Sept mook #45 - Benoît Heimermann - E-Book

Sept mook #45 E-Book

Benoît Heimermann

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Elles ont osé, les sept femmes que nous vous proposons de découvrir dans l’édition du Sept mook qui marque notre dixième anniversaire. Elles ont osé s’affranchir des codes, des conventions et des a priori de leur époque pour gagner leur liberté. Elles? Ce sont les pionnières du journalisme littéraire au tournant des XIXe et XXe siècles. Moins connues qu’Albert Londres, Ella Maillart ou Joseph Kessel dont nous vous avons déjà parlé, elles méritent que vous les découvriez. Prenez la féministe française Séverine (1855-1929) qui fut la première femme à diriger un grand quotidien, Le Cri du peuple, de 1885 à 1888, ou l’Afro-Américaine Ida Bell Wells (1862-1931), l’une des cheffes de file des débuts du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis. Il y a eu aussi Andrée Viollis (1870-1950) qui s’est notamment distinguée en embrassant le reportage politique, branche noble du journalisme alors traditionnellement réservée aux hommes, la casse-cou française Maryse Choisy (1903-1979) qui a inventé le genre du «reportage vécu» ou encore la reporter américaine Martha Gellhorn (1908-1998) qui a couvert tous les grands conflits mondiaux du siècle dernier, de la guerre d'Espagne à l'invasion du Panama par les Etats-Unis, en passant par la Seconde Guerre mondiale et la guerre sino-japonaise. Dans notre numéro anniversaire, nous rendons également hommage à l’exploratrice et aventurière française Alexandra David-Néel (1868-1969), première femme européenne à se rendre dans la cité interdite de Lhassa, au Tibet, et à la Suissesse Annemarie Schwarzenbach (1908-1942), icône de la jeunesse contestataire, photographe et écrivaine qui a trimballé son appareil de photo sur les routes du monde, d’Istanbul à Persépolis, de l’Europe centrale à New York, de Lisbonne à Brazzaville, de Madrid à Tanger. Sept femmes, sept destins inspirants, sept parcours inouïs, sept plumes plantées dans les plaies de leur époque et surtout sept excellentes raisons de nous lire. 



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Seitenzahl: 217

Veröffentlichungsjahr: 2024

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I 3Printemps 2024 Sept mook Notre manifesteSept, le meilleur du slow journalisme francophoneOsons être utiles. Notre mission n’est pasde vous distraire. Le journalisme utile quenous pratiquons ne veut cependant pas direjournalisme utilisé ou utilitaire. Nous sommesutiles parce que nous éclairons notre tempsde manière intelligible et que nous vouspermettons de mieux le comprendre pour fairede vous des citoyens avisés.Osons l’excellence. Nous pratiquons unjournalisme de qualité. Un journalisme vrai quicoûte plus cher qu’une information prémâchéepar des agences de communication ou desgouvernements. Qui ne dépend pas que duseul journaliste. Nos équipes sont multiples:correcteurs, relecteurs, éditeurs, journalistes,photographes, graphistes, multimédiamaticiens,fact-checkers… Ensemble, nous travaillons pourvous livrer un produit artisanal digne d’uneappellation d’origine protégée. Voilà pourquoinous portons le plus grand soin à la formede nos contenus.Osons innover. Nous améliorons sans cessenos contenus et nos interfaces grâce à vosindications et remarques pour que votreexpérience utilisateur soit la plus confortableet la plus innovante possible. Au risque, parfois,de nous tromper... pour mieux rebondir.Osons l’intelligence. Nous ne détenons pas lavérité. Nous sommes les porteurs éphémères, lesintermédiaires d’une information qui doit vivre,se répandre, provoquer le débat et faire avancernos sociétés dans l’intelligence et la raison.Osons changer de rythme. Au