Sacrée Léonie - Dominique Menvielle - E-Book

Sacrée Léonie E-Book

Dominique Menvielle

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Beschreibung

Dans la famille Martin, qui aurait cru que la « pauvre Léonie » connaîtrait un tel rayonnement ? Elle fut la première à emprunter la petite voie d'amour et d'abandon de sa sœur Thérèse. Enfant fragile, à la scolarité difficile, doutant d'elle-même, capricieuse, maltraitée en secret par sa bonne, elle demeura longtemps un grand sujet d'inquiétude pour ses parents Louis et Zélie. Face aux parcours sans faute de ses sœurs, Léonie a essuyé de nombreux échecs, dont trois essais ratés au couvent, avant de pouvoir embrasser la vocation qu'elle désirait tant : sœur de la Visitation, à l'âge de 36 ans. En luttant de tout son cœur pour devenir une « vraie religieuse », malgré les doutes manifestes de son entourage, Léonie est parvenue à un degré de sainteté dont témoignent tous ceux qui l'ont connue et les nombreuses personnes qui l'ont invoquée depuis son retour à Dieu en 1941. Son procès de béatification a été ouvert en 2015.Cet ouvrage offre un portrait vivant et passionnant de Léonie, premier disciple de Thérèse, figure d'humilité et de charité bouleversante. Avec elle, tous ceux qui peinent à réussir et qui doutent d'eux-mêmes ont trouvé leur modèle de sainteté.

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Seitenzahl: 328

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Dominique Menvielle

Sacrée Léonie

Cancre sur le banc des saints

Crédits photos :

– Couverture : © Archives du Carmel de Lisieux

– Intérieur : © Sanctuaire de Lisieux / © Archives du Carmel de Lisieux / © Office central de Lisieux / © Monastère de la Visitation de Caen / © Dominique Menvielle.

Conception couverture : © Christophe Roger

Composition : Soft Office (38)

© Éditions Emmanuel, 2017

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

ISBN : 978-2-35389-667-7

Dépôt légal : 1er trimestre 2018

La plus haute manière d’être, c’est d’agir.

La plus complète manière d’agir, c’est de souffrir et d’aimer.

La vraie manière d’aimer, c’est d’adhérer au Christ.

Maurice BLONDEL, Carnets intimes.

Mes remerciements

Ils vont au monastère de la Visitation de Caen, particulièrement à sœur Marie-Christine, prieure, et à sœur Françoise-Thérèse, archiviste, qui m’ont demandé d’écrire ce livre, et à Isabelle Paul, Marie-Claire Sébastien et Hélène Mongin qui m’ont convaincu d’accepter.

Ils vont aussi à tous ceux qui ont accompagné sa réalisation : à Véronique Menvielle, Nicole Roubin, Marie Blétry, précieuses relectrices ; à Marie-Noëlle Daoufars et Marie-Thérèse Duquesne pour leur soutien ; à sœur Anne-Sophie, prieure de la Visitation de Moulins et à Gérard Picaud, initiateur du musée de la Visitation à Moulins qui m’ont introduite dans l’univers visitandin ; à sœur Marie-Bernard, archiviste du Carmel de Lisieux ; aux médecins : professeur Loïc de Parscau (pédiatre), docteur Marie-Bernadette Cleenewerk (dermatologue), docteur Anne Tholose (psychiatre), Colette Noizet et son équipe (graphologues) ; Bernadette Boscher (d’Annecy).

Sigles utilisés

ACL

Archives du Carmel de Lisieux

AVC

Archives de la Visitation de Caen

CF

Louis et Zélie MARTIN, Correspondance familiale, 1863-1885, Paris, Cerf, 2004

DE

Derniers entretiens, dans OC

HF

S.-J. PIAT, Histoire d’une famille, Paris, Téqui, 1997

LT

Lettres, dans OC

Ms A, B

Autobiographie, dansOC

OC

THÉRÈSE DE LISIEUX, Œuvres complètes, Paris, Cerf/DDB, 1998

PN

Poésies, dansOC

Pri.

Prières, dansOC

VT

Vie thérésienne, revue trimestrielle du Sanctuaire de Lisieux

Préface

Au moment de la mort de Léonie Martin (sœur Françoise-Thérèse), le 17 juin 1941, le cardinal Suhard, archevêque de Paris et ancien évêque de Bayeux et Lisieux, écrivait à la communauté des Visitandines de Caen : « Sœur Françoise-Thérèse fut au milieu de vous l’humble violette qui embaumait le monastère de la sainteté 1. » Mme Dominique Menvielle a remarquablement tracé le cheminement humain et spirituel de celle qu’on appelait la « petite violette cachée », mais dont le parfum ne trompait pas. L’auteur de ce livre a eu accès aux archives et à la correspondance de sœur Françoise-Thérèse, en particulier avec ses sœurs du Carmel de Lisieux. C’est aussi une spécialiste de la spiritualité thérésienne. Le lecteur ne sera pas surpris de découvrir l’itinéraire spirituel de sœur Françoise-Thérèse relu à la lumière de la petite voie de Thérèse.

