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Il s’agit ici d’un témoignage à plusieurs voix. Premièrement, celui d’une personne ayant traversé l’épreuve de la
maladie, avec au cœur ce questionnement : pourquoi Dieu permet-il la souffrance ? Quelle est la réponse de Dieu au mal ?
Marie-Madeleine et d’autres personnages de la Bible, mais aussi des personnes rencontrées en cours de route dans ce grand questionnement sur la fragilité, partagent à leur tour leur histoire. Ces facettes de leur vie s’alternent avec l’histoire de Jésus lui-même.
Souffrant et délaissé, il se souvient de son enfance, de ses disciples, de sa vie, dans le présent de son agonie… Ces
récits parlent de cette rencontre qui sauve, chacun, par cette relation personnelle avec Dieu, du besoin d’aimer et d’être aimé, du désir de vivre en plénitude, d’avoir la vie en abondance. Cette vie blessée et parfois douloureuse qui est la nôtre, Dieu vient nous y rejoindre et partage avec nous cette souffrance…
À PROPOS DES AUTEURS
Originaire de Toulouse et vivant actuellement à Grenoble,
Pauline Jourdane a connu un parcours particulier puisqu’elle est tombée malade psychiquement à l’âge de vingt ans. Cela a été pour elle un bouleversement, qui l’a amenée à un
questionnement sur la souffrance. Pourquoi Dieu permet-il le mal ? Quelle est sa réponse face à nos épreuves ? Parallèlement, elle a réussi à continuer des études puis un travail, malgré sa maladie. Sa foi est parfois vacillante, mais cette quête de Dieu l’a amenée également à vouloir témoigner de son chemin.
Didier Luciani - bibliste à l'Université Catholique de Louvain
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Seitenzahl: 174
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Pauline Jourdane
Rabbouni !
Une rencontre pour tous
Préface de Didier Luciani
Bibliste à l’Université Catholique de Louvain
Préface de Didier Luciani
Il faudrait être mystique ou au moins un peu poète pour présenter, de façon légitime, le livre de Pauline Jourdane. Je ne suis ni l’un ni l’autre, mais j’ai le privilège d’en connaître l’auteure de longue date. Comme elle le dit elle-même, dès son avant-propos, sa vie a été marquée par la maladie. Depuis cette épreuve, d’autant plus sournoise et invalidante qu’elle est survenue comme à l’improviste et qu’elle ne se perçoit pas de prime abord, Pauline n’a cessé de chercher, sans relâche, quel pouvait être le sens de son existence, quelle était « sa mission ». Elle l’a trouvé dans l’écriture, mais aussi – comme les disciples d’Emmaüs – en relisant son expérience à la lumière des Écritures. Surtout, elle l’a trouvé dans ce désir de vivre pleinement sa vie et dans ce désir encore plus fou d’aimer Jésus à chaque instant, en chaque situation et en chacun de ses sœurs et frères. Et cela, non pas malgré ses souffrances, ses ténèbres, ses rêves brisés, mais dans et avec ceux-ci.
D’une façon toute particulière et providentielle, l’Église ébranlée redécouvre aujourd’hui l’importance de la voix – souvent un cri – des pauvres, des tout-petits, des fragiles (voir Mt 11, 25). Dans ce bref récit, les mots de Pauline s’entremêlent à ceux de Marie-Madeleine, premier témoin de la résurrection et à ceux de quelques autres (Jean-Baptiste, Simon, Pierre, etc.). Ils leur font écho, s’appuient sur eux et s’éclairent mutuellement. Dans un style sobre et bien personnel, mais surtout purifiée au creuset de la souffrance, la voix de Pauline prend ainsi le relais et se rend solidaire de myriades d’autres. Cette voix souvent inaudible derrière les remparts de nos confortables certitudes n’a aucune prétention, ni théologique, ni exégétique. Il se pourrait pourtant qu’elle renouvelle les perspectives et les formulations de nos savoirs en ces domaines. En tout cas, à celui qui veut bien tendre l’oreille, elle redit l’âpreté du combat, la force de la grâce, la fragilité de l’espérance et l’inextinguible brûlure du désir.
Didier LUCIANI
Bibliste (UCLouvain – Belgique)
Avant-propos
J’ai fait un rêve étonnant, il n’y a pas si longtemps, dans lequel je me demandais quelle était ma mission de vie. Et je choisissais, dans un élan de joie, l’écriture. Je compris alors que c’était à moi de faire ce choix, et de le suivre.
Il me faut ici vous dire que je suis concernée par la maladie psychique, depuis quinze ans. Stabilisée depuis déjà de nombreuses années, grâce à la médecine, je peux vivre une vie semblable à celle de tout un chacun. Pourtant, une interrogation profonde subsiste en moi : quelle est la mission des personnes fragiles ? Et en ont-ils une ?
Je sais que je suis une personne atypique. En un sens : petite. Ce n’est pas grave. Ma vie sera fragile, différente, elle sera même peut-être incomprise… Mais tant que je vivrai, je chercherai à laisser œuvrer dans ma vie cette parole d’amour qui sauve. Bien sûr, mon chemin a été plein de difficultés et d’errances. Mais il a été également plein de joies et d’apprentissages. J’ai donc décidé de faire ce choix. Celui d’une mission, dans ma vie quotidienne toute simple. Celui de vivre mes hauts et mes bas avec cette mission.
Cette place tortueuse, inconfortable, celle des bas-fonds, est pourtant celle de l’espérance. Ma mission de vie, au-delà d’être le simple choix de l’écriture, est le choix de l’écriture comme moyen, afin de transmettre tout ce que ma vie m’a enseigné : la résilience, le courage, la patience, l’effort, la quête de sens, la construction de soi… et bien d’autres choses encore.
Si jamais je pouvais rêver haut, je rêverais d’être cette petite lumière fragile et ténue dans les fins fonds de l’ombre humaine. Cette ombre que je n’ai pas choisie et qui m’entoure, jusqu’à parfois m’envahir. Mais les rencontres sur mon chemin me permettent, jour après jour, de tenir bon. C’est cette rencontre, avec l’autre, qui me sauve. C’est cette rencontre dont je témoigne, dans ce récit.
J’ai imaginé ce texte à partir de divers éléments bibliques… Une ribambelle de témoins de la présence de Dieu, de la Vie, comme un patchwork, un puzzle… Avec surtout Marie-Madeleine, sauvée de ses démons intérieurs par Jésus, comme je l’ai été moi-même… J’ai choisi certains passages, certaines scènes, afin de vous parler de ce lien avec Jésus, qui se tisse. Mais il s’agit avant tout d’une histoire de vie, d’un cheminement, et non d’une histoire véridique. Tout cela pour vous parler de mon témoignage, avec tout ce que mon passé m’a appris, afin que cela puisse être utile à d’autres, afin que ce chemin puisse en irriguer d’autres que moi.
Pauline Jourdane
Citation
« Une rencontre, c’est quelque chose de décisif, une porte, une fracture, un instant qui marque le temps et crée un avant et un après. »
Éric-Emmanuel Schmitt
1re partie
1. Marie-Madeleine
Cette rencontre ! Dis-moi que tout cela est bien vrai, que la vérité est réellement solide, irréversible. Dis-moi que les choses ne sont pas seulement dans ma tête, qu’elles sont bien telles quelles, et que tous pourront un jour les comprendre.
Oui, je t’ai rencontré.
C’était l’aube. La matinée s’avançait, animale, allongeant ses anneaux autour des lueurs du jour, reflétant son odeur humide et fraîche dans les pas pressés de la foule avançant rapidement sur la place, se doublant, se dépassant les uns les autres dans des arrondis subtils et denses, la nuit finissante était là, ondulant comme un immense animal froid et malsain, le bien, le mal, tout cela se mêlait et se défaisait, se repoussait, avançait en des mouvements amples.
Ce matin-là, tu es arrivé sur cette place où j’avais été amenée.
La lumière était orangée, feutrée, sombre. Une lumière où tout tourne brusquement, entre vie et vices, de ces jours où tout peut basculer, où l’on tourne autour des désirs, autour des envies de plaisirs ou de meurtres, où l’on écoute la voix de ces paroles insidieuses qui se glissent en nous comme des mélopées attirantes.
Tu es arrivé et tu m’as vue. Tu m’as regardée. Puis cette voix. La tienne.
– Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre.
Je les ai regardé partir, un à un. Je les ai regardé partir, oui, comme s’ils reconnaissaient enfin mon appartenance à leur humanité. Comme si nous étions, tous, un seul peuple, qui cherchait maladroitement la lumière. Et ton regard, vers moi.
– Femme, où sont ceux qui t’accusaient ? Personne ne t’a-t-il condamnée ?
– Non, Seigneur.
– Moi non plus, je ne te condamne pas…
Une invitation à changer de vie, mais si belle et subtile que je me sentais pleinement libre, pour la première fois. Je suis repartie différente, ce jour-là.
Je m’éloignai par un seul mouvement dans lequel je repartis chez moi. Je me glissais loin de cette mort certaine comme dans un rêve, me faufilant parmi les maisons et les passants, tournant, me retournant, me glissant entre deux espaces, dans des déploiements de boucles, de trajectoires courbes, une avancée rapide pourtant, une danse dans laquelle j’avais l’impression d’une ondulation gigantesque.
Voilà que je me retrouvais libre, pleinement libre, et j’en étais presque ivre de joie. Mais je t’avais perdu de vue. J’étais repartie et voilà que j’arrivais chez moi sans savoir rien de toi ni comment te remercier.
Je partis à ta recherche. Je marchais par grandes enjambées, guettant les bruits, cherchant ton visage. Cherchant ta présence. Oh que cette marche entre ombres et lumières était forte, comme elle était profonde… Où es-tu ? Où es-tu parti ? Quelle est cette lueur en moi, que tu as allumée ? Où es-tu donc allé ? J’entends ton pas… je le guette… Au creux des chemins, au tournant des ruelles et des maisons, mais les passants ne te ressemblent pas et je ne te trouve plus… Où es-tu ? La rosée déjà se pose sur mes épaules, il est tôt. Mes cheveux gouttent de cette eau silencieuse, mêlée au parfum de mon cou. Je suis partie vite, sans changer mes vêtements, sans changer de tunique. Je suis cette femme que l’on a traînée sur la place, tout à l’heure, à l’aube. Je suis cette femme adultère, et pourtant, je ne la suis plus vraiment. Je veux te trouver, oh mon Dieu. Tu as éveillé en moi une nouvelle lumière. Serait-ce possible, alors ?
Je rencontrais un enfant qui m’affirma connaître le lieu où tu habitais. Je me mis à le suivre. Je marchais dans ses pas, et nous avancions ainsi, nous détachant parfois l’un de l’autre et nous retrouvant, tant le rythme était soutenu et me mettait parfois en difficulté, le suivant comme son ombre, mais ne parvenant pas toujours à avancer en cadence, et me glissant donc plutôt de part et d’autre de son pas léger.
Tantôt à droite, tantôt à gauche, dans le clair-obscur du matin, comme si le chemin avait des ailes posées là, comme s’il dansait, comme si le chemin courbe dansait, effaçant le temps, et nous menant vers une destination floue encore.
Cette lueur claire et limpide donnait une impression de pivot fatal, le point où tout pouvait tourner vers une tout autre direction, où tout… tout pouvait tomber, chuter, ou bien renaître, prendre une voie jusqu’alors impensable, une voie jusqu’alors entièrement impossible, et qui deviendrait tout à coup concrète. Un chemin vers une liberté folle que je sentais advenir dans ma vie et dans mon cœur.
J’avançais vite mais intérieurement, j’hésitais, et pourtant je le sentais, que cela pourrait enfin changer ma vie, que cela pourrait me faire sortir de mon quotidien effrayant menant droit au mur de l’isolement, du rejet, de la solitude.
Je comprenais bien que, toi, celui que j’avais rencontré si brièvement sur la place, tu avais la capacité incroyable de me faire entrer dans une lumière que j’avais de toute éternité attendue, une façon de vivre qui laissait la grande part à l’amour, à l’espoir, à l’audace et à la vérité.
Je suivais cet enfant sans perdre le rythme, car je voulais savoir où tu habitais. Et je t’ai ainsi retrouvé. Moi, Marie de Magdala, les cheveux en arrière, la voix tremblante, rougissante déjà de mon audace, me glissant dans ta rue, près de ta porte, comme une ombre, comme un animal tout à la fois effrayé et dangereux… Pleine d’espoirs et de contradictions, femme à la fois lumineuse et plongée dans un clair-obscur ne permettant pas tout à fait de décrypter le bien, le mal et mon identité au milieu de tout cela.
Et pour la première fois depuis longtemps j’entendis mon propre rire, léger, joyeux, sans rien d’autre que le soulagement d’avoir retrouvé ta trace. J’étais là, devant ta porte, ne sachant pas très bien vers quoi j’allais mais m’y aventurant quand même, comme de l’autre côté d’un lac jusqu’alors impensable à traverser, mais y trouvant pourtant une absolution et un guide…
Un guide pour me ramener depuis la nuit des abysses.
2. La prostituée
Dans cette rame tardive de métro, dans la nuit avancée, j’ai posé mon regard sur cette fille qui me faisait face, une jeune femme aux habits courts, au maquillage marqué, aux talons hauts, aux yeux bien trop tristes. Des yeux que je n’oublierai pas.
Elle regardait je ne sais trop quel souvenir perdu devant ses yeux, le regard flou, le visage baissé. On aurait pu croire qu’elle voyait là, devant elle, des ténèbres sans fin, une noirceur à n’en plus finir. J’ai vu ces yeux qui cherchaient une lumière quelconque sans parvenir à la voir. J’ai vu cette tristesse sans fond, comme un puits obscur s’enfonçant dans le creux de la terre et n’y trouvant que doutes et peurs trop profondes.
J’ai senti en moi cette impuissance de ne pas savoir quoi faire, de ne pouvoir rien dire, de ne pas voir comment tirer ce regard vers la lumière, vers la vie. Je n’ai pas su trouver la faille de ce désespoir sombre, je n’ai pas osé saisir l’épaule désabusée, je n’ai pas voulu troubler le silence opaque de cette rame.
Personne ne semblait voir ce regard face au mien, ces yeux baissés vers le sol, semblant plonger au travers du lino sale et des rails eux-mêmes, vers des rivières souterraines où il aurait voulu se noyer. Moi, face à ce regard trop sombre, j’aurais dû sans doute poser un geste. J’aurais dû proposer quelque chose, ne serait-ce qu’un mot, une phrase, une accroche banale. Quelque chose qui puisse engager la discussion. Quelque chose qui sauve cette jeune femme de cette ombre qui semblait l’avoir envahie. Mais dans mon silence, j’ai consenti à cette tristesse. J’ai vu l’horreur se dessiner dans ces yeux et je n’ai rien su faire. Je n’ai rien su sauver.
Jamais je n’ai revu depuis des yeux aussi tristes. Jamais je n’ai revu un regard empli d’un tel désespoir. Mais pour cette jeune femme dont j’ignore le nom, pour toutes celles faisant le métier qui sans doute était le sien, toutes celles qui ont un jour eu dans le regard cette tristesse à n’en plus finir, pour toutes ces femmes-là, j’écris ce portrait. Car cette jeune femme, dans toute sa douleur, dans toute sa tristesse, malgré ses vêtements et son maquillage exagéré, cette jeune femme portait dans son regard une beauté pleine de noblesse. Non pas car ses yeux étaient tristes, mais car ils témoignaient de cette quête de vie, cette soif d’amour, de reconnaissance, qu’ils ne semblaient pas parvenir à trouver.
Alors, pour elle, et pour toutes les autres, je voulais vous parler de ce regard dont je me souviens encore, et qui mérite que l’on s’y attarde, que l’on s’y attache. Et même si je n’ai pas su lui parler, même si je n’ai pas su l’aider, même si je n’ai pas su lui montrer mon empathie, j’aimerais au moins que d’autres l’aiment à travers ce portrait, que d’autres se sentent emplis de compassion et d’amitié pour cette jeune femme inconnue, qui était infiniment triste, et pourtant, qui était si touchante que j’aurais voulu la bercer et l’amener vers toute la beauté du monde, vers toutes ces choses qui rendent la vie infiniment grande, infiniment précieuse.
3. Débuts
Bien sûr tout ça commence de façon injuste. Et comment expliquer l’inexplicable ?
Ainsi, sans que je ne puisse vraiment l’expliquer, sans raison autre que celle de la maladie elle-même, de la souffrance elle-même, ma vie un jour changea.
Elle changea en surface et en profondeur.
Comme un océan subissant la formation de la terre, elle changea d’aspect, elle changea d’envergure.
Et même, elle changea de goût.
Je peux le dire : je suis malade. Mais ce n’est pas là le centre, ce n’est pas là l’essentiel du récit.
L’histoire est autre.
L’histoire est celle de cette lutte entre moi et les ténèbres. L’histoire est celle du combat que vous connaissez bien, celui des moments trop lourds pour nos propres épaules.
Car je suis, comme vous, faite pour vivre mes aspirations les plus profondes et les plus nobles.
Mes désirs les plus vrais.
L’histoire est celle d’un mal, c’est vrai. Car le mal nous touche, chacun, d’une façon ou d’une autre. La maladie, la vieillesse, la faiblesse, la trahison, le deuil, l’indifférence, la haine, la violence, la peur… La souffrance entre dans nos vies par un biais ou par un autre. Et nous nous sentons bien fragiles, parfois.
Cette histoire n’est pas vraiment la mienne. Ou plutôt : c’est l’histoire du combat pour la vie, vécu à travers mes yeux, à travers mon propre récit.
4. Souvenirs
Je me souviens : ces secondes à n’en plus finir, ce temps qui n’en finit pas de passer.
Dehors, par la fenêtre : le parc. Les arbres, dehors.
Un souffle de vent. Je vois les feuilles frémir, j’imagine leur bruissement.
La fenêtre ne s’ouvre pas.
De ma chambre, j’entends des bruits de voix dans le couloir. Des interpellations, quelques échanges.
Ce sont sans doute les infirmières.
Ici personne ne rit. Ici personne ne s’exclame. Elles seules semblent apporter quelque chose ressemblant à la vie.
Dehors, le vent souffle toujours. Le silence a repris sa place.
Combien encore de secondes me séparent de la sortie ? Une prison blanche, aseptisée, nommée « hôpital ».
Je passe mes journées entre la chambre et le couloir. L’ennui.
L’ennui mortel, vif, profond.
Une morsure au cœur dont je ne pourrai me défaire, quoi qu’il advienne.
Aucune activité, ici.
Aucune animation dans ce service. Nous sommes les oubliés.
Nous sommes les intouchables.
Nous sommes les autres. Les lépreux d’un autre genre.
Et pourtant nous sommes encore vivants. Nous sommes encore là.
Et pourquoi nous oublie-t-on ?
Pourquoi nous laisse-t-on glisser dans l’ombre ? Et jusqu’où ira ma chute ?
Je ne veux plus.
Je ne veux pas de cet hôpital, je ne veux pas de cette vie.
Je ne suis pas née pour ça, pour la souffrance, pour les larmes.
Et combien encore de pleurs devront noyer mes yeux pour enfin sortir de la pénombre ?
Je sors de la chambre. Je marche dans le couloir. Les autres sont déjà là. Nous attendons. Les infirmiers arrivent. Nous montons dans l’ascenseur démesuré, fait pour les brancards sans doute. C’est l’heure du self.
Les deux infirmiers rient, lancent des boutades, détendent l’atmosphère.
Ça fait du bien.
C’est la vie qui reprend sa place. Je suis née, sûrement, pour vivre.
Non pas pour cette vie-là mais pour la vie qui me ressemble.
C’est dans cet hôpital, sans doute, que commença la bataille contre l’ombre.
C’est là, je crois, que je me mis à forger mes armes. Le courage. La patience.
Et si l’espoir lui-même m’avait abandonnée, je pouvais cependant compter sur cet instinct fidèle : ma vie était toute autre.
Ma vie n’était pas la maladie.
C’est ainsi qu’a commencé la quête.
Des années dans le noir, à serrer les dents, à frémir. Des années à explorer l’ombre, à tracer des lignes. Des années à connaître peu à peu le labyrinthe complexe et subtil de mon mal, à désarmer les mines, à éviter les pièges entraperçus. Des années à chuter, à tomber, à mordre la poussière. Sans doute que ma volonté était faite d’acier.
Malgré les doutes.
Malgré les larmes, les angoisses, les déprimes. Je suis debout.
Et pour en avoir payé si cher le prix, je crois bien que ma vie aura de la valeur.
Elle sera belle.
Elle sera lumineuse, non pas sans ombres mais plantée dans la nuit.
Comme une lampe dans les ténèbres.
Ces ténèbres qui m’entourent de si près que je commence à ne plus les craindre.
Je serai vivante jusqu’au bout, et jusqu’au bout je mordrai l’ombre.
Je me battrai et me relèverai encore au dernier jour de ma vie.
Car c’est la mienne et que c’est mon unique. Ma précieuse.
Ma petite.
5. Jean-Baptiste
J’ai toujours été un être pensif, réfléchi, silencieux, passant du temps dans la lecture des écritures. J’ai toujours été attiré, et comment ! Par Dieu. Il m’appelle tout le jour, toute la nuit durant… À l’aube déjà je sens cet appel qui monte : celui de la prière. Je gravis les monts, je prends les chemins escarpés, les sentiers isolés et abrupts. Je vais prier. Je m’éloigne du monde pour me trouver seul face à mon Dieu. Moi et mon Dieu, oui, seuls ! Et dans cette prière, dans ce face-à-face si profond et si beau, je me retrouve alors moi-même. Je sais soudain à quoi j’aspire, quel est mon but. Car mon but, ce vers quoi je tends de tout mon être, c’est Dieu !
Puis je reviens vers le village, je reviens vers mes frères et sœurs, vers la vie du peuple de Dieu, oui, la vie quotidienne et concrète, celle faite de hauts et de bas, faite de beauté mais pleine de douleurs également… Ce mal… Ces erreurs qui conduisent à la souffrance… Comment en sortir ? Comment le peuple de Dieu – de Dieu ! – pourrait se tirer de toutes ces façons de faire, de parler aussi, qui jettent sur le monde tant de détresses et de désolations ?
Dernièrement, j’aspire à tellement plus ! Je le crois, oui, et je le ressens : le monde est appelé, lui aussi. Il est appelé, comme je le suis, à changer, à se tourner vers Dieu, à lui vouer sa vie et son être, entièrement. Mais les gens vivent et cohabitent sans se rendre compte que leurs actes, leurs choix, ne permettent pas la vraie rencontre… Pourtant, je le sais, un pas de plus vers Dieu, et il pourrait se frayer un chemin ici, ici ! parmi les hommes. Il pourrait avancer un peu plus dans nos vies…
