Sabena, ma vérité - Salvatore Bongiorno - E-Book

Sabena, ma vérité E-Book

Salvatore Bongiorno

0,0

Beschreibung

Au cours des 78 années de son existence, la Sabena fut l’un des plus beaux symboles que la Belgique exportait quotidiennement aux quatre coins du monde.

A Kinshasa ou à Atlanta, c’est un sentiment de bien-être qui pénétrait le Belge montant à bord d’un des appareils à la cocarde bleue et blanche. Comme s’il avait déjà posé un pied à la maison, en feuilletant les journaux nationaux et en retrouvant l’accent bien de chez nous du personnel de cabine. La Sabena, on la critiquait et on l’encensait en même temps … mais on la pensait éternelle...
Et pourtant, le 7 novembre 2001, le Tribunal de Commerce de Bruxelles écrit le mot « fin » au bas du livre d’histoire de la compagnie. Dans notre pays, peu de faillites ont eu un tel retentissement et engendré de telles conséquences pour autant de personnes et de familles. 
Ce livre retrace deux histoires qui s’entrecroisent et s’entremêlent : celle d’un homme, fils d’immigrés siciliens qui a déjà connu plusieurs vies et celle, nébuleuse et surtout peu glorieuse, des dernières années de la Sabena. Homme de terrain, Salvatore « Toto » Bongiorno a pu mesurer de près l’évolution de la compagnie, entre son métier de chef de piste et sa responsabilité de délégué syndical. Son parcours étonnant et truffé de rencontres improbables le fera traverser en première ligne l’ouragan de la faillite la plus destructrice de l’histoire du pays et le mettra à l’avant-plan des médias.

10 ans après, cet ouvrage aborde sans langue de bois toutes les questions sensibles que les Belges sont en droit de se poser. 

Salvatore Bongiorno nous y livre sa vérité, dévoile les dessous de la Sabena et les coulisses de la faillite, et n’hésite pas à égratigner ceux qui doivent l’être. Malversations ? Détournements ? Négligences ? Caisses noires ? Qui a laissé sombrer la Sabena ?

EXTRAIT

Je suis entré à la Sabena le 1er avril 1994. J’avais été engagé en tant que chauffeur-chargeur au département loading. Les premiers jours, mon instructeur, Freddy Vanhuysse - je dis souvent que si je devais être réincarné, ce serait volontiers en Freddy Vanhuysse car c’est un homme d’une très grande sagesse et qui inspire énormément de confiance - me trouvait morose et s’enquit de savoir ce qui me tracassait. Je lui raconte mon histoire et la raison de mon entrée à la Sabena. Mais aussi que mes copains me boudent car ils n’approuvent pas mon changement de carrière. Il m’explique alors tout simplement que dans la vie, si on s’expose et qu’on décide d’avancer, on est toujours critiqué d’une manière ou d’une autre, qu’il n’y a rien à y faire, sinon de rester comme un mouton et de brouter avec les autres.

CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE 

- « Salvatore [...] Bongiorno n’a jamais eu la langue dans sa poche et quand il écrit, c’est dans le vitriol qu’il trempe sa plume.» - La Dernière Heure

À PROPOS DES AUTEURS

Fier de ses origines familiales, Salvatore Bongiorno (Toto pour tous ses amis) est aussi un fervent défenseur de l’Humain. De son premier job dans l’hôtellerie à son restaurant en passant par sa carrière à la Sabena, le plus beau moment de sa vie, cet homme passionné et passionnant reste marqué par le gâchis que fut la faillite de la compagnie aérienne. Dix ans après, c’est en mémoire des milliers de collègues qui ont souffert de cette perte qu’il souhaitait transmettre sa version des faits.

Journaliste, reporter et photographe, Eric Vancleynenbreugel parcourt la planète depuis plus de quinze années pour la presse spécialisée et grand public et est aussi l’auteur de plusieurs guides de voyages. Le monde de l’aéronautique ne lui est donc pas inconnu. Touché comme la plupart des Belges par cette honteuse page de notre histoire et fasciné par le parcours de Salvatore Bongiorno, il n’a pas hésité une seconde à relever le défi de transcrire cette incroyable histoire croisée.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 184

Veröffentlichungsjahr: 2015

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Les bénéfices de ce livre iront entièrement

Préface

La première fois que Toto m’a parlé, c’était pour m’engueuler !

