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Les révélations répétées d’abus spirituels et sexuels ont ébranlé l’Église dans ses tréfonds. Face à la tentation du découragement, Mgr Bruno Valentin prend la plume pour nous faire réentendre l’urgence du message que Dieu adressa un jour à saint François d’Assise : « Va, et rebâtis ma maison, qui, tu le vois, tombe en ruine. »
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Seitenzahl: 157
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Mgr Bruno Valentin
Rebâtir ou laisser tomber ?
L’Église au cœur
Conception couverture : © Christophe Roger
Photo couverture : © Shutterstock.com
Photo 4e de couverture : © Diocèse de Versailles
Composition : Soft Office (38)
© Éditions de l’Emmanuel, 2020
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-35389-802-2
Dépôt légal : 1er trimestre 2020
C’était le 15 avril 2019, il n’était pas encore 19 heures. Je venais de célébrer la messe dans une maison de retraite du sud de la région parisienne accueillant des religieuses âgées. J’ai encore dans le cœur la saveur de joie de ce moment, et la douce clarté de l’échange que j’avais pu avoir après la messe avec l’aumônier de la maison. Nous étions le Lundi saint, et j’avais été heureux de saisir l’occasion de demander à ce prêtre de me donner le sacrement du Pardon. Ce père blanc, effectivement blanchi sous le harnais de soixante ans de mission, avait eu les mots d’un frère aîné et d’un fils confiant pour l’évêque débutant que j’étais, ordonné depuis moins de trois mois.
J’ai donc repris l’A86 pour rentrer à Versailles, tout en écoutant la radio d’une oreille distraite. Déjà les éditorialistes avaient pris place dans les studios en vue de ce qui s’annonçait comme une soirée décisive, puisque le président de la République devait s’exprimer à 20 heures pour tenter d’éteindre le feu de la crise dite « des gilets jaunes ». Saurait-il trouver les mots qui apaisent la brûlure du sentiment de déclassement ? Aurait-il les moyens d’ouvrir assez grands les vannes de la générosité budgétaire pour éteindre l’incendie de la colère ? Les experts expertisaient et les commentateurs commentaient, l’attention à peine attirée par un rougeoiement, qui sembla d’abord n’être qu’un feu de broussaille dans ce brasier social : on annonçait qu’un incendie s’était déclaré à Notre-Dame de Paris. Les pompiers étaient sur place. Plus d’informations à venir.
En moins d’une heure, les flammes de Notre-Dame se propagèrent aux écrans du monde entier. Le Président renvoya son intervention à plus tard pour se rendre lui-même sur le parvis, devenu le point de mire de l’attention planétaire. Des milliers de personnes se sont massées au bord de la Seine, des millions d’autres ont afflué au rythme des émissions spéciales et des retransmissions en direct, dans toutes les langues : tous au chevet de Notre-Dame, chacun, stupéfait et saisi, pour suivre le combat des soldats du feu. Rentré à l’évêché, j’ai suivi moi aussi jusque tard dans la nuit ces images qui nous resteront longtemps en mémoire.
Le flux permanent de l’actualité capté par les canaux des réseaux sociaux ne cesse de nous submerger. Une émotion chasse l’autre. Un scandale surgit qui sera remplacé demain par la révélation du suivant. Le buzz fait pschitt. Paradoxalement, il devient donc de plus en plus rare qu’une actualité fasse date, qu’une image s’imprime durablement dans la mémoire collective. Celle de la flèche de Notre-Dame s’effondrant dans une gerbe dantesque d’étincelles et de flammes, ou celle de la nef rougeoyante dans la nuit, sont de ces images pour longtemps indélébiles. Cela tient évidemment à l’ampleur culturelle de l’événement : voir brûler le monument le plus visité d’Europe, forcément, ça marque !
