Sebastián - Guy Pernet - E-Book

Sebastián E-Book

Guy Pernet

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Beschreibung

Son combat face au fascisme, face au franquisme...

Félix Pérez Garrido alias « Sebastián » est l’homme d’une vie de conviction et d’engagement.
En 1936, ce jeune officier Républicain combat les franquistes, ensuite en exil, il rallie Moscou et comme partisan traque les Nazis en Europe centrale. À la fin de la seconde guerre mondiale, il revient clandestinement en Espagne, pour poursuivre sa lutte contre les fascistes et Franco. Durant cette période il sera garde du corps de la « Pasionaria » et collaborateur de Santiago Carrillo.
En 1977, il voit enfin le retour de la démocratie dans son Espagne natale. Si les illusions du jeune officier Républicain disparaissent, au cours de l’Histoire, face à l’ambiguïté des politiques ; son désir de liberté et de justice pour le genre humain reste aujourd’hui toujours intact, tel un message d’espoir offert aux générations futures.
Ce témoignage exceptionnel intéressera les amateurs d’Histoire et touchera le cœur de ceux toujours marqués par l’épisode tragique du franquisme...

Découvrez la passionnante biographie d'un homme épris de liberté et resté fidèle à ses convictions.

EXTRAIT

De temps à autre, un événement plus extraordinaire se produisait, qui mobilisait tous ceux qui étaient engagés dans ce mouvement.
Ainsi, quand Fernando De Los Rios, responsable socialiste, qui fut ministre de la justice du gouvernement provisoire, d’Avril à Octobre 1931, et qui était député de la circonscription de Grenade de 1933 à 1936, vint participer à une réunion à Fuensanta.
Félix devient alors secrétaire de la Jeunesse Socialiste Unifiée (Unification des jeunesses socialistes et communistes réalisée le 1er avril 1936), pour la section de Fuensanta. C’est sa première responsabilité et c’est le début d’un très long engagement.
Avec une camionnette, les jeunes socialistes font le tour des villages, garçons et filles rassemblés dans une même ferveur, où se conjuguent esprit festif et action politique.
C’est en raison de ses responsabilités que, dès l’insurrection franquiste du 18 Juillet 1936, Félix va participer à la mise en place de la première milice populaire du village, chargée de la défense de la République, d’autant que très rapidement les forces franquistes vont s’emparer de Cordoue et de Grenade, nécessitant une réplique urgente et une réaction de toutes les forces disponibles.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Dans cet ouvrage, Guy Pernet, professeur de Lettres et d’Histoire, n'écrit pas une biographie, il conte, il raconte un destin singulier où le romanesque accompagne l’idéal et la passion d’un homme...

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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« Que Dolores Hattinguais, la fille aînée de Félix, soit remerciée pour son aide essentielle. Sans elle, la possibilité de ce livre n’aurait pu être envisageable. »

Préambule

Je me souviens parfaitement de cet été 1977 où je m’étais rendu dans l’Espagne récemment libérée du Franquisme. Nous étions encore loin du pays d’aujourd’hui, entré depuis totalement dans la modernité, grande puissance européenne, talonnant la France, le Royaume Uni, l’Allemagne et l’Italie, et huitième puissance du monde, même si elle a été récemment rattrapée par la grande crise économique et sociale qui touche depuis 2008 les pays du monde développé.

Le train avait mis un temps infini pour descendre jusqu’en Andalousie, malgré le supplément pour la « velocidad » que nous avions réglé avec une certaine ironie, qui – nous n’en avions pas conscience – aurait pu passer davantage pour de la commisération que pour une critique féroce du régime qui venait de s’écrouler.

Ma femme, Nadine1, avait connu à l’Ecole Normale, au Bourget, en Seine Saint Denis, Dolores et Marie-Christine.

Dolores nous avait invités à Málaga.

Elle était venue nous chercher à la gare et nous avait conduits vers une splendide villa, avec une lumière de patio telle que nous en avions certainement rêvé malgré nos propensions révolutionnaires des années 70, et la partie centrale, très belle, était entourée de multiples chambres.

Cette villa avait été prêtée au père de Dolores par Andrés Martinez, un journaliste, professeur de philosophie – si je me souviens bien - sans aucun doute au moins sympathisant ou adhérent du Parti Communiste Espagnol. Il pouvait ainsi saluer la présence de Félix Pérez, qu’il connaissait peut être encore sous le nom de Sebastián.

Félix Pérez venait de vivre une longue période de clandestinité qui sera largement évoquée dans ce livre. Cette période ne pouvait que nous renvoyer à « la Guerre est finie » d’Alain Resnais, avec le personnage interprété par Yves Montand et ses interrogations sur le sens de son combat.

Pour peu que nous fussions militants, à cette époque, et même si le Chili d’Allende, le Portugal du 25 avril et le Vietnam occupaient nos esprits – je parle du milieu des années 70 –, la mort de Franco nous était apparue comme une délivrance, une page essentielle de l’Histoire européenne qui se tournait.

De sinistres dessins, qui circulaient dans une partie de la presse française, sur les derniers instants du Dictateur, nous amusaient ; nous écoutions Paco Ibáñez.

Nous avions manifesté, à Paris, lors du procès de Burgos.

Mais pour ceux, comme moi, qui n’avaient pas baigné dans un milieu de réfugiés espagnols, beaucoup d’éléments restaient assez vagues.