diktat del’actualité et des réseaux sociaux, nous préféronsles informations négligées et occultées par lamajorité des médias. Nous prenons le temps defouiller, de creuser ailleurs pour vous rapporter etvous raconter des histoires inédites qui font sens.Avec pour seule ligne rédactionnelle, celle d’unregard original sur la marche de notre monde.Osons être longs. Aujourd’hui, nous pouvonschanger le monde en 280 caractères. Mais pourle raconter, pour le comprendre, il en fautbeaucoup plus. Nous donnons donc de l’espaceà nos histoires, de l’ampleur, de la longueuret de la nuance, car le monde n’est pas tout blancou tout noir.Osons moins, mais mieux. Produire moins, maismieux. Telle est notre devise. Car l’information quipeut changer le cours du temps doit mijoter delongs mois. Ce temps lui donne de la profondeur,de l’envergure, bref une plus grande valeur encore.Osons l’authenticité. Notre journalisme n’est pasun journalisme d’experts ou de bureau. Le terrainest votre vérité
6 I Sept mook Printemps 2024Patrick VallélianChère lectrice,Cher lecteur,Ce printemps 2024, nous fêtons nos dix ans. Cet anniversaire, sym-bolique s’il en est pour un jeune média, c’est avant tout à vous quenous le devons, vous qui nous avez donné les moyens, durant les120 mois de notre toujours très fragile existence, de créer, d’inno-ver, de tenter, d’explorer…Nous avons ainsi pu noircir plus de 7’000 pages de mook,distribuer plus de 1,2 million d’exemplaires de notre revue-livre,gagner plus d’une dizaine de prix de journalisme, convaincre plusde quatre millions de lecteurs sur papier et sur le web, publier plusde 1’500 récits inédits sur notre site sept.info…L’aventure Sept, c’est aussi la publication de livres, de bandesdessinées, la mise sur pied de deux prix dédiés à la relève, en photo-journalisme et en roman graphique, la réalisation de spectacles dejournalisme ou encore la création d’audiomooks ou de formats nu-mériques totalement novateurs en réalité augmentée.Ouvrir la voie, oser, devenir des pionniers… Quand nous avonslancé Sept le 4 avril 2014, nous nous étions fixé comme cap de vousredonner l’envie d’écouter les récits des gens oubliés et surtoutde repartir avec nous sur les chemins escarpés de l’informationsans céder aux sirènes de l’actualité.A l’époque, nous étions jeunes et larges d’épaules. Depuis, nousavons mûri, mais notre profession de foi est toujours la même:ce que nous aimons, c’est le terrain, le terrain et rien que le terrainpour témoigner. Tout simplement.C’est exactement sur le terrain de jeu qu’est notre planèteque nous emmènent les sept pionnières du journalisme littérairedu tournant des XIXeet XXesiècles, dont les récits et les imageshabitent ce numéro de printemps de Sept mook.Ces Andrée Viollis, Martha Gellhorn, Alexandra David-Néel,Ida Bell Wells, Séverine, Annemarie Schwarzenbach ou autresMaryse Choisy nous ont montré
I 7Printemps 2024 Sept mook incisif sur leur époque avec profondeur, avec dignité aussi et sanscompromis.Ce mook, c’est notre hommage à leur courage, qui n’a décidé-ment jamais eu de sexe, et à leur talent exemplaire. Un hommagequi sera doublé au printemps 2025 d’un second
8 I Sept mook Printemps 2024«C’est l’effroyable corbillardqui, tant de fois, a fait le trajetentre le brasier et la mairieDrouot, emportant à chaquevoyage sa fournée decharbon humain.»10«Aux angles de la place,la foule se presse autourde légers pavillons de boisoù se vendent des
