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C’est au bon vouloir du hasard qu’une belle aventure commence…Le Boeing pique légèrement du nez.Derrière le minuscule rideau roulé en boule, la déferlante orangée des plateaux du Colorado explose sous un halo de lumière. Persuadé de venir voir uniquement mon carré d'ouest lointain, je ne sais pas encore qu'il va me falloir comprendre tout le reste...Durant tout un mois de bonheur, Didier Tonfale est bien décidé à s'enivrer de Far West, à engranger des paysages de cinéma jusqu'à l'overdose. Seulement, à peine a-t-il posé le pied sur le sol américain, qu'un vieil homme, avant de mourir, lui remet une lettre destinée aux frères Patison... C'est à cet instant que le véritable voyage de notre héros commence...Des chercheurs d'uranium aux indiens Navajo, l'auteur nous invite à parcourir l'Ouest américain, les grands espaces, le désert, le Colorado en immersion totale dans la chaleur insoutenable, la poussière brûlante, la violence et même la rudesse des personnages qui nous enveloppent tout au long de la lecture…Le lauréat du Prix Lion's Club Nord – 2013 nous entraîne sur les chemins de l’Ouest américain au goût de l’aventure en restituant les décors des plus grands westerns hollywoodiens.EXTRAITPour la première fois de ma vie je suis assis dans un avion.Je n’ai même pas mal au cœur. L’Amérique, je ne la connais qu’en film d’époque. Elle défile sous nos sièges, masquée par la blancheur étale des nuages. Je colle mon nez au hublot. L’air chuinte doucement. A trente mille pieds c’est toujours la belle saison, je n’y avais jamais pensé. Je ne pense d’ailleurs plus à rien depuis quelques semaines. Mes idées s’entrechoquent. Absurdes. Coupantes. Que vais-je dénuder sous le vernis de mes rêves ? Fallait-il vraiment s’envoler jusqu’ici ? Maintenant ?... Puis après ?...À PROPOS DE L'AUTEURÀ pied et en auto-stop d'abord, à vélo longtemps, puis en voiture de temps en temps, Max Mercier est un infatigable globe-trotter. De ses voyages, il nous rapporte des mots, des sons, des couleurs, pour toujours goûter l'instant présent et la vie dans tous ses états.
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Seitenzahl: 347
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Pour Laurence et Thierry, infatigables compagnons de désert.
On ne va jamais aussi loin, que lorsqu’on ne sait pas où l’on va.
Christophe Colomb.
Pour la première fois de ma vie je suis assis dans un avion. Je n’ai même pas mal au cœur. L’Amérique, je ne la connais qu’en film d’époque. Elle défile sous nos sièges, masquée par la blancheur étale des nuages. Je colle mon nez au hublot. L’air chuinte doucement. A trente mille pieds c’est toujours la belle saison, je n’y avais jamais pensé. Je ne pense d’ailleurs plus à rien depuis quelques semaines. Mes idées s’entrechoquent. Absurdes. Coupantes. Que vais-je dénuder sous le vernis de mes rêves ? Fallait-il vraiment s’envoler jusqu’ici ? Maintenant ?… Puis après ?…
Un frisson parcourt mon dos trempé de sueur, filet d’eau glacée contre l’échine du volcan. Répandu sur deux fauteuils, mon énorme voisin n’en devine rien puisqu’il dort à poings serrés. Il m’a lancé trois mots au décollage avant de sombrer dans un silence de rustre : « Be quiet, man, ’re back home and hell ». Que faire de ce rictus ? Je jette au feu, affermi par mes trois décennies d’anglais engraissées aux versions originales hollywoodiennes. Pour la suite j’ai un bout d’été devant moi. La Chevrolet Impala m’attend quelque part dans un sous-sol de Las Vegas, une poignée de dollars au fond de la boîte à gants.
Calme-toi. Récapitule.
J’ai décidé de m’enivrer de Far West, d’assouvir bêtement mes pulsions élémentaires de liberté au soleil du désert. Je rencontrerai John Wayne avant de mourir. Ce sera mon mois de bonheur sans nom sur les cimes étoilées de la Paramount. Je veux engranger des paysages de cinéma pour les longues nuits de neige à venir.
— Enfin concernant l’hébergement, Monsieur ?…
La fille de l’agence s’est montrée adorable.
— J’aviserai soir après soir.
— Soyons bien clairs. En juillet, août, vous ne trouverez aucune chambre en ville, ni dans aucun parc national. Nulle part. Pas même le moindre petit coin de camping. Aucune chance.
Parfait, la chance n’est pas mon point fort. Je voulais justement être lâché comme le Chinook. À cet instant pile j’ignore ce qu’il eût été plus malin de choisir. Des regrets ? Oui. Non. Je suis finalement satisfait d’avoir misé sur le vide.
Le Boeing pique légèrement du nez.
Dans une heure l’affaire sera scellée. Derrière le minuscule rideau roulé en boule, la déferlante orangée des plateaux du Colorado explose sous un halo de lumière. Ma besace n’attend plus que la partie de chasse miraculeuse. Persuadé de venir voir uniquement mon carré d’Ouest lointain, je ne sais pas encore qu’il va me falloir comprendre tout le reste.
Et le reste, c’est ceci…
Cinquante ans, le bel âge pour apprendre à changer une roue ! Je suis assis à l’ombre de la voiture, vanné, prêt à chialer. Le goût amer du Seven Up me remonte dans la gorge. Le sang cogne contre mes tempes. Il va me faire éclater de colère si je continue. Quelle merde ! Je suis arrivé hier soir aux Etats-Unis, il est midi et je ne peux plus ouvrir les yeux, comme si un tortionnaire y avait versé des cuillerées entières de sel. Toutes mes économies incinérées dans une crevaison fédérale…
J’ai bien trouvé le schéma qui explique comment rabattre la jante de secours mais les vis sont corsetées de rouille. Il fait quarante-cinq degrés. Pas un arbre alentour. Des pierres, partout des pierres. Le bitume du parking colle à mon jean noirci. Je me blesse en tournant la manivelle. Je veux disparaître. Retourner dans ma vie d’avant, au labo, à barbouiller ma planche à dessin de croquis impotents. Après tout, concevoir des bacs à légumes n’était pas plus imbécile que l’idée de cet ultime voyage. J’en ai marre. Je ne veux plus rencontrer John Wayne. De toute façon, il est mort.