La fondatrice du Carmel, sainte Thérèse d’Avila, écrivait au XVIe siècle : « Le Seigneur est présent, même parmi les marmites. » Léonie n’était pas carmélite, mais elle aurait pu écrire ce que disait la réformatrice du Carmel. Elle est cette toute petite âme qui a mis en pratique la petite voie de Thérèse. Elle écrivait : « Ô mon Dieu, dans ma vie où vous avez mis peu de ce qui brille, faites que, comme vous, j’aille aux valeurs authentiques, dédaignant les valeurs humaines pour estimer et ne vouloir que l’absolu, l’éternel, l’Amour de Dieu, à force d’espérance 2. » C’est bien Léonie qui s’est fait disciple de sa sœur Thérèse après sa mort. Thérèse avait dit avant de mourir à sa sœur Marie au Carmel de Lisieux : « Après ma mort, je ferai entrer Léonie à la Visitation et elle y persévérera 3. » Après plusieurs échecs, effectivement, Léonie rentrera définitivement à la Visitation de Caen à l’âge de trente-six ans.

Devant les difficultés de l’enfance et de l’adolescence, Zélie Martin (sa maman) parlait toujours de la « pauvre Léonie ». Et au moment de sa mort, elle a surtout pensé à Léonie, préoccupée par ce qu’elle allait devenir. Léonie elle-même dira à sa sœur Pauline (mère Agnès) : « J’ai eu une enfance détestable 4. » Sa sœur aînée, Marie du Sacré-Cœur, en écrivant ses souvenirs ajoutait : « C’était une enfant absolument indisciplinée. Personne ne pouvait en venir à bout, il n’y avait que la crainte qui la faisait marcher. Elle ne tenait nulle part. Aussitôt qu’on lui laissait un peu de liberté, elle en profitait pour mettre le désordre partout, ou bien il lui arrivait quelque accident, on ne pouvait jamais être tranquille sur son compte 5. »

Et pourtant, chaque membre de la famille reconnaissait que Léonie avait un cœur d’or, elle qui voulait devenir religieuse comme sa tante visitandine au Mans. Comment imaginer Léonie religieuse, mains jointes, tranquille et obéissante ? « Mais où va-t-elle chercher ces idées-là 6 ? » écrivait la maman à sa sœur visitandine. Zélie Martin oubliait que la grâce transfigure la nature… En lisant ce livre, vous ne pourrez plus dire « la pauvre Léonie », mais plutôt « la bonne Léonie ». C’est un visage de bonté qu’il nous est permis de contempler, reflet de la bonté de Dieu au cœur de notre monde. Si Thérèse était la rose, Léonie est la petite violette cachée sous les feuilles du rosier. Elle a mis en pratique les conseils de saint François de Sales : « L’éclat des filles de la Visitation est de n’avoir pas d’éclat. Leur grandeur est leur petitesse. »

En découvrant ce livre, cher lecteur, puissiez-vous redire avec Jésus : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je te bénis d’avoir caché cela aux sages et aux savants et de l’avoir révélé aux tout petits » (Luc 10, 21).

✝ Jean-Claude BoulangerÉvêque de Bayeux et Lisieux

1. Lettre du cardinal Suhard à mère Agnès Debon, supérieure de la Visitation, 19 juin 1941, AVC.

2 Léonie, Résolution de retraite, 7 octobre 1934, AVC.

3. Procès apostolique, témoin Léonie Martin, 14 septembre 1915, réponse à la 32e demande.

4. Lettre de Léonie à ses sœurs carmélites, 8 juin 1900, ACL.

5. Souvenirs de sœur Marie du Sacré-Cœur, cahier de 1909, ACL.

6. CF 184.

Une guérison inexpliquée

Léonie Martin, quarante-deux ans après sa mort, ferait-elle des miracles ? Plus que cela, dans la Maison de famille fréquentée par de nombreux pèlerins et curieux du monde entier, en raison de l’aura de sa jeune sœur Thérèse, morte à vingt-quatre ans, pourvue de tant de titres ecclésiaux – sainte, thaumaturge, patronne secondaire de la France, patronne des missionnaires et des missions du monde entier à l’égal de saint François-Xavier et, plus récemment, docteur de l’Église –, dans cette maison où vécurent aussi ses parents, les saints époux Louis et Zélie ?

Depuis 1967, cette Maison, sise au 50 rue Saint-Blaise à Alençon, est sous la garde de Mlle Anne-Marie Forêt, qui assure aussi l’accueil des pèlerins. À l’âge de la retraite, elle est remplacée par les religieuses de la Providence de Sées.

Mars 1984. Durant la fermeture annuelle de la Maison, Mlle Forêt continue à veiller sur les lieux. Au retour des sœurs, elle leur avoue qu’elle doit se rendre chez un cardiologue car elle se trouve très oppressée. Après examen médical, le spécialiste la fait immédiatement hospitaliser. Condamnée au repos complet, dix jours plus tard, elle est transférée à l’hôpital de Caen où on procède à une ponction dans la région du cœur. On lui retire près d’un litre de sang. Le lendemain, tout semble s’être arrangé, lorsque vers 21 heures, un coup de téléphone de l’aumônier aux Sœurs de la Providence annonce une mauvaise nouvelle : Mlle Forêt a été admise en service de réanimation en état de coma dépassé. L’issue est irréversible – ce n’est plus qu’une question d’heures. Elle présente une septicémie, des reins bloqués, un œdème pulmonaire et, pour couronner le tout, une hémiplégie gauche. Pendant de longues semaines la malade est inconsciente ; les fonctions principales sont assurées par une machine et, chaque jour, on attend la nouvelle de sa mort.

Les Sœurs de la Providence, ayant appris que des intentions sont confiées à Léonie Martin, commencent une neuvaine par son intercession.

Et voilà qu’à Caen, le médecin observe la disparition de la fièvre. La malade ouvre les yeux, reconnaît les visiteurs, dit « merci », puis quelques mots… La fièvre disparaît, les reins se débloquent, on arrête les dialyses, on supprime les machines… Reste l’hémiplégie : deux mois de rééducation en viendront à bout. Enfin, le 22 août, elle rentre définitivement chez elle.

