Secours en montagne - Éric Mesnier - E-Book

Secours en montagne E-Book

Éric Mesnier

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Beschreibung

Êtes-vous prêt pour le récit de 10 interventions qui vont changer votre manière de voir la vie ?

Les turbines de l'hélicoptère sont allumées et les pales virevoltent tournoient au-dessus de sa carcasse. « La machine » est posée sur le tarmac, au centre de ce cercle jaune matérialisant son lieu de stationnement. Le vent vous ramène les effluves de kérosène, et le bruit qu'elle émet fait doucement monter la pression… Chaque pas vers elle vous met un peu plus en alerte. La porte latérale s'ouvre et le mécanicien vous autorise à prendre place à bord. Mais vous, monterez-vous à bord ? Prendrez-vous place dans cette machine ?
Oserez-vous faire le pas de m'accompagner dans pour ces dix secours en montagne qui ont marqué ma vie de secouriste ? Viendrez-vous découvrir les chutes de pierres, les situations extrêmes, mes peurs, mes doutes, mes résiliences ? M'accompagnerez-vous en dans la gestion de crises, d'avalanches, lors de massages cardiaques, de prises en charge de victimes ? Prendrez-vous les mêmes risques que l'équipe ? Comment réagirez-vous au fil de ces récits ? Venez découvrir le quotidien extraordinaire d'une équipe constituée dans un sens objectif commun : le secours en montagne. Accompagnez-moi dans cette formidable histoire humaine.

Accrochez-vous et suivez une équipe solidaire et courageuse dans leurs batailles pour la survie.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Qui n'a jamais rêvé d'être à bord d'un hélicoptère casque sur la tête jumelle en main à scruter les montagnes à la recherche d'une victime ? C'est chose faite avec ce livre d'Eric Mesnier ancien secouriste au PGHM qui nous parle de ses sauvetages les plus marquants. [...] Sans doute se livre aura crée de nombreuses vocations parmi les jeunes lecteurs qui seront grisés par les récits haltants." - CVolland, Babelio

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Seitenzahl: 383

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

Ces récits de secours sont tirés de faits réels et réellement vécus.

Préface

Qui n’a jamais voulu un jour endosser un costume de super-héros, doté de super-pouvoirs, afin de porter secours à une personne en détresse ?

Mais pour un grand nombre d’entre nous cela reste à tout jamais le rêve d’une nuit passée bien au chaud dans notre lit, sans le moindre risque hormis, au réveil, celui de se prendre les pieds dans le tapis.

Cependant, ces super-héros existent, mais jamais ne vous diront qu’ils le sont. « Ils », ce sont les hommes et les femmes du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) et celui de montagne (PGM). Éric en a fait partie pendant de nombreuses années.

Dédier sa vie professionnelle au secours des personnes en difficulté n’est pas chose aisée. Tutoyer les plus beaux sommets de France demande de nombreuses qualités tant sur le plan physique que sur le plan humain.

Si la technique de l’escalade en paroi s’apprend, se perfectionne et se peaufine, il n’en va pas de même pour l’émotionnel. Suspendu dans le vide malgré le mauvais temps, au contact de la victime, on ne doit jamais laisser le stress prendre le dessus. La peur et l’improvisation n’ont pas leur place à plus de 3 000 mètres d’altitude. Il faut à tout prix redescendre l’infortuné accidenté dans la vallée, quel que soit son état.

Parfois la mort, aussi horrible soit-elle, fait également partie du quotidien et il faut alors surmonter l’insurmontable : ne pas flancher, continuer le job jusqu’au bout puis rentrer chez soi en essayant de l’évacuer de son esprit si cela est possible.

Alors, à force d’entraînement, de volonté et d’abnégation, ces soldats de la République vivent leur but ultime : être sauveteurs en montagne ! Pourtant, pour une poignée, l’aventure s’arrêtera bien trop tôt, ceux-là n’ayant pas fait la part égale au physique et au mental, les portes des massifs enneigés se refermant alors devant eux. Ne porte pas secours à personne qui veut…

Pour les avoir côtoyés au plus près, je me dois de vous parler de la complicité qui existe entre ces montagnards et les équipages des hélicoptères de secours de la gendarmerie ou de la Sécurité civile.

Ces binômes indissociables, accompagnés des urgentistes, forment un maillon essentiel dans la chaîne du secours, où la confiance règne en maître. En mission, ils se comprennent au premier coup d’œil, anticipent les faits et gestes de chacun, s’accordant ainsi une confiance aveugle. Dans le feu de l’action, il y a rarement un mot plus haut que l’autre. Dans leur tête, ils forment une équipe. Ce n’est pas pour rien que le monde entier nous les envie.

Ah oui, pour finir ! Si un jour vous vous êtes gravement blessé dans l’un de ces paradis blancs, sachez qu’il y a de très fortes chances pour que l’un de vos samaritains volants tout de bleu vêtus ait pris de vos nouvelles. Mais cela, jamais vous ne le saurez, c’est ce qui fait la grandeur d’âme, l’humanisme de ces hommes avec un grand « H ».

Rémy Michelin, peintre de l’air et de l’espace

© Éric Mesnier

– 1 – Intégration PGHM1

La porte s’ouvre, Lilian sort de la pièce : ses yeux brillent et son sourire nous transperce. Nous ressentons son euphorie. Il a ce petit quelque chose de différent. Par humilité, il ne s’attarde pas dans ce couloir où nous patientons tous, il passe devant nous d’un pas rapide et part crier sa joie dans un endroit isolé. C’est son moment, sa réussite.

Nous le regardons s’éloigner vers l’étage qui mène aux chambres et nous nous attendons à entendre un énorme cri de joie. Mais il n’en est rien et l’intensité du moment présent nous ramène à notre objectif, car c’est notre sort qui se joue dans cette salle. En réalité, il est déjà scellé. Nous avons accepté de nous confronter à ces fameux tests et sommes là pour entendre le verdict de ces professionnels de la montagne, pour savoir si oui ou non nous pouvons intégrer ce corps si prestigieux.

