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À quelques mois de la retraite, Thierry Luthers a co-signé un documentaire sans concessions sur le monde du foot, « Le milieu du terrain », qui a fait beaucoup de bruit. Le 1er mai 2022, ce sera la fin de sa longue aventure à la RTBF : 42 ans d’une carrière incroyablement remplie. De Carl Lewis ou Eden Hazard à Michel Piccoli en passant par Serge Gainsbourg ou Jean-Jacques Goldman, il a rencontré et interviewé les plus grandes stars. Des Jeux Olympiques à la Coupe du Monde de football, il a commenté les plus grands événements sportifs de la planète. Passionné de sport, d’histoire, de cinéma, de Johnny Hallyday, de tombes de personnalités, il a vécu à 100 à l’heure tout au long de ces 4 décennies. Dans ce tourbillon professionnel et privé, il a connu des moments d’émotions, de joies mais aussi de peines, comme la disparition de son frère, Philippe, en 2007, et qui l’a profondément marqué. Tout au long de ces pages, il se confie sans fard mais avec un certain recul sur cet incroyable parcours... qui n’est pas encore tout à fait terminé.
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Seitenzahl: 223
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Souvenirs
Éditions Luc Pire [Renaissance SA] Drève Richelle, 159 – 1410 Waterloowww.editionslucpire.be
Thierry Luthers – Souvenirs, Souvenirs Édition : Anne Delandmeter Correction : Stéphanie Dubois Couverture et mise en pages : Martine d’Andrimont | Artifice Concept Photo de couverture : © Martin Godfroid
ISBN numérique : 9782875422712 Dépôt légal : D/2022/12.379/03
© Éditions Luc Pire, 2022
Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.
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Thierry Luthers
Souvenirs Souvenirs
Écrire ses mémoires, c’est en quelque sorte une manière officielle de raconter sa vie. Mais cela peut aussi vite devenir un peu pompeux, voire même un peu prétentieux. Au terme de ces quarante-deuxans de carrière à la RTBF, j’ai donc préféré épingler quelques beaux souvenirs parsemés de belles émotions, de jolies rencontres et de moments forts.
Tout au long de ces décennies, j’ai eu la chance de connaître plusieurs vies professionnelles. Tour à tour animateur de radio, présentateur de télévision, producteur, chroniqueur radio et TV, journaliste, historien du sport, documentariste d’investigation. J’ai eu ainsi la possibilité d’explorer les méandres de nombreuses disciplines différentes. Ma formation d’historien m’a souvent été utile. Notamment pour ce qui est de la méthodologie et la culture générale. J’ai toujours considéré que le journaliste était l’historien du présent. Et que l’historien était le journaliste du passé. Tout au long de ma carrière, j’ai tout donné à la RTBF, comme un fidèle serviteur du service public. Souvent même au détriment de ma vie privée. Tellement ce boulot est prenant, passionnant, mais aussi, et surtout, chronophage. La RTBF me l’a-t-elle rendu ? Je ne le sais pas. En tout cas, la question mérite d’être posée. Mais, à l’heure du bilan, loin de moi l’idée de « cracher dans la soupe », même si l’institution a bien changé ces dernières années. Depuis 1980, j’ai vu défiler quelques administrateurs généraux successifs à la tête de la RTBF. Ils y ont connu des fortunes diverses. Moi aussi d’ailleurs ! Une seule fois, dans ce long parcours, j’ai envoyé un mail à mon grand patron. Pour une petite requête. Mais il n’a même pas daigné me répondre ! J’ai compris, alors, que je n’étais qu’un numéro, perdu dans la masse des employés. La notoriété et la popularité demeurent des notions fragiles, toutes relatives, et certainement éphémères. Sic transit gloria mundi, « Ainsi passe la gloire du monde », disait-on, jadis, lors de l’intronisation d’un nouveau pape au Vatican. Mais cette notoriété parfois bien agréable n’offre pas que des avantages. Elle a même été parfois difficile à vivre. Surtout quand je présentais des émissions très populaires comme Copie conforme. À l’époque, je sortais beaucoup… et j’étais souvent le dernier à rentrer. Me jetant ainsi littéralement dans la gueule du loup. Et devenant, fréquemment, la cible de l’agressivité de ceux qui, comme moi, se perdaient dans les dangereux effluves de l’alcool. En devenant journaliste, j’ai acquis une sorte de légitimité, je dirais même de respectabilité. J’ai toujours essayé de faire mon métier honnêtement et je pense que la plupart des gens l’ont bien compris. Évidemment, il y a, et il y aura toujours, la catégorie des frustrés, des grognons et des aigris qui ont trouvé désormais leur terrain de défoulement sur les réseaux sociaux. Mais je dois dire que, même à cet égard, j’ai été relativement épargné.