Lorsqu’elle quitte l’hôpital de Caen, le professeur qui la soigne lui dit : « Mademoiselle, je ne sais pas qui vous a guérie, mais vous étiez cliniquement morte. » Ce professeur a écrit sur le certificat médical : « Survie miraculeuse. »

Ce témoignage, que nous tenons de sœur Christiane Marpillat, se termine ainsi : « Merci à Léonie, la “pauvre” de la famille Martin qui a le rayonnement des pauvres. »

Sans doute est-ce Mlle Forêt la moins étonnée, elle qui a l’habitude de dire : « J’aime beaucoup sainte Thérèse, c’est normal, je suis gardienne de sa maison… mais celle que je préfère dans la famille, c’est Léonie, car c’est la pauvre… l’oubliée… »

*

Qui donc est cette Léonie pauvre et oubliée et pourtant chérie, capable d’obtenir un tel trésor : faire recouvrer la santé à une personne en danger de mort ?

Première partie

Jeunes années(1863-1886)

« J’ai cherché Celui que mon cœur aime. »

(Ct 3,1)

3 juin 1863. Une nouvelle naissance fait la joie du foyer Martin, comme toutes celles qui suivront. Zélie Martin disait bien qu’elle était née pour avoir des enfants ! C’est une troisième fille. La venue d’un garçon après les deux aînées aurait été appréciée mais, comme dira Zélie après sa sixième fille et la mort de ses deux garçons, il n’y a pas une minute de chagrin à avoir pour cela ! À chaque fois, elle trouve le nouveau-né plus beau que les précédents ! Pour Louis Martin, dont chaque naissance avive la fibre paternelle, c’est un bonheur de s’empresser d’annoncer la nouvelle à ses filles, quitte à les réveiller. L’a-t-il fait cette fois-ci, à 4 heures du matin, pour Léonie ?

Chapitre 1

Une troisième fille chez les Martin

(3 juin 1863-1875)

Quatre petites mains sont agrippées au berceau. Sur la pointe des pieds, du haut de leurs deux et trois ans, les deux aînées, Marie et Pauline, regardent attentivement. Deux paires d’yeux noirs fixent, interrogateurs, cette petite sœur si particulière : elle est blonde aux yeux bleus ! L’investigation s’arrête là ce jour de juin 1863, car maman a bien recommandé de ne pas la réveiller : c’est si rare qu’elle dorme profondément.

Décidément, cette petite sœur est souvent malade, on ne la voit guère, enfouie sous les draps. Ah si ! au lendemain de sa naissance, lors de son baptême, elle était si jolie dans sa longue robe blanche. Il avait été prévenu, l’abbé Hurel, qu’il n’était pas près d’en finir de baptiser des petits Martin… Louis était tout fier d’apporter sur les fonts baptismaux de l’église Saint-Pierre-de-Montsort son troisième enfant, d’autant plus que sa femme Zélie avait donné quelque inquiétude de santé en cours de grossesse.

Le registre de la paroisse, dûment signé en ce jeudi 4 juin 1863, l’atteste : elle s’appelle Marie Léonie. Marie, parce que tous les enfants Martin, garçons et filles, seront confiés au patronage de la Vierge Marie, et Léonie, du nom de sa marraine Léonie Tifenne-Gilbert, une amie de la famille.

Zélie n’a pu assister à la cérémonie. Il en a été de même pour ses aînées, baptisées le jour même ou le lendemain de l’accouchement, car l’important est de remettre au plus vite le nouveau-né entre les mains de Dieu et de la Sainte Vierge, de le faire entrer dans la grande famille de l’Église de Dieu. « Dieu premier servi », c’est bien ce qu’on apprend de génération en génération dans la famille Martin de Louis comme dans la famille Guérin de Zélie. C’en est devenu comme leur devise, comme le mouvement de fond qui conduit tout dans leur foyer. Quant à la Vierge Marie, trop de grâces leur sont parvenues par ses mains pour qu’ils ne s’en remettent pas complètement à elle.

Un héritage

La petite Léonie n’est pas encore consciente de l’héritage familial dans lequel se love sa destinée.

Cinq ans auparavant, ses parents se croisaient sur le pont Saint-Léonard d’Alençon (l’actuel pont de Sarthe), et ce fut le déclic. Trois mois plus tard, ils se mariaient, fermant résolument la porte à ce qu’ils avaient tous deux entrevu pour leur avenir : la vie religieuse pour devenir saint. Ils ont admis que les religieux n’ont pas le monopole de la sainteté.

La dot de Louis

Ce que Louis apporte à sa femme, c’est d’abord une constitution physique solide. Fils de militaire, il est né en garnison à Bordeaux en 1823. Élevé énergiquement comme enfant de troupe, il montrera ses capacités sportives lorsqu’il sautera d’un pont pour sauver un jeune homme de la noyade ou s’élancera à grandes enjambées dans un pré pour échapper à l’assaut d’un taureau. Mais son tempérament est plutôt celui d’un silencieux, réfléchi, méditatif. Il aime les longues heures passées à pêcher au bord de la Sarthe, tout près du Pavillon, petite tour entourée d’un jardin qu’il avait achetée jeune homme, pour y lire tranquillement, méditer, prier…

Il se nourrit des écrivains de son époque : Chateaubriand, Victor Hugo… Mais il aime surtout s’immerger dans la Bible et les grands classiques spirituels, tels saint Augustin ou L’Imitation de Jésus-Christ… Homme de décision, toujours prêt à se mettre en marche pour une bonne cause, il a cependant choisi un métier qui le tient tranquille et minutieux à son atelier d’horlogerie-orfèvrerie. Esprit ouvert à son entourage, jusqu’à se faire « breton avec les Bretons » en aimant revêtir leur costume régional, il se fait surtout remarquer par sa générosité : donner et se donner, voilà sans doute le fond de son être. Aussi sa déception fut-elle grande d’avoir à renoncer à donner sa vie au Seigneur et à ses frères perdus en montagne au col du Grand-Saint-Bernard. Aux yeux des hommes, vocation religieuse manquée parce qu’il ne savait pas le latin ! Aux yeux de Dieu, orientation vers sa vraie vocation : père de famille, éducateur et témoin de sa foi.