Tout s’enchaîne dans ma tête. Ce moment d’attente interminable fait resurgir en moi une multitude d’images, mon cerveau est un tourbillon où tout s’entrechoque : les entraînements, le temps passé, les sacrifices, les doutes… Soudain, dans la salle, une voix puissante prononce mon nom. J’ai les mains moites lorsque j’entre dans cette fameuse pièce et c’est en respirant profondément que je tente d’évacuer mon stress.

Je fais quelques pas pour me positionner à la place de « l’accusé », au milieu des tables rangées en forme de U, devant une dizaine de personnes. En son centre se tient, sans nul doute, la personne décisionnaire de cette audience : elle a mon dossier ouvert devant elle, un stylo à la main, et attend ma prestation.

Mais avant toute présentation, le cœur palpitant, je dois respecter le salut militaire traditionnel : je lance ma main droite vers la tempe, la redescends aussitôt pour claquer la couture du pantalon. Elle remonte ensuite se saisir du képi. Soudain, dans ma tête, ma conscience me guide, elle me permet de dépasser ma peur : « Éric, n’oublie pas de faire le quart de tour dans le dos pour la récupération du képi main gauche. » Cette petite voix m’aide à me poser, à ne rien oublier et surtout à faire une présentation digne et respectueuse de cette tenue et des valeurs qui y sont attachées. Tout s’enchaîne correctement, des gestes longuement répétés à l’école de gendarmerie.

Je me présente, je dois bien articuler et parler sans trembler. Stressé, mais concentré, je décline naturellement mon nom, mon prénom, mon affectation, le grade et la mise à leur disposition.

Je suis tellement dans ma bulle que je n’entends pas les premiers mots de la personne située au centre. Je n’arrive toujours pas à croire que je suis là. En même temps, ma conscience me ramène les pieds sur terre, elle me dit que j’ai travaillé dur pour en arriver là, que je suis exactement là où je voulais être, en ce début de mois de mai 2000. Je viens, en tant que gendarme, me présenter à Chamonix dans la salle du CNISAG – Centre national d’instruction de ski et d’alpinisme de la gendarmerie. La personne assise en face de moi est le colonel, responsable de la spécialité Montagne de la Gendarmerie nationale. Je suis là pour entendre les résultats de la semaine de tests et savoir si je peux intégrer le PGHM – le Peloton de gendarmerie de haute montagne.

Je reprends rapidement mes esprits, écoute les mots du colonel et parviens à leur donner du sens. Mais, en ce moment si important, ma tête repart de plus belle et je me mets à tutoyer intérieurement ce colonel à qui je dois le respect. « Mon colonel, de grâce, abrège et viens-en aux faits, donne-moi les résultats s’il te plaît, je les attends depuis quatre ans. »

J’ai l’impression qu’il m’a entendu. Il relève la tête, sourit en me regardant droit dans les yeux et dit :

— Félicitations, vous êtes admis dans la spécialité Montagne de la gendarmerie au sein du PGHM.

Devant mon air dubitatif, le colonel, habitué à ce protocole, ne me lâche pas du regard, attend quelques instants et ajoute :

— Au risque de me répéter, je confirme que votre affectation sera bien au sein d’un PGHM.

À cette époque, le secours en montagne est divisé en deux dans la gendarmerie : les PGM et les PGHM. La différence se joue sur la lettre H, pour la qualité de « haute », c’est-à-dire la zone de montagne. Pour nous montagnards, cela définit la complexité de la montagne, avec des terrains plus variés comme les glaciers ou les crevasses, avec des altitudes plus élevées, et par conséquent cela amène généralement à des secours plus complexes.

Il est quasiment d’usage de passer par la case PGM avant de basculer en PGHM, après avoir acquis de l’expérience, et de repasser ces fameux tests. En secret et dans la plus stricte humilité, tout le monde rêve de ce H.

— Merci, mon colonel !

J’obtiens alors l’autorisation de quitter la salle, et je dois avouer que tout s’enchaîne beaucoup plus vite qu’à l’aller… Le képi est vite remis, salut, quart de tour, avec comme objectif prioritaire la porte du couloir.

Second objectif : le couloir, le regard des camarades. Surtout, je me dois de les laisser au calme, de ne rien extérioriser pour l’instant, car ce moment est vraiment personnel et doit être vécu un peu égoïstement. Nous aurons le temps de le fêter tous ensemble plus tard dans la soirée.

Troisième objectif, le plus beau : ma chambre et mon oreiller.

Je me retrouve alors dans la peau de Lilian quelques instants plus tôt. Une foule de sentiments me bouscule et m’anime, je suis tiraillé entre discrétion et rayonnement, humilité et joie… Arrive enfin la délivrance des retrouvailles avec mon meilleur ami de cette semaine : mon oreiller. Il ne m’a pas beaucoup vu, ces derniers jours, car cette fin de stage a été très intense. Il a été le témoin et le confident de mes réussites, de mes peurs et de mes doutes. Il a à la fois séché mes larmes et entendu des éclats de rire nerveux. C’est donc à lui, naturellement et spontanément, que je hurle mon immense joie.

Ce soir-là, nous nous retrouvons tous ensemble au mess2 et, avant de manger, nous partageons une bière bien méritée. Comme dans tout examen, toute épreuve, deux clans s’opposent : ceux qui ont réussi et ceux qui, malheureusement, ont raté le coche d’un rien.

Dans la vie, à chaque fois que nous tentons quelque chose, nous mettons toutes les chances de notre côté pour y parvenir. L’échec n’est que le reflet d’un infime pourcentage de notre action qui n’a pas fonctionné. Il est important à ce moment-là de garder en mémoire tout le cheminement et l’aspect positif de cette expérience. Après une phase d’acceptation, d’analyse et de remise en question, il faudra retrouver l’envie et la motivation pour y retourner, se présenter à nouveau en espérant atteindre son objectif et transformer cet échec en réussite.

