I 3Hiver 2021 Sept mook Notre manifesteSept, le meilleur du slow journalisme francophoneOsons être utiles. Notre mission n’est pasde vous distraire. Le journalisme utile quenous pratiquons ne veut cependant pas direjournalisme utilisé ou utilitaire. Nous sommesutiles parce que nous éclairons notre temps de manière intelligible et que nous vouspermettons de mieux le comprendre pour faire de vous des citoyens avisés.Osons l’excellence. Nous pratiquons unjournalisme de qualité. Un journalisme vrai quicoûte plus cher qu’une information prémâchéepar des agences de communication ou desgouvernements. Qui ne dépend pas que duseul journaliste. Nos équipes sont multiples:correcteurs, relecteurs, éditeurs, journalistes,photographes, graphistes, multimédiamaticiens,fact-checkers… Ensemble, nous travaillons pourvous livrer un produit artisanal digne d’uneappellation d’origine protégée. Voilà pourquoinous portons le plus grand soin à la forme de nos contenus.Osons innover. Nous améliorons sans cesse nos contenus et nos interfaces grâce à vosindications et remarques pour que votreexpérience utilisateur soit la plus confortable et la plus innovante possible. Au risque, parfois, de nous tromper... pour mieux rebondir.Osons l’intelligence. Nous ne détenons pas lavérité. Nous sommes les porteurs éphémères, lesintermédiaires d’une information qui doit vivre,se répandre, provoquer le débat et faire avancernos sociétés dans l’intelligence et la raison.Osons changer de rythme. Au diktat del’actualité et des réseaux sociaux, nous préféronsles informations négligées et occultées par lamajorité des médias. Nous prenons le temps defouiller, de creuser ailleurs pour vous rapporter etvous raconter des histoires inédites qui font sens.Avec pour seule ligne rédactionnelle, celle d’unregard original sur la marche de notre monde.Osons être longs. Aujourd’hui, nous pouvonschanger le monde en 280 caractères. Mais pour le raconter, pour le comprendre, il en fautbeaucoup plus. Nous donnons donc de l’espace à nos histoires, de l’ampleur, de la longueur et de la nuance, car le monde n’est pas tout blancou tout noir.Osons moins, mais mieux. Produire moins, maismieux. Telle est notre devise. Car l’information quipeut changer le cours du temps doit mijoter delongs mois. Ce temps lui donne de la profondeur,de l’envergure,
I 5Hiver 2021 Sept mook Comment se procurer Sept mook, le meilleur du slow journalisme francophonerécompensé par plusieurs prix internationaux prestigieux? Sur notre boutique en ligne www.sept.infoEt sur les plateformes suivantesLES MEILLEURES HISTOIRESDU SITE WWW.SEPT.INFON°21#esclavagisme #moderne$ 30.– (Canada)€ 20.– (BE/Port Cont)€ 19.– (France)CHF 19.– (Suisse)CHF CHF19.– 19.– / / € € 19.– 19.– LES MEILLEURES HISTOIRESDU SITE WWW.SEPT.INFON°19CHF 19.– / € 19.–LES MEILLEURES HISTOIRESDU SITE WWW.SEPT.INFON°179Welove#AmericaLES MEILLEURES HISTOIRESDU SITE WWW.SEPT.INFON°19N°20#LANCEURSD'ALERTELES MEILLEURES HISTOIRESDU SITE WWW.SEPT.INFO$ 30.– (Canada)€ 20.– (BE/Port Cont)€ 19.– (France)CHF 19.– (Suisse)Dans l'intimité des#ReligionsLES MEILLEURES HISTOIRESDU SITE WWW.SEPT.INFON°18CHF CHF19.– 19.– / / € € 19.– 19.– LES MEILLEURES HISTOIRESDU SITE WWW.SEPT.INFON°16CHF 19.– / € 19.–au cœurdu pays invisiblele lémanfoyer dela révolutionrusse**Леман-колыбельРусскойреволюцииCHF 19.– / € 19.–LES MEILLEURES HISTOIRESDU SITE WWW.SEPT.INFON°14N°12DOSSIERDOSSIERl’ l’AsIeAsIedEsdEs eXtRÊmEseXtRÊmEsp.70-133p.70-133