La foi, dans la famille Martin, n’est pas un concept, elle s’exprime en actes et en paroles dans la vie quotidienne. Louis a appris de son père, le capitaine Pierre Martin, à considérer Dieu en premier lieu, sans respect humain 7. Le dimanche est jour du Seigneur, il ferme donc sa boutique. Ses amis le trouvent un peu niais en affaires puisque c’est jour de marché régional à Alençon, donc moment propice pour les grosses affaires. Zélie le soutient, allant jusqu’à dire que c’est justement la fidélité à ses convictions qui les rendra riches. « Dieu premier servi », ce n’est pas seulement le dimanche, c’est tous les jours, à la messe matinale, dans la prière ou dans la rencontre de ses frères, tel ce pauvre qui se gèle sous un porche et qu’il s’empresse de prendre en charge et d’inscrire à l’hospice… La foi des Martin, qui est une reconnaissance des droits de Dieu comme maître de l’univers et comme Père, a créé en eux une attitude de fond : l’humilité. « Sois toujours humble, mon cher fils 8 », lui recommandait encore sa mère en 1842, alors qu’il avait dix-neuf ans et était étudiant à Rennes.

La dot de Zélie

Zélie, elle, est un petit brin de femme, mais à l’énergie puissante. La mollesse ne colle pas avec la vie de militaire qu’a menée son père 9 au service des ambitions napoléoniennes, avant d’opter pour la gendarmerie, ni avec la rudesse de vie qui a forgé le tempérament de sa mère 10, orpheline de père dès sa jeunesse. L’amour de ces parents pour leurs enfants était réel, mais il s’exprimait avec une sévérité que renforçait une foi solide quelque peu teintée de jansénisme. Vingt-cinq ans après le décès du grand-oncle prêtre Marin-Guillaume Guérin, rendu célèbre par l’intrépidité de sa foi sous la Révolution, déporté sur l’île de Ré, on parlait encore lui. Son zèle a fait l’admiration de son entourage.

Au foyer Guérin, on ne badinait pas avec les préceptes d’Église. Tout était facilement péché et portait au scrupule. Dans cette atmosphère rigoriste peu épanouissante, Zélie trouva auprès de sa sœur Marie-Louise, de deux ans son aînée, le soutien affectueux dont elle avait besoin. Un petit frère, Isidore, arrivera dix ans plus tard. Les deux sœurs nourrissaient le désir de se donner à Dieu mais en furent empêchées : l’aînée par manque de santé, la cadette par manque de vocation, aux dires des Sœurs de la Charité qu’elle voulait rejoindre pour exercer sa compassion auprès des malades de l’hôpital. C’est ensemble qu’elles mirent alors sur pied l’entreprise du point d’Alençon, cet art de la dentelle dans lequel excelle Zélie. L’aînée recherchait les clients et s’occupait de la comptabilité, évitant bien des angoisses à sa jeune sœur. La vie de famille se déroule à Alençon dans la maison de la rue Saint-Blaise. Mais Marie-Louise réussit finalement à être admise au monastère de la Visitation au Mans. Le coup est rude pour Zélie : séparation d’avec sa sœur et amie, et souffrance ravivée de n’avoir pu se donner complètement au Seigneur.

Des époux heureux

En avril 1858, lorsque Louis croise la jeune Guérin, dont sa mère lui a tant parlé, il est un homme mûr et réfléchi de trente-cinq ans, un artisan bien établi, qui vit avec ses parents et un neveu. Zélie, à vingt-sept ans, est elle aussi à la tête d’une entreprise artisanale ; ouverte à l’idée du mariage, elle a du dévouement à revendre. Le 13 juillet 1858, dans le sacrement de mariage, ils mettent en commun leurs richesses et leurs limites. Pas étonnant qu’au moment de la naissance de Léonie, Louis et Zélie, si accordés de fond, s’expriment mutuellement un amour profond, aussi pur et fort qu’aux premiers jours : « Ton mari et vrai ami qui t’aime pour la vie », écrit Louis ; « Ta femme qui t’aime plus que sa vie », répond en écho Zélie, qui ne peut travailler de la journée tant elle est heureuse de le revoir au terme d’un voyage d’affaires à Paris.

La vie continue donc au n° 15 11 de la rue du Pont-Neuf. C’est là que Zélie, après son mariage, a rejoint Louis, propriétaire de la maison qu’ils aménagent : au rez-de-chaussée se tiennent le magasin et l’atelier d’horlogerie-bijouterie de Louis, à l’étage, dont une partie est occupée par les parents de Louis, les pièces d’habitation de la famille et l’atelier de dentelles de Zélie. Il y a donc bien du mouvement dans la maison entre les clients de Louis et les ouvrières de Zélie.