Ainsi, nous avions conscience qu’une succession d’événements étaient en train de s’enchaîner, mais nous n’en avions pas pris toute la mesure.

Je crois me souvenir qu’après la villa, nous nous retrouvâmes au dessus d’un café, à Arroyo de la Miel, à côté de Torremolinos, et, que le propriétaire du café avait arboré un drapeau rouge pour marquer la légalisation récente du Parti communiste.

Et, c’est seulement un peu plus tard, que j’ai compris comment on peut se trouver au cœur d’un processus historique, sans totalement en comprendre toute l’importance et sans être capable d’imaginer ce qu’un homme comme Félix Pérez pouvait ressentir dans ces moments-là.

Ainsi, la liberté syndicale légalisée ne remontait qu’au 30 mars 1977, la censure n’avait été abrogée par le gouvernement d’Adolfo Suárez que le 1er avril et le Parti communiste légalisé seulement le 9 avril. Surtout, la première élection libre depuis 1936 s’était déroulée le 15 juin, avec la mise en place d’une assemblée Constituante. Il faudra toute l’année 1978 pour que l’Espagne dispose enfin d’une Constitution démocratique.

Malgré tout, j’ai un souvenir, qui m’a suivi toute ma vie.

Nous étions réunis – un soir je crois – et Félix a commencé à parler, dans cette belle pièce centrale.

J’ai posé quelques questions, j’étais très impressionné.

Il y avait là, Liliane Hattinguais, la femme de Félix, Katia, Manuel et Dolores, trois de leurs enfants. Et puis, Nadine, Marie-Christine et moi.

J’ai eu le sentiment de voir un responsable clandestin qui libérait sa parole, peut-être pour une des premières fois devant ses enfants et certainement pour la première fois devant des inconnus.

L’écoute de ses enfants fut extraordinaire. C’est tout au moins ce qui reste gravé en moi.

Ce qu’il racontait, depuis 1936, en passant par les années passées dans l’Union soviétique en guerre, jusqu’à la Résistance contre Franco me paraissait passionnant.

J’eus alors la ferme intention de noter tout cela et de le faire savoir, je savais aussi que c’était ce que souhaitait Dolores.

Mais la vie est ainsi que je ne l’ai pas fait.

C’est seulement en 2009, qu’en accord avec Dolores et en m’appuyant sur tout le travail qu’elle avait réalisé ou sur les éléments qu’elle avait compilés ou rassemblés, j’ai entrepris de tenter d’utiliser ces interviews2, ces textes, une prise de notes réalisée sur la période de clandestinité à Cordoue pour entamer une biographie très incomplète.

Au moment où je commence ce travail, Félix a 91 ans. Comme un roc, conservant sa foi communiste, ses convictions, mais aussi son humour qui le protège, il refuse souvent d’entrer dans les détails, de raconter, d’être au centre d’un récit. Il n’est - dit-il - qu’un élément d’une organisation qui a lutté contre le fascisme, qui a contribué à restaurer la démocratie. Il connaît parfaitement discours et dialectique. Même s’il a été membre du Comité Central du Parti clandestin, un responsable important, le responsable du Parti communiste dans la région de Cordoue, il sait qu’il y a des éléments de sa vie qui lui ont échappé. Que se passait-il réellement en Espagne quand il était en Union Soviétique, en France pour sa famille quand il était en Espagne ? Comment a-t-il réellement vécu l’évolution de la société espagnole, l’Histoire du communisme, les grandes évolutions politiques et idéologiques ?

Je me demande parfois comment Félix se remémore cette Histoire à laquelle il a contribué, mais sur laquelle il doit conserver des secrets et des images inavouées, dans son logement de la région parisienne ou dans sa maison près de Madrid. Il maintient toujours, à la fois, une réflexion marxiste classique qui a structuré et donné un sens à sa vie, mais aussi le recul nécessaire à ceux qui furent un jour des dirigeants. Il s’est sans doute longtemps concentré sur les tâches organisationnelles, avec le talent de quelqu’un qui a su commander les hommes dans des conditions difficiles et la conscience aigue d’un risque permanent. Il a sans doute éprouvé les sensations étrangement positives du clandestin, ces contacts sans commune mesure avec ceux de la vie quotidienne, la peur aussi, les questions que l’on se pose sans cesse, dans une certaine solitude, relié cependant par des fils invisibles à une cause qui transcende. Il a vécu ces instants de remontée à la lumière, de libération, d’illusion déçue quand le Parti communiste a eu un succès limité aux premières élections libres, et aussi les plaisirs de la vie familiale, toujours entre la France et l’Espagne, mais avec l’Espagne au cœur sans cesse recréée.

Une Espagne qui n’a plus rien à voir avec celle de son enfance, ni avec celle de la guerre, ni avec celle de ses fantasmes.

C’est pourquoi, il m’a semblé que vous livrer ces quelques bribes de la vie de Félix était un devoir et au-delà une modeste contribution à l’Histoire, celle de l’Espagne bien évidemment, mais pas seulement, comme toujours, il s’agit de l’alchimie entre un destin individuel, les cercles intimes, les appartenances et les grands souffles qui nous entraînent.

1 - Nadine Pernet.

2 - Dont un DVD réalisé par Denis Ralite et de nombreux enregistrements audio sur CD réalisés par Dolorès Hattinguais

Avant-propos

Comme chacun le sait, la biographie est un genre étrange.