8 I Sept mook Hiver 2021Patrick VallélianChère lectrice,Cher lecteur,Si vous faites confiance à votre gouvernement, vous allez trèscertainement changer d’avis après avoir plongé dans les récitspassionnants, mais glaçants sur le monde du renseignementque nous publions dans le 33eopus de notre Sept mook. Ou quenous mettons très régulièrement en ligne sur notre site sept.info(lire page 161).Nos histoires inédites vous racontent les coulisses du pouvoir,démocratique ou non. Celui que protègent les femmes et les hommesde l’ombre dont la mission n’a rien d’impossible. Manipuler lesopinions publiques, torturer des cibles ou tuer leurs ennemis…est leur quotidien.En tant que média, notre ligne de défense face à ces machinesà fabriquer des fake news reste de douter et de nous en tenir aux faitsvérifiés et vérifiables. A l’image des récits que vous allez lire dansnotre magazine-livre et qui sont le fruit de la longue immersionde Fabrizio Calvi dans l’univers interlope de l’espionnage, aussifantasmé que mortel.En parlant de mort, l’annus horribilis 2020 que nous venonsde traverser aurait pu envoyer par le fond notre fragile embarcation.C’est votre soutien qui nous a permis de rester à flot durant lafurieuse tempête provoquée par la pandémie, mais aussi, dansnotre cas, par l’incurie de La Poste Suisse.Le géant jaune a en effet égaré une partie de nos Sept mooks #31.Et s’il a reconnu son erreur, il n’entend pas nous dédommager alorsque nous avons redistribué plusieurs centaines de mooks à nosfrais. Un pur scandale qui trouvera, je l’espère, une issue favorabledevant un tribunal.Autre injustice: nous n’avons pas reçu un centime des millionsde francs distribués
I 9Hiver 2021 Sept mook à rejoindre notre mouvement de résistance à l’infobésité. En vousabonnant, en abonnant vos amis, vos parents et en nous achetanten kiosques ou en librairies.Votre confiance nous oblige à faire toujours mieux et à innover.La preuve avec le lancement de notre Prix Sept du photojournalismesuisse (lire page 194) et de notre toute nouvelle collection, Les Cahiersde Sept, dont vous trouverez le premier numéro joint à ce premierSept mook de l’année.Ces histoires de poche, vendues sur la boutique de notre sitesept.info et, à terme, en librairies, nous permettront de mettre envaleur autrement nos récits au long cours. Quant à nos projetsde livre de journalisme littéraire et de podcast, mis en veilleuse auprintemps, nous espérons bien pouvoir les finaliser cette année.Vous l’aurez compris,
12 I Sept mook Hiver 2021Le 26 février 1993, quelque600 kilos d’explosifsà base d’urée et de nitrate
Printemps 1984, au bord de la pis-cine du Sofitel de Conakry, peuaprès la chute du régime du tyrande la République de Guinée Ahmed SékouTouré. L’hôtel est une sorte d’enclave fran-çaise. Dans les cuisines: des barbouzes.Autour de la piscine: des hôtesses del’air d’UTA, la compagnie aérienne de laFrançafrique, des fonctionnaires français,des agents pas secrets, des hommes d’af-faires dans une ambiance très OSS 117 etune poignée de journalistes dont je suis.C’est mon premier reportage à l’étrangerpour l’agence Gamma TV. J’ai 27 ans. Troishommes guident mes premiers pas dansle grand foutoir de la politique françaiseen Afrique: François-Xavier Emmanuel-li, le patron de Médecins Sans Frontières,René Bachmann, envoyé spécial de l’heb-domadaire parisien Le Nouvel Observateur,et Jean-Claude Francolon, photographe àGamma. On sirote du whisky. La discus-sion démarre sur Sékou Touré, ennemi dela France depuis l’indépendance de sonpays en 1958. Jacques Foccart, pivot de laFrançafrique gaulliste, s’est ingénié pen-dant des années à tenter de faire tomberl’homme de ce petit pays perdu entre leSénégal, le Mali et la Sierra Leone... En vain.Et puis, on parle des filles, du rôle dela femme dans la politique. A la croiséedu pouvoir, de l’amour et du cul. Il estquestion de la photographe amoureusede l’ancien président français Valéry Gis-card d’Estaing, battu par le socialiste Fran-çois Mitterrand en 1981, déjà en ménageavec une sémillante journaliste suédoise,et de notre collègue qui s’était entichéedu président de l’OLP Yasser Arafat avantde s’éprendre du Druze libanais WalidJoumblatt. Je demande:‒ Il n’y a pas d’aventurière qui a mal fini?Francolon prononce alors ces mots quime hantent encore aujourd’hui.‒ Si. Il y a l’affaire de cette fille assassinéeau Yémen… Elle s’appelait Véronique Troy.C’est
D’origine russede Novina, situéeaujourd’hui en Coréedu Nord, Véroniqueserait la petite-filledu «plus grand tueurde tigres d’Asie»,George (Youri) Yan-kovsky.