À l’heure de jeter un large coup d’œil dans le rétroviseur, j’espère que vous prendrez beaucoup de plaisir à partager tous ces souvenirs avec moi.
Quand on plonge dans ses souvenirs, il est de coutume d’évoquer, d’abord, son enfance ou son adolescence. Je ne dérogerai donc pas à la règle. Mais permettez-moi de le faire par un prisme particulier, celui d’une brève, mais intense, carrière artistique que je dois surtout au « flair » de ma chère mère ! Elle avait senti, très tôt, que mon frère Philippe et moi avions certaines dispositions pour l’art de la parole. Dès lors, ni une ni deux : inscription commune aux cours de diction, puis de déclamation et d’art dramatique à l’Académie royale Grétry de Liège. J’ai à peine 11ans à l’époque.
MadameMawet en diction, le délicieux José Brouwers (né, comme moi, un 26mars), son ex-épouse Christiane Eppe en art dramatique : autant de professeurs de cette période qui m’ont durablement marqué. Puis survient le premier coup de théâtre… Le Théâtre royal de Liège, plus précisément, le siège de l’Opéra royal de Wallonie (ORW). À l’époque, l’Opéra royal de Wallonie passe une petite annonce : il cherche quatorzeenfants ou adolescents pour jouer dans la création mondiale sur scène, en français, de La Mélodie du bonheur. Il s’agit de chanter, de danser et de donner quelques répliques. À mon plus grand plaisir, je passe sans encombre les différentes étapes du casting. Et plus de cent cinquante gosses se sont présentés!
C’est un événement artistique de première importance. Nous sommes alors en 1973. Huit ans plus tôt, le monde entier, ou presque, a vu la version cinématographique de La Mélodie du bonheurréalisée par le grand cinéaste Robert Wise – à qui on doit aussi West Side Story, une autre grande comédie musicale – avec la pétillante Julie « Mary Poppins » Andrews dans le rôle principal, celui de Maria. La Mélodie du bonheur ou l’histoire de cette apprentie religieuse, Maria Rainer, qui tombe amoureuse du capitaine von Trapp… et sous le charme de ses septenfants. Au cinéma, Sound of Music (le titre original) avait trusté les récompenses et battu tous les records au box-office. Mais on en avait presque oublié que la comédie musicale avait d’abord été jouée sur scène, à Broadway, lors de sa création en ١٩٥٩. Pour ce spectacle de fin d’année, l’ORW, dirigé alors par le bouillant Rochefortois Raymond Rossius, avait mis les petits plats dans les grands. Et la compagnie lyrique liégeoise avait réuni une belle brochette d’artistes français et belges, sous la double baguette du regretté Robert Bléser, sympathique et inamovible chef d’orchestre du « Royal » (comme on dit à Liège), et de Paul Glover, metteur en scène américain et chorégraphe de renom. Glover n’avait-il pas travaillé avec le grand Bob Fosse (le réalisateur du film Cabaret avec Liza Minnelli) aux États-Unis ? Un personnage tout à fait étonnant que ce Paul Glover : maigre comme une trique, grillant cigarette sur cigarette et rendant tous les soirs un hommage appuyé à Johnnie Walker à la terrasse de son hôtel, situé juste derrière l’opéra. Mais aussi, et surtout, un vrai professionnel d’une grande exigence.
