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Les mémoires de la dernière femme de Léopold II.
« Alors, pourquoi la publication de ces souvenirs ? Pourquoi me suis-je ici, en les évoquant sur le papier, soulagée de trop de fantômes, de cauchemars et de visions de délices ?
Non, certes, par vanité. Je fus presque reine. Ma vanité, si elle existe vraiment, a été satisfaite au-delà de toutes les espérances dans le cours des jours dorés. Mais peut-être, comme au bout de toutes les belles histoires, celle que je viens de conter suppose-t-elle une conclusion morale.
Celui qui serait appelé à me juger estimerait sans doute que l'essentiel de mon humble mérite fut de ne rien conserver, rien, des biens terrestres dont m'accabla l'avalanche la plus insensée, la plus subite, la plus imprévue qu'on puisse imaginer, si bien que la fortune n'a fait, dans ma demeure, comme chez tant d'autres, qu'entrer et sortir...
Mais il me reste cet unique, cet incomparable trésor : l'éblouissement, dans mon âme déjà pleine, de soleil couchant.
Qu'on ne cherche surtout pas à voir dans ma situation actuelle une sorte de revanche équitable de la morale offensée ! Il n'y a sûrement rien de cela, car le plus précieux appoint, la plus inaliénable des richesses, m'est resté sans qu'aucune force au monde ne puisse m'en priver : le souvenir. »
Baronne de Vaughan
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Seitenzahl: 242
Veröffentlichungsjahr: 2021
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CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Nuit et Brouillard,
par Kristian Ottosen (1994).
Edmond Picard au Rwanda,
par Michel Graindorge (1994).
Victor Hugo chez les Belges,
par Jean-Marc Hovasse (1994).
Histoire de la Belgique,
par Georges-Henri Dumont (1995).
De la paix scolaire à la tourmente congolaise,
mémoires (1958-1960),
par Georges-Henri Dumont (1995).
Histoire du Cirque royal,
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La Marquise de Sévigné,
esquisse d’une vie auxviiesiècle,
par Jacques Hislaire (1996).
La vie quotidienne en Belgique
sous le règne de Léopold II (1865-1909),
par Georges-Henri Dumont (1996).
Je devais être impératrice,
mémoires de la princesse Stéphanie de Belgique,
comtesse de Lonyay,
dernière princesse héritière d’Autriche-Hongrie (1997).
Autour des trônes que j’ai vus tomber,
mémoires de la princesse Louise de Belgique (1997).
Histoire de Bruxelles, biographie d’une capitale,
par Georges-Henri Dumont (1997).
Folle par raison d’État,
mémoires du comte Mattachich (1998).
Baronne de Vaughan
PRESQUE REINE
Mémoires de ma vie
Pourquoi, contre la calomnie et les omissions perfides
de l’histoire sur l’œuvre et la valeur de certains gands hommes
d’État comme par exemple Léopold II de Belgique,
la postérité n’a-t-elle jamais protesté ?
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6797-9
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
Pour l’iconographie : © D.R. : SOFAM, le musée de la Dynastie.
En couverture : La baronne de Vaughan et ses enfants sur le perron de la villa Van der Borcht, à Laeken.
Édition originale en langue française : Le Livre de Paris, Paris, 1944.
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Baronne de Vaughan.
Parue dans l’édition de 1944
La baronne de Vaughan, mémorialiste
On ne peut juger un roi comme un simple particulier.
C’est ce qu’a fort bien compris Mmede Vaughan qui, forte de son tact, de sa finesse, de son esprit, se borne, en ses Mémoires, à nous montrer le roi Léopold II tel qu’il fut dans son intimité, débarrassé des déboires d’une vie partagée entre les soucis d’une politique fort absorbante et les ennuis pittoresques d’une famille qui apportait chaque année quelques nouveaux chapitres à la chronique scandaleuse de l’époque.
Une princesse, mariée le plus souvent pour raisons d’État, c’est-à-dire mal, reste, à tout prendre, libre de faire ce qui lui plaît si elle y apporte les deux principes qui auraient dû présider à son éducation : la discrétion et la mesure.