de croiser la piste de Véronique Troy.Je profitais de mes rencontres avec desagents secrets français, britanniques ouaméricains pour les interroger sur cetteinconnue. Un voyage en Corée du Nord m’apermis d’en savoir un peu plus sur la sagade sa famille composée de Russes blancsréfugiés au pays du Matin calme. A Paris, jeme suis saoulé avec des anciens du milieu,des souteneurs des années 1970 suscep-tibles de l’avoir connue. Dans les clubs lesplus sélects de Londres, d’anciens de l’In-telligence Service m’ont parlé des liaisonsdangereuses de cette audacieuse avec lesbarbouzes britanniques. Une virée, dansl’Hadramaout, un haut plateau calcaireau sud du Yémen, me permit égalementde me pencher sur l’étrange mission quilui a coûté la vie. Or, plus j’avançais, plusl’histoire m’échappait. Certains témoinsavaient oublié, d’autres affirmaient nerien savoir et d’autres encore se muraientdans un silence hostile. Bref, je faisais choublanc jusqu’au jour où j’ai fait la connais-sance du docteur Christian Derangère,en 2014. Ce petit septuagénaire au regarddoux vivait et travaillait dans un petitpavillon à Ferrières-en-Brie en banlieueparisienne, à deux pas du «château fran-çais le plus luxueux du XIXesiècle». Je l’airencontré par acquit de conscience aprèsavoir appris qu’il était le dernier ami deDimitri Troy, le père de Véronique.Dans un premier temps, il me condui-sit dans son garage transformé en atelier.Jusqu’à sa mort en 2010, Dimitri Troitskys’y rendait quotidiennement afin de répa-rer les bijoux des habitants de la ville.Puis, le docteur m’a demandé de le suivredans son jardin. C’est là que Dimitri avaitinstallé la misérable caravane qui allaitêtre son dernier logement sur terre. Jesentais le bon docteur méfiant et il faudraplusieurs rencontres avant qu’il ne sortede derrière ses fagots un véritable trésorentassé dans un carton à vin blanc. Il conte-nait un amas de photos décolorées et dedocuments officiels que le père de Véro-nique avait légués, juste avant son décès,à son seul intime, le docteur Derangère.Toute l’histoire de la famille Troy s’y trou-vait. Mis en confiance, il accepta de s’enséparer. «De toute manière plus personnene s’intéresse à cette histoire, soupira lemédecin. Faites-en bon usage.»L’un des premiers documents que j’aiextrait du carton est une feuille fanée,usée aux pliures: un certificat de voyageémanant de l’antenne de Hong Kong duHaut-Commissariat des Nations Uniespour les réfugiés (HCR). A gauche, dansle cadre réservé à cet effet, une photo.Celle d’un homme, le crâne dégarni, ves-ton sombre chemise blanche et cravate decirconstance, accompagné d’une gamineâgée de six ans. L’homme s’appelle Dimi-tri Troitsky. La fillette, Véronique. C’estla première trace photographique quej’ai d’elle. Daté du 6 février 1954, le cer-tificat est valable pour un seul voyage.Un aller simple, sinon vers la tranquil-lité, du moins vers ce qui s’approche leplus de la liberté pour une petite fillejetée sur les routes de l’exil, point d’orgued’une enfance qui débute dans un endroitimprobable appelé Novina. Vous ne trou-verez pas trace de cette petite stationbalnéaire sur la moindre carte. Elle estaujourd’hui perdue en Corée du Nord,à une centaine de kilomètres de la villerusse de Vladivostok. Avant la SecondeGuerre mondiale, une petite colonie deRusses blancs, nostalgiques du temps bénides tsars, y résidait. La légende affirmequ’ils se nourrissaient uniquement desteaks de tigre et ne buvaient que de lavodka. Là-bas, on parlait russe, coréen,chinois, japonais. La bonne société chinoisey venait parfois en villégiature et y croi-sait un certain Jules Briner. Fuyant larévolution bolchévique de 1917, ce puis-sant industriel
