Les mouettes vagabondes - Max Mercier - E-Book

Les mouettes vagabondes E-Book

Max Mercier

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Beschreibung

C’est en se confrontant aux autres que l’on peut savoir qui l’on est

Au moment où Josh Leveneur monte sur le car-ferry pour rejoindre l'Île afin d'assister à l'enterrement de sa tante, il a le souffle coupé en pensant à Leila, son amour disparu treize ans auparavant, engloutie par la mer à cause de lui, à cause de l'Autre aussi, ce rival inconnu qui a broyé son existence pour toujours... C'est alors que Florine, une troublante voyageuse au doux visage, apparaît sur le pont du navire, ranimant les émotions de Josh...

Cinq jours plus tard, à mille kilomètres de là, l'Autre frappe à la porte de Léon Wosnacker, le médecin retiré du monde qui avait tenté de sauver Leila de la noyade, en vain.

S'engage alors une partie dantesque entre ces quatre écorchés de la vie, jusqu'à l'épuisement de la passion et de la haine qui les animent et les consument. La tension monte au fil des révélations, les mots blessent, les lames s'affûtent avant qu'enfin ne tombent les masques...

Avec ce double huis clos, Max Mercier explore les replis de l'âme humaine, aux confins de l'attachement à l'autre, du rejet de soi et nous invite à franchir les frontières de l'amour jusqu'à la mort...

EXTRAIT

Josh s’assied sur les cordages, au ras du grand bassin. La carcasse du navire écrase les bouées contre le granite, en doux craquements chlorés qui rappellent un broiement d’os. Il lève les yeux sur la cheminée grise et bleue, monumentale, tigrée de suie, dont le front brille sous les derniers coups de langue du soleil.
Son flanc se dresse tel un rempart d’acier. Blanc coquillage, l’écume des jours passés. Puis il y aura les semaines, les mois, toutes les années à venir.
Si, croyez-moi, vous percevrez la lumière au bout du tunnel. C’est ça, Josh, remontez à contre-courant, sans fléchir.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Max Mercier passe beaucoup de temps entre le stylo et la page depuis sa prime jeunesse pour le plaisir d'accorder les mots, les couleurs et les idées qui lui traversent l'esprit. Ou le corps. Il aime à l'infini le goût du voyage, l'amitié des livres, les musiques épicées, country-blues et rock'n'roll en tête de gondole, puis la richesse insondable de l'échange avec l'autre.

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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Pour Abdel, le fils de la Ville Blanche, chez qui Leila est venue au monde, un soir de fête.

Amour hélas ne prend qu’un M.Faute de frappe, c’est haine pour aime.

Serge Gainsbourg, 1983.

1

Josh s’assied sur les cordages, au ras du grand bassin. La carcasse du navire écrase les bouées contre le granite, en doux craquements chlorés qui rappellent un broiement d’os. Il lève les yeux sur la cheminée grise et bleue, monumentale, tigrée de suie, dont le front brille sous les derniers coups de langue du soleil.

Son flanc se dresse tel un rempart d’acier. Blanc coquillage, l’écume des jours passés. Puis il y aura les semaines, les mois, toutes les années à venir.

Si, croyez-moi, vous percevrez la lumière au bout du tunnel. C’est ça, Josh, remontez à contre-courant, sans fléchir.

— Quelle heure est-il, s’il vous plaît ?

La femme s’impatiente dans sa robe fleurie. Josh déploie son bras gauche. L’une et l’autre aiguille enlacées sous le verre arrondi, tandis qu’un minuscule cadran électronique lui rappelle la date. Jeudi vingt juin.

— Dix heures moins dix, madame.

Elle soupire.

— C’est long…

Des enfants rieurs sautent à pieds joints entre les chaînes marines. Eux n’ont pas encore la conscience du temps qui s’étire. Allonge le fil des vies. Rogne le calme d’un soir et s’esclaffe d’agacer les passagers en partance. Josh se désintéresse de la femme qui piétine près des nœuds de ferraille, un œil rivé aux rangées de voitures bouillantes, entre les flaques de goudron ramolli, l’autre sur sa progéniture zigzaguant autour des anneaux d’attache. Il n’a rien oublié. Lui aussi s’énervait à l’envi, il y a vingt ans, sur ce quai large comme une plage des Hauts…

« Surtout, ne pas voir la mer », marmonne-t-il en serrant les dents.