Je venais de terminer la première d’une série d’émissions que « Mise au Point » allait consacrer au crash de la Sabena. Avec d’autres délégués syndicaux, Toto était venu accompagner Josly Piette et faisait alors partie du public présent sur le plateau.

J’avais bien remarqué ce petit bonhomme qui, durant le direct, cherchait sans cesse à intervenir mais je n’avais pu le laisser faire.

Tout simplement parce qu’il n’avait pas de micro…

Allez lui faire comprendre ce genre de subtilité technique !

Cela dit, quand Toto a compris quelque chose, il ne faut pas le lui répéter. Lors de l’émission suivante, il m’a gentiment demandé un micro au cas où quelqu’un de la délégation syndicale souhaiterait (avec bien sûr ma permission !) apporter un commentaire.

La deuxième fois qu’il m’a parlé, il s’est donc foutu de ma gueule…

Car bien entendu, il n’y a que lui qui a parlé. Et si au début, il cherchait du regard ma permission, il s’est vite enhardi au point d’interrompre les autres invités lorsqu’il n’était pas d’accord. Et à cette époque-là, il ne l’était forcément que très rarement.

Mais lui et moi sommes, en revanche, très vite tombés d’accord. Je l’invitais à tous les débats sur la Sabena et lui me mettait de l’ambiance (pour ne pas dire autre chose) sur le plateau.

C’était ce qu’on pourrait appeler un bon deal.

Je ne vais pas raconter toutes nos rencontres suivantes car je préfère m’attarder sur le caractère du personnage.

Pour bien le connaître, je suis convaincu que lorsqu’il cherchait à attirer l’attention des médias, ce n’était pas dans le but de satisfaire une quelconque vanité personnelle, mais bien et avant tout pour faire avancer ses projets. Toto est en fait l’une des personnes que j’ai rencontrées qui a le mieux compris les médias et l’intérêt qu’il pouvait en retirer. Dans le cadre de son combat syndical à la Sabena mais aussi -et surtout- lorsqu’il s’occupait des cellules de reconversion. De tous les chapitres de ce livre, c’est d’ailleurs celui qui m’a le plus touché.

Car l’homme ne laisse que rarement indifférent.

Comme toutes les grandes gueules.

Avec cette énergie et cette force de persuasion qui font qu’on a envie de le suivre dans toutes ses lubies.

Avec aussi cette naïveté qui le pousse parfois à faire un peu trop vite confiance à n’importe qui.

Toto est en fait un entrepreneur. Toujours à la recherche de l’idée qui va lui permettre de ne pas s’encroûter. Et là, attention, lorsqu’il a trouvé, garez-vous, le buffle sicilien est lancé !

Et ça bouscule, ça remue dans tous les sens… mais ça avance.

Vite.

N’allez toutefois pas croire que Toto n’a que des qualités.

Il a surtout l’énorme chance d’avoir, à ses côtés, une femme comme on n’en fait plus beaucoup.

Discrète et attentionnée, elle connaît son homme mieux que personne et est, à mon sens, la pièce indispensable à son épanouissement.

Je ne l’ai jamais vue freiner un projet, jamais je ne l’ai entendue tenter de raisonner son Toto, jamais elle ne s’est plainte.

Pourtant, qu’est-ce qu’elle a dû en voir…

Thierry De Bock Ancien journaliste à la RTBF

Mon regard s’est un jour attardé sur cet homme. Il est direct, simple, franc et sincère. Efficace. Ces vertus sont souvent oubliées par les apprentis sorciers de la communication. A la télévision, elles sont les meilleures armes. Ce représentant syndical ne triche pas.

La faillite de la Sabena est un séisme. Dix mille personnes sans avenir du jour au lendemain ; un symbole encore national s’effondre. C’est l’image d’un pays qui s’efface inexorablement au fil du temps. Un de ses piliers s’écroule. Encore un. Ça peut déraper à tout moment.

Et cet homme, qui occupe tous les jours les JT et les plateaux télévisés, frappe par une autre vertu : le sens des responsabilités. Pas de casse, priorité au reclassement de ceux qui ont perdu leur job. Pour lui, se résigner est trop facile.

J’ai rencontré cet homme. Nous avons fait un bout de chemin ensemble. La vie politique n’était pas son truc. A moins que la politique ne soit pas faite pour ce genre de personnalité. Dommage. Ce bout de chemin est, très naturellement, devenu une promenade. Celle de deux amis qui traversent la vie avec plaisir. Même se disputer avec lui est un bonheur. Si vous le rencontrez, vous verrez, il a cette dose de mauvaise foi qui le rend encore plus sympathique et chaleureux. Cet homme s’appelle Salvatore Bongiorno. Toto, avant tout.