Juste à côté, des bataillons de touristes enchapeautés se pressent au parapet pour admirer le viaduc en construction. Ils volettent en effleurant mon pare-choc sans songer à m’offrir la moindre attention ni l’ébauche d’un sourire, un humble geste de réconfort. Je jette un regard au ciel d’Arizona : désespérément bleu. Presque blanc de touffeur. Rien à observer qu’une paire de grues sous le bruit mou des bulldozers. Je vomis cette Amérique en chantier !
Tout avait pourtant bien commencé. Il faisait presque nuit quand l’avion caressa le tarmac de l’aéroport McCarran. La passion locale pour l’efficacité m’avait permis de récupérer mon bagage en un éclair le long d’un carrousel plus simple d’accès que tous les quais de gare de chez nous. J’ai ensuite attendu sagement derrière la ligne jaune que l’officier de police m’appelle. Vérification en biais sur le passeport numérique. Il a photographié mon iris gauche, pris l’empreinte de mes cinq doigts. « All right, sir. Welcome to the United States ! » Que pourront-ils tirer de ces milliards de fichiers empilés au creux des circuits silicium ? Je n’ai pas voulu savoir, trop occupé à rejoindre la navette vers le parc à voitures. L’agence de location était tendue d’inox et de paillettes couleur citron. On m’a conduit jusqu’aux espaces souterrains, dans l’odeur du béton chaud, devant une interminable file de berlines endimanchées. « Les clefs sont dessus. Choisissez, signez. And have a nice trip ! ». Je n’ai pas hésité une seconde : Chevrolet Impala comme convenu. Le changement de dernière minute me jette à chaque fois dans l’effroi.
Première à droite au carrefour, je ne pouvais rater les lampions clignotants de ce motel un peu décati. Au loin le barnum des casinos lançait ses mille feux à la face des galaxies, hâbleurs et monstrueux. Vern m’a accueilli au ralenti. Je l’ai suivi discrètement du regard, gêné devant ses claudications et les tremblements de ses mains circonflexes. Il est largement trop vieux pour continuer à travailler. Un bon produit national brut se paie donc si cher…
Le cerveau bouffi par la fatigue d’une journée de trente et une heures, je n’ai même pas pris conscience d’avoir atteint le pays de mes désirs. J’ai été déçu par mon indifférence. Je me suis allongé tout habillé sur le lit Kingsize, cinq mètres carrés légèrement incurvés vers le fond pour ne pas rouler-bouler par terre en rêvant. Plus de parents, pas d’enfant, Marie est un souvenir évanescent… Aucun coup de fil à passer. La nuit fut mauvaise, écartelée entre les soubresauts du climatiseur et les lueurs opaques de Tropicana Avenue.
J’ai attrapé la highway 93 au petit jour afin de ne pas tomber sur Las Vegas. Pas maintenant. Pas comme ça. Puisque le Grand Canyon inaugurera ma boucle, j’ai décampé plein sud jusqu’à ce barrage de malheur. La route est saupoudrée de ferrailles tranchantes avec les travaux pharaoniques engagés ici depuis des mois. Il aurait été inconvenant qu’elles ne s’attaquent pas à mes pneus.
Trois heures. Ma réparation est presque terminée. Un bus à deux étages déverse une mouchonnée de Français sur la terrasse rôtie à point. Cramoisi, en nage, les yeux injectés de papillons dorés à chaque battement de cœur, je me donne une constance en faisant semblant d’avoir l’habitude. « Oh mince, le monsieur a crevé… » Le fanfaron du groupe – il y a toujours un fanfaron dans un groupe – objecte du tac au tac à la vieille dame : « Moi, je crois plutôt que le monsieur est crevé !… » Tous de s’esclaffer en se tenant la panse puis trottiner jusqu’au panorama industriel. Je serre les dents. Ça y est, j’ai fini.
La climatisation tourne à fond dans l’habitacle de la Chevy. La route s’allonge d’un trait vers l’horizon au milieu des cailloux beiges et gris. Le tableau et son boisage ridiculisent mon Far West en Technicolor, mille fois réinventé, bulle d’imaginaire rompue au crépi du réel… Avouons-le : mon esprit vogue ailleurs. Je reconnais avoir joué le farceur devant la fille de l’agence en refusant de réserver mes nuits, moi qui n’ai jamais visité la France à l’aveuglette. Je fixe sans cesse l’horloge à quartz du tableau de bord. 6 pm. Que vais-je manger ce soir ? Où vais-je dormir ? Que pourrai-je faire demain ? Au rythme de mes tourments, je ne soutiendrai pas longtemps la querelle. J’aurais dû partir au Croisic et griller le reste de l’été autour de Chartres, indifférent, paisible, à rechercher un vrai poste d’encadrement.
Boule à la trachée.
Ce premier voyage à l’étranger revêt le masque de l’erreur.
Ce sera le dernier. Je vais faire demi-tour et rentrer.
Je croyais que voir l’Amérique me raviverait. Tout compte fait son gigantisme austère n’attise que les angoisses.
Une journée. Une seule. Jamais je ne me suis senti aussi mal.
Mais tu n’as pas vu l’Amérique. Tu ne la regardes pas. Tu ne l’écoutes pas. Tu as prononcé quelques phrases maladroites, rien de plus. Ici ou là-bas tu ne penses qu’à toi. Alors rentre !
