Pour que plus rien ne nous sépare - Claude Ducarroz - E-Book

Pour que plus rien ne nous sépare E-Book

Claude Ducarroz

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Beschreibung

Pour une unité entre chrétiens et Églises

Encore un livre sur l’œcuménisme? Pourquoi pas. La cause de la réconciliation des Églises devrait brûler au cœur de tout chrétien.
Ce livre est le fruit d’une amitié. Apprécier notre unité, mais aussi éprouver nos différences, voire nos divergences dans un climat de partage patient : c’est une riche expérience de fraternité dans l’Esprit. Telle fut la nôtre entre un prêtre catholique, un pasteur protestant et un laïc orthodoxe. Ils souhaitent que leur contribution à la relance de la dynamique œcuménique permette à des personnes et à des groupes d’accomplir un voyage semblable et si enrichissant. Que la méditation de la parole de Dieu, que nos prières, que nos dialogues théologiques et surtout que nos rencontres fraternelles soient chaude lumière sur nos chemins conduisant à l’unité parfaite!

Conscients des erreurs et horreurs du passé qui ont meurtri la vie des Églises chrétiennes, et conscients des rapprochements récents entre elles et des divergences qui demeurent, les trois auteurs ont voulu partager leur conviction profonde, à savoir que l’unité entre chrétiens et Églises est aujourd’hui possible et réalisable.

Plongez dans l'expérience d'un partage spirituel entre un prêtre catholique, un pasteur protestant et un laïc orthodoxe

EXTRAIT

Je l’ai découverte un mercredi matin de Carême, à la cathédrale russe de la rue Daru à Paris, il y a soixante ans. Carême pour elle. Pour moi, les vacances de Pâques, une année où les orthodoxes fêtaient la Résurrection cinq semaines après les autres. Dans le séminaire où j’étudiais, après s’en être privé pendant la Quarantaine, on chantait plein d’alléluias de Résurrection. Les orthodoxes, dans le deuil ou l’épreuve du Carême, multiplient les alléluias d’espérance. La distorsion du calendrier, les usages liturgiques différents, le chant méditatif, les bougies devant les icônes, les parfums de l’encens éveillèrent mon attention. Séduction peut-être ? La foi héritée de mes parents et de mon éducation catholique s’en trouva renforcée. Non pas la foi – qui est grâce de Dieu – mais le courage d’en vivre. Ce que j’éprouvais dans mon milieu romain et latin trouvait là une confirmation et une extension. Cette liturgie mystérieuse ouvrait un champ nouveau à ma liberté. Beauté exotique, et familière à la fois. Quoique ne comprenant pas le sens des mots slavons, je me sentais bien.

À PROPOS DES AUTEURS

Claude Ducarroz est prêtre catholique. Prévôt émérite de la Cathédrale de Fribourg, il est engagé dans la recherche et la pratique œcuméniques, et membre du Groupe des Dombes. Shafique Keshavjee est pasteur réformé. Il a exercé un ministère dans les domaines œcuméniques et interreligieux. Ancien professeur de théologie, il consacre son temps à l’écriture.
Noël Ruffieux est laïc orthodoxe. Il donne un cours sur la diaspora orthodoxe à la Faculté de théologie de Fribourg, collabore à des revues et réalise des émissions de radio.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Noël Ruffieux Claude Ducarroz Shafique Keshavjee

Pour accompagner et compléter ce livre, les auteurs ont créé un blog :

www.3pour1.ch

Vous y trouverez des articles complémentaires sur divers thèmes (vie communautaire, liturgie, vie dans l’Esprit…) ainsi que des informations pratiques sur les présentations de ce livre. Bonne visite !

Préface

Le Christ a prié pour l’unité de ses disciples : « Que tous soient un […] afin que le monde croie… » (Jean 17,21) Or, dès les premiers siècles, des divergences doctrinales et culturelles, greffées sur des défaillances humaines, ont réussi à fissurer les communautés chrétiennes. Au cours de l’histoire, ces fissures se sont envenimées au point de provoquer des ruptures qui ont brutalement marqué la vie de l’Église* (les mots accompagnés d’un astérisque sont répertoriés dans un glossaire en fin d’ouvrage) et du monde. Ainsi, avec le Grand Schisme* de 1054 suivi du Sac de Constantinople en 1204 par les croisés, eut lieu la grande brisure entre l’Église latine d’Occident et l’Église grecque d’Orient. Quelques siècles plus tard, de grands mouvements de réforme éclatèrent en Occident. Symboliquement associés à l’an 1517, lorsque Luther commença à faire connaître ses propositions de réforme, ces mouvements provoquèrent de nouvelles et violentes divisions (entre l’Église catholique romaine et les Églises protestantes ; puis au sein des Églises protestantes).

Il y a un siècle encore, tout semblait séparer catholiques*, orthodoxes* et protestants*, tant les haines étaient tenaces et les incompréhensions profondes.

Aujourd’hui, cinq cents ans après la Réforme et près de mille ans après le Grand Schisme, nous sommes heureux de proposer ce livre à trois voix. À la fois solidaires des trois grandes traditions catholique, orthodoxe et protestante, nous sommes aussi libres face à elles. Reconnaissant les faiblesses de nos institutions, nous sommes aussi désireux de transmettre les trésors qu’elles nous ont transmis. Précisons que ce texte ne s’adresse pas d’abord à des spécialistes. Il cherche à atteindre un lectorat large : dans les différentes Églises chrétiennes, certes, mais pourquoi pas aussi hors d’elles. Des personnes d’autres convictions pourraient trouver dans ce livre de quoi comprendre ce qui sépare et rapproche les chrétiens d’hier et d’aujourd’hui. Cet ouvrage ne reflète pas seulement l’état de nos propres réflexions et cheminements. Il cherche à intégrer aussi de nombreux fruits du mouvement œcuménique* des dernières décennies. Le XXe siècle aura été assurément celui du rapprochement entre Églises séparées. Alors que des crispations identitaires se manifestent aujourd’hui au sein des Églises et que de nouvelles scissions traversent nos sociétés, nous sommes convaincus que des communautés chrétiennes réconciliées et ouvertes ont un rôle fondamental à y jouer.

L’originalité de ce livre est d’aborder des grands thèmes de la Bible, de l’Église et de la société d’une manière à la fois polyphonique et symphonique. Une même structure traverse tout l’ouvrage : un thème est présenté par l’un d’entre nous, puis les deux autres lui font écho. Finalement, plusieurs thèmes sont synthétisés par un texte signé par tous les trois ensemble. Ces textes en commun proposent aussi des pistes concrètes de metanoia – de changement de mentalité et de pratique – au sein de chacune de nos Églises. Nous sommes convaincus que l’Église honore au mieux le Christ lorsqu’elle approfondit sa catholicité (son universalité), nourrit son orthodoxie* (une belle pratique et doctrine) et qu’elle se laisse réformer par son Esprit.

Ce livre est le fruit d’une belle amitié et fraternité. Nous sommes heureux de l’offrir maintenant à d’autres, avec le vif espoir qu’il pourra conforter, voire susciter des relations d’estime réciproque parmi des chrétiens de toutes les Églises. Nous espérons aussi qu’il pourra nourrir de riches échanges dans des groupes autour des thèmes proposés.

Notre conviction intime est que malgré les terribles déchirures du passé, le Christ transforme et consolide les chrétiens de son unique Église en témoins convaincus que plus rien ne les sépare. Ni de son amour, ni dans leur foi, ni dans l’espérance qu’ils ont à offrir au monde.

