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Dans "Ramona", Helen Hunt Jackson nous plonge au cœur des injustices subies par les populations amérindiennes en Californie au XIXe siècle. À travers le récit poignant de Ramona, une jeune femme d'origine mixte indigène et européenne, l'auteur dépeint les souffrances et la résilience liées à l'oppression culturelle et à la lutte pour l'identité. Son style, à la fois lyrique et réaliste, se démarque par une profonde empathie envers ses personnages, soulignant la beauté et la tragédie des paysages californiens tout en exposant les luttes socio-politiques de l'époque. Ce roman s'inscrit dans le contexte littéraire du mouvement de réforme sociale du XIXe siècle, qui vise à sensibiliser le public aux conditions des autochtones américains. Helen Hunt Jackson, écrivaine engagée et militante, a été profondément influencée par ses voyages et ses rencontres avec les peuples autochtones. Son environnement d'écriture, marqué par une conscience sociale croissante, a nourri son désir de dénoncer la traite injuste des Amérindiens. Jackson était également inspirée par son expérience personnelle de la perte et du déchirement, ce qui transparaît dans la tristesse et la beauté du destin de Ramona. Je recommande vivement "Ramona" à tout lecteur sensible aux injustices sociales et désireux de découvrir les enjeux historiques souvent méconnus de l'Amérique. Ce roman, à la fois touchant et éclairant, invite à une réflexion profonde sur la mémoire et la culture, tout en offrant un récit captivant qui ne manquera pas d'émouvoir et de marquer les esprits. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Dans une Californie en transition, où l’éclat pastoral des grands ranchos et la nostalgie d’un âge supposé harmonieux dissimulent la dépossession des peuples autochtones, Ramona met en tension le désir d’aimer et d’appartenir avec la dureté des frontières nouvelles, des lois importées et des hiérarchies raciales, et invite, par le contraste entre la douceur des liens intimes et la violence institutionnelle, à sonder ce que la société érige en mythe et ce qu’elle relègue au silence, là où se rencontrent langues, croyances, mémoires blessées et aspirations tenaces à la dignité.
Roman publié en 1884 aux États-Unis, Ramona de Helen Hunt Jackson s’inscrit dans le double registre du roman historique et du récit sentimental, avec une visée de plaidoyer social. L’intrigue se situe dans le sud de la Californie, au lendemain de la guerre américano-mexicaine et de l’annexion, parmi les ranchos californios, les missions et les villages autochtones. Jackson, écrivaine américaine engagée, venait de dénoncer les injustices subies par les peuples autochtones dans un ouvrage documentaire; elle recourt ici à la fiction pour émouvoir et convaincre. Ce cadre temporel et géographique donne sa densité à l’œuvre et oriente sa lecture.
Au centre du roman se trouve Ramona, jeune orpheline d’ascendance mixte élevée dans une vaste demeure californienne gouvernée par une matriarche au sens aigu de l’honneur et du statut. L’arrivée d’un berger autochtone employé à la saison des tonte rapproche deux mondes qui se côtoient sans se connaître. Une affection naît, fragile et lumineuse, mais les codes de la maison, les préjugés sociaux et les mutations juridiques du pays dressent des obstacles dès les premiers chapitres. Cette mise en place, sans emphase tapageuse, installe une histoire d’attachements contrariés, où la sphère privée reflète les secousses de l’histoire.
La voix narrative adopte une troisième personne ample, attentive aux paysages, aux coutumes domestiques, aux rites religieux et aux cadences du travail saisonnier. La prose, parfois lyrique et volontiers descriptive, confère aux scènes une texture sensorielle faite d’odeurs de poussière, de lumière vive et de chants lointains. Le ton oscille entre la tendresse pour ses personnages et une gravité morale qui affleure dans les transitions et les portraits. Le rythme alterne tableaux contemplatifs et avancées décisives, ce qui laisse au lecteur le temps d’absorber les détails d’un monde en mutation tout en suivant un récit à l’élan continu.
Par ses choix narratifs, l’ouvrage explore les lignes de fracture de l’identité et de l’appartenance, l’enchevêtrement des cultures et la question de la justice dans un ordre social remanié. Il met en scène la pression des lois et des usages sur les vies ordinaires, interroge la hiérarchie raciale héritée et la logique de la dépossession, et examine la manière dont la foi, la famille et l’honneur peuvent servir de refuge ou de contrainte. Le roman montre aussi la fragilité des titres, des terres et des promesses lorsque la souveraineté change, sans réduire pour autant ses personnages à des emblèmes.
