspects irrationnels. Ce qui fut, fut et le tourner et le retourner dans son esprit a quelque chose de malsain. Comment conjurer cette sorte de besoin lancinant ?

Pour aller au-delà de l’évocation permanente du passé, il existe une méthode qui a fait ses preuves : prendre à bras-le-corps ce qui pourrait devenir une occupation permanente de la pensée, l’évoquer sans retenue, faire l’effort de mémoire que cela implique et saisir, figer dans l’existence, tous ces souvenirs qui quitteront en partie votre esprit en s’imprimant sur une feuille de papier.

Le recueil qui suit répond à cette thérapie que beaucoup pratiquent sans en prendre conscience, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans s’en rendre compte. Encore faut-il choisir le fil conducteur pour remonter dans le temps. La méthode la plus classique consiste en une écriture de ce qu’on appelle pompeusement des « mémoires ». L’exercice est périlleux et conduit souvent à écrire des pages sans fin où l’auteur tente de reconstituer artificiellement l’ensemble de son parcours, y compris des épisodes sans réel intérêt.

Professeur de critique historique, je mettais en garde mes étudiants contre ces comprimés de passé sans spontanéité, parfois habités par une volonté de gloriole.

L’autre méthode consiste à vous arrêter aux faits importants qui ont marqué au fer rouge votre cheminement et en décrire le souvenir que vous en avez conservé. Rarement utilisée, cette technique a ses mérites.

J’ai cependant choisi une troisième méthode, celle de l’humain, l’évocation du passé, parfois ancien, parfois récent, à travers des portraits de quelques personnes qui nous ont marqués.

***

Un ami, à qui j’avais demandé son avis sur un des textes que je publie aujourd’hui, m’avait suggéré de ne pas entamer mon récit à la première personne, ce qui donnait l’impression que j’étais le principal acteur de cette évocation. Sa remarque était pertinente, mais elle faisait fi du fait que « mes portraits » ne sont ni l’œuvre d’un historien, ni celle d’un journaliste. Ce sont des portraits-souvenirs. Les paragraphes descriptifs ou à caractère historique sont uniquement là pour mettre mes souvenirs en perspective.

Dans ces textes, je ne présente pas au lecteur des biographies condensées de quelques personnes que j’ai croisées dans ma vie. Je tente modestement de les évoquer à travers mon témoignage personnel.

Travail subjectif, donc ! Cela ne fait aucun doute mais ne m’a pas empêché de l’entreprendre dans un esprit d’honnêteté. Je ne cherche pas à noircir les uns ou à blanchir les autres, mais à donner l’image que j’en ai conservée à travers le temps, parfois à travers des anecdotes.

L’entreprise que j’ai mise en route avec le portrait d’André Cools, une des personnes qui a compté le plus dans ma vie, aurait pu me conduire au-delà du raisonnable en alignant des dizaines de textes… J’ai donc choisi quelques personnes, parfois en fonction du rôle qu’elles ont joué, parfois simplement parce qu’elles me paraissent représenter un type d’homme ou de femme intéressant à croquer.

Pour la première partie de ma vie, je me suis contenté de brosser un portrait de mes parents. J’aurais pu parler de ma sœur, de mon frère, d’autres membres de ma famille, de mes instituteurs, des amis de mes parents. Que dire des personnes qui travaillaient chez papa et maman et qui m’ont initié au monde du dur labeur manuel que je ne connaissais pas dans ma famille bourgeoise ? Noël et Lucienne, lui ancien mineur, elle ancienne ouvrière dans une verrerie, tous deux originaires de la région de La Louvière, anciens militants communistes, m’ont apporté la foi dans le nécessaire combat de gauche. Marcel, ancien ouvrier de l’industrie dans le Nord de la France, m’a ouvert les yeux sur la richesse du marxisme qu’il avait découvert dans les formations de la CGT. Noël, la générosité personnifiée, me montrait ses bras noircis par les poussières de charbon qui avaient pénétré sous sa peau. Il me racontait ses exploits pendant la guerre, lorsqu’il participait à la résistance armée. Marcel, Flamand venu de Mouscron, avait un discours plus âpre, plus militant, mais aussi plus structuré. Leur école a joué un rôle décisif dans ce que je deviendrai, plus tard. Je leur dois beaucoup !

À l’université, j’ai eu la révélation de la liberté et de la connaissance. Des professeurs d’exception, l’historien Stengers, aussi érudit que passionnant, le géographe Gourou, venu de France et modèle de pédagogie structurée. Bien sûr, Maurice Arnould, mon maître, celui qui m’a formé, avec son bagage intellectuel exceptionnel, son érudition incroyable et ce sens du détail qui fait l’historien accompli, celui qui recherche pas à pas la vérité dans les textes du passé.