Claude Ducarroz

[email protected]

Noël Ruffieux

[email protected]

Shafique Keshavjee

[email protected]

Belles mélodies de nos Églises … et fausses notes

L’Église catholique

Claude Ducarroz

Comment ne pas l’aimer, l’Église catholique, mon Église ? Je ne puis faire semblant d’oublier tout ce que j’ai reçu par elle. Et quoi donc ? D’abord la révélation de l’existence et de l’amour de Dieu. Et puis, peu à peu, elle m’a fait découvrir le visage de Jésus, sa vie, sa mort, sa résurrection, et son message qu’on appelle l’Évangile, une si bonne nouvelle ! Je n’ai pas bénéficié d’expériences extraordinaires, mais il y avait une Église avant moi et autour de moi, qui m’a annoncé toutes ces merveilles dont je pressentais et sentais qu’elles donnaient un sens à toute mon existence. À ma vie et à ma mort.

SOUVENIRS BÉNIS

Et ces merveilles n’étaient pas purement intellectuelles. Elles passaient par une certaine mise en pratique dans le concret de la vie. Prier sur les genoux de ma mère, fréquenter le catéchisme, aller souvent à l’église, parler avec des prêtres, être actif dans des mouvements chrétiens, vibrer aux beautés – fussent-elles un peu absconses – de la liturgie* et de l’art religieux : que de cadeaux ! C’est ainsi que la foi chrétienne a pris racine dans mon esprit, mais aussi dans ma sensibilité. Et à chaque étape, il y avait des personnes porteuses des messages, des signes et des rites. C’était l’Église, c’était mon Église. Église aux mille visages et signatures !

Je n’ai pas expérimenté une Église parfaite, mais bel et bien une Église heureuse.

Et elle était catholique. Par différence assumée puisque dans les villages environnants, il y avait les protestants, une autre Église plus austère, plus libre sans doute, mais aussi plus maigre. Nous, on était catholique, content et même un peu fier de l’être. L’Église catholique, dans l’exercice quotidien, c’est plus qu’une Église, c’est toute une civilisation, plutôt débordante et parfois un peu lourde. Des fêtes religieuses pour rythmer le temps, mais aussi des obligations exigeantes. Des traditions sans doute pas assez critiquées. Un accompagnement global, y compris par l’école et les autorités, mais avec peu d’espace pour l’imagination créatrice. Et une hiérarchie bien présente. Elle s’exprimait surtout par le clergé en tous ses états et à tous ses étages. Pour nous, de tels « pontifes » suscitaient le respect et parfois aussi l’affection, notamment à l’égard du pape auquel nous étions invités à vouer un certain culte. N’était-il pas notre chef infaillible dans une « Église de toujours » ? Donc…

Le sentiment d’appartenance à l’Église catholique dans mon petit coin de campagne ne nous empêchait pas de nous intéresser à la catholicité plus ample. Par les médias catholiques, mais aussi par la venue de missionnaires au loin, nous étions branchés sur la vaste « internationale » catholique. En imagination mais aussi par des soutiens concrets, nous avions l’impression d’appartenir à une belle famille mondiale, ce qui nous ouvrait l’esprit et le cœur sur une des composantes sympathiques de la planète Église : l’universalité.

Le vécu quotidien de l’ecclésialité aux couleurs catholiques a coïncidé pour moi avec mon éducation en famille, ma croissance humaine et la découverte de ma vocation en ce monde et dans l’Église. Je ne puis que dire merci.

C’est plus tard, avec la rencontre des autres – chrétiens ou non – que mon expérience de l’Église, jusque-là incontestée car au-dessus de tout soupçon, s’est approfondie au point de devenir à la fois plus théologale* et plus critique. L’histoire m’a aussi secoué, car elle nous renseigne sur les petits côtés de la grande dame Église. Ce fut parfois une épreuve, un questionnement décapant, mais jamais déstabilisant au point de vouloir aller vivre ailleurs.

J’ai appris qu’il ne faut pas céder à la tentation « mystique » qui consisterait à voir dans mon Église l’incarnation parfaite du dessein de Dieu pour l’humanité sur cette terre. Car cette vision d’une eschatologie* prématurée ne peut que fausser le regard et empêcher les réformes, pourtant bien nécessaires. Sans cesser de creuser le mystère de l’Église, y compris dans sa forme « catholique », je suis devenu plus réaliste et donc plus libre. Plus partie prenante aussi.

LES GRANDES QUALITÉS ECCLÉSIALES

J’aime méditer sur les grandes qualités ecclésiales que le Nouveau Testament attribue à la communauté issue de Jésus et organisée par les apôtres. Ces belles déclarations (l’Église Corps du Christ, peuple de Dieu, temple de l’Esprit, troupeau de Dieu, épouse et vigne du Seigneur, maison de Dieu, etc.) ne sont pas déclamatoires ou incantatoires. Il faut bien qu’elles correspondent à une certaine réalité, y compris dans mon Église. Ou alors ce serait l’échec complet du rêve de Jésus et de la mission des apôtres. Je n’ose y penser.

Je reconnais qu’il s’agit là de changer de regard, de chercher au-delà de l’écume des phénomènes. Finalement, l’Église en sa réalité profonde ne peut émerger que dans la foi, à partir de Jésus de Nazareth et de l’Évangile. C’est sans doute une pauvreté aux yeux du monde, mais c’est aussi la promesse d’une richesse… à découvrir et à apprécier sans cesse. Tous les jours je constate que des gens, presque toujours de bonne volonté, en restent à des points de vue « mondains ». L’Église – surtout la catholique parce qu’elle est très visible chez nous – est envisagée presque exclusivement dans son rapport aux statistiques, à la sociologie religieuse, à l’histoire des cultures, à l’économie de ses moyens, à l’esthétique, à sa puissance politique ou simplement aux soubassements philosophiques de sa doctrine. Toutes sciences qui ont leur pertinence si l’on demeure au niveau superficiel, dans un style platement journalistique.

Je ne peux pas croire que l’Église, et singulièrement l’Église catholique, puisse se réduire à ces analyses, si documentées qu’elles se présentent. On ne connaît pas vraiment l’Église en l’auscultant sur la table de dissection ; on l’éprouve, dans les deux sens du mot, en écoutant battre son cœur, si possible en soi-même et dans une vraie communauté.

Et le cœur de l’Église, c’est l’Esprit qui donne la vie, c’est aussi la fidèle présence du Christ aux siens dans sa Parole et dans ses signes. Et si l’on veut remonter à la surface plus visible, ce sont tous ces chrétiens en pèlerinage d’Évangile, à commencer par les saints et saintes connus ou inconnus, d’hier et d’aujourd’hui, nos compagnons d’aventure.

La communion des saints*, répertoriés ou anonymes, c’est la meilleure porte d’entrée pour saisir ce qu’est l’Église. Leurs visages multiples, leurs témoignages variés, leurs engagements à la fois ordinaires et extraordinaires, leurs présences mystiques dans la religion et aussi leurs humbles pratiques au cœur du monde : voilà l’Église de chair et de sang.

La vie des saints a bercé mon enfance. C’est vrai, et on peut le regretter : il y avait peu la Bible en direct dans ma formation de base. Mais les exemples des saints étaient comme des « incarnations » concrètes des textes bibliques. Ces chrétiens, chacun à sa manière, nous proclamaient bel et bien le Christ et nous donnaient envie de le suivre.

ET SURVINT LE CONCILE VATICAN II

Ceci étant dit, il faut ajouter des prises de conscience importantes, liées à l’événement du Concile Vatican II* dans mon Église et par ricochet en moi et en nous.

Nous avons découvert deux réalités trop occultées jusqu’alors : l’Église catholique n’est pas la seule et elle doit aussi passer par des réformes. Alors les fameuses notes de l’Église, que le catholicisme se faisait une gloire de laisser transparaître avec l’évidence de la presque perfection, doivent être réévaluées de plus près.

Ma chère Église catholique !

L’unité, c’est très bon, mais quand elle est confondue avec l’uniformité sous l’autorité pesante d’un pouvoir central de type impérial, ce n’est plus tout à fait évangélique.