I 11Printemps 2024 Sept mook Pour écoutercette histoire,scannez la pageci-contreSéverine(Paris 1855 - Pierrefonds 1929)Paul Couturiau texteCaroline Rémy est née le 27 avril 1855, à Paris. Son père la voulaitinstitutrice, elle sera journaliste. Une rencontre avec Jules Vallès décidede son destin. Le proscrit perçoit d’emblée ce dont elle n’a pas encoreconscience: cette graine d’aristo a l’âme d’une fleur de barricade. Vallès luipropose de devenir sa secrétaire; elle recopie, ainsi, ses manuscrits, corrigeses fautes, apprend les subtilités de l’écriture et découvre «l’art de mêlerl’acide et l’encre». En 1871, Vallès lance un quotidien, Le Cri du peuple.Un journal où la Révolution a «la main plus ouverte et le cœur plus large».Caroline est de l’aventure et pas pour faire de la figuration. Le Cri a fièreallure avec ses rubriques chapeautées de petits cabochons, une innovationdans la presse imaginée par celle que Vallès appelle «la belle apprentie».Le 23 novembre 1883, elle publie son premier article et, pour préserverle nom du père, le signe Séverin. Mais dès le 15 décembre, pour son troisièmearticle, elle tombe le masque et féminise son pseudonyme. Incapablede faire les choses à moitié, Séverine vit pleinement la vie du journal.Très vite, elle s’affirme et gagne l’estime de ses pairs.Quand la santé de Vallès décline, elle prend les rênes du journal. A sa mort,elle mène le cortège funèbre et lui rend un vibrant hommage dansles colonnes du Cri. Le patron disparu, les dissensions au sein du comitéde rédaction, déjà vives du vivant du vieux communard, se fontinsupportables. «A quoi bon continuer à se battre pour un journal qui perdson âme? [...] j’avais fait un bien plus beau rêve… je voulais rendreau socialisme sa grandeur et sa puissance, par la réconciliation des diversesécoles… J’en ai été pour mon songe de fraternité [...] Je commence à croireque je suis trop libertaire pour écrire jamais dans un journal d’écolesocialiste.» Au moment de quitter Le Cri, Séverine sent
12 I Sept mook Printemps 2024L’incendie de l’Opéra Comiquechapitre 1la place3 juin 1887. Me voici devant l’Opéra Comique, assise dans un coin,sur un tas de poutres. On a fait au désastre une ceinture de planches,qui commence à la pâtisserie Julien, longe la rue Favart, enca-dre la place Boïeldieu, et revient par la rue de Marivaux, jusqu’aucafé Anglais. Sur le boulevard, la circulation est libre. Mais, aucontour extérieur de ce fer à cheval, on n’a laissé qu’un étroit pas-sage, pour le service des maisons, entre les boutiques et la palis-sade. Et, sur cette bande de trottoir, la foule s’entasse, se bouscule,s’exclame, s’apitoie – et essaie de voir. Là où je suis en ce moment,on est entouré d’un cercle de rumeurs confuses, comme sur unîlot que battrait l’océan, et, de quelque côté que l’on se tourne, ona ce malaise cauchemardesque de voir des centaines d’yeux reluireentre les planches et d’y sentir filtrer les avides regards…Il y a à regarder, en effet. A l’angle gauche de la place, en fai-sant face au théâtre, est la guérite des entrepreneurs. Autour,une équipe de déblayeurs attend son tour. Ils ont l’air harassésde fatigue, et l’aspect triste des travailleurs dont le métier estde remuer la boue. Personne n’a parlé de ceux-là, personne ne leura rendu justice. C’est qu’ils viennent quand le brasier est éteint;quand l’éblouissant décor de l’incendie ne sert plus d’apothéose auxfiers actes d’héroïsme; quand la flamme n’éclaire plus ni le visageni le nom des vaillants. Ils font leur devoir aussi, pourtant, hum-blement, obscurément, parmi la chute brusque des pierres géantes,la dislocation imprévue des escaliers, l’écroulement subit des pla-fonds. Ils sont couverts de fange, encroûtés de suie; ils ont la nuqueet les reins trempés par l’eau glaciale qui égoutte des frises, ils ontla plante des pieds roussie par les décombres fumants où le feuvaincu s’est réfugié pour mourir. Salut, ô pauvres gens! A l’angledroit, du côté de la rue Favart, une échelle de sauvetage, couleurde braise, tend ses montants vers le ciel. Au bas est