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Lens, une ancienne cité minière du Pas de Calais, un soir de match de football. Une personnalité est agressée violemment dans les toilettes du stade Bollaert. Ludovic, un joueur compulsif croulant sous les dettes, tente d'enlever un usurier sans scrupule qui menace de s'en prendre à ses enfants. Sa tentative maladroite échoue, mais a des conséquences inattendues pour une autre personne, Laurent, sorti presque au même moment des toilettes du stade. Car malheureusement pour lui, il a été aperçu par Anthony, le garde du corps du notable agressé. Un individu, pétri de certitudes, persuadé d'avoir identifié le responsable de l'acte. Pour lui, une véritable opportunité de retrouver son honneur perdu, en quelque sorte. Un professionnel de la sécurité, incapable de parer à une attaque parce qu'il est distrait par le match, ça fait désordre ! Et pour y parvenir, Anthony est prêt à tout et ce n'est pas le capitaine Delattre, chargé de l'enquête qui prétendra le contraire... Et vous, pour une question d'honneur, jusqu'où seriez-vous prêt à aller ?
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Seitenzahl: 298
Veröffentlichungsjahr: 2020
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Épilogue
Et voilà ! Cela fait déjà un mois. Même si la notion de temps n’a désormais plus beaucoup de sens en ce qui me concerne. Cela fait déjà un mois que je suis détaché de mon corps et que je les observe. J’ai le sentiment de manquer à mes proches, si j’en crois la tristesse qui continue à accompagner chacun de leurs gestes, mais rien n’est moins sûr. Il m’a fallu apprendre à mes dépens qu’il ne fallait pas se fier aux apparences.
Je dois pourtant admettre que mon enterrement était réussi. Des pleurs, les musiques que j’avais aimées, une assistance nombreuse. À ma grande surprise, rien ne manquait. Bon, j’aurais sans doute préféré un peu moins de fleurs. Surtout que toutes n’étaient pas du meilleur goût, comme les œillets par exemple que j’ai toujours détestés. Mais il est vrai qu’après la mort, on ne maîtrise plus rien. Le fait que j’avais demandé à être incinéré, et que finalement, mon corps finisse enterré entre quatre planches me l’a confirmé. Pour le moment, j’ai échappé à la plaque funéraire avec ma tête tout sourire dessus, mais j’ai peur que cela ne soit qu’un répit. Quant aux déprimantes fleurs artificielles, inusable alternative à l’oubli, je fais malheureusement confiance à ma mère pour ne pas me les épargner !
Même si j’ai toujours été athée, j’ai eu droit à une bénédiction à l’église. La chance a malgré tout été de mon côté. Ma famille n’était pas parvenue à mettre la main sur un prêtre et elle a dû se contenter de laïcs. Je dois avouer qu’ils ont plutôt été bons dans leur animation de la cérémonie. Ils ont eu des interventions réussies. Ma personnalité contrastée a été évoquée avec justesse. Je n’aurais pas fait mieux. Hélène, ma moitié, a été émouvante avec un discours tout en retenue. C’était bien la preuve qu’elle m’avait cerné après toutes ces années passées à mes côtés. J’en avais les larmes aux yeux. Mes deux enfants me faisaient de la peine, tout ratatinés sur leur siège. Pourtant je crois qu’ils finiront par accepter ma disparition, et je suis persuadé qu’un jour ils auront la force de tourner la page.
L’arrivée au cimetière sous l’averse a été l’apothéose. Déjà la couleur tristounette du ciel faisait un peu cliché, mais ce défilé devant la tombe, pour jeter une rose sur le cercueil, donnait vraiment à l’ensemble un aspect un peu trop solennel. Certains ne faisaient que passer et se débarrassaient de la fleur rapidement, tandis que d’autres prenaient leur temps, en marmonnant ce qu’il semblait être une prière. Enfin, je n’en ai pas eu la certitude, car le vent qui s’était levé ne m’a pas permis de le vérifier. En m’approchant davantage, peut-être aurais-je simplement perçu un soupir de soulagement.
Le clou de la journée a été quand la grand-tante Yvette a pris son élan pour fleurir mon cercueil. Comme elle n’est pas très grande, elle a dû craindre de manquer sa cible, et manifestement, elle a mal dosé son effort. Je l’ai vu trébucher et partir me rejoindre, emportée par sa ferveur, mais elle a été retenue de justesse par mon frère. Il a eu des réflexes étonnants sur ce coup-là malgré son embonpoint.
Dommage, j’aurais aimé un peu de compagnie. Enfin, elle m’a bien fait rire. C’était d’ailleurs bien la première fois.
