Reines de Belgique - Pierre de Vuyst - E-Book

Reines de Belgique E-Book

Pierre de Vuyst

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Beschreibung

De Louise-Marie à Mathilde, depuis 180 ans, sept femmes ont régné aux côtés des rois des Belges. Chacune a appréhendé son rôle de manière très différente. En fonction de l’époque, la place laissée à la reine fut plus ou moins grande. Si Louise-Marie et Marie-Henriette ont été choisies pour des raisons purement politiques, le moderne roi Albert Ier accorda à son épouse Élisabeth une réelle visibilité et de réelles attributions. Star des magazines de son vivant, la reine Astrid, elle, devint un mythe après sa mort accidentelle au détour d’une route de Suisse. Présente pendant trente-trois ans auprès de son époux, le roi Baudouin, la reine Fabiola entretint sa mémoire jusqu’au bout. Quant à Paola, devenue reine en 1993, elle a beaucoup oeuvré pour l’enfance en danger. Elle a aussi fait entrer l’art contemporain au palais royal. Reine depuis 2013, Mathilde forme une équipe solide avec le roi Philippe. Elle a quelque peu modernisé la fonction et lui offre le maximum de visibilité... en attendant l’évolution ultime du rôle : un jour sa fille Élisabeth montera sur le trône et deviendra la toute première reine régnante de l’histoire de Belgique ! Journaliste depuis 1998, Pierre De Vuyst est spécialisé dans la couverture des événements royaux depuis les fiançailles de Philippe et Mathilde en septembre 1999. Il travaille au Soir Mag depuis 2004.

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Seitenzahl: 233

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Reines de Belgique

Éditions Luc Pire [Renaissance SA]

Drève Richelle, 159 – 1410 Waterloo

www.editionslucpire.be

Les Reines de Belgique

Mise en pages : Philippe Dieu (Extra Bold)

e-ISBN : 9782875422828

Dépôt légal : D/2022/12.379/09

Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.

Pierre De Vuyst

Reines de Belgique

De Louise-Marie à Élisabeth

À Cécile, la reine (et la meilleure) des mères.

Introduction

L’exercice initial demandé était de réaliser, en un volume relativement court, une biographie des différentes reines de Belgique. J’ai voulu y apporter mon regard de journaliste ainsi qu’un certain esprit de synthèse. Car des biographies, il en existe de nombreuses, pour chacune des reines, des sommes parfois exhaustives, très fouillées, très détaillées et documentées, certaines excellentes, d’autres beaucoup moins, beaucoup d’entre elles heureusement réalisées avec la rigueur scientifique propre aux historiens. Vous trouverez ma sélection dans la bibliographie en fin de cet ouvrage.

Ces biographies m’ont apporté une documentation très complète et ont permis de nourrir le présent travail, tout comme, je pense, le presque quart de siècle d’expérience acquise en suivant de tout près les activités de la monarchie belge. Ma profession de journaliste et ma spécialisation, un peu insolite, mais passionnante, deroyal watcher, m’ont donné l’opportunité de vivre de relativement près l’entrée officielle de mademoiselle Mathilde d’Udekem d’Acoz au sein de la famille royale en 1999. J’ai eu l’occasion de couvrir pour mon média le mariage des princes héritiers. Je fus sous les fenêtres de la maternité de l’hôpital Érasme la nuit où la princesse Mathilde donna naissance à la future reine des Belges, la princesse Élisabeth. J’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir de manière formelle ou informelle un grand nombre de fois avec les ducs de Brabant lors de leurs missions économiques à l’étranger, mais aussi de leur poser des questions plus intimes notamment lors des conférences de presse organisées à l’occasion de la naissance de leurs enfants. Je pus participer à nombre d’activités officielles du roi Albert et de la reine Paola au pays ou en visite d’État. J’ai assisté dans l’hémicycle de la Chambre à la prestation de serment du septième roi des Belges, sous le regard attendri de son épouse, et suivi de près leurs activités depuis lors.