Mais pour les catholiques, cette nuit de feu a eu un retentissement plus intime encore. Elle a fait écho au goût de cendre que leur donnait depuis des mois la vie de leur Église : goût de colère et de honte devant tant de victimes d’abus ; goût d’incompréhension et de découragement devant les errements de responsables, évêques ou supérieurs religieux, si dramatiquement lents à réagir à la crise ; goût d’amertume et d’incrédulité devant les scandales à répétition au sein d’une curie romaine cristallisant tous les fantasmes… Oui, pendant que Notre-Dame brûlait, l’institution tout entière de l’Église menaçait ruine. Et plus grave encore : c’est dans les cœurs que l’Église s’effondrait, parfois bruyamment, le plus souvent en silence.
Quelques semaines après l’incendie de Notre-Dame, j’ai reçu un mail de Florence. Elle m’écrivait notamment : « J’aime écouter l’Évangile de Jésus, prier, lire la Bible, méditer même, réfléchir au sens de la vie. J’essaye d’aimer les autres et mon prochain, surtout les plus démunis. Ma vie est un chemin spirituel. Mais l’Église n’y a plus sa place. Que vous évoquent mes réflexions ?» Florence est ce que l’on appelle dans notre jargon catho « une recommençante », femme combative face à aux épreuves de la vie, rencontrée dans l’une des paroisses dont j’ai été le curé et remise en route par les parcours Alpha. Ce message de Florence m’a touché, d’abord par le constat que l’Église, tout juste rénovée en son cœur, était déjà en ruine. Mais aussi par l’invitation ainsi faite de réagir à ses propos : « Que vous évoquent mes réflexions ? » Elles m’évoquent d’abord l’appel que Jésus lança un jour au jeune François d’Assise, en un temps, le XIIIe siècle, où l’Église n’était pas moins ébranlée qu’aujourd’hui : « Va, et rebâtis ma maison, qui, tu le vois, tombe en ruine. »
Les questions très actuelles que nous pose l’état de notre Église ne sont pourtant pas neuves. Le pape François en a fait le constat sans détour dans son exhortation adressée aux jeunes du monde entier, Christus vivit :
L’Église marche depuis deux mille ans, et elle marche telle qu’elle est, sans recourir à des chirurgies esthétiques. Elle ne craint pas de montrer les péchés de ses membres, que certains d’entre eux tentent parfois de dissimuler, à la lumière brûlante de la Parole de l’Évangile qui lave et purifie. Elle ne se lasse pas non plus de réciter chaque jour, honteuse : « Pitié pour moi, Dieu, en ta bonté, en ta grande tendresse […]. Ma faute est devant moi sans relâche » (Ps 51, 3.5). Mais souvenons-nous qu’on n’abandonne pas une Mère lorsqu’elle est blessée, on l’accompagne pour qu’elle trouve en elle toute la force et la capacité de toujours recommencer1.
C’est pour répondre à la main tendue de Florence et de tous ceux qui, comme elle, veulent malgré tout se laisser encore une chance d’appartenir à l’Église, que j’écris ces lignes. Qu’est-ce que veut dire « appartenir à l’Église » ? Pour quoi faire ? Quels sont nos moyens d’agir et nos raisons d’espérer ?
1. PAPE FRANÇOIS, Exhortation apostolique Christus vivit, n° 101.
« Qui désespère de l’Église, c’est curieux, risque tôt ou tard de désespérer de l’homme. »
Georges Bernanos, Frère Martin
« Va, et rebâtis ma maison qui, tu le vois, tombe en ruine. » L’appel du crucifix de Saint-Damien est sûrement une des scènes les plus connues de la vie de saint François d’Assise. En 1205, François est dans l’ardeur de ses 20 ans. Il s’est déjà détourné de ses rêves de chevalerie. Mais ce n’est pas un renoncement : c’est pour rêver plus grand ! C’est pour suivre « le seigneur plutôt que le serviteur, le prince plutôt que le vassal », selon le songe qu’il a eu peu de temps auparavant à Spolète. Depuis, il cherche dans le silence et la prière à comprendre le projet de Dieu pour lui, parcourant les oratoires qui parsèment la campagne autour d’Assise. Il aime particulièrement la petite chapelle de Saint-Damien : elle est très délabrée, c’est vrai, mais il s’y sent bien pour prier. C’est là qu’un jour François est comme saisi par le crucifix qui s’y trouve. Aujourd’hui encore, vous pouvez contempler sa douceur et sa force au monastère Sainte-Claire, dans les murs de la ville d’Assise, où il est précieusement conservé.
