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Depuis quinze ans, Aude Siméon fréquente la prison. Elle enseigne le français. Aux taulards.
Des criminels violents, des terroristes, un prisonnier fameux – Carlos – nouent une relation privilégiée avec leur professeur, dévoilent une part d’humanité. Alors, avec l’enseignante, on découvre la prison, un mélange de banalité et de gravité.
Dans cette deuxième édition, l’auteur aborde les questions éthiques et sociétales propres à la prison : comment aider le délinquant à se reconstruire à l’intérieur des murs pour éviter la récidive et favoriser sa réinsertion ?
L’idéal humaniste qui considérait l’homme dans toutes ses dimensions, corps, esprit mais aussi cœur et âme, ne peut-il nous y aider ? Enseigner pour instruire simplement ou humaniser en profondeur ?
Un témoignage fort sur une question encore largement débattue en France : quel rôle les prisons ont-elles à jouer dans la réinsertion des détenus ?
EXTRAIT
Quand le prisonnier recouvre enfin la liberté, il ne recouvre pas pour autant son innocence. L’essentiel se joue dans la conscience. Stigmatisée, quel temps lui faudra-t-il pour cicatriser ? Si la victime reste marquée à jamais, son bourreau ne pourra jamais non plus réparer son mal. La résilience est-elle possible ?
Le détenu purge sa « peine » : le premier sens du mot veut dire « sanction », le second renvoie à la souffrance morale. Cette peine, niée par le fanfaron, car la vantardise reste le lot d’un grand nombre, ne saurait être négligée par le système pénitentiaire : oui, le criminel a une dette envers sa victime ; oui, il peut être dangereux pour la société ; mais si on ne l’aide pas à comprendre « l’intérêt » de sa peine, pas seulement pour la société mais aussi pour lui-même, non seulement on le condamne définitivement, mais encore on remet à plus tard l’inévitable, la sortie d’un être désocialisé et effectivement susceptible de représenter une menace. Jusqu’où la prison aura-t-elle rempli sa mission ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Aude Siméon-Merle des Isles, professeur agrégée de Lettres, a enseigné pendant 25 ans au Lycée international de Saint Germain-en-Laye. Travailler à l’humanisation des lieux d’exclusion et défendre une éducation tenant compte de toutes les dimensions de la personne restent son objectif.
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Seitenzahl: 232
Veröffentlichungsjahr: 2017
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« Je me rappelle parfaitement que, tout d’abord, cette vie m’étonna par cela même qu’elle ne présentait rien de particulier, d’extraordinaire, ou pour mieux m’exprimer, d’inattendu. Plus tard seulement, quand j’eus vécu assez longtemps dans la maison de force, je compris tout l’exceptionnel, l’inattendu d’une existence semblable, et je m’en étonnai. »
DOSTOÏEVSKI,
Souvenirs de la maison des morts
À mes étudiants derrière les barreaux
Remerciements à
Mariette Todéa qui me donna l’idée d’enseigner en prison. Paul Bultez qui me soutint moralement dans cette entreprise. Mes lecteurs critiques, Paul Siméon, Inès Merle des Isles et Philippe Simiot dont les conseils avisés me furent précieux.
PROFESSEUR DE LETTRES, j’enseigne aux prisonniers depuis une quinzaine d’années. Mes cours s’adressent à deux catégories de détenus : ceux qui désirent « se remettre à niveau » dans la maîtrise de la langue française et passent le Brevet ; ceux qui préparent le Diplôme d’accès aux études universitaires, organisé par l’Université de Paris VII.
J’éprouve de la curiosité et de la sympathie pour mes étudiants, notamment parce qu’ils fréquentent le centre scolaire de leur plein gré. En Centrale1, où ils sont détenus pour de longues peines, certains suivent mes cours plusieurs années d’affilée. Ainsi se créent des liens, voire une certaine familiarité, avec eux. Est-ce une bonne chose ? On peut en discuter. Quoi qu’il en soit, cet intérêt pour les détenus ne saurait faire oublier ni les victimes, ni la tâche complexe de l’administration pénitentiaire. Il n’est pas facile d’être détenu, il est ingrat d’être surveillant.