Pauvre mec, va…
J’ai dû parcourir une bonne cinquantaine de miles depuis le barrage. Sans trafic ni virage, la route n’exige de moi aucune attention particulière. Mon initiation au désert est d’une affligeante banalité. Je peux planifier à loisir mon retour vers la grisaille beauceronne. Se convaincre de nullité est globalement arrangeant pour ceux qui tournicotent dans le confort de la routine. De mémoire je fouille mon sac : un short taillé en franges dans un vieux jean, un pantalon de rechange, quatre maillots, une poignée de chaussettes, quelques slips, un pull en laine, mon k-way bleu marine, un guide du Sud-Ouest américain pour les randonneurs, le bloc-notes et, suprême investissement, un appareil-photo numé-rique…
J’en suis là quand apparaît le cube incongru d’un bar surgi du néant. Une enseigne géante, peinte à la main, l’annonce comme le plus célèbre road café du monde. Rosie’s Den. Bien dit, ça sonne automobile. Je vois surtout mes mains grasses de cambouis. Je me gare en épi sur l’oreillette de terre. La Chevrolet tressaute, s’immobilise dans une brume de poussière blanche. Quand j’ouvre ma portière, la chaleur démente me tabasse le front. Cet Arizona est souverainement inhumain.
Si le son étouffé d’une musique ancienne ne martelait pas l’air, le lieu pourrait paraître exsangue. Les planches disjointes tracent des croix multicolores sur le plateau aride. Je pousse la porte. Un boisseau de clochettes tintent aigu, immédiatement couvertes par les cris des buveurs.
Au premier pas je bute sur un homme sans âge habillé de haillons, une paire de chaussons déchirés claquetant de la semelle sous ses pieds violacés. Il pique son regard au fond du mien.
Insoutenable, les pupilles si rien.
Vert si profond, irrésistible.
Il me salue du menton. Je hoche machinalement la tête.
Tiens, tu viens de lui sourire.
Dans la salle du fond, entre la pénombre et le bar recouvert de balatum, trois types jouent au billard. Je commande une bière et m’attable dans un recoin le long de la monumentale cheminée de galets ronds. Les enceintes hurlent des standards de ma jeunesse. Ma jeunesse… Bob Seger attaque un morceau poignant qui me fait pleurer. Il affirme qu’il faut tourner la page. Facile à chanter, Bob, facile… Je suis éreinté de me sentir au point mort.
Voici justement le petit vieux qui raboule. Hagard. Échevelé. Qui girouette sans fin autour des marbres, passant, repassant devant moi tel un automate déréglé… Il sort brusquement par un ventail découpé dans le mur noir. Une giclée de lumière crue me frappe au visage. Derrière son ombre la ligne coruscante des rocs à nu cisaille mon ennui, comme un coup de fouet sur la nuque. Une jambe. Un chausson. La frêle silhouette titube puis dérape. Je me précipite à travers la darne de soleil. Aveuglé, j’attrape le vieillard par la taille avant qu’il ne s’effondre sur le gravillon brûlant. Oh non, non, non !… Alors se mettre à hurler. Help ! A l’aide ! Bob Seger chante de plus en plus fort. Personne ne va m’entendre, nom de Dieu ! Le bonhomme se débat, les joues déformées sous les assauts de la douleur. Je veux l’allonger sur le sol pour filer chercher du renfort. Il s’agrippe à mes bras, jusqu’à l’os. Le vert émeraude harponne mon coup d’œil.
J’essaie de le rassurer. Il se redresse faiblement :
— Il… Il faut…
Sa main tremblote à l’intérieur des loques. Un coin corné dépasse de la doublure tachée.
— … Donner…
Je saisis le bout de papier jauni. Une enveloppe froissée, cachetée, pli ridicule échappé d’un autre monde.
— Vous voulez que je donne cette enveloppe à quelqu’un ?
Ses yeux roulent dans le vide. Reviennent à la surface. Repartent. Dépêche-toi, bon sang !
— À qui dois-je la donner ? Monsieur, à qui ?
Il n’y parviendra pas.
— …Fr… Frères…
— Les frères… Les frères qui, monsieur ?…
— Pa… Pat…tyson…
Je pose doucement sa tête sur les pierres poudreuses. Il me distingue encore un peu. L’espace d’un instant, je me dis que je pourrai toujours me débarrasser de cette enveloppe auprès d’un client du Rosie’s Den, ou même de la police. Alors ses yeux s’ouvrent une dernière fois. Immenses. Argentins. Transparents comme le ciel d’ici. Il m’a entendu penser. Du tréfonds de ses pupilles évanouies, il me conjure en silence de ne jamais, jamais donner son trésor à la police. Il attend. Terrifié, impatient, tellement désarmé. Je lui en fais le serment d’un sourire pâle. L’enveloppe glisse dans ma poche.
Lui est parti.
L’astre brille haut sur les étendues laiteuses qui collent la terre au ciel. Ce coin d’Arizona sent le feu, l’embuscade, les falaises à pic, l’eau si rare… Je ne rentrerai pas à Chartres. Il est sept heures du soir. J’entrevois par-dessus la barrière bancale du Rosie’s Den l’ombre d’un pickup dévalant la route 93. Il faut que je trouve un motel. Mais avant, je dois avertir tout ce petit monde de la mort du pauvre hère.
C’est tombé sur toi. Il n’y a pas de place pour le hasard.
— Il s’est donc écroulé dans vos bras ?
— Oui, en quelque sorte. Je l’ai vu s’effondrer par la porte et j’ai couru vers lui. Je… Enfin, c’est la première fois que…
— Je comprends votre embarras, Monsieur. Il ne faut surtout pas vous inquiéter. Vous savez, le cœur qui lâche chez un vieillard fragile n’a rien d’étonnant, surtout par les fournaises qu’on supporte en ce moment. Je prends seulement note de votre déposition puis vous serez libre comme l’air de ce désert. C’est la loi.