Alain Raviart Chroniqueur et expert en communication

Je dédie ce livre à ma petite-fille Olivia, la prunelle de mes yeux.

I Toto, qui es-tu ?

Originaire du village de Villarosa en Sicile, mon père a débarqué en 1962 en Belgique, tout seul, sans sa famille, pour venir travailler dans une mine de charbon de la région montoise. Avec ses frères, il exploitait au pays une mine de soufre, une petite exploitation qui venait d’être endeuillée par un éboulement. Onze ouvriers étaient restés sur le carreau. N’ayant pas d’assurance pour couvrir ce risque, il a préféré quitter l’île pour se faire oublier un moment…

A l’époque, il fallait un permis de travail pour obtenir un contrat de cinq ans, le plus souvent dans un charbonnage. Pour chaque ouvrier envoyé en Belgique, l’Italie recevait une tonne de charbon ! Mais mon père a très rapidement souffert du mal du pays et s’est dit que, si c’était pour travailler dans les mines, autant le faire en Sicile, au soleil et en vivant auprès de sa famille. Il s’est donc mis en tête de rentrer au village pour affronter le procès. Arrivé avec son bagage à la gare du Midi, en route pour l’Italie, il rencontre un Sicilien issu lui aussi de Villarosa. La discussion s’engage, mon père lui explique les raisons de son retour et l’homme lui offre alors un travail de chauffeur de camion dans la petite société de transport qu’il a développée. Dans ces conditions, plus question de quitter la Belgique… mais bien de retrouver sa famille. Il nous a donc fait venir en deux vagues de quatre enfants. J’avais à peine deux ans.

Alain Delon et Roger Moore

Avec mes parents, mes deux frères et mes cinq sœurs, nous habitions près de la place Dailly à Bruxelles et en face de chez nous, il y avait une librairie. Un jour, la libraire, qui me connaissait bien, me proposa de faire la tournée de distribution du journal « Le Soir » dans le quartier. Et c’est ainsi que du haut de mes huit ans, j’ai accepté mon premier job et ai gagné mon premier argent de poche. Sac en bandoulière rempli de journaux pliés en deux, je passais de boîte en boîte et gagnais royalement 70 francs belges (± 1,80 €) par semaine ! Bien entendu, mon travail scolaire s’en est ressenti.

Selon le souhait de mon père qui avait suivi une formation de plombier, j’ai tout de même obtenu un certificat d’électricien. Après une année dans le bâtiment, j’ai renoncé. Je n’avais que 16 ans mais je savais déjà ce que je voulais ou plutôt ce que je ne voulais pas. Un de mes copains, qui était commis au Royal Windsor Hotel, l’un des six grands hôtels de la capitale à l’époque, m’a suggéré d’y postuler car la direction cherchait constamment du nouveau personnel. Me voilà donc salarié dans un cinq étoiles ! Il fallait servir en costume et ma mère, pour mon premier jour, ne m’a rien trouvé d’autre qu’une abominable chemise en dentelle qui a fait rire tous mes collègues. J’entretenais de bons contacts avec la clientèle et durant mes cinq années de service au Windsor, j’ai travaillé dans tous les départements. J’y ai servi les plus grandes stars de l’époque, comme Charles Aznavour qui, à chaque rencontre, s’est montré sous un jour très désagréable, paraissant toujours de mauvaise humeur ; Julien Clerc, dont les enfants étaient, je me souviens, assez difficiles ; Hugues Aufray, qui séjournait à Bruxelles le lendemain de la mort de Claude François ; Marie Myriam, qui venait de gagner l’Eurovision - je suis entré dans sa chambre au moment où elle était au téléphone avec sa mère, pleurant de joie en lui racontant sa victoire ; Alain Delon, qui parlait d’ailleurs pas mal l’italien. J’ai travaillé une longue période dans la boîte de nuit de l’hôtel, le « Crocodile Club ». Pour multiplier les extras, je faisais également le room service après la fermeture de la discothèque. C’est ainsi qu’un matin, de très bonne heure, Alain Delon me commande dix bouteilles de champagne. Je frappe à sa porte et vois l’acteur entouré de femmes plus séduisantes les unes que les autres. Il signe le bon, sort un billet de 5000 francs belges (125 €) et me demande combien nous sommes de service. Je réponds : « Cinq, Monsieur Delon ! » Il me demande si je suis Italien et me suggère - toujours en italien - de partager le pourboire avec mes collègues. Un peu plus tard, il me retéléphone pour venir chercher les verres sales. Je découvre Delon nu dans sa salle de bains et qui me lance en italien : il reste deux bouteilles, tu peux les avoir. Puis il me demande si j’ai bien partagé mon billet et je lui réponds oui, évidemment… Et là, il m’assène tout de go : « T’es un Italien, t’as pas partagé ! » Il avait raison…