La découverte des femmes ! Vivant très enfermé dans la maison familiale et élève d’un athénée pour garçons, je connaissais les filles uniquement par mes déplacements, des regards furtifs dans le tram, malgré une timidité sans pareille. J’avais ma sœur qui présentait tous les atouts d’une belle adolescente. À travers elle et ses amies, je pouvais esquisser quelques rêves.

L’université me plonge du jour au lendemain dans un univers mixte. Je n’en dirai pas plus. Je n’aborde pas dans ce livre mes rapports avec les femmes qui ont pris cependant une grande importance dans ma vie. Je dirai simplement que j’ai vécu de grandes passions et que, d’une façon générale, j’ai rencontré beaucoup plus de courage et de générosité chez les femmes que chez les hommes.

Dans mes premières années de vie professionnelle, surtout dans les années où je préparais ma thèse de doctorat, je me suis replié sur mon travail, tel un bénédictin dans son scriptorium. Il m’est difficile de comprendre aujourd’hui comment j’ai pu m’astreindre à pareille discipline. Mon parcours universitaire m’a fait rencontrer Hervé Hasquin qui, un peu plus jeune que moi, a suivi la même formation avec le même patron. Ensemble, nous avons œuvré à l’accélération de la scission linguistique de l’ULB. Ultérieurement, lorsque j’étais membre du bureau de l’université, j’ai été propulsé dans la commission très resserrée qui était chargée de préparer cette scission. Je m’y suis retrouvé en compagnie du gouverneur de la Banque nationale, le Baron Anciaux, personnage un peu archaïque qui avait quelque fierté à nous réunir sous les ors de l’imposant édifice de la banque. Je m’initiais aux difficultés communautaires qui occuperont ultérieurement une grande partie de ma vie politique.

Ma thèse de doctorat. Un sans faute universitaire. Elle m’ouvre la voie d’une carrière professorale.

Très vite, Mai 68, mon engagement dans la contestation, mais toujours avec une volonté pragmatique qui me séparaît de la partie la plus exubérante du mouvement. Au moment des examens, grand débat de principe : les professeurs et assistants contestataires doivent-ils refuser d’organiser ces épreuves ? Deux conceptions s’opposent. Je prends la tête du groupe qui refuse de pénaliser les étudiants en pratiquant le boycott. Nous décidons d’organiser une réunion entre tous les enseignants qui participent au mouvement. La joute oratoire me met face à un brillant assistant en philosophie, qui portait haut le drapeau de la contestation radicale, Georges Miedzianagora. Les échanges sont véhéments. En fin de réunion, intervient un vote qui donne une large majorité à la tendance à laquelle j’appartiens. Cet épisode en général passé sous silence dans les évocations des événements de 68 m’apparaît comme essentiel. Il me conforte d’ailleurs dans ma position de médiateur.

En effet, dans la foulée, à l’initiative du professeur Jottrand de la faculté polytechnique, nous formerons un quatuor d’une redoutable efficacité. Jacqueline Liberski pour le personnel de l’université, Pierre Motyl pour les étudiants et moi-même pour le corps scientifique, nous négocierons l’accord qui permettra à l’ULB de redémarrer avec succès dans un contexte entièrement neuf. Je raconte la suite des événements dans mon portrait d’Henri Simonet. Ma proximité avec ce leader incontesté du socialisme bruxellois de l’époque me fait prendre conscience de l’intérêt qu’il y a, pour les idées que je défends, à collaborer avec une formation progressiste qui a une influence réelle sur la vie sociale. Je m’inscris au PSB1 (encore unitaire). Ce changement d’attitude va m’ouvrir une opportunité exceptionnelle, celle de rencontrer et de travailler plus étroitement avec André Cools. Je raconte cette belle aventure qui se termine tragiquement avec l’assassinat de celui que je considère comme mon deuxième père.

Après mon passage dans un cabinet ministériel, André Cools m’emporte dans ses bagages quand il devient président du parti. Il m’installe dans un petit bureau situé au deuxième étage de l’immeuble du boulevard de l’Empereur, avant de me faire désigner comme directeur de l’Institut Vandervelde.

Grâce à lui, je découvre des personnalités attachantes. La plus remarquable de ces rencontres est constituée par un quatuor d’intellectuels qui avaient fait des études littéraires à l’Université de Liège. Tout commence avec Alain Van der Biest qu’André Cools me propose de rencontrer après avoir fait sa connaissance lors d’une assemblée de la section locale de Grâce-Hollogne. Nous nous voyons d’abord dans mon modeste cagibi. Ensuite, nous nous retrouvons devant une table de restaurant. Je découvre une personnalité séduisante, faite d’un mélange harmonieux de culture, d’intelligence et de maîtrise de l’ironie la plus décapante. Il professe des idées de gauche, proches de celles du Français Jean-Pierre Chevènement. Le courant passe à merveille et nous décidons sans hésitation de collaborer. Pendant quelques années, l’entente sera parfaite. Elle commence à vaciller lorsqu’Alain, accumulant succès sur succès, devient de plus en plus mégalomane, pour ensuite se faire rattraper par un goût immodéré pour l’alcool, qui le conduira à sa chute. J’aurais pu faire un portrait vivant, contrasté, attachant et inquiétant de cet homme au destin tragique. J’ai hésité et renoncé finalement, me sentant incapable de rendre compte de la complexité de celui qui, avant d’avoir pris ses distances à l’égard d’André Cools et de moi-même, avait été un grand ami.