l’éternel. La petite et sauvage commu-nauté russe de Novina prospère avec lacomplicité bienveillante des Japonais. Leschoses se gâtent en 1945 quand l’Arméerouge, qui a vaincu les Japonais en Asie,reprend possession des lieux. La plupartdes monarchistes finissent au goulag. Lafamille Yankovsky est décimée. Et parmiles rares survivants se trouve la fascinanteVictoria. Poétesse et tueuse de tigres. Elleéchappe aux rafles soviétiques en repre-nant son nom de jeune fille puis en quit-tant la région grâce au programme desréfugiés des Nations Unies. Direction laCalifornie. Avant de s’enfuir, elle metau monde une enfant dont on perd latrace. En scrutant les photos où figureVictoria, comment ne pas penser à Véro-nique, comment ne pas déceler un air defamille? Véronique aurait presque l’âged’être la fille de cette femme de lettreset de chasse. Elle en aura la fougue etla passion du péril. En a-t-elle hérité del’intrépide poétesse? En fait, peu importe.L’histoire est assez baroque pour se pas-ser de cette filiation incertaine. Pointn’est besoin d’ajouter une mère impro-bable et fantasque au destin d’une enfantnée dans une colonie de Russes blancs enpleine Corée ravagée par la guerre, affu-blée d’un père aventurier.Dans le carton à vin, il y a aussi laphoto de cinq officiers de l’armée tsa-riste. Au centre du groupe, on reconnaîtVassili, l’un des frères Yankovsky. Que faitcette photo au milieu des trésors conser-vés par le père de Véronique? Doit-on endéduire une certaine forme d’intimitéentre Dimitri Troitsky et les Yankovsky?La chose ne serait guère étonnante. Vas-sili Yankovsky et Dimitri Troitsky étaientpilotes de chasse dans l’armée japonaisedu Mandchoukouo, la force militaire del’empire éponyme contrôlé par le Japon de1932 à 1945. A la fin de la Seconde Guerremondiale, tous deux plongent dans l’uni-vers interlope du renseignement. Fuyantl’arrivée de l’Armée rouge à Novina en1945, Vassili rejoint Séoul, la capitalesud-coréenne. Trois ans plus tard, la CIAle recrute et le charge d’implanter desréseaux d’espionnage en Corée du Nord.L’affaire vire à la tragédie quand tous lesagents recrutés par Vassili sont arrêtés. Ilest discrètement viré de l’agence améri-caine. Le destin de Dimitri est tout aussiétonnant. Il est lui aussi l’un des fils de labonne société orthodoxe de Novina. Sonpère n’était autre que le consul généralde la Russie tsariste à Kobé, au Japon. Unedizaine de photos jaunies du carton devin laissent entrevoir des bribes de sonenfance. Elles ont sans doute été prisesau lendemain de la révolution soviétique.Images d’un autre temps, d’une famillerusse, comme il y en avait tant avant lesévénements de 1917, qui pose sur le per-ron d’une demeure bourgeoise. Des oiesse promènent au premier plan. Deuxenfants, Dimitri et son frère, emmitou-flés dans des habits d’hiver, chapka visséesur le crâne, sont sagement assis dans unside-car. Une femme, la mère de Dimitri,vêtements noirs sous un tablier blanc,trône dans un fauteuil. Deux hommes,dont le père de Dimitri, jouent au billard.Les mêmes, assis derrière un bureau avecsur le mur des cartes, travaillant peut-être pour le chemin de fer à l’origine duboom de ce nouveau «far east». Un clichéd’un homme allongé regardant l’objectif.La quasi-absence de photos de Dimitriadulte s’explique peut-être par la tournureviolente des événements après la créationde l’Etat fantoche du Mandchoukouo,avatar de l’ancienne Mandchourie, par lesJaponais en 1932. Les documents photo-graphiques les plus compromettants ontsans doute été détruits. Que les troupesd’occupation soviétiques découvrentun document de lui