Pendant trois mois, les deux équipes d’enfants (la distribution avait été doublée pour éviter de trop grandes fatigues) ont travaillé d’arrache-pied : le chant, la danse, le texte. Le menu était copieux. L’apprentissage de la valse pour une scène clef de la pièce ne fut pas une partie de plaisir pour moi ! À vrai dire, je n’étais pas très douépour la danse ! J’entends encore, comme si c’était hier, la voix et les conseils de Paul Glover, par ailleurs incapable de prononcer correctement mon prénom. « Jerry, Jerry, non, non, non, love. Le rythme, c’est 1-2-3, 2-2-3 », le tout avec un délicieux accent américain.
Les sept enfants de la fameuse famille vonTrapp ont une part prépondérante dans ce spectacle. Et leur entrée en scène est très attendue par le public. Cela se passe sur le fameux « Do-Re-Mi », une chanson qui a fait le tour du monde. Personnellement, j’interprétais le rôle de Friedrich, 14ans, le fils aîné de la tribu familiale. Soit exactement mon âge à l’époque ! Dès la première du spectacle, au début des vacances de Noël, le résultat a été conforme aux attentes. En l’espace de quelques mois, des représentations triomphales sont données à travers toute la Wallonie, de Mons à Spa, en passant par Liège, Verviers, Namur ou Charleroi avant une nouvelle programmation à la rentrée de la saison74-75.
Cette première expérience artistique devait me marquer profondément. La magie de la scène, le public qui ne réagit jamais de la même manière d’un soir à l’autre, les rencontres avec les artistes, le fait de devoir étudier pour mes examens de Noël dans la salle de l’opéra entre deux répétitions, autant de souvenirs inoubliables ! Parmi les comédiens, un pensionnaire de l’ORW m’a marqué plus que les autres : le sympathique Hubert Meens, qui jouait le rôle de l’oncle Max. Il était parfois facétieux avec ses partenaires. Par exemple, dans une scène de la pièce, il prenait le thé avec le capitaine von Trapp et la baronne Elsa Schraeder, que le capitaine est sur le point d’épouser. Et chaque soir, Hubert va remplir, à ses frais, la théière à la cafétéria du théâtre. Il en a un peu marre d’être, à chaque représentation, le dindon de la farce. Comme la baronne est quasiment aussi insupportable à la scène qu’à la ville, il décide, un soir, de lui jouer un tour pendable. Et il nous met dans la confidence : cette fois, ce n’est pas du thé que contiendra la théière, mais de la soupe aux pois ! Des coulisses, nous observons la réaction en scène de la comédienne qui joue le rôle de la prétentieuse baronne. Lorsqu’elle porte la tasse de thé à ses lèvres pour boire, elle fait un rictus de dégoût et recrache aussitôt une partie du contenu. Nous éclatons de rire. Hubert se prendra une note de service pour cette plaisanterie très modérément appréciée de sa partenaire. Oncle Max était parfois aussi un peu distrait en représentation. À un moment donné, il devait rassembler les enfants sur scène pour former une petite chorale. Mais un soir, au lieu de nous appeler par nos noms de scène « Lisel, Friedrich, Martha », il nous appela par nos vrais prénoms, « Mireille, Thierry, Nathalie » ! Pris d’un énorme fou rire, nous ne parvenions plus à émettre la moindre note ! Je m’en souviens comme si c’était hier. Aujourd’hui encore, je suis resté en relation avec Hubert via Facebook. Dans mon cœur, il restera à jamais mon « oncle Max » !