Comment entrer dans le secret d’une vie pour la livrer à tous ceux qui veulent s’y intéresser sans blesser la vérité, celle de celui (ou de celle) qui est présenté dans un costume reconstruit et figé, mais aussi les vérités de ceux qui ont côtoyé cette personne, qui ont vécu avec elle.

Femme, enfants, autres parents, tous se sont construits par rapport à une image qui fait partie de leur propre vie. Bien entendu, cette image, ce rapport a évolué avec le temps, mais ils ne sont pas forcément prêts à regarder d’autres faces de l’être cher, même s’ils ne demandent qu’à en savoir plus sur son parcours auquel ils ont été associés. Ils veulent savoir quelle a été leur place, même s’ils pensent la connaître parfaitement. Il faut donc, au moment où l’on entame les recherches qui vont révéler des événements que la mémoire a parfois voulu occulter, respecter les émotions des proches, et ces émotions peuvent être très contradictoires d’un enfant à l’autre par exemple.

Et puis, quand le personnage a tenu une place dans l’Histoire, même modeste, il y a des impératifs catégoriques à respecter. Il faut à la fois comprendre l’homme à l’instant même où il a vécu les événements et tout ce que l’Histoire nous a apporté comme informations depuis.

Félix fut un communiste engagé et fidèle, il sait des choses qu’il n’a pas forcément envie de dire. Il a réfléchi sur ce qu’il a pensé, sur ce qu’il a fait, mais - outre que les choses sont douloureuses - il a été clandestin pendant une grande partie de sa vie. La nécessité du secret modifie la manière d’être d’un homme. Quand on n’est pas poussé à l’introspection intellectuelle et parfois narcissique, on peut, de temps en temps, raconter des anecdotes à sa famille, répondre à des questions, mais des pans entiers d’une réalité risquent de disparaître.

Et puis, la difficulté s’accroît quand ce type de travail est accompli tardivement, quand parfois la mémoire commence à s’estomper. Tout particulièrement, quand la mémoire chronologique se fait plus lointaine.

Pourtant, Félix a accepté de répondre à des quantités de questions, parfois de plus en plus intrusives et précises. Cependant cela ne suffisait pas et il a fallu chercher la trace de Félix chez de nombreux auteurs et dans de nombreuses sources1.

J’avoue que cette quête est passionnante et confronter traces écrites chez de multiples témoins ou chercheurs et la mémoire de Félix est un moment exceptionnel.

Mais, il y a des instants où l’on peut s’interroger sur les objectifs d’une telle quête.

Laisser une trace écrite pour la famille et les proches, contribuer à une histoire militante, participer à l’écriture de l’Histoire à travers un destin individuel, alors que Félix a toujours voulu n’être qu’un élément d’un destin collectif, simplement raconter ce qui fait le cœur de nombreuses trames romanesques, c’est-à-dire cette osmose mystérieuse entre le mouvement de l’Histoire, les choix individuels et familiaux et une transcendance inavouée ?

Félix n’est pas un des grands dirigeants du P.C.E, il n’a jamais fait d’autobiographie, mais outre la promesse que je m’étais faite et le souhait ardent de Dolorès, il me semble vraiment incarner un aspect européen du 20ème siècle qui est parfois difficile à saisir.

En même temps, cette biographie est un hommage discret, qui tente de ne rien laisser dans l’ombre. La tragédie n’est pas une fiction. L’Histoire a été, c’est ainsi. C’est aussi pourquoi le souci de la précision, de la chronologie, des lieux, mais aussi des rappels du contexte historique, peut parfois encombrer le récit. Je m’en excuse d’avance auprès du lecteur, qui je l’espère passera outre pour découvrir, sur une période très longue, un pan de l’Histoire du 20ème siècle et la destinée de Félix.

1 - Voir la bibliographie et les sources internet

Chapitre 1

Une enfance andalouse

Félix Pérez Garrido est né en 19181, à Fuensanta de Martos, dans la province de Jaén.

Fuensanta est un village de l’Andalousie rurale où règnent, au début du 20ème siècle, l’analphabétisme, de grands domaines latifundiaires, une Eglise catholique puissante, des perspectives très limitées.

Mais, la société n’est pas monolithique, même dans les villages andalous de l’Espagne neutre, les échos lointains de la guerre de 1914, qui se déroule en France, ont eu des répercussions significatives.

Les libéraux et les socialistes souhaitent une diminution de l’emprise cléricale, ils soutiennent les alliés (aliadofilos) dans l’espoir d’avancées démocratiques, d’une certaine forme de progrès. Les conservateurs, le clergé sont « germanofilos ». Ces clivages peuvent se retrouver au sein de chaque famille.

Surtout, l’extrême pauvreté, la progression démographique, le régime agraire inégalitaire créent un sentiment de frustration très fort.

L’oncle José dans les années 30

En revanche, il semblerait que l’influence anarchiste, forte chez les ouvriers agricoles d’Andalousie, n’ait pas été significative alors à Fuensanta de Martos, on trouve confirmation de ces souvenirs de Félix dans les recherches menées par Antony Beevor2. L’implantation anarchiste, forte en Andalousie, était particulièrement faible dans la province de Jaén.

Le village de Fuensanta de Martos est favorisé par la nature ; il est situé à 840 mètres d’altitude, à la limite entre montagne et plaine, il recèle des fontaines, des sources, une eau bienfaitrice, qui a même été considérée comme sacrée et bienfaisante.