Autre anecdote : je me retrouve dans l’ascenseur avec Roger Moore, vêtu comme dans un James Bond d’un sublime smoking blanc et fumant le cigare. Le temps de rapidement déposer une note à la réception et je remonte pour une nouvelle course. Là, je suis à nouveau avec Roger Moore mais cette fois habillé en jeans. Etrange… Un peu plus tard, je repasse dans le hall et croise deux Roger Moore, en réalité le vrai et son sosie, la doublure qui tourne les cascades et donne le change aux paparazzis et aux fans… Il y avait aussi Richard Kiel, le Requin à la fameuse mâchoire d’acier de L’Espion qui m’aimait… Tous étaient à Bruxelles pour la sortie du dernier épisode des aventures du plus célèbre espion de Sa Gracieuse Majesté.

L’hôtel avait organisé une petite exposition sur la taille du diamant dans le lobby et je détaillais, fasciné, les machines qui avaient été installées pour l’occasion. Jean Piat, célèbre à l’époque pour son rôle du chevalier Lagardère, passe derrière moi juste à l’instant où je me retourne et je m’écrie sans réfléchir : « Tiens, Lagardère ! » L’acteur a réagi de façon sympathique et on a discuté un long moment ensemble, sans doute une bonne heure, jusqu’à ce que mon manager vienne me rappeler à l’ordre. Très gentiment, Jean Piat lui a demandé de pouvoir poursuivre la discussion engagée avec moi.

On était en 1976, j’avais seize ans et, à l’occasion des vacances, j’ai rejoint mon père en Sicile. Il venait d’acheter un appartement pour s’installer définitivement dans son île natale. Un ami nous avait invités pour un barbecue dans son vignoble. Au cours du repas, mon père apprend que le vignoble est à vendre. C’était son rêve depuis toujours, je le savais : passer ses vieux jours à cultiver tranquillement son petit carré de vignes et élever son propre vin. Il venait de dépenser le plus gros de ses économies avec l’achat de l’appartement. Nous nous sommes alors concertés entre frères et sœurs et lui avons proposé de contribuer à son projet pour un montant de 50 000 FB chacun (1250 €). Mais ce n’était pas encore suffisant. J’ai alors proposé à mon père de lui envoyer chaque mois une partie de ma paie pour l’aider à rembourser le prêt qui couvrirait le solde à payer. Je devinais qu’il était heureux de voir son rêve se concrétiser mais il était tout autant gêné que je doive lui envoyer de l’argent. Pour lui, il importait d’abord que j’épargne en vue de mon mariage.

Je travaillais depuis peu au Windsor mais je gagnais chaque mois un peu mieux ma vie, ce qui me permettait d’envoyer des sommes de plus en plus importantes en Sicile. Un jour, je suis convoqué au bureau du directeur, Monsieur Van Molle (qui, pour la petite histoire, avait été dans une autre vie directeur du Memling, le célèbre hôtel de la Sabena situé en plein centre de Kinshasa). Dans ma tête à ce moment-là, je n’imagine que deux raisons à cette convocation : être félicité pour mon travail ou viré. Stupéfaction : lorsque j’ouvre la porte du bureau de la direction, là, dans le fauteuil face au directeur, mon père est tranquillement assis. Et je le croyais en Sicile… Monsieur Van Molle me dit : « Ton père est ici car il veut savoir combien tu gagnes. » Et il fait appeler la comptabilité pour vérifier le montant de mon salaire. Entre ma paie régulière et les extras, on calcule un revenu mensuel de plus de 60 000 FB (1487 €) auxquels se rajoutent mes pourboires. Ce qui doit faire un total de 120 à 130 000 FB (3223 €) estime le directeur. A cet instant, j’ai lu de la fierté dans le regard de mon père. Il s’est levé, m’a embrassé, a remercié le directeur et est reparti aussi sec en Sicile, rassuré. J’ai appris plus tard qu’il était très inquiet pour moi et qu’il craignait que cet argent envoyé tous les mois ne provienne d’activités moins avouables…