Pour les lecteurs d’aujourd’hui, Ramona conserve une pertinence aiguë en éclairant, par le prisme d’une histoire intime, les effets durables des conquêtes, des frontières et des déplacements forcés. Les questions de droits autochtones, de mémoire historique, de pluralité culturelle et de représentation résonnent dans ses pages avec une clarté qui dépasse le simple cadre régional. Le roman invite à reconsidérer les images séduisantes d’un passé idyllique, à reconnaître les voix marginalisées et à réfléchir aux manières d’habiter un territoire en commun. Sa force vient de cette capacité à lier émotion, contexte et conscience civique.
Lire Ramona, c’est entrer dans un récit généreux où la beauté des scènes cohabite avec une interrogation morale soutenue, sans céder au spectaculaire ni au pamphlet. Le roman offre une progression accessible, nourrie de détails concrets et d’élans affectifs, qui parlent autant aux amateurs de fictions historiques qu’à ceux qui cherchent un questionnement éthique. Sa sensibilité peut refléter les codes du XIXe siècle, mais son ambition de vérité et d’empathie demeure vivace. Œuvre marquante du roman américain de son époque, il ouvre un espace d’écoute et de débat que notre présent peut encore habiter.
Publié en 1884, Ramona de Helen Hunt Jackson est un roman situé dans la Californie du Sud de l’après-guerre américano-mexicaine. L’ouvrage suit Ramona, orpheline de métissage européen et amérindien, élevée dans la demeure d’une famille californienne d’ancienne noblesse terrienne. Sa beauté, sa piété et sa douceur contrastent avec une position fragile, tolérée mais marquée par les préjugés de caste et de race. En toile de fond, l’annexion américaine bouleverse les titres fonciers, les hiérarchies sociales et les usages des missions. Jackson installe ainsi un cadre où l’intime et le politique s’entrelacent, faisant du destin de Ramona un prisme des transformations de la région.
Au rancho de la sévère Señora Moreno, gardienne des codes et des intérêts familiaux, Ramona reçoit éducation et abri sans jamais être pleinement acceptée. Le fils, Felipe, incarne une bienveillance traditionnelle, mais l’autorité maternelle impose une distance implacable fondée sur l’obsession de la pureté et de l’honneur. Le quotidien agricole, les fêtes religieuses et la solidarité des travailleurs dessinent une société en déclin, fière de ses rites mais exposée aux nouvelles lois venues du Nord. Jackson met en scène les silences, les gestes retenus et les petites humiliations qui minent la jeune femme, révélant un conflit entre charité proclamée et exclusion réelle.
Dans ce contexte arrive Alessandro, berger indien compétent et musicien sensible, dont la présence au rancho rend visibles les échanges indispensables entre communautés. La complicité naît autour du travail, de la musique et d’un sens partagé de dignité. Leur attachement, discret mais profond, heurte les ambitions sociales de la Señora, qui redoute le scandale et refuse toute alliance avec un Indien. Ramona découvre alors l’ampleur de la barrière raciale qui ordonne sa vie. Jackson fait de cette passion un moteur narratif et un révélateur moral, posant la question de ce que valent les liens du cœur face à l’injustice institutionnelle.
À mesure que l’autorité américaine s’installe, les titres espagnols et mexicains se voient contestés, tandis que les villages indiens subissent expulsions, vols de bétail et brutalités souvent impunies. Les promesses de protection légale s’évanouissent devant les coûts, les procédures et le parti pris des tribunaux. Sous la pression des événements et des interdits domestiques, Ramona et Alessandro envisagent une vie hors du rancho. Leur choix les expose à l’errance et à la précarité d’un territoire où l’espace se referme sur ceux qui n’ont ni pouvoir ni voix. Le roman articule ainsi l’intime et la spoliation, sans rompre le fil d’une espérance têtue.
Leur route traverse des paysages splendides et des communautés meurtries, où l’artisanat, la musique et la foi subsistent malgré les pertes. Les déplacements forcés, les menaces de colons et la pression de nouvelles clôtures rythment un quotidien fait d’ingéniosité et de renoncements. Des responsabilités nouvelles renforcent le lien du couple et aiguisent la question du foyer possible dans un monde qui se dérobe. Jackson décrit les solidarités fragiles, l’aide ponctuelle venue des missions et l’ombre persistante de la violence. Elle maintient la tension entre tendresse et péril, soulignant la dignité de personnages qui cherchent une place sans renier leur identité.