La sainteté, c’est magnifique, mais au vu des jugements de l’histoire, on ne peut pas affirmer cela avec la prétention d’un orgueil qui frise l’aveuglement et empêche des réformes en profondeur.

La catholicité, c’est aussi tout bon, mais il faudrait l’inscrire davantage dans la pratique d’un dialogue plus ouvert avec les autres Églises et même avec les autres cultures et religions, sans occulter le devoir missionnaire évidemment.

Enfin, l’apostolicité est presque devenue notre marque de fabrique, mais elle ne devrait pas tourner en monopole exclusif si l’on remarque que les Églises des premiers apôtres savaient mieux conjuguer l’unité essentielle et des diversités légitimes.

Autrement dit, cette Église que j’aime parce qu’elle m’a tant donné – d’ailleurs des cadeaux qui ne viennent pas d’elle mais du Christ, ne l’oublions jamais –, je la voudrais encore davantage « une, sainte, catholique et apostolique ». Qu’elle le devienne, mais sans obscurcir le mystère évangélique qui lui confère son identité essentielle, sans affaiblir sa mission transcendante de communauté porte-parole de l’Évangile, intendante des mystères divins et promesse déjà en actes du Royaume* à venir.

Ce qui suppose que toutes les personnes qui se reconnaissent en cette Église, loin de la juger de l’extérieur pour se dispenser de la vivre de l’intérieur, se mettent à disposition du Christ en elle afin de constituer, avec les autres chrétiens et au service de toute l’humanité, cette communauté-signe qui renvoie sans cesse à son fondateur le Christ Jésus, à son inspirateur l’Esprit saint et à sa source en Dieu-Trinité.

Écho de Noël

L’Église est une expérience. Cela me frappe dans le témoignage de Claude. Avant d’être une connaissance intellectuelle, l’Église est vécue, là où je vis. Pour nous deux, de la prière sur les genoux de ma mère à la liturgie, en passant par les mouvements chrétiens, ou la rencontre de prêtres inspirants, en Suisse ou en France. Nous partageons une même expérience initiale de l’Église, dans un semblable milieu de tradition chrétienne. Dans ma famille catholique il n’y avait pas de Bible, mais nos parents vivaient de façon évangélique. Que de cadeaux ! dit Claude. Telle est aussi mon action de grâces.

Quand nous nous sommes rencontrés dans la même classe du lycée, j’avais vécu ailleurs déjà d’autres expériences d’Église. Nos trajectoires nous ont ensuite séparés. Et Claude a découvert ses propres ailleurs.

Chacun à sa manière, nous sommes enfants de Vatican II. Formé dans un séminaire à l’ancienne, Claude fut ordonné prêtre peu avant la dernière session du concile*. Laïc engagé dans l’Église, je fus le témoin du trouble de prêtres déboussolés par les changements, et de la fidélité de ceux qui en ont tiré un approfondissement de leur foi, un élargissement de leur horizon pastoral. Si la foi se vit ici, la prédication va vers un ailleurs, vers les périphéries, dirait le pape François. Claude l’a bien compris, allant tant vers les non-catholiques que vers les exclus de la société. Son engagement œcuménique et social donne de la crédibilité à sa parole.

On ne parle bien et juste de l’Église qu’en la vivant de l’intérieur. Quelle distance entre le regard intérieur de l’expérience intime et le diagnostic du sociologue ou du religiologue ! Les biologistes et sexologues sont-ils seuls aptes à parler de l’amour ? Des amoureux un peu poètes en disent bien plus. On ne parle bien – avec des mots approximatifs – que de ce qu’on vit de l’intérieur. Les théologiens en font l’expérience, quand ils reconnaissent que leur discours sur Dieu n’est qu’une approximation autour de Dieu.

On peut, comme Claude et moi, avoir été baptisés, inconscients bébés, n’avoir pas connu de crise déchirante de la foi, et être des croyants fidèles. Ou du moins pouvoir revendiquer le titre que Jésus donne à ses disciples, des oligopistoi, des mini-croyants (Luc 12,28), des croyants qui ne sont ni sans questions, ni sans doutes, ni sans critiques. Malgré ce peu de foi, ils furent ses disciples et même ses apôtres.

L’Église – catholique, orthodoxe, protestante – est notre famille. Que désirer, sinon que cette famille soit, sinon parfaite, du moins fréquentable, surtout désirable, parce qu’elle est accueillante, compatissante, clairvoyante, parce qu’elle ne cache pas la poussière sous le tapis du salon ecclésiastique. L’amour rend aveugle, dit-on. Non, il rend lucide et voit la beauté essentielle sous les scories de l’histoire. Quand nous parlons de l’Église, nous ne renonçons pas au discours critique, parce que nous savons bien que la « sainteté » de l’Église n’est pas la somme de la médiocrité de ses membres et de ses chefs. Quand nous aimons l’Église du Christ, nous y discernons la « promesse déjà en actes du Royaume », écrit Claude.

Lorsque je suis entré dans l’Église orthodoxe, peut-être Claude en a-t-il été étonné, voire peiné, à l’instar d’autres amis catholiques, prêtres ou laïcs*. Comme si un mur désormais nous séparait. Mais, des pierres d’un mur on peut construire un pont. L’âge et la grâce aidant, nous sommes apaisés. Et Claude sait maintenant que j’ai au moins tenté d’édifier des ponts entre nos Églises. N’est-ce pas ce qu’il fait depuis longtemps ? Nous nous retrouvons dans la même équipe de bâtisseurs. Que sont donc les œcuméniques, sinon des pacificateurs qui tentent d’aménager la terre habitée en maison commune dans le Royaume des cieux ? C’est à ses frères et à ses sœurs que le Christ a confié la gérance de cette « oikouménè, ce monde habité à venir dont nous parlons » (Hébreux 2,5).

Écho de Shafique

J’aime l’amour de Claude pour l’Église catholique. Son amour est à la fois concret et fidèle, lucide et critique.

Concret et fidèle, car de sa naissance jusqu’à sa mort, très certainement, Claude a été, et sera, comme enveloppé par la beauté « maternelle » de la communion* catholique. Calvin lui-même, à la suite de Cyprien et d’Augustin, a pu définir l’Église comme « la mère de tous ceux dont Dieu est le Père »1. Il a pu reconnaître aussi que Rome, jadis, avait été « la mère de toutes les Églises »2. Avec beaucoup d’affection, le Réformateur décrit l’Église comme celle qui nous conçoit en son sein, nous enfante et nous allaite de ses deux mamelles (les deux Testaments de la Bible, comme chez saint Augustin) puis nous garde sous sa conduite jusqu’à notre entrée dans la vie éternelle. Combien de protestants, si jaloux de leur individualité et de leur autonomie, se souviennent-ils encore de cet enseignement ? Dans la présentation de Claude, j’entends cet amour filial d’un enfant plein de gratitude pour sa mère. Et cet amour me touche. Pour moi qui ai choisi consciemment de m’engager dans l’Église vers l’âge de dix-huit ans, je n’ai pas connu cet enveloppement protecteur. Et alors que je suis souvent confronté à des violences intraprotestantes (entre « libéraux » et « évangéliques » pour faire court), ce regard affectueux sur l’Église me fait du bien.

Son amour est aussi lucide et critique. Dans la « belle famille mondiale » qu’est l’Église catholique, il reconnaît qu’il y a de la grâce et de la pesanteur. De la grâce et de la graisse, si j’ose l’expression ! L’Église protestante qu’il découvre au début de son ministère, il la décrit comme « plus austère, plus libre… et plus maigre » ! Et son Église apparaît, par contraste, comme une réalité « parfois un peu lourde ». L’apôtre Paul évoque avec sensibilité les forts et les faibles dans l’Église (Romains, 14,1-15,6). Peut-être, dans notre ère fascinée par le fitness et le bien manger, nous faudra-t-il dorénavant évoquer les gros et les maigres de l’Église ! Le surplus de gras, c’est tout ce qui dans la vie des Églises est venu les encombrer dans leur marche libre, joyeuse et persévérante à la suite du Christ. Le trop peu de chair, c’est tout ce qui dans la vie des Églises les prive d’humanité, de sensibilité, voire de sensualité. Pour retrouver sa forme, Claude est conscient que l’Église catholique doit aussi « passer par des réformes ». Et cette conscience commune d’une mise en forme et de réforme de toutes les Églises nous unit profondément.