Dans le petit groupe auquel appartenait Alain, il y avait d’autres personnalités tout aussi attachantes et plus équilibrées.

François Pirot, le grand lettré, médiéviste accompli, qui, après avoir servi André Cools, devient le conseiller le plus proche du président Spitaels. Cet homme à l’intelligence multiforme et foisonnante a accepté malheureusement de s’occuper des finances du parti qui, à l’époque, reposent en grande partie sur des dons de firmes privées. François sombre avec ce système contestable, mais pratiqué par toutes les formations politiques. Pour son grand malheur, il est abandonné en rase campagne par son patron qui, pour se défendre, n’hésite pas à l’accabler !

Georges Bovy, issu aussi de la section romane de l’université de Liège, m’a rejoint un peu plus tard pour devenir un de mes collaborateurs les plus brillants. D’une intelligence robuste et d’une force de travail hors du commun, il fait ses preuves dans les domaines les plus inattendus. Cet ancien professeur de français est à l’aise aussi bien dans les arcanes de nos institutions que dans les problèmes financiers. Je lui dois beaucoup. Pondéré, imaginatif et chef d’équipe apprécié de tous, il a dirigé mon cabinet ministériel pendant les années les plus délicates de mon parcours au sommet de l’État.

Le quatrième mousquetaire, Maurice Demolin, grand ami d’Alain Van der Biest lorsque je l’ai connu, est devenu secrétaire de la fédération socialiste de Liège. Il a été victime de la purge qui a suivi l’assassinat d’André Cools. Un exemple parmi d’autres qui nous rappelle que, contrairement à l’adage, souvent, le crime paye !

***

Je reviens à mon parcours. Au moment où les socialistes rejoignent le gouvernement, André Cools désigne comme vice-Premier ministre un vieil ami de la gauche socialiste, Léon Hurez, personnalité d’une grande sincérité et d’une réelle intelligence, mais aussi, personnalité parfois intimidée face aux manœuvres de partenaires retors, en particulier Léo Tindemans, Premier ministre que j’évoque en quelques traits dans ce livre.

André Cools me propulse à la tête du cabinet de Léon Hurez pour être la vigie de la mise en œuvre du pacte d’Egmont, le projet de réforme de l’État qui était soutenu par un kaléidoscope de partis politiques. Cette mission, je l’accomplis avec une volonté de réussir qui occupe mes jours et mes nuits, au point de me faire craquer psychologiquement. Je me sens dans un état d’épuisement et je confie à André Cools mon souhait de décrocher. Il me regarde et, très paternel, me prescrit un mois de repos ! Je suis son conseil et, revenu aux affaires, je reprends les choses en main avec fougue. Je connaîtrai ultérieurement des périodes encore plus dures à la fois en termes psychologiques et en termes physiques. Je passerai à travers. Je m’étais endurci.

Après l’échec du pacte d’Egmont et une longue période d’incertitude, un nouveau gouvernement se constitue sous la houlette de Wilfried Martens. Je conserve mon job de chef de cabinet mais, désormais, sous la direction de Guy Spitaels. Dans l’esquisse que je fais de la personnalité de celui qui deviendra ultérieurement président du PS, j’évoque ces moments délicats de mon cheminement politique.

Je ne m’attarde pas sur la suite des événements dans la mesure où ils sont décrits dans le cœur de cet ouvrage.

Un grand absent, dans mes portraits : Jean-Luc Dehaene ! En écrivant ces lignes, je m’interroge. Pourquoi ai-je renoncé à évoquer de façon détaillée cet homme politique belge d’une envergure exceptionnelle, avec qui j’ai vécu de grands moments en parfaite symbiose ? Timidité ? Peur d’altérer une image que j’aurais voulue sans tache ?

Jean-Luc, je l’ai connu comme chef de cabinet du Premier ministre Martens. Au départ, nos rencontres, nos discussions, nos ébauches de solutions étaient la suite logique des fonctions que nous assumions respectivement. Débroussailler les dossiers délicats s’impose à nous comme une mission que nous devons remplir pour les deux principales forces politiques du pays. Très vite, je constate, lui aussi, je crois, que nous avons l’un et l’autre une propension assez rare en politique, celle de vouloir comprendre « l’autre » et, celle de défendre sans complexe les thèses de nos formations respectives ! Sans oublier une discrétion sans faille sur nos entretiens en tête à tête.