Même celui par qui tout est arrivé a osé se pointer. Il aurait pu faire preuve de pudeur et s’abstenir. Car après tout, c’est à cause de lui que je suis là. Certes, il n’a été que l’instrument qui a tout déclenché, mais sans lui, je ferais encore partie du monde des vivants. Il n’aurait pas dû entrer dans ma vie, et moi, j’aurais dû mieux évaluer les risques à le côtoyer.
Tout ça pour finir avec un couteau dans le dos. Eh oui, j’ai été assassiné, et mon meurtrier ne sera sans doute jamais inculpé. Assassiné, un mot qui résonne désormais curieusement à mes oreilles. En général, un terme qu’on associe à des mafiosi ou à un serial killer, pas à quelqu’un comme moi qui ne demandais qu’à vivre. J’avais encore tant de choses à accomplir. Je ne verrai pas vieillir mes enfants. Ces voyages qu’on envisageait avec Hélène resteront maintenant pour toujours à l’état de projets. Et dire que j’avais en tête de changer de travail et de région, pourquoi n’ai-je pas pris la décision plus tôt ?
J’en veux à celui qui a mis fin à mes jours. La vérité est que j’ai été trop confiant. Trop naïf aussi. Je pensais savoir reconnaître les personnes toxiques, et je me suis rendu compte trop tard qu’il n’en était rien. Mais comment ai-je pu commettre autant d’erreurs en si peu de temps ?
Bientôt, je ne serai plus qu’un souvenir dans l’esprit des gens qui tôt ou tard ne tardera pas à disparaître. L’individu qui a causé ma perte continuera à vivre et mes proches trouveront un équilibre dans une nouvelle vie. Et moi dans tout ça, j’en serai réduit à me remémorer éternellement le match de football qui a été à l’origine de tous mes problèmes.
Stade Félix Bollaert de Lens, quelques semaines plus tôt. Un samedi d’avril.
Le speaker annonce la composition des équipes dans une ambiance survoltée. C’est le grand soir. Lens accueille Lille, son rival de toujours. Depuis déjà deux heures, les supporters des deux camps adverses se chambrent en se lançant à la tête des noms d’oiseaux. La tension est palpable.
Laurent a accompagné Thomas au stade pour le fun. Il n’est pas un inconditionnel de Lens, mais son ami a insisté. Et puis un derby, c’est toujours spécial, même pour lui qui regarde habituellement les matches à la maison. Thomas est parvenu à avoir des places, alors il s’est dit pourquoi pas ? En attendant que les deux équipes entrent sur le terrain, Laurent s’imprègne de l’atmosphère des lieux.
Pour lui qui aime la solitude, être au milieu de la foule est toujours une épreuve. Ce sentiment d’oppression qu’il ressent habituellement au contact des autres a souvent tendance à lui gâcher la fête. Mais aujourd’hui, paradoxalement, il se sent détendu.
Thomas a bien fait les choses. Ils sont placés à hauteur du centre du terrain, en tribune « Lepagnot honneur ». Quasiment les meilleures places pour voir le match, si on excepte l’ambiance nettement plus froide que dans les tribunes Marek et Xerces, plus animées. Laurent ignore encore comment son ami est parvenu à se les procurer. Une combine avec son entreprise, s’il a bien compris, mais pour le moment, il s’en moque. Il savoure le spectacle des drapeaux et des banderoles sang et or agités en face de lui. Les chants remplissent le stade et il se laisse porter par la liesse populaire.
Les acteurs du match entrent sur le terrain et les supporters entament leur hymne fétiche « La Lensoise », en hissant les couleurs du club. Un instant toujours particulièrement émouvant, surtout pour les spectateurs occasionnels comme lui, peu habitués à cette manifestation de ferveur. Le stade vibre à l’unisson dans un bel enthousiasme, seulement perturbé par quelques sifflets lillois, vite recouverts par les chants lensois.
Pour l’occasion, Laurent a ressorti son écharpe aux couleurs du club qu’il brandit fièrement. L’arbitre place le ballon au centre de la pelouse. Le coup d’envoi est sur le point d’être donné. Placé en bordure de rangée, il attend la clameur qui ne manquera pas de s’élever quand le sifflet de l’homme en noir retentira.
À cet instant, quelqu’un descend précipitamment l’escalier qui mène à la sortie et bouscule Laurent, en lui adressant au passage un coup de coude dans les côtes. Surpris, ce dernier a juste le temps de dévisager l’importun avant que le match ne commence. Sans un mot d’excuse, l’individu sort de la tribune et disparaît de son champ de vision. Laurent trouve bizarre ce départ précipité, avant même l’entame du jeu, mais attribue l’attitude du spectateur à une envie pressante. La partie démarre alors et il oublie bien vite l’incident, en reportant toute son attention sur le spectacle.