Au début ou à la fin des cours, il m’arrive de me retrouver seule avec un étudiant qui, au prétexte d’une question quelconque, cherche une occasion de parler. Ces tête à tête m’ont permis des entretiens privilégiés qui sortent de mon enseignement. À certains, pour approfondir une discussion qui n’aurait pas eu sa place en cours, comme avec les terroristes, j’ai proposé des questionnaires auxquels ils répondaient en cellule. Les notes que j’ai prises au fil du temps constituent la trace vivante et spontanée de la réalité que j’ai vécue. Je suis consciente toutefois du caractère partiel de mes observations : les études attirent les détenus qui s’en sortent le mieux, et qui peuvent encore communiquer ! Les autres, je ne les connais pas.
Sont bien présents à ma mémoire ceux à qui j’ai voulu montrer l’intérêt et l’utilité de posséder sa langue comme un outil ou un instrument de musique ; ceux à qui j’ai désiré faire découvrir que la littérature n’était pas un luxe et qu’elle pouvait aider à vivre mieux. Ceux dont j’ai reçu par bribes des pans de leur passé criminel, du moins ce qu’ils ont bien voulu en livrer à leur manière. Je ne suis pas dupe des limites de leurs témoignages. Ainsi, Pierre2, enfant martyr devenu délinquant sexuel désespéré ; Saeed le Dominicais, si fier d’exhiber ses tatouages ; Albert, rebelle impénitent, qui espère bientôt sortir et soigne son bronzage « Club Med » ; le Basque, devenu ébéniste et amoureux triste de sa femme emprisonnée à Fleury Mérogis ; et encore Carlos, ce terroriste international de haut vol devenu VIP de la prison, bon vivant, sûr de lui, séducteur, admiré et secrètement jalousé par ses codétenus ; des femmes aussi, Victoire la Camerounaise, faussaire au visage épanoui, qui rit, chante et lit les Évangiles, ou Solange, matricide, qui s’est découvert une passion pour les livres et veut devenir libraire à sa sortie de prison… De tous ceux-là, il n’en est pas un qui, quels que soient ses forfaits ou ses crimes, n’ait gardé enfoui au fond de lui-même, quelques parcelles d’humanité, de générosité, voire de spiritualité. Je voudrais qu’ils gardent l’espérance. Je crains que ce ne soit pas toujours le cas.
Le lecteur constatera combien, à des degrés divers, la souffrance est le lot de tous. C’est ce dont j’ai voulu témoigner dans ces pages qui ne sont ni un documentaire exhaustif ni un manifeste, mais seulement la relation honnête d’une longue expérience. On y verra ce mélange de gravité et de légèreté qui caractérise ce milieu et reflète la complexité de la vie, parfois insouciante, prosaïque, et joyeuse, parfois pesante, profonde, et dramatique. Le mal existe, destructeur de la victime comme du bourreau. La compassion naturelle de l’opinion publique pour les victimes, si légitime, peut-elle nous dispenser d’une réflexion sur l’efficacité de la peine infligée au criminel et sur notre confiance en la personne humaine ?