Cette eau abondante a permis, en ce début de 20ème siècle où nous situons le début de cette chronique, un développement agricole réel, qui n’a en rien amélioré les conditions de vie des innombrables ouvriers agricoles, menacés en permanence par le chômage, dont les enfants, en particulier les filles, ne peuvent fréquenter l’école. Il y a alors pour Fuensanta et les petits villages environnants une seule école pour plus de 3000 habitants, nous y reviendrons.

L’eau permet également de faire tourner certains moulins. Il y a, bien entendu, des moulins pour la farine. Les céréales jouent un rôle important dans la production agricole et dans la consommation quotidienne.

Mais, la richesse principale, c’est l’olivier. D’ailleurs, Félix est né dans un moulin à huile !

Les premières années de sa vie se sont déroulées dans la Calle Villa, une grande rue au centre de village, dans une grande maison, sans eau et sans électricité. Mais, il est vrai qu’en 1920 c’était la situation la plus fréquente, y compris en France.

Tout le monde connaît, à Paris, le panneau qui fleurissait sur les immeubles de qualité, au début du 20ème siècle : « Eau et gaz à tous les étages ».

Le père de Félix, Manuel Pérez Contreras, est berger puis journalier agricole. Sa mère, Dolores Garrido Peña, est née en 1895. Dans la tradition du grand-père maternel, gardien d’un domaine, doté d’une forte personnalité, elle est ouverte à la société en mouvement du début du 20ème siècle.

Le frère de sa mère, José Garrido Peña, est socialiste. Agé de 18 années de plus que Félix, vivant dans la maison familiale après le décès de la grand-mère, il jouera un rôle très important dans la formation du jeune garçon.

José Garrido a de grandes qualités intellectuelles. Autodidacte, il va devenir instituteur dans des conditions très illustratives de la situation qui règne au sein de l’Espagne, celle de la fin du règne d’Alphonse XIII.

Ce sont les habitants du village, paysans, artisans, mais aussi notables et propriétaires, qui vont venir le voir pour lui demander d’ouvrir une école et d’assurer ainsi une formation réelle des enfants, pouvant aller, pour certains, jusqu’à une préparation aux concours administratifs.

Cela en dit long sur la piètre qualité de l’enseignement délivré alors par l’école religieuse, en situation de monopole éducatif, avant les réformes introduites par la République et, en conséquence, avant les nombreuses créations d’écoles qui vont enfin pouvoir se réaliser. Sur ce plan, le décalage est considérable avec la France voisine où l’enseignement laïque, gratuit et obligatoire pour tous remonte aux lois de 1881.

José Garrido sera donc payé par les parents. Il limitera à 35 les enfants pris en charge, pour qu’il puisse leur délivrer un enseignement de qualité.

Félix a pu en bénéficier, d’autant que les premières leçons se déroulaient dans la maison familiale, sur la table commune, et cela lui aura permis de devenir un de ceux qui, à Fuensanta, savent lire, écrire et compter, mais aussi sont ouverts au bouillonnement des idées qui traverse l’ensemble de l’Espagne.

C’est pourquoi, dès l’âge de treize ou quatorze ans3, Félix publiera des articles, comme correspondant local, dans le journal socialiste de la région.

Dans ces articles, il se souvient d’une lettre ouverte au député, fustigeant le manque d’action concrète, au début de la deuxième République, pour favoriser l’hygiène, l’éducation dans la jeunesse. Ces enfants mal soignés, mal habillés, travaillant jeunes, ne bénéficiant d’aucune formation…

Il faisait aussi l’écrivain public pour les jeunes filles dont les fiancés étaient partis à l’armée. Articles révoltés et lettres d’amour font bon ménage dans l’atmosphère pauvre et romantique de l’Espagne qui s’ouvre alors. Quelle belle initiation aussi pour un jeune homme qui découvre la puissance des outils intellectuels, de ces outils qui prennent le relais d’une brillante culture orale.

Celle de sa mère, Dolores Garrido, par exemple, autodidacte passionnée, qui fut enlevée avant le mariage par Manuel Pérez pour mettre la famille devant le fait accompli, dans la tradition d’une culture multiséculaire.

Cet enlèvement, en quelque sorte rituel, montre les chocs civilisationnels qui cohabitent, en ce début de 20ème siècle.

Quand on sait l’appétit de connaissances, d’ouverture dont se remémore Félix, quand il pense à sa mère, on comprend les sentiments de révolte, voire les sentiments révolutionnaires qui vont naître en lui.

On comprend aussi ce qui va traverser l’Espagne, y compris pour les forces qui refusent certaines évolutions de la société, de ses règles, de ses mentalités.

Cela ne contredit pas le désir de révolte lié aux inégalités sociales, cela le complète.

Et, cette révolte est très forte et fondatrice, quand on naît dans un milieu modeste de l’Andalousie profonde.