groupée uneescouade de pompiers. Ils sont assis un peu partout, à la diable,et jasent de si bon cœur! Ils ont l’œil naïf et le geste franc de ceuxqui ne font jamais acte mauvais, ces soldats qui ignorent le fratri-cide; qui combattent les fléaux, et non les hommes; qui apportentla vie, et non la mort. C’est le bataillon sacré qu’adore le peuple deParis, la phalange sainte devant laquelle tous les drapeaux – mêmele nôtre – devraient s’incliner. Contre la palissade de fond, justedans l’axe de la porte principale, une voiture stationne, attelée dedeux chevaux noirs qui s’impatientent et grattent le sol du boutde leur sabot. C’est un fourgon plat, peint en vert sombre; desouvertures comme des bouches de boîtes à lettres
I 13Printemps 2024 Sept mook Pompes funèbres. C’est l’effroyable corbillard qui, tant de fois, a faitle trajet entre le brasier et la mairie Drouot, emportant à chaquevoyage sa fournée de charbon humain. C’est l’abominable véhi-cule derrière lequel la foule hurlait et se tordait les mains. Il auraencore de la besogne.Sur la droite du péristyle béant, que traverse le courant de jourlivide allant de la place au cirque nu de ce qui fut un théâtre, quatrepoints blancs tremblent dans le clair-obscur. Ce sont les plaquesd’argent des croque-morts. Ils sont debout, tout blêmes, ces gens quid’habitude, pourtant, tutoient la Camarde et trinquent à sa santé.C’est que «l’ouvrage» ici est horrible! A leurs pieds sont des couverturesde laine, dont la toison garde encore des parcelles d’homme! Quand,tout à l’heure, on leur fera signe, c’est dans ce pan de molleton qu’ilsempaquetteront le petit tas d’os, comme un jeu de jonchets. A droiteencore, mais en dehors, dans l’angle rentrant que forme la colon-nade, après l’espèce de loggia qui, de chaque côté, servait de bureau,non de location, mais de vente immédiate, à droite, dis-je, vers larue Favart, la justice se tient. Les magistrats «informent», en pleinair, sur une table mal équarrie, dont les béquilles inégales boitentsur les dalles usées. La porte devant laquelle ils campent ainsi étaitl’entrée des petites places. Et, au-dessus de leur tête, brille, dans lecrépuscule, la marquise vitrée qui garantissait de la pluie la file dupublic. Elle a été crevée l’autre soir, à coups de genou, de poing, oude crâne, par les malheureux sautant du balcon de pierre qui sur-plombe à l’étage au-dessus. Et quelqu’un qui l’a vu m’a dit qu’aprèsles chutes, sept ou huit feuilles de cet éventail transparent étaientsoudainement devenues pourpres comme des vitraux d’église. Der-rière les enquêteurs est un amoncellement de pardessus et de man-teaux, un véritable arsenal de parapluies et de cannes, après lesquelspendent encore les petits numéros blancs. C’est le vestiaire du pre-mier, qui, par l’une de ces ironies déconcertantes, comme en a le feu,est resté intact dans le sinistre. On empile tout cela, au fur et mesure,dans une charrette à bras; et quand elle s’éloigne, par la brèche de lapalissade qui ouvre en face de la rue Saint-Marc, on voit des visagesanxieux qui s’avancent et examinent. Le secret de bien des dispari-tions est dans la poche de ces frusques-là! Donc, la justice «informe»en plein air. Et si l’horreur de ce drame ne paralysait le sourire,il y aurait une raillerie discrète à faire sur ces fonctionnaires si gour-més qui, avec leur table en tréteau, leur temple de Thémis ouvertà tous les vents, semblent presque, sauf respect, jouer une scènedu répertoire. De ce groupe, toutes les cinq minutes, se détache,en courant, un petit homme à l’air rageur, au geste bref qui, mala-droitement, mais résolument, se cramponne aux échelles, grimpe,dégringole, enjambe les échafaudages, saute par-dessus les débris,attrape une torgnole par-ci, un «gnon» par-là, et revient chaquefois, vers ses collègues, plus trempé et plus crotté. Ses bottines ontpris