1. Prison pour longues peines.
2. Tous les prénoms ont été bien sûr changés, hormis celui de Carlos.
« Je me souviens de l’avidité avec laquelleje regardais l’horizon par les fentes de la palissade ;je restais longtemps, la tête collée contre les pieux, àcontempler avec opiniâtreté et sans pouvoir m’en rassasierl’herbe qui verdissait dans le fossé de l’enceinte… »
DOSTOÏEVSKI, Souvenirs de la maison des morts
DE LONGS MURS GRIS furent l’horizon de mon enfance, comme si le monde dans lequel j’évoluais possédait une limite au-delà de laquelle il eût été dangereux de s’aventurer. Pour nous promener au parc Montsouris, vers la gauche de notre immeuble parisien, tous les jeudis, nous longions l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne avec ses hautes murailles de pierres noircies. Pour nous rendre à l’école Notre-Dame-de-France, cette fois, vers la droite, après les murs de l’asile, nous longions ceux de la prison de la Santé. Passant devant l’imposant portail surmonté du drapeau tricolore, la maman d’une camarade qui m’accompagnait nous enjoignait de dire une prière « pour tous ces malheureux » ; moi, je trouvais qu’ils l’avaient bien méritée, la case prison, puisqu’ils s’y trouvaient. Quant aux malades de Sainte-Anne, nous étions habitués à les voir traîner dans le quartier, en pyjama, à nous donner des conseils avec force mouvements de bras pour garer notre voiture, et j’éprouvais à leur égard appréhension – c’étaient des « fous » – et envie de rire pour les bouffonneries auxquelles nous assistions.
Je n’imaginais pas que, quelques décennies plus tard, je me livrerais à nouveau régulièrement à une « promenade » analogue le long de hauts murs gris, ceux qui bordent un cimetière, prolongés de ceux qui bordent une « Maison Centrale » : c’est comme ça qu’on appelle maintenant les prisons. Murailles lépreuses protégeant la société et lui cachant la souffrance, le crime, la folie, la mort. Ce que chacun tente d’oublier ou d’anesthésier en lui dans la routine de son quotidien. Pourtant, lorsque certains s’excluent volontairement du tourbillon du monde, est-ce pour s’en libérer ? Avant de devenir une prison, la Centrale abritait un couvent de religieuses Ursulines, adoptant de plein gré les vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté.
Au bas de cette longue rue, juste après l’angle, on se trouve face à la nouvelle entrée de la prison. Ce n’est plus la grande porte en bois emblématique, rouge, sang séché, colère, que le gardien vous ouvrait après avoir vérifié par un fenestron qui vous étiez, mais une froide muraille gris métallique où un système perfectionné de caméras vous dévisage. C’est lisse, c’est propre, c’est hygiénique, la modernité a du bon et ce devrait être fonctionnel. Cette nouvelle porte, parfois capricieuse, se déplace d’elle-même, telle un robot, puis on se dirige vers la casemate du surveillant. Ce dernier, le chewing-gum à la bouche, met toujours un certain temps à échanger votre carte d’identité contre un badge et une clé de casier. On est prié de laisser tous ses effets personnels, son portable, sa clé USB, tout ce qui permettrait au monde extérieur de s’immiscer à l’intérieur du monde clos. S’ensuit un labyrinthe de couloirs, de sas, de portes auxquelles il faut savoir parler pour qu’elles daignent vous laisser passer. Labyrinthe à l’image du système judiciaire dans lequel le coupable se débattra des années avant de recouvrer sa liberté. Une première cour, sorte de no man’s land en travaux depuis un bail, dominée par un mirador décrépit, vous accueille, et, à travers une clôture, on peut apercevoir la cour suivante, seul espace vert de ce monde pétrifié, mais totalement grillagé. On rêverait du jardin simple mais soigné des cloîtres, appel au recueillement et à la sérénité, histoire de placer dans un cadre différent les délinquants habitués au sordide environnement des cités. À défaut, on verrait volontiers un rosier qui grimperait contre les bâtiments en pierres noircies par la crasse ou quelque incendie (il arrive aux détenus de mettre le feu à leur cellule). Un clocher couronne l’ensemble, avec une grosse horloge rouillée. Sans aiguilles. Que vaut le temps quand on est là pour perpète ou pour une vingtaine d’années ? Quel sens peut-il avoir ? Sans projet, si ce n’est de tenir bon, sans promesse de réel avenir, car demain est bouché par hier, par un passé irrémédiable et obsédant. Temps répétitif, élastique, vide, qui peut sembler une mort vivante.