On ne se rencontre pas fréquemment, mais chacun de nos rendez-vous permet soit de contourner un obstacle que connaît le gouvernement, soit d’arbitrer un dossier difficile qui pointe à l’horizon. Le public averti connaît nos connivences en matière institutionnelle, qui permettront notamment de créer la Région wallonne et de donner un statut d’autonomie à la Région bruxelloise, mais ignore nos interventions nombreuses et nos décisions dans d’autres domaines, en matière budgétaire et en matière de politique internationale.

À cette époque, vice-Premier ministre, je suis au four et au moulin, je me lie d’amitié avec mon voisin au Conseil des ministres, Hugo Schiltz, le représentant de la Volksunie, allié indispensable au sein du gouvernement de l’époque. Hugo, élégant, cultivé, affable, me séduit par sa franchise et son ouverture d’esprit. Il me fait comprendre la perception flamande du dossier de l’amnistie. On prend conscience que nous pourrions, si nous étions suivis par nos formations politiques, coudre un compromis qui permettrait d’enlever cette épine du pied de la malheureuse Belgique. Lorsque nos collègues, emmenés par Jean-Luc, interrompent une réunion ministérielle et se précipitent pour suivre un match de foot, nous restons un peu esseulés face à des chaises vides. C’est le moment des confidences politiques et des discussions interminables sur des sujets culturels. Curieux, cet espace d’amitié qui se crée entre le porte-parole du petit peuple de Bruxelles et le chantre de la bourgeoisie flamingante.

Au sein même du gouvernement, j’apprends à mieux connaître Philippe Maystadt, un politique entouré d’une sorte d’aura qui le situait pour beaucoup en dehors du monde politique proprement dit. J’ai utilisé la formule « j’apprends à mieux connaître » pour indiquer que cette démarche n’était pas simple. Le « gendre idéal » est affable avec ses collègues. Il élève rarement le ton, esquivant habilement les critiques qui lui sont adressées. Il le fait avec d’autant plus de talent que ce travailleur, à l’intelligence aiguisée, connaît parfaitement ses dossiers. Dans ce gouvernement où les socialistes pèsent lourd après quelques années d’absence, la direction de son parti n’a pas confié à un démocrate-chrétien la fonction de vice-Premier ministre PSC2, qui est occupée par Melchior Wathelet senior, classé à droite au sein de sa formation politique.

Philippe Maystadt représente pour moi le prototype du centriste animé d’un réel sens social. Prudent, il a réussi l’exploit d’occuper le ministère des Finances sans faire de vagues. Le monde de l’argent appréciait son pragmatisme et les syndicats ne boudaient pas certaines de ses sorties médiatiques. Un exemple ! À la veille de la confection du budget, opération déjà délicate à cette époque, il présente à la presse quelques idées qui, à son sens, doivent guider le travail gouvernemental. À cette occasion, il n’hésite pas à briser une lance en faveur d’une contribution sociale généralisée pour financer le secteur social. La première fois que je prends connaissance de sa prise de position, je me réjouis, convaincu d’avoir un allié en faveur d’une mesure qui me paraît nécessaire. Les travaux budgétaires commencent et je me lance dans une tirade pour la création de cette cotisation généralisée. Très vite, je déchante. Je ne reçois aucun appui de mon collègue démocrate-chrétien. Je suis totalement isolé. Je lui demande des explications à la sortie de la réunion et il me répond avec ce fin sourire qui le caractérise, qu’il ne faut pas perdre son temps à défendre une cause juste, mais dont on sait qu’elle n’a aucune chance d’aboutir dans ce cénacle.

À sa décharge, on doit rappeler qu’en politique, il y a toujours une différence entre l’idéal et le réel. N’empêche que j’ai toujours regretté que cet homme de qualité n’ait pas profité de sa position de ministre des Finances pour participer à un débat qui, de toute façon, devait un jour aboutir, d’une manière ou d’une autre. 

Willy Claes, dont je fais le portrait, nous étonne toujours par son pessimisme teinté d’humour. Louis Tobback, celui qui avait été le plus brillant chef de groupe au parlement, se révèle un excellent ministre de l’Intérieur, malgré une propension autoritariste parfois gênante. Je noue des contacts fructueux avec lui et derrière son allure de bouledogue, je découvre en lui un homme ouvert à la discussion. Je n’oublierai jamais son attitude sur le dossier des Fourons. Lors des négociations institutionnelles, j’avais obtenu la possibilité que José Happart puisse revêtir l’habit de bourgmestre. Malgré des textes très clairs, le moment venu, les représentants flamands font savoir que pour eux, cette nomination est politiquement impensable. Du côté francophone, nous sommes conscients de la difficulté, mais aussi de la nécessité de passer ce cap difficile pour la coalition. Louis demande à me voir. Il me tient un langage d’une franchise décapante :

« Philippe, tu dois savoir que je ne mettrai jamais mon nom sous un arrêté de nomination d’Happart. En revanche, je te fais entière confiance pour trouver un compromis avec Jean-Luc. Je ne vous «emmerderai» pas. Votre solution sera la mienne. »

Et effectivement, dans une négociation serrée où nous abritions chacun dans notre cabinet notre « champion3 », Jean-Luc et moi, à travers des contacts téléphoniques nombreux et parfois tumultueux, nous finissons par faire passer le fil par le chas de l’aiguille. Ouf, le gouvernement pourra continuer sa tâche.