J’aime l’amour de Claude pour son Église, sa « chère Église catholique ». Or, cet amour est aussi en partie le mien. Ma découverte de l’Église catholique s’est faite par la belle porte d’entrée de la communauté des sœurs carmélites de Mazille en France. Avec d’autres étudiants des GBEU (Groupes Bibliques des Écoles et Universités), nous y avons vécu plusieurs retraites. Que j’ai aimé ces belles liturgies et ces longs temps de prière silencieuse ! Avec celle qui est devenue mon épouse (elle-même de famille catholique, mais qui a finalement choisi de s’impliquer dans une Église protestante), nous avions demandé si notre mariage pourrait avoir lieu au carmel, tant nous étions persuadés que le mariage chrétien ne se comprend qu’à la lumière du célibat et réciproquement. Et les sœurs ont accepté l’idée ! Finalement, nous y avons renoncé pour des questions pratiques et nous nous sommes mariés dans notre paroisse d’alors, celle de la cathédrale de Lausanne. Par la suite, j’ai appris à découvrir de nombreux autres moines et moniales, prêtres, théologiens et laïcs catholiques. Et de belles amitiés se sont créées au fil des ans.

Non seulement j’aime l’amour de Claude pour « son » Église catholique. Mais j’aime aussi cette Église qui est devenue, un peu, « la mienne » !

1 Jean Calvin, L’Institution chrétienne, IV, 1, 1 et 4.

2L’Institution chrétienne, IV, 7, 24.

L’Église orthodoxe, les Églises orthodoxes

Noël Ruffieux

J’aime mon Église… Est-elle à moi ou moi à elle ? Quand je dis : « J’aime ma femme », je ne dis pas qu’elle est ma propriété. L’amour n’est pas de l’ordre de la possession, mais de la relation. Je lui suis fidèle, elle à moi. Ma femme, mon Église ? Je l’ai choisie, elle m’a choisi. J’ai eu un coup de foudre, pour mon Église comme pour ma femme. Ma femme ne m’appartient pas, mon Église non plus. Elle est pourtant à moi comme je suis à elle, en libre alliance.

ELLE M’A SÉDUIT

Je l’ai découverte un mercredi matin de Carême, à la cathédrale russe de la rue Daru à Paris, il y a soixante ans. Carême pour elle. Pour moi, les vacances de Pâques, une année où les orthodoxes fêtaient la Résurrection cinq semaines après les autres. Dans le séminaire où j’étudiais, après s’en être privé pendant la Quarantaine, on chantait plein d’alléluias de Résurrection. Les orthodoxes, dans le deuil ou l’épreuve du Carême, multiplient les alléluias d’espérance. La distorsion du calendrier, les usages liturgiques différents, le chant méditatif, les bougies devant les icônes*, les parfums de l’encens éveillèrent mon attention. Séduction peut-être ? La foi héritée de mes parents et de mon éducation catholique s’en trouva renforcée. Non pas la foi – qui est grâce de Dieu – mais le courage d’en vivre. Ce que j’éprouvais dans mon milieu romain et latin trouvait là une confirmation et une extension. Cette liturgie mystérieuse ouvrait un champ nouveau à ma liberté. Beauté exotique, et familière à la fois. Quoique ne comprenant pas le sens des mots slavons, je me sentais bien.

Mes questions trouvaient un début de réponse. Le chemin fut long jusqu’au jour où j’entrai de plain-pied dans une Église qui parlait français, et toutes les langues qui sont sous le ciel. C’était Babel réconcilié, la Pentecôte renouvelée. Latin, slavon, grec, français : toutes langues qui parlent à Dieu, qui parlent de Dieu, par qui Dieu nous parle. Dans l’amour, au-delà des mots nécessaires, les déclarations empruntent d’autres langages. Mais c’est toujours dire : « M’aimes-tu ? – Tu sais que je t’aime. »

J’aime mon Église parce que j’aime l’Église. Je ne prétends pas – au risque de choquer les intégristes – que dans l’Église orthodoxe s’épuisent toutes les virtualités de l’Église du Christ.

UN MONDE À DÉCOUVRIR

Plus de cinquante ans de fidélité attentive à ma femme ne m’ont pas permis d’en faire le tour. Elle réserve toujours des surprises. Plus de trente ans de fidélité affectueuse à mon Église ne m’ont pas permis d’en connaître toutes les richesses. Je discerne peut-être mieux ses défauts que ceux de ma femme. Ils m’irritent plus que ceux de ma femme.

J’ai une histoire d’amour avec mon Église. Je souhaite qu’elle soit encore plus sainte pour que je puisse l’aimer davantage. Je n’en attends pas la perfection. Chez la femme aimée, de petits défauts nous la font aimer davantage. La sainteté n’est pas la perfection. C’est – parfois dans une vie banale et des personnalités chahutées – la capacité de pousser à l’extrême l’appel du Seigneur : « Renonce à toi, porte ta croix, suis-moi ! » Non par autodestruction, mais pour être logique avec la déclaration : « Tu sais que je t’aime. » L’important n’est pas la balance des qualités et des défauts, mais le courant d’amour qui parcourt les êtres.

Les orthodoxes aiment l’icône de la Trinité du moine André Roublev, vénérée aussi par d’autres chrétiens. Entre les trois Anges accueillis à la table d’Abraham et Sara, entre leurs visages et leurs mains, dans les contours des vêtements, circule une énergie qui les unit tout en respectant leurs différences. Les orthodoxes (qui aiment parler grec) appellent ce mouvement périchorèse d’amour, danse d’amour. Et ils y voient la manière la plus discrète, la plus respectueuse et la plus forte de dire l’amour de la Trinité. La table a quatre côtés, trois occupés par les Anges. Le quatrième, ouvert, nous invite à prendre place à la Table du Royaume. L’Église qui proclame avec une telle beauté ce qu’il y a de plus grand dans le message chrétien m’a séduit.

SAINTE, MAIS PAS PARFAITE

L’Église est sainte, mon Église est sainte, mais elle n’est pas parfaite. Comme chacun d’entre nous, elle est en chemin vers le salut, la salubrité. Elle doit sans cesse se soigner – se réformer – pour nous conduire vers le Royaume. Ses défauts sont parfois le revers de qualités, ou des qualités mal comprises, absolutisées et exclusives.

L’Église orthodoxe exalte l’ecclésiologie de communion entre les Églises locales, qui exclut un pouvoir central personnel. Son autorité supérieure est le concile des évêques, continuation du collège des Apôtres. Selon la tradition ancienne, l’Église locale, communauté des croyants réunis dans l’Eucharistie* présidée par l’évêque, est le cœur de la communion ecclésiale.

Mais la solidarité légitime de l’Église avec son peuple a favorisé la naissance de l’Église autocéphale, ayant sa propre tête, qui tend à s’identifier avec la nation. Ce nationalisme ecclésial, le phylétisme*, a été condamné par un concile orthodoxe en 1872, en vain. L’ecclésiologie de communion devient un mythe inefficace lorsqu’elle est minée par l’indépendance excessive – l’autosuffisance – des Églises autocéphales. Les Églises collaborent difficilement, ne trouvent pas de solution pour une diaspora chaotique, se méfient d’un primus inter pares, ne parviennent pas à réunir un concile vraiment panorthodoxe.