À qui ressemble la petite Léonie ? Elle a la frêle constitution de sa mère, « grosse et grande comme rien » (CF 8), mais la robustesse de son père pour traverser les gros ennuis de santé qui l’assaillent dès les premiers jours.

Premières inquiétudes

Qu’a-t-elle donc, cette petite fille qui gigote de douleur et geint nuit et jour ? Les seize premiers mois se passent entre la vie et la mort. On diagnostique de l’entérite, puis à neuf mois, une sorte de coqueluche chronique. À un an, encore bien faible, elle doit supporter les fortes convulsions que provoque une rougeole. Six mois plus tard se déclare un eczéma purulent. À l’âge de soixante-dix ans passés, Léonie affirmera qu’elle aura toujours été sujette aux démangeaisons, douleurs de dos et maux d’entrailles 12 !

Zélie expose la situation à son frère Isidore, étudiant en médecine à Paris : elle le charge de trouver l’avis des meilleurs spécialistes et surtout lui recommande de surmonter tout respect humain pour aller déposer un cierge à Notre-Dame des Victoires afin d’obtenir la guérison de sa nièce.

Léonie va-t-elle mourir, comme tant d’autres petits à cette époque ? Que faire ? Pour Zélie, la réponse se trouve au Mans, auprès de sa sœur religieuse, devenue Marie-Dosithée. Elle lui confie tout ce qui lui advient, joies et peines. Non pas que la sage religieuse visitandine ait l’expérience d’une famille nombreuse, mais elle connaît bien sa jeune sœur et son tempérament quelque peu anxieux. En matière d’éducation, son travail au sein du pensionnat de jeunes filles que tient le couvent lui donne une certaine autorité. Et surtout, la spiritualité du doux François de Sales a contrebalancé l’austère et sévère conception de la religion inculquée dans sa famille. La tante a désormais son statut chez les Martin et les Guérin : elle est la sainte de la famille, qu’on consulte et qu’on écoute.

Octobre 1864. Hélène arrive au foyer, très proche de Léonie, puisqu’elles n’ont que 14 mois de différence. Grande joie, qui dure peu car, Zélie ne pouvant allaiter, Hélène quitte les siens pour être mise en nourrice durant plus d’un an.

Mars 1865. Léonie n’a pas deux ans. Sa santé se détériore. Tandis que Louis se met en marche vers Notre-Dame de Sées pour obtenir sa guérison, Zélie, une fois encore, se tourne vers sa sœur religieuse. Sœur Marie-Dosithée commence aussitôt une neuvaine à sœur Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690), la célèbre voyante de Paray-le-Monial à qui Jésus est apparu pour faire connaître à tout homme son cœur de miséricorde. Elle vient d’être béatifiée à Rome, après la reconnaissance de trois miracles qui encouragent à la confiance en sa puissance d’intercession. Dès la fin de la neuvaine, Léonie reprend des forces et se met à courir comme un petit lapin, montrant une agilité hors du commun. L’amélioration de son état est manifeste : quatre mois plus tard, elle ne montre plus le moindre signe de maladie.

Quel soulagement ! Mais Louis s’inquiète pour sa femme, très fatiguée, qui doit assumer de front le soin de la maison, son travail très prenant, ses allées et venues pour visiter leur petite dernière en nourrice. À cela s’ajoute le déclin de son père, âgé de quatre-vingt-neuf ans et à moitié paralysé.

Malgré l’inquiétude, la confiance est au rendez-vous.

Dans la vie quotidienne

Zélie tente d’accorder sa vie d’entreprise et sa vie familiale, plus ou moins facilement selon les commandes de ses clients. Les veillées avec les siens sont irrésistibles, elle s’amuse avec eux à toutes sortes de jeux, quitte à veiller tard dans la nuit pour assurer un envoi de dentelles très pressé.

Le dimanche est plus calme. Après la messe en famille à l’église Saint-Pierre de Montsort, ils partent se promener, assez loin s’ils décident de louer une voiture, ou simplement au Pavillon. Les filles raffolent de cet endroit qui a quelque chose de mythique : c’est le coin de papa ; elles ont conscience que c’est une faveur qui leur est accordée. Thérèse, la petite dernière de la famille, en sera convaincue : « Faut pas nous mettre dans le toupet que Papa nous emmènera tous les jours ! » (CF 169). On n’y fait donc pas de bruit mais on peut y cueillir des framboises, du raisin noir et des fleurs. Pour les filles, c’est le bonheur. Un petit arbuste aux branches gracieusement inclinées et garnies de petits cœurs roses ravit particulièrement Léonie. Au milieu du jardin, un oratoire abrite une statue de la Vierge Marie qui suivra ensuite la famille dans leurs maisons successives, et deviendra « la Vierge du Sourire ».

Pour le tapage, Léonie se rattrape dès la sortie en affrontant à travers un portail deux chiens dont elle se plaît à provoquer les aboiements ; et à la maison, quel plaisir de sauter et de danser sur un lit avec ses sœurs à en défoncer le sommier pour faire rire aux éclats leur petit frère dans son berceau !

Les enfants ont tout ce qui leur faut, sans gaspillage pourtant. Zélie se plaît à habiller coquettement ses filles, mais ne supporte pas la moindre attitude vaniteuse. La bonne, qui recueille les regards flatteurs et les remarques admiratives des passants lorsqu’elle promène son petit monde, a vite compris qu’il ne fallait rapporter aucun de ces commentaires à la maison.

La grande tendresse dont les parents entourent leurs enfants leur permet d’être d’autant plus exigeants sur les valeurs fondamentales : les liens familiaux pétris d’amour sont ancrés dans la vérité, qui ne supporte aucun caprice, et dans l’humilité qui en découle. Les petites fautes de chacun sont reprises avec tact. Aveux et pardons marchent de pair, dans la certitude d’être aimé. Toute chose est remise entre les mains de Dieu, Père tout aimant.