En alliant roman sentimental, couleur locale et indignation civique, Jackson poursuit le plaidoyer amorcé dans son essai antérieur sur les injustices faites aux peuples autochtones. Elle utilise le ressort de l’empathie pour exposer les effets concrets du racisme, des transformations juridiques et de la ruée vers la terre. La décadence de l’aristocratie californienne, la ferveur catholique et l’âpreté du paysage se conjuguent pour cadrer les dilemmes de Ramona. Le récit interroge devoir filial, droit à l’amour, appartenance et justice, sans s’abandonner au manifeste. Les choix des personnages demeurent immergés dans le quotidien, rendant la critique sociale palpable et incarnée.
Ramona a durablement marqué l’imaginaire américain en liant histoire régionale et dénonciation morale dans une intrigue accessible. Parue alors que la question des droits des Autochtones gagnait timidement l’espace public, l’œuvre a sensibilisé un large lectorat aux conséquences humaines de la conquête et des politiques foncières. Elle a aussi nourri, parfois à rebours de son intention, une vision pittoresque de la Californie qui inspira circuits, légendes locales et nostalgies touristiques. Cette double postérité, faite d’empathie et de mythification, explique la résonance persistante du roman, dont les conflits sur la terre, la dignité et l’appartenance continuent d’interpeller sans exiger d’adhésion doctrinale.
La Californie décrite dans Ramona se situe dans les décennies suivant la guerre américano-mexicaine. Par le traité de Guadalupe Hidalgo (1848), les États-Unis annexent la Californie, devenue État en 1850. La ruée vers l’or (1848–1855) bouleverse la démographie et l’économie, accélérant l’installation de colons anglophones. Le système juridique américain remplace les institutions mexicaines: tribunaux de common law, shérifs et cadastre réorganisent droits et propriétés. Dans le Sud, l’ancienne société des ranchos, héritée de l’époque espagnole et mexicaine, coexiste avec des peuples autochtones—Luiseño, Cahuilla, Kumeyaay, entre autres—et avec l’empreinte durable des missions catholiques, qui structurent encore lieux, travail et identités.
Le réseau des missions franciscaines, fondé à partir de 1769, avait organisé la colonisation espagnole par la conversion et le travail forcé des Autochtones. La sécularisation décrétée par le gouvernement mexicain en 1833 démantèle juridiquement ces établissements, mais laisse des communautés autochtones démunies, exposées aux maladies et au déplacement. Sous la domination américaine, la loi californienne de 1850 pour le “gouvernement et la protection des Indiens” autorise l’« apprentissage » et des pratiques de travail coercitives, partiellement abrogées en 1863. Malgré quelques réserves créées par ordres exécutifs dans les années 1875–1882, de nombreuses bandes dites “Mission Indians” ne disposent pas de titres fonciers sécurisés.
L’accès et la perte des terres forment un enjeu central de l’époque. La loi fédérale de 1851 crée une commission chargée de vérifier les concessions espagnoles et mexicaines; les requérants doivent prouver leurs titres devant les tribunaux américains. Procès coûteux, taxes et occupations par des squatters conduisent à la fragmentation ou à la vente de nombreux ranchos californios. La loi des homesteads de 1862 et l’afflux de colons accentuent la pression. Pour les Autochtones installés sur ces domaines ou dans des villages voisins, l’insécurité foncière s’aggrave, les laissant dépendre d’employeurs, de protections locales ou d’ordres exécutifs parfois changeants.
Au niveau national, la politique indienne passe au XIXe siècle d’expulsions à l’est des Mississippi à un système de réserves à l’ouest. La “Peace Policy” lancée par Ulysses S. Grant en 1869 confie des agences à des dénominations religieuses et au Board of Indian Commissioners, tout en promouvant l’assimilation. L’école industrielle de Carlisle ouvre en 1879, emblématique d’une scolarisation hors réserve. En Californie, dix-huit traités négociés avec des tribus en 1851–1852 ne sont jamais ratifiés par le Sénat, laissant des droits non reconnus. Les débats sur l’allotment aboutiront au Dawes Act de 1887, postérieur à la publication de Ramona.
Helen Hunt Jackson, écrivaine et réformatrice, devient une critique informée de la politique indienne après l’affaire Ponca et l’arrêt Standing Bear v. Crook (1879), qui reconnaît aux Autochtones la personnalité juridique en habeas corpus. Son ouvrage A Century of Dishonor (1881) documente des violations fédérales. En 1883, nommée commissaire spéciale avec Abbott Kinney, elle enquête sur la situation des “Mission Indians” du Sud californien et remet un rapport au Département de l’Intérieur. Publié en 1884, Ramona transpose ces constats dans une fiction sentimentale destinée à élargir l’audience des réformes, en s’appuyant sur des réseaux comme la Women’s National Indian Association.