J’ai voulu dans cette tentative de brosser le portrait non exhaustif de chacune des sept reines consorts de Belgique, ainsi que de la future toute première reine régnante de notre histoire, tirer un fil rouge tout au long de l’exercice : l’évolution du rôle de l’épouse du souverain au fil des décennies et des règnes successifs. On verra que ce rôle, au départ quasiment inexistant, a crû en parallèle de l’émancipation féminine et à mesure que les femmes, à force de combats, ont profondément transformé la société et acquis de plus en plus de droits, jusqu’à tendre un jour – il n’est plus très loin – vers l’égalité complète de genre. Le jour béni où elles pourront faire éclater définitivement ce maudit plafond de verre. On verra que la reine Mathilde a donné à sa fonction une amplitude maximale, dans les limites imparties tout d’abord par la Constitution – ce carcan de la monarchie qui ne mentionne cependant même pas le/la conjoint(e) du souverain, si ce n’est au sein de la famille royale, dans l’article 98, qui précise qu’aucun membre de cette dernière ne peut devenir ministre –, mais aussi dans les règles non écrites en usage à la cour qui veulent que le/la conjoint(e) ne fasse pas (trop) d’ombre au chef de l’État…

Avec la future reine Élisabeth, première souveraine régnante, on passera encore dans une tout autre dimension et on assistera à une véritable révolution de palais, qui n’ira pas sans s’accompagner de réformes et modifications législatives…

Ce rôle de reine a donc évolué au fil du temps, sous le feu constant des médias, même si en Belgique, la famille royale jouit encore d’une relative tranquillité, par rapport à d’autres familles royales étrangères plus popularisées, suivez mon regard outre-Manche. Certaines femmes de la dynastie ont appris à vivre avec, voire à utiliser au mieux ces médias envahissants pour faire passer leurs idées ou promouvoir leurs causes. Elles ont donné à cette fonction, non pas un lustre doré à l’or fin dont elles n’ont que faire, mais une véritable utilité et par leur valeur d’exemple, elles ont contribué à faire évoluer la société.

Pierre De Vuyst

Laeken, le 25 août 2022

Louise-Marie

SACRIFIÉE SUR L’AUTEL DE LA DIPLOMATIE

Ostende, le 11 octobre 1850. Une reine se meurt dans les bras de ses proches. À son chevet, son époux, Léopold, le premier roi des Belges, est décomposé. Il perd celle qui fut à son côté depuis dix-huit ans. Certes, elle ne fut pas son grand amour, loin de là, mais elle était devenue sa plus fidèle confidente, sa meilleure amie sans doute, malgré les vingt-deux ans qui les séparaient. Louise-Marie la Bien-Aimée décède en début de matinée, bien trop tôt arrachée à l’affection des siens. Elle avait à peine trente-huit ans.

Ravagé par la douleur, Léopold est encore plus bouleversé au moment de découvrir la lettre que Louise lui a demandé de ne lire qu’après sa mort : « Puisses-tu être aussi heureux que je l’aie été par toi et près de toi. Puisses-tu être aimé, chéri, admiré, j’allais presque dire adoré par beaucoup, apprécié comme tu l’as été par moi ! »