Dans cette famille bien pieuse, les fêtes religieuses n’empêchent pas les turbulences fraternelles. À Noël, les enfants attendent la fameuse malle de cadeaux envoyée par l’oncle et la tante Guérin de Lisieux. Elle est ouverte sous un torrent de cris d’impatience. Mais bien vite, aux exclamations de joie, succèdent les larmes : Léonie et Hélène veulent ce qu’ont les deux grandes ! Grand-papa Martin se met en colère et tout ce petit monde se calme.

Une famille à part, les Martin ? Non, une famille comme les autres, qui vit ses peines et ses joies.

Entre angoisses et espérances (1865-1871)

Mai 1865. Enfin une période de répit : toute la famille se porte bien. Zélie attend son cinquième enfant. C’est un garçon qui arrive, le premier ! La perspective de ses journées bien pleines ne l’abat pas : « Il vaut encore mieux que je sois à peiner où je suis, et qu’ils soient là. Pourvu que j’arrive au Paradis avec mon cher Louis et que je les y voie tous bien mieux placés que moi, je serai assez heureuse comme cela, je n’en demande pas davantage » (CF 20), écrit-elle à son frère.

Zélie ne se doute pas alors qu’elle s’apprête à vivre avec les siens une alternance de jours heureux et fort douloureux.

Notons que Léonie est la seule enfant à avoir vécu directement tous ces événements, dans une atmosphère familiale forcément marquée par l’inquiétude des parents qui font des va-et-vient chez les nourrices, en reviennent le cœur serré, prient et font prier, font des démarches de pèlerinage, etc.

Aperçu des événements auxquels Léonie fut confrontée

À 2 ans : Léonie est séparée d’Hélène, mise en nourrice. Elle développe un eczéma qui s’aggrave de jour en jour. Six mois plus tard, elle connaît la mort de son grand-père Martin (26 juin 1865) qui vit avec eux.

À 3 ans : son petit frère Joseph est placé en nourrice aussitôt né ; il meurt quatre mois et demi plus tard. Heureusement, entre-temps, Hélène a retrouvé le foyer familial.

À 4 ans et demi : son petit frère Jean-Baptiste est mis en nourrice dès sa naissance.

À 5 ans : en quelques jours, son frère Jean-Baptiste meurt (à l’âge de 8 mois, le 24 août 1868), suivi de près par son grand-père Guérin (29 août 1868). Un mois et demi plus tard, les deux aînées partent en pension au Mans. Léonie souffre d’un mal aux yeux qui durera deux ans : sans doute des conjonctivites liées à l’eczéma. Elle est prise en main par la bonne, Louise Marais, qui entend la mâter…

À 6 ans : naissance de Céline, aussitôt mise en nourrice, puis mort d’Hélène. Léonie, qui a connu six frères et sœurs, se trouve alors seule enfant sous le toit familial puisque les aînées sont toujours en pension.

À 7 ans : Céline retrouve sa famille, puis c’est la naissance de Mélanie Thérèse, sa mise en nourrice, et sa mort moins de deux mois plus tard.

À 8 ans : déménagement rue Saint-Blaise.

À 9 ans et demi : naissance de Thérèse, mise en nourrice trois mois plus tard.

Entre sept et onze ans, Léonie vit donc essentiellement avec Céline, qui a six ans de moins qu’elle. Au retour de Thérèse, en avril 1874, la famille se remodèle, selon l’âge : d’une part, les deux aînées Marie et Pauline que séparent seulement dix-sept mois ; d’autre part, les deux dernières, Céline et Thérèse, et entre ces deux paires d’inséparables, Léonie, qui a vu un grand vide se creuser après elle.

Que se passe-t-il alors dans sa tête d’enfant ? Se dit-elle qu’elle peut être responsable de ces tristes événements ? Elle est encore bien petite pour exprimer explicitement ce qu’elle ressent, sinon par son comportement.

Un comportement à en perdre son latin

Comment ne serions-nous pas toute compassion, tant pour Léonie que pour Zélie, en lisant sous la plume de cette dernière : « Je ne puis analyser son caractère, d’ailleurs les plus savants y perdraient leur latin » (CF 81) ?

En mai 1867, Léonie est en visite avec sa mère chez sa tante religieuse, qui la trouve très turbulente. Sœur Marie-Dosithée s’empresse de lui offrir une lueur d’espoir : « Mais ce sont souvent les meilleures 13 ! » Enfin, il faut de la patience… Lucide, la visitandine avoue qu’elle n’échangerait en rien sa place contre celle de sa sœur ! Cependant, il arrivera à Zélie d’employer ce même adjectif, « turbulente », pour ses autres filles.

En mars 1868, à moins de cinq ans, Léonie sait s’affirmer, et avec entêtement. Elle espère obtenir ce qu’elle veut par des cris continuels qui résonnent dans toute la maison, comme ce jour où elle veut absolument partir à Lisieux voir sa petite cousine Jeanne, qui vient de naître. La paix ne revient que lorsque son père se fâche fermement.