Ces principes-là, qui semblent avoir été méconnus par les filles du roi, ont présidé à tous les actes de leur père, et si les amours de celui-ci s’accompagnèrent d’un insouhaitable éclat, il n’y eut vraiment pas plus de sa faute que de celle dont il fit sa femme devant Dieu.
Tel est le premier éloge que nous devons adresser à l’auteur de ce livre.
Le second est de nous avoir rédigé ces Mémoires sans hypocrisie et sans prétention. Mmede Vaughan n’a rien d’un bas-bleu. Elle écrit naturellement, avec charme. Sa plume est primesautière, ignore l’affectation, et se met au service d’une nature sincère, évocatrice et observatrice.
Mais ces Mémoires comportent une autre source d’intérêt, qui est de nous révéler un Léopold II inconnu, qui sait être tendre, affectueux, sensible, et infiniment humain, pour employer ce mot restitué à son sens véritable après tant de galvaudages.
J’eus quelquefois l’occasion, aux temps de mes débuts dans la presse parisienne, de rencontrer Léopold II, et cela grâce à la faveur des relations que ce monarque entretenait avec un médecin colonial de mes amis, le docteur B…, dont les connaissances sanitaires en Afrique équatoriale faisaient autorité.
On sait que la construction du chemin de fer de Matadi au Stanley Pool fut le couronnement de l’œuvre congolaise. Ce travail gigantesque faillit d’ailleurs ne pas être réalisé, les ouvriers blancs y mourant comme des mouches dans le climat le plus ingrat et les noirs étant incapables, par leur naturel indolent, de se plier aux pénibles travaux de forage et de terrassement.
Après études sur place, l’illustre praticien déclara au roi que seuls les ouvriers chinois seraient susceptibles de supporter les fatigues physiques d’une telle tâche dans un milieu aussi pervers. Léopold II s’empressa de suivre ce conseil. La voie ferrée fut construite.
Depuis ce succès, tout ce qui, au Congo belge, dépendait de l’hygiène sociale, fut soumis à l’examen du docteur B…, auquel Léopold II, à diverses reprises, manifesta sa gratitude de manière éclatante. Pour le roi, les amis des mauvais jours demeurent ceux des jours prospères. Il excellait à choisir ses hommes et ne reculait devant aucun sacrifice pour se les attacher.
Parmi ces hommes, Mmede Vaughan nous rappelle qu’il y eut Clémence, lui aussi incompris, et qui termina sa vie solitaire, méconnu, calomnié, mais dans l’auréole d’une gloire unique.
Celui qui n’a pas connu Léopold II de près au moment où il luttait contre l’adversité et l’entêtement des Belges pour l’État du Congo, comme celui qui n’a pas connu Clemence de 1917 à 1919, aux heures épiques, ignore ce que peut être la grandeur d’un homme.
Mais les gens qui ont vraiment du caractère l’ont mauvais. Léopold II passait pour sévère autant que Clemence, et, s’il souriait, c’est aussi souvent par férocité que par amabilité.
Il ne nous déplaît pas du tout que le Roi ait été, dans l’ombre de l’amour, malgré ses manies, ses tics, ses réactions un peu dures, un homme de cœur, et l’Histoire impartiale sera reconnaissante à Mmede Vaughan de cette révélation, de même que ceux qui auront compris et aimé Léopold II lui témoigneront leur gratitude respectueuse pour avoir apporté au grand Roi déclinant un peu d’amour et de bonheur, qui calmèrent sa rancœur et ses dégoûts.
Son père, Léopold Ier, assisté des troupes du maréchal Belliard, dut conquérir son royaume. Il fit de la Belgique une nation, mais sans beaucoup d’éclat ni de grandeur, dont le souverain eut surtout à charge de servir d’arbitre entre des politiciens avides du pouvoir.
Léopold II, lui, sans verser une goutte de sang, a pourvu la Belgique d’une force collective, d’un orgueil national et, luttant contre l’incompréhension de la grande majorité de ses sujets, l’a élevée au rang d’une puissance, non seulement par la plus inouïe des prospérités industrielles, mais encore par la création d’un empire, œuvre strictement personnelle du Roi.
