Scandale et mystère - Edouard Schaelchli - E-Book

Scandale et mystère E-Book

Edouard Schaelchli

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Beschreibung

Il s’agit d’une suite de méditations interrogeant la « vérité révélée » en Jésus Christ, vrai homme et vrai Dieu – source de vérité et, par là même, paradoxe, cause de scandale. L’idée directrice est que la vérité chrétienne ne se donne pas comme un contenu donné objectif et définitif dont on pourrait s’emparer comme tel. La marque de l’Esprit Saint, qui est la seule « garantie » du chrétien, est le contraire d’une assurance contre tout risque d’erreur ou de malheur, car c’est en prenant le risque de se perdre qu’on entre réellement dans l’espérance d’un rachat. C’est au contraire le désir de sécurité qui engendre les hérésies et particulière cette hérésie majeure qui consisterait à prétendre objectiver nos rapports avec le monde, le prochain et Dieu. D’où l’importance de la notion de mystère, inséparable de celle de dogme : le dogme est là pour empêcher la vérité de se refermer sur elle-même en excluant tout risque d’erreur. D’où aussi l’importance de l’idée d’un « jugement dernier », susceptible de revenir sur tous les jugements de l’histoire, à commencer par celui du Christ, qui, en tant qu’homme, porte sur lui tous les péchés, toutes les défaillances et toutes les trahisons. Le sacrifice qui s’accomplit en lui fait le lien entre les figures antithétiques d’Abraham et de Judas, rendant particulièrement difficile la mission confiée à Pierre, de paître un troupeau auquel il manque toujours une brebis, la seule à compter réellement. D’où le ministère spécial de Jean, dans le dos de Pierre…


À PROPOS DE L'AUTEUR


Edouard Schaelchli est né en 1964. Agrégé de lettres classiques et titulaire d'un doctorat de littérature moderne à l'université de Bordeaux, il a consacré de nombreux travaux à la pensée politique de Giono, ainsi qu'aux concepts fondamentaux de l'écologie politique, sans cesser de méditer sur les textes de l'Evangile afin d'en scruter l'actualité, dans le sillage d'Ellul, de la pensée duquel il se revendique. Ouvrages : Jean Giono. Pour une révolution à hauteur d'homme, Le Passager clandestin, 2013 ; Ellul l'Intraitable, éditions Lemieux, 2014 ; Contra hereticos normales, Volteface, 2020 ; Sang dessus dessous, Volteface, 2021 ; Contreurgence, Ovadia, 2021.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Scandale et mystère

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© Saint-Léger éditions, 2022.

Tous droits réservés.

Edouard Schaelchli

Scandale et mystère

Cinq approches de la vérité révélée en Jésus, Christ Roi, Dieu fait homme

À Jean Bernard-Maugiron

Introduction

Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Luc, 23, 34

Qu’appelle-t-on ici « vérité » ? Quelque chose qu’on peut assurément approcher. Certainement pas quelque chose qu’on aurait si bien en main qu’on pût, le tenant bien caché dans son dos, sortir et brandir quand on veut pour, à brûle-pourpoint, en asséner de bons coups sur la tête d’autrui, comme il semble que ce soit depuis peu la mode, en ces temps d’urgence où, la maison brûlant, les disciples prétendus du bon vieux Descartes, postés à l’affût près de toutes les issues de secours vers lesquelles affluent de toutes parts les masses affolées par le départ en fumée de toutes leurs certitudes, prétendent contrôler notre aptitude à nous conduire nous-mêmes et imposer leur schibboleth sécuritaire ou sanitaire à tous ceux qui ont le malheur de s’interroger trop sérieusement sur le sens de la débâcle généralisée du bon sens à laquelle nous assistons.