L’Église orthodoxe et ses fidèles sont très attachés à la Tradition, au risque d’un conservatisme intégriste. Dans l’édifice des règles canoniques* et liturgiques, changer une brique – par exemple le calendrier pascal – saperait la maison Église. Coffre fermé, intouchable, catalogue de références et de formules, la Tradition n’est plus alors un fleuve de vie sur lequel souffle l’Esprit qui « fait toutes choses nouvelles ». La richesse indéniable de cet héritage crée chez certains clercs et laïcs une attitude d’autosatisfaction. Le dialogue œcuménique est alors rendu difficile et certains orthodoxes disent que « l’œcuménisme est la panhérésie », jugeant impossible même de prier avec les hétérodoxes*.

L’AMOUR SUPPORTE TOUT

Il faut faire avec, me dit une amie chaque fois qu’un malheur lui tombe dessus. « L’amour excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout » (1 Corinthiens 13,7). Faire avec, reconnaître que la vie est plus importante que toutes contrariétés et déceptions, lui trouver un espace où s’épanouir. Ma vie, mais aussi la vie de ceux que j’aime, de ceux que je rencontre par hasard, de la multitude de visages créés à l’image et ressemblance de Dieu. La liturgie de l’Église, et la communauté qu’elle crée, est le lieu et le moment où le tout-venant des hommes et des femmes se retrouve dans leur pleine vérité, avec leurs espérances, mais aussi leurs soucis confiés au Roi de gloire et aux frères et sœurs dans la foi. La communauté devient communion, traduisant le même mot grec koinônia. Il n’est pas indécent de rappeler que le verbe grec koinôneô dit autant les relations intimes d’un couple que la communion dans l’Église. L’Église, corps un. Le couple, une seule chair. Chaque image dit quelque chose de l’autre. Dans l’Église plurielle, le couple découvre la possibilité de construire sa singulière petite église.

L’espoir pour l’Église, c’est qu’elle est un chemin, que ses épreuves et les pièges de l’histoire la font grandir. L’Église n’est pas donnée une fois pour toutes. Deux mille ans sont une paille dans l’histoire du salut. Et deux mille ans, c’est long pour nous qui blanchissons sous le harnais. Comme la femme-Église du Pasteur d’Hermas, l’Église a les cheveux de plus en plus blancs, mais le visage de plus en plus jeune. Ecclesia juvenescens, l’Église qui rajeunit en nous rajeunissant. Frères qui avez mon âge, quand vous contemplez la femme que vous aimez depuis si longtemps, n’est-ce pas cette jeunesse que vous découvrez, émerveillés ?

Le prêtre russe Alexandre Men, le 8 septembre 1990 au soir, quelques heures avant d’être assassiné à coups de hache alors qu’il allait célébrer la Liturgie, proclamait à Moscou, devant un parterre d’intellectuels et d’étudiants : « Le christianisme ne fait que commencer. » Si elle n’est qu’au début de son histoire, pardonnons à l’Église de n’être pas toujours à la hauteur de sa mission et de nos attentes.

Écho de Claude

Elle est si belle ! Et j’ai tant de peine !

Au-delà des aspects culturels, appris en théorie au cours de mes études, j’ai découvert l’Église orthodoxe au cours de voyages au Moyen-Orient et dans les pays de l’Est européen. Un émerveillement ! Pas seulement d’un point de vue esthétique, mais comme monuments en hommage vivant à une autre manière de vivre la foi et de faire Église. À côté d’un catholicisme plutôt corseté dans son unité triomphaliste, il y avait donc une ecclésialité et une culture différentes, enracinées dans une très longue tradition, aussi respectables que les nôtres et parfois davantage.

Aux rives orientales de la Méditerranée, je me suis d’abord arrêté chez des chrétiens fort hospitaliers, mais appartenant à des Églises marquées par les stigmates des martyres et des persécutions. Oui, des Églises qui ont su rester belles au milieu des pires épreuves. Même leurs ruines sont d’une éloquence toute évangélique. Elles sont crucifiées et pascales. Comment ne pas les aimer fraternellement, avec respect et reconnaissance, pour leur intrépide fidélité ? Je l’ai ressenti en visitant des communautés orthodoxes qui vivent – et parfois survivent – dans tous ces lieux mystiques et mythiques qui font partie des pèlerinages à nos sources communes. De penser que ces Églises, guidées jadis par ces évêques magnifiques et illuminées par ces théologiens géants, sont aujourd’hui réduites à presque rien aux yeux des hommes, m’émeut et me trouble. Il faut croire très fort à la fécondité des grains qui meurent pour honorer humblement ces bourgeons encore vivants qui ont nom « les Églises d’Orient »*. Un jour à Istanbul – pourquoi ne pas dire Constantinople3 ou Byzance ? –, un chauffeur de taxi avait beaucoup de peine à me dire où se trouvait le siège du patriarcat œcuménique*. Mes larmes…

Puis vinrent des visites dans les pays orthodoxes de l’Est européen. Variations sur les mêmes beautés autour des célébrations liturgiques et dans des églises antichambres du ciel. J’ai compris cela dans la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev. Un tableau nous montre pourquoi le prince Vladimir peu avant l’an mil avait choisi l’orthodoxie plutôt que le catholicisme, l’islam ou le judaïsme : « Parce qu’à la divine liturgie à Constantinople, je me suis cru au Paradis » ! Au-delà des hiérarques chamarrés, je pense en particulier au petit peuple fidèle de ces ex-républiques soviétiques. Chez eux, une spiritualité vivace quoique enfouie, ainsi que l’attachement coûteux à leur foi et à leurs liturgies ont permis de garder l’âme de leur nation, en attendant les jours meilleurs du recouvrement de leur liberté. Magnifique.

Mais j’ai pourtant de la peine, une grande peine. Quand je participe à une célébration orthodoxe, même si je ne comprends pas tout, je me sens plongé dans le bain mystique de la même Église, avec reconnaissance pour ces diversités qui sont tout à l’honneur de notre profonde unité en Christ. Et voilà que d’autres signes me renvoient avec une certaine violence dans le camp des hétérodoxes.

Pourquoi a-t-il fallu attendre 2016 pour que le pape de Rome et le patriarche* de Moscou se rencontrent enfin ? Et encore, si je me fie à ce qu’on a vu à la télévision, sans aucune lecture d’Évangile, sans prière commune, comme des diplomates plutôt que comme des frères apôtres. Pourquoi, en Roumanie et en Ukraine par exemple, les orthodoxes et les gréco-catholiques ne parviennent-ils pas à se pardonner mutuellement afin de pouvoir s’embrasser enfin ? Ne sont-ils pas tous chrétiens ? Ne sont-ils pas finalement des frères et sœurs issus de la même Croix où un seul cœur ouvert par une lance impie les a réunis dans la même miséricorde ? Pourquoi nos dialogues théologiques ne sont-ils pas plus rapidement féconds quand on sait que les obstacles hérités du passé sont souvent plus politiques que dogmatiques ?

Entre orthodoxes et catholiques, j’ai encore tellement soif de réconciliation, de fraternité sincère, de calice enfin partagé. Et, le plus souvent, je ne comprends pas ce qui nous empêche encore de respirer dans la même poitrine, nous qui sommes différents certes, mais si semblables et surtout complémentaires. Le pape Jean-Paul II parlait volontiers des deux poumons4 de la chrétienté.

C’est dire combien je suis reconnaissant à Noël Ruffieux, un cher ami depuis presque toujours. Bien sûr, il m’a étonné quand il a fait le pas d’entrer dans la communion plénière de l’Église orthodoxe. Je n’en connais pas toutes les raisons, mais je les respecte toutes. Et puis maintenant, du moins chez nous, sa grande culture, sa passion de l’unité, ses capacités théologiques et pédagogiques font de lui un frère « pontife », un faiseur de ponts entre nos Églises occidentales et le monde orthodoxe. Sans orgueil, avec espérance mais aussi réalisme. Pour que nous ne nous oubliions pas les uns les autres. Pour que nous soyons en bonne intelligence les uns avec les autres, notamment par une meilleure connaissance réciproque. Nous avons tous tellement à donner et tellement à recevoir. C’est le sens du projet de ce livre, sans oublier évidemment le riche héritage « réformé » de l’Église d’Occident.