« Va et rebâtis ma maison qui, tu le vois, tombe en ruine. » Si nous voulons parvenir à nous situer dans l’histoire, à comprendre comment les faits d’actualité qui s’enchaînent écrivent jour après jour une histoire sainte, et de quelle manière nous pouvons en être les acteurs, il faut nous mettre à l’écoute de Dieu lui-même. Quitte à dépasser nos premières impressions, et nos réflexes spontanés. L’appel que le crucifix de Saint-Damien adresse à François est un appel à rebâtir : avouons que notre premier mouvement serait plutôt de laisser tomber. La première tentation qui peut nous assaillir est celle de l’abandon, de la fuite, de la prise de distance devant le panorama de ruines que présente notre Église. Ce mouvement initial de recul devant un tel spectacle n’a rien de scandaleux : il procède finalement d’une sorte de réflexe de survie. Même nous, prêtres, sommes parfois tentés d’être de ces marchands du livre de l’Apocalypse contemplant à prudente distance, du pont de leurs navires prêts à prendre le large, la chute de Rome désignée sous le nom de Babylone :
Ils diront : « Malheur ! Malheur ! La grande ville, vêtue de lin fin, de pourpre et d’écarlate, toute parée d’or, de pierres précieuses et de perles, car, en une heure, tant de richesses furent dévastées ! » Tous les capitaines de navires et ceux qui font le cabotage, les marins et tous les travailleurs de la mer se tenaient à distance, et ils criaient en voyant la fumée de son incendie. Ils disaient : « Quelle ville fut comparable à la grande ville ? » (Ap 18, 16-18).
En se lamentant sur Rome-Babylone, les marchands pleurent finalement sur eux-mêmes, sur leurs bénéfices perdus, sur les opportunités commerciales parties en fumée. Ce qu’ils voient leur donne toutes les raisons de se lamenter, mais de loin pour ne pas être mêlés au désastre d’une cité dont ils ont profité autant qu’il était possible. Nous aussi, nous pourrions réagir en camelots de l’Évangile, navrés surtout de voir disparaître les perspectives de confort humain et matériel, ou les situations sociales avantageuses, que peut offrir une Église solidement installée au milieu des institutions de son temps. Qui voudrait lier son sort à celui d’un édifice manifestement sur le point de s’effondrer ? Si la maison menace ruine, ce n’est sûrement pas le moment de monter dans les étages ! Le cardinal Marc Ouellet, chargé notamment de conduire auprès du pape la procédure de désignation des nouveaux évêques, a révélé que la proportion de ceux qui refusent leur nomination a triplé au cours de ces dix dernières années pour atteindre désormais 30 %2. Faut-il y voir un signe de cette tentation largement partagée du laisser tomber ? « Va, et rebâtis ma maison », nous dit au contraire à nous aussi le crucifix de Saint-Damien. Relève cette maison qui m’appartient, et à laquelle toi, tu appartiens.
« Appartenir à l’Église » : même l’expression semble aujourd’hui désuète, presque incongrue, à contresens en tout cas des puissants vents dominants qui nous poussent, chacun, à conduire notre barque en quête de toujours plus d’autonomie. La situation de l’Église n’est pas différente sur ce point de celle des syndicats ou des partis politiques, qui eux aussi voient s’éclaircirent leurs rangs militants parfois jusqu’à la débandade. Appartenir à une institution, quelle qu’elle soit, semble à beaucoup un renoncement à être soi-même. Pour ce qui est de l’Église, le discrédit de certains de ses ministres, l’incompréhension face à plusieurs chapitres de son discours, ou simplement le rejet des exigences de l’Évangile, ne font qu’ajouter encore à ce climat individualiste général.