Deux ans plus tard, incroyable, je découvre le cinéma ! Le réalisateur hutois Jean-Marie Degèsves préparait alors son premier long métrage avec la belle Marie Dubois en guest-star. Marie Dubois, c’est cette actrice qui jouait le rôle de la fille du guignol et dont Bourvil tombe amoureux dans La Grande Vadrouille. Jean-Marie Degèsves cherchait des adolescents pour jouer plusieurs scènes de comédie. Le scénario était initialement intitulé Un bain froid en été, quelque part à mi-chemin entre La Guerre des boutons et Le Blé en herbe. Le cinéaste était passé en repérages dans quelques établissements de la région liégeoise, dont l’athénée de Chênée où j’étais élève en humanités. Et après avoir passé les castings, me voilà engagé pour le rôle de Jean Laruelle, le chef de la bande qui ennuie sans cesse Fernand, le personnage central du film. Un film dont le titre était devenu entre-temps Du bout des lèvres. Bref, je devais interpréter une sorte de bad boy ! Dois-je préciser que cette perspective me portait d’allégresse ? J’adore les rôles de composition…
Le rôle de Fernand était interprété par le jeune et beau Olivier de Saedeleer, qui deviendra plus tard pilote de ligne à la Sabena. Je l’ai recroisé un soir dans la fameuse discothèque du Mirano, haut lieu des nuits bruxelloises… et je ne l’ai pas reconnu ! Dès le début du tournage, Olivier, à peine un peu plus âgé que moi, se confie à moi. Il est totalement tétanisé à l’idée de devoir jouer quelques jours plus tard des scènes d’amour assez intimes avec Marie Dubois. En effet, la fin du film racontait son dépucelage par une jolie bourgeoise d’âge mûr. Dans le scénario, la maman de Fernand était femme de ménage dans la belle résidence secondaire du Brabant wallon où vit le personnage de Madame Boirin, jouée par la comédienne française. Moi aussi en pleine puberté, je comprenais parfaitement les émois d’Olivier… tout en étant très impatient de découvrir les scènes à l’écran ! Je ne fus point déçu : Marie Dubois était vraiment très belle et l’affiche du film avait déjà suggéré fortement cette scène un peu érotique…
Nous avons tourné pendant un petit mois, au cours de l’été1975, dans le Brabant wallon. Ce furent des vacances vraiment extraordinaires au rythme de « L’Été indien », le tube de Joe Dassin, qui passait tout le temps à la radio. C’était aussi une période de découverte artistique pour moi, le passionné de septième art. Comme on pouvait s’y attendre, le tournage d’un long métrage est, avant tout, l’école de la patience vu le nombre impressionnant de prises qui doivent être effectuées. Nous sommes restés plusieurs jours dans les sous-bois d’Ohain pour une mémorable séquence de strip-poker qui ne dure que quelques minutes à l’écran. En face de moi, en soutien-gorge, la sculpturale comédienne Martine Regnier, fille du scénariste Greg, le père d’Achille Talon en bande dessinée. Et, de l’autre côté, également en petite tenue, la jolie Nathalie Clausse, qui n’est autre que la fille de Robert Stéphane (Robert Clausse de son vrai nom), mon futur administrateur général à la RTBF ! À un moment donné, le notaire du village et père de Martine dans le film déboule comme un fou furieux dans les sous-bois et met fin brutalement à ces « galipettes ». Pour ce rôle, Degèsves avait choisi un comédien du théâtre dialectal de la région : Valmy Féaux, futur gouverneur du Brabant wallon, mais aussi ministre de tutelle de la RTBF à la Communauté française. Décidément, le monde est bien petit ! Nous avons aussi tourné quelques jours sur la grande place de la commune de Plancenoit, devant l’église et devant le cimetière, un lieu prédestiné pour moi ! J’y suis récemment retourné, à l’occasion d’une conférence donnée dans la région. Quarante-cinqans après le tournage, rien ou presque n’avait changé ! Même pas les chaises de l’église ! J’ai été pris d’une grosse bouffée d’émotion.