Une nouvelle porte, vraiment difficile à pousser, donne accès aux contrôles : après avoir décliné identité, spécificité, lieu où vous vous rendez (même si, comme moi, vous venez depuis dix ans), comme dans un aéroport vous déposez vos affaires sur un tapis roulant et vous passez par un sas qui a le bon goût de systématiquement sonner. Alors vous enlevez une ceinture, un collier, des chaussures… jusqu’au feu vert (il faut s’habiller en conséquence !) Après être passé par les locaux administratifs, on sort pour longer le petit espace vert grillagé, miteux et rabougri. Le treillis, surmonté de spirales de barbelés, joliment appelés « concertina », vous rappelle où vous êtes. Les fenêtres du mur ocre sale portent d’épais barreaux, eux-mêmes doublés d’un caillebotis. Aucun visage, jamais, ne s’y montre. Puis vous quittez cette seconde cour en passant par des portes successives dont les ouvertures et fermetures magiques dépendent d’un surveillant invisible : s’il n’est pas conscient de votre présence, vous risquez encore d’attendre. La troisième cour sur laquelle vous débouchez, tout en béton ou presque, est celle des détenus en « promenade ». C’est un vaste espace minéral encadré de hauts murs blanchis, eux-mêmes surmontés de boyaux de barbelés et de projecteurs. Les détenus y vont et viennent, seuls ou par binômes, les groupes sont rares. La laideur, associée à l’extrême dénuement, ne présente rien qui permette le rêve ou l’élévation de l’âme. Quand on arrive enfin à « l’école », il faut attendre qu’un énième surveillant fasse coulisser la lourde grille pour pénétrer dans « l’Espace culturel du savoir ». Les détenus doivent montrer patte blanche pour y avoir droit : même si vous les reconnaissez comme faisant partie de vos élèves, s’ils ne présentent pas leur carte d’« étudiants », ils se verront refouler.
Ce parcours du combattant est assez traumatisant. Il teste votre endurance, votre persévérance, votre docilité et vous fait ressentir un certain respect pour ceux qui parviennent, malgré tout, à s’échapper, ces quelques artistes de la belle. À la longue, on s’apprivoise à cet univers. On s’accoutume à la laideur et, disons-le, à une forme de barbarie : un zoo aménagé pour les hommes. Et j’entends mes étudiants incarcérés pour de longues peines me dire que l’abolition de la peine de mort a fait place à une condamnation à mort bien plus insidieuse mais réelle, qui correspond à ce pourrissement d’une vie confinée entre les barreaux.
« Il [le bagne] ne ressemblait à rien ; il avait ses mœurs, son costume, ses lois spéciales : c’était une maison morte-vivante, une vie sans analogue et des hommes à part. » nous dit Dostoïevski dans son œuvre autobiographique, Souvenirs de la maison des morts. La Centrale, avec son horloge sans aiguilles, évoque ce temps figé, un temps où l’on n’est plus maître de son destin et où, impuissant, on ressasse son passé. Outre ce temps de la peine qu’il va falloir « tuer » – mes étudiants en ont généralement pour une vingtaine d’années –, ils doivent se confronter à l’isolement, le soir, tôt, à partir de six heures, quand la porte se referme sur eux jusqu’au lendemain, tandis qu’ils sont confinés dans une minuscule cellule. Puis, le jour, il faudra supporter la cohabitation forcée. « Il y a là des hommes avec lesquels personne ne voudrait vivre », écrit l’écrivain russe. En Centrale, les détenus pour actes terroristes côtoient les truands de toute espèce : braqueurs, bandits de haut vol, dealers, violeurs, assassins, tueurs en série, fous. C’est dans cette cour des miracles que le détenu est condamné à vivre des décennies avec d’autres qui ne lui ressemblent en rien jusque dans le crime.
Ce qu’un homme abandonne quand il entre en prison, ce sont mille petites choses qui nous semblent aller de soi, à nous qui les avons. La liberté, comme la santé, se mesure et se concrétise au moment où on la perd.
Subitement le détenu se voit confiné dans un minimum d’espace. Si la cellule française mesure généralement 8 m2, une fois soustraite la place du lit, de l’armoire, de la table, des sanitaires, quel espace reste-t-il au prisonnier quand il se retrouve seul face à lui-même, une fois la porte refermée sur lui ? Tandis que le regard est sans cesse brisé dans son élan, l’oreille s’affine, guette et interprète tous les bruits devenus familiers : bruits de clés, de portes, de chariots, de pas dans les coursives, de cris. Peut-on se recueillir, rentrer en soi-même, avec cet environnement sonore permanent, réfléchir au sens de sa peine et à son parcours personnel ?