Il fait le tour de son bureau chromé et me tend une chaise rembourrée de moumoute à frisottis. Il met l’ordinateur en marche. Son écran hoquète dans le ronron de la ventilation, s’allume, bleu roi comme partout sur la planète. Il soupire lourdement en chantonnant une comptine de gosse, sans doute fatigué par sa journée de patrouille. Dehors la nuit grignote du terrain. Les couleurs s’éteignent. J’aperçois la lune qui gonfle ses babines au coin de la baie vitrée.
— Votre accent… Mmm, je parie sur le touriste italien…
— Non, français.
Le sheriff se veut rassurant. Dès notre arrivée dans son bureau, il m’a offert un café presque aussi clair que l’eau d’une fontaine. Il est sanglé dans un uniforme à moitié gris, comme ceux des séries policières, son gros ventre ballant à chaque pas en un curieux va-et-vient. Son étoile scintille au plastron sous la plaquette réglementaire qui fait sa fierté : « Robert Ponting – Sheriff ». Tout à l’heure au bar je n’avais pas remarqué les coupures qui griffent le bas de son visage, séquelles d’un rasage matinal expéditif, ou simplement maladroit. Il faut dire qu’il m’a trouvé dans un triste état. Les serveuses ont cru que j’allais faire un malaise à mon tour. Si j’ai vu bien des morts depuis ma naissance, jamais un homme n’était encore venu ainsi clore ses paupières contre moi au pire instant d’une journée mal engagée. Puis tout est allé très vite. L’ambulance. L’agitation des brancardiers. Les badauds autour de ma table. La sirène hurlante, le sheriff, ses questions formelles. J’ai dû le suivre en voiture jusqu’ici.
— Bon, le formulaire… Témoignage… Voilà. Je vais enregistrer quelques données dans mon dossier et je vous libère. Alors, votre prénom, votre nom, votre nationalité ?
— Didier Tonfale, nationalité française.
— Comment est-ce que ça s’écrit, s’il vous plaît ?
J’épelle chaque mot, mon lieu de naissance, je réexplique mon arrivée hier à Las Vegas, la crevaison, l’arrêt au Rosie’s Den, avant de raconter à nouveau l’accident du vieil homme de façon très simple. Sommaire même. C’est exactement ce que recherche le sheriff Ponting. Ne pas perdre de temps. Pouvoir rentrer le plus vite possible dans son salon boire un plein godet de soda glacé. Il me félicite au passage pour la qualité de mon américain. Je baisse la tête.
— Aucun mérite, Sheriff. J’ai toujours aimé cette langue. Et mon laboratoire d’étude travaille régulièrement pour des clients new-yorkais, alors vous comprenez…
Maudit présent de l’indicatif, cuisant rappel à mon ordre ancien !
— Bien, bien… Vous avez prévu un long voyage dans notre région ? lance-t-il en reculant d’un bond sur son fauteuil à roulettes.
— Presque un mois, jusqu’au onze août.
— Oh yeah !… Grand Canyon ? Monument Valley ?…
— Comment faire sans eux ? J’ai envie de ressentir le souffle épique des westerns de mon enfance.
Ses pommettes s’évasent en une moue gymnastique : « Ha, ha ! Le souffle épique des westerns de votre enfance !… Il s’est éteint depuis longtemps, vous savez. » Il reprend sa respiration en avançant vers la fenêtre, immensité ouverte sur la rue vide, les lampadaires, le ciel délicatement constellé. « Je suis même prêt à parier qu’il n’a jamais existé. Les cow-boys étaient de pauvres types à la recherche du bonheur. Ils n’ont récolté ici que pierrasses, maladie, folie du jeu… Eliminez le rêve, monsieur Tonfale, il n’est pas de ce lieu. Mais visitez le Canyon. Profitez de la nature sacrée de notre Etat. Elle va vous écraser sous le poids de son caractère. Elle a bousillé les hommes, c’est une rude compagne, vous savez. Une muse. Une magicienne. L’ogresse qu’il faut avoir rencontrée au moins une fois dans sa vie, ça oui, j’en suis convaincu… »
L’entretien est terminé. Le sheriff se dirige vers la sortie, me faisant comprendre que l’heure toupille trop vite à son goût.
Il éteint le néon blafard.
Crépitements. Voile obscur.
La porte claque. Robert Ponting tourne la clef deux fois dans le barillet. Nous descendons les marches de ciment brut et regagnons tranquillement nos voitures garées côte à côte. Je suis mal à l’aise. La vision du grand-père au visage torturé me hante depuis quatre heures. Je voudrais qu’il me dise…
— Au fait Sheriff, vous connaissiez bien ce monsieur qui vient de mourir ?
— Non. Personne à Kingman ne connaissait vraiment Lucius Komolsky. Sans doute, nulle part ailleurs non plus. Vous avez vu comme moi les informations de son dossier. Cadavériques… J’irai consulter demain les fichiers de la mairie pour préparer l’enterrement, mais je crains que le bonhomme ne voyage seul jusqu’au cimetière. Vous savez, à quatre-vingt-quatre ans, sans famille, ni revenus, vous n’attirez jamais les bons amis. Il vivait à l’écart de la ville dans une cabane en tôle qu’il avait construite lui-même, il y a une trentaine d’années.
— Il habitait ici depuis si longtemps…
— Oui. Il avait débarqué un jour fait comme les autres du Colorado ou de l’Utah je crois, puis s’était senti bien chez nous au point de ne plus repartir. Épilogue. Je venais à l’époque d’entamer ma carrière. Il ne desserrait jamais les dents. Il descendait parfois dans un bar du centre, buvait trois ou quatre Bud en écoutant les gars chanter la grande roue qui tourne… Voilà.
Le sheriff chemine lentement, à la manière d’un héliotrope. Il s’arrête, jette une œillade alentour, s’approche de moi. L’éclairage public nous enveloppe d’un amas cotonneux tant l’air du soir est saturé de chaleur. Rien à faire, l’épisode de l’après-midi m’a torréfié la ciboulette.