Ce travail est celui d’un homme de génie, qui fut méconnu pendant le règne du neveu qui lui succéda.
Tout au plus, à la fin du règne d’Albert Ier, voyons-nous quelques familiers de Léopold II, le comte de Lichtervelde, les barons Beyens et Empain, par exemple, consacrer au grand Roi disparu de nobles volumes, qui sont aussi de tardives réparations. Il serait injuste de ne pas signaler l’ouvrage de notre confrère, M. Pierre Daye, où des portraits bien vivants, qui nous rappellent le plus brillant journaliste, sauvent l’ensemble, qui tient un peu d’une habile compilation.
Face à ces monuments élevés par des gens graves s’affirmant historiens, Mmede Vaughan a tenu, pieusement fidèle au souvenir, à la reconnaissance et à la tendresse, à ériger une stèle plus intime, mais d’autant plus touchante.
L’amour peut remplir toute la vie d’une femme, mais non toute la vie d’un homme. Mais Mmede Vaughan a comblé le cœur d’un roi dont le génie et la grandeur ont doté la petite Belgique du plus riche empire colonial.
Tout n’a pas été rose dans le cours de ces jours dorés et dédorés. Une femme a souvent l’idée du pouvoir que lui donne sa beauté, mais elle ne sait jamais quelle peut être sa séduction dans le rayonnement d’une destinée de veuve douloureuse. Et voilà encore une raison pour le lecteur de se passionner en feuilletant ces souvenirs.
Il y trouvera autant d’émotion que l’auteur en a éprouvé en noircissant le vierge papier que sa blancheur défendait mal.
On devine ce que l’harmonieuse expression d’une femme peut cacher ou révéler de tristesse ou de mélancolie. Le regret de l’irréparable nous ronge. Il ne tue pas.
Les souvenirs,
c’est du bois mort pour l’hiver.
(Proverbe normand)
Saint-Évremont soutient que les amours sans lettres sont des amours de femmes de chambre. On pourrait ajouter à cette affirmation que les vies sans Mémoires sont celles des boutiquiers. Chaque famille n’avait-elle pas encore, au début du siècle dernier, son Livre de raison, où l’on consignait d’une plume consciencieuse, au jour le jour, les événements de quelque importance affectant le père ou la mère, les grands-parents, les oncles, les enfants ? Ceux-ci, dans l’âge mûr, relisaient ces pages toujours avec émotion, souvent avec plaisir. Ils entendaient et voyaient s’exprimer librement ceux qui ne sont plus, et cela suffisait à justifier la rédaction de ces textes patriarcaux.
Que de chefs-d’œuvre depuis, publiés avec éclat par des descendants fidèles, sont nés dans tel cadre intime et confidentiel, sous des plumes souples, traçant d’une encre pure des textes voués au cercle le plus restreint ! Et, s’ils ont rencontré le succès sur un plan plus vaste, n’est-ce parce que, même à l’époque de l’aéroplane, de la télévision, de la T.S.F., des tanks et de tout ce que l’homme inventa pour saboter sa propre vie ou assassiner ses semblables, rien ne paraît plus beau, plus absolu, que le témoignage d’une sensibilité ?
Encore faut-il être sensible, ce qui est un peu mon cas, et me vaut tout au moins une excuse.
Relater des événements, faire partager à des lecteurs inconnus ses propres émotions, tracer des portraits à l’huile ou au vinaigre, citer des dates, relater des propos et des mots, c’est déjà quelque chose, et pourtant ce n’est rien du tout, car il ne suffit point de raconter les choses et les êtres, de se raconter soi-même, d’évoquer sa vie. Il faut encore en établir le bilan.
Le bilan de la mienne, à l’heure de la retraite, est si simple que je puis le tracer immédiatement sur le papier.