Il va falloir rester un maximum de temps dans un minimum d’espace, disproportion spatio-temporelle étrange. Un temps élastique qui se dilue au fil de journées semblables les unes aux autres. Les seuls « événements » relèvent de la sanction à subir : le procès, le jugement, l’aménagement de peine, les incidents de la vie en détention. Le temps se vide de sa substance : « On est en stand by », disent-ils, comme si la vie se mettait entre parenthèses, tandis que, « dehors », elle se poursuit et que les amis se marient, les enfants grandissent, la femme vous quitte, les lettres et les visites se raréfient. On s’est comme « arrêté de vivre », le temps a été suspendu. Les autres évoluent, se transforment et on a peine à les reconnaître. Nombreux sont ceux qui s’étonnent face à un fils qui subitement les a gagnés en taille, les dépasse et devient un homme tandis qu’ils végètent.
Les gestes simples de la vie de tous les jours, ils les oublient : décider de son emploi du temps, faire ses courses, se promener dans la nature. La privation de la liberté s’accompagne de l’exil et de la séparation. Le détenu passera en général par de nombreuses prisons qui l’éloigneront de son cadre géographique, le privant de la présence des siens. Serrer un être cher dans ses bras devient impossible car la famille habite souvent loin et finit par se lasser de venir au parloir ; dormir à deux n’est plus pensable. Autant de choses auxquelles il faut renoncer et qui sont comme autant « de petites morts », disait un détenu, ajoutant : « On se meurt à soi-même. » On « zappe » la vie normale, en attendant, un jour, peut-être, de la retrouver.
Quand le prisonnier recouvre enfin la liberté, il ne recouvre pas pour autant son innocence. L’essentiel se joue dans la conscience. Stigmatisée, quel temps lui faudra-t-il pour cicatriser ? Si la victime reste marquée à jamais, son bourreau ne pourra jamais non plus réparer son mal. La résilience est-elle possible ?
Le détenu purge sa « peine » : le premier sens du mot veut dire « sanction », le second renvoie à la souffrance morale. Cette peine, niée par le fanfaron, car la vantardise reste le lot d’un grand nombre, ne saurait être négligée par le système pénitentiaire : oui, le criminel a une dette envers sa victime ; oui, il peut être dangereux pour la société ; mais si on ne l’aide pas à comprendre « l’intérêt » de sa peine, pas seulement pour la société mais aussi pour lui-même, non seulement on le condamne définitivement, mais encore on remet à plus tard l’inévitable, la sortie d’un être désocialisé et effectivement susceptible de représenter une menace. Jusqu’où la prison aura-t-elle rempli sa mission ?
EN HAUT DE L’ESCALIER qui mène à « l’espace scolaire », j’attends. « Surveillant ! » gueule un détenu. Alors l’homme en uniforme apparaît derrière la grille, la fait coulisser, et, après avoir noté mon nom, me donne une clé et une petite alarme, à l’efficacité incertaine (elle se déclenche inopinément !) Puis il m’accompagne pour ouvrir ma classe. Les diverses salles donnent sur un couloir que le surveillant parcourt de temps à autre. L’enseignant reste seul avec ses gaillards pendant deux heures, voire plus. Parfois certains étudiants m’attendent déjà, parfois je les attends, et celui qui arrivera le premier bénéficiera d’un échange plus personnalisé. La salle n’est pas vraiment chauffée, d’où le café chaud, bienvenu et toléré, apporté par le professeur ou par un détenu généreux.
Ma première séquence de deux heures s’adresse à ceux qui veulent se remettre à niveau. On prend les annales du Brevet des collèges, et selon, j’impose un sujet en relation avec des questions soulevées précédemment (de grammaire, de vocabulaire, d’orthographe, de compréhension), ou je laisse choisir un texte qui semble les attirer.