Oui, la vérité est quelque chose qu’on peut essayer d’approcher, ou qui s’approche, lentement, de qui n’hésite pas à se mettre en route vers elle, sans trop savoir où il va, sans crainte de paraître mû par un excès de confiance qui pourrait s’apparenter à de l’outrecuidance. Mais l’image de Pierre, s’élançant pour rejoindre le Christ qui marche sur l’eau vers lui, nous avertit bien du danger : sur quoi pouvons-nous nous fonder pour dépasser le cadre rassurant des évidences qui limitent nos engagements ? S’il y a dans cette forme singulière de pensée qui pousse à dépasser les bornes du pensable, l’outrecuidance, une pointe de sagesse et d’humilité dont est parfaitement incapable le pudique bon sens de qui prétend s’en tenir aux vérités bien établies de la science, cette sagesse et cette humilité ne sont certainement pas exemptes de folie et d’une espèce d’orgueil bizarre – ce même orgueil qui s’exprime si insolemment dans la formule que Jeanne d’Arc1 opposait à ses juges, lorsqu’elle sentait qu’ils cherchaient à l’attirer sur un terrain trop glissant : passez outre ! Elle savait bien qu’on ne prouve le mouvement qu’en avançant, et ses juges aussi le savaient qui s’efforçaient désespérément d’arrêter l’élan insensé que cette petite fille venait d’impulser à l’histoire en prouvant, par son intervention imprévisible, qu’il n’est pas de situation si figée par le fait accompli du mensonge et de l’abus de pouvoir que ne puisse bousculer le plus petit acte de foi et d’espérance en ce qui n’a nul besoin d’être revêtu des apparences de l’autorité pour s’imposer à une conscience droite, la vérité.

Telle est la leçon que les textes qu’on publie aujourd’hui auraient voulu, voici maintenant plus de dix ans, proposer à nos contemporains, sur le terrain glissant d’une histoire qu’on s’efforçait désespérément d’arrêter en brouillant systématiquement les signes et les pistes du sens commun par un déferlement effréné d’informations et d’effets de communication qui tendaient à nous enfermer dans une situation planétaire ne permettant plus à l’humanité que de tourner en rond dans l’illusion d’un développement infini de ses moyens de production et de reproduction du même. C’est le moment où le vénérable pape Benoît XVI2 sentit qu’il ne pouvait continuer à régner tout seul sur une chrétienté que le modernisme avait tellement rongée de l’intérieur qu’elle menaçait de s’effondrer brusquement, entraînant derrière elle un monde désormais sans assise, ouvert à tous les dérèglements possibles. Son acte ultime, heureusement prolongé par son successeur sous la forme de l’encyclique Laudato si’, ouvrait la porte à un mouvement qui devait impérativement déborder la forme apparente de l’Église catholique pour déboucher sur un rassemblement de tous les hommes de bonne volonté dans un acte de foi, d’espérance et d’amour qui pût se conjuguer avec toutes les aspirations humaines, libérées du carcan d’un rationalisme désormais confondu avec le système d’une croissance purement matérielle qui se révélait être un véritable cancer spirituel généralisé de l’humanité mettant en péril l’ordre même de la création.