« Léonie s’inquiète fort de la petite cousine », écrit sa mère (CF 29). Pourquoi s’inquiète-t-elle ? Nous sommes à un an de la mort de son frère Joseph, et maintenant, son petit frère Jean-Baptiste absent, parti dès sa naissance en nourrice, est gravement malade. Léonie ne parvient pas à se mettre dans la tête que Jeanne, sa cousine, est une petite fille et non un garçon. « Elle comprend assez lentement les choses » (CF 49), remarque Zélie ; mais la famille a-t-elle déjà oublié que Louis Martin avait prédit que l’enfant Guérin à naître serait un garçon et qu’il s’appellerait Jean ? Or, étant donné sa petite expérience familiale, Léonie n’a-t-elle pas raison de s’inquiéter de l’avenir d’un petit garçon ?

Zélie, qui reconnaît que Léonie a toujours été malade, ne peut qu’espérer que sa fille se développera plus tard. En attendant, la besogne n’effraie pas cette mère active : c’est un travail si doux de s’occuper de ses petits enfants. Et pourtant ses lettres, et plus tard les récits de jeunesse de ses aînées, montrent le caractère bien trempé des filles Martin. Il suffit de rappeler la rengaine de Marie dès son jeune âge : « Je suis bien libre, moi 14 ! », au nom de laquelle, petite, elle se précipite avec des bottines neuves dans un tas de chaux vive, en dépit des recommandations de la domestique.

Léonie ne déroge pas à la règle. Elle n’a pas cinq ans, lorsque, en avril 1868, à l’école de la Providence où elle est demi-pensionnaire avec ses aînées, elle s’entaille le front pour la troisième fois, ne laissant pas le temps aux deux premières plaies de cicatriser complètement. Cette fois-ci, gourmande et ingénieuse, elle a empilé chaises et tables pour atteindre son panier à goûter juché au-dessus d’un buffet. Son père, appelé par les sœurs, retire patiemment de son front, un à un, les éclats de verre de bouteilles que Léonie a entraînées dans sa chute. Il y avait certes une bonne raison pour que les sœurs aient jugé bon de mettre ce goûter hors de sa portée ! Mais si Léonie avait réussi son coup, aurait-elle donné prise à sa réputation d’enfant indisciplinée ? Car, paradoxalement, Zélie, qui raconte le fait, emploie pour la première fois l’expression « la pauvre Léonie » tout en concluant ainsi sa lettre : « En revanche, c’est le meilleur caractère qu’on puisse voir, elle et Pauline sont charmantes » (CF 31).

Après cet épisode, Léonie reste à la maison et on cherche une personne dévouée sur laquelle compter pour les soins de la maison et des enfants.

C’est un 8 septembre, en la fête de la Nativité de Marie, que se présente une toute jeune fille de seize ans, Louise Marais. La date ne saurait constituer meilleur présage… Louise sera donc de la maison, trouvant en Zélie une mère autant qu’une maîtresse, qui saura la soigner lors de graves maladies et l’éduquer autant humainement que spirituellement. Zélie sait se faire aimer des domestiques car elle les traite bien, même si c’est avec fermeté. D’ailleurs, elle gardera toujours dans le cœur de Louise Marais l’image d’une femme juste et bonne, et humble dans ses actes de charité peu communs.

Au sujet de Léonie, Marie, la sœur aînée, sera moins indulgente que sa mère lorsqu’elle racontera plus tard ses souvenirs d’enfance. Voici comment elle campera sa sœur : « Loin d’être douée comme Hélène. C’était une enfant absolument indisciplinée, personne ne pouvait en venir à bout, il n’y avait que la crainte qui la faisait marcher […]. Elle ne tenait nulle part, aussitôt qu’on lui laissait un peu de liberté, elle en profitait pour mettre le désordre partout, ou bien il lui arrivait quelque accident, on ne pouvait jamais être tranquille sur son compte 15 ».

Les années terribles (1868-1870)

À la maison, l’atmosphère est lourde. Après les deux décès consécutifs de Jean-Baptiste et de son père, Zélie est sous le choc. Il lui semble que n’importe quels malheurs la trouveraient insensible et surtout elle est épuisée par ses veilles de jour et de nuit, debout de 4 heures et demie du matin à 23 heures. Louis fait tout ce qu’il peut pour l’aider. Providentiellement, le commerce de dentelle avait ralenti, mais les commandes reprennent et la domestique, malade, est absente.

La fin du mois voit le départ des deux aînées pour l’école de la Visitation au Mans. Il est dur pour les parents de se séparer de leurs filles de huit et sept ans, mais leur choix s’est porté sur la meilleure préparation possible à leur première communion, que seule la tante religieuse saura leur assurer. Leurs périodes de vacances à la maison sont fort réduites, amputées des grandes fêtes de Noël et de Pâques, « sérieusement » célébrées en pension. Les départs en train se déroulent dans les pleurs, mais les retours sont une fête. Léonie aime accompagner son père à la gare. Dans son cœur, Marie et Pauline sont toujours bien présentes, ce qui peut susciter quelques scènes lorsqu’elle veut, par exemple, qu’on attende le retour de ses sœurs pour manger des mets qui sortent de l’ordinaire…

En novembre 1868, une inquiétude plane dans la maison. Un cancer est suspecté chez Zélie alors qu’elle en est au sixième mois de grossesse. Léonie, elle, a mal aux yeux, sans doute des conjonctivites à répétition dues à l’eczéma dont aucun remède ne vient à bout. Cela va durer deux ans. Cette période ne peut être anodine pour une sensibilité d’enfant de cinq ans.

Heureusement, Zélie peut s’appuyer sur la jeune Louise Marais. Elle tient la maison, fait les courses et la cuisine, promène les enfants. Elle veille sur Léonie et Hélène, les deux seules enfants à la maison.