*
Ludovic l’a repéré en tribune présidentielle. Ainsi, l’information était bonne. Ce fumier ne rate aucun match. Et bien sûr, avec l’argent qu’il extorque à ses victimes, il n’a aucun mal à se payer un abonnement à l’année sur les places les plus chères. Inutile de rester là à le guetter, il n’arrivera pas à l’approcher sans se faire remarquer. Déjà que regarder du football est pour lui un supplice, autant l’attendre dehors. Il sait où. Son informateur lui a parlé de problèmes de prostate. Il serait étonnant que son persécuteur puisse tenir quarante-cinq minutes sans avoir à se soulager la vessie à au moins une occasion.
Ludovic se hâte de sortir de l’enceinte sportive pour rejoindre les toilettes les plus proches. Il compte sur son déguisement à l’emblème du club - une écharpe et un bonnet « sang et or » - pour passer inaperçu.
Il dévale l’escalier. Manquant de perdre l’équilibre sur une marche, il se retient avec peine à un spectateur à qui il donne par mégarde un coup de coude. Il croise le regard courroucé du supporter qu’il a percuté et ne se donne pas la peine de s’excuser. Il emprunte la sortie sans se retourner.
Il parvient rapidement à destination et s’enferme dans la cabine des WC la moins éloignée de l’entrée, priant pour que la chance soit pour une fois avec lui.
*
Les deux amis s’ennuient, comme d’ailleurs la majorité des spectateurs. Déjà vingt-cinq minutes que la partie a débuté et aucune occasion franche à se mettre sous la dent. Un festival de maladresses caractérise le match, jusqu’à présent bien terne. L’ambiance est tombée d’un cran et tout le stade est dans l’attente d’un exploit individuel qui lui permettrait de sortir de sa torpeur.
Laurent commence à se désintéresser du jeu et observe les gens autour de lui. La faune de la tribune présidentielle l’a toujours intrigué et il entreprend de passer en revue les gens qui y paradent, espérant mettre un nom sur un visage connu. Il ne lui faut pas longtemps pour avoir le regard attiré par un personnage qui fume ostensiblement un gros cigare, alors même que des panneaux d’interdiction fleurissent un peu partout. Curieusement, aucun stadier n’intervient pour lui demander de respecter la consigne, ce qui ne manque pas d’étonner Laurent.
La soixantaine, il transpire l’opulence. Corpulent, avec son front dégarni et ses tempes grisonnantes, on pourrait presque le prendre pour une caricature de Marlon Brando dans « Le parrain ». Son pardessus, visiblement d’une grande marque, lui confère l’image de quelqu’un sûr de lui qui n’a pas l’habitude de s’encombrer de détails. Laurent songe immédiatement à un homme politique, sans parvenir à l’identifier. La seule certitude qu’il peut avoir est que tout le monde a l’air aux petits soins pour lui. « Encore un qui assure sa tranquillité à grand coup de pourboires » pense-t-il alors, toujours surpris par l’importance du pouvoir de l’argent, même dans les situations les plus anodines.
Au même instant, comme s’il se sentait observé, l’homme se lève et gagne la sortie, immédiatement suivi comme son ombre par un autre individu au physique imposant que Laurent imagine être un garde du corps.
En les voyant quitter l’enceinte, il se souvient qu’il n’a encore rien mangé de la soirée et propose à Thomas de partir chercher de quoi se restaurer. Le menu star du stade Bollaert - une fricadelle, des frites et une bière - conviendra très bien. En anticipant la pause, il évitera le rush incontournable de la mi-temps. Il lui reste tout juste à faire un petit détour par les toilettes, et il pourra se rendre à la baraque à frites.
*
Déjà une bonne demi-heure que Ludovic est cloîtré dans une cabine et il commence à trouver le temps long. Son bonnet lui tient chaud mais il préfère le conserver au cas où il devrait s’enfuir précipitamment. Il s’occupe et trompe son ennui en consultant son smartphone. De toute manière, il n’a pas d’autres alternatives pour l’instant que de guetter celui qu’il espère, en prenant toutes les précautions pour ne pas être vu. Il a pris soin d’emmener avec lui une matraque dénichée sur Leboncoin et il ignore encore s’il aura le cran de s’en servir.