Nous savons tous, surtout dans le milieu de la montagne, que la chance est un facteur omniprésent. En escalade, en cascade de glace ou lors d’une ascension, le choix d’une prise, d’un itinéraire ou d’un cheminement peut avoir des conséquences sur la réussite de la voie elle-même ou la sécurité des pratiquants. En secours, lors d’une recherche de victime sans zone réellement définie, nous avons conscience qu’il nous faudra une part de chance, un feeling, pour la retrouver rapidement. Raison pour laquelle je décide de commencer par cette zone plutôt qu’une autre. Mais il faut également de la confiance en soi, une bonne lecture de la situation et une gestion du stress de tous les instants pour rester sur le chemin le plus simple.

Tous ces facteurs de réussite doivent aussi être liés à l’expérience de ces ascensions. En effet, bien analyser une difficulté nous permet de déterminer les zones plus complexes où il faudra accélérer et les points de repos où l’on pourra récupérer et surtout se recentrer.

L’envie d’intégrer cette unité d’élite et la difficulté des tests physiques nous poussent à nous mettre une pression terrible tout seuls. Beaucoup de candidats postulent, mais peu de places sont offertes chaque année et tout se joue sur quelques épreuves. Ce n’est que bien plus tard que j’apprendrai que ces situations sont voulues. Le jury des tests d’entrée au PGHM est composé de professionnels de la montagne, de secouristes, qui sont peut-être nos futurs collègues. Ils ont besoin de voir de quoi nous sommes capables, comment nous agissons ou réagissons face à des opérations de secours complexes en milieu hostile. Car ce n’est pas le facteur chance qui est le plus important. C’est bel et bien la capacité de la personne à évoluer tranquillement, sereinement dans une zone d’ombre et à garder sa faculté d’analyse et d’action. La chance n’est-elle pas la résultante de la maîtrise et de la répétition de gestes et d’actions ?

Lors de ces échanges autour d’une bière, nous tentons de rassurer les camarades qui n’ont pas réussi cette épreuve. Mais leur déception est difficilement enrayable ce soir. Ils ressassent leurs nombreux sacrifices et les longs et difficiles entraînements : ces tests physiques équivalent à ceux présentés pour le diplôme d’aspirant guide, auxquels sont ajoutés des tests de capacités mentales et des épreuves de secourisme. Les conditions extrêmes dans lesquelles ils sont plongés, par exemple des nuits très courtes, permettent de mettre les candidats à nu. La fatigue continue révèle les personnalités, car il devient impossible de tricher. Les qualités intrinsèques des individus ressortent alors, comme leurs capacités d’analyse, de prise de décision et de gestion d’équipe.

De plus, avant de pouvoir postuler à ces tests, nous devons passer au sein de la gendarmerie les certifications été et hiver sur plusieurs niveaux – CEM3, DQTM4, BTM5 –, ce qui correspond au minimum à trois ans. Ces stages attestent d’un niveau technique de plus en plus élevé et d’une autonomie de plus en plus grande pour finir par encadrer et être le responsable de la cordée. Pendant cette période, il est demandé d’acquérir de l’expérience en pratiquant des courses en montagne avec un certain degré de difficulté, un dénivelé et une cotation.

Cette liste permet de situer et d’évaluer le niveau du stagiaire en fonction des cotations définies dans le milieu alpin pour chacune des courses qu’il aura réalisées : F (facile), PD (petite difficulté), AD (assez difficile), D (difficile), TD (très difficile), ED (extrêmement difficile) et ABO (abominablement difficile)… Il est vrai qu’à leur lecture certaines cotations ne donnent pas forcément envie de sortir en montagne, je vous l’accorde, mais elles font partie du patrimoine montagnard. Elles en définissent l’éthique, l’étymologie, l’ADN, l’histoire et ceux qui en ont écrit les plus belles pages. Car certaines courses très difficiles d’autrefois sont devenues des classiques d’aujourd’hui en raison du matériel utilisé et des capacités d’entraînement.

Nous sommes toujours à la bière avec nos deux clans. Avec en moyenne trois ou quatre ans de préparation pour ces tests, on comprend facilement que les mots de réconfort puissent rester vains. Malgré tout, nous passons à table ensemble et refaisons le fil de la journée, de la voie d’escalade que nous venons d’effectuer. Chacun raconte comment il a tenu sur la petite prise, comment il a su se projeter sur la suivante, tout cela dans des éclats de rire ou des moqueries, mais toujours dans le respect de l’autre. Nous nous connaissons tous parfaitement, nous avons effectué tellement de stages ensemble, et tous ceux qui sont là méritent leur place dans cette unité. Malheureusement, certains n’ont pas pu, ces derniers jours, être au maximum de leurs possibilités et se sont peut-être laissé submerger par le stress.

Ils ont été jugés par leurs pairs, et ceux-ci ont pensé qu’ils n’étaient pas encore tout à fait prêts. La stèle présente dehors, à l’entrée des bureaux du PGHM de Chamonix, est là pour nous rappeler la dure réalité. En moyenne, sur les soixante années d’existence de la spécialité et environ deux cent cinquante personnels, un camarade nous quitte chaque année dans l’exercice de ses fonctions.

C’est un métier dangereux que nous sommes disposés à exercer, mais c’est surtout un métier de passion, un métier choisi, très difficile, mais tellement complet et humain.

Je prends congé de mes camarades de promotion. Je rentre à l’escadron de gendarmerie mobile de Tarbes où je suis actuellement affecté. Je fais la route du retour avec Didier. Nous ne voyons pas passer le temps ni les kilomètres car nous avons tous deux réussi les tests. Nous élaborons la suite, les envies, les futurs stages, et nous ne manquons pas de nous projeter dans cet avenir que nous sommes allés chercher. Ce soir-là, le monde semble léger, facile et ouvert à toutes les propositions.

Nous nous recroiserons ensuite plusieurs fois pour partager des moments de convivialité en montagne ou ailleurs, nous remémorant ces instants de bonheur. Jusqu’à cet accident tragique, quelques années plus tard, où Didier perdra la vie. Je pense souvent à toi et à ces moments passés dans la voiture. Ton accent pyrénéen et ta gentillesse me manquent encore aujourd’hui.