Quand on interroge Félix, alors qu’il a 90 ans, il y a toujours une double passion, qui l’enflamme, et rend son propos plus déterminé, éclaire son regard, recouvre sa réserve et son recul habituels, fait même taire son ironie : La révolte sociale, viscérale née dans ce cadre de grands domaines, de propriétaires terriens dominateurs et méprisants, d’ouvriers agricoles sans terre et sans droit. Et, en même temps, mélangeant nostalgie, amour filial et engagement personnel, il se remémore le bonheur brut de la vie collective, de la solidarité toujours tourné vers l’avenir, ce terreau d’une force intérieure peu commune. Il se remémore cette maison du peuple que les socialistes du village construisaient de leur main, apportant chacun leurs compétences, sa mère qui participait à tout cela sans forcément le consentement de Manuel, ni de son propre père, sa mère qui gérait les comptes, en affirmant son pouvoir malgré son statut de femme au foyer, ce progrès porté par des femmes et des hommes et, en tout premier lieu, par sa mère et par son oncle.

Revenons à cette Andalousie des années 20. Comment oublier que dès l’âge de 7 ans, il fallait aller ramasser les olives ou plutôt nettoyer, désherber. Il fallait aussi vivre à crédit en attendant la récolte.

Il faut se souvenir que dans l’Espagne de 1930, près de la moitié des terres appartenait à un nombre limité d’aristocrates et de latifundiaires, pendant que 64% d’une population qui avait doublé en un siècle était employée dans le secteur primaire. Tout cela était encore beaucoup plus net en Andalousie.

Mais, en même temps, il faut dire que Félix était dans une famille où personne n’avait faim, puisque trois salaires entraient, en dehors des périodes de chômage des uns ou des autres, et où les comptes étaient particulièrement bien tenus…

Après le centre du village, Félix a vécu dans une Hacienda, à la « loma ». Sa famille avait trois couples de mulets à sa charge et une autre famille était chargée de travailler la terre avec des bœufs.

Son père, par souci de l’honneur familial et parce que les modestes moyens financiers le permettaient, a pu faire en sorte que les jeunes sœurs de Félix ne soient pas domestiques, ne soient pas placées chez un notable ou un propriétaire.

Malgré tout, dès l’âge de treize ans, le père de Félix le fit engager comme journalier chez un propriétaire terrien, l’année où fut proclamée la deuxième République.

Son oncle, José Garrido était le leader naturel de la section du Parti socialiste, même si sa santé fragile ne lui permettait pas toujours de diriger les manifestations, les confrontations.

Il mourut d’une leucémie, quelques années plus tard, en 1937.

Mais, en tant qu’instituteur et comme secrétaire de mairie, il joua un rôle essentiel dans la formation idéologique du courant socialiste à Fuensanta.

Félix, dans le sillage de son oncle, a très tôt milité à la jeunesse socialiste. Il se souvient de manifestations pour la réforme agraire. Les manifestations pour la « terre à ceux qui la travaillent » étaient un des grands axes de l’action, avec la lutte pour l’école et des revendications plus immédiates. Plus tard, les manifestations revendicatives se sont mêlées à des actions s’engageant directement sur le terrain politique, avec en particulier la préparation des élections de février 1936.

La municipalité était marquée à gauche en 1931, avec un rôle dominant du Parti socialiste.

Il y avait aussi toute l’activité développée autour de la maison du peuple, les réunions politiques, mais aussi une vie culturelle intense, avec, en particulier, le théâtre présentant des drames sociaux, mais aussi des comédies.

Félix se souvient d’y avoir participé comme souffleur et peut-être même comme metteur en scène ! Son oncle José avait monté une pièce d’Angel Guimera intitulée « Tierra baja4 », dans laquelle un de personnages se nommait « Sebastián », un méchant propriétaire terrien ! Etrangement, de nombreuses années plus tard, quand Félix dut choisir un nom de clandestin qui remplacerait le sien durant toute une partie de sa vie, c’est ce prénom qui lui vint à l’esprit. La dialectique sans doute ou une autre inspiration peut-être…

Oh ! C’était modeste, chacun apportait sa chaise, mais le village bruissait d’une vie nouvelle, d’une sorte de renaissance.

Le mot « revanche » est parfois douloureusement connoté, mais cet accès soudain à une forme de culture dans un village où régnait l’analphabétisme, provoquait sans aucun doute un enthousiasme qui fait penser à une vision positive de ce mot.

Tout le village n’était pas partie prenante, mais les spectacles rassemblaient facilement une centaine de personnes et les activités politiques mobilisaient un nombre équivalent de militants.

De temps à autre, un événement plus extraordinaire se produisait, qui mobilisait tous ceux qui étaient engagés dans ce mouvement.

Ainsi, quand Fernando De Los Rios, responsable socialiste, qui fut ministre de la justice du gouvernement provisoire, d’Avril à Octobre 1931, et qui était député de la circonscription de Grenade de 1933 à 1936, vint participer à une réunion à Fuensanta.

Félix devient alors secrétaire de la Jeunesse Socialiste Unifiée (Unification des jeunesses socialistes et communistes réalisée le 1er avril 1936), pour la section de Fuensanta. C’est sa première responsabilité et c’est le début d’un très long engagement.

Avec une camionnette, les jeunes socialistes font le tour des villages, garçons et filles rassemblés dans une même ferveur, où se conjuguent esprit festif et action politique.

C’est en raison de ses responsabilités que, dès l’insurrection franquiste du 18 Juillet 1936, Félix va participer à la mise en place de la première milice populaire du village, chargée de la défense de la République, d’autant que très rapidement les forces franquistes vont s’emparer de Cordoue et de Grenade, nécessitant une réplique urgente et une réaction de toutes les forces disponibles.

Il y avait cinq représentants de la « Guardia civil » à Fuensanta qui furent désarmés sans violence. Ce fut le point de départ qui permit la constitution de la milice : les armes des policiers qui vinrent s’ajouter aux armes de chasse détenues ou réquisitionnées.