La première projection de Du bout des lèvres a eu lieu au Festival international du film de Bruxelles en janvier 1976. J’étais fier comme Artaban d’y avoir été invité. C’était un peu mon festival de Cannes à moi après tout ! La projection commence et, au bout de vingt-cinqminutes, la salle se rallume déjà ! Je revois encore la silhouette élancée de Dimitri Balachoff, fondateur et co-président du festival, monter sur scène pour prendre le micro. Il nous annonce qu’il y a une alerte à la bombe et que nous devons évacuer la salle du Palais des Beaux-Arts dans le calme ! Tout le monde sort… pour revenir vingt minutes plus tard. C’était évidemment un canular de très mauvais goût, mais la magie de la projection avait été rompue. On avait déjà connu meilleur début de parcours ! Le film a toutefois connu un très joli succès commercial pour un long métrage belge de fiction. Si vous le voyez aujourd’hui (il est disponible en DVD), bonne chance pour me reconnaître : j’avais 16ans, j’étais très mince et je n’avais pas encore totalement mué !
Quand Du bout des lèvres est sorti à Liège, je me suis rendu avec une bande de copains au cinéma Le Normandie, dans le centre-ville. C’est la salle où ont été projetés tous les derniers films de mon idole Louis de Funès, donc ce n’est pas rien ! L’ouvreuse siégeait alors dans une sorte de cockpit futuriste, à l’avant du cinéma. Je lui ai demandé, tout de go, si je pouvais entrer gratuitement puisque je jouais dans le film. J’avais d’ailleurs, pour le prouver, un article de Ciné Revue reprenant la distribution. Je revois cette dame blonde me répondre du tac au tac : « Oui, c’est cela et moi je suis la reine d’Angleterre ! » Avant de demander, dans la foulée, les cartes d’identité de tous les membres du groupe puisque le film était interdit aux moins de 16 ans ! Certains de mes amis, qui n’avaient pas l’âge requis, sont restés sur le carreau et n’ont jamais pu entrer. Et j’ai finalement dû payer ma place pour revoir le film.
Après la comédie musicale, après le cinéma, place au théâtre ! José Brouwers était non seulement mon professeur, il était aussi le directeur du dynamique Théâtre Arlequin, charmante « bonbonnière » située près de l’église Saint-Christophe, à Liège. Une compagnie théâtrale très célèbre en Cité ardente. Et José me fait un cadeau somptueux en me confiant le rôle de Poil de Carotte, dans la pièce éponyme de Jules Renard. J’ai l’âge du rôle, 16ans, ce qui est très rare. En effet, Poil de Carotte a souvent été interprété par des comédiens plus âgés, voire même par des comédiennes travesties ! Et, lors de la création à la Comédie française à Paris, la pièce avait, déjà, un petit accent liégeois, puisque c’est la grande comédienne liégeoise Berthe Bovy qui jouait le rôle de madame Lepic, la mère acariâtre de cet adolescent roux et mal dans sa peau. Poil de Carotte, c’est une pièce très dure, mais brillante sur les relations difficiles entre un enfant et sa mère. Un enfant qui trouve un peu de complicité, un peu plus de chaleur humaine auprès de son père. Une pièce en un acte, assez courte et dense, mais avec beaucoup de texte pour le personnage principal puisque Poil de Carotte est en scène de la première à la dernière minute ! Heureusement, j’ai toujours été doté d’une excellente mémoire. Pas de problème donc pour le texte à retenir. En revanche, c’est plus difficile pour moi de bouger en scène : je suis parfois un peu « raide ». Je mesure déjà 1m80 et je suis très mince, parfois mal à l’aise avec mon corps d’adolescent. Poil de Carotte, nous l’avons joué à maintes reprises, y compris lors de nombreuses matinées scolaires. Des représentations où le public n’est pas toujours attentif ni discipliné. Un jour, dans un établissement de Herve, les jeunes spectateurs sont très dissipés. C’est bien simple, ils ne nous écoutent même plus. Leur brouhaha couvre même partiellement nos répliques. On a alors utilisé une vieille technique théâtrale : jouer en parlant beaucoup plus bas, mais cela n’a pas bien fonctionné. À l’issue de la représentation, le comédien qui jouait mon père était tellement furibard qu’il avait refusé de venir saluer. Il s’est fait alors copieusement enguirlander par José Brouwers, par ailleurs metteur en scène du spectacle. « Au théâtre, on salue, quoi qu’il arrive ! », lui a-t-il vertement lancé.