1. Peloton de gendarmerie de haute montagne.

2. Lieu où se réunissent les officiers ou les sous-officiers d’une même unité pour prendre leurs repas en commun.

3. Certificat élémentaire de montagne.

4. Diplôme de qualification technique montagne.

5. Brevet technique montagne.

© Éric Mesnier

– 2 – Mutation au PGHM de Grenoble

L’attente de mon affectation dans la spécialité Montagne de la gendarmerie est un moment particulièrement compliqué que je n’avais pas anticipé. C’est un mélange de joie et d’impatience teintée d’amertume qui va m’animer. Je dois me replonger dans le train-train quotidien, faire face à quelques remarques pernicieuses de la part de quelques jaloux et attendre qu’une place me soit attribuée. Le temps d’attente jusqu’à la prochaine affectation classée montagne peut aller de quelques mois à l’année, en fonction des places disponibles et des capacités de logement – en tant que gendarme, nous avons un logement de fonction mis à disposition.

Enfin la bonne nouvelle arrive : je suis affecté au PGHM de Chamonix au 1er septembre. Ma joie est néanmoins de courte durée. La moitié de l’effectif de Chamonix étant déjà en formation, il ne semble pas judicieux d’y envoyer encore un novice ; ma mutation est mise en suspens. Savoir que l’on va tourner une page et écrire un nouveau chapitre, sans pour autant connaître la date exacte de ce départ, est particulièrement dur. Le cœur est déjà parti avec une bonne part des émotions, et le cortex et le corps restent là à attendre, en assurant tout de même le boulot demandé, mais en souhaitant le quitter au plus vite.

Je devrai patienter jusqu’au 1er décembre pour mettre le pied dans ma nouvelle unité et pouvoir officiellement intégrer le secours en montagne. Je retourne dans les Alpes, à côté de Grenoble, au sein du PGHM du Versoud, en Isère.

Cette unité intervient sur tous les massifs de son secteur : c’est l’un des plus vastes de France de par sa superficie, il comprend des massifs comme Belledonne, la Chartreuse, l’Oisans, le Vercors et bien d’autres encore. On dit qu’à Grenoble, au détour d’un boulevard, apparaît toujours en arrière-plan un massif différent : une multiplicité de terrains de jeu où des gens comptent sur le secours pour les sortir d’une situation critique.

Je quitte Tarbes et j’ai hâte de rejoindre cette équipe fabuleuse avec dans mes bagages une volonté de bien faire, une motivation décuplée et une envie immense de participer à ces secours.

Le PGHM de Grenoble a la particularité d’avoir une base avancée l’hiver et l’été à l’Alpe-d’Huez. Le territoire est si grand que pendant les périodes de forte affluence il est nécessaire de posséder deux hélicoptères pour la gestion des secours : un en altitude et l’autre à la base du Versoud.

Nous montons en règle générale à six personnels pour équiper l’hélicoptère et assurer les missions en fonction des alertes. Cet équipage est composé de deux « premiers à marcher1 » opérationnels. Ils sont projetés immédiatement sur un accident et restent disponibles vingt-quatre heures durant pour partir au moment de la réception de l’alerte. Il n’y a pas de délai de carence. Ils sont secondés par deux gendarmes en deuxième alerte, les « seconds à marcher », qui vont potentiellement renforcer la première équipe ou partir sur une autre intervention en cas d’opérations longues et multiples. Le but est de toujours être réactif et projetable dans l’intérêt des victimes dans un laps de temps le plus court possible.

Les thématiques des accidents rencontrés sont variées : randonnée pédestre, toute discipline de ski, via ferrata2, raquettes à neige, VTT, parapente, trail ou encore cueillette de champignons ou de génépi, mais aussi de nouvelles disciplines comme le wingsuit. En fonction du milieu dans lequel ces derniers surviennent, les secours peuvent s’avérer très techniques pour pouvoir atteindre et sauver la victime tout en préservant la sécurité de tous.

Fort heureusement, la plupart des accidents n’entraînent pas des dommages graves et/ou des situations tristes. C’est la somme de plusieurs facteurs qui va créer une situation dégradée. Le facteur risque est minimisé en prenant des précautions d’usage comme simplement communiquer son itinéraire à ses proches, éventuellement les points de départ et d’arrivée, donner un horaire de retour élargi et avoir un téléphone.

Prenons l’exemple d’un randonneur qui part seul et qui ne rentre pas chez lui le soir. L’alerte va nous arriver tardivement et notre priorité va être de récolter tous les renseignements nécessaires à sa recherche. Nous pourrons les analyser et nous déplacer immédiatement sur site. En revanche, si nous n’avons aucune idée du massif gravi, de l’intention de sommet ou d’itinéraire, comment orienter notre investigation ? Nous devrons alors retrouver en priorité la voiture sur le parking pour déterminer un axe de travail, mais combien d’heures allons-nous perdre à rechercher une aiguille dans une botte de foin ? Et au lieu de passer quelques heures avec une traumatologie bénigne, mais handicapante, la victime devra peut-être patienter jusqu’à plusieurs jours : cette situation s’est malheureusement présentée quelquefois et dans ce cas l’énergie dépensée à trouver notre premier indice est énorme et frustrante – pour nous, les secouristes, mais aussi pour les proches. Les chances alors de retrouver la victime vivante s’amenuisent d’heure en heure, pour parfois franchir le cap de non-retour.

* * *

Exercer le métier de secouriste de haute montagne au sein de la gendarmerie, c’est en accepter les trois facettes : le secours en lui-même, son aspect administratif et le côté judiciaire.

