S'engager pour le bien commun - Philippe Royer - E-Book

S'engager pour le bien commun E-Book

Philippe Royer

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Beschreibung

« Je prends la parole aujourd’hui parce que je constate que de nombreuses personnes ont le désir de s’engager pour le bien commun mais ne savent pas comment s’y prendre ni par où commencer. »

Philippe Royer n’est pas un homme ordinaire. Issu d’une famille d’agriculteurs, il a monté les échelons pour devenir directeur général d’un groupe national dans le secteur agricole. Dans cet essai vigoureux, il analyse les causes du désenchantement actuel de la société et nous invite à changer de paradigme. Oui, nous pouvons devenir les acteurs d’un monde plus juste et plus respectueux de l’environnement, où chacun apporte sa contribution singulière. Une parole forte et pleine d’espérance, enracinée dans l’expérience, qui bouscule les idées reçues et nous invite au changement.


À PROPOS DES AUTEURS


Marié et chef d’entreprise, Philippe Royer préside le mouvement des Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC) depuis 2018, qui rassemble aujourd’hui plus de 3 500 membres dans 22 pays. 

Arnaud Bevilacqua est journaliste à La Croix, au service religion.

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Seitenzahl: 218

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Conception couverture : © Christophe Roger

Photographie de couverture : © Philippe Royer

Composition : Soft Office (38)

Relecture : Le Champ rond

© Éditions Emmanuel, 2022

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

ISBN : 978-2-35389-999-9

Dépôt légal : 1er trimestre 2022

Philippe Royeravec Arnaud Bevilacqua

S’engager pour le bien commun

Un dirigeant partage son espérance

Introduction

Notre monde a besoin de changer de paradigme. Ce livre est le fruit de mon expérience personnelle et professionnelle mais aussi de multiples conférences que j’ai pu donner. Il est également issu d’échanges au sein du mouvement des Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC), des expertises entendues à l’Association progrès du management (APM) et avec de nombreux autres acteurs économiques, sociaux et environnementaux. À l’évidence, nous parviendrons, au cours des dix prochaines années, à la fin d’un cycle de trente ans, entamé dans les années 2000. D’ici 2030, nous connaîtrons des chaos mais aussi des émergences. Nous devons collectivement faire un choix : nous pouvons rester des spectateurs ou des commentateurs. Cette forme de passivité nous amènera à accompagner le chaos du monde. L’alternative consiste à prendre conscience de notre devoir d’espérance. C’est mon cas, comme patron chrétien décidé à entreprendre sa vie, nourri notamment par l’encyclique du pape François Laudato si’ qui nous interpelle vivement sur la sauvegarde de la maison commune. Il nous faut alors réfléchir à la manière de devenir des acteurs pour transformer la société. Certains, pourtant, peuvent penser que « tout est foutu », si j’use d'une expression familière. Sans doute est-ce même un sentiment partagé par une grande partie de la population française, renforcé par une forte défiance à l’égard du pouvoir politique. Pour ma part, je refuse ce renoncement. Je crois, au contraire, que nous pouvons nous engager dans la proposition d’un nouveau projet de société de l’ampleur de celui d’après guerre, qui avait transcendé les courants, les sensibilités et dans lequel tous les acteurs s’étaient associés pour apporter des solutions.