Dans les années 1870–1880, le Sud de la Californie se transforme rapidement. Le Southern Pacific relie Los Angeles au réseau national en 1876, puis l’Atchison, Topeka and Santa Fe atteint la ville en 1885, entraînant une forte arrivée de migrants et une spéculation foncière culminant en 1886–1887. L’économie pivote du vaste élevage et du blé vers les agrumes, l’irrigation et l’urbanisation. La presse et les brochures de promotion vantent le climat et un passé “hispanique” idéalisé. Ces dynamiques reconfigurent les rapports sociaux dans les ranchos et les villages autochtones voisins, et modifient les opportunités, les salaires et l’accès aux ressources.
Les hiérarchies raciales et linguistiques pèsent sur la vie quotidienne. Après 1850, les Californios perdent progressivement pouvoir politique et contrôle foncier. La Constitution de 1879 supprime l’obligation de publier les lois en espagnol, marquant le recul institutionnel de cette langue. Jusqu’en 1863, des dispositions californiennes restreignent le témoignage judiciaire des Indiens contre des Blancs, tandis que des violences de milices ou de groupes locaux frappent des communautés. Des expulsions, telles celle des Luiseño de Temecula en 1875, illustrent l’absence de garanties foncières. Beaucoup d’Autochtones travaillent comme ouvriers agricoles, domestiques ou manoeuvres, dépendant de patrons, shérifs et agents fédéraux.
Dans ce contexte, Ramona met en scène le Sud californien post-annexion, ses ranchos, ses missions et des communautés autochtones privées de droits. Sans s’écarter des contraintes du roman sentimental du XIXe siècle, l’ouvrage dénonce la spoliation foncière, les violences et l’inaction administrative qui frappent les “Mission Indians” et, plus largement, les Californios. Sa réception populaire attire l’attention sur la région et ses injustices, aux côtés d’initiatives réformatrices qui conduisent, dans les années 1880–1890, à des mesures comme le Mission Indian Relief Act (1891). Parallèlement, certains lecteurs en retiennent surtout une vision pittoresque du “vieux” Californio, alimentant une mémoire touristique.
C’était le moment de la tonte des moutons, dans la Californie du Sud, mais le travail avait été retardé chez la senora Moreno[2]. Le mauvais sort s’en était mêlé[1q]. Senor Felipe, le fils ainé et le chef de la maison depuis la mort de son père, avait été malade. La senora ne croyait pouvoir rien faire sur sa propriété, sur le rancho[1], comme on l’appelait, sans ce fils chéri. Il n’avait pas encore de barbe au menton qu’elle disait déjà: «Demandez à senor Felipe; senor Felipe verra à cela.»
Et cependant, par le fait, la senora décidait elle-même de toutes choses, depuis l’époque de la tonte des moutons jusqu’à la place du plant d’artichauts; mais personne ne s’en doutait dans la maison. C’était une personne très capable que la senora, et l’histoire de sa vie depuis soixante ans aurait fourni le roman le plus intéressant. Elle avait goûté des grandeurs de la vieille Espagne pour tomber ensuite dans les sauvages régions de l’Espagne nouvelle; les vagues du golfe de Biscaye, du golfe du Mexique et de l’océan Pacifique avaient tour à tour agité sa barque. Les bras de la sainte Église catholique ne l’avaient jamais laissé échapper, et c’était là ce qui l’avait sauvée, aurait-elle dit, si elle avait parlé d’elle-même: ce qu’elle ne faisait jamais. C’était l’un des traits distinctifs de cette nature si ardente et si passionnée, si impérieuse sous l’apparence d’une douceur et d’un calme imperturbables, que nul n’avait jamais lutté contre sa volonté sans le payer par la suite; aussi était-elle alternativement adorée et haïe, toujours avec la même vivacité d’impressions. Elle glissait dans sa maison d’un pas silencieux, vêtue d’une simple robe noire, son rosaire à son côté, les yeux baissés, n’élevant jamais la voix, semblant même parfois hésiter, si bien que ceux qui ne la connaissaient pas pouvaient la croire indécise dans ses résolutions, tandis que sa volonté était si forte et si précise, qu’elle cherchait seulement l’expression la plus propre pour l’imposer aux autres.
La tonte des moutons avait précisément été l’occasion d’une discussion entre la senora et son berger en chef, Juan Canito[3], qui voulait faire commencer le travail en dépit de la maladie de senor Felipe. On se passerait bien de lui pour compter et emballer les toisons. N’avait il pas fait la besogne, lui, Juan, quand senor Felipe n’était qu’un enfant? Ne pourrait-il pas s’en charger de nouveau? La senora ne se rendait pas compte que le temps passait. On ne trouverait plus de tondeurs, puisqu’elle voulait employer des Indiens, au lieu de prendre des Mexicains, comme tous les autres ranchos de la vallée. Des Indiens, pourquoi faire? bon Dieu[2q]!