Sans doute ce coup d’audace inouï n’a-t-il provisoirement pas empêché le système de la mondialisation d’atteindre le point de non-retour que constitue apparemment l’état actuel des choses, dans lequel il semble que tout soit fait pour faire basculer nos sociétés tout entières dans le marasme totalitaire de la sécurité renforcée et de l’irresponsabilité programmée du vivant. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Derrière cet échec apparent se dresse la silhouette d’une victoire plus décisive dont les signes, pour qui veut bien les voir, rappellent une promesse dont il est urgent de se rappeler les termes millénaires : l’eau qui de toutes parts déferle des montagnes ou se soulève au-dessus des terres habitées, et le feu qui ravage la planète, pour effrayants qu’ils paraissent, nous renvoient d’abord à ce double baptême dont Élie fut chargé d’annoncer l’action salvatrice à la face des prêtres de Baal, au Mont Carmel3 : il faut que l’eau déborde et emplisse les bassins du sacrifice afin que le feu qui vient du ciel manifeste la présence de l’Invisible. Élie, comme on sait, est celui qui « doit revenir » pour préparer la venue du messie, et le Christ, rendant hommage à Jean le Baptiste, précise le sens de ce premier baptême, que les hommes peuvent s’administrer eux-mêmes à mesure que leurs fautes s’accumulent jusqu’à faire déborder la coupe de la Colère : il est toujours là, le temps de la pénitence, qui durera aussi longtemps qu’il le faudra pour que la coupe infinie de la Colère, débordant enfin, laisse se déverser les flots de miséricorde où seront lavées toutes les fautes, mais dans ce temps qui dure et se prolonge, un autre temps vient et revient à tout instant, le temps d’un miracle tellement insondable que nous n’en percevons que l’aveuglante lueur, celui dans lequel se communique la puissance du Ressuscité qui, tel un oiseau de feu, se nourrit de sa propre destruction : tel est l’autre baptême, celui de l’Esprit qui renouvelle toutes choses pour l’éternité.

Au moment même où la puissance mondiale semble avoir atteint ce point de non-retour auquel il peut paraître évident que l’histoire humaine est finie, puisqu’on peut, d’un geste technique faisant miroiter aux yeux des peuples hallucinés tous les simulacres d’une réalisation intégrale de tous les désirs, rendre caducs tous les trésors que les civilisations du passé avaient amoncelés, au même instant, un signe fulgurant est venu renouveler la Promesse des temps passés pour en faire l’actualité même de nos temps de détresse : l’incendie de Notre-Dame, où le feu et l’eau se sont mêlées pour jouer sous nos yeux le drame même de l’Apocalypse, barrant littéralement la parole aux Baals de la mondialisation, comme l’expose si bien Luc de Goustine dans son étonnant livre, La Parabole de Notre-Dame.4 Désormais, nous savons, nous pouvons savoir, si du moins nous le voulons, que « tout est consommé » : le Dragon a joué son ultime atout, il a tenté de dévorer l’enfant que tenait cette femme couronnée d’étoiles, et il a été terrassé. La preuve ? Il faut la chercher dans cet autre prodige, celui de ce virus « couronné » qui, depuis maintenant deux ans, ravage de sa virulence capricieuse la scène mondiale, acculant la techno-structure à dévoiler enfin ses plans sournois, qui consistent purement et simplement à faire de la vie même un objet de commerce, un pur produit de son industrie démente, marqué du chiffre béant de la Bête. Peu importe, à ce stade, de savoir exactement ce qu’il en est, d’un point de vue scientifique, de ce bienheureux virus. Spirituellement, ce qui compte, c’est de comprendre la nature de l’arme qu’on prétend lui opposer, ce prétendu vaccin qui n’est qu’une manière de singer la puissance du divin et qui n’aura d’autre effet que de révéler l’inanité des rituels humains, fussent-ils chargés de toute la signification occulte que les prêtres du nouveau Baal prétendent leur infuser, en face de la force de ce feu invisible qui embrase désormais nos consciences et nous fait désirer, ardemment, le Retour du Christ.

Dieu veuille que l’Église, en la personne de notre pape, ne cherche pas plus longtemps à retenir ce mouvement.

Égletons, le 10 janvier 2022

1 Voir Hugues Moreau, Dans le Jardin de mon père, éditions Saint-Léger, 2021.

2 Voir Giorgio Agamben, Le Mystère du mal. Benoît XVI et la fin des temps, Bayard, 2017.

3 Rois 1, 18, 30-40.

4 Luc de Goustine, Parabole de Notre-Dame, éditions Saint-Léger, 2021. Nous renvoyons aussi à notre article, « Requiem pour Notre-Dame », in Contre-urgence, éditions Ovadia, 2021, pp. 133-140.