Par un joli clin d’œil de l’histoire, je retrouvai la pièce de Jules Renard quelques mois plus tard, dans une version radiophonique. C’est le brillant journaliste Robert Louis qui avait mis la pièce en ondes pour en faire un feuilleton radio. Cette fois, je jouais le rôle du grand frère, Félix, Poil de Carotte étant interprété par Michel Saint-Remi, qui n’était autre que mon petit frère, Kurt, dans La Mélodie du bonheur, deux ans plus tôt. Joyeuses retrouvailles ! Michel a, lui aussi, connu une petite carrière artistique avant de devenir avocat.
Je devais encore rejouer par deux fois au Théâtre Arlequin tout en ayant achevé, entre-temps, mon cursus à l’Académie Grétry avec deux médailles du gouvernement à la clef. On me rappela pour le rôle de Thibault l’Agnelet dans La Farce de Maître Pathelin aux côtés du comédien liégeois Alex Tasset qui, sur scène, faisait parfois plus du Louis de Funès que du Maître Pathelin ! Puis, en 1989, on a monté un cabaret liégeois intitulé Billets fous, en référence à l’émission de télévision Billets doux que je présentais à l’époque. J’apportais quelques idées de gags et de calembours sur la vie liégeoise et José Brouwers, toujours lui, transposait ensuite nos petits délires dans un texte fluide et agréable. Mon partenaire était André Brévers, un charmant garçon et un excellent comédien, diplômé du Conservatoire de Liège, mais qui n’avait, hélas, aucune mémoire. Sur scène, André avait disposé des antisèches partout où il pouvait, sur le moindre élément de décor ou sur n’importe quel accessoire ! Mais, dans le premier sketch, nous étions assis face au public pendant douze minutes ! Nous jouions en effet le rôle de deux commères qui passaient toute l’actualité liégeoise en revue. Un jour, André a connu un terrible trou de mémoire. Il m’a regardé avec un petit sourire, l’air de dire : « Et qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » J’ai failli en rester sans voix. Puis je me suis rapidement raccroché à une réplique que j’avais heureusement visualisée dans le texte et nous sommes repartis dans le sketch… finalement bien plus court que prévu puisque nous avions sauté trois pages de texte ! C’était par ailleurs une période difficile pour moi. En 1989, j’avais des problèmes dans ma vie privée, mais, tous les week-ends, il fallait bien faire rire le public de l’Arlequin ! C’est là que j’ai vraiment bien compris le sens de l’expression The ShowMust Go On.
Dans ma mémoire, cette parenthèse artistique de quelques années demeure, à jamais, liée à une belle période d’insouciance : celle de l’adolescence. Celle des premiers émois amoureux. Celle des premières « guindailles » aussi dans le fameux Carré festif de Liège. Tout cela avait été bien agréable, mais, au fond de moi-même, je savais que je ne deviendrais jamais un comédien professionnel. Le journalisme sportif m’attirait déjà beaucoup. Pourtant, par les hasards de la vie, j’allais d’abord connaître une autre carrière à la télévision.
Ma grande aventure à la RTBF devait commencer en août 1980. Je suis étudiant en histoire à l’université et je passe un casting à la RTBF-Liège. Je déniche tout d’abord un contrat pour un mois de piges en tant qu’animateur de l’émission radio Liège-Matin, le décrochage régional. Au début, cela se passait dans un studio mobile, installé place Saint-Lambert. L’année1980 marquait en effet le millième anniversaire de la Principauté de Liège. Toute une série de manifestations artistiques et culturelles avait jalonné cette année commémorative. La RTBF-Liège, elle, sortait de ses murs du Palais des Congrès pour s’installer au cœur du cœur de la Cité ardente. Willy Lesur, tour à tour animateur, chroniqueur et journaliste, avait été mon parrain. Un homme affable et professionnel que je salue. Je nous vois encore, début août, les techniciens, Willy et moi, à 6 h 30 du matin sur cette place Saint-Lambert quasiment déserte. Alors que la place Rouge, elle, comme vous le savez, était vide… Je me souviens même que le premier disque que j’avais lancé sur antenne était « Les Sud-Américaines » interprété par Michel Fugain. Oui, je sais, il m’arrive de retenir un tas de choses inutiles qui encombrent parfois mon disque dur !