Cet ultime et magnifique adieu d’une épouse aimante et reconnaissante efface jusque dans la mort le sacrifice d’une vie. Mais il contraste singulièrement avec les premiers mots de sa main consacrés à Léopold et rédigés dix-huit ans plus tôt ! À son amie Antonine de Celles, Louise écrit que son fiancé lui « est aussi indifférent que l’homme qui passe dans la rue ». Le 13 août 1832, soit quatre jours après son mariage, alors qu’elle est en route vers la Belgique, sa nouvelle patrie, elle confie épistolairement à sa mère : « Je n’oublierai jamais le triste jour où je vous ai quittée, avec ce que j’ai de plus cher au monde, emportant pour toute compensation à mon douloureux sacrifice l’espoir d’un bonheur que je ne comprends pas encore. » Et quand elle évoque le « devoir conjugal », que ce cœur pur et innocent vient de découvrir, elle écrit encore à sa génitrice : « Je suis indifférente à ses caresses comme à sa familiarité ; je le supporte, je le laisse faire, mais j’y trouve plus de répulsion que de plaisir. » Elle ajoute même : « Je ne me fais pas à ce que j’appellerai la partie animale de ma nouvelle position, elle m’éloigne, me répugne et me dégoûte. »

Si, à vingt ans, toute jeune fille est censée vivre la passion chevillée au corps, résignée, Louise, elle, a accepté de sacrifier les élans de son cœur à la raison d’État. Fille de prince puis de roi, elle eut conscience très tôt que son exceptionnelle destinée serait, par un beau mariage, de servir les intérêts de la France (et surtout de sa famille), puis d’assurer longue et belle descendance à l’époux et au maître qui lui serait désigné. C’est sa conception même du rôle du mari. Plus tard, dans sa correspondance, Louise qualifiera plus d’une fois Léopold comme son « maître ». Mais ne brûlons pas les étapes…

Les pérégrinations d’un père, Louis-Philippe

Louise Marie Thérèse Charlotte Isabelle d’Orléans, que les Belges connaîtront sous le nom de Louise-Marie, mais que ses proches n’appellent que Louise, est née le 3 avril 1812 à Palerme en Sicile. Elle n’est pas italienne, mais bien française. Jeté sur les routes de l’exil depuis la révolution de 1789, son père, Louis-Philippe, a trouvé refuge sur l’« île aux trois pointes ». Il est le Premier prince du sang, soit le chef de la maison d’Orléans, la branche cadette (non régnante) des Bourbons. Il est aussi l’un des rares rescapés d’une famille royale française décimée par un usage intensif de la guillotine.

À Palerme, en 1809, Louis-Philippe d’Orléans a épousé Marie-Amélie des Deux-Siciles (ou de Bourbon-Siciles), la fille du roi Ferdinand IV de Naples, mais aussi la petite-fille de la reine Marie-Thérèse et la nièce de la reine Marie-Antoinette. Voilà un bien joli mariage pour un cadet de famille royale, fils de régicide qui plus est ! En effet, son père, Philippe d’Orléans, partisan de la Révolution française, rebaptisé le citoyen « Philippe Égalité », dut, en tant que député, se prononcer sur la trahison du roi Louis XVI et vota sans sourciller la mort de son cousin à la Convention nationale de janvier 1793. Ce qui ne lui porta guère chance : dix mois plus tard, sa tête roulait aussi dans un panier en osier. Égalité… de traitement. S’il fut condamné et exécuté, c’est d’ailleurs à la suite de la « trahison » de son fils Louis-Philippe. Enrôlé dans l’armée de la République, mais en désaccord avec l’exécution du roi, ce dernier a en effet rejoint la Belgique en avril 1793. Il passe en Suisse où, sous une fausse identité, il enseigne les maths et la géographie dans un collège. Mais il est démasqué et fuit en Scandinavie, avant d’embarquer avec ses deux frères pour les États-Unis. L’automne 1799 les trouve à La Havane d’où le gouvernement espagnol les chasse bien vite par souci de se faire bien voir du Directoire français. La situation de nos exilés princiers ne s’améliore pas avec la montée en puissance de Bonaparte, devenu en 1804 l’empereur Napoléon. Installé depuis janvier 1800 en Angleterre avec ses frères, Louis-Philippe met le cap sur la Sicile et la vie maritale en 1809.