14 I Sept mook Printemps 2024Nous nous connaissons bien, tous les deux! J’ai vu de près cettemâchoire tenace, et ces yeux clairs où la pensée prudente ne se risquejamais, comme en ces étangs trop limpides où le poisson n’ose rôderet reste tapi au fond. Nous nous sommes trouvés face à face, dansune circonstance tragique, il y a plus de deux ans, et en adversaires…Dans son cabinet du boulevard du Palais, M. Guillot, juge d’instruc-tion, s’efforçait à me faire prononcer un nom que je ne voulais pasdire. Il savait que je mentais en lui disant l’ignorer, comme je sup-posais, moi, qu’il mentait en me disant ne pas le connaître. Lui avaitdes ordres – moi un mot d’ordre… le résultat était le même, hélas!C’est à ce passé que je songe, en voyant aujourd’hui ce même fonc-tionnaire faire son devoir avec tant d’activité et d’entrain. La tristeespèce que la nôtre; et combien les besognes de la politique sontinférieures, en égard des besognes d’humanité! Si, tout à coup, dansces décombres, un cri d’appel retentissait, si un être préservé parmiracle se trouvait de nouveau en danger de mort, le magistrat seraitcapable de s’élancer, de risquer sa vie, de ramener la victime au jour,avec des cris de joie, des larmes d’allégresse – puis reconnaissantun anarchiste «dangereux», d’envoyer son sauvé épouser la Veuveou pourrir à la Nouvelle! Toujours l’histoire que Vallès racontait enriant: l’homme qui tombe à l’eau, le bon sergot qui se précipite, piqueune tête, empoigne l’accidenté, le ramène sur la berge, l’embrasse…et, reconnaissant un «subversif», le replonge. Mais me voici loin dece lugubre décor, qui, cependant, est fait pour retenir l’attention.En ce moment, justement, la police fouille la colline de débris quis’élève au milieu de la place. Il y a de tout, là-dedans. Voici l’une deslanternes indiennes de Lakmé; un pâté de carton pansu et grotesque;une veste d’homme dont les manches sont arrachées, dont le col estcerclé de taches brunes, qui ne sont faites ni par l’eau ni par le feu,et qui déteignent en rose sur le pavé… Puis, un chapeau de femmeaplati, tordu, dont la paille est éventrée, dont les ailes noires sehérissent comme celles d’un corbeau mort. Un peu plus loin, dansla vase, voilà les tickets du contrôle, les jetons de sortie qui, hélas,n’ont pu servir! Et, en masse, des feuillets de partitions. Il se passe,à propos de ces feuillets, de vilaines choses. Les deux premiers jours,on les a entassés pêle-mêle, avec les autres détritus, dans les cha-riots qui vont se dégorger hors barrière. Sur le parcours, les pagesmaculées tombaient sur la chaussée; des gamins glanaient, et lescédaient aux badauds pour quelques sous. Les ouvriers ont vu cela,et ont fait de même. Quel mal y avait-il à ce que des laborieux aug-mentassent d’une pièce blanche leur maigre journée? Cela a déplu,paraît-il; et c’est à qui guettera les déblayeurs, pour les empêcher deglisser dans leurs poches des lambeaux de papier à musique, inu-tiles puisqu’ils sont à demi-brûlés et qu’on les jette à la voirie, sousles yeux de ces malheureux qui s’en feraient un peu de bien-être.C’est cruel, et c’est illogique. Ou ces fragments ont encore une valeur,et, dès le premier jour, on devait