Je me hâte d’ajouter cependant que si ce bilan-là satisferait le plus consciencieux des experts-comptables, il nécessite de ma part quelques commentaires, sans quoi le premier venu, ne sachant que ma légende, viendrait, de la meilleure foi du monde, s’inscrire en faux…
Tout bilan suppose un compte de profits et pertes.
C’est une consolation pour moi de consigner, face aux pertes d’une cascade de millions-or, des profits immenses.
Le passé seul nous appartient.
La vraie richesse d’une femme est dans les impressions qu’elle a ressenties, les sensations qu’elle a éprouvées et, dans cet inaliénable trésor : la poésie des souvenirs.
Je n’ai point la vanité de vouloir passionner le monde avec le récit de mes fortunes et de mes infortunes, l’évocation de mes misères et de mes splendeurs, ou le déballage de mes affaires privées.
Je ne vois certes aucun mérite, actuellement que tout est révolu, à plaider des causes gagnées, à réviser des procès perdus… Mais quoi de plus plaisant ou de plus humain que de se faire l’avocat du diable… surtout si le diable a quelque chance d’obtenir du tribunal le jugement qu’il espère ?
Le mémorialiste est témoin dans le prétoire où l’historien s’érige en juge.
Il est des heures où un être humain a l’impression nette de s’être donné rendez-vous à lui-même. Il attend. Il s’attend, et parfois longtemps. C’est mon cas aujourd’hui, sauf que je suis fidèle au rendez-vous. Arrivée à l’heure dite, je me perds dans une sorte de vertige, non de regrets, non de remords. L’espoir m’a fermé ses portes. Mais je suis mon propre juge et ma propre accusée.
Et, en apportant mon témoignage à la femme que je fus, il me semble pouvoir la faire acquitter comme elle le mérite, malgré des adversaires de tout poil, de tout genre, qui s’acharnent encore parfois contre elle, comme par vitesse acquise, avec je ne sais quelle rage sourde ou aveugle.
Mais qu’importent ces haines souvent irraisonnées ? Elles n’ont pas troublé ma sérénité. Et je sais à l’heure qui sonne tout le prix de mon sourire.
Tout arrive, surtout l’imprévu.
La vie est un roman pour celle qui sut y apporter son cœur.
À la faveur d’un recul, sous la lumière oblique, elle apparaît donc l’unité d’un panorama, et la mémoire, aidée par l’intelligence, la découpe en images successives comme un film de cinéma.
Ces images n’apparaissent point nécessairement dans l’ordre chronologique. Chacune d’elles est d’une importance variable. Et cette importance est fonction des événements qu’elle fixe.
C’est ainsi que je me revois à présent dans un salon bourgeois, 4, rue Lord-Byron, chez une dame Morlinoff, vers quatre heures de l’après-midi.
Là, j’attendais mon destin.
Il s’était à peine annoncé la veille, après m’avoir trois fois, déjà, faussé compagnie, ou posé, comme on dit, un lapin.
Chez MmeMorlinoff, j’attends…
Quoi ? Mon destin, je viens de le dire.
Et sous quelle forme ? J’ignore encore quels sont ses traits, « si c’est un gentilhomme et comment il se nomme », ainsi que cela se chante dans un opéra célèbre.
Ce salon lui-même a de quoi me rassurer dans la fleur de mes seize ans.
Un mobilier de Boule en ébène incrusté de nacre avec parures en cuivre doré, des fauteuils plus solides que gracieux, évoquant la vie confortable de la Régence.
Aux murs, des tableaux : Harpignies, Ziem, Bouguereau…, La partie d’échecs du Cardinal, de Chocarne Moreau, et le portrait d’un quelconque magistrat en robe rouge, par Jules Lefèvre.
Dans des vitrines un peu massives s’ébat un monde de statuettes de Saxe, un monde mythologique ou galant, autour de quelques pièces de Sèvres d’un rose inéluctable, ou de quelques Moustiers de la famille verte.