— Et moi je coupe sa trajectoire…
— Oui, monsieur Tonfale. Ainsi l’a voulu l’Éternel. Komolsky se rendait régulièrement au Rosie’s Den, vous savez, les serveuses me l’ont confirmé ce soir. Il arrivait par le bus Grey-hound du matin et montait dans celui de huit heures pour rentrer chez lui. Il passait sa journée à écouter la musique en fixant les rochers, le plateau, le désert. Aucun de nous ne l’a jamais vu dans une voiture. Jamais. Incompréhensible dans notre région… Une phobie. Une maladie peut-être… En tout cas il n’était ni méchant, ni gentil. Le genre de vieux qui en a sans doute essuyé lourd dans sa chienne de vie…
— Le coin ne doit pas manquer de ces êtres sans cesse sur les chemins, un matin ici, le lendemain à l’autre bout du comté, non ?
— Oh oui ! On voit du curieux monde dans notre Ouest, vous savez… Komolsky était un taiseux. Comme les coureurs de bois d’autrefois, plus aptes à charmer leur scie qu’à vous indiquer la bonne direction !… Il aurait été riche à étouffer sous les ballots de billets, du gros gain dans les mines, avant de boire son ramequin jusqu’à la lie. Une fois, une seule, il m’avait rejoint au bureau pour me parler. Au bout du compte il bredouilla une fadaise informe puis disparut comme il avait surgi. Drôle d’écureuil, vous savez…
Je suis arrivé devant ma Chevrolet. Le Sheriff Ponting remonte son pantalon froissé, empoignant d’un coup sec le large ceinturon de cuir qui le boudine au replat des hanches. Tout sourire, il me serre fermement la main :
— Je n’ai plus qu’à vous souhaiter d’excellentes vacances. Essayez d’oublier cet incident. Vous n’y êtes pour rien, vous savez. Ouvrez grand vos yeux. Les gouffres, les rivières, les couleurs que vous allez croiser vont s’acharner sur vous. Prenez soin de votre cœur !…
— Merci du conseil, Sheriff. Bon courage à vous.
— Dieu vous bénisse, Monsieur Tonfale.
Neuf heures trente.
Pelotes d’obscurité. Molles ondulations aux reflets irisés. Au loin, dans les coulisses des sables menus, une égratignure mauve s’échappe du rebord de l’univers.
Spacieuse cuvette d’air bouillant.
La nuit vient de prendre son quart. Je n’ai pas voulu résister au besoin d’arpenter l’avenue. Le décalage horaire et la mort de Lucius Komolsky ont fait de ce jeudi seize juillet la pire rotation de mon existence. Les bâtiments rectangulaires s’alignent tous sur un modèle inanimé. Pragmatisme, économies d’échelle, promptitude à naître, reconversions alertes… Je mâche ma confusion sous les hésitations de mes pas, mais au moins je vais encore dormir en Amérique ce soir. J’ai trouvé un motel avec une facilité de micro-bébé. En ouvrant la porte de ma chambre, j’ai pris la décision de rester. Jusqu’au bout, mardi onze août, date de mon retour prévu pour Paris. J’en ai soupé de piétiner sans but. À cinquante frites je n’ai plus rien à perdre. Cette discussion avec le sheriff m’a remis en confiance. C’est un chouette type.
Un gros moteur passe lentement à ma hauteur, mêlant les pointillés de ses phares au brouhaha publicitaire des magasins égrillards. Pour la première fois depuis ma descente de l’avion, j’ai la conscience nette d’être arrivé sur la bannière étoilée. La rue est démesurément large. Les cylindres crient leur faim d’or noir. La taille n’est plus un critère. Et partout l’odeur forte de l’asphalte liquéfié sous le délire solaire. Mon Ouest embrasé sort de terre le long de ces trottoirs nocturnes, à la jonction précise de l’insipide highway 93 et de la mythique 66. Du fantasme. De l’histoire. Finalement du rien lorsque le jour s’est agenouillé.
Un été sur la route. J’oublierai mon avenir, je le jure. Je vais me reposer deux jours à Kingman puis je prendrai rendezvous avec la nature sacrée chère à Robert Ponting. Je ne lui ai pas parlé de l’enveloppe jaunie que Lucius Komolsky m’a confiée. Mais j’ai senti aujourd’hui que mettre un peu d’âme sur le spectacle du monde plaquerait des couches de lumière contre la tranche du grand livre, comme une dorure au métal clair. Je pousse même le bouchon aux confins de la hardiesse : le regard vert émeraude m’a transpercé le cœur, j’essaierai de retrouver la trace des frères Pattyson.
Y’a plutôt intérêt, Tonfale. Tu en as fait le serment.
Faux.
J’ai seulement promis de ne rien dire à la police.
Un hurlement par-dessus la ouate rose :
— Elle est là, je la vois !… ça y est !… Je la vois !…
Le cri, répété de bancs en entreponts, devient clameur sans fin. On râle, on se jette contre le bastingage en se tapant les côtes.
— Elle est là !…
— Mais il n’y a rien… Où ?… Où donc ?!…
— Là !
Un doigt pointe les vapeurs déchirées. Deux doigts, dix doigts, vingt puis cent qui font mille. Foule grouillante, hirsute et sale de sa semaine de mer, débouquée des fins fonds de l’Europe, pour imaginer quoi ?
Elle est bien là, en effet. Presque conçue pour les attendre. Eux seuls. Eux tous et personne d’autre, depuis tant d’années.
Elle est si belle sur son île, dans sa longue robe de cuivre mordoré.
Flambeau brandi vers le ciel.
Liberté.
Il fait si doux en cette soirée du premier jour.