Félix a 18 ans, il se porte volontaire pour partir sur les fronts principaux et en particulier, pour participer à la défense de Madrid.

L’armée républicaine n’est pas encore constituée, l’appel aux classes dont il fait partie n’est pas encore lancé, mais il tient absolument à combattre.

Il se rend donc à Jaén, où il va suivre une préparation militaire de 21 jours. Il est certain que ses responsabilités, son niveau scolaire et sans doute d’autres qualités immédiatement reconnues lui permettront d’être nommé officier des milices, un équivalent du grade de sous-lieutenant.

Son frère aîné, Manuel, né en mai 1915, alors que leur père avait dû partir accomplir son service militaire de trois ans à Séville, et qui avait été dans l’obligation de commencer à travailler comme ouvrier agricole à l’âge de huit ans, en 1923, partit également pour rejoindre l’armée républicaine.

Il se réfugiera en France en 1939, nous en reparlerons, et retrouvera son frère Félix au camp du Barcarès, puis après une longue séparation pendant toute la seconde guerre mondiale, ils se retrouveront à nouveau indéfectiblement liés.

D’autres naissances avaient agrandi la fratrie de Félix, certaines suivies de destins dramatiques.

Ainsi, Carmen, née en 1920, est morte de la tuberculose en 1937 à 17 ans. Deux garçons, Antonio et Pepillo sont morts en bas âge.

Dolores, María et Carmen – deuxième du nom, née quelques mois après la mort de sa grande sœur – sont nées entre 1927 et 1937.

Ces trois jeunes sœurs de Félix sont restées en Andalousie, pendant toute la période franquiste. Aucune n’a pu faire d’études, elles sont toutes trois analphabètes.

Dolores a vécu le même épisode d’enlèvement que sa mère. Elle a aujourd’hui, à la date du fil de l’écriture, 89 ans5.

Elle n’a pas eu d’enfants.

María, qui a 79 ans, est partie au début des années 1970 pour Madrid, où elle a commencé son installation par les bidonvilles qui accueillaient alors les migrations intérieures liées au développement économique de l’Espagne. Depuis d’autres migrations ont succédé à ces premières arrivées aux alentours des grandes villes.

Mariée, elle a eu quatre enfants. Carmen, la plus jeune sœur de Félix, a aujourd’hui 72 ans.

Son mari, Santiago, a participé au mouvement ouvrier dans la clandestinité durant les années 60-70, mais nous en reparlerons.

Pour faire en sorte que ce premier tableau familial trace un cadre minimal pour une esquisse du milieu qui a vu Félix prendre son essor, rappelons, en nous projetant encore une fois, que son père est mort à la fin des années 70, à Martos et que sa mère est décédée en 1980, à l’âge de 85 ans, âge de disparition commun à beaucoup de membres de la famille.

Ce tableau très incomplet de la destinée d’une famille nombreuse populaire andalouse me semble incroyablement évocateur des romans innombrables, des indications anthropologiques, historiques que recèle l’Espagne du 20ème siècle.

Bien entendu, on y voit également la gestation d’un engagement, celui d’un très jeune homme, muri à une vitesse étonnante par l’Histoire en marche.

Cette entrée dans la vie intime familiale, mais aussi cette découverte du contexte permettra sans doute de mieux comprendre la place de Félix dans la succession d’événements qui vont faire ce qu’il est.

Et, bien entendu, tout commence par la guerre d’Espagne.

1 - Pour avoir une idée du cadre général, rappelons que si la démocratie espagnole est alors très jeune (1931), le système démocratique est très minoritaire et très menacé pendant l’entre-deux guerres. La démocratie en Europe repose exclusivement sur les deux vieilles puissances que sont l’Angleterre et la France. En dehors de la Suisse, du Bénélux, de trois états scandinaves et pour quelques mois seulement de la Tchécoslovaquie et de l’Autriche, tout le reste de l’Europe vit dans le fascisme ou dans une forme quelconque d’état autoritaire ! Et puis, il y a l’URSS, seul pays communiste existant alors, dont l’idéologie est relayée par l’Internationale communiste : le Komintern. L’URSS de Staline est sur le point de s’engager dans une terreur interne (les grands procès de 1937-1938, le procès de Toukatchevski) qui se répercutera jusqu’en Espagne, qui affaiblira l’armée rouge, mais qui aura aussi des conséquences au sein du camp républicain espagnol. Finalement, ce qui va être expérimenté dans la péninsule ibérique, c’est-à-dire l’alliance des forces démocratiques et du communisme soviétique contre le fascisme, va se produire pendant la deuxième guerre mondiale, mais ne peut fonctionner efficacement en 1937-1938, dans le contexte évoqué. Bien entendu, il est impossible de dire ce qui se serait passé avec des relations internes au camp républicain différentes et a fortiori une autre situation internationale (modalités de la « non-intervention » par exemple). En effet, l’Angleterre et la France, pourtant dirigée par un gouvernement de Front populaire, se sont dirigées vers un refus absolu de l’affrontement, alors que l’Italie de Mussolini avait envoyé des milliers d’hommes dès la fin de l’année 1936 et l’Allemagne nazie, la légion Condor avec des moyens aériens considérables. L’Union soviétique en tant qu’Etat sera la seule à procurer du matériel militaire en quantité, même si c’est moyennant finance et avec le gage considérable de l’or de la Banque d’Espagne.