L’« intronisé » succède au « sacré »

Louis-Philippe et Marie-Amélie ont dix enfants dont deux meurent en bas âge. Louise est la fille aînée et la deuxième de la fratrie. En juillet 1814, Napoléon renversé, la famille peut enfin rentrer d’exil sous le règne éphémère de Louis XVIII. Ce frère cadet de Louis XVI est monté sur le trône de France le 6 avril 1814, après l’abdication de l’empereur. Au retour de l’Ogre de Corse moins d’un an plus tard, Louis XVIII s’enfuit, dans la nuit du 20 mars 1815, pour se réfugier à Gand. Les Orléans reprennent, eux aussi, la route de l’exil, direction l’Angleterre. Ils s’installent à Twickenham sur les bords de la Tamise. En juin 1815, la défaite de Waterloo signe la nouvelle chute de l’Empire. Louis-Philippe décide prudemment de temporiser, histoire de voir si Napoléon se résigne bien cette fois à croupir en son exil de Sainte-Hélène.

Ce n’est qu’à l’été 1817 que les Orléans regagnent leurs appartements parisiens du Palais-Royal ainsi que leur résidence d’été de Neuilly, sous le règne de lointains cousins : Louis XVIII, revenu mourir sur son trône, puis Charles X. Mais tout change encore en 1830 : au terme des « Trois Glorieuses », la révolution de Juillet chasse le vieux roi de France et de Navarre pour mettre en place un nouveau régime, une monarchie constitutionnelle portée par un nouveau visage, Louis-Philippe lui-même, intronisé roi des Français et surnommé le « roi bourgeois » !

Chez les Orléans, on se tutoie

Au Palais-Royal comme en exil, les nouveaux souverains ne changent pas leurs habitudes. Ils sont très proches de leurs enfants, bien plus qu’il n’est alors l’usage. Louise connaît une jeunesse insouciante dans un environnement relativement simple et chaleureux. Parents et enfants font montre d’affection les uns envers les autres et, pire que tout, ils se tutoient ! « Peuh ! Ils vivent comme des petits bourgeois ! », vitupèrent leurs détracteurs, partisans, il est vrai, de l’aristocratie légitimiste (la branche aînée des Bourbons, les descendants de Charles X fort marris de s’être fait rafler la couronne). Louis-Philippe n’en a cure. L’ancien prof a tenu à ce que chacun de ses enfants reçoive une solide éducation. Pour les filles, les activités artistiques (peinture, dessin et musique) alternent avec l’histoire, la géographie et l’apprentissage des langues. En plus du français, Louise parle aussi bien qu’elle écrit l’anglais, l’allemand et l’italien. Elle va en avoir besoin. Après tout, elle est devenue la fille aînée du roi des Français et il est grand temps de la marier !

Douce et pieuse, Louise aime la discrétion et la lecture. Elle pratique aussi l’équitation intensive et galope plus souvent qu’à son tour au côté de son père. De taille moyenne, elle présente un joli visage aux traits réguliers et aux yeux doux bleu clair, orné d’une abondante chevelure blonde comme les blés. Mais elle a aussi hérité du nez imposant des Bourbons, royale apophyse qu’elle va transmettre, bien malgré elle, à la plupart de ses descendants. Modeste jusqu’à l’ennui, Louise ne livre qu’une piètre description de ses propres aptitudes : « Je n’ai rien de transcendant, rien qui me fait remarquer du commun des femmes. Je n’ai même point ce qu’on appelle de l’esprit. […] Mon extrême timidité ajoute encore à ce qui me manque dans la conversation. Mes goûts sont simples, tranquilles. J’aime l’étude, l’occupation, les arts à travailler consciencieusement, à approfondir les choses. Je déteste les connaissances superficielles, j’aime mieux savoir peu et bien que beaucoup et mal. »