Il y a beaucoup d’incertitudes dans le plan qu’il a élaboré. Et puis les WC d’un stade de foot sont tout sauf un endroit discret. Presque quarante-mille personnes, ça augmente considérablement les risques d’être surpris ! Il ne peut pourtant plus faire machine arrière. La situation est devenue extrêmement compliquée pour lui. Il a beau retourner le problème dans tous les sens. Il n’est pas en mesure d’honorer depuis plusieurs mois les échéances du prêt qu’il a imprudemment contracté.
Mais avait-il vraiment le choix ? Surendetté comme il l’est, aucune banque n’aurait voulu lui avancer l’argent. Et il sait de quoi il parle : cela fait maintenant plusieurs années qu’il est chargé de clientèle à la Banque Postale de Lens. Il a d’ailleurs dû déployer des trésors d’imagination pour éviter que ses soucis pécuniaires ne remontent à l’oreille de ses supérieurs.
Par une plateforme de prêts entre particuliers, il a réussi à rassembler l’argent nécessaire pour solder plusieurs injonctions de payer adressées par des sociétés de crédit en ligne, mais à quel prix ! Moralité, il est de nouveau incapable de régler une mensualité, et pour ne rien arranger, le salopard qui lui a avancé les fonds n’accepte pas de lui accorder un délai supplémentaire. Après des retards de paiement répétés, il a même osé lui envoyer une photo de ses enfants prise devant leur école, pour montrer qu’il ne plaisantait pas.
Ludovic est dos au mur, il ne peut plus reculer. Il va devoir jouer serré. Il entend une voix proche qui semble donner un ordre, puis des pas se diriger vers lui. Quelqu’un essaie de tourner la poignée de la cabine où il se dissimule, constate qu’elle est verrouillée et s’installe juste à côté.
Ludovic a le cœur qui s’emballe pour la troisième fois de la soirée. Depuis qu’il attend, deux fausses alertes ont mis ses nerfs à rude épreuve. Et si ce coup-ci était le bon ? Il doit savoir. Sans faire de bruit, il monte sur la cuvette et risque un coup d’œil par-dessus la cloison. Bingo, même s’il n’a qu’une vision partielle de l’individu, il ne peut se tromper. Ce type-là est bien son persécuteur.
Il ne sait pas précisément comment il va procéder. Il n’a que peu de temps pour prendre une décision. Il a sous-estimé la distance pour atteindre le sommet de la tête, même si l’homme est debout en train d’uriner. Il va devoir se pencher pour l’assommer avec le risque que ce dernier ne s’aperçoive de sa présence.
Un élément inattendu va jouer en sa faveur. À l’instant où il s’apprête à asséner un coup sur le crâne dégarni de sa victime, une clameur s’élève des gradins. Lens vient de marquer un but. C’est le moment que choisit Ludovic pour frapper, en équilibre instable sur le haut de la cloison. La matraque fait son office et l’homme s’affale lourdement. Dans sa chute, sa tête heurte le rebord de la cuvette.
Le jeune adulte est dépassé. Qu’est-ce qui lui a pris ? Et maintenant, comment va-t-il procéder ? La faiblesse de son plan lui saute brutalement au visage. Il quitte précipitamment la cabine, sans se poser plus de questions, et tente de pénétrer dans celle où gît le notable qu’il a assommé. Verrouillée.
Ludovic ne peut s’empêcher de s’en prendre à lui-même :
- Mais quel con je fais, j’aurais dû m’en douter ! Et dire que je pensais pouvoir l’enlever, en le faisant passer pour un ivrogne que j’aurais raccompagné chez lui. C’était vraiment du grand n’importe quoi !
Mais il y a maintenant plus urgent pour lui. La mi-temps approche, il n’a plus le temps de tergiverser. Il doit fuir. Et vite !
*
Laurent a raté le but de Lens. Tant pis, il aura l’occasion de le voir plus tard devant sa télé. Il s’apprête à entrer dans les toilettes, quand il repère, à proximité de l’accès, la personne qu’il soupçonne être le garde du corps de l’individu qui a attiré son attention quelques minutes auparavant.
« Belle conscience professionnelle pour un garde du corps ! Il m’a l’air plus concerné par le match que par la protection de son patron en train de pisser », songe-t-il.
Dans les WC, il retrouve le pseudo supporter qui l’a bousculé avant le début de la partie. Mal à l’aise, ce dernier s’apprête à quitter l’endroit. Un étrange dialogue s’engage alors.
- Vous auriez pu vous excuser quand vous m’avez donné un coup de coude tout à l’heure, ne peut s’empêcher de faire remarquer Laurent, en lui barrant le passage pour l’obliger à l’écouter.
- Vous ne pouvez pas comprendre. Laissez-moi sortir, je dois partir !
- Vous me paraissez bien nerveux. Que vous arrive-t-il ? Vous avez pris quelque chose ? Vous avez l’air vraiment bizarre !