Avant-propos

Ces textes, quoique écrits indépendamment les uns des autres, relèvent d’un même effort intellectuel sous-tendu par un acte de foi. Ils tentent de répondre aux questions suivantes : Que m’est-il donné de comprendre dans et par le mystère de l’Incarnation ? Quel est l’objet de la foi chrétienne ? Qu’est-ce qui se propose à l’entendement humain à travers les grands dogmes de l’Église ? À quoi vise le message évangélique ?

Le point de vue adopté y est volontiers paradoxal, si ce n’est paranoïaque, en ce sens qu’il exclut d’office tout ce qui pourrait rendre compatible la vérité chrétienne avec ce qui, humainement parlant, est important. L’homme est appelé à une conversion radicale : il doit entrer dans un rapport à lui-même où ce « même » ne sera plus le même mais l’autre. Il est appelé à s’unir à ce qui le menace en son unité propre. L’Église est le lieu par excellence d’une unité multipliée où l’altérité est le principe fondateur de l’unité. Il n’y a pas d’identité chrétienne. Le Verbe incarné dans le Fils est la négation du Verbe Créateur et Souverain. Si le Christ-homme est Dieu, alors Dieu n’est pas le Père Tout-Puissant de l’Univers. Et pourtant, c’est justement dans ce devenir autre de Dieu que le Père se révèle en vérité. Le même ? Certes non ! Car Dieu (le Tout-Autre, au nom imprononçable) n’est pas tributaire d’un quelconque être propre où il se définirait dans l’identité : il ne tient pas à lui-même. Il se donne. L’Esprit Saint, en lequel, par la procession, Père et Fils sont unis, est le principe unificateur des inconciliables, de tous les inconciliables.

C’est pourquoi il y a une infinité d’églises possibles, qui sont l’église universelle, du moment qu’en elles et par elles les inconciliables s’unissent en vérité. D’où le caractère terrifiant de la mission de Pierre : « Pais mes brebis », « sois le berger de mes brebis ». Il faut que le Christ répète trois fois ces mots, – autant de fois que le pauvre disciple, au soir de la Passion, avait renié celui à qui, trois fois, il dit qu’il l’aime… Puis Pierre se retourne et voit Jean qui se tient derrière lui, Jean qui toujours se tient au plus près de Jésus, Jean qui, au soir de la Cène (soir de la trahison de Judas) a la tête posée sur le cœur de Jésus et qui, le jour de la Résurrection, sera le premier au tombeau et, le premier, croira. Comment ne pas être troublé de ces faits ? Car deux choses sont vraies en même temps : Pierre est le chef de l’Église, le Vicaire du Christ, et indépendamment de lui, l’Église est confiée à Jean, second Joseph, comme une veuve adoptée par son fils. Que Pierre ait le rôle du père est une chose, Jean tient le rôle du fils, autre chose. La vérité s’échappe d’elle-même. Définie, tenue, gardée par Pierre et ses successeurs, elle échappe à cette définition pour se réfugier auprès de Jean, dans le dos de Pierre.

Il y a douze apôtres, et parmi eux un traître. On aura beau combler le vide creusé par la trahison et le suicide de Judas, il n’en reste pas moins qu’il fut un des douze assemblés autour de Jésus le Jeudi Saint. Le rôle de Matthias est délicat. La trahison de Judas, si l’on admet que la vie du Christ préfigure la vie de l’Église qui, elle-même, préfigure la vie en Dieu, a de quoi faire trembler. Après vingt siècles d’histoire chrétienne, on peut peut-être commencer à comprendre le trouble de l’agonie aux Oliviers. Car si celui qui le livrait était réellement son ami, que préfigurait son baiser ? Puissions-nous, par Matthias, nous relever de la trahison, du baiser et du suicide apostolique de Judas ! Scandale et mystère !