Veuf et plus âgé de vingt-deux ans

En 1832, le tout nouveau roi des Belges, Léopold, vient chez les Orléans demander la main de Louise. Louis-Philippe et Marie-Amélie connaissent bien le personnage. Très jeune déjà il séjournait régulièrement chez eux lors de ses tournées des cours d’Europe. Né troisième fils du duc souverain de Saxe-Cobourg-Saalfeld, le prince se trouvait en ordre inutile dans ce duché allemand et se cherchait une situation ailleurs en Europe. Il a combattu les soldats de Napoléon sous la bannière du tsar de Russie et fréquenté tous les salons qui comptent. Il croyait bien avoir décroché le Graal en Angleterre en épousant la princesse Charlotte, la fille du prince de Galles et héritier du trône britannique. Las, au terme de seize mois d’un mariage idyllique, la pauvresse est morte en 1817, à l’âge de vingt-et-un ans à peine, en mettant au monde, après un travail de cinquante-deux heures (!), un bel et robuste héritier… hélas mort-né lui aussi. C’en était fini des beaux projets anglais de celui qui se voyait déjà roi consort.

En 1830, alors qu’on lui proposait le royaume de Grèce, le veuf Léopold avait déjà demandé à épouser Louise ou Marie, l’une des deux aînées des Orléans, peu lui importait. Louis-Philippe et Marie-Amélie avaient refusé à l’époque. Ils se méfiaient de la réputation de coureur de jupons du prince allemand. On le disait même marié morganatiquement à une actrice, une certaine Caroline Bauer ! À l’époque, Marie-Amélie envisageait plutôt d’unir Louise à l’héritier du trône de Naples.

Mais un an plus tard, la situation a changé. Bien inspirés par la révolution de Juillet française, ces diables de Belges ont bouté le roi des Pays-Bas hors de ses provinces du Sud, ont fait sécession et proclamé l’indépendance de la Belgique. Ils ont bien proposé au fils de Louis-Philippe et frère de Louise, le duc de Nemours, de devenir leur souverain, mais le roi des Français a décliné l’offre à la suite des pressions que fait peser sur lui le Royaume-Uni. Un autre candidat est élu dans la foulée : le prince Léopold de Saxe-Cobourg ! Il prête serment le 21 juillet 1831… et revient à la charge auprès de Louis-Philippe : il souhaite vraiment épouser Louise. Les raisons en sont davantage politiques que sentimentales : il veut consolider la position du tout jeune royaume de Belgique sur l’échiquier européen, et se garder de son voisin du Nord, Guillaume Ierdes Pays-Bas, attristé d’avoir perdu la plus belle moitié de son territoire et qui a tenté de récupérer son bien par la force. Léopold veut aussi se protéger des Français venus « à son secours » déloger les troupes bataves, pour mieux s’installer à leur place. Et quel meilleur moyen d’y parvenir qu’en épousant une princesse de France ? Pourquoi pas la petite Louise ? Le roi Louis-Philippe n’irait quand même pas jusqu’à détrôner sa propre fille ! En mai 1832, Léopold se rend à Paris et convainc son futur beau-père, qui ne tarde pas à négocier les conditions financières. Lorsqu’il propose à son futur gendre de rencontrer sa promise, Léopold refuse et répond qu’il l’a déjà rencontrée. « Nous nous connaissons depuis seize ans, cela me paraît suffisant », estime-t-il. En effet, il la faisait déjà sauter sur ses genoux alors qu’elle n’avait pas quatre ans…

Devant la raison d’État, la mère Marie-Amélie s’efface et Louise se soumet. La jeune fille ne comprend plus rien. Elle se préparait à épouser le prince de Calabre et voilà qu’on la jette dans les bras du roi des Belges ! Certes, il a de la prestance et de l’allant, mais elle l’avait toujours trouvé un peu froid et sinistre. Et puis il est si vieux : il a quarante-deux ans, tandis qu’elle n’en a que vingt…

Le mariage est décidé. Il aura lieu à Compiègne le 9 août 1832. Alors, elle pleure, Louise. Elle pleure tellement que, après avoir donné leur accord à Léopold, ses parents s’inquiètent. Le matin même de la célébration des noces, « la reine se précipite dans la chambre de Louise et la traîne dans le bureau du roi », raconte Isabelle de Paris dans la biographie qu’elle consacre à son arrière-arrière-grand-mère. Consciente de son erreur, Marie-Amélie veut tout annuler. Mais, cette fois, c’est Louise elle-même qui se résigne à sa destinée, ce qu’elle appelle « un sacrifice de raison, un sacrifice pour l’avenir très pénible ».