n’ait pas connu le sort réservé aux 4’000tsaristes de la brigade Asano de l’arméedu Mandchoukouo, envoyés au goulag etmassacrés par les Soviétiques? Des com-munistes qui avaient de bonnes raisonsd’en vouloir à cette troupe spécialiséedans les opérations d’espionnage et deguérilla derrière leurs lignes pendant laSeconde Guerre mondiale. A-t-il balancéses anciens compagnons d’armes? Sovié-tiques et Chinois ont-ils employé sestalents de pilote acquis lors de son pas-sage dans la brigade Asano? Seule certi-tude: en 1951, il déclare la naissance deVéronique dont la mère serait une Russerencontrée à Harbin en Mandchourie.Cinq ans plus tard, il réussit à s’enfuiravec sa fille et arrive à Séoul. On ne saitpas grand-chose de leur séjour en Coréedu Sud, sinon qu’ils en profitent pour serecueillir sur la tombe d’Alexandre Troitsky,grand-père de Véronique. Finalement,en 1957, Dimitri débarque à Hong Kong encompagnie de sa mère et de sa fille, avecpour tout bien un titre de voyage du HCRet trois allers simples pour la France. A sonarrivée dans l’Hexagone, Dimitri Troitskys’installe dans la ville de Gagny, en ban-lieue parisienne, où une solide colonied’exilés russes prospère à l’ombre d’uneéglise orthodoxe. Il réside dans le quar-tier des Abbesses, à deux pas de l’égliseSaint-Séraphin. Il inscrit sa fille à l’écoleet trouve un emploi de chauffeur-livreuraux Nouvelles messageries de la presseparisienne. Pour arrondir ses fins de mois,il restaure les bijoux de ses compatriotes.Il francise son nom, et se fait désormaisappeler Didier Troy. Patronyme qui échoitégalement à la petite Véro.Dimitri Troitsky est un aventurier.Il n’a pas oublié l’adrénaline des opéra-tions spéciales de la brigade Asano surle front chinois. Peut-être même a-t-iltoujours le goût du sang? Il est en contactavec des agents français du SDECE, leService de documentation extérieure etde contre-espionnage, qui travaillent nonloin de chez lui, dans leur base secrètede Chelles/Gagny. C’est de là que partentnombre de missions clandestines envoyéesderrière le rideau de fer. Sa nationalitél’empêche de postuler à un emploi ausein du SDECE, en revanche rien ne luiinterdit de travailler pour eux en tantqu’agent indépendant. D’autant que sesdeux passions, les armes et l’aviation, nesont pas incompatibles avec les requêtesdu renseignement français. A l’est deParis, l’aérodrome de Chelles-Le Pin estouvert aux activités civiles depuis 1947.En ce début des années soixante, Dimi-tri se présente à l’aéro-club. Rien qu’à samanière de bouger et à son visage angu-leux, les habitués ont tout de suite com-pris qu’il n’était pas comme les autres.Quand il s’exprime, c’est-à-dire rarement,il parle avec un accent russe à couper aucouteau. Les autres membres du club nesavent rien de sa vie à Novina, en Corée.Ils savent juste qu’il a une fille qui l’ac-compagne de temps à autre.Du carton à vin, le docteur Derangère,seul ami de Dimitri, extrait un curieuxcliché en noir et blanc pris au début desannées septante. Troitsky prend la posedevant un petit avion, probablementun Morane Saulnier Rallye, qu’il vientd’acheter. Sur le côté gauche de sa cein-ture, une lanière avec au bout un objetqu’il tient de la main droite, mais quel’on ne distingue pas bien. Le toubibm’assure qu’il s’agit d’un 22 long rifle:«Il avait peur d’être assassiné et ne sor-tait jamais sans son arme qu’il portaità sa ceinture du côté droit de son panta-lon. C’était un calibre 22 qu’il avait bap-tisé “Old Joe”» Un instrument de mort,petit, efficace et peu bruyant. L’arme deprédilection des tueurs. Souvent Dimi-tri Troitsky s’envole à bord de son Ral-lye pour ne revenir que quelques joursplus tard.