- Non, rien. Je vous en prie, laissez-moi passer !
Devant l’insistance de son interlocuteur, Laurent soupire et finit par s’écarter. Le malotru se précipite alors au dehors sans prendre la peine de s’excuser.
Quelques instants plus tard, Laurent emprunte en se hâtant le même chemin, désireux de parvenir à la friterie avant le début de la mi-temps. En sortant, il croise le regard inquiet du garde du corps, qui le dévisage lorsqu’il passe devant lui.
« Encore un qui va se faire engueuler par son patron !
», anticipe-t-il, ignorant encore que la personne concernée, au même moment, n’est plus vraiment en état d’émettre des critiques sur le travail de son employé.
Mi-temps du match.
Un va-et-vient permanent remplit l’espace des toilettes. Anthony est préoccupé. Depuis huit ans qu’il est au service de Christian Toury, c’est la première fois que ça lui arrive. Il ignore où est son patron !
Il y a eu ce moment d’inattention stupide lors du but. Une minute, tout au plus. Il est convaincu que c’est durant ce laps de temps qu’il l’a perdu. Mais où a-t-il bien pu passer ? Il ne s’est quand même pas évanoui dans la nature. Peut-être a-t-il eu envie de retrouver quelqu’un à son insu, mais dans ce cas, pourquoi se donner la peine de se payer un garde du corps ? En plus, il lui a bien donné instruction de l’attendre.
Non, ça doit être autre chose, et si c’est le cas, il y a vraiment de quoi être inquiet. Anthony sait que son patron n’est pas un saint, même s’il a une vision plutôt floue des activités de ce dernier. Il est évident que sa façon assez particulière de gérer ses affaires a dû lui valoir pas mal d’inimitiés, car c’est un euphémisme d’admettre que Christian Toury n’est pas un tendre dans la voie qu’il a choisie. C’est d’ailleurs pour le protéger des clients qui n’apprécient pas ses méthodes qu’il a été embauché, même si au départ, il assumait plutôt le rôle du chauffeur et d’homme à tout faire.
Il pressent soudain que quelque chose de terrible est arrivé. Il doit conserver son sang-froid et reprendre depuis le début, il l’a vu entrer dans les WC mais ignore s’il en est ressorti, c’est donc par là qu’il faut commencer !
Il connaît le personnage. Même pour uriner, il aurait privilégié une cabine. Il insiste sur la poignée de la première. Un « occupé ! » courroucé finit par lui parvenir. La suivante est également verrouillée, mais aucune voix à l’intérieur ne se fait entendre lorsqu’il tente d’ouvrir la porte. Après plusieurs tentatives infructueuses, il se décide à jeter un œil en dessous de la cloison, au risque de passer pour un pervers.
*
À quelques dizaines de mètres, dans l’enceinte du stade, Laurent savoure avec son ami une fricadelle. L’ambiance est à la fête. Lens mène un à zéro contre son rival de toujours. Le spectacle n’a pas toujours été à la hauteur, mais peu importe, seul compte le résultat.
Laurent ne regrette pas d’être venu. Bon, il a loupé le but, mais l’essentiel est ailleurs. Les chants des supporters et les drapeaux aux couleurs du club, déployés généreusement, contribuent à lui mettre du baume au cœur et à le sortir des soucis du quotidien. Il est en train de refaire le match avec Thomas et ses voisins de tribune, quand il repense à un détail qu’il a occulté un peu plus tôt.
Quand il était en train de sermonner le supporter sans gêne, pourquoi n’a-t-il pas aperçu l’homme au cigare ? Visiblement, son garde du corps l’attendait devant l’entrée des toilettes, donc il aurait dû s’y trouver. Et puis maintenant qu’il y repense, l’attitude de l’individu avec lequel il a engagé la conversation était bizarre. Ce dernier lui a paru d’une nervosité inhabituelle.
Bah, il se fait un film. Le premier était peut-être tout simplement dans une cabine et le second sous l’effet d’une substance illicite. Sa femme se moquerait encore de lui, s’il lui exposait ce qu’il a en tête. Toujours à voir des mystères partout !
- Dis Laurent, tu m’écoutes ! Tu ne te rappelles plus le score du dernier Lens-Lille ? J’ai un doute, c’était deux à un ou deux zéro ?
- Euh ! Deux à un, lui répond Laurent qui émerge brutalement de sa rêverie.
Thomas semble satisfait de sa réponse et reprend sa discussion avec son voisin. Laurent se remet à piocher dans ses frites, oubliant temporairement ce qui le préoccupe.