Lucius Komolsky secoua la tête pour faire dégouliner le souvenir. L’arrivée. Il ne pouvait plus compter le nombre de fois où l’arrivée lui avait taraudé l’esprit, jusqu’à l’indigestion. L’arrivée, mortifère et rédemptrice, quatre ans avant que l’humanité ne basculât dans les abysses. L’arrivée, pourtant si lointaine, hors d’usage mais encore palpable, brasillante, couverte de détails qui piquent, comme éclose du matin même.
Il enfonça un peu plus l’accélérateur. La Mercury répondit par un feulement démoniaque. Trop forte, cette vieille caisse ! À chaque virage il sentait la masse changer de bord. Les pneus trissaient de peur. Cela le poussait à en remettre une dosette pour voir. Voir jusqu’où elle irait, la Sportsman rachetée au père Wanding… Rien à dire, il avait conclu sur ce coup-là une sacrée bonne affaire. Mécanique hors norme, une brindille lourdasse, troisième ou quatrième main sans doute, mais quelle puissance !
Il roulait depuis cinq jours. Nebraska. Colorado. Il était temps. Si les champs du Dakota lui avaient appris que la terre des hommes ne manque pas de ressources, cette Amérique rase ne suffirait jamais à son rêve.
Étriqué, le trou du cul des plaines.
Assommant.
Vain.
Puant.
Plus son univers s’était recroquevillé sur le Temple, Mainstreet, les tracteurs et le sexe rose des filles, plus ses jours s’étaient éclairés d’une promesse nouvelle. Tu peux bien profiter de la blondeur des parcelles, l’espace ouvert reste une geôle si les yeux de l’autre te reniflent constamment l’omoplate… Oh oui, il était temps ! Maintenant que les routes de l’Utah chouchoutaient sa Mercury chérie, il se disait une fois de plus que son instinct ne l’avait pas trahi.
Une fois de plus.
Lui et cet ingrat pays neuf allaient bien s’amuser.
Dehors le gel avait fait exploser les troncs de quelques arbrisseaux, crachant sur les graviers des éclats de bois givré. Komolsky roulait à tombeau ouvert, laissant poudroyer le sable derrière lui sous des gerbes de froid bleuté. Les embardées du véhicule renversaient le matériel, gauche, droite, boucan assourdissant dans le coffre : sa pioche, le sac, les grosses godasses, le compteur. Il voulait absolument atteindre son objectif avant la tombée de la nuit.
L’objectif.
Pas de place au hasard. Il avait tout étudié durant plus de deux ans. Les cartes du secteur, les rapports des géologues, les coupures de journaux, les témoignages des premiers vainqueurs. L’anonymat est une sécurité dans des emballements pareils… Il fallait se trouver là où tout le monde bouillonnait. Enfin, à l’écart quand même. Sinon tu n’as pas les mains libres. Un joli coup ne s’habille pas forcément des teintes les plus luisantes. Il était persuadé d’avoir réalisé l’analyse fine. Verdict sans appel : ce serait Bluff, nulle part ailleurs.
Le soleil bas de l’hiver étirait les ombres sur la terre durcie jusqu’au squelette. L’air glacial rendait les découpes du paysage presque irréelles. Il n’avait jamais envisagé l’Ouest sous cet angle. C’était beau. C’était tentant. C’était effrayant. Il atteignit la dernière jonction au milieu de l’après-midi. Il était fier de lui. Dans les temps, bravo Lucius !
À droite, Moab. La frénésie des hommes. On racontait que la population de la ville enflait comme un hématome, chaque heure apportant son lot d’aventuriers supplémentaires. C’était ici que Charles Steen avait découvert trois ans auparavant le plus important gisement d’uranium de la région. Sa fameuse mine Mi Vida embauchait les creuseurs à l’avenant, par centaines, et le flot n’était pas près de tarir. Entre stupeur et admiration depuis Hiroshima, l’Amérique entière s’enflammait pour ce nouvel Eldorado atomique. Il relançait le sud de l’Utah dans la course aux espérances. Comble de plaisir, le gouvernement fédéral s’était engagé à acquérir au prix fort la totalité du métal radioactif qui sortirait de ce désert. Autant dire que l’aubaine avait tourneboulé les consciences !… Komolsky comptait bien dégoter l’astuce qui lui permettrait de rencontrer l’étonnant Steen, parti de rien, chômeur exilé du Texas, devenu millionnaire en quelques tours d’horloge. Voilà le genre de garçon qui méritait qu’on le connût, de près ou de loin, lorsqu’on partageait la même passion pour l’air libre, la quête du filon, la chasse au bonheur et sa bourse regorgeant de piécettes…
Il bifurqua sur la gauche. À moins de quatre-vingts miles, son havre d’espoir. Sur le bas-côté un grand panneau publicitaire incitait à écouter la station des prospecteurs. Pourquoi pas ? Il alluma son autoradio Zenith, un modèle ancien à la touche glamour qui poétisait le tableau de bord en rameutant du watt. Il tâtonna d’une main agile les boutons zingués, bloqua la fréquence, augmenta le volume et s’engonça dans son siège aux ressorts affouapis. La Mercury du succès, à fond les ballons sur le chemin du Comté de San Juan…
Réception élastique. La voix crachotait dans le haut-parleur grillagé :
« … K ! U ! R ! A !… Ooooouuhhhh ! Rrrralphy avec vous pour une soirée dérapage sur les étoiles !… Le studio danse, waouh doom doom, on continue la fête pour réchauffer l’atmosphère !… Oh, Friends, cette nuit frôlera les cinq degrés Fahrenheit, du rarement vu à Moab. Le gel va faire éclater la montagne ! Plus besoin de haveuse ni de dynamite pour déraciner notre uranium. Oooooh les prospecteurs, c’est l’hiver de la Chance, la vraie grande Chance !… On enchaîne avec un morceau du génnnial Bill, du forrrrmidable Haley et de ses terrrrribles Comets !… Dim Dim The Lights, yyyeeeaaah !…».