Être secouriste, c’est donner de sa personne pour porter assistance à une personne en difficulté. Pour atteindre ce but, il nous faut également sécuriser le lieu d’intervention afin de préserver la victime et les acteurs du secours d’un sur-accident. Nous devons être capables de prodiguer les premiers gestes de secours et d’assister le médecin sur place ou dans une zone moins dangereuse. De l’alerte à l’évacuation de la victime, de nombreux scénarios sont possibles. Ensemble, nous déterminons les meilleurs choix à adopter en fonction des éléments dont nous disposons. Chaque secours est différent et les éléments passés (cause), présents (bilans) et futurs (risques, aggravations, autres secours) sont à analyser pour établir la meilleure stratégie dans l’intérêt de tous.

En cas de danger réel, vital et immédiat, la victime est conditionnée au plus juste et le plus rapidement possible en tenant compte de son bilan pour l’immobiliser au mieux. Mais l’essentiel est surtout de la soustraire de manière urgente au danger imminent et non maîtrisable. Après cette extraction d’urgence, nous pourrons nous reposer quelques dizaines ou centaines de mètres plus loin pour la médicaliser en toute sécurité. Dans la plupart des cas, la médicalisation se fait sur le lieu même de l’accident. Le travail avec les médecins du secours est un réel travail d’équipe. Lors de leur formation en montagne, nous les prenons en charge dans différents stages pour leur apprendre les techniques alpines et les manœuvres de corde essentielles à leur autonomie dans ce milieu hostile. En contrepartie, nous travaillons ensemble sur l’optimisation de la médicalisation dans ce milieu particulier et apprenons à nous connaître mutuellement et à nous faire confiance.

Nous prenons en compte les problématiques de chaque intervenant pour mener à bien notre mission : l’environnement et ses dangers, les conditions météorologiques et aérologiques, les moyens utilisés, la capacité du médecin à mettre en œuvre son action, l’altitude… Notre sens de la vie et du sacrifice nous permet de nous écouter, de garder une communication constante et d’accepter nos contraintes respectives pour servir un objectif commun. Nous arrivons à ce niveau élevé de compréhension, d’analyse et d’adaptation permanente parce que nous avons appris à nous connaître au cours de nombreux entraînements physiques en montagne et exercices de secours. Ces moments de dépassement de soi sont essentiels pour mieux se découvrir, conjuguer les forces et faiblesses de chacun et progresser individuellement et collectivement.

L’intervention est suivie obligatoirement d’un compte rendu rédigé par celui qui a été acteur dans le secours, c’est-à-dire celui qui a réalisé l’action. Cet écrit est transmis au préfet du département, lui-même représentant de l’État, afin de l’informer et d’alimenter les statistiques des secours et accidents dans son département. L’analyse de ces données nous permet d’orienter notre organisation, notre formation et nos exercices de secours. Elle contribue à créer de nouveaux protocoles, à utiliser et à se former aux nouveaux matériaux adaptés aux nouvelles disciplines. Elle nous permet ainsi une optimisation des performances et une remise en question permanente de nos protocoles et de notre manière de travailler.

Enfin, en intégrant le PGHM, nous ne sommes pas seulement secouristes, mais également gendarmes. À ce titre nous devons être capables de dresser un procès-verbal afin de rapporter aux instances judiciaires s’il y a eu infraction ou non lors d’un accident. Le plus souvent, nous sommes utiles pour déclencher le droit civil afin de traiter les cas de dommages causés à autrui. Sur la fin de ma carrière, je constaterai malheureusement que les infractions pénales (absence de diplôme, travail dissimulé, matériel défectueux…) sont en nombre croissant.

Bien évidemment, au tout début de l’activité au sein du secours en montagne, ce n’est pas l’aspect judiciaire qui nous paraît essentiel dans le métier. Je vous laisse imaginer de jeunes loups friands de grands espaces et de montagne se retrouvant enfermés dans des salles pour travailler des éléments judiciaires. Je mentirais si je vous disais que personne n’avait un œil qui traînait sur les sommets visibles par les fenêtres.

Mais à force de faire des stages et de passer l’examen d’OPJ – officier de police judiciaire –, nous comprenons que le milieu de la montagne est intégré dans celui de la société. La montagne reste un vaste espace de liberté individuelle, notion défendue par bon nombre de personnes. Il n’en demeure pas moins qu’elle fait partie intégrante de la société dans laquelle nous vivons, avec ses droits et ses devoirs.

La montagne est un endroit magnifique, extraordinaire, magique, mais hostile à bien des égards. C’est un milieu non aseptisé sur lequel les humains doivent réapprendre l’art de l’analyse, du cheminement, de l’autonomie et de l’humilité. Si par malheur un accident se produit sur ce terrain de jeu, il faut être conscient de la complexité qui réside dans le fait de se rendre sur place pour prodiguer les premiers gestes de secours en équipe constituée. Les gens sont rarement inconscients, mais ils méconnaissent souvent les dangers. Ils se retrouvent parfois dans des situations compliquées, voire dangereuses.

J’ai pris conscience au fil de ma carrière, avec l’âge et l’expérience, de l’importance du travail judiciaire. La quasi-totalité des enquêtes sont diligentées par des professionnels de la montagne et permettent aussi des jurisprudences et des remontées d’informations qui favorisent la protection des personnes vivant dans ce milieu.

* * *

L’un des facteurs prépondérants de la réussite d’un secours est la rapidité avec laquelle les gendarmes peuvent intervenir. C’est pour cela que, dans 80 % des cas, le PGHM se sert d’un hélicoptère pour atteindre au plus vite le lieu de l’intervention.

J’ai eu, au cours de ma carrière, la chance de voler dans deux machines3 très différentes : l’Alouette III et l’EC145.

L’Alouette III est une fabuleuse machine datant des années cinquante et mise au service du secours en montagne dans les années soixante. C’est un condensé de simplicité, de performance, d’humilité, d’abnégation et de dépassement de soi. Elle est à l’image de sa mono-turbine : caractéristique et perçante. On l’entend toujours en montagne avant de la voir. Elle sera remplacée à la fin des années 2000 par un hélicoptère bi-turbine plus puissant, aux normes pour survoler les villes et plus performant dans les vols de nuit : le BK117, appelé EC145. La très grosse différence provient du fait qu’avec l’EC145 le treuillage4 peut être réalisé à la récupération avec deux secouristes. Ce qui n’est pas possible avec l’Alouette III.