En face de moi, sur un guéridon bien équilibré, se prélassent des éléphants d’ivoire, de jade, de cristal, ou de cette faïence de Copenhague qui commence à s’acclimater dans la mode…
Et, nullement émue par ce déploiement bourgeois de style Félix Faure, se perpétuant aux débuts du règne de M. Loubet, je suis là, assise, écoutant à peine MmeMorlinoff, qui se multiplie en amabilités.
Une curieuse femme que MmeMorlinoff.
Élégante ? Certes non. Mais correcte, digne, cossue dans sa robe de soie noire, dans l’éclat de ses diamants, dans la fantaisie de ses bijoux, dans la manière un peu distante dont elle manie le face à main et dans le fleuve d’amabilités dont, de temps à autre, elle lâche le courant vers vous, rien qu’en plissant d’un sourire la graisse de son visage, rien qu’en ouvrant les bras…
Et, à propos, cette dame Morlinoff, comment l’ai-je connue ?
D’où vient-elle ?
Je le sais à peine.
La veille, l’un des chasseurs de l’Élysée-Palace, où j’occupe une chambre au quatrième étage, a frappé à ma porte pour m’annoncer sa visite. J’ai accepté de la recevoir. Elle m’a confié qu’elle était l’épouse d’un joaillier de la rue de la Paix. Puis elle sourit et me fit part d’emblée de ce qui l’amenait.
Une personnalité très marquante, tant par son rang social que par son immense fortune, et dont elle devait taire le nom par discrétion, me demandait une entrevue.
Et, avec un détachement qui me glaça, MmeMorlinoff me dit : « M’autorisez-vous à porter une bonne réponse à ce Monsieur ? »
Avant de répondre, je tentai de savoir de qui il s’agissait, sans obtenir un mot de précision. Je me fis simplement la réflexion que, pour la femme d’un bijoutier, cette dame faisait un drôle de métier. Sous ce rapport, depuis, j’ai pris l’habitude de ne m’étonner de rien.
Nombreuses sont les épouses de marchands de parures féminines qui se livrent à la pratique de pareilles démarches, dont le résultat comporte inévitablement d’intéressantes commandes pour leurs maris. La morale bourgeoise, volontiers agressive, cesse dès que le chiffre d’affaires est en jeu.
J’étais bien jeune. Une lutte tragique commença entre ma curiosité et mon indignation. Elle ne fut pas longue. Ce fut la déroute, à plate couture, de mon indignation.
On est femme ou on ne l’est pas. La curiosité l’emporte toujours et, s’il en était autrement, la vie serait insupportable.
À supposer que j’eusse refusé, je me demanderais encore aujourd’hui le nom du personnage mystérieux et, pendant trente-cinq ans, j’eusse été torturée par ce mystère et cette énigme.
Je me dis : « Et, après tout, qu’est-ce que je risque ? »
Cette question seule me prouvait que je ne risquais rien, et j’acceptai, comme, après quelques hésitations, on vide d’un seul trait une potion d’huile de ricin.
Voilà comment, à l’heure dite, je sonnai au n° 4 de la rue Lord-Byron, le lendemain de la visite imprévue.
Un petit hôtel d’aspect élégant et mystérieux. J’ai su depuis que MmeMorlinoff y exerçait une profession voisine de cette MmeWarren, mise en scène par Oscar Wilde d’une manière si émouvante, et qu’elle n’avait jamais été mariée à un bijoutier.
Une femme de chambre stylée et prévenue m’ouvrit, me regarda et, sans que j’eusse à lui dire un mot, m’avait introduite au fond du rez-de-chaussée, dans cette pièce où j’étais en train de causer de choses et d’autres avec la joaillière d’occasion.
La conversation s’animait depuis quelque temps lorsque entrèrent deux messieurs silencieux, l’un d’aspect vénérable, à longue barbe blanche, devant lequel un plus jeune, de l’allure d’un militaire habillé en civil, s’effaça.
Il n’y eut aucune présentation. Les deux hommes prirent place, l’un à gauche, l’autre à droite, et me posèrent les questions les plus banales.