Philippe Busquin s’est forgé un nom dans cette équipe ministérielle en dirigeant avec autorité le ministère des Affaires sociales. Au Conseil des ministres, il se révèle mon meilleur soutien, malgré, à de rares reprises, quelques écorchures entre nous. Robert Urbain, au Commerce extérieur, conduit son département dans la discrétion et un pragmatisme de bon aloi.

L’enfant terrible de l’équipe socialiste, c’est Anne-Marie Lizin qui, chargée des Affaires européennes, se déploie dans le monde entier. À une époque où la politique internationale belge, conduite par le CVP4 Marc Eyskens est particulièrement terne, elle apporte un peu de mouvement et de fraîcheur dans ce domaine. Elle me permet, par ses rapports écrits et oraux, de mieux comprendre les dossiers. À la veille de la première guerre du Golfe, devant ma crainte de voir ce conflit prendre des proportions inquiétantes, elle me propose de me présenter comme interlocuteur européen auprès des autorités irakiennes. À travers les canaux qu’elle maîtrisait, elle réussit à me mettre en contact direct avec Tarek Aziz, le ministre des Affaires étrangères de Saddam Hussein. Je plaide auprès de ce dernier en faveur du plan présenté par François Mitterrand pour arrêter la machine infernale. Je comprends rapidement que le diplomate irakien n’est pas insensible à mes arguments, mais que son chef ne lui accorde aucune liberté de manœuvre. On connaît la suite de ce drame qui s’amplifiera ultérieurement avec les conséquences catastrophiques que nous vivons aujourd’hui.

À la fin de cette guerre, Yasser Arafat, le leader de l’OLP qui avait soutenu Saddam, est mis au ban de la diplomatie occidentale. À la demande des États-Unis, il est convenu qu’aucun représentant ministériel ne rencontrera le dirigeant palestinien. Après quelques semaines, Anne-Marie surgit dans mon bureau. Nerveuse et en même temps triomphante, elle me dit qu’elle a l’occasion de rencontrer Arafat à Tunis et de relancer ainsi le dialogue avec l’OLP. Elle connaît la directive dont je viens de parler et elle me demande de l’autoriser à effectuer cette rencontre et de la défendre si certains veulent la faire démissionner du gouvernement pour punir sa hardiesse. Je suis convaincu de la justesse de son raisonnement et je lui donne mon accord à condition que cela se fasse sans publicité.

Quelques jours plus tard, je regarde les infos à la télévision et je découvre dans le journal de RTL un reportage sur la visite d’Anne-Marie au quartier de l’OLP. J’enrage.

Le lendemain, Wilfried Martens m’appelle. Il est furieux, me disant que Marc Eyskens veut des sanctions contre la secrétaire d’État socialiste. Évidemment, je fais barrage en indiquant que j’ai autorisé cette rencontre qui se révélera rapidement comme un acte positif et nécessaire dans le dossier du Moyen-Orient. Le ton du Premier devient moins agressif mais plus larmoyant. Après avoir subi cette humiliation, ma colère contre Anne-Marie grandit. Je la convoque dès son retour à Bruxelles. Je lui exprime vertement ma façon de penser. Elle joue à la petite fille prise le doigt dans le pot de confiture et tente de me faire croire que la présence de RTL sur place est tout à fait fortuite. À ce moment, je pique une colère homérique et je lui dis que soit elle reconnaît sa forfaiture et s’en excuse, soit elle perd ma confiance. Changement de ton. Elle « avoue » avoir proposé le reportage à RTL. Fin de cet incident rocambolesque.

Ces deux exemples illustrent le côté aventurier d’Anne-Marie, mais surtout, prouvent son insertion exceptionnelle dans le monde de la diplomatie parallèle avec, bien entendu, des connivences particulières. J’ai beaucoup regretté son évolution ultérieure qui la conduira à commettre imprudence sur imprudence à l’égard de ses camarades socialistes.