Je prends la parole aujourd’hui parce que j’ai constaté ces dernières années que de nombreuses personnes avaient le désir de s’engager pour le bien commun mais ne savaient pas comment s’y prendre ni par où commencer. Elles ressentaient l’envie de déployer et de vivre leur vocation profonde dans le monde mais sans parvenir à la repérer. J’ai l’intime conviction que ce nouveau projet de société peut émerger si nous acceptons de nous laisser interpeller. Chacun d’entre nous peut se poser une question fondamentale : et moi, comment puis-je agir dans ce monde pour que, à la fin de ma vie, je puisse être fier d’avoir accompli ce que je devais ? Cette interpellation que je souhaite relayer s’appuie sur mon histoire personnelle, mon expérience de dirigeant d’entreprise engagé dans le secteur agricole et agroalimentaire, ma passion pour l’humain et les transformations stratégiques ainsi que sur une dizaine d’années d’engagement au sein des EDC, dont j’ai été vice-président de 2010 à 2014 puis président entre 2018 et mars 2022. Considérant que nous devons d’abord devenir des acteurs de notre territoire, au niveau local, j’ai également repris, avec des associés, une librairie à Laval, été cofondateur d’une association autour du « bien-vieillir » en Mayenne pour donner du sens à sa vie quel que soit son âge, assuré la vice-présidence de l’association Sicomen dont la mission est d’accompagner les personnes en situation de handicap dans leur projet professionnel… Tout ce que j’ai pu réaliser, je l’ai accompli grâce à mon épouse, mes enfants, ma famille et mes proches mais aussi grâce à la qualité des équipes avec qui j’ai œuvré aussi bien sur le plan professionnel qu’associatif, sans oublier la rencontre de quelques personnes d’exception à des moments clés de ma vie. Fort de ces diverses expériences, je souhaite désormais, et en toute modestie, proposer une vision pour le monde de demain. Une vision qui s’appuie sur les concepts anthropologiques, philosophiques, sociologiques et économiques d’un côté et des exemples très concrets de mise en œuvre de l’autre. Mon objectif est, tout à la fois, simple et ambitieux : tenter de rejoindre chaque lecteur dans son être intérieur pour qu’il puisse s’interroger sur la manière de contribuer à ce monde-là, plus juste et plus humain.

De par mon expérience personnelle, je ressens ce besoin de nous mettre, collectivement, au service d’un changement de société. J’essaye moi-même de vivre le mieux possible ce que je prône. J’ai dirigé durant de nombreuses années un groupe dans le secteur agricole qui travaille chaque jour à réconcilier l’agriculture et l’écologie en s’attaquant à une sorte de fatalité qui voudrait que les agriculteurs soient forcément en opposition avec les enjeux environnementaux. Nous nous battons pour dépasser cette idée reçue d’agriculteurs pollueurs. Ayant accompagné nombre d’entre eux, je peux témoigner qu’ils sont très fiers d’agir pour la sauvegarde de l’environnement lorsqu’on leur permet de le faire et d’être rémunérés justement. Par ailleurs, je constate que notre monde aujourd’hui craint la modernité alors que je suis convaincu qu’il nous faut nous en emparer avec éthique, sans en être esclaves. Car nous sommes fondamentalement des cocréateurs du monde, appelés à le transformer.

Mon expérience de patron chrétien m’a aussi fait réfléchir à la question de l’unification de ma vie. Or, dans nos sociétés occidentales, nous finissons parfois par en avoir plusieurs : une vie personnelle, professionnelle, spirituelle… avec des attentes parfois contradictoires qui peuvent finalement nous amener à être des personnes dissemblables selon les moments. Or, je suis convaincu que la puissance du leadership, la capacité d’entraîner les autres, réside dans l’unité et dans l’authenticité. Je dirigeais un groupe avec un grand nombre de collaborateurs de sensibilités très différentes, tout en assumant pleinement mon identité de dirigeant chrétien. Chacun doit pouvoir dire qu’il est respecté pour ce qu’il est. Toutefois, je mesure les attentes légitimes concernant la cohérence de nos actes que cela suscite. Pour moi, il est aujourd’hui fondamental de lancer un appel : engagez-vous ! Lorsque vous vous engagez, avec vos talents mais aussi avec vos limites, vous êtes naturellement invité à aligner vos actes avec vos convictions et vos paroles, à quitter le poste de commentateur pour devenir des acteurs cohérents. Lors des conférences que je donne en tant que dirigeant d’entreprise, président des EDC ou responsable d’association, chaque fois que j’ai évoqué des exemples concrets de réalisations très variées – insertion des prisonniers ex-détenus ou des personnes handicapées, protection de l’environnement –, l’auditoire était intéressé et porté à s’interroger. Car, dans un monde de défiance grandissante liée aux promesses non tenues, les réalisations ont bien plus de poids que de beaux discours.

