Rumba Kinshasa - Jean-Pierre Campagne - E-Book

Rumba Kinshasa E-Book

Jean-Pierre Campagne

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Beschreibung

Voyage au bout de Kinshasa, dans l'Afrique des Afriques

Une déclaration d’amour au «Kongo» méconnu et à sa capitale, Kin, la ville du président-roi qui confisque, des filles tatouées jusqu’au vagin et des shegues, petits princes abandonnés des rues balafrées. Kin, qui pleure et danse à la fois. Kin qui étreint, étourdit, envoûte.

De ces carnets surgissent personnages, paysages, conversations, des plus cocasses aux plus tragiques.

EXTRAIT

Tu savais que la perspective de partir au Kongo te réveillerait la nuit. Plusieurs fois. Tu te lèves, tu vas pisser, tu bois de l’eau. Cinq, six fois par nuit. Avant le départ, le grand départ dans la gueule du fauve, sur les ailes pelucheuses des papillons. Ces jours-ci, ces nuits-ci, tu penses plutôt au fauve. Dans l’un des pays les plus miséreux au monde, l’un des plus peuplés.
Un pays convulsif.
Tu pourrais l’inventer comme cadre d’un roman.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Passionné par l'Afrique, qu'il a longuement sillonnée pour l'Agence France Presse, Jean-Pierre Campagne a vécu plus d'un an à Kinshasa, une ville bouillante et tourbillonnante où « même les casseroles dansent la rumba, sur les plaques électriques ».

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Seitenzahl: 81

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Rumba Kinshasa

Jean-Pierre Campagne

Sommaire

Nuit coupée

Bruisseurs de temps

Paris/Kinshasa

Lobi

Rumba

Radis

Soir

Se laver

Jolie

Éparpillement

Puanteur

Petite Marie

Le pain qui dort

Coupures, naufrage, au feu !

Levant, couchant

Mot

Vent

Pognon

Jolie silencieuse

Ou-ane

Noire plongée

Son image

Inflexions

Manque

Venu pour ?

Bonobos

Chanson froisée

Costume piraté

15 août

Racket

Annonces

Taxis

Mariage bruyant

Journée de bureau

Dialogue de nuit

Far west

Amour

Penser à tout

Poussière du monde

Rêve

Elle dit

Groupe électrogène

Gardien de nuit

Tatouée jusqu’au vagin

Sommeils

Kongo, Somalie

Mauvaise nuit

S’échapper

Nord Kivu

Fille

Chinois chemise

Fleuve

Argent, Papa !

Préservatif

Le pain qui cale

Eau

Le chant des noms

L’épure asiatique

Douche de pluie

Chez les Blancs

Cycle

Le goût âpre du thé vert

Fais pas jaloux

À fleur de lèvres

Jolie sur ses talons

Parfois, je manque les mots

Diamants

Chaleur montante

Savanana

L’assombritude

Retour à Kinshasa

Parler en « langue »

Professionnelle

Nuit du matin

Orages

Iva aux trois mains

Deux enfants et demi

Besoin d’écrire

Jolie vénale

Gloire à Dieu

Bribes

Jolie aux miroirs

Petit Christian

Mort

Rois de la sape

Kabila

Église du Sang précieux

Sandwich

Chongo

Mont Mengengengué

Rois de l’arnaque

Aile de papillon

Hommes/machines

Dimanche de Pâques

Foudre

Deuxième monde

Français

Likulemba

Dimanche à Malabu

Mûrissement inachevé

Mots déplacés

À distance

Jolie alcoolique

Foutus

Jardin botanique

Dernières dispositions

Jeudi 30 avril

Le danger Jolie

Cimetières

Zaïna

À propos

Chez le même éditeur

Ici,

même les casseroles

dansent la rumba,

sur les plaques électriques.

Nuit coupée

Tu savais que la perspective de partir au Kongo te réveillerait la nuit. Plusieurs fois. Tu te lèves, tu vas pisser, tu bois de l’eau. Cinq, six fois par nuit. Avant le départ, le grand départ dans la gueule du fauve, sur les ailes pelucheuses des papillons. Ces jours-ci, ces nuits-ci, tu penses plutôt au fauve.

Dans l’un des pays les plus miséreux au monde, l’un des plus peuplés.

Un pays convulsif.