Aujourd’hui, les étudiants font la gueule : l’administration a durci les consignes, tous les « ordis » ont été confisqués durant l’été pour être contrôlés, et ça râle. Le moral est au plus bas. Alors, je leur propose un extrait des Racines du Ciel de Romain Gary.
Camp de prisonniers pendant la guerre. Les hommes abattus se plaignent, s’insultent, se laissent aller. L’un d’eux se lève et fait mine de se promener avec une femme à qui il donne le bras. Il montre qu’il lui baise la main, lui caresse le menton, lui murmure une douceur à l’oreille, s’incline devant elle avec une courtoisie d’ours. Regards médusés des copains. L’un ricane, l’autre se gratte les poils. « Un peu de tenue ! » gueule le chevalier servant. « Il y a une grande dame parmi nous ! Il y en a qui font semblant de ne pas la voir ? Ca leur permet de rester sales entre eux ! » Personne n’ose rien dire : si le copain est devenu fou, on respecte ses poings et sa musculature… « Vous allez essayer de vous conduire devant elle, comme si vous étiez des hommes, vous allez me faire un sacré effort de propreté et de dignité, sans ça, je cogne ! »
Et le narrateur de commenter : « Nous ressentions confusément qu’au point où nous en étions, s’il n’y avait pas une convention de dignité quelconque pour nous soutenir, si on ne s’accrochait pas à une fiction, à un mythe, il ne restait plus qu’à se laisser aller, à se soumettre à n’importe quoi et même à collaborer. » À partir de ce moment, le moral du block remonta de plusieurs crans…
Bien sûr, il faudra que j’explique ce qu’est « un mythe ». On travaillera sur les discours direct et indirect. Sur la phrase nominale. Sur les images. Sur les registres de langue. Sur la ponctuation. On fera ce qu’un professeur de français doit faire avec ses élèves. Mais on échangera aussi sur le contenu du texte : l’importance de conserver sa dignité par le langage et la tenue, pour sauvegarder le moral. Et aussi incultes que soient mes étudiants, ça leur parlera. Comme professeur, je sais bien qu’au-delà de toutes les méthodes préconisées, de toutes les didactiques, de toutes les instructions officielles, si je ne touche pas mon auditoire en lui montrant que je tiens compte de lui, mon message ne passera pas. Facilitateur de savoirs au milieu d’apprenants, évaluateur de compétences, organisateur de modules, comme on me définit, je considère mes étudiants. L’un a la tête de Gengis Khan, un sourire très doux et un petit pois dans la tête ; l’autre a gardé ses écouteurs sur les oreilles, traits tendus, citadelle bien gardée ; le troisième, bronzage club Med, vient pour le café, rigole et se fout de tout ; le quatrième, mal rasé et flottant dans son survêtement, arrive un quart d’heure en retard « normal, ces cons d’matons qu’ont pas compris qu’j’étais inscrit » et repartira une demi-heure avant la fin « parloir, m’dame ! » ou « le CIP1 m’dame ! » ou « la dentiste, m’dame ! » ; le cinquième, timide et silencieux, fera semblant de savoir lire ; le sixième débarquera, un peu hagard, sans livre, ni cahier, ni stylo, heureux de repartir avec un matériel tout neuf « pris gratos » ; le septième traînant ses baskets ronchonnera : « Si j’viens, c’est pour pas zoner » ; le huitième… mais le professeur sera bien content alors de rassembler un tel auditoire ! C’est que si les détenus se pressent aux cours de formation professionnelle donnés par le Greta, parce qu’ils y sont rémunérés et qu’ils reçoivent là un enseignement pratique directement utile, tel que les cours de cuisine, ils sont moins empressés de rejoindre les cours de l’Éducation nationale, théoriques et gratuits. Que de mauvais souvenirs ! Là commença souvent la première exclusion. Cancres, ils firent rapidement l’école buissonnière, celle de la rue, voie dorée de la petite délinquance. Alors, une fois adultes, reprendre le chemin de l’école comme un gosse, révéler à nouveau toutes ses lacunes, s’astreindre à suivre régulièrement des cours, voire s’inscrire à des examens, que d’efforts ! Surtout quand les codétenus se moquent et qu’ils restent dans leur cellule à jouer sur leur console vidéo ou à regarder la télé.