de tueur à gages. Dans le carton à vin, troisphotos dans une enveloppe laissent sup-poser que notre homme a pu être mêléà des livraisons militaires. Sur le premiercliché, on le voit, casquette sur le crâne,attablé à la terrasse d’un café. A sa droite,un type en costume cravate et lunettesnoires, genre espion, en grande discus-sion avec un homme aux allures de fonc-tionnaire d’Etat africain. Sur la table, degrosses jumelles sorties de leur étui. Surles deux autres images, on distingue unchasseur-bombardier britannique avectout son armement. Pourquoi DimitriTroitsky a-t-il rassemblé ces trois docu-ments qui fleurent bon le commerce desarmes? Faut-il y voir une preuve supplé-mentaire de ses accointances barbou-zardes?Mai 1968. Sur les pavés, les barsde Saint-Germain-des-Près et desChamps-Elysées. Véronique s’enivre deliberté et de l’air du temps. L’époque est àtoutes les provocations, toutes les licences,toutes les folies. Une ado un peu déluréetrace sans difficulté sa route dans le Parisde la nuit. Elle côtoie tout ce que la capi-tale compte de célébrités. Au festival deCannes, elle tape dans l’œil d’un anciencommissaire de police devenu agent desécurité qui raconte: «J’ai fait la connais-sance de Véronique Troy en 1970. Elledevait avoir 20 ans et rêvait de devenirune star du septième art. Pourquoi je mesuis intéressé à cette jeune fille et non pasà l’une des cinquante autres starlettesqui se dandinaient à moitié nues sur lesplages de la Croisette, offrant leur ana-tomie à la trentaine de photographes etcameramen friands de belles fesses et deseins fermes? Parce que Véronique avaitun atout supplémentaire, elle accompa-gnait le producteur de cinéma françaisGérard Lebovici, l’ami de Brasseur, Mon-tand, Deneuve, Delon, Belmondo, Depar-dieu… Tous présents d’ailleurs. J’ai penséqu’elle était promise à un brillant avenir,tout au moins qu’on entendrait parlerd’elle un moment et qu’elle ne sombreraitpas dans l’oubli avant le festival suivant.»Sa rencontre avec Roman Polanski la pro-pulse dans le monde de la jet-set interna-tionale, de Saint-Moritz en Suisse à Ibizaaux Baléares. Elle le rejoint aux Etats-Unis,dans sa villa de Los Angeles. Elle s’y trouveencore au moment où le réalisateur ren-contre une gamine qui l’accusera par lasuite de viol. Les dates coïncident. L’affairen’a pas encore éclaté qu’elle a déjà quittéLos Angeles pour retrouver le monde desnuits parisiennes. Un souffle de libertécaresse la France de Giscard d’Estaing.Les corps se libèrent. La décennie seraérotique ou ne sera pas. Dans les ciné-mas, on se presse pour assister aux ébatsd’Emmanuelle et de ses amant(e)s. Dansles kiosques, on s’arrache les numéros deLui, «le magazine de l’homme moderne» etde ses femmes dénudées. Le photographeDavid Hamilton peut encore désaper sesjeunes filles en fleur sans se faire traiterde pédophile. Véronique au corps longi-ligne est dans l’air du temps.En 1971, elle fréquente l’une des célé-brités de la station radio RTL, Gérard Klein.Un véritable coup de foudre. Ils se marientquelques jours après leur rencontre, maisleur union ne fait pas long feu, dix joursen tout et pour tout. «C’était juste pourfaire la fête, explique Gérard Klein. C’étaitune femme libre.» La belle fonce dansla vie à cent à l’heure en Mini Cooper Sou en Honda 750. La chanteuse Régine,la papesse de la nuit, vient d’ouvrir sapremière boîte de nuit. Fin 1976, voilàVéronique à Londres aux côtés d’un sul-fureux milliardaire anglais, John Bentley,prédateur d’entreprises le plus redoutéde Grande-Bretagne et célibataire le plusen vue. A 35 ans, il est adulé autant quehaï. Sa fortune,