1 - Selon les différentes versions d’inscription sur les registres, le 27, le 28 ou le 29 avril

2 - La Guerre d’Espagne Calmann-Lévy 2006

3 - Il faudrait retrouver, peut-être à Jaén, des exemplaires de ce journal, si tous n’ont pas été détruits.

4 - Il monta aussi un drame social de Juan José « Joaquin Dicenta »

5 - En 2010

Chapitre 2

Un jeune communiste, officier de l’armée républicaine

Félix Pérez, dès le début du coup d’Etat, était parti avec d’autres jeunes de Fuensanta pour rejoindre Jaén. Les milices, chargées de défendre la République, étaient en formation au cœur de la capitale provinciale, dans une ambiance tendue et survoltée pour la sauvegarde de la « République en danger ». Les nouvelles les plus folles surgissaient à tout moment et il fallait une conscience politique bien accrochée pour faire le tri. Les jeunes miliciens qui découvraient le maniement des armes et un minimum de discipline militaire avaient l’impression, à Jaén, d’être très proches de la future ligne de front. En effet, l’essentiel des menaces pour ceux qui se retrouvaient ici, au début de l’été, venaient du sud de l’Andalousie. Il y avait eu le soulèvement militaire à Séville, en particulier, qui avait malheureusement réussi, puis l’arrivée de l’armée d’Afrique, organisée par Franco, avec ses « regulares » marocains et la Légion. D’autres soulèvements menaçaient d’autres villes et d’autres régions, y compris Madrid bien entendu, mais l’impression qui dominait était que, dès la formation terminée, le plus vite possible, il faudrait descendre vers Cordoue, Séville, Grenade ou Málaga. Cette impression, comme d’autres, se révélera fausse quand, à la fin de l’automne, il faudra, pour Félix et ses camarades, prendre la direction de Madrid1.

A Jaén, le gouverneur civil avait demandé à la Guardia Civil de déposer les armes, avant de les confier à l’U.G.T2 et à la C.N.T3. C’était un peu le même scénario qu’à Fuensenta. Cette forme prise par les événements correspondait parfaitement aux souhaits de Félix. Après tout, il est dans le camp légitime, celui de la République issue des élections. Il a bien évidemment aussi soif de justice sociale, mais c’est dans le cadre de la République que tout a commencé à bouger et, maintenant, il faut d’abord se battre contre les forces réactionnaires qui veulent revenir en arrière, qui veulent détruire tout ce qui a été enclenché depuis quelques années ou même seulement quelques mois. Il est vrai que la matrice originelle du jeune Pérez a été l’Andalousie et ses inégalités incroyables, mais c’est la guerre qui va se charger de modifier à jamais Félix. De l’idéologie socialiste de son oncle, il va passer très bientôt aux idées communistes, sans doute parce qu’il va trouver dans le communisme cette union entre sentiment révolutionnaire et discipline qui va modeler très vite et définitivement sa personnalité. Durant cet été 1936, au moment où commence une terrible guerre civile qui va durer beaucoup plus longtemps que tout ce qu’il aurait pu envisager, puisque, quatorze ans plus tard, il sera à nouveau sur le territoire espagnol, avec une arme à la main, durant cet été 1936 donc, il éprouve à la fois une forme d’excitation, d’enthousiasme, de passion, mais il est déjà très lucide. Il voit la faiblesse de l’armement dont il dispose, parfois un fusil pour plusieurs hommes. Il voit la bravoure et la volonté de combattre de ses camarades, mais il sait déjà que cela ne suffit pas, avec une sorte de maturité précoce. Ces miliciens qui, des militants anarchistes aux militants socialistes, n’aiment pas vraiment la discipline militaire, qui ignorent ou contestent l’existence-même d’une science militaire, qui refusent de construire des tranchées ou des fortifications.