I 15Printemps 2024 Sept mook personne n’en détournât une bribe. C’était d’amonceler ces pape-rasses près des brèches où le public s’écrase, et de les vendre, unsou la feuille, au bénéfice des incendiés. Mais c’était trop simple,et personne n’y a songé. Puis, dans notre cher pays, rien, pas mêmela compassion, n’agit sans formalités. Quand j’ai émis cette idée,il m’a été répondu qu’elle ne pouvait s’exécuter sans l’autorisationde M. Carvalho, propriétaire, même après l’incendie, des chiffessouillées que ma pitié convoitait.Voici que la nuit arrive, et la façade se noie dans l’ombre. C’està peine si émerge tout là-haut, dans un dernier rayon de jour,la corniche où couraient, l’autre soir, les femmes affolées. En rebais-sant les yeux, j’ai eu, soudain, un revenez-y d’épouvante. C’est quemon regard est resté accroché à l’une des cinq embrasures hori-zontales qui ouvrent au-dessous de la corniche. Et je me suis rap-pelé qu’au plus fort de l’incendie, à cette meurtrière… là… celledu milieu, quelque chose de rond était venu se poser, sur le bord,avait bougé un moment et était retombé – faisant Guignol. J’avaiscru que c’était un chat affolé.– Ah! la pauvre bête!Le lendemain, j’apprenais que cette fenêtre était celle de labuvette des galeries, que vingt-huit cadavres avaient été retrouvéslà… dont un debout, cramponné de tous ses ongles à l’embrasure,la tête presque en dehors, la bouche ouverte dans une dernièreclameur d’appel, les yeux retournés
16 I Sept mook Printemps 2024chapitre 2l’intérieurNous avons franchi les degrés, et nous voilà dans le grand péristyleoù, jadis, le contrôle tenait ses assises. Disparu, le comptoir en bois;disparu aussi, le panneau de cristal qui, au-dessus, laissait voirle corridor des baignoires; disparus, les deux perrons qui, paral-lèlement, y menaient tout droit; disparues, les deux portes develours rouge avec leurs crépines d’or. Ces choses gisent – peut-être – dans l’extraordinaire chaos que laissent entrevoir les pou-trelles de fer ployées, tordues, laminées, qui s’enchevêtrent, secroisent, se nouent, comme une toile d’araignée gigantesqueà travers laquelle filtre l’intérieure clarté. D’ici, de l’endroit où fut lecontrôle, la flamme a tout balayé sur son passage, et, par la brèchequ’ont faite les déblayeurs à travers les décombres de l’orchestre,on voit jusqu’au mur de la scène. Nous tournons à gauche, par l’undes deux escaliers qui prennent racine de chaque côté du vestibule,s’éloignent pendant une quinzaine de marches, puis s’arrêtentà un petit palier que ferme une glace immense, font un coude brus-que, allongent quinze marches encore, et débouchent sur le cou-loir des loges. En passant, je regarde l’énorme miroir; la nappe deverre est restée intacte, mais, derrière, l’étain a coulé en larmespesantes. Voilà le premier étage; et, le foyer. Le spectacle est véri-tablement inouï. Dans la véranda qui formait café, les stores desoie crème sont restés au vitrage, un peu fripés, largement mouil-lés par le jet des pompes, mais intacts. Et, sur toute la longueurdu buffet, sont bien symétriquement rangés les plateaux, avecleur file de verres à demi-pleins d’orgeat et de grenadine. C’està croire que si les sorbets eussent été dressés, on les aurait retrou-vés non fondus. Au foyer même, ces fantaisies du fléau s’étalentplus frappantes. Tandis que les bustes de marbre se sont effrités, etforment, au pied des socles, des kilos de petits cubes blancs et bril-lants dont la flamme a, à peine, caramélisé quelques morceaux, onremarque, sur la cheminée, apporté là par on ne sait qui, un paonempaillé, crétin et superbe comme un roi de féerie. Il n’a pas uneplume de roussie, pas un œil de poché! Et – détail exquis – émergeun peu plus loin, piquée dans un tas de boue, une branche de pal-mier, verte et fraîche comme aux jardins de Bordighera. Je m’ap-proche pour la saisir.– Prenez garde!Mon pied a heurté quelque chose, et j’ai failli tomber. Ce quelquechose là est une bière, toute grande ouverte, où le son grouille encoresous mon choc. C’est le cercueil anonyme qui attend un cadavreinconnu – la permanence de la mort!– Tenez, me dit quelqu’un, tournez le dos à la place, et, avant decontempler l’immensité du désastre,