Merci, cher Noël, d’être parmi nous un prophète qui ouvre des portes, invite à contempler et à prier dans la maison de l’autre et nous conduit jusqu’à la louange, en attendant, avec un peu de patience et beaucoup d’impatience, le plein rendez-vous eucharistique.

Écho de Shafique

J’aime l’amour de Noël pour « son » Église orthodoxe et l’amour de cette Église pour lui. Cet amour est pétri de séduction et de surprises, de clairvoyance et de fraîcheur.

Séduction et surprises. Pour décrire cet amour, Noël a choisi le registre de l’amour entre un homme et une femme. « Maris, aimez les femmes, comme le Christ a aimé l’Église et s’est donné pour elle » (Éphésiens 5,25) résonne immédiatement à mes oreilles. Dans son expérience, l’Église orthodoxe ne l’a pas aimé comme une mère, mais elle l’a séduit comme une femme. Une très belle femme. Oui, il y a de la beauté dans l’orthodoxie. Selon son étymologie, le mot « orthodoxie » peut être traduit non seulement par « la droite opinion », mais aussi par « la juste gloire ». Je me souviens avec émotion combien le recueil de textes de la Philocalie* (littéralement « l’amour de la beauté »), recueil des textes traditionnels sur la prière orthodoxe, m’a fasciné la première fois que je l’ai découvert. La beauté de l’Église orthodoxe a séduit Noël. Et cette séduction n’a pas été un feu de paille. Sa beauté continue de le surprendre et de l’émerveiller.

L’amour de Noël est aussi clairvoyant. Même si l’Église peut avoir la radieuse beauté d’une femme rencontrée dans la fraîcheur de sa jeunesse, elle est appelée à devenir encore plus belle. Le Christ s’est offert, et s’offre toujours, à son Église pour se la présenter dans toute sa beauté (endoxon, glorieuse), sans tache ni ride (Éphésiens 6,27). À la suite de ce texte, j’ai compris que ma responsabilité de mari consiste, par le don de ma vie, à faire croître la beauté de mon épouse et à faire diminuer les rides de son cœur. Noël est conscient que l’Église orthodoxe, même si elle est belle, n’est pas parfaite. Elle aussi doit se réformer. Et là encore, cette conscience commune pour toutes nos Églises, nous unit profondément. Or son amour est plein de fraîcheur ! Quel bel espoir que celui d’une Église aux cheveux de plus en plus blancs, et au visage de plus en plus jeune !

J’aime l’amour de Noël pour « son » Église orthodoxe. Même si je ne suis pas très sûr que la hiérarchie de cette Église m’aime, moi le chrétien protestant à qui il manque tant de choses, j’ai appris à aimer cette Église dans laquelle la beauté de la Trinité et de la Résurrection du Christ rayonne avec tant de force. Sur un plan personnel, c’est un auteur orthodoxe qui m’a probablement le plus marqué : Fedor Dostoïevski. Certes, il a été très critique des autres Églises de son temps. Je lui suis reconnaissant pour sa sensibilité extrême aux souffrances de la vie. Son amour du Christ, malgré la mort de deux de ses enfants, m’a aidé à traverser le deuil de la perte de notre fils Simon.

En lisant Claude et Noël, je réalise combien ma propre présentation a été très peu affective. Je me suis comme effacé pour présenter ce qui semble être apprécié par de nombreux protestants. Est-ce que j’aime l’Église protestante comme une mère ? Ou alors comme une épouse ? La diversité extrême des Églises protestantes m’empêche d’utiliser de tels langages. Je me souviens avec nostalgie de l’Église méthodiste en Inde dans laquelle j’ai donné ma vie au Christ, à l’âge de dix-huit ans. Ou encore de nombreux groupes dans lesquels j’ai découvert des chrétiens admirables et dont plusieurs sont devenus et restés des amis au fil des décennies. L’amitié avec des chrétiens membres de toutes les Églises protestantes, et de toutes les Églises chrétiennes, m’a fait aimer l’Église du Christ présente en chacune d’elles. J’aime l’Église proche comme une communauté de disciples et d’amis (cf. Jean 15,15) et l’Église plus lointaine comme une grande famille dans laquelle les grandes qualités peuvent être stimulantes et les grands défauts insupportables. Même si l’amour est censé tout supporter (1 Corinthiens 13,7), le Christ ne s’est-il pas écrié à plusieurs reprises : « Jusques à quand vous supporterai-je ? »

Comme le disait un chrétien plein d’humour et d’humilité : « L’Église n’est pas parfaite, et elle l’est encore moins depuis que j’y suis ! » Et c’est pourtant cette Église, aimée du Christ, que je me sais appelé à aimer. Église présente dans toutes les Églises. Avec ses beautés passées. Et toutes ses beautés à venir.

3 Constantinople étant leur ville principale, les Grecs disaient qu’ils allaient Is tin Polin, dans la Ville. Après la prise de Constantinople par les Ottomans, Is tin Polin est devenu Istanbul.

4Deux poumons qui ne doivent pas faire oublier que les Églises issues de la Réforme sont aussi partie prenante du monde chrétien.

Les Églises protestantes

Shafique Keshavjee

J’aime les Églises protestantes*. Je les aime pour le trésor qu’elles ont reçu en commun avec les autres Églises chrétiennes. Et je les aime pour les richesses qui leur sont spécifiques.

UN TRÉSOR COMMUN

Avec tous les autres chrétiens, les protestants partagent quatre grands sujets de joie et de fierté.

La joie de connaître Jésus le Christ

Le Christ est le plus grand sujet de joie des chrétiens. Sa naissance, sa vie, ses rencontres, son enseignement, ses guérisons, ses délivrances, son abandon, sa mort, sa Résurrection, son élévation… sont des sources inépuisables d’inspiration. Plus que tout autre, Jésus de Nazareth a franchi les barrières que les hommes construisent entre eux. Il est allé vers les pauvres comme les riches, les exclus comme les puissants, les femmes comme les hommes, les enfants comme les adultes, les malades comme les bien-portants, les non-juifs comme les juifs, les « dérangés » comme les « bien rangés ». Jésus est ainsi le plus grand traverseur de frontières que l’humanité ait connu. Entre Dieu et les humains. Et entre les humains. Il est aussi le plus grand renverseur du désordre établi. L’ampleur de la grandeur du Christ réside dans la profondeur de son abaissement.

Être chrétien et être protestant, c’est chercher et trouver son identité profonde en la personne de Jésus confessé comme le Christ. S’il est vrai que la grâce bannit l’orgueil et suscite la fierté, notre « titre de gloire » est dans la Croix du Christ (cf. Galates 6,14), notre fierté est dans son humilité. À la suite de l’apôtre Paul, les protestants, comme tous les chrétiens, peuvent dire qu’ils ne se confient pas d’abord en eux-mêmes – en leur savoir, leur pouvoir ou leur avoir – mais qu’ils « tirent fierté » ou ont la « tête haute » par le Christ Jésus (cf. Philippiens 3,3s).

La fierté de se confier dans le Dieu de Jésus et du peuple juif

Par le Christ, nous mettons notre fierté en Dieu tel qu’il l’a révélé (cf. Romains 5,11). Grâce à Jésus, nous avons découvert que le Mystère ultime de l’univers est Incarnation (Dieu est humain, les hommes sont inhumains), Réconciliation (Dieu est altération de ce qui en nous est aliénation) et Communion (Dieu est intimité dans la beauté de l’altérité).

À la suite des prophètes du peuple juif, les chrétiens et les protestants placent leur fierté dans la connaissance du Dieu bon, droit et juste (cf. Jérémie 9,22-23).