Le Grand Cabinet du roi du château de Compiègne accueille la cérémonie civile, lors de laquelle le « très-Haut, très-puissant et très-excellent » prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, roi des Belges, majeur, s’unit à la « très-haute et très-puissante » princesse Louise, princesse d’Orléans, mineure. La mariée est belle dans sa blanche robe en dentelle de Malines sur laquelle retombe un voile en point d’Angleterre retenu par une agrafe en diamants qui, comme le collier et les boucles d’oreilles, est un présent de son futur époux. S’ensuivent deux cérémonies religieuses, l’une selon le rite luthérien du mari, l’autre catholique. S’il n’a pas dû se convertir à cette dernière religion, Léopold a dû promettre aux pieux Orléans que les futurs princes belges seraient élevés dans la foi catholique.

Les larmes de la mariée

L’adieu de Louise à sa famille est, on l’a dit, déchirant. Lorsque, le 13 août, le couple royal quitte Compiègne pour la Belgique dans une berline attelée de six chevaux, elle ne peut cacher ses larmes. Le voyage se fait en cinq étapes. Louise entame une correspondance quotidienne avec sa mère qui va se poursuivre tout au long de sa vie. Ces milliers de lettres ont permis d’en savoir beaucoup plus sur son état d’esprit de l’époque. Comme on l’a lu en début de chapitre, les premières missives reflètent son intense désespoir. Mais au fil des jours, ce sentiment va évoluer… Ainsi, le 16, elle confie : « Il y a aujourd’hui huit jours, chère, bien chère maman, que je me suis mariée. Il me semble que c’est un rêve. Je ne puis croire que je suis la femme, le bien d’un homme, qu’il m’aime, que depuis huit jours je ne vois que lui, que je suis mariée enfin, et que toute ma substance est changée. Ce rêve si douloureux le premier jour, le devient tous les jours moins. D’abord, je suis parfaitement à l’aise avec lui. Je lui parle de tout, je le consulte sur tout. Je suis extrêmement contente de ses sentiments et de ses principes moraux et politiques qui sont tout à fait les miens ; et vous ne vous faites aucune idée de sa bonté pour moi… J’en suis profondément touchée… »

Lors de son arrivée en Belgique, le couple royal reçoit un accueil inouï : « Depuis Tournai jusqu’à Laeken, ce n’a été qu’un feston de fleurs et qu’acclamations… Je ne saurais dire combien j’ai été touchée de la manière dont nous avons été reçus, et de l’extrême bonhomie des habitants. Ils ont quelque chose de candide, de cordial, d’affectueux, j’allais dire de naïf, qui est fort remarquable. » Mais une fois installée dans ses nouveaux appartements, elle ne peut que constater, amère, que Bruxelles, petite bourgade de 100 000 habitants à peine, ne peut rivaliser avec les splendeurs de Paris, ni l’ambiance provinciale et tranquille du château de Laeken avec la vie animée et flamboyante du Palais-Royal. Elle n’aime pas davantage les dames d’honneur dont elle est entourée, sauf la comtesse Henri de Mérode, la seule qui trouve grâce à ses yeux, parce qu’elle a été élevée en France ! Elle est par contre de plus en plus fascinée par son époux. Le 10 septembre, elle note : « Il est difficile, je crois, de trouver un homme moins égoïste, plus délicat, plus moral, plus religieux, plus sain, d’une humeur plus douce et plus égale. Mon cœur eût choisi qu’il n’eût pas choisi autrement. »