Je me suis marié durant cette période de ma vie avec celle que j’avais rencontrée pour la première fois à l’âge de… six ans, lors d’une fancy-fair à l’école. La direction du Windsor nous a gracieusement offert notre voyage de noces à Londres. Ma jeune épouse Marie-Christine n’appréciait pas trop que je travaille de nuit et j’ai donc cherché un autre emploi. Cette fois, je revenais dans le secteur du bâtiment en tant que technicien d’entretien de chaudières chez Thermomatic, à Ganshoren en région bruxelloise. Un job qui payait moins bien mais qui assurait de beaux horaires. Il n’était pas rare que je termine mes rendez-vous vers 13 ou 14 heures et il ne me restait ensuite qu’à assurer un service de garde basé à la maison. Idéal pour ménager la vie de couple et… attendre notre premier enfant.

L’un de mes frères travaillait avec les brasseries Haelterman, société spécialisée dans l’importation de bières étrangères. L’envie le rongeait d’ouvrir un restaurant avec moi et, justement, un emplacement situé près de mon domicile à Laeken semblait parfait. Il faut savoir qu’à l’époque, il était de coutume que les brasseries financent en partie le lancement de nouveaux établissements. Grâce à l’aide d’Haelterman et à mes économies, nous avons donc ouvert une pizzeria en 1981. Nous étions jeunes, j’avais 21 ans à peine, et nous avons foncé tête baissée dans pas mal de pièges : loyers et taux d’emprunt excessifs, coût élevé des travaux, mauvaise utilisation des fonds… A cause de tous ces tracas qui nous coulaient peu à peu, je me suis disputé avec mon frère et un ami a accepté de reprendre ses parts. Mal lui en a pris car un an plus tard, il devait jeter l’éponge à son tour. J’ai mis des années avant de le rembourser définitivement. En avril 1984, j’ai arrêté proprement mon affaire, en payant mes créanciers au fur et à mesure de mes possibilités. Cet épisode de ma vie fut une bonne leçon mais une leçon qui a coûté très cher. Disputes, tensions, huissiers, dettes ont fait partie de mon lot quotidien.

Parenthèse italienne

Pour nous aider à tourner la page, nous avons alors décidé, ma femme et moi, de partir en Italie rejoindre ma belle-sœur qui gérait un hôtel et deux restaurants à Lido di Jesolo, près de Venise. Ils avaient besoin de bras et nous, de gagner de l’argent. Le hic, c’est que mon beau-frère nous a vite fait comprendre qu’il n’aimait pas trop travailler en famille. Nous voilà donc loin de chez nous, sans travail, avec un enfant de deux ans et demi et quelques économies en poche. Mais il en fallait bien plus pour nous abattre. Par chance, une nouvelle opportunité s’offrit à nous : louer un restaurant pour la saison à Lido di Jesolo et, par là, nous renflouer un peu. Les choses ne se sont malheureusement pas déroulées aussi bien qu’espérées. Même si je suis d’origine italienne, les locaux se sont vite rendu compte que je venais de l’étranger et les fournisseurs me vendaient tout au double du prix. Mais cette expérience m’a tout de même apporté un souvenir mémorable. C’était l’été de l’Euro 84 et Michel Platini était en pleine gloire. Le hasard a bien fait les choses car il séjournait dans la station et je l’y ai rencontré tout à fait fortuitement. Il ne fallait pas laisser passer ça et je n’ai pas hésité à l’interpeller. Ainsi donc, Platini a gentiment accepté mon invitation à venir dans mon restaurant.

Par contre, mon coup de poker s’est achevé en flop commercial : la saison a été marquée par de terribles orages et de fréquentes averses, au point de provoquer des invasions de moustiques. Au final, après avoir payé les fournisseurs, le loyer et le personnel, nous n’avions rien gagné.