«Répétez-moi cela, Juan, dit la senora de sa voix douce; j’ai peur de devenir sourde dans ma vieillesse. Je ne comprends pas bien ce que vous dites[3q]....!»
Mais Juan ne se souciait pas de répéter ses paroles, et il se borna à murmurer:
«Pardon, senora!
–Oh! il n’y a pas de quoi, Juan, reprit-elle avec le même calme; je deviens vieille, voilà tout; ce n’est pas votre faute; mais, pour en revenir à nos moutons, ne savez-vous que senor Felipe a retenu la même troupe de tondeurs que nous avons eue l’automne dernier, Alessandro, de Temecula[10]? Ils attendent nos ordres pour venir ici. Senor Felipe dit que ce sont les meilleurs tondeurs du pays. Et qu’est-ce que vous dites de l’état du troupeau, Juan? La tonte sera-t-elle bonne? Personne ne s’en rend si bien compte que vous. Le général Moreno disait que vous saviez apprécier la laine sur le dos d’un mouton à une livre près.
–Eh bien, senora, repartit Juan, fort adouci, les pauvres bêtes ne sont pas mal, eu égard à la mauvaise nourriture qu’elles ont eue tout l’hiver. Nous ne serons pas loin du rendement de l’année dernière; seulement on ne peut pas savoir dans quel état Luigo ramènera le troupeau qu’il a emmené au bord de la mer.»
La senora souriait; elle savait bien que Juan n’aimait pas Luigo[4q]; mais le vieux serviteur continua sans faire attention à la sévérité qui commençait à se peindre sur son visage:
«Senor Felipe croit tout le bien possible de Luigo, parce qu’il est de son âge; mais il regrettera sa confiance le jour où il se trouvera en face d’un troupeau à demi mort, et cela grâce à Luigo. Tant que je l’ai sous la main, ici dans la vallée, cela va bien; mais il n’est pas plus en état de diriger un troupeau que les agneaux eux-mêmes. Il les pousse un jour à la marche, le lendemain il les laisse mourir de faim, et je l’ai vu oublier de les mener à l’abreuvoir. Quand il est dans ses rêveries, Notre-Dame seule sait à quoi il pense!»
La senora ne répondait pas. Juan repoussa le chien qui jouait à ses pieds en aboyant joyeusement.
«A bas, Capitan, à bas! Tu fais tant de bruit que la senora n’entend que toi.
–Je n’ai que trop bien entendu, Juan Canito, reprit la senora d’un ton glacial. Il n’est pas bon pour un serviteur de médire d’un autre. Je suis fâchée de ce que vous avez dit, et j’espère que vous confesserez ce péché au père Salviederra[4] quand il viendra le mois prochain. Si senor Felipe vous écoutait, ce pauvre Luigo se trouverait sans pain et sans asile, et je vous demande, Juan, si ce serait là une conduite digne de chrétiens! J’ai bien peur que le Père ne vous fasse faire pénitence de vos paroles d’aujourd’hui.
–Senora, je ne voulais pas faire de tort à Luigo», commença Juan, qui ressentait profondément l’injustice du reproche.
La senora ne l’écoutait plus: elle se retirait lentement, égrenant son rosaire entre ses doigts et murmurant ses prières.
«Des prières! toujours des prières! pensait Juan en la suivant des yeux; la senora est bien sûre d’aller tout droit au paradis, si c’est là le chemin; mais qu’est-ce que je peux faire, moi, qui ai à cœur les intérêts de mes maîtres, quand je vois des imbéciles qui gâchent tout? Ah! c’est un grand malheur pour la propriété que le général soit mort quand le senor Felipe n’était encore qu’un enfant! On peut me gronder tant qu’on voudra, et m’envoyer à confesse; mais c’est heureux que je sois là pour voir à leurs affaires!» et le vieillard frappait du pied dans son irritation, quand une pensée traversa tout à coup son esprit. «Voyons, dit-il à demi-voix: le père Salviederra vient le mois prochain; nous sommes au25; la tonte ne commencera pas avant que le père soit arrivé. Il y aura la messe tous les matins dans la chapelle, et les vêpres le soir; avec le temps des confessions, cela fera bien deux jours de plus à nourrir toute cette bande. Mais la senora aime à voir les Indiens prosternés dans la chapelle: il lui semble qu’ils sont encore tous à la maison comme autrefois; d’ailleurs cela fait du bien à ces pauvres gens d’entendre un petit mot de religion quand cela se trouve; c’est bien à quoi pense senor Felipe: il est pieux comme sa mère; tout cela ne sera pas avant dix ou quinze jours, je vois! je vois! Je commencerai demain à m’occuper des huttes; si ce malheureux Luigo était au moins revenu! Il s’entend mieux que personne à choisir les branches pour les baraques!»