Tu pourrais l’inventer comme cadre d’un roman.

En plein cœur de l’Afrique, son centre, son ventre, taillé comme l’Europe entière. Des rébellions tournantes, emmêlées, inlassables dans l’Est, des voisins prédateurs, des richesses minières inouïes. Un déferlement d’eau, de fleuves. Un pouvoir personnel, tant de misère. Mais tu le sais, un grand rire secoue ce pays, reste le rire. Des sapeurs, des joueurs de mots. Et c’est ce qui t’attire, t’aimante, t’arrache à Paris.

Il pleut dans le bureau du conseiller chargé de la presse de l’ambassade de République démocratique du Congo. Alma Marceau. Des gouttes frôlent son épaule gauche, l’homme en costume noir continue de parler comme si de rien n’était. Dehors, tombe une lourde pluie sur la sombre Seine. L’embrasure de la fenêtre est mangée par les infiltrations de pluie. La peinture jaune s’est écaillée, a sauté depuis longtemps.

Il semble lucide, désespéré. Il s’accroche à l’espoir que, dans deux, trois générations, son pays sera devenu un pays d’avenir. Il a peut-être raison, mais il ne sait manifestement pas comment réaliser ce scénario.

Un rat passe, vite, sur le tapis déchiré dans le couloir.

Bruisseurs de temps

Ce sont des bruisseurs de temps, des défracteurs de temps, des arrangeurs de temps.

Le temps est une musique, ils le composent, le recomposent selon leur inspiration, leur soudaine aspiration de l’air, de l’oxygène.

Ils dansent sur le temps et dans l’air, ils voltigent d’instants en moments, ils se diluent dans le temps pour ressurgir soudain, intacts, entiers, les mêmes que dans l’instant où ils vous ont quitté, où ils se sont quittés pour une voltige aérienne, temporelle, éternelle, et si brève.

Ils sont les danseurs des fuseaux horaires, les arpenteurs d’heures, les sauteurs de journées, les ramasseurs de minutes, les amants de secondes…

Ils savent que la vie est une seule pulsion, répétée, infinie, et que nous sommes de simples passants de cette pulsion, que nous sautons d’un battement de cœur à l’autre, vers notre destin…

Paris/Kinshasa

Le pilote de l’avion tente deux fois d’atterrir, renonce à cause d’un violent et implacable orage qui prend tout le ciel, déchiré d’éclairs, secoué de vents tournants. Et claque la foudre. Roues sorties, rentrées, ligne de vol redressée.

La troisième tentative est la bonne, impeccable atterrissage sous une pluie torrentielle.

Il n’y a plus de faux-flics qui essaient de te ferrer le passeport dans le grand tumulte de la sortie d’avion, comme au moment de la chute de Mobutu.

Calmes files d’attente, sages, devant l’immigration.

Les bagages livrés en bordel, sauvages clameurs des douaniers. Lourde pluie au long de la route, des parasols de terrasse de café servent de larges parapluies à des groupes de six, huit, dix personnes qui attendent, stoïques, sous la toile en tissu, imbibée.

La déglingue totale. Kinshasa, Afrique impudique, obscène de misère, tout à nu, à cru, sans paravents.

Tu traverses les bidonvilles entre l’aéroport et la capitale. La misère s’étale au long de la route boueuse, cassée, dans la multitude des yeux, cœurs, bras, jambes, sexes qui croisent et décroisent des masures déglinguées. Dans les regards hébétés par la faim, la fatigue, l’incertitude. Tombe sur les épaules, effraie, déchire. Sourire de ce gamin dans le minibus, à qui tu souries et qui sourit de ton sourire. Salut petit frère de route, nos destins se frôlent, nos lignes caracolent côte à côte pendant quelques minutes, quelques mètres d’embouteillage, et puis salut, salut le destin qui t’a fait naître les pieds dans la boue, dans un pays déchiqueté par les prédateurs, et moi, dans le climat tempéré d‘un pays sorti de l’obscurité. Décalage de temps. Pourtant, les mêmes yeux, ventres, rêves, la mort au bout. Salut petit frère du quartier La Chine (parce qu’on est trop nombreux, trop serrés, dit Bonaventure, le bien-nommé chauffeur).

(« Rien n’est plus brutal que la misère » : Germaine Tillion à son retour des Aurès, en Algérie, en 1957. Elle avait connu les pauvres dans les années 40, elle retrouve des miséreux. Des clochards.)