Les douze Apôtres, c’est douze Églises, comme les douze fils de Jacob, c’était douze Israël. C’est quatre fois La Trinité et trois fois la quadrature du cercle : terrible infini. Mais cet infini est débordé, car à côté des Douze, il y a les Saintes Femmes, mystérieuse multiplication de Marie. La prostituée de Magdala (pardon pour la simplification du problème féminin des Évangiles), pour commencer, ou la Femme Adultère, à qui est dévolu le rôle d’oindre le Christ, contribue à compliquer sérieusement la cause de Pierre. Il lui faut gérer la féminité de l’Église-épouse du Seigneur et assumer dans le célibat la fécondité de la Vierge-Mère.

Dieu pouvait s’arrêter là. Il va encore chercher Paul, sur le chemin de Damas, pour le mettre en travers d’une Église en laquelle l’Infaillibilité pontificale ne sait déjà plus où donner de la tête. Sans doute, l’Histoire du Salut est loin d’être finie ! Le Diable même y joue sa partie, et Dieu, patiemment, tolère ses singeries. Scandale et mystère : folie.

Le 12 mai 1997, à Rueyres en Quercy.

Texte 1

La Source des Hérésies

La personne de Jésus, même – et peut-être surtout – en dehors de toute perspective religieuse, ouvre à la réflexion un problème majeur, celui des relations de l’individu avec le monde, dans la mesure où lui-même (dont l’Histoire a fait un sujet privilégié d’interrogation pour tout homme) semble poser le problème de ces relations en termes de rupture, et non, comme c’est le cas pour l’ensemble de ce qu’on appelle les civilisations, en termes d’intégration ou de conciliation. Jésus, contrairement à Socrate ou à Bouddha (pour lui opposer deux exemples significatifs), ne nous offre pas une solution, bien au contraire. Du moins si l’on regarde ce que fut Jésus en tant qu’individu, en tant que possibilité concrète d’existence.

Le monde demande toujours à l’individu son adhésion et sa participation, lui offrant en retour en son sein une place, plus ou moins fixe et plus ou moins déterminée selon les contextes. Dans cet échange (qu’on pourrait, par commodité appeler un contrat, à moins qu’il vaille mieux parler de pacte), l’individu et le monde doivent trouver l’un et l’autre leur compte : l’individu sa subsistance, sa dignité et un espace où l’essentiel de sa nature puisse s’épanouir ; le monde sa solidité, son équilibre, sa cohérence. S’il est évident qu’un pareil ajustement des intérêts de l’un et de l’autre ne se trouve jamais réalisé de manière pleinement satisfaisante ni durable, ce n’en est pas moins le souci de le réaliser et ce qui y est donné d’effort, qui détermine le degré de civilisation de toute société ainsi que le sens, s’il y a sens, de l’histoire humaine, et il est certain que sans un relatif équilibre entre les termes de cette relation, ou bien le monde, ou bien l’individu (et les deux par l’interaction inéluctable de l’un sur l’autre) pâtit, souffre, et se trouve réduit ou atrophié dans son être.

Il est nécessaire, dans cette perspective, d’une part que l’individu perçoive le monde et lui-même dans le monde d’une manière qui rende possible, si ce n’est facile, son intégration et sa participation ; d’autre part que le monde (en soi, dans son ensemble ou dans ce qui se donne à chacun pour le monde, les parties qui sont, pour les individus autant de mondes dans le monde) soit (plus ou moins) réellement un champ susceptible de stimuler et de rendre, pour l’individu, sa participation à la fois utile et profitable, exigences que ce qu’on appelle la culture ainsi que les institutions et les divers rouages de la société ont à satisfaire.

Toute civilisation pourrait se définir comme une manière de régler la question des rapports de l’individu avec le monde, par un ensemble (plus ou moins hiérarchisé) de médiations grâce auxquelles chaque individu, au lieu d’errer dans un univers hostile ou inconnu et déroutant (l’individu humain, en effet, contrairement à l’animal ou au végétal, ne fait pas corps avec le monde dans lequel il vit) et à condition de se soumettre au processus d’acculturation ou d’agrégation en vigueur, trouve un chemin (le chemin, son chemin ?) vers le monde.