Selon les départements et le plan d’organisation des secours, ces machines ont deux couleurs : le bleu de la gendarmerie (Choucas) et le rouge et jaune de la Sécurité civile (Dragon). Mais qu’importe la couleur, le but est d’être prêt vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, pour porter secours et assistance à toute personne qui en aurait besoin.

L’utilisation de l’hélicoptère n’étant pas systématique en raison des conditions météorologiques, aérologiques et des contraintes liées au vol de nuit, nous devons pouvoir nous rendre sur site par tout autre moyen.

Une première approche peut se faire en 4x4, puis avec un scooter des neiges ou encore un engin (damage, chenillette…) de remontées mécaniques. Il n’est pas rare de devoir terminer à pied, en raquettes à neige ou ski de randonnée, le tout en portant le matériel nécessaire au secours. C’est pour cela que nous nous entraînons constamment afin d’être à l’aise dans une multitude de disciplines et d’avoir une condition physique aiguisée.

Nous nous devons d’être opérationnels toute l’année, car la pluralité des disciplines montagnardes s’adapte aux saisons. De notre condition physique va dépendre notre faculté de projection sur les lieux de l’accident, avec en ligne de mire la vie des personnes que nous voulons secourir.

Ce temps de déplacement très physique ne doit pas impacter nos capacités à gérer ensuite l’intervention sur le terrain. Il peut néanmoins permettre de réfléchir encore ou d’approfondir la stratégie qu’il faudra employer à l’arrivée.

L’élaboration d’une stratégie se fait en trois étapes. Une ébauche de manière primaire voit le jour dans le bureau ou loin de la victime. Puis elle peut être remaniée lors de notre approche sur zone, avec un visuel plus précis de l’environnement. Enfin, elle est concrétisée et validée au contact de la victime. Cette stratégie va évoluer tout au long des secours et prendre un sens différent avec l’expérience. Mais pour cela il faut déjà être jeté dans le grand bain et faire son premier secours.

1. Personnel qui doit se tenir prêt à intervenir dans un laps de temps très court.

2. De l’expression italienne signifiant « voie ferrée », c’est un itinéraire aménagé dans une paroi rocheuse, équipé avec des éléments métalliques spécifiques (câbles, échelles, rampes, etc.).

3. Hélicoptère

4. Opération qui permet de monter ou de descendre une personne ou des charges à l’aide d’un filin actionné par un treuil.

© Éric Mesnier

– 3 – Premiers secours seul

Nous sommes au mois de février, en plein cœur des vacances, et la foule est bel et bien présente dans la station de ski de l’Alpe-d’Huez. Nous sommes six secouristes mobilisés pour la semaine de permanence de secours en montagne du PGHM et nous entamons notre troisième journée au poste de secours basé sur l’altiport1.

Les missions se sont enchaînées depuis ce lundi 10 heures, avec quelques collisions sur piste, genoux en hors-piste ou encore luxations d’épaule dans des zones compliquées d’accès. Bref, en ce début de vacances scolaires, nous avons plutôt eu ce que nous appelons, dans le jargon, de la « bobologie ». Les bilans lésionnels des victimes sont orientés sur des fractures ou des suspicions de fracture. Pour le moment, on ne déplore aucun cas grave parmi les victimes et nous nous en réjouissons. En tant que maris et pères de famille dans la vie civile, nous avons conscience des drames qui peuvent survenir et transformer un séjour en cauchemar.

La « bobologie » – ce n’est pas un terme péjoratif – comprend toutes les opérations simples, sans trop d’engagement moral, physique ou entraînant l’intégrité des secouristes. Majoritaire dans nos actions, elle représente environ 70 % du quotidien et elle est surtout obligatoire pour répéter les process de secours. En effet, plus nous travaillons des actes répétitifs destinés à secourir des cas mineurs, plus nous sommes opérationnels pour les cas les plus graves. L’idée est de transformer ces gestes mécaniques en une phase innée de l’action à mener, laissant plus d’intensité pour l’analyse des situations.

Ce traitement des cas les moins graves devient une zone test. Ces phases nous permettent de prendre le temps pour l’apprentissage de nouvelles techniques (tactiques) de médicalisation, sans mettre en péril la victime, car seuls ces moments plutôt calmes avant une éventuelle tempête nous permettent d’être confrontés à la réalité et de valider les essais effectués lors des entraînements. Suivant la gravité de l’accident, l’enchaînement des secours, la météo et d’innombrables facteurs, nous profitons de cette « bobologie » pour améliorer et accroître nos connaissances sur la médicalisation, la protection et l’évacuation des victimes.

Je vous mentirais bien évidemment si je vous disais que nous aimons cette « bobologie ». Elle fait partie intégrante de notre métier, mais ce que nous attendons, nous les acteurs du secours en montagne entrés dans ce corps d’élite, c’est de vivre « le secours ».

Ce « secours », certains y accéderont, d’autres non, car c’est aussi la chance d’être présent au bon endroit au bon moment. « Le secours » est un ensemble de facteurs qui allie la complexité de l’intervention à l’engagement moral et physique des protagonistes, où énormément d’informations sont à analyser rapidement, dans un endroit très complexe et périlleux, et dont l’objectif est de faire basculer la victime du bon côté d’une frontière invisible.

Pour aller un peu plus loin sur la notion de « secours », je dirais que c’est un mélange d’expérience, d’expérimentation et de résilience2. Tous ces facteurs sont intégrés par notre cerveau lors du drill. Cela représente le nombre de répétitions de cette expérimentation, de cette expérience : plus je répète, plus mon action deviendra instinctive. L’ensemble de tous ces facteurs me permettra alors d’entrer dans une phase de flow3.

Mais ceci est un autre débat, en ce troisième jour de secours, je vais passer dans une autre dimension.