y côtoie le colonel Archibald David Stirling,fondateur des SAS, les forces spéciales del’armée britannique, le redoutable mil-liardaire et politicien franco-britanniqueSir James Michael Goldsmith et le mar-chand d’armes saoudien Adnan Khashoggi.Deux ans avant sa rencontre avec Véro-nique, Bentley a liquidé ses affaires pourembrasser la vie de play-boy. Pour la pressepopulaire britannique, il incarne la quin-tessence du glamour. Et pour la roman-cière jet-setteuse, Jackie Collins, l’un «deshommes les plus sexy au monde». JohnRansom Bentley laisse courir la rumeurqui fait de lui un agent des services bri-tanniques. Dans les salons feutrés, lesmembres très select des clubs londoniensse repaissent des articles du Times ou duMirror consacrés à leurs pairs impliquésdans l’organisation et le financement del’insurrection royaliste contre le gouver-nement nassérien du Yémen du Nord avecl’aide du mercenaire français Bob Denard.D’autres de ses amis auraient appartenuà un réseau secret et parallèle des servicessecrets occidentaux, connu sous le nomde Kenyan Safari Club, fondé en 1976 etdirigé par Alexandre de Marenches, patronatlantiste du renseignement français.Au début, Miss Troy n’est qu’un tro-phée de plus au tableau de chasse duplay-boy. Entre les voitures de luxe, lesgrosses motos, les jets privés et les fêtesà Saint-Tropez, Saint-Moritz ou Saint-Martin, l’amourette vire à la romance.En 1975, John Bentley est l’homme de lavie de Véronique. La jeune femme se faittatouer le nom de son chéri sur la hancheet se prend à rêver de fonder une famille,d’avoir des enfants avec son bel Anglais.Une bonne fée veille sur leurs amours.Elle s’appelle Sveeva Vigeveno. Dans lesarchives de l’agence Gamma, il y a unephoto de Véronique, signée Sveeva, oùelle pose de trois quarts, une croix de fernazie autour du cou, nue sous un blousonde cuir clouté grand ouvert sur un sein.Pas facile de rencontrer Sveeva Vigeveno.Il faut l’intervention du responsable dela photothèque de l’agence Gamma.L’ex-photographe des stars a des alluresde bourgeoise élégante, style bon chicbon genre, comme on les apprécie dansles beaux quartiers parisiens. Véronique?Elle s’en souvient bien. Mais prononcezle nom de John Bentley et son visage sefige de peur. Inutile d’insister, elle parlede menaces de mort passées et dit tou-jours craindre pour la vie de ses petits-enfants. «Le canoë de l’amour» s’échouesur les récifs de la vie courante: le princecharmant fait faillite et Véronique ne peutpas ‒ ou ne veut pas ‒ lui donner d’héritier.Le couple se sépare, bons amis. Elle revienten France et s’installe dans un coquetappartement parisien du 19earrondisse-ment, rue des Belles-Feuilles. Le tourbil-lon reprend: Paris, les nuits; Deauville, lesweek-ends. Un dimanche soir, au retourde Normandie, elle chute à moto. Plus depeur de que mal. Les policiers accourus surles lieux trouvent «une importante quan-tité de drogue». Impossible de connaîtrel’ampleur de la prise, suffisamment entout cas pour justifier une interpella-tion suivie d’une garde à vue. Véroniquedéclenche un branle-bas de combat etréussit à informer de sa fâcheuse situa-tion son ancien prince charmant. Toutesaffaires cessantes, John Bentley se préci-pite en France. Il arrive au commissariatà l'instant même où elle en sort. «Ne t’enfais pas, lui dit-elle. C’est arrangé.» Et lavoilà repartie dans la nuit.Fin 1976, elle risque de plongersévère, pour escroquerie cette fois-ci.C’est Me Georges Kiejman, l’un des ténorsde la place de Paris, qui la représente. Nor-malement, l’homme de loi, ami personneldu futur président de la République fran-çaise François Mitterrand qui le nommeraministre de la Culture quelques