À la chute du gouvernement suite à la crise des armes, dont je parle dans mon portrait de Guy Spitaels, et après les élections du 24 novembre 1991, au résultat mi-figue mi-raisin pour le PS, l’univers socialiste connaît une période de tempêtes successives. Après la démission de Spitaels, le choix de Busquin s’impose à mes yeux. Une brève réunion entre Philippe Busquin, Robert Urbain, Guy Coëme et moi-même dans ma maison de campagne à Bois-de-Villers, aboutit à un accord au sujet de la présidence du PS qui sera mis en œuvre sans difficultés.

J’avais décidé de définitivement prendre en mains la direction de la commune de Molenbeek, mais j’ai été retenu par la manche par mon nouveau président de parti à la suite d’une intervention du futur Premier ministre, Jean-Luc Dehaene. Après quelques tergiversations de ma part, je me retrouve ministre des Affaires sociales du nouveau gouvernement. Ma mission est bien délimitée : faire des économies en sécurité sociale et mettre en œuvre une réforme profonde du système.

Heureusement, je suis épaulé par un chef de cabinet d’une réelle qualité, Michel Jadot, grand commis de l’État qui me guidera pas à pas dans le dédale complexe du monde de l’assurance sociale.

Je mets en œuvre une politique financière responsable, en particulier en supprimant progressivement le remboursement de médicaments qui étaient prescrits massivement pour lutter contre l’artériosclérose et dont plusieurs études argumentées prouvaient l’inefficacité. Ma décision parfaitement étayée sera mise en œuvre malgré l’opposition parfois peu glorieuse du monde de l’industrie pharmaceutique. Le résultat sera une économie substantielle sans le moindre dégât en matière de santé publique.

La réforme de l’assurance maladie-invalidité, adoptée en Conseil des ministres sur ma proposition, se heurte à une véritable guérilla parlementaire orchestrée par la Mutualité chrétienne. Ce n’est pas la procession d’Echternach, c’est le blocage intégral de la réforme. Après une mise en garde, je perds patience et offre ma démission du gouvernement. Le Premier ministre est prêt à l’accepter, mais Philippe Busquin ne l’entend pas de cette oreille, et de brèves négociations se déroulent. Quelques modifications au texte initial sont apportées et je retire ma démission. Je conduis à bien la réforme. Quelques mois plus tard, je quitte définitivement le gouvernement.

À partir de ce moment, je me consacre corps et âmeà ma commune d’adoption. J’ai évoqué cette partie de mon activité politique dans deux publications auxquelles je renvoie ceux que cela intéresse. 5

À côté de mon boulot de bourgmestre, je reprends la présidence de la fédération bruxelloise du PS qui me confère une capacité d’intervention importante dans la politique nationale et dans la politique régionale.

À cette occasion, je rencontre bien entendu plus d’une personnalité intéressante. J’en parle dans l’évocation que je fais de la personnalité d’Elio di Rupo avec lequel j’entretiendrai des relations parfois complexes mais souvent confiantes.

Curieusement, je ne me suis pas décidé à faire le portrait de quelqu’un que j’ai eu l’occasion de rencontrer à cette époque et souvent de soutenir dans des moments difficiles. Je parle de Laurette Onkelinx, dont l’intelligence et la pugnacité sont connues de tous les acteurs politiques. La première fois que je l’ai rencontrée, à l’occasion d’une conférence donnée à Ougrée à l’invitation de son père, elle m’avait secoué en critiquant certains aspects de la politique du gouvernement auquel je participais en tant que vice-Premier ministre. Son propos était vif, pas toujours argumenté, mais marqué par une fibre politique palpitante.

Ultérieurement, je l’ai soutenue lorsqu’elle avait pris des mesures impopulaires en matière d’enseignement. Certes, sa politique justifiait ce mécontentement des enseignants, mais elle était dictée par la nécessité. Le PS qui l’avait propulsée dans cette fonction difficile avec un ordre de mission précis lui accordait un soutien prudent. Elle a traversé cette épreuve avec succès. Certains lui pardonneront difficilement ses mesures rigoureuses, mais nombreux sont ceux qui ont compris la force que représentait sa personnalité.

On peut penser que face à une contestation aussi vive, elle aurait dû céder du terrain. Cette règle, souvent souhaitable en politique, n’était pas envisageable dans ces circonstances. Lâcher du lest aurait précipité les institutions francophones dans un état de délabrement financier irrémédiable.

Lorsqu’elle a envisagé son passage de Liège à Bruxelles à la fois pour des motifs politiques et pour des raisons personnelles, je l’ai vivement encouragée et j’ai eu l’honneur de guider avec quelques amis, ses premiers pas dans la capitale du pays. Un seul regret, son manque d’intérêt viscéral pour la politique municipale, à contrario de son père…

Ces quelques mots ne constituent pas un réel portrait. Comme je l’ai dit, j’ai renoncé à en écrire plus sur cette figure du monde socialiste belge. Comme pour Jean-Luc Dehaene, relater des souvenirs plus précis m’aurait conduit à nuancer mon propos élogieux et je ne voulais pas que le lecteur retienne de cette personnalité brillante les quelques faiblesses que j’aurais été contraint d’évoquer.