Léopold écrit quant à lui au général Goblet : « Je suis très content de ma petite reine. C’est la femme la plus douce qu’on puisse voir et de beaucoup d’esprit. »

La plume agile et la critique féroce

La Constitution belge n’a prévu aucun statut pour l’épouse du souverain, son rôle n’y figure même pas. La reine consort doit donc accepter de vivre dans l’ombre de son époux et de n’exercer aucune fonction officielle. D’ailleurs, à part dans des réceptions officielles au palais de Bruxelles ou au château de Laeken, Léopold laisse peu voir la reine au-dehors. Elle s’en plaint à sa mère : « Il pense qu’en ne se montrant pas trop souvent, et en ménageant sa popularité, on produit plus d’effet : et que, s’il me faisait voir plus souvent, on n’aurait plus la même curiosité, et dès lors, le même empressement. »

Il faut dire aussi que dans le cercle restreint de la Cour, la jeune Louise n’est pas toujours soucieuse du protocole et cache mal ses fous rires ou son franc-parler, ce qui donne des sueurs froides au rigide Léopold. Sa correspondance contient quelques trésors en la matière, comme ce dîner assommant qu’elle raconte avec un talent certain, se faisant méchamment et cruellement drôle dans ses descriptions : « Les honneurs de la soirée ont été pour le comte X…, savant aussi bavard qu’ennuyeux, espèce de rat de bibliothèque en habit de sénateur qui vous assomme par son érudition à tout propos, et dont la manie de pérorer et de faire déborder tout ce que renferme de science son corps amaigri et son étroite tête surpasse encore la gauche laideur. »

Ce bel esprit ne se laisse dévoiler qu’en petit comité. Par contre, Louise se montre terriblement timide en public, et évite tout contact avec le peuple lors des rares cérémonies ou événements auxquels elle assiste. Une timidité que les Belges assimilent à de la froideur, voire de l’orgueil.

Si le roi se garde bien de mêler son épouse à sa politique, elle n’en détient pas moins un avis éclairé. Dans ses écrits à ses parents, elle livre souvent une analyse très pertinente de la politique internationale et de la situation avec le roi Guillaume. Alors qu’elle bout de colère et d’indignation, elle admire le flegme et la tranquillité de Léopold face à « ces bassesses des Puissances » : « Vous ne sauriez croire combien j’ai turlupiné ce pauvre homme sur tout cela ; j’étais assez en verve, et je lui ai vidé tout mon sac assez vertement, ce qui a fort amusé le Roi. Tout s’est passé néanmoins fort amicalement entre nous. Car nous nediplomatiquonsjamais ensemble ; nous nous confessons mutuellement… » Ou encore : « Il est impossible de voir Anvers en ce moment de sang-froid : et je sens que j’aimerais mieux servir moi-même une des pièces de canon qui menacent la citadelle que de supporter plus longtemps l’odieux, l’abominable voisinage des Hollandais. »

Bien qu’elle n’exerce aucune fonction officielle, la reine Louise-Marie se consacre à la charité. Crèches, hospices, asiles, hôpitaux, refuges et prisons, de multiples bonnes œuvres bénéficient de ses largesses. Ce qui ne tarde pas à être connu de la population. Le secrétariat de la reine croule rapidement sous les demandes. Louise fonde même une école et un internat à Bruxelles qui dispensent des cours gratuits à des centaines de jeunes filles de familles ouvrières. De toutes ses bonnes œuvres, la reine tiendra tout au long de sa vie le compte précis dans ses carnets. Une bonne habitude héritée de son enfance, où la fillette a été invitée par ses parents à faire preuve de générosité, mais d’en tenir aussi la comptabilité.