Chapitre 1

Le monde doit changer

Du « tout est foutu » au « tout est lié »

« Tout est foutu ! » Un diagnostic de la situation du monde peut en effet nous conduire assez aisément à sombrer dans la sinistrose. Comment ne pas reconnaître que notre monde est fracturé ? Les fractures sont multiples, entre le monde urbain et rural, à l’intérieur du monde urbain entre ceux qui sont en centre-ville et ceux qui sont en banlieue mais aussi entre les pays et les continents, dont l’Afrique, qui touchée par la corruption, l’intégrisme, le réchauffement climatique n’arrive pas à faire émerger un modèle qui donnerait envie à ses jeunes d’y vivre et d’y porter des projets.

Avec du recul, nous pouvons estimer que ce cycle de mutations s’ouvre réellement par la chute du mur de Berlin, en novembre 1989. Elle a marqué la fin de la guerre froide et de la bataille des idéologies politiques : le marxisme contre l’idéologie libérale. Le monde entrait alors dans une période caractérisée par l’illusion que le marché et l’ultralibéralisme allaient régler tous les problèmes. Le célèbre économiste américain Milton Friedman (1912-2006) incarnait ce courant de pensée. Dans le New York Times, le 13 septembre 1970, il expliquait alors : « Il y a une et une seule responsabilité des affaires : utiliser ses ressources financières et engager des activités destinées à accroître ses profits. » Contester cette évidence partagée par le plus grand nombre était alors quasiment impossible quand le modèle communiste est tombé. Ceux qui ont essayé d’évoquer des limites étaient largement inaudibles. Pourtant, force est de constater que le modèle ultralibéral, dont la seule finalité était l’accroissement des profits, a échoué dans sa capacité à s’imposer à l’ensemble du monde et est de plus en plus contesté.

Les attentats du 11 septembre 2001 sur le sol américain marquent le début de la contestation radicale de ce modèle unique. S’attaquer, de manière barbare, aux tours jumelles du World Trade Center revenait à défier le symbole de ce système qui ne pourra pas s’imposer au monde. Le choc fut terrible et ses conséquences, durables, perceptibles jusqu’à aujourd’hui en Afghanistan et au Moyen-Orient notamment. La France et de nombreux pays restent sous la menace d’attentats orchestrés par Al-Qaïda ou Daech. Sept ans plus tard, la crise financière de 2008, une crise d’interdépendance entre les banques mondiales et l’endettement des ménages modestes américains, a mis en lumière la limite d’une croissance dopée par le surendettement mais aussi l’incroyable interconnexion de l’économie mondiale. Le système banquier international a vacillé mais a prouvé sa capacité de rebond. Malheureusement, les différents acteurs politiques et économiques se sont contentés de traiter essentiellement les effets, laissant de côté les causes. Dans Laudato si’ (n° 189), le pape le déplore : « Sauver les banques à tout prix, en en faisant payer le prix à la population, sans la ferme décision de revoir et de réformer le système dans son ensemble, réaffirme une emprise absolue des finances qui n’a pas d’avenir et qui pourra seulement générer de nouvelles crises […]. » Évidemment, le rôle des banques reste central dans une économie car elles permettent d’emprunter en vue de développer des projets personnels ou professionnels, mais la finance mondiale semble échapper à tout cap politique et tout contrôle. Il demeure très complexe de s’attaquer de front aux paradis fiscaux qui génèrent une inégalité inacceptable. Seules des riches sociétés internationales entourées d’experts réussissent à mettre au point des processus qui leur permettent d’échapper à la fiscalité et donc de spolier l’État. Avec la vitesse des transactions, il est devenu très difficile de tracer l’ensemble des flux. Il faudra pourtant que nos responsables politiques aient le courage de s’attaquer à ce sujet car il est inaudible politiquement de demander à des personnes de classe moyenne de faire de justes efforts si quelques personnes fortunées s’exonèrent partiellement de leur contribution au bien commun. Heureusement, le secteur de la finance, essentiel pour l’économie, évolue peu à peu. Depuis quelques années, des fonds éthiques émergent. Ils sont un signe encourageant d’une volonté de développer l’investissement socialement responsable.