***

En parlant de Laurette, je me remémore mon long chemin à la présidence du PS bruxellois où j’ai croisé les personnalités les plus diverses, aussi bien dans le monde socialiste que parmi les autres formations politiques.

À tout seigneur tout honneur ! Charles Picqué, un exemple exceptionnel de longévité politique. Pour moi, il a souvent été un partenaire, parfois un adversaire. Il a percé à Saint-Gilles à l’élection communale de 1982, au moment où j’ai mordu la poussière à Molenbeek. Déjà ambitieux, il a demandé à me voir et m’a tenu un langage étrange de la part d’un acteur encore jeune et qui se profilait depuis peu comme futur leader. Il m’a fait savoir qu’il respectait mon autorité – j’étais ministre-président de la Communauté française par la grâce du président du PS – mais qu’il m’avertissait qu’un deuxième échec aux élections municipales me mettrait hors jeu. Je n’ai jamais oublié cette brève conversation qui me permettait d’emblée de comprendre le personnage.

Ensuite, Charles Picqué a empilé les succès en jouant habilement du « Belge de comptoir ». Il surfait sur une critique populiste de l’immigration. J’ai évoqué cette période dans un livre écrit précédemment.6

Je dois avouer que Charles, à la tête de la Région, a pratiqué une politique d’ouverture, tout en profitant du moindre incident lié à l’immigration pour rappeler dans une belle envolée son positionnement initial.

Aujourd’hui, nous sommes conscients, lui et moi, que notre pas de deux a permis au PS bruxellois de prospérer à travers des publics différents.

Je dois également souligner le caractère souvent hésitant de Charles Picqué. À l’issue d’une présidence difficile de la Région, il fait savoir en 1999, urbi et orbi, qu’il désire prendre une pause, se consacrer à sa commune et assumer son mandat de député. Philippe Busquin et moi-même, nous ne l’entendons pas de cette oreille et tentons de le convaincre de reprendre du service comme ministre du gouvernement national. Le président du PS lui propose de lui réserver le ministère de l’Intérieur, qu’il avait toujours convoité. Il maintient sa position, répétant son souhait de reprendre du souffle. Le gouvernement se constitue. La presse révèle que l’on va créer un poste de commissaire du gouvernement aux grandes villes. Fait totalement exceptionnel, en soirée, la sonnerie du téléphone retentit à mon domicile privé. C’est Charles, un peu confus, qui m’explique qu’en entendant les informations sur le futur gouvernement, il a été envahi d’une certaine nostalgie. Je lui explique que Philippe Busquin a déjà constitué son équipe et qu’il arrive un peu tard. Il me précise alors qu’il est intéressé par la mise en œuvre d’une politique pour les grandes villes. Je lui indique que j’ai discuté d’un nom avec le président, mais que sa candidature serait, à mon sens, une aubaine pour le PS. J’appelle Busquin, qui se montre enchanté par le revirement de Charles Picqué.

Devenu commissaire du gouvernement, ce dernier mettra en œuvre une politique intéressante pour les grandes villes. Plus tard, sa charge sera transformée en un vrai ministère.

J’ai insisté sur cette anecdote politique parce que je pense qu’elle illustre parfaitement la deuxième partie de la carrière politique de quelqu’un qui passait facilement de l’enthousiasme à l’abattement.

En politique, Charles affiche un cynisme exemplaire. Celui-ci est tempéré par son extrême prudence et par son besoin d’être aimé par le plus grand nombre. Cette faim de reconnaissance explique sans doute sa propension à fréquenter en priorité ses adversaires des autres partis, dans l’espoir – souvent réussi – de les amadouer.

Il aime cultiver son aspect bruxellois traditionnel par son parler, sa dégaine et ses préférences culinaires. Son humour souvent scabreux en amuse plus d’un. Personnellement, je n’aimais pas ce style outrancier. Il le savait et prenait un malin plaisir à en faire étalage devant moi.

Son œuvre n’est pas négligeable. Charles a réussi à créer une identité bruxelloise qui était largement absente au moment de la création de la Région en 1989. Il l’a fait à travers son projet de ville qu’il a « vendu » avec talent aux Bruxellois.

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Dans la foulée de ma présidence du PS bruxellois, j’ai travaillé avec plaisir avec des collaborateurs de talent et avec des politiques ouverts à mes idées parfois décapantes. Je pense à mon vice-président Rudi Vervoort, toujours attentif à m’aider dans les moments difficiles. Je pense à Rachid Madrane, qui a réussi à regagner à mon bénéfice un peu d’espace médiatique. Rachid est un homme d’une réelle intelligence, devenu un peu craintif, malgré son ascension récente. Son éviction naguère du Parlement bruxellois l’a marqué au fer rouge. Il est vrai que cet échec était injuste et méritait réparation.