Pour leur répondre — et je m’efforçai par coquetterie naturelle à le faire avec le plus de bonne grâce possible — je me trouvais obligée de me tourner tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre. Ils m’observaient plutôt qu’ils ne prêtaient attention à mon bavardage qui, devant leur mutisme quasi total, me fit perdre petit à petit toute assurance.
C’est alors que je m’aperçus, du fond d’une sorte de vertige, que le visiteur à barbe d’argent me regardait avec une certaine bienveillance hautaine, qui ne me déplut pas à cause de sa souveraine distinction.
J’avais déjà remarqué que la vraie distinction est faite de bonté et de douceur. Devant celle-ci, mon Dieu, que je me sentais simple avec mon renard argenté, mon petit tailleur bleu marine de chez Creed, le meilleur coupeur de Paris, et ma capeline de chez Lewis, qui adoucissait mon visage de son ombre douce !
Il y eut un moment de silence.
Un ange passa. MmeMorlinoff offrit à mon admiration un Bouddha de jade, que j’examinai un instant avec attention, en fillette qui connaît la différence séparant les beaux objets des vilains.
Soudain, je faillis laisser choir le bibelot. Le personnage barbu, impassible jusque-là, s’épanouit, déclara que tout était bien, et MmeMorlinoff, suivie du séide à l’aspect militaire, s’éclipsa.
Je me trouvai seule, nez à nez avec le vieux monsieur tout blanc dont le regard sévère s’adoucit idéalement, tandis que sa bouche se plissait d’un sourire.
Il me demanda si je savais qui il était.
Je lui répondis : « Vous ressemblez au roi de Suède, Oscar II. »
Rien d’absurde dans cette réponse. Le roi de Suède séjournait alors dans cet hôtel du Parc Monceau où il devait mourir. Il était, quoique discret en toute chose, très populaire à Paris, non moins distingué que mon interlocuteur et non moins barbu neigeusement.
Le vieux monsieur se mit à rire de bon cœur.
« Si je ressemble au roi de Suède ! Mais bien plutôt à Léopold II, le roi des Belges. »
Sur quoi, il me prit les mains, qu’il conserva dans les siennes en les palpant…
Il me raconta qu’il séjournait à l’Élysée-Palace et m’avait remarquée dans les couloirs.
Il avait demandé au directeur comment il pourrait faire ma connaissance et qui j’étais. Le directeur du Palace lui indiqua MmeMorlinoff comme susceptible de faciliter les choses.
Et, comme pour me rassurer, il ajouta : « Je ne la connais pas plus que ça.
— On m’a parlé, dis-je, d’une personne qui gagne sa vie en faisant ce que fait cette dame.
— Mon enfant, répondit le Roi, on pourrait vous en citer plusieurs. »
Cette fois, je me mis à rire franchement, retrouvant tout mon aplomb.
Je remarquai que le Roi me regardait rire et que mon rire lui plaisait…
Enfin, il me prit les mains et me dit : « Retournez à l’Élysée-Palace. Vous y recevrez bientôt tout ce qui vous est nécessaire pour faire un assez long voyage. Vous viendrez me rejoindre en Autriche, à Bad-Gastein, où je vous ferai passer pour ma filleule italienne, la comtesse Rientzi.
— Mais, Sire, répondis-je, comment faire ? Je dois me marier dans trois semaines.
— Si vous me demandez comment faire, dit-il, c’est que l’aventure vous tente. Vous devez vous marier ? Aucune importance ! Dans ce cas, je vous enverrai chercher plus tôt. »
Sûr de mon acquiescement ou sûr de son charme, en tout cas certain que rien ne pouvait contrarier sa volonté, le Roi ne m’avait même pas demandé si l’aventure me plaisait ou non…
Et il me vanta la nature autrichienne, romantique, romanesque somptueusement, faite à souhait pour des amours nouvelles.
Enfin, m’ayant baisé les mains, il m’engagea d’être discrète, d’attendre avec confiance et avec patience. Ce que je fis scrupuleusement.
Vingt minutes plus tard, dans une chambre de l’Élysée-Palace, étendue tout habillée sur mon lit, je rêve, mais en prenant bien garde de ne pas rêver touthaut !