Lobi

Lobi : hier, demain. Le même mot pour le passé et le futur. Langue singulière ce lingala, si africain, au cœur du temps africain. Seul compte le présent, la vie n’est que présent, hier et demain importent peu, ils sont passés, pas arrivés. Existent-ils vraiment ? Ils sont ailleurs, hors de l’essentielle préoccupation : trouver à manger, aujourd’hui.

Lobi rejoint le bouddhisme zen ; pas de poids du passé, pas d’appréhension du futur. Vit au mieux ton présent, juste, dedans.

Et tombent les mangues.

Rumba

Ici, même les casseroles dansent la rumba sur les plaques électriques.

Radis

Il coupe les fanes de radis rouge en pensant aux mains qui les ont déterrés loin, dans la province du Bakongo. Il ignore la couleur de la terre, les pensées de celle qui les a liés, d’une fibre végétale, par cinq.

Il n’a jamais vu de radis aux têtes aussi biscornues, à chaque jour de leur croissance dans le sol, il leur a fallu pousser les cailloux pour se faire leur place et grandir, même amochés. Pour vivre, ici, tu dois pousser fort, de partout. Petit, déjà en guerre. Kongo.

Le temps de vie d’un radis est égal au nôtre, l’espace d’un instant, son instant, notre instant, le temps de finir croqué.

Soir

Le soir, il s’étend sur la brique rouge, au bord de la piscine, les yeux enlunés.

Dans le bref répit des klaxons, il entend les palmes des cocotiers se froisser les unes contre les autres. Une accalmie vite déchirée par un moteur strident, une bagnole agonisante qui traîne tous ses pare-chocs rouillés sur la route. Les palmes jouent avec une étoile qu’il n’a pas identifiée, dont il ne connaîtra peut-être jamais le nom.

Le rugissement de la ferraille reprend, juste au bord du silence.

Au loin, une musique s’empare de sa somnolence. Un moustique le réveille vite, vrille l’oreille.

C’est ainsi Kinshasa, des moments d’Afrique ancienne, des bouts de silence, de repos, vite débordés, emportés, cisaillés par le bruit des bagnoles, des voix qui claquent, toujours, des musiques incessantes.

Se laver

Se laver dans la rareté de l’eau, s’agenouiller dans la baignoire à la faïence éclatée, devant le mince filet d’eau, capter une goutte après une goutte, se dire qu’un jour, un dernier homme épuisera la dernière goutte d’eau de la terre.

Se dire que, dans cette ville de 8 millions d’êtres, le goutte-à-goutte d’eau est le quotidien de 8 millions d’entre eux. Quand ce goutte-à-goutte goutte.

Se dire encore comment je vais me laver les cheveux, goutte après goutte ? Il faudra inventer.

Jolie

Hier, elle prononçait quelques mots de sa voix éraillée dans l’obscurité de la boîte de nuit. Ce matin, elle ne dit plus rien. La nuit a mangé son reste de voix.

Elle s’appelle Jolie. Elle l’est. Elle aurait pu se prénommer Bijou, Trésor, Précieuse, Petite chose, Brin d’herbe, Fleur, Délicate…

Elle a des mains de poupée. Tout est finement dessiné chez elle. L’évasion des yeux, l’esquisse des lèvres, l’arrondi des épaules, le levé des seins. Seules quelques marques rouges près des chevilles, d’anciennes blessures, coupures, brûlures comme pour rappeler qu’elle appartient bien à la destinée des filles d’Afrique, marquées, très jeunes.

Du sang angolais, chinois, portugais.

Toujours silencieuse, elle est sortie de la salle de bains vêtue d’une longue robe colorée, jaune et rouge, qu’elle transportait dans son grand sac à main fourre-tout en plastique. Tenue de jour.

Celle de nuit, la petite robe noire et courte, si courte qu’elle n’arrêtait pas de la tirer vers le bas comme certaines filles peu habituées, elle a failli l’oublier dans la salle de bains.

Grandie de ses talons hauts, trop larges pour ses pieds menus, elle a zigzagué sur les dalles en ciment disjointes du jardin.

Éparpillement

Le royaume de la pensée éparpillée, émiettée par l’émotion, la nonchalance. La pens