Certains pays disposent d’indicateurs chiffrés qui aident à prendre la mesure du refus de beaucoup, dans notre vieille Europe, d’appartenir à l’Église. En 2018, plus de 200 000 personnes en Allemagne ont par exemple officiellement choisi de sortir de l’Église catholique, et le rythme semble s’accélérer d’année en année. Le fait que l’appartenance religieuse détermine dans ce pays le montant de la feuille d’impôt est évidemment décisif dans la volonté de tant de gens d’officialiser la rupture de leur lien avec l’Église. En France, où il n’existe aucun enjeu fiscal similaire, les demandes de radiation des registres de baptême sont bien moins nombreuses, de l’ordre de quelques dizaines par an et par diocèse. Mais elles sont en forte augmentation, signe d’un mouvement de rupture qui existe aussi, même si c’est à bas bruit.
Pendant que certains prennent leurs distances, d’autres font le chemin inverse. Parvenus à l’âge adulte, ils veulent créer par le baptême, ou consolider par la confirmation, un lien avec l’Église. En France, ils sont plusieurs milliers chaque année. Hommes ou femmes, venant d’autres religions ou d’aucune en particulier, les catéchumènes sont pour moi un mystère, au sens propre de ce mot dans le vocabulaire de notre foi : non pas d’abord une réalité incompréhensible, mais le signe que Dieu poursuit dans l’histoire son projet pour l’humanité, contre vents et marées. Nos paroisses déploient souvent beaucoup d’énergie et de créativité pour tenter de faire venir : faire venir les enfants au caté, faire venir les ados à l’aumônerie, faire venir les familles à la messe, etc. Au milieu de tous ces efforts plus ou moins couronnés de succès, les catéchumènes sont des « clins Dieu » : ils se présentent à l’improviste, à la sortie d’une messe ou à une permanence d’accueil, sans que souvent nous n’ayons rien fait pour les attirer. Il n’est pas rare qu’ils ne connaissent personne encore parmi les paroissiens engagés. Les motifs de leur mise en route sont un défi lancé à nos stratégies pastorales savamment réfléchies.
Je pense à Guillaume, jeune professionnel de 24 ans, dont le colocataire avait simplement abandonné en partant une bible sur l’étagère de la pièce commune. Avant de la mettre à la poubelle, Guillaume a juste voulu y jeter un œil. Il est tombé sur l’Évangile selon saint Jean. Il s’est présenté un jour à la paroisse pour en savoir plus. J’ai eu la joie de célébrer son baptême, et puis il s’est engagé dans l’animation des semaines de loisirs organisées par le patronage paroissial à chaque vacance scolaire. Là, Guillaume s’est découvert un réel talent pour l’animation auprès des enfants. Poursuivant son chemin, il a demandé à entrer au noviciat dans un ordre d’éducateurs où il se prépare aujourd’hui à consacrer sa vie comme religieux.
Je me souviens aussi de Marie-Louise, respectable vieille dame de 89 ans, très assidue aux rencontres mensuelles du groupe des personnes âgées de la paroisse. Sa demande de baptême me prend de court : je n’aurais pas imaginé qu’elle ait encore à se poser la question. Mais elle m’explique que, fille de maraîchers, ses parents n’ont pas eu le temps à l’époque de s’occuper de ces choses-là. Et puis de toute façon, la religion n’a jamais eu une grande place dans sa vie. Jusqu’à ces toutes dernières années, quand sa voisine de palier lui a simplement proposé de venir avec elle dans ce groupe, histoire de rompre un peu la solitude. Et à son âge, qu’attend-elle du baptême ? « Le jour de mes obsèques, je veux pouvoir entrer dans l’église la tête haute », me répond-elle avec autant de sérieux que d’humour.
Je n’oublie pas non plus Christelle, une jeune femme exerçant d’importantes responsabilités dans une administration territoriale. Christelle a demandé à recevoir la confirmation. Je la retrouve quelques semaines après la célébration dans une réception très officielle du département. À peine m’aperçoit-elle parmi les invités qu’elle se précipite pour me témoigner sans aucune retenue de sa joie d’avoir été confirmée et de ce que ce sacrement a bouleversé dans sa vie, le tout sous le regard un peu interloqué de ses collègues. Je réalise alors qu’à ce moment précis, sous les lambris de la République, c’est moi qui suis gêné, en train de rougir de l’Évangile, pendant que Christelle, dans sa spontanéité décomplexée, me donne une leçon de fierté !