Juan était si content d’être arrivé à une certitude quelconque sur le moment de la tonte et il était de si bonne humeur, que toutes les servantes de la maison se réunirent autour de lui, plaisantant et riant comme elles n’osaient jamais le faire lorsque le vieux berger était plongé dans ses idées moroses: Marda, la cuisinière, et sa fille Margherita, les deux sœurs Anita et Maria, qui étaient dans la maison depuis leur naissance, avec leurs deux filles, Rosa et la petite Anita, plus grande et plus grosse que sa mère; enfin la vieille Juanita, en enfance depuis dix ans, mais qui écossait encore les haricots plus vite et mieux que toutes les autres femmes de la maison. Heureusement pour elle, une propriété au Mexique ne manque jamais d’un grand champ de haricots, et il y avait toujours dans la maison des Moreno assez de sacs de gousses pour nourrir une petite armée; c’était en effet une petite armée que les gens employés au service de la senora; personne ne savait exactement combien il y avait de femmes dans la cuisine et combien d’hommes dans les champs; il se trouvait toujours des cousines ou des belles-sœurs qui venaient en visite pour voir les domestiques, puis des cousins, des beaux-frères ou des neveux qui s’arrêtaient en traversant la vallée; quand on en venait au jour de paye, senor Felipe savait combien il avait de serviteurs, mais on ne comptait pas les gens qui étaient logés ou nourris sous son toit; de pareils soins étaient au-dessous d’un gentilhomme mexicain.
La senora pensait souvent qu’il n’y avait plus personne dans la maison; une poignée de gens qui suffisaient à peine à l’ouvrage, toute diminuée que fût la propriété. Du temps du général, il n’y avait jamais moins de cinquante personnes occupées sur la terre et nourries à sa table. Il ne s’inquiétait pas de savoir ce qu’il pouvait y avoir de plus. Maintenant, en traversant la galerie, la senora se disait: «Je suis sûre que cette pauvre Marda se tue d’ouvrage; il faut que Margherita lui vienne en aide», et elle soupirait en serrant son rosaire de plus près contre son cœur. Lorsqu’elle entra dans la chambre de son fils, en s’arrêtant une seconde sur le seuil, Felipe Moreno eût été bien étonné s’il avait pu lire dans la pensée de sa mère. Au moment où elle disait d’une voix calme: «Bonjour, mon fils, j’espère que vous avez bien dormi», une voix s’élevait de son âme avec une ardeur passionnée: «Omon fils! mon cher fils! Dieu m’a rendu en lui le visage de son père! Il est digne d’un royaume!»
C’était justement ce dont Felipe n’était pas digne; s’il eût eu l’instinct du gouvernement, il ne se serait pas laissé diriger par sa mère, comme il faisait sans s’en apercevoir; mais sa beauté physique égalait ou surpassait celle de tous les héritiers du trône et rappelait en effet d’une manière frappante celle de son père. Un jour, dans une grande procession, Felipe s’était paré du manteau brodé d’or, des culottes courtes à nœuds rouges et du sombrero garni d’argent que son père portait vingt-cinq ans auparavant: en le voyant, sa mère s’était trouvée mal deux fois de suite, et Felipe, effrayé, voulut changer de vêtements; mais la senora s’y était opposée. «Non, non, Felipe, avait-elle dit d’une voix faible, je veux que vous les portiez»; et elle baisait la boucle du ceinturon qu’elle avait tant de fois attaché autour de la taille de son mari quand il la quittait pour courir la fortune incertaine de la guerre. «Je veux que vous les portiez, continua-t-elle en se relevant, pendant que ses yeux reprenaient leur éclat. Vous montrerez à ces Américains ce qu’était un gentilhomme mexicain avant qu’ils fussent venus nous fouler sous leurs pieds!» et elle l’accompagna jusqu’à la grille, ferme et fière, agitant son mouchoir tant que le jeune homme fut en vue. Lorsqu’il eut disparu, elle se traîna lentement jusqu’à sa chambre, la tête baissée, et se laissa tomber aux pieds de la madone pour passer en prières le reste du jour, en demandant à Dieu de lui pardonner ses péchés et de détruire tous les hérétiques. Il n’est pas difficile de deviner sur quelle partie de sa prière se portait le plus sa ferveur.