Komolsky aimait bien la façon de chanter de ce Bill Haley apparu sur les ondes depuis une poignée de mois. Sa musique endiablée l’incita à rajouter une larmiche de gaz, comme d’habitude. De minces plaques de verglas brillaient au milieu de la route. Il avait confiance en sa berline. Les couleurs devenaient plus sombres dans cette partie de l’Utah, virant à l’orange, au bistre, au carmin. Partout du minéral. Un festin en perspective, cette recherche de la veine prodigieuse ! Il souriait en dégustant les fantaisies des animateurs de KURA. Comme uranium, forcément.
Distraction. Envoûtement. Désert sans bornes ni vie, entre les eaux transies et la richesse emprisonnée quelque part sous le brasier du chef-d’œuvre. Fendre l’air violet de février au volant d’une torpille…
Il entra si vite dans la bourgade qu’il rata la pancarte de bienvenue. Bluff, son fleuve, ses mines, sa joie d’être née. Un ressaut fit décoller les roues de la bagnole. Enfer, le bar ! Il braqua à droite dans un féroce crissement de caoutchouc. Le parking vaguement taillé sur la rocaille était noir de voitures. Des grosses, des petites, entourées de camions, de rondins de bois brut et de poutrelles métalliques. La Mercury oscilla du châssis, soudainement emportée par une langue de glace. Komolsky entrevit dans le tête-à-queue des silhouettes qui levaient les bras au ciel. Il tourna son volant sans réfléchir, amplifiant la glissade. Avec une violence inouïe, l’arrière de la berline vint frapper l’aile gauche d’une fourgonnette grenat astiquée comme un banc d’église. Craquement de tôle, les yeux fermés. Les timbales du phare roulèrent au sol dans une pluie de verre, mariant leurs cristaux à quelques flocons de neige. Pneu qui fume et s’éventre sous les cris des témoins. La belle automobile cala, enchâssée dans le carénage meurtri de cette méprisable camionnette neuve. Silence compact entre les falaises.
Quelle tuile !
— Mo, vite ! Un type vient d’enfoncer l’avant du Ford !…
Le géant blond se leva brusquement, comme électrocuté. Une dizaine de clients lui emboîtèrent le pas, martelant le parquet à grands coups de godillots raidis.
— Magne-toi Mo, il a tout bousillé !
— Qu’est-ce… Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel !…
Le groupe assaillit les deux véhicules gisant l’un contre l’autre. Accroupi, Komolsky tentait d’évaluer les dégâts. Il perdait le nord à chaque expiration, égaré dans une épaisse buée blanchâtre.
— Qui m’a foutu un connard pareil !? C’est pas vrai… C’est pas vrai !… Mon Ford tout neuf… Connard !
Il se redressa. L’autre le dépassait d’une large tête. Le teint fade, les lèvres discrètement bleuies aux commissures, presque inexistantes. Surtout les mots débordant de colère. Lucius lui tendit la main.
Ton neutre.
— Lucius Komolsky, pour vous servir.
— Non mais tu te fous de ma gueule, tête de con !
Essayer de désamorcer en douceur. C’était sa force depuis toujours. Gamin, il le faisait déjà dans Lower East Side lorsque les clients de l’épicerie l’engueulaient pour ses erreurs de livraison. Il avait joué et rejoué cette carte de la dérision au cours des dernières années, à la ferme de Westfield, quand il oubliait les sacs de grain au fond de la benne. Il savait s’y prendre pour calmer les teigneux.
— Monsieur, je n’ai rien vu venir avec ce gel de malheur. J’ai beau le lui avoir formellement interdit, ma voiture est incorrigible. Elle aime patiner les soirs d’hiver…
— Vous entendez les gars ?… Il se moque réellement de moi, cet imbécile !
Le gros Mo aperçut la plaque du Dakota qui pendait en biais, dévissée sous la virulence du choc.
— Monsieur le connard arrive de sa plaine à farine pour faire le malin à Bluff…
— Non, je vous assure, je suis sincère. Vous connaissez mal ma Mercury, voyez-vous, je pense que…
— Pète-lui sa sale gueule, Mo !
Le coup de poing partit sans avertir. Komolsky, pourtant engourdi par son long voyage, eut le réflexe sûr et roula sur le côté. Energie dans le vide. L’équipe élargit la ronde en beuglant de toutes ses forces : « Tue-le ! Tue-le ! ». Cette fois, pensa Lucius, on sortait des gammes policées du magma newyorkais ou des silences pesants de la ceinture du blé. Il l’avait lu plusieurs fois en montant son projet mais refusait d’y croire vraiment : l’Ouest restait un univers de bêtes à peine dégauchies, âpres du bonnet, des paumés bagarreurs inaptes à la négociation. Le résidu de la colère de Dieu.
Komolsky se planta droit devant l’autre. Ils firent un quart de tour sur le gravillon enneigé sans se quitter du regard. Vert émeraude contre gris anthracite. Vlan ! La main droite en sang, Lucius se rua sur la carrure monumentale. Son genou vint heurter le menton du balaise dans un bruit mat. Sonné, Mo recula d’un pas avant de revenir à la charge. Han ! Prends ça ! La même main, douleur atroce. Les types encourageaient leur blondin. Tous vociféraient comme des chiens fous.
— Vous êtes malades ou quoi !
Le patron du bar fondit sur les deux rivaux pour les séparer. Avec le plat de sa chaussure, il envoya valser le champion dans les bras de ses amis, puis d’un revers imparable projeta violemment Komolsky contre la carrosserie de la Mercury.
— T’occupe pas de ça, Franck !
— Ta gueule, Mo. Tu es chez moi. Ce parking et cet établissement sont ma propriété depuis quinze ans. Terminé, le Far West des saloons ! On vit au temps d’Eisenhower et de la bombe atomique, les gars. Alors je ne veux plus voir ça ici, Mo, plus une seule fois !
Personne ne bronchait. Franck se tourna vers les autres, soufflant d’écœurement, le verbe acide.