La fin de la mi-temps est proche. Les supporters entonnent leur chanson fétiche « Les corons » et Laurent se replonge dans la ferveur populaire, loin d’imaginer l’agitation qui règne au même instant à un autre endroit du stade.
*
En apercevant son patron inanimé derrière la porte, Anthony a tout de suite eu le réflexe d’alerter un stadier qui a prévenu les secours. Une intense activité règne désormais autour de la cabine où a été retrouvé inconscient Christian Toury. Son état est jugé critique et les secouristes s’apprêtent à l’évacuer vers l’hôpital de Lens, tout près.
Pour faciliter le travail du SAMU, les toilettes ont été fermées au public et un périmètre de sécurité a été établi. Le capitaine Michel Delattre, récemment muté de Roubaix, s’apprête à entendre le témoignage de la personne qui a découvert la victime. Agression ou malaise, le policier peine à se faire une opinion, tant les explications du garde du corps sont confuses.
- Bon, reprenons depuis le début, vous vous appelez Anthony Vebler, vous êtes le garde du corps de monsieur Toury que vous avez retrouvé sans connaissance dans une cabine des toilettes. Vous faites également office de chauffeur. C’est bien ça ?
- Oui, c’est exact !
- Bon, c’est maintenant que j’ai le plus de mal à comprendre. Vous étiez devant l’entrée à attendre votre patron, conformément aux consignes qu’il vous avait laissées, et vous ne vous souvenez pas avoir vu quelqu’un pénétrer dans les lieux après lui. Vous m’avez également affirmé que l’endroit était désert à votre arrivée. Jusque-là, je ne me trompe pas ?
- Euh oui, c’est bien ça !
- Pourtant, vous avez reconnu qu’une personne en était sortie, avant que les toilettes ne soient prises d’assaut à la mi-temps. Le problème est que vous m’avez déclaré aussi ne pas avoir quitté l’accès des yeux, alors je répète ma question, comment avez-vous pu manquer son entrée ?
- Euh, j’ai pu avoir un instant d’inattention, finit par admettre Anthony, poussé dans ses retranchements.
- On y vient, donc vous avez pu ne pas le voir arriver ?
- Oui, c’est possible. Il se peut que j’aie été distrait par le but…
- Et votre instant d’inattention, comme vous dites, il a été long ?
- Ben, quelques secondes, mais pas plus d’une minute, je crois. Euh non, j’en suis sûr.
Le capitaine Delattre commence à avoir de sérieux doutes sur la fiabilité du témoignage de l’employé, qui manifestement peine à admettre qu’il a failli à sa mission de surveillance.
- Donc, il est possible aussi que d’autres individus soient entrés et sortis à votre insu ?
- Oui, je crois, mais il aurait fallu qu’ils fassent vite. Euh, si ça peut vous aider, je me rappelle très bien le visage de l’homme qui est passé devant moi. Je pourrais facilement le reconnaître.
- Bon, écoutez ! Je verrai plus tard si c’est nécessaire. Laissez-moi vos coordonnées ! Je vous demanderai éventuellement de passer au commissariat confirmer votre déposition si le besoin s’en fait sentir. De toute façon, à ce stade de l’enquête, rien ne laisse supposer une agression. Votre patron a très bien pu s’assommer dans sa chute, s’il a eu un malaise. Le match se termine dans vingt minutes, je me vois mal contrôler quarante-mille personnes simplement pour retrouver un témoin potentiel. Je vais attendre le rapport du médecin qui va l’examiner, pour savoir la suite à donner. Ah oui, une dernière question ! Pourquoi monsieur Toury avait-il recours à un garde du corps ? Disposer d’une protection n’est pas si courant.
- Monsieur Toury craignait pour sa sécurité. Je crois qu’il recevait régulièrement des menaces.
- Ah oui, et que fait dans la vie votre patron pour expliquer l’existence de gens qui lui veulent du mal ?
- C’est un homme d’affaires important mais je ne sais pas trop le détail de son travail, vous savez. Je crois bien qu’il est conseiller financier. Quelque chose comme ça. Sa société est à Lens. Vous devriez contacter sa secrétaire ou Sébastien, son fils, si vous voulez en savoir plus. Je vais vous donner un numéro de téléphone où vous pouvez les joindre.
Le capitaine Delattre prend note de l’information et décide de laisser partir l’employé. Incontestablement, ce type ment. Après l’avoir mené en bateau sur sa prétendue vigilance, il ne dit assurément pas tout sur les activités de son patron. Il est clair qu’il en sait plus qu’il ne veut l’avouer. Difficile d’imaginer que quelqu’un d’aussi proche de la victime, en sache aussi peu sur son quotidien.