Depuis mon intégration un an auparavant dans le secours en montagne, je suis en formation continue avec mes pairs. Je suis donc le second secouriste dans la machine, celui qui effectue toutes les « tâches ménagères ». Je suis à la disposition de « l’ancien » qui dirige l’opération de secours. Bien évidemment, je plaisante avec ce terme de « tâches ménagères », il n’en est rien et la formation est très bien faite. Les anciens me laissent de plus en plus la possibilité de prendre en charge, toujours sous surveillance, le secours pour parfaire mes connaissances.

Autrement dit, je n’ai pas encore été seul dans la machine pour la gestion d’un secours.

Ce n’est nullement révélateur d’un manque de confiance, il s’agit bien plus d’un passage de témoin, d’un relais. Donner son aval à un jeune pour prendre en charge un secours avant qu’il ait obtenu la validation du cursus de formation au CNISAG4 de Chamonix est lourd de sens et de conséquences.

En ce beau mercredi après-midi de février, je deviens premier à marcher en compagnie de mon ami Alexandre. Le matin j’ai été planton – c’est-à-dire que j’ai répondu au téléphone pour récupérer les alertes et transmettre à l’équipe de permanence tous les renseignements nécessaires à son déplacement sur site. Nous avons dû gérer une personne qui s’était égarée dans un système de barres rocheuses. L’homme était indemne, mais son niveau technique de ski ne lui permettait pas de descendre un couloir très raide. La possibilité de remonter sans l’assurance d’une corde a dû être écartée. L’hélicoptère a alors procédé à la descente par treuillage d’un secouriste à côté de la victime afin de la sécuriser et de la conditionner dans un harnais de secours. Quelques instants plus tard, la machine est revenue et a effectué deux hélitreuillages : le premier a permis la récupération de l’homme et le deuxième celle du secouriste.

Le skieur, une fois déposé au poste de secours, nous a remerciés cinquante fois et a juré à qui voulait l’entendre qu’il ne suivrait plus jamais des traces de skis en hors-piste… En le regardant s’éloigner, encore tremblant, nous étions quasiment certains qu’il tiendrait sa promesse. Plus de peur que de mal !

Cet après-midi-là, nous effectuons avec Alexandre deux secours. Le premier est un simple repérage sur une avalanche sans témoin sur un petit secteur. Dans ces cas-là, il est important de se rendre sur place et de « lever le doute ». Après toutes les vérifications d’usage – arrivée des chiens de la station, prise de renseignements, utilisation des techniques modernes DVA5 et système RECCO6 –, nous quittons la zone en ayant effectivement levé le doute : personne n’est enseveli sous cette avalanche de neige à proximité d’une piste fermée.

Nous enchaînons ensuite sur une chute en hors-piste avec luxation de l’épaule : nous embarquons dans la machine avec le médecin qui effectuera les gestes médicaux sur la victime. La prise en charge se déroule rapidement : le médecin lui administre les « drogues2 » adéquates. Nous la conditionnons dans une perche7 pour permettre son immobilisation et son extraction par treuillage et nous l’évacuons à l’hôpital Nord de Grenoble. La victime ne souffre quasiment plus.

Le meilleur des salaires est de voir la victime demander à se relever pour être plus confortable et regarder, avec un large sourire, le paysage qui défile depuis le hublot de l’hélicoptère.

Nous la confions au SAMU 38 de l’hôpital. Sur le goudron de la piste d’atterrissage, les médecins se transmettent les bilans et nous en profitons pour échanger sur les secours de la journée. Quelques idées fusent aussi sur les prochaines courses en montagne à faire ensemble la semaine d’après, hors permanence. Même les médecins sont d’infatigables consommateurs du plaisir de la cordée, là-haut, ensemble. Le lien est bel et bien présent. Nous remontons enfin vers la Drop Zone (DZ) de l’Alpe-d’Huez – zone de pose de l’hélicoptère.

Comme à chaque retour de mission, notre priorité est de « réarmer la machine ». En effet, chaque partenaire du secours s’occupe de réapprovisionner son sac, son matériel, sa logistique pour pouvoir repartir au plus tôt sur une autre intervention. Les pilotes et mécaniciens, quant à eux, bichonnent la machine, réapprovisionnent en kérosène et vérifient les paramètres de vol.

Vers 16h30 ce même jour, à la quasi-fermeture des pistes par les pisteurs de la station, le téléphone du poste de secours sonne. Bien évidemment, l’équipe est sur le qui-vive et le planton décroche rapidement le combiné. Il s’agit d’une suspicion de rupture des ligaments croisés du genou droit d’un skieur d’environ vingt-cinq ans, au sommet du glacier de Sarennes, à environ 3 000 mètres d’altitude. L’accident a eu lieu seul sans tiers en cause (collision), lors d’un appui marqué à skis, ce qui veut dire qu’il n’y a pas de chute à forte vitesse ni de collision associée. Il n’y a donc pas de choc traumatique, ce qui exclut une perte de connaissance initiale de la victime et un probable traumatisme crânien.

En temps normal, les pisteurs pourraient évacuer la victime en barquette8 jusqu’à la station. Mais ce soir-là, nous sommes au moment de la fermeture des pistes, le soleil descend rapidement dans le ciel et les températures baissent fortement. Le temps d’effectuer la descente jusqu’au pied de la plus grande piste d’Europe, il faudrait garder les remontées mécaniques ouvertes avec tout le personnel nécessaire à leur fonctionnement et leur sécurisation. Il est donc préférable d’accélérer le processus. D’ailleurs, c’est pour cette raison que le central de secours de la station de ski demande notre intervention.

Je regarde Alexandre en souriant et lui dis : « C’est parti pour le troisième. » À ce moment-là, le chef de poste, qui est le plus gradé et le plus ancien en expérience, vient se planter devant moi. Jules me fixe avec un regard bienveillant. J’ai déjà bien appris pendant cette année passée au sein de cette équipe et je décrypte immédiatement les raisons de ce sourire. Ma gorge se serre et mes bras tremblent un peu. Il se joue en moi un savant mélange d’adrénaline et de peur. Je comprends ce qui va se passer en cette fin d’après-midi.