Pourtant, nous sommes au cœur d’un cycle de dettes qui ne cessent de s’amplifier à chaque crise. Elles s’accroissent sur le plan financier et économique mais aussi écologique. Nous vivons à crédit ! La croissance économique se nourrit de la surconsommation des réserves naturelles. Le développement de la motorisation a eu des conséquences positives mais nous considérions avec naïveté les énergies fossiles comme illimitées. Nous devons apprendre la frugalité et vivre avec moins de croissance. La recherche de la croissance effrénée n’était que la continuité du modèle économique de la performance maximisée à tout prix, loin du « tout est lié » exprimé maintes fois dans Laudato si’. La prise de conscience écologique est finalement assez récente. Cependant, en dix ans, elle a rapidement évolué. Les inondations, les sécheresses ou encore les graves incendies qui touchent tous les continents nous y ont aidés. Voilà une bonne nouvelle pour le monde de demain : l’écologie n’est plus réservée à quelques-uns mais devient l’affaire de tous.

La crise écologique se nourrit de la crise économique. Nous parvenons à des disproportions de niveau de vie aussi inacceptables qu’insoutenables. Une étude de l’ONG Oxfam assurait ainsi qu’en 2018, les 26 plus grands milliardaires de la planète détenaient autant d’argent que la moitié de la population mondiale la plus pauvre. Osons dire que cela est devenu insupportable. À cela s’ajoute une profonde crise politique marquée par une grande défiance, d’où un taux d’abstention aux élections de plus en plus élevé. Cela alimente le sentiment que la politique ne peut plus rien faire. Pourtant, au niveau local, des élus accomplissent souvent un travail de qualité et sont soucieux d’agir en acteurs de l’économie de demain. La crise politique est d’autant plus forte lorsqu’on se situe au niveau national : en France, le taux de défiance politique est supérieur de 10 à 15 points par rapport aux autres pays européens. La raison se trouve, à mon sens, dans la succession de responsables politiques qui n’ont pas tenu leurs promesses et sans doute également dans le fait que nous cherchons désespérément le de Gaulle de notre temps, qui serait détenteur de la formule miracle, plutôt que de nous remettre collectivement en cause.

Il est pour moi fondamental de s’arrêter sur le diagnostic. Tant que la nécessité de changer de modèle n’est pas une idée partagée, nous faisons semblant de croire qu’une personne peut tout changer. Nous avons besoin de leaders visionnaires mais le problème est bien plus profond. Ce besoin de changement se manifeste chaque jour quand notre société de surconsommation constitue des mégalopoles près desquelles naissent des bidonvilles, réunissant sur un même lieu les exclus du système, en marge d’un prétendu intérêt général, et les déchets de la société de consommation. Ces bidonvilles sont l’une des illustrations les plus frappantes de la toxicité du système : ils nous montrent que nous avons clairement basculé au-delà des limites. Le niveau d’exclusion grandissant nous montre l’urgence de changer tant qu’il est encore temps, avant l’écroulement.

Nous faisons face à trois urgences, devenues autant de défis : une urgence sociale, une urgence environnementale et enfin une urgence entrepreneuriale. Notre époque considère bien la seconde car le dérèglement climatique saute aux yeux presque tous les jours. Mais si la prise de conscience est là, les actes manquent encore. L’urgence sociale, elle, est à rappeler sans cesse. Elle est d’ailleurs liée à l’urgence climatique. En revanche, l’urgence entrepreneuriale apparaît moins prégnante, notamment en France. Or, il ne s’agit pas de dire que tout le monde doit devenir entrepreneur mais, plus profondément, que nous avons tous vocation à entreprendre notre vie. Chacun a une contribution singulière à donner au monde. Malheureusement, trop de personnes se laissent happer par l’individualisme triomphant et ne pensent qu’à répondre à la norme sans jamais oser entreprendre et répondre à ce à quoi elles se sentent vraiment appelés.