Qu’en est-il de ces relations pour, avec Jésus ?

Jésus, que nous, Chrétiens, appelons le Christ, vient au monde et suit son chemin dans le monde comme un individu parmi d’autres, dans un contexte culturel et social parmi d’autres. Diffère-t-il des autres hommes ? En rien, disent les Évangiles. Il est Jésus, de Nazareth en Galilée, fils du charpentier Joseph et de Marie. Les Évangiles, à vrai dire, donnent aussi des signes qui font de Jésus un homme incommensurablement différent des autres, des signes où se manifestent le surnaturel et le divin. Mais il faut, ces signes, un instant ne pas les voir, afin de chercher à saisir, si c’est possible, la nature des relations strictement humaines (d’un point de vue strictement humain) de Jésus avec le monde.

Fils du charpentier Joseph, Jésus le Galiléen eût pu le rester. Il abandonne son état et se met à courir le pays (comme d’autres, d’ailleurs, car c’était à la mode) en disant : « Le Royaume des Cieux est proche, il est là. » On l’écoute (mais on en écoute d’autres), on le suit, même, car, dit-on, « il parle avec autorité, et non pas comme les Scribes. » Que dit-il ? « Le Royaume des Cieux est proche, il est là. Le monde ne sait pas qui je suis, mais je vous dis que quiconque ne me suit pas n’aura pas de part à ce Royaume. » Il est hors de question de reproduire ici, autrement qu’en ce bref résumé, les paroles de celui qu’on appellera un jour le Christ, mais qui, tout au long des Évangiles, reste aux yeux des Juifs un homme comme les autres (exception faite de Marthe et de Pierre), connu sous le nom de Jésus, fils de Joseph, que ceux qui le suivent ou l’approchent appellent « maître », devant lequel quelques-uns se prosternent en criant « Seigneur » et que Pilate, par dérision ou par erreur, nommera « le roi des Juifs ». Nous nous attacherons à ce qui, dans les récits évangéliques, éclaire notre propos.

Le premier fait important est qu’à partir du moment où il parle, Jésus devient une énigme pour ceux qui l’entendent, au point qu’on se demande, autour de lui, qui il peut bien être. Et Jésus, que l’on questionne, ne répond jamais : « Je suis un tel, fils d’un tel », quelque chose de clair et d’intelligible, mais toujours des choses obscures, parfois ahurissantes ou scandaleuses, parfois simplement incompréhensibles. Tout se passe comme s’il ne se souciait pas d’être pour les autres quelqu’un en particulier, comme si le problème de son identité ne pouvait pas se poser autrement que de la manière la moins admissible : quoi de plus inadmissible qu’un homme inconnu qui se comporte comme quelqu’un que personne ne peut ne pas connaître ? On pourrait dire au fond que Jésus évite tout ce par quoi le monde pourrait l’identifier et, par là, l’intégrer.

Le second fait significatif est la manière dont il enseigne. Le peuple l’écoutait parce qu’il parlait « avec autorité, et non pas comme les Scribes ». Il est probable que l’expression traduit l’impression que faisait sur l’auditoire cet homme énigmatique : sans doute, il y avait dans l’intonation ou l’élocution quelque chose qui en imposait et entraînait la conviction (ce qu’on appelle du charisme). Mais peut-être faut-il voir également dans ces mots le signe que les paroles de Jésus tranchaient d’avec celles des Scribes en ce qu’elles semblaient n’avoir pas besoin d’être justifiées, c’est-à-dire fondées sur une interprétation exacte des Écritures qui les rendît vraies. « Vous avez appris qu’il a été dit… Mais moi je vous dis… » Il n’y avait peut-être pas de contradiction absolue entre ce qui « a été dit » et ce que « je vous dis », mais il s’accomplissait de l’un à l’autre un transfert d’autorité sans aucun doute bouleversant.