Entre ceux qui quittent l’Église par dégoût, par lassitude, voire par facilité, et ceux qui choisissent de la rejoindre avec l’enthousiasme des commençants, il y a encore tous ceux qui s’interrogent, comme Philippe : « En être ou ne pas en être, là est la question… » philosophe-t-il, paraphrasant le prince Hamlet, alors que nous marchons ensemble vers Vézelay sur les chemins du Morvan à l’occasion d’un pèlerinage de pères de famille. Quelques instants plus tôt, il s’est présenté à moi comme « un catho d’élevage ». Tombé dans la marmite dès la naissance, éduqué en ligne droite entre scoutisme et pratique dominicale familiale, Philippe essaye aujourd’hui de vivre sa foi dans son boulot d’ingénieur, et de la transmettre à son tour avec Anaïs, son épouse, à leurs trois enfants. Depuis que les aînés ont atteint les rives instables de l’adolescence, c’est plus compliqué. Comment donner envie à des ados d’appartenir à l’Église, quand la plupart de leurs copains s’en passent très bien ? Et puis Philippe suit l’actualité de l’Église, et il sent poindre une forme de découragement en constatant, tel Marcellus, l’officier de la pièce de Shakespeare, « qu’il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark »…
Et vous ? Il y a Guillaume, il y a Christelle, il y a Philippe, mais vous ? Où en êtes-vous avec l’Église ? Un petit test en la matière vaut mieux qu’un long discours : l’Église pour vous, spontanément, c’est « eux », ou c’est « nous » ? Le discours médiatique désigne par « l’Église » l’institution réduite à sa hiérarchie. Les médias généralistes cultivent un cléricalisme farouche et indécrottable ! Peu importe la réalité concrète de nos communautés : quand ils parlent de « l’Église », ils parlent des évêques, voire de la curie romaine, voire du pape tout seul. L’Église c’est « eux ». Si tel est, vous aussi, votre façon de voir, et si vous ne traversez pas chaque matin la chapelle Sixtine en soutane violette pour aller au boulot, forcément, vous n’avez aucune raison de considérer que vous appartenez à l’Église. Penser « nous » en disant « l’Église », c’est le premier signe manifeste d’une appartenance dont je voudrais essayer d’explorer les ressorts profonds.
Qui appartient à l’Église, et quels sont les critères qui en décident ? De quoi est fait ce lien-là, et à quoi sert-il ? Comment se tisse-t-il ? Peut-il se défaire ?… Autant de questions qui se déploient dans deux dimensions complémentaires : l’une, très personnelle, est celle du lien réciproque entre moi et l’Église. L’autre est plus collective, il s’agit des relations entre nous dans l’Église. Je consacrerai les réflexions qui suivent à la première dimension, la seconde faisant l’objet du prochain chapitre de ce livre. À vrai dire, elles sont inséparables l’une de l’autre : la dimension plus verticale de ma vie spirituelle et de ma relation personnelle avec Dieu n’est pas séparable en effet de celle, plus horizontale, de la participation de tous à la vie et à la mission de l’Église.
Sous une forme ou sous une autre, cette double question traverse toute l’histoire de la théologie. Les auteurs du Moyen Âge, à la suite de saint Augustin, distinguaient l’appartenance de corps et l’appartenance de cœur en jouant sur le binôme « être dans l’Église / être de l’Église ». La question rebondira et connaîtra des développements importants aux XVIe et XVIIe siècles au moment de la Réforme protestante. Pour le camp catholique, le cardinal saint Robert Bellarmin a particulièrement travaillé le sujet et proposé une nouvelle compréhension du lien à l’Église organisée autour de trois éléments objectifs : professer la foi catholique, recevoir les sacrements et se soumettre aux pasteurs que sont le pape et les évêques. Voilà les trois critères qui formeront la définition communément admise de l’appartenance à l’Église catholique pendant près de trois cents ans, jusqu’à ce que le concile Vatican II en propose une vision radicalement rénovée, notamment à travers ses constitutions Lumen Gentium et Gaudium et Spes.