Fin septembre, j’ai proposé à ma femme de partir quelques semaines en Sicile pour faire les vendanges dans le vignoble de mon père et aider ensuite à la cueillette des olives, l’occasion aussi pour nous de faire le point. Mon père était ravi. Un soir, alors que nous étions partis manger au lac de Pergusa près d’Enna, j’entame la conversation avec le patron qui découvre que je suis du métier. Il m’explique qu’il détient la gestion d’un mess dans une mine de sel, à Pasqua Sia. Son cuisinier venait de succomber à une crise cardiaque et il cherchait un remplaçant. Me voilà donc chef cuisinier dans une mine de sel de 6000 ouvriers. Ce fut une incroyable expérience de vie. J’étais confronté à une hiérarchie très rigide, typiquement italienne. Dans les années quatre-vingt, il y avait encore en Sicile une discrimination très forte entre cadres et ouvriers. Ces derniers n’étaient pas autorisés à manger chaud à la mine et devaient venir chercher leurs sandwiches entre 9h et 11h30. Quand le directeur de la mine entrait dans ma cuisine, il passait sans me regarder et ouvrait les frigos pour vérifier ce qu’ils contenaient… Le genre d’attitude à laquelle j’étais loin d’être habitué. J’étais personnellement en charge des repas des douze membres de la haute direction, de fins gourmets qui appréciaient la cuisine française, bien que les ingrédients pour ce type de recettes soient difficiles à dénicher dans l’île. Pourtant, parfois, il suffisait de tendre le bras… et de cueillir de magnifiques pleurotes qui poussaient sur la paroi rocheuse, juste à l’arrière des cuisines ! Un mets que les Siciliens n’ont pas l’habitude de consommer.

Je bénéficiais d’excellents horaires et gagnais excessivement bien ma vie (de l’ordre de 3500 € actuels). Est-il besoin de préciser que mon père était très fier de ce revirement de situation ? Je suis resté en poste jusqu’à la fin de l’année. Le problème, c’est que ma femme, n’ayant aucune racine ni famille en Sicile (elle est originaire du Veneto), n’était pas heureuse là-bas. Quand j’ai annoncé à mon père que je rentrais en Belgique, il n’a pu cacher sa déception. Il ne comprenait pas nos raisons. Il aurait tant aimé que je reste auprès de lui, je le sais.

Le pot d’eau chaude de trop…

Au premier janvier 1985, nous étions de retour en Belgique et je me mis une fois de plus à la recherche d’un emploi dans l’Horéca. J’ai été engagé aux « Jardins du Bois », restaurant situé à l’orée du Bois de la Cambre au sud de Bruxelles. La future discothèque « Les Jeux d’Hiver » était en construction juste à côté mais le chantier était à l’arrêt en raison d’un procès. Après une semaine de travail, le patron me convoque et me confie qu’il est intrigué par ma façon de travailler et ma connaissance du métier. Puis, il me propose de prendre la direction de la salle. J’ai travaillé dans cet établissement pendant deux ans d’affilée, à un rythme fou. Et s’il y a bien une chose à éviter à tout prix, c’est d’arriver à saturation, surtout dans un métier de contact. Après deux années sans congé, j’ai craqué d’un coup. Cela s’est passé un rien avant le Mondial 86 de football, à la fin du mois de mai. Deux vieilles dames avaient commandé un filet de barbue. Je leur sers le plat et quelques minutes plus tard, elles me rappellent sèchement : « Garçon, votre filet de barbue sent mauvais ! » Par courtoisie, je reprends les deux assiettes bien que je sois convaincu que le poisson est frais, puisqu’il avait été livré le matin. Je demande au chef de relancer le même plat et on s’entend pour manger les deux poissons « pas frais » en les comptabilisant comme notre repas. Les seconds poissons à peine servis, les dames me rappellent pour le même problème. Elles menacent de se plaindre au patron qu’elles prétendent bien connaître. Je me suis dis : « Mais qu’est-ce que j’ai fait pour en arriver là ? » Je leur suggère donc gentiment de prendre une viande et elles commandent deux entrecôtes. Bien sûr, en cuisine, ça râle sec et j’essaie de temporiser… Elles finissent leur entrecôte, commandent deux cafés et me rappellent une fois de plus : cette fois, c’est le café qui est trop fort et elles réclament un pichet d’eau chaude pour le rendre moins corsé. Alors de rage, j’ai arraché la nappe et leur ai demandé de partir. Je paierais leur note de ma poche… Le patron est arrivé peu après. Je lui ai dit que j’arrêtais tout, que je voulais voir le Mondial en paix. Il m’a répondu : « Regarde le foot à ton aise et reviens une fois que tu iras mieux. » Je ne le savais pas encore à ce moment-là mais je n’allais jamais revenir…