Une nouvelle vision

Alors, « tout est foutu » ? Vraiment ? L’absence de projet d’une dimension visionnaire dépassant les courants nourrit et renforce ce cri désespéré. Les gens travaillent beaucoup, s’épuisent dans la poursuite d’un modèle déjà mort ou au moins en phase terminale. Mais aucune alternative n’apparaît distinctement. Il nous faut sortir de l’opposition entre les apôtres de la croissance effrénée et ceux de la décroissance radicale. Il est vrai que le capitalisme a eu des effets positifs, il a notamment permis de faire reculer la pauvreté, malgré les limites que l’on sait. De la même manière, la perspective d’une décroissance ouvre des réflexions intéressantes mais, dans une vision forte et radicale, elle représente un grand danger car si les riches le seront moins, les pauvres, eux, vont l’être encore plus. La recherche de l’intérêt général va dans le bon sens mais finit par accepter ces fractures. La grande différence avec le bien commun, c’est que ce dernier vise à une harmonie globale : il s’agit de permettre que chacun, sans exception, trouve sa place. La pensée sociale chrétienne qui est le fruit de la sagesse et de l’expérience de près de deux mille ans d’histoire définit le bien commun comme « cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée ».

Le constat qu’il est nécessaire d’imaginer autre chose est un sentiment bien plus largement partagé qu’on ne le croit. En décembre 2019, j’ai organisé en tant que président des EDC au Collège des Bernardins à Paris une journée sur l’économie du bien commun avec le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, le président de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises François Asselin et la présidente de la fondation Entreprendre Blandine Mulliez, mais aussi des ateliers avec des entreprises à mission ou le Centre des jeunes dirigeants (CJD). Nous avons constaté de nombreux points d’accord sur la nécessité de changer de logiciel et senti l’émergence de quelque chose de positif. Les jeunes générations, à la recherche d’entreprises qui ont du sens, en sont les témoins. Aujourd’hui, nous sommes capables de proposer une nouvelle société, un nouveau modèle que nous devons communiquer et susciter. Certains diront que c’est une utopie. Mais la vie en a besoin. Ce sont toujours des utopistes qui ont proposé avant l’heure de nouveaux modèles !

Ce constat partagé se focalise notamment autour de la réception de l’encyclique Laudato si’. Contrairement à beaucoup d’autres textes des papes, ce dernier connaît une résonance grandissante depuis sa publication, le 18 juin 2015. Surtout, il possède ce grand mérite de fédérer largement, des responsables politiques de droite, de gauche, des écologistes, tous avec des sensibilités personnelles et spirituelles différentes. Le pape François assume avec force son rôle d’interpellation. En Grèce, fin 2021, il évoquait un naufrage de civilisation. Les laïcs, les citoyens, eux, doivent se demander comment devenir des acteurs cohérents qui vont participer à la réconciliation de la liberté d’entreprendre avec l’inclusion des plus fragiles et le respect de la planète. Désormais, chacun doit passer aux travaux pratiques !

Pour être concret, je voudrais ici évoquer mon expérience personnelle de l’engagement pour la réinsertion de détenus et d’ex-prisonniers ou pour le développement d’emplois destinés aux personnes handicapées, mais aussi au sein des EDC avec la création d’« Agir avec les EDC », dont j’ai confié le pilotage à Claire de Franclieu, riche de son expérience de directrice des ressources humaines au sein d’un grand groupe. Avec cette proposition, nous pensions initialement toucher 200 à 300 dirigeants. Mais, après cinq ans, ce sont près de 2 000 personnes qui sont impliquées. Depuis que les EDC s’inscrivent dans cette dynamique qui répond à des attentes profondes, nos effectifs ont presque triplé. J’y vois l’illustration du fait que l’être humain est fondamentalement bon et a envie de contribuer au bien commun : quand une proposition d’engagement s’offre à lui, il s’en saisit et, comme cela le rend heureux, il a naturellement envie d’en faire davantage.