« Combien en avez-vous d’inscrits pour le diplôme ? Quels modules proposez-vous ? Quelles compétences évaluez-vous ? Quels prérequis exigez-vous ? » me demande-t-on. Le professeur est déjà si heureux de trouver un auditoire, même disparate, même infidèle, même ingrat ! Allez expliquer aux autorités que vous concevez aussi votre cours comme un espace de parole où reprendre confiance dans la communication, où retrouver la valeur des mots, ni armes, ni armure, mais possibilité d’échanges vrais, tremplin à une pensée affinée et approfondie ! Allez expliquer que l’école au sein de la prison pourrait également offrir un moment d’apaisement entre la violence des rapports avec les codétenus et le personnel, et le harcèlement administratif, judiciaire, médical dans lequel les étudiants se débattent le reste de leur temps ! Que la prise de conscience d’un temps à réaménager en vue de se retrouver, en vue de se reconstruire, cela ne saurait se quantifier. Que si l’on en sauve un du désespoir, que si l’on redonne à un autre confiance en lui, que si les détenus ne tuent plus le temps mais le remplissent de façon intéressante notamment par les cours, que si d’autres enfin arrivent à vous dire : « Madame, j’ai découvert, les livres, ça me nourrit ! », alors l’école à la prison aura un sens.
1. Conseiller d’insertion et de probation.
JE COMMENCE MA DEUXIÈME SÉQUENCE : celle qui s’adresse aux étudiants préparant le Diplôme d’aptitude aux études universitaires. Cette fois, je suis le programme de littérature choisi par l’Université de Paris VII. Le tableau de la classe est rempli des noms des philosophes des Lumières : Montesquieu, Diderot, Voltaire, Rousseau, suivis de leurs œuvres majeures, et les étudiants recopient scrupuleusement en s’appliquant.
– Montesquieu, c’est pas celui qui méprise les Noirs en disant qu’avec leur nez écrasé, on peut pas les considérer comme des humains ? me questionne un Dominicain rasta.
Les autres l’écoutent, attentifs, la plupart sont « colorés ».
– Non, justement, ce texte célèbre sur « l’esclavage des Nègres » est une dénonciation virulente de la bêtise et la cruauté des esclavagistes. Montesquieu est ironique, il faut le lire au second degré…
Les étudiants écoutent religieusement. Alors l’un d’eux s’exclame en s’adressant à ses copains sur un ton moqueur :
– Mais c’est quoi ça, vous êtes tous des intellectuels ou quoi ? Vous êtes si sérieux, on entend personne qui parle !
– Parce que tu nous prends pour des intellectuels ? s’esclaffe l’un d’entre eux.
– Pourquoi pas ? Je réplique. Vous savez utiliser votre intellect, il n’y a pas que les muscles ! Et ce n’est pas plus idiot qu’autre chose, même si ce n’est pas forcément supérieur à d’autres activités non intellectuelles. Je vous vois tous si vigilants à vous muscler les biceps, les abdos, les pectoraux, mais les neurones, n’ayez pas peur de les muscler aussi !
– Nous, des intellectuels ! reprend, songeur, l’étudiant.
– Ceux qui ont le pouvoir, ce sont eux les intellectuels ! ajoute un autre.
– Vous n’avez pas tort, je reprends, les révolutions sont souvent à l’initiative des intellectuels : voyez la Révolution française, elle est le fait des bourgeois et non du peuple qui suit, manipulé. Les idées des philosophes sont le ferment de notre Révolution, pas celles des paysans !
– Mais eux, ils sont cultivés, reprend en souriant mon premier interlocuteur.
– C’est vrai, mais vous êtes là justement pour vous cultiver, pas pour briller, ça n’a pas grand intérêt, mais pour gagner en esprit critique.