Devant lui, agiles fillettes et garçons moqueurs règnent sans partage sur l’immensité du môle, à l’ombre du géant, fiers de la mission que leur a confiée le capitaine imaginaire : délivrer les mousses de cette prison bitumée, ouverte aux quatre vents. Et ça crie, et ça trépigne avant l’embarquement !

Josh cerné par les grands feux.

La dernière fois qu’il s’est assis sur cette dalle, il avait dix-huit ans. Pour regagner le Village justement, dans les montagnes de l’Ile, comme aujourd’hui. Sauf qu’à l’époque, il riait de croire l’existence si volatile, de présumer l’homme si fort, d’entendre le chant des vagues si proches, et si fraternelles. Sauf qu’à l’époque, il se gargarisait d’insouciances.

Le téléphone vibre dans la poche de son veston toilé. Il dégaine d’un geste sec. Une conversation, d’où qu’elle arrive, allégera le poids du boulet.

— Josh, j’écoute.

— Dis-moi, cousin, le voyage se déroule comme prévu ?

— Oui, Frédéric. J’attends sur le quai.

Les ridules clapotent le long de la jetée de l’Embarcadère. Il refuse de les écouter. L’eau égale la perte.

— Ton train est arrivé à l’heure ?

— Trois minutes d’avance. J’ai reconnu sans problème le trajet depuis la gare. Si tout a changé ici, la mémoire reste intacte.

— J’ai confiance en toi. À quelle heure embarques-tu ?

— Ils sont en train de déplier la passerelle pour les piétons. Je raccroche et on grimpe à bord.

Il a déjà convenu de la position à tenir. Il s’agrippera aux rampes vernies. Il agira comme si l’onde s’était réfugiée au fond d’une caverne, loin, très loin de ses pas alourdis sous le balluchon des mauvais jours.

— Josh… Je crois que Millette va être ravie de ta présence.

— Frédéric, je rentre au Village pour l’enterrer…

— N’empêche qu’elle appréciera ton geste.

— Tante Millette n’a jamais apprécié mes gestes. Je souhaite pourtant la saluer une dernière fois. Avec elle disparaît l’enfance.

— Tu te trompes, elle t’aimait bien… Mais on en reparlera demain… Tu ne veux vraiment pas que je vienne te chercher au Port ?

— Non, je ferai comme autrefois.

— L’autocar ne monte plus au Village.

— Alors je louerai une voiture en arrivant.

— Tu ne préfères pas que…

— Non, Frédéric. Je vais me débrouiller.

— C’est toi qui décides. La mer est belle là-bas ?

Un javelot vient de pénétrer son cœur. Il le pardonne pour cette blessure involontaire, Frédéric ne peut savoir.

— La mer n’est jamais belle, tu sais.

— Elle alimente pourtant nos rêves et me donne du travail depuis ma naissance.

— Je vais te copier, cousin : on en reparlera demain.

— Bonne traversée, Josh !

— Bonne nuit, Frédéric.

Il mâche les mots, jusqu’à la corde des voyelles. « Bonne traversée… » Les lueurs dansent sur la digue, dans l’infinie lenteur du crépuscule. Josh ferme les yeux. Il craint cet instant depuis treize ans. Il a décidé de contrarier sa volonté en enjambant la mer. Une nuit. Une nuit seulement, durant laquelle il devra faire comme si le pont supérieur sentait la terre ferme, comme si la houle ruisselait de rocailles endurcies. Comme si le goût du monde allait investir ses veines.

Vingt ans, l’incendie d’une botte de paille.

Le dernier été dans l’Ile. Les prémices d’une vie entière à construire l’amour. La rencontre au Village de celle qui.

De celle où.

De celle quand.

Treize ans, l’éternité. Sans elle. Leila emportée par la mer. À cause de lui.