Juan Canito ne s’était pas trompé en pensant que la tonte des moutons était subordonnée à l’arrivée du père Salviederra, et il eût été plus fier que jamais de sa perspicacité s’il avait pu entendre la conversation de la senora avec son fils, qui souriait tendrement en l’écoutant. «Vous êtes toujours décidé à attendre le Père? disait-elle doucement. Juan commence à s’impatienter; il ne peut pas oublier qu’il vous a tenu tout petit sur ses genoux, tandis que moi, au contraire, j’oublierais facilement que vous n’avez pas toujours été l’homme sur lequel je m’appuie.»
Felipe avait pris entre ses deux mains robustes les doigts amaigris de sa mère, les portant à ses lèvres comme un amoureux.
«Vous me gâtez, ma mère; vous me rendez trop fier.
–Non, Felipe, reprit la senora; c’est moi qui suis fière ou plutôt reconnaissante d’avoir un fils sur lequel je puis compter pour me guider et me protéger pendant les années qui me restent encore à vivre; je mourrai en paix, sachant que vous vivrez comme doit le faire un vrai gentilhomme mexicain dans ses terres, autant que cela se peut encore dans ce malheureux pays. Mais pour en revenir à la tonte des moutons, Felipe, est-ce que vous voudriez commencer avant que le père Salviederra fût arrivé? Il est vieux et faible; il viendra à pied comme de coutume, et il lui faut maintenant six grandes journées; il part de Santa-Barbara le samedi; il s’arrêtera le dimanche à Ventura et un jour chez les Ortega, autant chez les Lopez: il y a un baptême; il ne peut pas être ici avant le10, au plus tôt dans quinze jours; vous serez remis avant cette époque.
–J’y compte bien, dit Felipe en riant et en repoussant ses couvertures d’un tel élan que les colonnes et le dais à franges du lit grincèrent bruyamment; je se rais bien dès aujourd’hui sans cette odieuse faiblesse qui ne me permet pas de me tenir debout; je suis sûr que cela me ferait du bien de sortir.»
Par le fait, Felipe était pressé de voir arriver le moment de la tonte, qui l’amusait toujours beaucoup. Mais il fut irrité et offensé en entendant dire à sa mère:
«C’est, la faiblesse qui reste toujours après la fièvre, cela dure souvent bien des semaines; je ne sais si vous serez de force à vous charger de tout l’emballage; mais, comme le disait ce matin Juan Canito, il a été habitué à ce soin quand nous n’étiez encore qu’un enfant, et il peut bien le reprendre cette année.
–Il a dit cela, le vieil insolent! s’écria Felipe; je lui dis que personne n’emballera si ce n’est moi, et que la tonte viendra quand il me conviendra et pas un jour avant!
–Je suppose qu’il ne serait pas bon de dire que nous voulons attendre le Père, reprit la senora d’un ton d’hésitation; il n’a pas sur l’esprit des hommes jeunes l’influence qu’il avait autrefois, et il me semble même que Juan tombe un peu dans la tiédeur; l’incrédulité se répand dans le pays depuis que les Américains le parcourent en tous sens à la recherche de l’argent comme un chien en quête! Juan serait peut-être fâché de penser que nous attendons le Père, qu’en pensez-vous?
–Je pense qu’il n’a pas besoin d’en savoir si long, repartit Felipe, encore fâché; la tonte attend mon bon plaisir, et voilà tout.»
Les choses furent donc ainsi réglées, exactement comme la senora l’avait arrêté dans son esprit, et sans que Felipe ou Juan Canito lui-même pussent se douter qu’elle seule avait décidé la question. C’est le comble de l’art politique de gouverner sans paraître y toucher, et ce talent appartenait par excellence à la senora Moreno.
La maison de la senora présentait le type le plus parfait de la vie à demi élégante, à demi barbare, généreuse et libérale, que menaient dans leurs terres les gentilshommes mexicains sous le gouvernement des vice-rois espagnols et mexicains, lorsque les lois des Indes régissaient encore le pays et que son nom de Nouvelle-Espagne le rattachait tendrement à la vieille patrie par les liens d’un patriotisme ardent; le souvenir du temps passé subsiste encore dans la basse Californie et ne périra jamais complètement tant que subsistera une seule maison ressemblant à celle de la senora Moreno.