Se regardant, tout sourires, les collègues savent que je vais passer le grand oral. Le pilote passe derrière moi, frôle mon bras en me disant avant de partir vers la machine :

— Alors, chef, t’as toutes les infos pour ce secours ?

C’est une drôle de sensation, je ne pensais pas réagir comme ça. Je pensais être prêt mentalement, imaginant que cela ne me toucherait pas plus que ça. Mais je suis en poste avec une superbe équipe, comme à chaque fois. Je sens leur bienveillance, cette confiance qui émane de leur sourire, de leurs yeux, et là tout de suite, maintenant, j’ai simplement peur de les décevoir : Jules vient juste de m’offrir mon premier secours seul dans la machine.

Je pourrais vous décrire encore sur des pages entières ma réaction ou plutôt mon absence de réaction, mon émotion, ma joie, ma crainte, mes peurs et mes doutes. Mais cette sensation, ce parcours d’émotions ne dure qu’une dizaine de secondes. En effet, n’oublions pas que quelqu’un, là-haut, attend dans le froid que l’on vienne le secourir.

Alors tout s’enchaîne : les dizaines de vérifications de mon baudrier, de mon sac, de ma radio, des coordonnées de l’intervention, pour être sûr de n’avoir rien oublié.

Je doute constamment sur tout ce que je passe en revue dans ma tête, mais qui est bel et bien présent dans mon sac. Comme à chaque fois depuis l’enseignement que l’on m’en a donné. Le médecin a été mis au courant de l’intervention par le planton. Il rejoint alors la machine depuis son petit chalet situé juste à côté du nôtre. Nous sommes assis dans la fameuse Alouette III de la Sécurité civile. Le médecin, qui est une femme, se prénomme Noémie. Elle me regarde droit dans les yeux en souriant et, avec toute sa bienveillance et son expérience du secours, me dit : « Alors, c’est aujourd’hui ? »…

Je ne peux que lui répondre par un sourire, déjà concentré que je suis sur cette opération. Le pilote me demande les coordonnées GPS. Je sais d’ores et déjà qu’il me teste : présent lors du passage de l’alerte en radio, il a tout entendu. Depuis vingt ans qu’il traîne son hélicoptère dans toutes les stations de la vallée, il sait exactement où nous allons. Au sommet des remontées mécaniques, juste à côté du tunnel, à 3 000 mètres d’altitude, il y a même une DZ, matérialisée sur tous les plans de la station, à quelques mètres de cette entrée du tunnel. Mais comme nous sommes dans ma journée du grand oral, il se permet de me taquiner sur les lieux de l’intervention. Bien évidemment, consciencieux, je lui donne les coordonnées désirées, qui correspondent à celles de la DZ du tunnel. Ces tests me permettent de garder les pieds sur terre et de me dire qu’effectivement, j’aurais pu les oublier. L’école de l’humilité est présente dans chaque action et chaque question posée. Tout cela se fait dans une démarche de bienveillance afin que jamais on ne s’éloigne de la priorité, à savoir sauver des vies. La machine décolle d’un mètre, se stabilise, le pilote entre en contact avec la tour de contrôle et lui signifie sa destination. Nous obtenons dans la foulée l’autorisation de départ.

Si l’Alouette III est une vieille machine atypique, caractéristique, symbolique et robuste, il n’en demeure pas moins qu’à l’intérieur tout vibre… et moi aussi aujourd’hui je vibre avec elle. Le plancher est une plaque d’aluminium grains de riz qui évite que l’on ne dérape quand on a de la neige sous les pieds, et du côté gauche une trappe permet d’effectuer la descente ou la remontée des secouristes et des victimes à l’aide du treuil.

Les deux minutes de vol nécessaires pour se rendre sur les lieux de l’intervention sont les deux minutes les plus longues de ma vie. Je me pose toutes les questions du monde. En fait, j’ai juste peur d’oublier, de décevoir, de ne pas bien prendre en charge la victime, en un mot, de ne pas bien faire. Aujourd’hui je suis confronté au jugement de mes pairs, c’est la porte de l’autonomie et de la confiance qui se trouve devant moi.

Nous arrivons enfin sur les lieux. Contact est pris avec les pisteurs qui ont déposé l’un des leurs sur la DZ en référence pour le pilote. En effet, lors de l’atterrissage, les pales d’un hélicoptère créent une portance vers le haut qui lui permet d’atterrir en douceur. L’inconvénient, c’est qu’elles augmentent le souffle sous la machine, soulèvent la neige, qui remonte et peut alors l’envelopper entièrement. À tel point que, selon l’état de la neige, nous pouvons nous retrouver dans un brouillard similaire à un jour blanc9. Il est donc utile d’avoir une personne à genoux, se protégeant du vent de la machine, pour nous servir de repère et matérialiser le niveau du sol. Aujourd’hui, cette approche me semble plus compliquée que les autres fois. En ce jour, je la regarde différemment et m’aperçois de la complexité de la gestion de toutes les phases du secours. Bien sûr, les secouristes n’interviennent pas sur ces phases de pilotage. Mais il est évident que je penserai à chaque fois à positionner quelqu’un pour faire la référence au sol sur les prochains secours.

Nous sommes maintenant à vingt mètres de la victime, qui est déjà conditionnée dans une barquette afin que sa température corporelle ne baisse pas davantage.

Le pilote m’invite à descendre de la machine et me dit : « Éric, je coupe, je vous rejoins et on rallumera la machine quand il faudra repartir. Prends ton temps, fais ton job tranquillement. »

Je descends alors en portant mon sac et le lourd sac de médicalisation du doc. Le médecin prend son petit sac contenant du matériel spécifique pour les antalgiques et son matériel de montagne.

Nous faisons signe aux pisteurs, que nous n’avons pas encore croisés de la journée. Retour de politesse par moins dix degrés. J’adore mon job. Nous nous dirigeons vers le traîneau des pisteurs, où la victime est conditionnée.