Placer notre foi dans le Dieu de Jésus-Christ, c’est accueillir par l’Esprit saint une Présence vivifiante qui élargit notre horizon à l’infini. C’est être transformé aussi par le principe le plus fondamental de non-exclusion d’autrui.

La joie d’être membres du Corps du Christ

Par le Dieu de Jésus-Christ, nous mettons notre joie et notre fierté dans cette « nuée de témoins » (cf. Hébreux 12,1), ce peuple de Dieu, cette communauté de femmes et d’hommes appelés, transformés et envoyés par son Esprit. Oui, les protestants avec les autres chrétiens peuvent être fiers de tous ces témoins qui, à travers les siècles, nous ont transmis cette connaissance du Dieu vivant et du Christ. « Grande est la fierté que j’ai de vous », disait Paul (cf. 2 Corinthiens 7,4). L’Église, Corps du Christ, est dès lors un grand sujet de joie et de fierté.

La fierté de connaître la Bible

Par cette communauté de chrétiens, aussi bien fidèles que souvent infidèles, nous avons reçu la Bible, dont nous sommes fiers. Ces textes inspirés, d’une extraordinaire diversité, rendent témoignage à la Présence mystérieuse de Dieu qui est à la source, au cœur et à l’achèvement de l’univers. La Bible atteste de l’engagement de Dieu en faveur de tous les humains et du peuple juif en particulier. Elle fait découvrir sa venue en Christ et son projet de tout réconcilier en lui, sa proximité aimante et sa distance critique à l’égard de nos comportements prodigieux et perturbés, beaux et tortueux, créatifs et destructeurs.

La Bible est certainement le livre qui a le plus marqué l’Occident : il est son trésor littéraire le plus précieux. Victor Hugo considérait l’Écriture sainte comme le livre le plus philosophique, le plus populaire, le plus éternel qui soit. Et Goethe a pu affirmer que rien ne dépassera la culture morale du christianisme telle qu’elle resplendit dans l’Évangile.

Ainsi, en tant que protestants, nous partageons avec tous les autres chrétiens cette quadruple joie : en Jésus, en Dieu, en l’Église et en la Bible.

DES RICHESSES SPÉCIFIQUES

J’aime aussi les Églises protestantes pour leurs richesses spécifiques. Comme les catholiques et les orthodoxes ont des sujets de joie et de fierté particuliers, les protestants ont aussi les leurs. Parmi d’autres, en voici quatre.

La liberté de parole

Parrèsia est un des termes grecs du Nouveau Testament traduit par « fierté ». Son étymologie (pan, tout et rhèma, parole) signifie littéralement « liberté de tout dire », d’où « ouverture, franchise, courage, assurance ». Les Églises protestantes, probablement plus que les autres Églises, ont défendu et promu cette liberté d’expression, non seulement dans l’interprétation de la Bible, mais plus largement au sein de la société. De cette liberté de parole, pour eux comme pour d’autres, les protestants peuvent être fiers.

Une foi renouvelée

Les protestants, à la suite des Réformateurs, ont voulu retrouver le message évangélique dans toute sa fraîcheur. Voici comment ces éléments centraux ont pu être résumés :

« Ils [les Réformateurs] ont eu en commun, pour vaincre l’angoisse qu’alimentait la croyance en un Dieu considéré essentiellement comme un juge, le même recours à la personne du Christ rédempteur, la même insistance sur la toute-puissance de la grâce (c’est le fameux sola gratia), la même affection pour la sola fide (par quoi ils entendaient que la justification est un don gratuit qui ne dépend d’aucune disposition, d’aucune prestation humaine), la même façon de concevoir l’Église comme assemblée des croyants, la même manière, enfin, c’est le sola scriptura, de considérer la Bible comme la révélation définitive de Dieu sans cesse actualisée par la parole vivante de la prédication. »5

Une vie en phase avec la modernité

Les valeurs fondamentales au cœur de la modernité que sont la liberté d’expression, la dignité humaine, l’égalité entre l’homme et la femme, le pluralisme, la démocratie, la recherche scientifique… ont été profondément nourris par le christianisme protestant. Ces valeurs se sont d’abord développées dans les pays anglo-saxons marqués par le protestantisme (Angleterre, Amérique du Nord) avant d’être revalorisées sur le Vieux Continent, en particulier lors de la Révolution française. Par leur sens aigu de ces valeurs fondamentales, ce sont les protestants qui ont aussi été à l’avant-garde de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux*.

Les protestants ont aussi beaucoup contribué à éradiquer la pauvreté matérielle en favorisant une réelle prospérité économique, processus dont ils peuvent être fiers (avant d’en critiquer les dérives). Orientation de l’énergie humaine non vers l’au-delà pour gagner son salut – puisqu’il est offert par grâce et accueilli dans la foi – mais vers l’ici-bas pour transformer le monde ; valorisation des compétences de chacun – tous participent au ministère de prêtre, de prophète et de roi –, organisation rationnelle du travail au sein de l’entreprise – et développée hors du foyer familial –, scolarisation et alphabétisation de tous – pour lire la Bible –, transmission des valeurs que sont la confiance, l’honnêteté, la gestion rationnelle, la frugalité… autant d’apports spécifiquement protestants ou dans lesquels ils ont excellé. Toutes ces contributions ont rendu les pays protestants parmi les plus prospères au monde.

La participation de tous à la vie de l’Église

Les protestants peuvent être fiers aussi de l’organisation de leurs Églises. Les laïcs y sont associés à tous les niveaux de décision, les femmes y accèdent à tous les ministères, les structures s’adaptent aux changements à l’œuvre dans la société. Fiers, les protestants peuvent l’être, et je le suis, de tant de laïcs et de ministres protestants qui ont été des témoins remarquables de l’Évangile. Parmi de nombreuses personnes, je mentionnerai Henry Dunant, Dietrich Bonhoeffer ou encore Martin Luther King.

Or, toutes ces richesses ont aussi leur face d’ombre. La liberté de parole a généré d’interminables disputes ; le retour à une foi épurée a suscité d’innombrables raidissements ; la participation à la modernité a engendré toutes sortes de compromissions et la création d’Églises plus participatives a dégénéré en abus de pouvoir ingérables.

J’aime les Églises protestantes lorsqu’elles participent au rayonnement de l’Évangile. Et je suis attristé par elles lorsqu’elles se justifient dans leurs autosuffisances. D’où l’importance de chercher avec l’ensemble des Églises chrétiennes une communion renouvelée par un retour commun à l’Évangile et par une ouverture réciproque aux richesses des uns et des autres.

Écho de Noël

Dans la petite ville catholique où j’ai passé mon adolescence, le modeste temple protestant m’intriguait. Un jour, de la rue, entre les barreaux de la clôture et par la porte ouverte, je vis une grande table et derrière une haute croix nue. Cette simplicité fut mon premier contact avec l’Église protestante. Le deuxième, ce fut à Crêt-Bérard, une maison protestante dans le Pays de Vaud : on avait demandé à moi, laïc orthodoxe, et à ma famille, de prendre en charge une retraite annuelle d’enfants, presque tous fils et filles de pasteurs. Je le fis pendant huit ans. À la Commission œcuménique de Fribourg, je fréquentai trente ans durant plusieurs pasteurs. Ma curiosité, puis mon intérêt, puis ma sympathie se sont éveillés. Et je suis devenu un lecteur assidu des Confessions de la foi réformée du XVIe siècle6.

Quelques lieux m’ont ouvert les trésors de la tradition réformée : Crêt-Bérard m’a accordé sa confiance sans garantie préalable, et avec une politesse toute british. À la communauté des sœurs de Pomeyrol, j’ai aimé la sobriété huguenote du culte et des chants. Dans la maison familiale de Pierre et Marie Durand, près de Privas, j’ai senti battre le cœur symbolique de la résistance huguenote. À Grandchamp, les moniales, dans un écrin de beauté et de silence, font de l’hospitalité la marque de la réconciliation des chrétiens. S’il y a une psychologie confessionnelle, retenue et réserve teintent l’expression de la foi dans le culte protestant, ce qui déteint dans les relations humaines : par pudeur, à la première rencontre le protestant est moins démonstratif qu’un frère catholique ou orthodoxe, mais il se met en quatre, si vous le lui demandez.