Quand le général avait bâti sa demeure, il était possesseur de toute la terre à quarante milles à la ronde. Il n’eût peut-être pas été facile de déterminer d’où lui était venue cette immense propriété, concédée en grande partie par son ami le gouverneur Pico Pio[7]. Aussi les commissaires des États-Unis ne se montrèrent-ils pas satisfaits de la validité des titres lorsqu’ils en vinrent à vérifier les droits de propriété après la cession de la Californie[8], si bien que, l’une après l’autre, la plus grande partie des terres de la senora Moreno lui furent enlevées, en sorte qu’elle se tenait pour une personne ruinée; en particulier, presque tous ses pâturages lui furent repris. Ces terres avaient appartenu jadis à la mission de Bonaventura[6], et la senora les avait souvent traversées à cheval avec son mari, suivant pendant quarante milles les routes qui sillonnaient leurs propriétés jusqu’aux rives de la mer qui leur appartenaient également; maintenant qu’elle ne pouvait plus s’enorgueillir de ce grand pouvoir, elle regardait naturellement les Américains comme de misérables voleurs. Le Mexique avait sauvé son existence par le traité qui terminait la guerre; mais la Californie avait tout perdu, car le triomphe des États-Unis la séparait du Mexique.
Par bonheur pour la senora Moreno, ses titres aux propriétés de la vallée étaient mieux établis que ses droits sur les terres de l’orient et de l’occident, et, lorsque toutes les réclamations et toutes les prétentions furent enfin réglées, elle resta en possession indisputable d’une belle terre qui lui paraissait un misérable lambeau de sa fortune passée; encore ne voulait-elle pas admettre qu’elle possédât un pouce de terrain en sécurité; ceux qui l’avaient dépouillée pouvaient revenir à la charge, pensait-elle, et chaque jour les rides creusées par l’inquiétude et le mécontentement allaient s’accentuant sur le visage vieilli de la senora.
Ce fut cependant pour elle une source de grande satisfaction lorsque la nouvelle route décidée par les commissaires des États-Unis vint à passer derrière la maison d’habitation au lieu de s’étaler par devant. «C’est leur place, disait-elle avec mépris, d’arriver par les cuisines, tandis que nos amis, ceux qui viennent nous voir, suivent la vieille route et arrivent devant la maison, qui tourne le dos à ses ennemis.» La senora aurait bien voulu pouvoir en faire autant.
Elle s’était donné un autre plaisir, et le plus subtil des directeurs aurait eu de la peine à deviner si elle avait été animée par un sentiment de piété ou par cet antagonisme de race si puissant dans son cœur. Dès que la nouvelle route avait été ouverte, elle avait fait placer sur chacune des collines qui s’élevaient au flanc de la vallée une grande croix de bois, emblème sacré de sa foi religieuse. «Les hérétiques qui passeront par là sauront du moins qu’ils sont sur les terres d’une bonne catholique, disait-elle, et peut-être quelque conversion sera-t-elle amenée par la vue de la bienheureuse croix; on a vu plus d’un miracle de ce genre.»
Elles étaient là, ces grandes croix, en hiver et en été, sous le soleil et sous la pluie, étendant leurs longs bras noirâtres et servant de guide à plus d’un voyageur qui se dirigeait d’après les croix de la senora Moreno; et qui sait en effet à combien de cœurs tristes ou égarés le message de miséricorde n’arriva peut-être pas à la vue de ces témoins silencieux de l’amour de Dieu! Toujours est-il que tout bon catholique s’arrêtait pour se signer lorsqu’il apercevait la première des croix se détachant sur le ciel bleu, et murmurait tous bas une courte prière pour le bien de son âme.
La maison était construite en bois; elle était basse et entourée sur les deux faces de la cour intérieure et de la façade par une large véranda: c’était là que se concentrait la véritable vie de la famille; personne ne restait à l’intérieur de la maison, sauf en cas de nécessité absolue: l’ouvrage de la cuisine se faisait dans la véranda, en face des fenêtres; les enfants y dormaient, ils y jouaient, on les lavait dans la véranda; les femmes y faisaient leurs prières ou leur sieste, et elles y fabriquaient leur dentelle; la vieille Juanita écossait des haricots et jetait ses gousses par terre jusqu’à ce qu’elle fût à demi ensevelie sous les débris; les bergers et les gardiens de troupeaux dormaient, fumaient, ou exercaient leurs chiens sous la véranda, tandis que les jeunes gens y faisaient l’amour et que les vieux sommeillaient; les chats, les chiens et les poulets circulaient de banc en banc, s’arrêtant devant les petites flaques d’eau qui se remplissaient les jours de pluie et qui fournissaient aux enfants une source inépuisable d’amusements.