En levant la tête, l’officier remarque le dôme de la caméra, à proximité de l’entrée des toilettes. Un examen des enregistrements sera plus fiable que le témoignage, sujet à caution, de ce monsieur Vebler.
Pourtant après réflexion, il y a quand même plusieurs éléments à retenir de leur échange.
La victime avait des ennemis. Les menaces qu’il aurait reçues tendent à l’accréditer. La piste de l’agression n’est donc pas à écarter, et puis le fait que la personne chargée de le protéger n’ait vu aucun supporter entrer ne signifie pas forcément qu’il a été inattentif. Peut-être quelqu’un était-il déjà sur place à attendre, auquel cas l’acte a pu être prémédité ?
Mais cela n’a aucun sens, on ne peut pas prévoir les allées et venues dans des WC, d’autant plus pendant un match de football auquel assiste autant de monde. Reste une autre question en suspens : comment un individu aurait pu en assommer un autre enfermé dans un espace clos ?
Des hurlements de joie lui rappellent alors l’endroit où il se trouve. À l’évidence, Lens vient de marquer un deuxième but. Des chants à la gloire du club sont entonnés et Michel Delattre peine à entendre le brigadier Ibrahim qui s’adresse à lui. Un tumulte bon enfant, amplifié par la certitude que Lens tient sa victoire sur le rival de toujours, rend toute conversation inaudible, et à cet instant, le policier comprend que si agression il y a eu, il y a de fortes chances pour qu’il parvienne à en déterminer l’heure exacte : l’instant d’inattention du chargé de la protection du financier s’est probablement produit à l’heure du premier but marqué !
*
Anthony a dû avouer à l’officier de police qu’il avait failli à sa mission et cet aveu lui a coûté. Quoi qu’il en soit, il est hors de question que l’entourage de Christian Toury apprenne sa bévue, autrement il pourra dire adieu à son travail.
Il est maintenant temps de prévenir Sébastien, le fils, et aussi accessoirement le bras droit de son patron, mais avant cela, il doit être en mesure d’apporter des éléments concrets qui permettent d’identifier rapidement son agresseur. C’est à cette seule condition qu’il pourra redorer son blason.
Car le garde du corps ne doute pas une seule seconde que l’homme qu’il était chargé de protéger ait été lâchement agressé. Et il a une certitude. Il a vu le visage de celui qui en est responsable !
Il est près de vingt-deux heures ce samedi. L’arbitre siffle la fin de la partie. Les spectateurs commencent à quitter le stade. Le service d’ordre a été renforcé pour éviter des incidents entre les supporters des deux camps. Lens a gagné deux à zéro. Le score est donc susceptible de générer quelques tensions avec des Lillois déçus par la prestation de leur équipe. L’antagonisme entre les partisans de Lens et Lille n’étant pas un mythe, les policiers sont sur le qui-vive. Il y a fort à parier que certains Lensois ne se priveront pas pour couvrir de noms d’oiseaux leurs adversaires d’un soir. Et, à n’en pas douter, il y aura toujours des imbéciles imbibés de houblon, à la défaite amère, qui ne manqueront pas pour répondre à la provocation.
Laurent et Thomas se dirigent vers la sortie. Ce soir, c’est Laurent qui a pris son véhicule. Il a garé sa voiture dans une ruelle proche qui a l’avantage de lui permettre d’éviter les incontournables embouteillages de fin de match. Ils se fraient difficilement un chemin parmi la foule. Les deux amis ne sont pas d’accord sur les suites à donner à la soirée. Thomas insiste.
- On ne va quand même pas rentrer maintenant ! Tu pourrais faire un effort pour une fois que tu viens avec moi à un match. Je te rappelle qu’il y a une victoire à fêter !
- Pas ce soir ! À une autre occasion. J’ai promis à Hélène de rentrer juste après. Elle a un air de grippe et ça m’embêtait déjà un peu de sortir en la laissant toute seule dans cet état.
- Mais affirme-toi pour une fois, si ça se trouve, elle est déjà au lit à roupiller. Montre que tu es un mec et arrête de la laisser décider de tout dans ta vie !
- D’abord, elle ne décide pas de tout dans ma vie, et de toute façon, moi aussi je suis patraque, finit par mentir Laurent à court d’arguments. Pour ne rien te cacher, je n’ai qu’une envie, celle de me mettre au lit.