Au moment où Josh pose la lanière du sac sur son épaule, la femme cousue de pétales pointus rabat sa horde tonitruante, à qui pleurniche d’abandonner les câbles, à qui s’amuse de cabrioler contre les valises boursoufflées d’inutiles lainages. Il fait chaud en ces interminables jours de juin. Lui regarde droit devant et gravit l’escalier métallique à la manière d’un robot. Tante Millette est morte à point nommé. Elle lui a intimé l’ordre de rejoindre l’Ile. Pour l’ultime fois, il retrouvera les traces primitives de son empoisonnement. Il cajolera le banc de pierre sur lequel tout a commencé. Il ravivera la brûlure au creux de la peau. Il chantera les lèvres merise de Leila, la douceur de son ventre, la virulence de ses mots.

Caresses, défiances, de celles qui libèrent, qui enchaînent et terrifient à la fois.

Puis qui tuent, à la fin.

2

Le sable commençait à envahir les abords de l’entrée. De la poudre d’or, insaisissable farine des anges. Une touffe de chardons bleus gisait à la base du pilier bétonné. Quelqu’un avait dû les piétiner avec rage, dans les jurons et les tapements de talons.

Un coup d’œil vers la Station, dont les dernières maisons frôlaient le parc arboré de la villa. Arboré, le mot était fort à la réflexion… Un couple de lauriers nains dressait ses branches entre d’énormes boules de genêts défleuris. Il y avait un pin côté mer, les bras tombés jusqu’au sol, qui chatouillait la charpente du bout de ses aiguilles. Un vieux spécimen, prêt à s’effondrer sur la verrière du bow-window.

Le terrain moutonné s’égayait de quelques plantations saisonnières, alignées au cordeau le long de la barrière en bois. Le sel des dernières tempêtes en avait blanchi les tiges et les feuilles, ainsi que les attaches en fer mou qui liaient les piquets entre eux. Ensuite roulait le tapis d’herbe verte, bien grasse et tondue de frais.

C’était un bout d’été sans émotion ni ciel.

« Peut-être est-il trop tôt ? »

Sous la manche retroussée du pull-over de laine, en un mouvement vif, le cadran de la montre à deux balles levait les pouces vers la sonnette cuivrée. Huit heures cinq.

Une main sur le front. De la sueur cuisante. Pourtant il faisait frais en ce début de matinée cotonneuse.

Les vagues étaient parties au diable, loin derrière les bâches, à ne plus pouvoir les entendre rouler du tambour. La marée basse ne lui avait jamais plu. Alors ses yeux quittèrent la plage pour s’attarder sur le journal, enfourné à la hâte dans la boîte à lettres. Quotidien mordu au sang, comme dans la gueule du loup, dont le titre et la date bavaient encore leur encre d’imprimerie.

La Voix des Hauts. Mardi 25 juin.

Son souffle lui brûlait la gorge et les narines. Aucune solution ne paraissait satisfaisante. Huit heures dix. Les rayons du soleil embrassaient, par instants, ses tempes frémissantes. La tête enfoncée entre les épaules. Une saccade, le cri torsadé d’un être qui plonge dans l’eau froide.

« J’y vais. »

L’index, sans trembler, tira la boucle rebondie de la sonnette à l’ancienne.

Par-dessus sa tête s’effilochait un nuage aux contours invisibles.

3

Les familles sont accoudées au bastingage repeint de frais. La scène se répète chaque soir, Embarcadère grouillant du remous des camions, vides, pleins, sous les fanions orangés de tous ces lampadaires. De l’autre côté de l’esplanade, les façades défient de leurs balcons ajourés la hardiesse du navire, qui laisse grogner ses chaudières au ralenti et froisse l’eau trouble du bassin.