Mais qu’entendait Louise par « veiller sur les enfants » ? À écouter Marie, la bonne avait le triste talent de glacer d’épouvante par un seul regard ses trois jeunes sœurs Pauline, Léonie et Hélène :

Il n’y eut que moi qu’elle ne prit pas dans ses filets […]. Maman s’en aperçut un jour et lui dit : « Mais il me semble que vous rendez ces enfants malheureuses, je vous défends de les gronder pour des riens comme vous le faites. » Puis, voyant que ces deux petites étaient toujours autour d’elle et avaient l’air de bien l’aimer, cette pauvre petite Mère eut confiance en Louise 16.

Quinze jours après la mort d’Hélène, enfant de cinq ans pétillante de beauté et d’intelligence, Zélie fait part à son frère Isidore de son inquiétude pour Léonie. Elle a un caractère indiscipliné et une intelligence peu développée. Paradoxale enfant, très douce au fond, et malgré cela on arrive difficilement à la faire obéir. Ses parents aimeraient l’envoyer avec ses sœurs au pensionnat du Mans à la rentrée d’octobre, comptant sur l’influence bénéfique de la sainte tante Marie-Dosithée. Mais les religieuses, connaissant son caractère, n’y tiennent guère. Louis et Zélie se donnent encore une année pour l’éduquer à la maison.

Léonie se trouve donc seule enfant sous le toit familial durant quelques mois, jusqu’à la naissance de Céline, fin avril 1869, qu’elle a à peine le temps de découvrir avant sa mise en nourrice. De même qu’elle connaîtra peu le bébé suivant, Mélanie Thérèse, née le 16 août 1870, mise en nourrice aussitôt et qui dépérira rapidement faute de recevoir les soins minimums de sa nourrice.

À cette accumulation de chagrins s’ajoute maintenant la guerre franco-prussienne. Louis s’attend à être mobilisé, et, à défaut, aimerait s’enrôler dans la résistance. Le 17 janvier 1871, vingt-cinq mille Prussiens défilent dans la ville d’Alençon. La maison des Martin est réquisitionnée pour loger neuf soldats au premier étage. La ville d’Alençon est bombardée, des habitations sont incendiées et des éclats d’obus tombent sous leurs fenêtres, les obligeant à descendre à la cave. C’est là que Léonie établit son quartier général : elle y passe ses journées, assise sur un tabouret… Ainsi, elle n’a pas le désagrément de ses aînées qui assistent, désappointées, au nettoyage des armes de leurs hôtes avec les jolies robes roses de leurs poupées ! Heureusement, très vite, les Alençonnais apprennent que non loin de là, à Pontmain, la Vierge apparaît à des enfants, promettant la paix en réponse à leur prière.

À huit ans, la jeune Léonie compte donc à son actif bien des émotions et des expériences.

L’année de mûrissement escompté par les parents est passée, ils veulent tenter un essai à la Visitation du Mans. Mais va-t-elle y être acceptée ? À la mi-juin 1871, la tante religieuse, apitoyée par les soucis de sa sœur, accepte de prendre sa nièce en charge pour quelque temps, jusqu’aux grandes vacances. Quel soulagement pour la famille ! Sachant Léonie entre de si bonnes mains, Zélie exulte. Léonie, elle, est ravie ! Cependant, en raison de son caractère inconstant et de son eczéma purulent, les débuts prometteurs tournent court, et elle n’est pas admise à la rentrée d’octobre.

Léonie reprend donc le chemin de l’école primaire à la Providence d’Alençon, tout en bénéficiant de leçons particulières d’une dame qui a son brevet supérieur.

Espérer contre toute espérance

Zélie est de plus en plus décontenancée par sa fille. À Noël, elle a remarqué sa fragilité devant un cadeau qui la rendait tellement folle de joie qu’elle en tremblait…

Autant Marie et Pauline sont sa consolation, la première dans sa manière d’être vraie et guère mondaine, la seconde dans sa vivacité et sa spontanéité, autant Léonie la déconcerte. Zélie ne parvient pas à analyser son caractère.

Mais à peine a-t-elle émis ces constats que la confiance jaillit de son cœur : « J’espère toutefois que la bonne semence sortira un jour de terre. Si je vois cela, je chanterai mon Nunc Dimittis 17 » (CF 81).

Dans le brouillard qui atteint son cœur de mère, Zélie accueille son neuvième et dernier enfant, Thérèse, née le 2 janvier 1873 dans leur nouvelle maison – la maison familiale des Guérin, rue Saint-Blaise. Léonie a neuf ans et demi de plus qu’elle et se rappelle bien le baptême à leur nouvelle paroisse Notre-Dame. Aujourd’hui, cette célébration est représentée dans cette église sur un vitrail montrant Louis et ses enfants autour des fonts baptismaux. En l’absence de Zélie, c’est Louise, la domestique, qui porte le bébé. Léonie se tient tout près d’elle, disposition inspirée peut-être par le registre de la paroisse où leurs deux signatures se trouvent côte à côte.

La situation de la famille est alors celle de commerçants aisés. Louis a cédé son horlogerie-bijouterie à son neveu pour se mettre au service de l’entreprise de sa femme, espérant la soulager dans ses multiples tâches. Zélie ne pouvant allaiter, Thérèse est en nourrice ; Léonie, dix ans, et Céline, quatre ans, sont à la maison. Le courrier est important pour transmettre l’affection du foyer aux écolières exilées au Mans. Il arrive que Marie finisse ainsi ses lettres : « Je te prie de dire à Louise et à Léonie que je leur écrirai bientôt une lettre 18. » Mais pour l’instant, personne ne s’étonne de ce propos, qui semble lier spontanément ces deux êtres…

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