On dit que les rois n’épousent plus des bergères. Mon aventure prouve assez le contraire.
Comment une pauvre petite fille comme moi, perdue dans le remous de Paris et n’ayant pour tout bien que son linge et ses robes, sans plus un bijou, put-elle être remarquée par l’un des souverains les plus riches et les plus puissants de la terre ?
Mais le miracle n’était pas seulement là. Il était aussi dans l’étrange odyssée qui m’amenait à être seule, ou à peu près, dans cet Élysée-Palace, à l’âge où tant de gamines de ma taille achevaient encore leurs études dans une institution quelconque, voire au couvent.
Ceci, comme dit Kipling, est une autre histoire. Dans ma vie, un clou chasse l’autre. Une aventure appelle une autre aventure. Mon existence est une boîte de Pandore, et le moindre épisode romanesque sort d’un second épisode, exactement comme deux éléments d’un télescope l’un de l’autre.
Le Roi Léopold II.© D.R.
On revient, même de Buenos-Aires.
(Albert Londres)
Dans cette chambre de l’Élysée-Palace, je suis, à seize ans, stupéfiée de trouver un lit pour deux personnes et, dans le cabinet de toilette, des rasoirs, des blaireaux, tout ce qui révèle la présence d’un homme…
Je m’étonne… mais quand je m’accoutume à cette réalité, je suis désillusionnée…
Vraiment, à cette heure même où je vais être pourvue de tout ce qui fait le confort et l’agrément de la vie, où je vais me prélasser dans le luxe et la richesse, je me prends à douter de moi-même, de mon destin…
Seize ans ! C’est vraiment peu pour un monument historique, mais c’est déjà une tranche importante de la vie d’une femme…
Seize ans ! L’âge de Juliette. Il est vrai que j’ai Roméo…
Roméo, c’est le lieutenant Durrieux…
Récapitulons les faits pour ne pas voyager à rebours dans le temps.
Mon père, Jules Delacroix, ingénieur civil, appartenait à l’une de ces laborieuses familles de la bourgeoisie du Nord, qui, dans l’industrie et le négoce, font, depuis longtemps, beaucoup de millions et beaucoup d’enfants.
Chacun sait le caractère hautain de cette bourgeoisie-là, soucieuse toujours, au cours des siècles, de se différencier de toute autre caste sociale, y compris la noblesse.
Mon père aurait eu la vie facile s’il n’avait fait un mariage d’amour.
Ses parents ne lui pardonnèrent pas.
Déshérité, persécuté, cherchant souvent du travail, mon père devient un personnage de Balzac.
La charge de douze enfants ne l’effraye pas. Il sait bien que chacun d’eux sera millionnaire.
Le simple brevet qu’il vient de prendre le confirme dans cette certitude.
Le malheur est qu’il dépose un brevet par an à l’Office des Inventions, et que les millions sont toujours pour de-main.
Pourtant, un jour, la fortune lui tombe.
L’un de ces brevets est acheté par une société métallurgique française établie à Bucarest. Et mon père se trouve, en même temps que cessionnaire heureux de son invention, appelé aux fonctions de directeur technique de la société franco-roumaine.
Voilà mes parents requinqués, pourvus de tout ce qui leur manque, installés à Bucarest avec les deux plus jeunes de leurs enfants : Léopold, mon frère, et Juliette, ma sœur…
Jamais deux sans trois, dit-on. Le fait se vérifie, puisque, quelques mois plus tard, je vois le jour à Bucarest, treizième enfant d’un ménage désormais heureux.
Treizième enfant ! Le chiffre treize reste le signe qui présida à ma naissance. Fut-il signe de malheur ou de chance ?
Les deux hypothèses se sont vérifiées une fois de plus pour bien prouver au monde que la vie n’est jamais si bonne ou si mauvaise qu’on le croit.
Quelques années après ma venue au monde, la société que dirige techniquement mon père est mise en faillite et le personnel est congédié.
On repart pour Paris, où l’on vit misérablement.
Mon père, découragé, ne se relèvera jamais de l’infortune qu’il vient de subir.