- Vous formez vraiment un couple pépère tous les deux. Mais enfin, après trois divorces, je ne suis pas le mieux placé pour te donner des conseils sur la manière de gérer ton couple ! Bon, ben si c’est comme ça, je vais aller chez « Murielle » boire un demi. Ce n’est pas très loin. Je trouverai bien un groupe de supporters auquel me joindre. Et puis ne t’en fais pas ! Pour rentrer, il serait étonnant qu’une belle blonde n’accepte pas de raccompagner chez lui un pauvre type que son copain a lâchement abandonné. Si tu changes d’avis, tu sais où me chercher. Au moins durant les deux prochaines heures. Je t’envie finalement. Moi, personne ne m’attend. Je te laisse méditer sur cet aveu qui me coûte. À plus !
Et sur ces mots, les deux amis se serrent la main. Laurent, pressé de regagner sa voiture pour rentrer chez lui, allonge le pas sans s’apercevoir que quelqu’un le suit déjà depuis quelques minutes.
Laurent est perdu dans ses pensées, se disant qu’il aurait dû prolonger la soirée avec Thomas. Et puis les paroles de son ami lui restent en travers de la gorge. Oui, c’est sa femme qui porte la culotte ; il en a parfaitement conscience. Et alors ! S’il trouve son équilibre ainsi, c’est son droit de l’accepter. Il ne voit que des divorces autour de lui et des gens qui s’entredéchirent pour des broutilles, alors finalement, quelques concessions de temps en temps sont un moindre mal.
À mesure qu’il remonte un des axes centraux de Lens, la rue de Béthune, il se félicite d’avoir préféré marcher. Un flux continu de véhicules encombre la chaussée. Des coups de klaxon et des cris joyeux lui rappellent la victoire de son club. Amusé, il constate qu’il progresse quasiment à la même vitesse que les personnes qui ont préféré le confort des parkings proches du stade.
Durant la semaine, il a pris régulièrement l’habitude de parcourir la Galerie du temps pendant sa pause déjeuner, au Louvre-Lens tout proche de là, et l’affluence à laquelle il est confronté à cette occasion n’est en rien comparable. Déambuler dans une ambiance feutrée entre les statues et les peintures lui procure des instants de plénitude. Un autre genre de plaisir. Et pas sûr, au vu du match auquel il a assisté ce soir, que la balance penche en faveur du football. Bah, il aura au moins eu l’opportunité de passer la soirée avec Thomas, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps !
Plus que deux-cents mètres et il parviendra à son monospace. Il n’aura alors que dix minutes de route pour rejoindre son domicile. Un logement individuel qu’il a acheté avec Hélène à Loos-en-Gohelle, une commune à la périphérie de Lens qu’il continue à apprécier. Notamment, de par les balades le dimanche avec son épouse sur les terrils jumeaux. Une des fiertés de la ville.
Il y a près de vingt ans qu’il a commencé à y résider. Pourtant dans son esprit, c’était hier et il ne peut que constater que depuis sa vie n’a pas tellement changé.
Toujours le même métier de chef de rayon dans un supermarché de Loos. La seule évolution notable dans son existence étriquée est qu’il sort moins et que ses amis se sont raréfiés. Et surtout, ses deux enfants volent maintenant de leurs propres ailes, et en partant, ils ont laissé un vide dans l’habitation, que seule la présence trop rare des petits-enfants est venue combler.
Il emprunte l’avenue de la fosse 12, une rue bordée de corons qui témoignent du passé minier de la ville. Avenue est un bien grand mot, pour une voie en pente où il a pris l’habitude d’abandonner sa voiture quand il va voir l’équipe de Lens jouer. Une sortie qui, il doit bien l’admettre, se produit de moins en moins souvent. La rue est maintenant quasi déserte. Il longe les petites maisons en briques adossées à un jardinet et retrouve soulagé son véhicule intact.
Il appréhendait un vol à la roulotte qui aurait gâché sa sortie avec son ami, mais il n’en est rien. Il ouvre la portière et s’assoit au volant. Il met alors le contact et démarre, l’esprit ailleurs, sans remarquer l’individu tapi dans l’ombre qui le suit depuis qu’il a quitté le stade.
*
Quand le véhicule s’ébranle, Anthony note consciencieusement le numéro de la plaque d’immatriculation. Il a maintenant tout ce qu’il faut pour mettre un nom sur le visage du type et localiser l’adresse. Il connaît un employé à la sous-préfecture de Lens qui lui doit un service. Il ne pourra pas refuser de l’aider. Donner un coup de main pour résoudre un problème de voisinage particulièrement délicat, ce n’est pas rien.
Un peu de chance lui a permis de retrouver l’individu qui a agressé son patron. Autant qu’il en profite !
Car il a fini par se persuader qu’il ne pouvait en être autrement. Son intuition lui indique que ce mec n’est pas net. Et jusqu’à présent, elle ne l’a jamais trompé.