En même temps, il est comme les autres, quand il apprend les premiers massacres d’ouvriers, de paysans, de responsables politiques, mais aussi de femmes violées, systématiquement et sur ordre, dans les campagnes entourant Séville par exemple, il est prêt à partir immédiatement combattre ces barbares réactionnaires, avec un vieux fusil et quelques cartouches. Tous les jours, il apprend les exactions atroces et systématiques des troupes de Franco. Il ne connaît pas encore celui qui deviendra le professeur Carlos Castilla Del Pino, un grand psychiatre et un résistant opiniâtre au régime franquiste, en compagnie duquel il organisera la résistance démocratique des années 60, à Cordoue, ce dont nous aurons longuement à évoquer les souvenirs. Mais, il n’aurait pas été étonné par les mémoires de celui-ci, qui, à treize ans, a vécu les pires horreurs de l’été 36, ce qui expliquera, sans aucun doute, la force de l’engagement du brillant professeur, toute sa vie, jusqu’à ce que Félix et lui puissent enfin se rencontrer librement en 1977, mais nous en reparlerons. Cela se déroule donc à San Roque, la ville natale de Castilla Del Pino et ceci dès le 19 juillet 1936 ! C’est un passage cité dans l’ouvrage d’Antony Beevor : « Ils emmenèrent un couple d’anarchistes, dont le fils était un de mes camarades d’école, jusqu’à un village à vingt-cinq kilomètres de là et les abattirent. Plus tard, un phalangiste qui avait assisté à l’exécution me raconta que la femme, avant d’être tuée, avait été violée par tous les soldats marocains qui formaient le peloton d’exécution. » Du côté franquiste, ce fut donc, dès le début du soulèvement, une politique systématique, organisée de massacre et de destruction qui faisait partie de la « reconquête » entamée, mais évidemment, à cette terreur blanche répondit une terreur rouge qu’il n’est pas question de nier, même si son caractère désordonné et improvisé localement est très différent. Les responsables de la République, les responsables socialistes, communistes, anarchistes, syndicaux tentèrent d’empêcher ces mouvements de vengeance. Malgré tout, on pourrait évoquer ainsi, en août 1936, « les trains de Jaén » avec le massacre des « nationalistes » prisonniers et expédiés vers Madrid, dont l’évêque de Jaén : Manuel Basulto Jiménez4. Mais quand on songe que la terreur blanche se poursuivra pendant d’innombrables années et que la dictature assassinera Julián Grimau en 1963, vingt-sept ans plus tard, on comprend qu’il y a un réel déséquilibre historique et, qu’en cet été 1936, Félix est dans une colère terrible contre ces forces fascistes… Il est certain, du haut de ses dix-huit ans, que ces barbares sanguinaires vont être vaincus et que l’Espagne va poursuivre sa marche vers le progrès et la révolution sociale dont il rêve. Félix voit bien chez ses camarades les multiples visages de la République. Ils sont républicains, républicains de gauche, socialistes, communistes, anarchistes, membres du P.O.U.M.5 Tous ont milité pour l’avènement du Front Populaire, tous sont conscients du risque que court la République et toutes ses conquêtes sociales et démocratiques, même si, parfois, elles semblent insuffisantes. Mais, il se rend aussi compte que tous n’ont pas conscience de la nécessité d’une force militaire organisée et efficace. Lui, il en a terriblement conscience, malgré son jeune âge, et c’est sans doute pourquoi il va se retrouver rapidement officier. Félix a beau avoir baigné dans un certain antimilitarisme, il voit très rapidement que, sans une forme élaborée d’organisation, la République, et tous les espoirs qu’elle a soulevés, est condamnée. Il le sent, il le sait, c’est un trait dominant de son caractère, qu’il acquiert à 18 ans. C’est bien à cet âge que nous acquérons ces éléments constitutifs de notre personnalité. Il a l’enthousiasme, la conviction, le besoin de changer ce monde qu’il trouve si injuste, à l’aune de son Andalousie. Mais, il sait que cela ne suffit pas, même s’il doit mourir demain, il est certain qu’il faut, non-seulement du sang froid, mais de l’organisation. Et, cela va structurer sa vie, son engagement et ses choix communistes. Il est mesuré, équilibré. Il n’a pas l’esprit militaire, mais la discipline et l’organisation lui sont naturelles et quand il faudra monter au combat, il sera là et, en première ligne s’il vous plaît. En plus son sens éthique est fort et nous verrons que toute sa vie celui-ci s’affrontera, sans qu’il n’en laisse jamais rien paraître, avec son culte de l’organisation et avec sa fidélité à son engagement communiste. On peut penser que l’épisode du désarmement pacifique de la « Guardia Civil » à Fuensanta illustre parfaitement son refus des massacres gratuits et désordonnés. Félix, qui ne saura pas grand-chose de ce qui se passera, en souterrain, dans les liquidations sinistres de 1937 dirigées contre les Anarchistes et contre le P.O.U.M va adhérer au Parti communiste au tout début de l’année 1937, alors qu’il vient de rejoindre le front de Madrid. Le P.C.E connaît alors un essor impressionnant. Il semble un pôle d’organisation et de refus de la Révolution sauvage, il plaît aux officiers de carrière qui ont choisi la République, il plaît à un grand nombre de jeunes officiers des milices avides d’efficacité. Le cinquième Régiment sert de modèle. Les brigades internationales qui jouent un rôle décisif dans les premiers grands affrontements de l’année 1937, autour de Madrid, comprennent un grand nombre de communistes du monde entier, incarnant une version concrète de l’internationalisme. Le PCE est en parfait accord avec la création d’une armée populaire de la République, en lieu et place des milices6. Quand Félix quitte Jaén, à la veille de Noël 1936, pour rejoindre Madrid, il est capitaine des milices7, il a seulement 18 ans ! Il sait qu’il va intégrer la 24ème brigade mixte en formation. La création de ces brigades espagnoles qui vont combattre, au coude à coude, avec les brigades internationales a été décidée fin octobre 19368, mais il faudra encore plus de deux mois pour les rendre effectives. Cette fin d’année 1936 marque une transition difficile entre les milices, avec leurs ouvriers et paysans organisés par entreprises, quartiers, régions, appartenances et l’armée qui va recevoir son véritable baptême du feu sur le Jarama, en février 1937, avec Félix dans ses rangs…

La 24ème brigade mixte est alors commandée par un capitaine à la retraite qui a repris du service pour la République : Ernesto Güemes Ramos. Celui-ci exercera ensuite, nous le verrons, de plus hautes responsabilités encore. Il a bien repéré Félix et lui confie la responsabilité d’une compagnie de mitrailleurs, au sein du premier bataillon de la brigade, ceci avec le grade officialisé de capitaine de l’armée. C’est un officier anarchiste, Manuel Mora, qui est chef de la division9, supervisant plusieurs brigades mixtes10