– Alors, comme ils disent, vos philosophes qui défendent les Lumières, y’a que la Raison qui compte ?
– Elle compte car elle permet une certaine distance vis-à-vis des événements et de soi : je pense, par exemple, que rares sont les criminels froidement rationnels, ceux-là en tout cas font peur. En général, on subit ses passions, ses pulsions, et on agit contre la raison.
– C’est vrai. On s’mord les doigts après ! Si on avait juste un peu réfléchi avant de s’livrer à ses envies. Alors, faut juste compter sur sa raison et son intelligence pour… bien vivre ?
– Hélas non. Ce serait trop simple. La raison est faillible. Et réduire l’homme à sa raison, c’est l’amputer d’une part de lui-même, que justement revendique Rousseau : sa sensibilité, ses émotions, son intuition, sa conscience. De purs intellectuels, cultivés de surcroît, peuvent se révéler des monstres, l’histoire récente nous l’a montré. Souvenez-vous de Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »
– N’empêche qu’en général, les gens préfèrent Voltaire à Rousseau.
– Oui, car Voltaire fait rire, c’est un génie de l’ironie. Mais lequel de Voltaire ou de Rousseau est le plus avant-gardiste ? Celui qui défend un « despotisme éclairé » ou celui qui prône « un contrat social » ? Celui qui vante le progrès matériel ou celui qui rappelle la nécessité d’une harmonie avec la nature ? Celui qui relègue rapidement Dieu, le « grand architecte », aux oubliettes irrationnelles, ou celui qui écoute sa conscience ? Celui qui ne croit qu’en la raison ou celui qui revendique les mouvements de son cœur ? Rousseau annonce Marx avec son Contrat social et la dénonciation de la propriété, Freud avec ses Confessions. Mais il est sûr qu’on préfère le rire à la gravité, les raisonnements intelligents à l’irrationnel inquiétant du cœur et de la conscience.
– Mais Voltaire n’a pas tort ?
– Bien sûr que non, chaque philosophe a de bonnes raisons de défendre ses idées, et c’est précisément ça qu’il faut apprendre : la complexité du réel empêche les interprétations réductrices. On ne peut avoir un seul point de vue.
– Bon, alors c’est Rousseau qu’on étudie maintenant, avec Les Rêveries du promeneur solitaire ? Il a du bol de s’balader, l’écrivain !
– Vous savez, un peu comme vous, Rousseau est très seul, en souffrance, et sa situation peut vous renvoyer à la vôtre : « Je n’ai plus en ce monde ni prochain ni semblables ni frères. Je suis sur la terre comme dans une planète étrangère où je serais tombé de celle que j’habitais. Si je reconnais autour de moi quelque chose ce ne sont que des objets affligeants et déchirants pour mon cœur, et je ne peux jeter mes yeux sur ce qui me touche et m’entoure sans y trouver toujours quelque sujet de dédain qui m’indigne ou de douleur qui m’afflige. »
– C’est exactement c’que j’ressens. J’dois r’ssembler à Rousseau !
– C’est l’art des grands écrivains : mettre des mots sur ce que chacun d’entre nous peut ressentir confusément et, par là, nous aider à y voir plus clair, à prendre du recul, à nous donner plus de liberté et à nous sentir un peu moins seuls.
Le défi de rendre accessible des écrivains si éloignés des détenus, par la langue, par le milieu socioculturel, par l’époque, est celui que les professeurs de l’Université de Paris VII s’occupant des « étudiants empêchés » relèvent chaque année. Si nos étudiants n’arrivent pas à maîtriser les épreuves universitaires, quelle satisfaction néanmoins de les sentir authentiquement touchés par une œuvre ! Montesquieu avec ses Lettres Persanes les passionna l’an dernier : le « choc des cultures » entre l’Occident et l’Orient ne pouvait que trouver un écho auprès de mon auditoire majoritairement arabe ou noir. La Fontaine et ses Fables pleines d’une sagesse sociale pragmatique, La Rochefoucauld et ses Maximes