inexistantes, l’avocat prétexte un délaisupplémentaire pour prendre connais-sance du dossier. C’est alors qu’il reçoitle coup de fil d’un responsable des ser-vices secrets français:‒ Où en est le dossier Troy? lui demandel’homme.‒ Je compte plaider le renvoi, mais je doutesérieusement qu’il soit accordé.‒ Eh bien, allez-y pour le renvoi! Vousverrez.Contre toute attente, la demande estacceptée; l’avocat n’est pas au bout de sessurprises. Peu après, les poursuites contresa cliente sont abandonnées. Vieux bris-card à qui on ne la fait pas, l’homme deloi a bien sa petite idée. Rarement il luia été donné de voir une femme pareil-lement protégée. Prenez les somptueuxvoyages à l’étranger, mélangez avec lesnuits dans les palaces en compagnie depuissants de la planète, ajoutez une maî-trise correcte de l’anglais, de l’allemand,du russe et du chinois, et vous avez lesingrédients d’un cocktail explosif quipourrait s’appeler «l’honorable corres-pondante» ou encore la «french MataHari». Derrière Véronique plane en effetl’ombre inquiétante des services de ren-seignements français...Sanaa ne répond pasLe 6 juillet 1977, une Porsche 914 vertpomme flambant neuve, immatriculée 75,fonce à toute vitesse en plein cœur de lacampagne du Gers, en direction du petitvillage d’Aignan, à portée de tir du châ-teau de Castelmore qui a vu naître d’Ar-tagnan. Dans cette Occitanie d’un autretemps, on n’a pas l’habitude de voir desvoitures de sport, encore moins des roads-ters aux couleurs criardes. A bord, deuxjeunes femmes. Elles ont décapoté pourmieux sentir la vitesse. La conductrice,cheveux au vent, négocie parfaitement lesroutes étroites et sinueuses et passe devantla gendarmerie d’Aignan sans ralentir.A ses côtés, une grande brune, lunettes desoleil sur le nez, Françoise Scrivano, dite«Franca», une enfant du pays. C’est ellequi a eu l’idée de cette virée, elle veut pré-senter son amie à sa famille. La Porschepile devant l’une des maisons du village.Franca en sort la première et se précipitedans les bras de sa sœur. «Je te présente,Véronique Troy. Mais tu peux l’appelerVéro», lui dit-elle en désignant la conduc-trice. Elle aurait pu ajouter qu’elle estdavantage qu’une amie, sa sœur de cœuret sa collègue. Franca est le mouton noirde la famille, celle qui a mal tourné. Toutle monde le sait. Pour ses camarades dulycée de Vic-Fezensac, la grande ville laplus proche, elle est montée à Paris pourfaire le trottoir. Techniquement parlant,ils n’ont pas tort. Depuis peu, elle vit deses charmes… comme Véronique.Comment se sont-elles rencontrées?Ne comptez pas sur les documents ducarton de vin du père de Véronique pourrépondre à la question. En revanche,quelques photos témoignent de leur ami-tié. Une complicité placée sous le signede la vitesse et de la beauté éphémère.Elles posent assises sur une grosse moto,Véro le perfecto ouvert sur un col roulé, sacroix de fer nazie toujours autour du cou.Deux bad girls aux sourires étincelants etun peu forcés. En ce début 1977, Véro l’in-souciante, la reine de la nuit, l’amazonede la jet-set, n’est plus. Finies les soiréesavec acteurs et réalisateurs, les fêtes dufestival de Cannes; oubliées les virées àSaint-Moritz ou Ibiza. Après la starlette,place à la courtisane, une