Proposer une nouvelle société suppose d’abord de comprendre à quel point la somme des individualismes ne fait pas le bien commun. Or, c’était le pari du schéma ultralibéral, où chacun était censé réussir individuellement pour le bien de l’ensemble. Des aspects positifs existent sur le plan matériel mais nous pouvons acter l’échec du point de vue du bien commun et de la cohérence globale. Si le besoin de changement apparaît de plus en plus évident au plus grand nombre, la cause qui se situe dans la rupture anthropologique majeure qui nous a fait passer de la personne humaine à l’individu est beaucoup moins comprise. Cela signifie que l’être humain évolue inconsciemment dans un modèle où il doit sans cesse atteindre des objectifs nouveaux suscités et attendus par la société, laquelle lui a fait croire qu’en contrepartie de toujours plus de performance, la somme des petits plaisirs obtenus ferait son bonheur. Or, la somme des individualismes ne fait pas le bien commun et la somme des petits plaisirs satisfaits par la société de consommation ne fait pas le bonheur. Nous constatons un basculement de la personne à l’individu puis de l’individu à l’individualisme. Pour reprendre un terme cher à l’anthropologue René Girard, par mimétisme, chacun doit afficher la « belle vitrine » de sa vie, à peu près identique à celle des autres. Nous sommes appelés à réussir dans la vie, matériellement, selon la norme en vigueur. Cette norme se révèle épuisante parce qu’elle nécessite de consommer toujours plus pour répondre à des désirs insatiables et finalement construit un individu anonyme. Cela explique le côté dépressif de notre société. En effet, il n’est pas possible de relever les défis actuels avec un modèle qui conduit à un anonymat désespérant. Nous sommes comme un hamster qui tourne sans fin dans une roue ! Seul l’épuisement est à peu près garanti !

Alors que, depuis quarante ans, c’est la question des moyens qui domine largement, nous devons nous poser individuellement et collectivement la question du pourquoi. Réussir dans la vie est un objectif légitime, mais il ne signifie pas nécessairement réussir sa vie.

J’ai la conviction que l’économie au service du bien commun répond aux enjeux systémiques, en ne laissant personne au bord de la route. Car la question du sens au niveau collectif rejoint aussi chacun au niveau personnel : est-ce que j’aspire personnellement à une vision cohérente ? Il s’agit alors de réconcilier les raisons d’être collectives – celles d’un pays ou d’un continent – et individuelles : comment, moi, ai-je envie de contribuer ? Mère Teresa disait que même si notre action n’était qu’une goutte d’eau dans l’océan, si elle n’existait pas, elle manquerait. C’est la somme de ces gouttes d’eau, de ces petites contributions, qui constitue le bien commun.

Passer de spectateur à acteur

Se pose alors une question simple : êtes-vous d’accord pour reconnaître qu’il nous faut changer de modèle ? Beaucoup, je le crois, partagent ce constat. Mais comment mettre fin à la tyrannie du court terme et faire advenir un modèle de société qui rende plus heureux ? Il nous faut d’abord passer du spectateur de ce monde au commentateur éclairé. De manière caricaturale, le spectateur, partant du principe que tout est déjà perdu, n’est pas passif mais cherche à maximiser le court terme dans une forme de fuite en avant, en consommateur enfant gâté. Si tout est perdu, chacun pense avoir intérêt à piller le système en maximisant ses intérêts, même si cela n’a rien d’éthique. Pour sortir de ce schéma, il faut surtout faire comprendre aux personnes que cela ne révèle pas le meilleur d’elles-mêmes. En revanche, le commentateur, lui, s’intéresse, analyse, réagit, ce qui est bon signe. Mais, souvent enfermé dans un registre négatif de contestation, il ne sait pas comment basculer en mode positif pour devenir acteur. Il n’arrive pas à s’extraire du modèle dont il commente les limites.