Dès mes dix-sept ans, la Bible fut ma compagne. Je n’étais pas si éloigné du sola scriptura de la Réforme. Je lisais le Nouveau Testament plus que l’Ancien dont seuls m’étaient familiers la Genèse, Isaïe et Jérémie, Job, le Cantique, et bien sûr les Psaumes. Pour moi, la Parole de Dieu se reçoit, se lit, se comprend et se vit d’abord en Église, dans la communauté. L’individualisme protestant – en caricaturant, seul devant Dieu – me fait parfois peur. Mais il est un antidote à la tradition pétrifiée, au conformisme ecclésiastique. La Tradition* se nourrit de la parole des Pères, mais aussi de la parole d’enfants parfois incommodes. La Tradition naît aussi de la Parole de Dieu questionnée, contestée par cette modernité que la Réforme a aidée puissamment.

J’aime que la parole soit donnée aux laïcs, et je le revendique dans mon Église. Mais chez les uns et les autres, la liberté de parole n’exclut pas toujours le cléricalisme de « celui qui sait ». Vivant dans une Église trop souvent portée à exclure ce qui est hétérodoxe, et les « hétérodoxes » eux-mêmes, plutôt qu’à accueillir le tout-venant, j’aime ce que Shafique appelle « le principe fondamental de non-exclusion d’autrui ».

« Notre ‹ titre de gloire › est dans la Croix du Christ », dit Shafique. Glorifiant la Résurrection, les orthodoxes oublient parfois l’humilité de la kénose* du Christ qui se vide de sa divinité pour rejoindre les hommes. Glorifiant la Croix et l’échec du Christ, il arrive qu’on tombe dans la fascination de la « mort de Dieu ».

Quand j’ai rencontré Shafique, j’ai aimé son « ouverture réciproque aux richesses des uns et des autres », ce qu’il appelle « la symphonie des Églises »7. J’aime cette métaphore, utilisée déjà au IIe siècle par Ignace d’Antioche : « Que chacun de vous, vous deveniez un chœur, afin que, dans l’harmonie de votre accord, prenant le ton de Dieu dans l’unité, vous chantiez d’une seule voix par Jésus-Christ une hymne au Père. »8 Ayant beaucoup pratiqué le chant choral, je sais que l’harmonie naît de voix différentes, mais concordantes. Des mélodies différentes, mais la même partition, le même Chef. Et même si je chante la voix ingrate de ténor, ma voix est indispensable à l’unité de l’œuvre.

Enfin, last but not least, je remercie Shafique de m’avoir donné son amitié. Il n’y a pas d’unité sans amitié !

Écho de Claude

Ouf ! Nous revenons de si loin !

Ayant passé mon enfance et ma jeunesse à trois kilomètres d’un village vaudois – donc protestant –, je mesure le chemin parcouru depuis ce temps des ignorances et des hostilités réciproques. Il n’y avait aucune fraternité entre nous, mais bel et bien une grande méfiance.

J’ai accompli un premier apprentissage œcuménique dans l’armée suisse. Le contact avec de futurs pasteurs a commencé à me faire voir les choses autrement. Tiens ! Ils me semblent être aussi des chrétiens ! Grâce aux grands prophètes de l’œcuménisme, de part et d’autre, l’Église catholique est peu à peu montée dans le train du mouvement œcuménique. Des visites à Taizé* ont complété ma conversion. Et puis tout le reste de mon ministère de prêtre n’a cessé de me stimuler en ce sens, notamment dans les terres vaudoises si propices aux rencontres sereines et finalement fraternelles. Je ne saurais assez dire ma reconnaissance au Groupe des Dombes* qui m’a accueilli en 1999 déjà et continue de me nourrir et de me motiver sur ce beau champ de l’unité à faire grandir, avec la grâce de Dieu.

J’aime l’œcuménisme de la prière et de la liturgie, quand nous nous sentons si petits, mais tellement proches, devant le mystère de la Trinité, de l’Évangile et de l’Eucharistie, en mendiants de l’unité, comme le Christ la veut, avec les moyens qu’il veut.

J’aime l’œcuménisme de la Bible, ce cadeau que nos frères et sœurs protestants ont si bien conservé, y compris pour nous, lorsque le renouveau conciliaire a remis en plein honneur parmi nous le bonheur de puiser dans la Parole de Dieu tant de trésors merveilleux que nous avons trop longtemps méconnus.

J’aime l’œcuménisme théologique parce que je crois qu’il nous faut encore progresser sur ce point puisque nos divisions sont aussi venues de différences doctrinales qui ont tourné en divergences d’apparence irréconciliable. Mais l’Esprit saint ne peut-il pas nous rapprocher aussi dans l’intelligence et l’expression de la foi, comme le prouvent déjà de récentes réconciliations autour du « consensus différencié »* ?

J’aime l’œcuménisme du témoignage commun en vue de l’évangélisation parce qu’il n’y a plus aucune raison que, pour l’essentiel du moins, nous ne puissions pas annoncer l’Évangile ensemble pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

J’aime l’œcuménisme du service à la justice, à la paix et à la solidarité parce que, expérience faite, je trouve que nous sommes tellement plus forts et plus crédibles quand nous nous tenons ensemble dans la société pour les oui et les non du prophétisme social.

J’aime enfin l’œcuménisme des rencontres banalement fraternelles, dans les partages simples, entre communautés ou entre ministres, « parce qu’il est bon, parce qu’il est doux, d’habiter en frères tous ensemble » (Psaume 133/132).

J’ai pu expérimenter plusieurs de ces joies avec Shafique et je lui en suis très reconnaissant. Une telle fraternité me permet de lui dire encore ceci, à partir de son amour pour son Église, pour l’Église unique du Christ.

Au moment où j’espère que mon Église continue vaillamment son opération de réforme, à l’heure où tous nous commémorons, chacun à sa manière sans doute, les 500 ans de la Réforme par Luther9, comme je souhaite que ces Églises accélèrent leurs marches « réformées ». Puis-je me permettre ? Vers un authentique œcuménisme ad intra, autrement dit entre protestants et protestantismes.

Peut-être en ne craignant pas des professions de foi communes, peut-être en redécouvrant les saveurs de liturgies un peu plus mystériques, peut-être en accueillant des ministères plus unificateurs, peut-être en ayant le courage de certains prophétismes dérangeants au cœur de la société, peut-être en revisitant plus librement avec les autres chrétiens certains points cruciaux qui symbolisent nos divergences encore irréductibles.

Comment dire cela avec assez d’humilité, quand j’ai conscience que nous avons tous besoin de profondes réformes pour être plus fidèles au projet de Jésus sur l’Église et sur l’humanité ? Puis-je ajouter, puisque nous attendons aussi de vous des cadeaux d’évangile, que nous sommes bien disposés, en toute simplicité et respect, à partager certains des nôtres, du moment que l’œcuménisme, selon Jean-Paul II, est « un échange de cadeaux » ?

5 Richard Stauffer, La Réforme, Presses Universitaires de France, 1974, p. 8.

6Confessions et catéchismes de la foi réformée, Labor et Fides, 2005.

7 Voir son livre Vers une symphonie des Églises. Un appel à la communion, Ouverture/Saint-Augustin, 1998.

8 Ignace d’Antioche, Lettre aux Éphésiens, IV, 1.

9 500 ans de la Réforme : en mémoire du geste de Martin Luther qui, le 31 octobre 1517, placarda ses 95 thèses contre les indulgences sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg.