Raconte-moi Beyrouth - Asma Abdelkarim - E-Book

Raconte-moi Beyrouth E-Book

Asma Abdelkarim

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Beschreibung

Un témoignage puissant sur le Liban

Asma Abdelkarim sort à peine de l’adolescence lorsqu’elle quitte la Tunisie, où elle a grandi, pour retrouver le pays de ses origines et s’installer à Beyrouth. Elle découvre un pays complexe, attachant, fascinant, tourmenté qui, peu à peu, lui révèle ses mille facettes. Nulle indulgence sous la plume vive et acérée d’Asma. Son ouvrage nous plonge dans la réalité du Liban avec ses contradictions et ses déchirures. L’immersion est totale, elle se livre, note tous les détails, son sens de la formule fait mouche. Ce puissant témoignage recèle plusieurs niveaux de lecture qui en font toute la richesse : à la fois récit, essai et histoire d’amour, il se distingue également par sa dimension initiatique. Le Liban devient pour elle le berceau de l’émancipation d’une petite fille espiègle devenue, sous le ciel de Beyrouth, une jeune femme pétillante au parcours atypique, passionné et passionnant.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- "Loin des clichés qui résument le Liban à la guerre et aux attentats, mais sans renier cette réalité, Asma Abdelkarim brosse le portrait de sa bien-aimée Beyrouth : complexe, passionnante, fascinante, éternelle." (N.K. Le Télégramme)

A PROPOS DE L'AUTEUR

Asma ABDELKARIM est journaliste, spécialiste du Moyen-Orient. Diplômée de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth et de la Sorbonne, elle vit désormais à Paris où elle poursuit ses études doctorales sur le paysage médiatique de la région MENA (Middle East and North Africa) après les soulèvements du Printemps arabe. Elle exerce en parallèle le métier de traductrice. Depuis quelques années, elle travaille dans le domaine du développement médiatique en apportant son expertise aux médias alternatifs indépendants du Proche-Orient.

EXTRAIT

Sans doute le dernier souvenir de ma mère avant ma naissance est celui de vernir ses ongles soigneusement limés pour être fin prête à accueillir ceux qui allaient venir la féliciter. C’était à la clinique Notre-Dame, à Mutuelle-Ville, un faubourg chic sur les hauteurs de Tunis. Quelques secondes plus tard, elle était déjà sous l’effet de l’anesthésie.
« Quelle maîtrise de soi, Assia ! Toujours égale à toi-même en toutes circonstances ! », s’exclama ma tante. Ma mère, institutrice de son état, suscitait l’admiration de son entourage. Fille unique ayant grandi dans une famille de cinq frères, elle avait obtenu son permis de conduire à vingt ans à peine. À vingt-cinq ans, elle était déjà une femme accomplie qui arrivait à l’école de la rue Lénine à Tunis au volant de sa Renault Dauphine, toujours tirée à quatre épingles. Rare femme dans un milieu à majorité masculine, elle avait réussi par son génie pédagogique et son travail passionné à se forger une place d’exception dans le coeur de ses élèves et de ses collègues, qui lui vouaient admiration et respect.

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Seitenzahl: 218

Veröffentlichungsjahr: 2015

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« Aucune terre, nulle part, n’assimile mieux cependant que cette terre libanaise à laquelle on s’attache, comme la vigne vierge et le lierre s’attachent, par toutes les fibres de la chair et de l’âme. »

MICHEL CHIHA

Pour ma maman, mon pilier, mon institutrice, ma muse, ma complice de voyages et ma meilleure amie.

Pour mon chéri, mon Amour, avec un grand A, car comme tu me l’as toujours dit : « C’est jamais comme nous deux, ce ne sera jamais comme nous deux. »

Pour Beyrouth, ma bien-aimée, mon refuge, mon cocon et ma fierté.

Avant-propos

Quand Didier Labouche m’a contacté — c’était dans le courant de l’été 2014 —, cela faisait un certain temps déjà que l’idée de créer une nouvelle collection autour du « témoignage » lui trottait dans la tête. Cette idée a pris corps grâce à Asma Abdelkarim, jeune femme d’origine libanaise qui décide de retrouver ses racines et part s’installer à Beyrouth après avoir vécu toute son enfance et son adolescence en Tunisie. Elle découvre un pays complexe, attachant, fascinant, à l’histoire très ancienne et tourmentée, qui lui révèle peu à peu ses mille facettes. Dans « ce monde mystérieux et apaisant tout à la fois » se côtoient chrétiens, musulmans, agnostiques et athées. Les églises jouxtent les mosquées, les immigrés syriens croisent les réfugiés palestiniens. C’est un Liban avec ses mosquées, ses églises, ses restaurants, ses bars ; un pays « aux apparences dévergondées et aux mentalités traditionalistes », où le champagne coule à flot tous les jours de l’année.

Son témoignage est toujours lucide, sans complaisance. Elle ne cache rien de « la propension à l’excès » de ses habitants. La violence se déchaîne au détour d’une page avec la soudaineté d’un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Nulle indulgence, sous la plume vive, acérée, parfois brutale, d’Asma. Elle s’explique par la vue, dans les journaux télévisés, de ces corps de femmes, d’enfants et de vieillards déchiquetés par les bombes, par la perte aussi de quelques figures familières.

En lisant le témoignage d’Asma, j’ai pensé aux beaux vers de Nadia Tuéni, extraits de ses Archives sentimentales d’une guerre au Liban :

« Nuit et Jour confondus

planent les oiseaux morts.

Le vent lourd porte le ciel et toute chose.

Larmes et pluies de guerre ont même source.

Éteindre les étoiles en fermant les yeux.

Arrêter la vie en se bouchant les oreilles.

Atteindre la splendeur d’une sphère parfaitement lisse.

Un enfant dans l’herbe cherche un palais.

Trouve.

S’endort la joue posée sur sa mémoire.

Pour en bloquer la porte.

Prête-moi tes yeux afin que je me regarde.

Avant le Temps. »

Si Nadia Tuéni cherche à mieux « habiter le monde » grâce à la poésie — la force des images transcendées —, la lecture qu’en fait Asma Abdelkarim est tout autre. Le témoignage est, pour elle, un engagement total et revêt, parfois, la forme du militantisme. Sa colère s’exprime avec les tripes. Il est vrai qu’en Orient « le vrai moteur des relations, c’est le facteur sentimental et émotionnel. Tout est passionnel et tout est sujet à passion ». Les politiciens l’ont bien compris et savent jouer de cette émotivité pour gagner de nouveaux « fidèles » à leur cause. Le pragmatisme et la raison sont laissés aux Occidentaux.

Le livre d’Asma Abdelkarim recèle plusieurs niveaux de lecture qui en font toute la richesse. À la fois récit, essai, histoire d’amour, il se distingue également par sa dimension initiatique. D’une sensibilité exacerbée, Asma note tous les détails. Son sens de la formule fait mouche. On parcourt avec elle les ruelles de Dahiyeh, on assiste aux réunions politiques du Hezbollah, aux fêtes d’Achoura et du Ramadan, on respire les senteurs d’épices, on déguste les plats populaires, on s’enivre au parfum du jasmin et du galant de nuit, on boit de l’arak au son du luth, on reprend en refrain les airs de Fayrouz, Warda et Zaki Nassif, on se déhanche aux rythmes des tubes et de la dabkeh, la danse traditionnelle libanaise. Tous les sens sont en éveil. Il ne s’agit pas de perdre une miette de la beauté du monde.

Un aspect du Liban transparaît à travers le témoignage d’Asma : l’extraordinaire féminité et sensualité de la femme musulmane et des Libanaises en général. Asma n’hésite jamais à souligner cette beauté, à louer « un jeu de séduction capable d’allumer les ardeurs du plus pieux des cheikhs ». Son empathie est réelle. L’authenticité d’une telle démarche implique le rejet absolu de toute forme d’intégrisme. Ses anecdotes sur l’altruisme et l’altérité rendent son témoignage réellement attachant. Elles sont à mettre aussi au crédit d’une certaine forme de voyage, dont Asma donne à la fin du livre une superbe définition.

L’on pourrait voir dans ce témoignage une tentative, ô certes combien ténue, ô combien fragile, surtout en ces temps lourds de menaces de toutes sortes, de rapprochement entre l’Orient et l’Occident. Les passerelles sont nombreuses. Ainsi, lors de son séjour au foyer, si bien nommé « la Sagesse », Asma Abdelkarim se familiarise avec un beau bouillon de culture, un concentré d’humanité, de cultures et de religions qui semblent l’avoir marquée durablement et de manière bénéfique. Certaines rencontres lui permettent d’évoluer, d’avoir une vision plus sereine, plus positive, plus tolérante des choses et des gens. C’est le cas, par exemple, avec Maya, Nargues ou encore Fiorella, avec qui elle est unie — et non séparée — par la Méditerranée. J’aime cette idée d’un rapprochement entre l’Orient et l’Occident qui passe par la mer et par les yeux.

Asma Abdelkarim se livre beaucoup. Les facettes de sa personnalité sont aussi riches et fécondes que ce Liban qu’elle chérit tant. On y trouve celle d’une jeune femme à l’humour ravageur, ironique et persifleuse, comme lorsqu’il s’agit de « décoincer » une amie un peu bigote. On y trouve aussi celle qui, malgré — ou à cause — de son déracinement, reste encore une petite fille, notamment lors de la vague d’attentats où elle découvre l’amour charnel avec un Français rencontré devant l’église Saint-Jean-Chrysostome de Beyrouth.

C’est ici, peut-être, que le témoignage d’Asma nous touche le plus. À un moment où la politique et le sens de l’Histoire, avec leur cortège d’horreurs et d’atrocités, auraient pu l’endurcir à jamais et la faire basculer vers quelque chose d’extrêmement noir et inquiétant, ses défenses cèdent. Elle baisse la garde, elle rend les armes. Au fil des pages, son témoignage se fait chant d’amour, chant de louange et de grâce pour la vie qui l’emporte comme un fétu. Le sous-titre qu’elle donne à son récit, « la vigne et le lierre », prend ici tout son sens. Asma s’attache à la fois au Liban et à Maxime, « comme la vigne vierge et le lierre s’attachent, par toutes les fibres de la chair et de l’âme », sans savoir lequel de ces deux amours l’emporte sur l’autre. Son amour pour l’étudiant français, révélé lors des manifestations, résume le Liban tout entier, avec ses contradictions et ses déchirures, ce Liban qui, tel le Phénix, renaît sans cesse de ses cendres. Les deux éléments végétaux mis en exergue sont le symbole d’une double reverdie, à la fois du corps et de l’esprit. Difficile ici de ne pas penser au célèbre lai de Marie de France, où l’on voit le chèvrefeuille se prendre au coudrier : « Belle amie, ainsi en est-il de nous : ni vous sans moi, ni moi sans vous. » Le témoignage d’Asma Abdelkarim atteint ici son acmé. Par-delà le symbole, tout en suggestion et en poésie, d’une nouvelle passerelle entre l’Orient et l’Occident, peut-être nous invite-t-il à témoigner nous aussi, au sens étymologique du mot, c’est-à-dire à révéler ce qu’on connaît de nous-mêmes, de l’Autre et du monde ?

Hervé Guyader

Chapitre 1 À BEYROUTH TU IRAS

Sans doute le dernier souvenir de ma mère avant ma naissance est celui de vernir ses ongles soigneusement limés pour être fin prête à accueillir ceux qui allaient venir la féliciter. C’était à la clinique Notre-Dame, à Mutuelle-Ville, un faubourg chic sur les hauteurs de Tunis. Quelques secondes plus tard, elle était déjà sous l’effet de l’anesthésie.

« Quelle maîtrise de soi, Assia ! Toujours égale à toi-même en toutes circonstances ! », s’exclama ma tante. Ma mère, institutrice de son état, suscitait l’admiration de son entourage. Fille unique ayant grandi dans une famille de cinq frères, elle avait obtenu son permis de conduire à vingt ans à peine. À vingt-cinq ans, elle était déjà une femme accomplie qui arrivait à l’école de la rue Lénine à Tunis au volant de sa Renault Dauphine, toujours tirée à quatre épingles. Rare femme dans un milieu à majorité masculine, elle avait réussi par son génie pédagogique et son travail passionné à se forger une place d’exception dans le cœur de ses élèves et de ses collègues, qui lui vouaient admiration et respect. Épouse responsable, elle jonglait entre son rôle de mère et celui de femme fringante. Ma naissance lui procura une liesse inouïe, elle avait enfin une fille après avoir élevé deux garçons.

J’ai fait mes premiers pas à Saint-Germain, une jolie petite banlieue nichée entre la montagne et la Méditerranée. À l’aube des années 90, la cité paisible n’avait pas encore perdu ce charme mythique qui a inspiré les célèbres peintres allemands Paul Klee et August Macke au début du xxe siècle. Nous appelions encore la jolie maison blanche du bord de mer, ornée de bois bleu et de tuiles rouges où les deux artistes avaient vécu, « la maison des Allemands ». Saint-Germain préservait sa magnifique architecture coloniale et n’avait pas encore été défiguré par les constructions de bâtiments érigés à la va-vite par des maçons nonchalants et sous-payés, travaillant sans aucun plan d’urbanisme, sous les ordres de chefs encore plus incompétents. Saint-Germain était une petite ville où il faisait bon vivre.

Les Tunisiens sont férus de football, mais dans ma petite ville, nous aimions le basket-ball. C’était emblématique de Saint-Germain et nous en étions fiers. À vrai dire, nous possédions les meilleurs joueurs du pays et du monde arabe et avions à notre palmarès les trophées des plus glorieux. Nos week-ends étaient ponctués de matchs, de cris de joie, de larmes de défaite et de la fierté de la victoire. Je ne ratais aucun match et étais disposée à parcourir des dizaines de kilomètres, en compagnie de mes aînés, pour soutenir mon équipe lors des rencontres les plus importantes.

J’adorais l’esprit « petit village » qui régnait à Saint-Germain. Je m’y sentais en sécurité. À neuf ans je pouvais sortir toute seule dans la rue pour acheter une baguette ou pour me rendre chez mes grands-parents sans que je ne m’inquiète ou sans que mes parents ne se soucient de ma sécurité. Tous les visages m’étaient familiers. Même ceux que je ne connaissais pas vraiment m’inspiraient confiance. Ma famille était installée depuis belle lurette dans le coin. Je me sentais entourée du regard protecteur d’inconnus. Il y avait pourtant quelques gentils bandits, mais jamais ils ne s’attaquaient à nous, les Saint-Germinois. On devinait leurs tendances dans leur manière de s’habiller, dans leur posture, dans leurs visages balafrés qui cachaient bien quelque chose de pas très légal, mais on n’en faisait jamais les frais. Bien au contraire, on se sentait protégés en croisant leur chemin car, en cas de pépin, ils n’auraient pas hésité à nous venir en aide. Mais, dans les années 90, alors que l’Algérie voisine sombrait dans la guerre civile et les actes terroristes perpétrés par les islamistes, il n’y avait pas de « pépin » en Tunisie, et encore moins à Saint-Germain.

Ben Ali venait à peine de prendre les rênes du pouvoir. Il n’était pas encore celui qu’on a pu qualifier de dictateur. Loin s’en faut ! Contrairement à Bourguiba, dont l’anniversaire se fêtait pendant douze mois par roulement dans tous les gouvernorats du pays, Ben Ali essayait, ou voulait donner l’impression, d’abolir le culte de la personnalité. Flagorneurs et obséquieux dans l’âme, les Tunisiens n’avaient rien trouvé de mieux que de se livrer à la flatterie basse d’un bidasse qu’on transformerait très vite en un despote à la tête d’un régime totalitaire des plus hermétiques et qu’on appellerait désormais « l’Artisan du changement ».

Au culte de la personnalité de Bourguiba s’était substitué le culte du chiffre « 7 », en référence au 7 novembre 1987, jour où Ben Ali avait perpétré un coup d’État pour destituer le premier président de l’histoire du pays. Depuis, tous les nouveaux bâtiments, à usage public ou commercial, avaient été baptisés « 7 novembre » : les papeteries, les boucheries, les écoles, les stades, mais aussi toutes les grandes artères de toutes les grandes, petites ou moyennes villes. Même la télévision nationale s’appellerait désormais « Tunis 7 », ce qui lui vaudrait d’ailleurs d’être détournée. En effet, le sigle de la chaîne nationale était devenu « T 7 », or cette lettre étant aussi la première du mot « cul » en arabe, on l’appelait donc, en comités fermés, « Cul 7 » en référence à sa programmation soporifique et lobotomisante ainsi qu’au manque de professionnalisme qui caractérisait ses journalistes.

Rien ne devait plus faire d’ombre à cette date qui faisait désormais office de fête nationale gratifiée de trois jours fériés. Même la fête des Martyrs du 9 avril, même la fête de la République du 25 juillet et même la fête de l’Indépendance du 20 mars se fêtaient en un seul jour. La fête qui marquait le départ du dernier soldat français de la base Nord de Bizerte, le 15 octobre 1963, avait tout bonnement été rayée de la liste des fêtes nationales, car jugée trop bourguibienne, vu le rôle que ce dernier avait joué dans la libération du pays, mais le 7 novembre était fêté en grande pompe.

Quant à Bourguiba lui-même, il avait disparu comme par magie. Il avait été évincé de tous les médias. Même l’hymne national, où son nom est cité, avait disparu. Scolarisée à la maternelle, je venais à peine d’en apprendre les deux premiers vers, tout excitée à l’idée de pouvoir les chanter à l’entrée des classes. J’étais frustrée. Cassée en plein élan, j’étais inconsolable ! Des obsèques de Bourguiba, les Tunisiens n’avaient vu que des bribes aux journaux télévisés des chaînes étrangères. Bourguiba avait été privé des obsèques populaires auxquelles un leader de son envergure aurait pu prétendre car, même s’il était incontestablement un despote, il restait adulé, surtout par ses contemporains qui avaient accompagné son combat contre le colonisateur. Sa bravoure le dédouanait de tous les actes atroces, comme l’élimination d’opposants, qu’il avait pu commettre et lui donnait un blanc-seing d’agir comme bon lui semblait. La Tunisie, Tunisiens compris, lui appartenait. Il régnait comme un maître absolu avec la bénédiction de la quasi-totalité de la population.

Mais de toute manière, entre les amourettes d’adolescence, la plage, le bronzage, les soirées d’été, les fêtes de famille, le basket, l’école, les sorties et les excursions, il n’y avait pas de place pour songer à la politique. Ma mère était préoccupée par l’évolution de sa carrière d’institutrice et par notre éducation, qu’elle voulait parfaite. Quant à mon père, de par son ascendance libanaise, il s’était toujours senti étranger en Tunisie. À mille lieues de se soucier de ce qui se manigançait à Carthage, il était absorbé par sa spiritualité islamique, qui n’était pas encore de mode dans le pays à l’époque, et par ses affaires qui, jour après jour, gonflaient davantage son compte en banque. Ma famille élargie était encore moins intéressée par la politique. Les affaires de mes oncles paternels étaient tellement prospères qu’ils n’avaient point de raison de s’en soucier. Tout ce qui leur importait, c’était la stabilité économique et la sécurité du pays, à n’importe quel prix, et la Tunisie de l’époque était un havre de paix. Du côté maternel, ils étaient plutôt des défaitistes ou, comme on appelle localement ce genre de personnages, des khobzistes, en référence au mot « pain » en arabe — un qualificatif qui s’applique à la grande majorité de la classe moyenne tunisienne et qui désigne ces employés dans le privé ou ces agents publics qui travaillent dur pour s’acheter une voiture ou une maison. Leur souci est de pouvoir subvenir aux charges quotidiennes de leur famille. Ils sont comme des bêtes de somme qui se livrent à une corvée, les yeux bandés ; des hordes qui se lèvent tôt le matin, bouchant les autoroutes qui mènent à la capitale, pour aller gagner leur pain quotidien.

Hormis des petites blagues qui ponctuaient nos réunions de famille sur « Ben Ali et la coiffeuse », en référence à l’ancien métier de son épouse, on n’avait jamais de discussions de fond sur la politique, non pas par crainte ou par précaution, mais parce que tout simplement on avait « tout » et il n’y avait pas de quoi se révolter ou se poser des questions. Certes, on avait du mépris pour les thuriféraires, mais cela ne dépassait pas le cadre de l’anecdote aussitôt racontée, sur un ton sarcastique, aussitôt oubliée.

Issu d’une grande fratrie, mon père avait cinq frères. Aux antipodes de ses frangins, il était un musulman pratiquant. Mais de mon enfance, je garde en tête ces soirées dans les hôtels les plus somptueux de Gammarth où l’on fêtait les circoncisions, rituel musulman sacré qu’on faisait plus par habitude ou par tradition, car l’ambiance qui y régnait n’avait strictement rien de musulman. Dans ces soirées, l’alcool, produit strictement prohibé par l’islam, coulait à flot. On ne comptait pas les bouteilles de whisky, de vodka, de cognac. Il y avait des amuse-bouches à profusion. Mes oncles étaient en compétition : qui servirait le plus d’alcool à ses hôtes ? Qui s’offrirait le meilleur hôtel ? Qui donnerait la meilleure réception et qui payerait la note la plus salée ? Lors de ces soirées, les femmes se vêtaient de leurs plus belles robes, faites sur mesure. Chanceuses celles qui trouvaient une place chez l’un des rares couturiers italiens qui résistaient encore, malgré le sentiment anti-occidental grandissant dans le pays.

Pour pousser le zèle, l’un de mes oncles avait racheté le modèle unique d’une voiture fabriquée pour un prince arabe. Il l’avait offerte à sa fille lors d’une fastueuse soirée d’anniversaire. Un autre oncle avait, quant à lui, construit un petit château avec un gigantesque aquarium en guise de mur du salon, une vitrine qui donnait sur un jardin d’Éden offrant une lumière tamisée, reposante et agréable. Le salon était recouvert de marbre blanc italien et parsemé de confortables canapés en cuir véritable. Il donnait sur un deuxième salon tout en argent, bijou issu de la dextérité artisanale locale, puis sur un troisième salon, l’incontournable Louis XIV, enfin sur un quatrième, tout en nacre, importé de Syrie et disposé autour d’une fontaine au marbre tricolore, comme dans les patios des maisons mauresques damascènes ou alépines. Jamais on n’entendait parler de projets. On se faisait inviter et on découvrait. Oui, c’est cela la compétition, surprendre l’ennemi !

Mon père aussi se livrait aux affaires, en plus de ses responsablités dans l’enseignement. Mais il avait un mode de vie plus frugal. Il se définissait comme économe ; à nos yeux, il était pingre jusqu’à l’extrême. Son principal argument pour critiquer ses frères et leur engouement pour l’extravagance consistait à les qualifier de superficiels. Lui, au contraire, se considérait comme un intellectuel : s’il était en bonne santé, c’est parce qu’il évitait d’utiliser la voiture et lui préférait le vélo, alors que les autres, ainsi que leur « pauvre progéniture », souffraient d’obésité et de tous les maux qui s’ensuivaient, car ils ne se privaient de rien. C’était assez hypocrite, car il ne ratait jamais ces soirées des mille et une nuits que donnaient mes oncles. Il est vrai qu’il ne touchait jamais à l’alcool, mais s’il avait réellement suivi à la lettre les préceptes de l’islam, il ne se serait même pas assis à la table d’un buveur et n’aurait pas partagé ses amuse-gueules. Or il se livrait avec une gourmandise décomplexée à ces parties de plaisir. La tentation de ces fêtes grandioses était probablement plus grande que sa foi.

Volubile et espiègle, j’étais la chouchoute de mon père, qui avait une nette préférence pour mon caractère. Il était très fier de moi. Encore enfant, je jouais déjà au basket-ball. J’avais été rapidement promue dans l’équipe des cadettes malgré mon jeune âge. De nature joyeuse et affable, j’étais entourée de copines de tous âges. Avec ma bande, on ne ratait aucune rencontre.

Un soir d’été, alors que j’assistais à un match qui opposait l’équipe de Saint-Germain à celle du Sporting Beyrouth, je fis la connaissance d’un jeune Libanais, Abbas. Nous engageâmes la discussion en arabe. Il était ravi de pouvoir échanger avec moi en dialecte libanais car depuis son arrivée, quarante-huit heures plus tôt, il avait du mal à comprendre ce qu’on lui disait. Grâce à mon père, qui m’avait appris le dialecte de ses aïeuls libanais, j’apparaissais à Abbas comme une bouée de sauvetage. Il avait fait le voyage de Beyrouth pour venir encourager son équipe préférée. Au premier abord, je ne l’avais trouvé ni beau ni séduisant, mais nous avions pris le même train sur le chemin du retour. Une demi-heure de trajet suffit pour susciter mon envie de le revoir. J’étais lycéenne en fin de cycle d’études, sur le point de passer mon bac quelques semaines plus tard. Nous discutions en italien, une langue dont la musicalité m’ensorcelait et que nous maîtrisions tous les deux à la perfection. En sus de la magie de la langue de Dante, Abbas dégageait une certaine sérénité dans ses propos et dans sa gestuelle. Il avait su remuer les résidus de foi qui s’étaient déposés dans les tréfonds de mon être. Il m’inspirait confiance. Il m’avait expliqué que, pour ne pas sombrer dans le péché, il lui était indispensable d’établir un contrat de mariage temporaire. J’ignorais totalement cette pratique propre aux chiites1 duodécimains2. Étant très pratiquant, il lui était interdit ne serait-ce que de serrer la main à une femme autre que sa mère, sa sœur, son épouse, ou sa fille. Il comprenait que je n’étais pas prête à aller au-delà des baisers, mais il lui était interdit de me toucher. Il m’expliqua le mécanisme du contrat, puis psalmodia quelques versets auxquels je répondis « Je te marie moi-même », ce à quoi il me rétorqua « J’ai accepté ». Notre contrat était alors scellé, pour toute la durée de son séjour ! Je ne me considérais point mariée. Il n’était pas dans son intention de me promettre monts et merveilles ou de me leurrer avec ce contrat verbal, ni de me faire miroiter un mariage en bonne et due forme. Il voulait juste être en accord avec ses convictions religieuses et j’avais joué le jeu en connaissance de cause.

Pendant les trois semaines de son séjour, je n’ai pas cessé de le fréquenter. Je l’accompagnais dans plusieurs manifestations sportives qu’il était spécialement venu voir de Beyrouth. Enfin, assister aux matchs était la raison annoncée de son voyage car ce que j’allais découvrir plus tard sur le vrai métier d’Abbas, son passé, son histoire et ce qu’il était réellement en train d’ourdir n’avait aucun rapport avec le sport et les caprices de fans prêts à suivre leur équipe favorite jusqu’au bout du monde. Le départ d’Abbas avait été un déchirement. Quand il m’avait pris dans ses bras, la veille de son retour au Liban, il n’avait pu cacher ses larmes. Mon dernier effort pour ne pas succomber durablement à son charme s’était alors écroulé devant ce grand gaillard musclé qui faisait trois fois mon gabarit, et au moins deux fois celui du plus grand garçon glabre de mon lycée. Les larmes d’un homme sont rares et précieuses, m’a-t-on appris. Les voir couler, généreuses, sur la barbichette d’Abbas, m’avait décontenancée. J’étais aussitôt tombée encore plus amoureuse de lui.

Mais la vie se devait de continuer. Mon diplôme d’études secondaires en poche, on m’avait autorisée à m’inscrire dans une université sise à des dizaines de kilomètres de mon domicile. Oui, en Tunisie on n’avait pas le droit de choisir sa spécialité universitaire. Celle-ci était imposée par un conseil d’orientation en fonction des notes obtenues au baccalauréat, et surtout des débouchés potentiels et des besoins en recrues.

De par son emplacement géographique excentré, suite à une idée ingénieuse du régime Ben Ali d’éloigner tous les établissements supérieurs de la capitale afin d’éviter de concentrer les masses de jeunes près du premier ministère de la Casbah, la fac était très loin de Saint-Germain. Quand ma mère n’était pas en mesure de m’accompagner en voiture pour une heure et demie de trajet dans la campagne — à vrai dire, le paysage n’était pas désagréable, mais devoir faire la navette tous les jours était un véritable calvaire —, je devais emprunter les transports en commun. Ah, les joies du transport public en Tunisie ! À peine sortie du tendre cocon germinois, j’étais projetée dans la jungle de Tunis. Mon périple quotidien démarrait à la gare du train de banlieue, toujours pleine à craquer aux heures de pointe. Le train était tellement bondé que, par moments, je me retrouvais soulevée par les mouvements de foule et collée entre deux voyageurs aux mains baladeuses. J’étais toute menue. Je faisais plus jeune que mon âge et j’attirais les convoitises. Je donnais l’air d’une proie facile, sans défense. J’avais l’impression d’avoir affaire à des espèces de grosses brutes en rut qui ne m’inspiraient que dégoût et mépris. Finis les jolis hauts et le maquillage, finie la coquetterie de mon adolescence, je portais désormais un sweat à capuche et un jeans bien ample. Cette tenue n’était cependant pas suffisante pour passer inaperçue et me protéger de la drague de bas étage, des sifflements, des remarques déplacées, des petits voyous qui me poursuivaient jusque devant chez moi, avant de m’insulter aigrement pour ne pas avoir répondu à leurs avances.

Mais l’éloignement ne se mesurait pas uniquement en kilomètres. Il était aussi intellectuel. Sur ce volet, à vrai dire, il était encore plus marqué. Ce fut un choc. Je me rendais compte que, à Saint-Germain, je vivais dans un monde parallèle. Ici, les gens ne ponctuaient pas leur discours de palabres françaises comme nous le faisions tout naturellement. Si, ô malheur, j’osais prononcer un mot français, on me regardait comme une extraterrestre. Comme une petite-bourgeoise francisée et snobe. Comme une pestiférée. Sur les bancs de la fac, je me rendais compte que nous étions une caste minoritaire, épiée, enviée et détestée, que