Treize enfants !
Heureusement, dans le lot, il y a en a d’établis. Ils élèveront ceux qui ne le sont pas encore.
C’est ainsi que je me suis trouvée toute gosse chez l’une de mes sœurs, mon aînée de dix-huit ans.
Célèbre pour sa beauté, sa grâce et son charme, elle avait été remarquée, puis aimée, par le comte du Péage, dont la fortune était aussi inépuisable que sa générosité pour elle, et dont l’écurie de courses fut un moment célèbre, de même que sa magnificence dans la galanterie.
Comme toutes les professionnelles beautés, ma sœur avait un goût prononcé pour la représentation, la vie extérieure, les exhibitions à la mode.
Fortune, notoriété, adoration, y compris la publicité rédactionnelle de la presse, ma sœur disposait de tout ce qu’une femme peut désirer.
Tout, sauf le mariage, bien entendu. Mais combien de femmes largement pourvues aspirent-elles encore au mariage ?
Je quittais le milieu besogneux de mes parents pour me laisser éblouir par la richesse, le luxe et le plaisir.
Ma sœur — je lui dois cette justice — n’a rien négligé pour me pourvoir d’une éducation de premier ordre. Elle voulait surtout, probablement par vanité, une petite cadette digne d’elle.
Pension, professeurs particuliers, gouvernante, vacances agréables.
Sans doute était-ce un peu son intérêt. Vivant dans un monde frivole — pensait ma sœur — rien de tel d’y paraître sérieuse.
Quoi de mieux pour poser une femme qu’une petite sœur qu’on élève un peu sévèrement ?
Ma sœur en était arrivée à ce stade où la beauté épanouie commence à se faner.
« Une rose d’automne
est plus qu’une autre exquise. »
Mais elle est aussi plus tendre, plus accessible aux passions.
Sur le déclin, on a hâte de jouir de son reste. Ma sœur s’amouracha d’un garçon plus jeune qu’elle, lui-même épris.
M. du Péage s’en émut, puis se fâcha, et rompit.
Le nouvel amant de ma sœur s’efforça de lui faire la vie encore plus belle que son prédécesseur.
Peut-être avait-il une arrière-pensée. Il s’occupait d’affaires financières et remuait avec furia des quantités de millions.
Une femme très élégante n’est-elle point, pour un homme de finances, la meilleure réclame ? Elle affirme la prospérité de ses affaires et, par son rayonnement, crée une sorte de sympathie autour de lui.
J’ajouterai que, soit directement, soit par l’intercession de ma gouvernante, ma sœur entourait mes quinze ans d’une surveillance qui ne se relâchait pas.
Sévérité, scrupule religieux d’une fille dont la vie est peu édifiante ? Peut-être plutôt, tout simplement, une pointe de jalousie.
L’idée lui était insupportable que je pusse récolter quelques-uns des hommages de son ambiance.
Elle prétendait à tous, et à bon droit, car elle n’en était pas encore à ce point où les femmes mûries s’empressent d’offrir à Dieu ce dont ne veulent plus les hommes.
Un soir, ma sœur et son ami s’enfermèrent, ayant à parler de choses graves. Il n’en fallut pas plus pour attiser ma curiosité. Je confesse avoir pratiqué alors cette vilaine occupation qui est d’écouter aux portes.
Le sujet du débat clandestin était sérieux. L’ami de ma sœur appartenait à une famille de probes et riches bourgeois sur quoi chacun lui faisait crédit d’honorabilité, de probité, ce qui était, pour le moins, imprudent.
Ses affaires n’enrichissaient guère que lui-même, et fort passagèrement.
Il appartenait à cette catégorie d’êtres charmants qui gagnent facilement deux millions pendant qu’ils en dépensent trois pour leurs besoins personnels.
Ils prendraient volontiers la différence dans leur portefeuille. Mais, celui-ci étant vide, ne se trouvent-ils point obligés de prélever ce qui leur manque dans la poche des autres, cet « indispensable numéraire », comme disait Capus.