À l’époque, Liège-Matin était une véritable institution, rassemblant quotidiennement des centaines de milliers d’auditeurs. Les radios libres n’existaient pas encore et RTL, la principale station concurrente, n’avait pas encore lancé son décrochage régional. Mon frère Philippe avait bâti sa renommée et construit son savoir-faire en animant cette émission Liège-Matin pendant plusieurs années, avec beaucoup de brio et d’enthousiasme, tout en apportant un ton nouveau dans l’animation. Mais revenons-en à mes débuts. Quelques jours plus tard, à la rentrée de septembre, je me retrouvais cette fois dans un casting à la RTBF-Bruxelles. J’étais toujours étudiant en Histoire mais, déjà, ma future carrière professionnelle se dessinait. Je franchissais les différentes étapes du casting avec succès et, vu les thèmes abordés dans les interviews imposées, je pensais qu’on allait me confier les rênes d’une émission de variétés. À ma grande surprise, pour ne pas dire stupéfaction, je me suis retrouvé à la présentation de l’émission Allegro con Stéréo, en direct sur la Deux, une émission de musique classique un peu calquée sur le modèle du Grand Échiquier de Jacques Chancel. J’allais y recevoir quelques personnalités musicales de tout premier plan. À commencer par le bandonéoniste et compositeur argentin Astor Piazzolla. La veille, je vais le voir en concert à Louvain-la-Neuve pour mieux m’imprégner de cette musique lancinante et envoûtante. À l’entrée de la salle, des étudiants distribuaient des tracts accusant Piazzolla d’être un suppôt du régime militaire argentin ! Bonjour l’ambiance ! Dans l’émission suivante, je recevais la virtuose japonaise Yuzuko Horigome, récente première lauréate du Concours Reine Élisabeth de violon. Avec, dans la foulée, une interview en direct et en anglais ! L’exercice était périlleux pour ne pas dire casse-gueule, si vous me passez l’expression. J’avais 21ans, mon anglais était assez moyen et, à vrai dire, j’avais très peu de connaissances dans ce domaine musical. Mais la RTBF voulait absolument un jeune présentateur-vulgarisateur pour lancer ce nouveau programme et j’avais, semble-t-il, le profil requis. Lors de la première émission, j’avais interviewé le corniste de l’orchestre symphonique de la RTBF et, dans le stress, je l’avais appelé erronément… choriste. Le lendemain, Robert Wangermée, alors administrateur général de la RTBF, mais surtout éminent musicologue, avait écrit au producteur de l’émission, Georges Dumortier, le futur présentateur de l’émission Jeunes Solistes, en lui demandant si j’étais vraiment bien la personne indiquée pour présenter ce genre d’émission. Même une bonne critique dans La Libre Belgique (qui qualifiait ma présentation de « rafraîchissante ») ne parvenait pas à me consoler. Étant d’un naturel plutôt anxieux, tout cela me tracassait un peu. « Ah ! Les beaux débuts »,comme dirait l’autre. Si ce satané corniste de l’orchestre de la RTBF ne m’avait pas repris en direct, mon petit lapsus serait sans doute passé inaperçu. Mais tout cela n’était pas bien grave. Et cela m’aura permis de vous rappeler qu’à l’époque, la RTBF disposait d’un orchestre. Comme le Titanic, ajoutaient alors les méchantes langues.
Ce délicat baptême du feu en musique classique ne durera finalement que quelques mois. Assez rapidement, je passe un nouveau casting à Reyers. J’y croise Philippe Soreil, qui partira bientôt sur RTL avant de finir sa carrière à la RTBF.