— Tu le sais, bon sang ! Ce n’est pas la première fois que je dois stopper tes conneries de mioche. Tu as intérêt à rabattre ton caquet, mon gars, et vite.
— Mais Franck, ce connard vient de…
— Ta gueule, j’ai dit ! Si je préviens le sheriff, ton compte est réglé. Bluff oubliera Mo Wahlzon d’office. D’office, tu m’entends.
Komolsky se tenait la main en fixant le sol. Un filet caillé, presque noir, serpentait sur sa paume rougie de froid. Le patron du Slickrock Café fit rapidement le tour des deux voitures.
— Rien de grave. Deux billets de dix dollars suffiront à la réparation. Mo, retourne à l’intérieur avec tes potes. Quant à vous – il pivota vers Komolsky – filez-moi la monnaie. Je m’arrangerai avec lui.
Lucius s’exécuta en silence. Il n’était pas innocent dans l’affaire. Les billets passèrent de sac en poche. Vingt dollars, moindre mal. Derrière les vitres embuées du trading post, Wahlzon et sa bande observaient la scène. Lèvres retroussées. Insultes ravalées. Poings serrés.
— Écoutez, je ne sais pas qui vous êtes, Monsieur.
— Komolsky. Lucius Komolsky.
— Peu importe. Je vous conseille fortement de déguerpir au plus vite. Quoi que vous cherchiez à Bluff, que vous soyez simplement de passage pour la nuit ou que vous désiriez vous installer, arrangez-vous pour ne plus avoir affaire à Mo Wahlzon. Plus jamais. Compris ?
Komolsky acquiesça, sans motivation. Il ouvrit sa portière, s’assit, tourna la clef. La Mercury vrombit, prête à recommencer. Il avança lentement et entendit sa plaque d’immatriculation dégringoler sur les pierres gelées. Il descendit la ramasser. Dans le bar les silhouettes étaient de nouveau attablées autour des chopines emplies à ras bord. Il ne put s’empêcher de lancer un regard vers l’intérieur du Ford grenat éborgné. Des caissettes. Une carte dépliée. Deux piochons. Un compteur Geiger.
«…Mmmh… Ne plus jamais avoir affaire à Mo Wahlzon… Cela risque d’être difficile…»
Mes deux jours à Kingman sont devenus trois. Après tout je mérite un vrai grand bol de pause. Je me suis toutefois promis de ne pas récapituler. Il faut que je réussisse à éradiquer cette sale manie de la récapitulation. Empiler les faits dans l’ordre, une fois, deux fois, dégommer le tas puis recommencer, cela n’inversera jamais l’orientation d’une semaine en cours. Alors j’ai décidé de m’abandonner à la ville, infime globule d’Etats-Unis pointé au hasard d’une carte, pour qu’elle me dise son quotidien. Je veux humer l’ambiance de l’Ouest élémentaire.
Je respire.
Enfin.
Vendredi, sommeil de brute. Le malaise cardiaque de l’homme, l’émoi, l’épuisement avaient écorché toutes mes envies. J’ai dormi jusqu’à midi, sans appétit, vaguement ravigoté par un plongeon dans la minuscule piscine du motel. Au frais de ma chambre impérialement moquettée, j’ai épluché le guide pour tracer mon itinéraire indicatif autour d’un chapelet d’incontournables. Le Grand Canyon bien sûr. Le lac Powell. Les parcs nationaux de Zion et de Bryce, avant de fuser au nord à travers les plateaux salés pour atteindre Yellowstone, ses geysers, ses grizzlis, sa forêt presque primaire. Je suis sorti seulement chercher un sandwich au poulet de l’autre côté de l’avenue, dans le simili-supermarché attenant à la station-service. Le mélange des genres me déroute un peu. Je vais m’adapter.
Hier, réveil matinal. Ma démission des Plastiques d’Eure-et-Loir est remontée à la surface. J’ai tressailli.
Ce n’est pas le moment…
Tu avais certifié que tu oublierais ton avenir.
Un effort.
J’ai ouvert les yeux.
Fermé la porte.
Laissé l’air brûlant malmener mon corps douloureux de ces derniers jours labyrinthiques. Quelques centaines de mètres en contrebas, un train de marchandises a longé le fond du vallon dans un fracas étourdissant, allumant des mèches sombres sur le tapis des cendres opalines. Le compte était fantastique : cent cinquante deux wagons.
J’ai sillonné les rues en tous sens, histoire de prendre le pouls de la bourgade américaine. L’impression dominante m’a rappelé le Vieux Monde. Des véhicules descendent, remontent, égaient les parkings des grandes surfaces au milieu de centaines d’affiches publicitaires postées au coin des blocs, comme une armée de soldats colorés qui n’attendent qu’une faiblesse, le moindre désir matériel pour vous asséner un gros coup de gourdin derrière le portefeuille.
Partout pareil, ici plus qu’ailleurs…
Sinon ma Chevrolet me plaît. J’ai déjà gagné une bonne louche de familiarité avec le code de la route d’Arizona. Je me suis fait surprendre une seule fois par la boîte de vitesse automatique, à l’arrivée dans Kingman avant-hier soir. Débrayage à fond sur la pédale de frein, j’ai été projeté en avant, le torse cisaillé par la ceinture de sécurité. Puisque ça fait mal et peur, à l’avenir je me concentrerai davantage.
Ce matin, je me sens en pleine forme. J’ai réglé la note du motel puis fait réparer la crevaison dans un magasin spécialisé, sorte de paradis du pneu, gigantesque, fluorescent. Afin de ne pas oublier le lieu, je me promène une dernière fois à pied entre les maisons de bois et de plastique qu’on devine à peine fixées au sol. Le vent du désert ou une opportunité peuvent sans doute les abattre en quelques heures. Les gens viennent dans le Far West essayer quelque chose, rater ou réussir, avant de chercher un nouveau chez-eux plus loin, plus haut, plus prometteur. Marchant sous les rayons implacables j’en conclus