Je suis convaincu, pour ma part, que c’est en faisant appel au meilleur de chacun, en évitant les oppositions et les caricatures, que nous pourrons avancer. Cela nécessite de réfléchir sur le plan anthropologique, philosophique, politique et théologique à tous les aspects d’une société qui ne peut se réduire à sa seule dimension commerciale. Un être humain est heureusement beaucoup plus qu’un simple consommateur ! Il est également davantage qu’un animal, contrairement à ce que voudraient nous faire croire certaines thèses émergentes. La personne humaine libre est capable de réfléchir et de suivre ou de proposer des alternatives, pour le meilleur ou pour le pire. Or, aujourd’hui, nous avons plus que jamais besoin d’acteurs qui réfléchissent, qui s’engagent au service de cette vision.

Déjà, de bonnes nouvelles existent, nous percevons des processus en cours, des réflexions de plus en plus prégnantes sur les modes de consommation, la prise de conscience environnementale… La crise du Covid a participé à la prise de conscience du fait que nombre de produits indispensables, des médicaments clés parfois, sont importés de Chine ou d’ailleurs. Une telle dépendance est aberrante. Nous manquons d’une réflexion globale qui a concouru à la désindustrialisation de la France. Au cours d’une longue période, il paraissait évident d’aller en Chine pour produire toujours moins cher. Ne pas y aller apparaissait même « ringard ». Un ami dirigeant lavallois, œuvrant dans le textile, entrepreneur patrimonial soucieux du temps long, m’expliquait dans les années 2000 pourquoi il refusait de céder aux « sirènes chinoises » : il aurait en effet accru sensiblement ses profits immédiats mais, en même temps, cédé son savoir-faire et donc, à terme, perdu son outil industriel en France. Mais trop peu ont eu le courage de se poser la double question du sens et du temps long !

Aujourd’hui, les énergies sont là. Il faut désormais les fédérer pour aller au-delà des micro-actions positives mais qui ne suffiront pas. Désormais, nous devons susciter l’engagement d’une vie sous le signe de la cohérence pour contribuer à une nouvelle société qui assurera un avenir positif pour nos enfants et petits-enfants. J’ai la conviction que ce souci de l’avenir peut être l’élément fondamental déclencheur : si vous ne changez pas pour vous, vous changerez peut-être pour vos enfants et petits-enfants. Nous n’avons pas le droit de laisser une société avec autant de dettes sans soutenir la génération qui arrive. Notre génération – j’ai 56 ans – doit préparer un terreau fertile pour que celle qui vient porte beaucoup de bons fruits. C’est le minimum que nous devons à cette nouvelle génération qui va transformer fondamentalement le monde. J’ai une grande confiance dans la jeunesse qui exprime son envie d’entreprendre et a compris aussi bien les enjeux environnementaux que la question du sens.

Spectateur, commentateur, acteur : je suis moi-même passé par toutes ces phases. J’ai mesuré combien, lorsque j’ai commencé à m’engager aux EDC, dans la vie associative, dans le bien-vieillir en Mayenne, pour l’emploi des handicapés, mon regard a changé. Le fait d’avoir quatre enfants m’a porté aussi à m’interroger sur la manière d’aider une nouvelle génération à réussir sa vie. Cela ne s’est pas fait en un claquement de doigts. Cette mise en mouvement a commencé quand j’ai pris conscience de ce qui m’apparaîtrait comme le plus important à la fin de ma vie : la part de gratuité que j’aurais donnée. J’ai eu la chance, à un moment de ma vie, d’être interpellé. C’est pourquoi j’invite chaque lecteur à se poser à son tour cette question fondamentale qui ne fait pas mourir : à la fin de ma vie, qu’aurai-je aimé avoir fait ? En me posant cette question, en la méditant, il m’est apparu clairement que ce qui aura été essentiel est la part de gratuité et d’amour et non le nombre de collaborateurs que je dirige. Ce qui restera, ce ne sera pas des chiffres mais les rencontres humaines. L’engagement possède ce grand mérite d’aider à se décentrer, à sortir de la logique du consommateur anonyme pour réfléchir à la vie que l’on a reçue gratuitement. Osez vous engager là où vous vous sentez appelés !