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"Sang réservé » est une nouvelle brève et dense. Sans doute pour le mieux car le lecteur aurait peut-être senti quelques malaises à la lecture de cette histoire incestueuse. Dans tous les cas, elle permet de démontrer tout le talent de son auteur, qui réussit à faire entrer ses lecteurs dans cette famille bourgeoise, chez les jumeaux, Siegmund et Sieglind, jeunes, riches, oisifs. Esseulés dans le grand monde, ils se retournent l'un vers l'autre, et leur passion pour les drames wagnériens les amènent à se libérer des comportements hypocrites de leur communauté.
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Seitenzahl: 50
Veröffentlichungsjahr: 2026
Thomas MANN
Sang réservé
A MIDI moins sept minutes, Wendelin pénétra dans l’antichambre du premier étage et fit retentir le tam-tam. Debout sur un antique tapis de prière, les jambes écartées dans sa culotte de soie violette, il frappait d’une baguette l’instrument de métal. Le premier coup de gong, barbare, presque anthropophage et d’un éclat disproportionné à son but résonna à travers les salons de droite et de gauche, la salle de billard, la bibliothèque et le jardin d’hiver, du haut en bas de la maison où régnaient une chaleur égale et un subtil parfum exotique. Enfin, il se tut et Wendelin s’en alla vaquer à d’autres soins durant sept minutes encore, cependant que dans la salle à manger, Florian mettait la dernière main au couvert. Mais à midi tapant, l’appel guerrier retentit pour la seconde fois. Et la famille fit son apparition.
M. Aarenhold sortit à petits pas de la bibliothèque où il examinait ses livres rares. Il achetait sans cesse des éditions anciennes, des tirages originaux en toutes langues, des bouquins précieux et moisis. Tout en se frottant doucement les mains, il demanda de sa voix sourde et un peu plaintive :
-Beckerath n’est pas encore là ?
-Il va venir. Pourquoi ne viendrait-il pas ? Ça lui économise un déjeuner au restaurant, répondit Mme Aarenhold qui s’avançait, foulant sans bruit le tapis de l’escalier sur le palier duquel se dressait un petit orgue ancien.
M. Aarenhold cligna des yeux. Sa femme était impossible. Petite, laide, vieillie avant l’âge, elle paraissait desséchée par quelque soleil tropical. Elle portait ses cheveux gris en une prétentieuse architecture de tresses et de boucles sur le côté de laquelle une étincelante agrafe de diamants retenait une touffe de plumes blanches. Plus d’une fois, M. Aarenhold et ses enfants avaient exprimé en quelques mots bien sentis leur désapprobation pour cette coiffure, mais Mme Aarenhold s’en tenait avec entêtement à son goût.
Les enfants parurent. C’était Kunz et Marit, Siegmund et Sieglind. Kunz était un bel homme brun en uniforme chamarré. Il faisait actuellement une période de six semaines à son régiment de hussards. Une profonde cicatrice marquait son visage aux lèvres proéminentes. Marit était une forte fille de vingt-huit ans, en robe princesse, avec des cheveux blonds cendrés, un nez courbe, des yeux gris d’oiseau de proie et une bouche amère. Elle étudiait le Droit et vivait sa vie d’un air méprisant.
Siegmund et Sieglind vinrent les derniers, descendant du deuxième étage, la main dans la main. Ils étaient jumeaux et les plus jeunes de la famille, frêles comme des roseaux et de taille enfantine malgré leurs dix-neuf ans. Elle était vêtue d’une robe de velours bordeaux, trop lourde pour sa sveltesse et d’une forme qui rappelait les modes florentines du XVe siècle. Lui, portait une jaquette grise, avec une cravate de shantung framboise, des souliers vernis à ses pieds étroits, et des boutons de manchettes sertis de petits brillants; sa barbe noire et drue était soigneusement rasée afin que son visage maigre aux sombres sourcils rapprochés demeurât en harmonie avec sa silhouette adolescente. Une raie sur le côté séparait de force son abondante chevelure noire et bouclée et qui envahissait jusqu’à ses tempes. Les sombres bandeaux épais et brillants qui couvraient les oreilles de la jeune fille étaient ceints d’un cercle d’or d’où pendait sur son front une grosse perle, présent de son frère. Autour du poignet garçonnier de celui-ci, s’enroulait une lourde chaîne d’or qu’elle lui avait donnée. Ils se ressemblaient beaucoup : ils avaient tous deux le nez un peu courbé, les lèvres pleines et mollement jointes, les pommettes saillantes, les yeux noirs et brillants. Mais ce qu’ils avaient de plus semblable, étaient leurs mains longues et fines, - sauf que celles du garçon, d’ailleurs sans aucune virilité de forme étaient d’une teinte plus rouge que celles de sa sœur. Et ils se tenaient toujours les mains sans être gênés par leur moiteur.
On attendit un instant en silence, debout dans le vestibule. Enfin, Wendelin ouvrit la porte à deux battants et von Beckerath, le fiancé de Sieglind entra, vêtu d’une redingote noire, priant de toute part qu’on excusât son retard. Il était officier d’administration et de noble famille. Agé de trente-cinq ans, petit de taille et jaune de teint, il portait la barbe en pointe et témoignait d’une amabilité empressée. Avant chaque phrase il prenait son souffle, la bouche ouverte, le menton contre la poitrine. Il baisa la main de Sieglind et dit : « Je vous en prie, Sieglind, excusez-moi. Vous habitez si loin du Ministère !... »
Elle ne l’avait pas encore autorisé à la tutoyer. Elle répondit sans hésiter :
-Très loin. Mais que se passerait-il si, en prévision de cette longue distance, vous quittiez un peu plus tôt votre bureau ?
Kunz ajouta, et ses prunelles noires à demi-closes pétillaient :
-Cela serait de la plus haute importance pour l’organisation de notre vie domestique.
-Mon Dieu... les affaires allégua lamentablement von Beckerath.
Le frère et la sœur avaient parlé d’un ton sec et sans réplique, qui paraissait agressif mais ne faisait peut-être que masquer un instinct de défense, et sans doute ne s’étaient-ils montrés si blessants que pour la pure joie d’avoir le dernier mot. C’était d’ailleurs devenu une mode parmi eux de dénigrer Beckerath. Ils laissèrent tomber sa pauvre réplique comme bien digne de lui et ne méritant pas les poursuites de leur verve. Là-dessus, on se mit à table avec un empressement par lequel M. Aarenhold prétendait faire sentir à M. von Beckcrath qu’il avait faim.