Cependant, la reine des Belges a un seul et unique devoir à remplir envers l’État belge : offrir une lignée à « Léopich », son cher époux, et assurer l’avenir de la jeune dynastie. Moins d’un an après le mariage, en juillet 1833, la reine Louise-Marie donne le jour à l’héritier du trône tant attendu. Il est baptisé Louis-Philippe en hommage à son grand-père maternel, mais Louise le surnomme affectueusement « Babochon ». Hélas, le bambin est de condition fragile. Il souffre d’un rhume chronique. Et malgré les efforts et l’expertise de pas moins de sept médecins, il meurt neuf mois plus tard d’une inflammation des muqueuses, au grand désespoir de ses parents. Léopold est marqué. Il s’agit du deuxième fils qu’il perd, après celui de Charlotte morte en couches. Serait-il victime d’une malédiction ? Il s’enfonce dans la morosité et envisage déjà de désigner son neveu comme successeur.

Heureusement, le 9 avril 1835, Louise donne naissance à un autre petit prince, un nouvel héritier pour le trône. Baptisé Léopold, il devient le nouveau duc de Brabant, redonnant quelque espoir à son paternel. D’autant plus que, deux ans plus tard, le petit Philippe, élevé comte de Flandre, vient renforcer la dynastie. Ses parents le surnomment « Lipchen ». Ils le trouvent bon et aimable. Quant à leur aîné, Louise l’appelle « Bijou », « Trésor » ou encore « Monseigneur ». Léopold Iernote cependant « l’humeur sombre, espagnole » de celui-ci et trouve qu’à trois ans à peine, le futur Léopold II est « un petit tyran de trois ans, qui s’y entend pour mener tout son monde à la baguette » !

En 1840, Louise accouche d’un dernier enfant. Il s’agit d’une fille cette fois, à la grande déception de Léopold, qui voulait renforcer son « rempart de mâles » autour du trône. Mais il ne boude pas longtemps, bien vite conquis par la petite bouille du bébé, qui porte d’ailleurs le prénom de sa regrettée première épouse, Charlotte. Au fil des ans, celle-ci s’épanouira en une magnifique jeune fille, la prunelle des yeux de Léopold.

Cette dernière grossesse a épuisé la reine. Louise n’était pas déjà bien costaude du temps de son mariage. Ses accouchements successifs l’ont davantage fragilisée. Elle ne cesse de tousser et, à trente ans à peine, elle se sent vieille. Ce qui la rend omniprésente et inquiète pour ses enfants. Elle veille elle-même sur leur santé et la qualité de leur éducation selon les préceptes de la religion catholique. Léopold, très pris par l’exercice de sa charge et par d’autres « affaires », se fait plus rare. Louise souffre physiquement, mais aussi moralement. Elle est minée par la solitude dans laquelle son « maître » l’abandonne. Le roi est en effet parti chercher en d’autres bras le réconfort amoureux. Il collectionne les aventures, Louise le sait et s’excuse presque de sa santé qui ne lui permet pas de remplir le devoir conjugal. Vers 1842, Léopold a fait la connaissance d’une certaine Arcadie Claret, la fille d’un major nommé secrétaire de la Caisse des pensions pour veuves et orphelins de l’armée belge. Léopold a cinquante-deux ans, Arcadie en a seize. Elle devient rapidement sa maîtresse.

Léopold est à nouveau amoureux. Et il aime séduire. C’est sans doute pour cette raison qu’il adopte vers cette époque une perruque noir geai du plus bel effet qu’il ne quittera plus. Pour plus de commodité, il installe sa nouvelle conquête dans une grande maison de maître de la rue Royale, non loin du palais de Bruxelles où il travaille et séjourne souvent. Il l’emmène aussi en voyage en Allemagne et en Suisse, alors que la reine Louise-Marie reste à Laeken à s’occuper des enfants. La liaison fait rapidement les gros titres de la presse belge, plus libre que jamais. Ainsi,L’Argustitrera « Le Roi et les plaisirs de l’amour en Suisse » !