Je dois également saluer la compétence et le travail d’Emir Kir, qui a tenu bon à travers des critiques qui ne portaient jamais sur son travail mais sur les origines de ses parents. Aujourd’hui, bourgmestre de Saint-Josse, je le vois comme une sorte de renaissance de Guy Cudell, aussi bien dans sa politique que dans ses aspects vestimentaires, sans parler de certaines postures qui s’inspirent directement de l’attitude de son brillant modèle.

À la fédération bruxelloise du PS, j’étais entouré d’amis plus que de collaborateurs. Dimitri, le secrétaire fédéral irremplaçable, Monica, Nina, Chantal et bien d’autres. Dans un parcours politique où j’ai toujours été porté à bout de bras par des fidèles parmi les fidèles.

Dans les autres partis, j’ai rencontré également des personnalités intéressantes. Je parle de Jacques Simonet dans un de mes portraits. Je dois également évoquer Daniel Ducarme, un homme aux antipodes de mes idées, mais un adversaire d’une correction exemplaire. Jamais il n’a trahi ou simplement biseauté un accord que nous avions pris, souvent à la suite d’une brève communication téléphonique. En parlant de ce personnage truculent, impulsif et aventureux, je témoigne de ma capacité à faire clairement la différence entre l’homme en tant que tel et la politique qu’il incarne.

En terminant cette évocation trop brève, je dois épingler la personnalité intéressante d’un Bruxellois de fraîche date, Didier Reynders. Ce « fils » politique de Jean Gol, à la carrière aussi brillante que chaotique, s’est installé dans le sud de Bruxelles où il a été accueilli les bras ouverts par une bourgeoisie en quête d’un leader qui incarnerait ses intérêts dans un style flamboyant.

Didier Reynders a un physique généreux. Encore aujourd’hui, la cinquantaine avancée, il a conservé ce visage enfantin qui est en quelque sorte sa marque de fabrique.

Je l’aperçois dans une réception, bien fringué dans un costume taillé dans un tweed égayé par des marbrures brunes et grises. Les souliers, vernis noirs, sont eux aussi impeccables. Je souris en pensant à cette sorte d’uniforme que porte ce petit monde de l’argent et de l’apparence. Mes yeux fixent maintenant son visage. Il est dans un de ces moments où il se retrouve seul au milieu de ce beau monde, son dernier interlocuteur vient de le quitter. Il a pris sa mine boudeuse, le visage rond, un peu affaissé, et ses lèvres larges et sensuelles expriment une grimace d’ennui.

Pourquoi s’attarder au physique de cet homme politique, plus exactement à sa manière de se présenter ? Tout simplement parce que les quelques remarques que je viens de faire me paraissent en dire beaucoup sur sa personnalité.

Ce défenseur des classes aisées est en fait un grand sceptique. À ce sujet, le moment le plus étonnant que j’ai vécu est son passage devant Elio di Rupo après les élections de 2010. Le président du PS devenu formateur avait décidé de rencontrer tous les responsables des partis démocratiques. L’entrevue avec le Open Vld avait été brève et sans équivoque, Alexander de Croo avait tenu son discours de droite traditionnel sans aucun effort pour séduire les socialistes. En revanche, Didier Reynders, encore président du MR, avait choisi la posture du prétendant qui ne rejetait pas les idées de gauche. Je me souviens avec amusement de sa tirade sur les agences financières de notation. Il parlait à cette occasion comme un penseur du PTB.

J’ai souvent ferraillé avec Didier Reynders, parfois durement, souvent avec un certain plaisir, ayant devant moi un adversaire de taille. Lorsque je l’ai, en toute spontanéité, lors d’une émission matinale de la RTBF, qualifié de « ministre des rupins », j’ai déclenché chez lui une colère dont Laurette Onkelinx m’a fait part. Il est vrai que j’avais visé juste et marqué les esprits en utilisant un vocabulaire inhabituel dans le monde francophone belge.

Aujourd’hui, Didier Reynders, ministre des Affaires étrangères qui s’agite beaucoup, a choisi de se démarquer du premier ministre Charles Michel en travaillant sur le plan régional de concert avec les représentants des autres partis dont, bien sûr, le PS. Ce changement d’attitude mérite d’être suivi attentivement.

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À travers les quelques pages dont j’espère qu’elles retiendront votre attention, vous aurez l’occasion de revivre quelques moments importants de notre histoire récente. Vous y retrouverez également des anecdotes parfois amusantes et des confidences sur mon approche de la vie, en particulier de la vie politique.

1.  Parti socialiste belge (ancien PS)

2.  Parti social chrétien (l’ancien cdH), divisé à l’époque entre une aile de centre-gauche et un courant conservateur.

3.