Les estivants admirent le ballet portuaire depuis leur promontoire. Ils vont lâcher, dans quelques instants, les amarres d’un an de labeur. Chacun se complaît à choisir son point fétiche. Lui, cette bâtisse à la toiture cavalière. Elle, deux ronds de lumière suspendus à la colline toute proche. Ou les projecteurs du stade, derrière l’enfilade des entrepôts agglutinés contre les quais. Ils garderont ces pointes en tête, tels des grigris dans le quadrillage de leur lunette, jusqu’à ce que la côte s’évanouisse sous le noir. Ainsi agit celui qui part : il s’amourache d’un grain de terre ferme, s’assure qu’ici respirera encore lorsqu’il accostera là-bas. On n’avance jamais sans reculer un peu.

Josh, pour l’instant, a décidé de ne rien choisir. Il grimpe l’escalier, sans omettre de compter les marches. Cinquante-sept. Cinquante-huit. Il franchit le seuil du ferry en adaptant son allure au galbe des souvenirs, tango d’une jeunesse folle dans les ruelles du Village, folle et rugueuse, rugueuse et tendre, naïve sans doute, inoubliable mélopée des jours où sourire semblait si simple. Maintenant, il désire de toutes ses forces renouer avec le plaisir de penser. Il va profiter de la mort de tante Millette pour mettre les pendules à l’heure.

D’abord, revenir à la source. On dit qu’il faut connaître chaque racine de la fleur pour en savourer les couleurs et la beauté. Leila était presque une fille de l’Ile : la réponse gît là, quelque part sous les ombres. Il la cherchera. Il découvrira ce qui n’a pas fonctionné entre eux. Il ne s’en voudra plus de lui avoir proposé ce marché imbécile, « c’est lui ou moi ». Car il savait bien qu’elle ne trancherait jamais entre lui et l’Autre…

Josh fixe l’épaisse moquette du navire, en se concentrant sur la taille des motifs, d’incroyables quilles fluorescentes sur fond violet, d’un kitch à jalouser les péplums, comme dans le fourmillement des manèges forains de la Ville, au fin fond des froidures hivernales… Leila, accrochée à son coude, adorait en parcourir les allées tapageuses. Tous deux croquaient les rires dans les grésillements et l’odeur sucrée des churros en cornets.

Leila.

Un ruisseau piquant coule dans son œil. Voilà treize ans qu’il la mordille chaque jour, pas beaucoup, juste ce qu’il faut pour lui couper le souffle au moment où s’élargit la plaie. À tout considérer, il ne respire plus depuis cette brune soirée d’avril. Il faut que cela cesse. « Courage, enfant des Hauts ! Choisissez un point d’ancrage avant que le navire ne ramasse les filins ! » Ecoutant à la lettre le conseil du savant, il se demande s’il ne devrait pas opter pour la Lune.

Croyez-moi, Josh, un retour dans l’Ile va vous recentrer.

« Recentrer. » Léon Wosnacker affectionnait ce verbe souple.

Etes-vous certain, docteur ? Catégorique. Le plaquiste demeurait circonspect, la tête tournée vers les tableaux des Fauves qui empanachaient le pan coupé du salon. Pourtant, je me sens si faible depuis le retour des bourgeons… Il guettait la répartie du médecin. Faux, mon ami !… Quand monte ainsi la sève de la Terre pour tendre ses bras aux constellations, l’humanité entière éprouve la puissance des éléments, et personne n’est exclu du jeu. Le docteur Wosnacker avait jeté sa tête en arrière, se frottant le nez du plat de la main. Mais votre cas n’a rien à voir avec la renaissance de la nature. Cette remarque ne rassurait aucunement l’homme inquiet. À dire vrai, le savant intimidait Josh. Sans apporter de réponses claires à ses tortures, il jouissait du don de poser les questions qui font s’entrebâiller les portes et délient les nœuds. Non, vous, c’est le problème du cycle. Le printemps ne vous convient pas parce que l’accident de Leila s’est produit au mois d’avril.

Josh détestait ce terme. Accident ne signifiait rien. Ce n’était qu’une parade, une erreur, là où suicide aurait plutôt valu le coup. Néanmoins il préférait se taire afin de ne pas contrarier le thérapeute. Les vagues, subitement, avaient ravagé l’alcôve du bow-window, houle teigneuse de la marée montante, à la vitesse du pur-sang qui galope. L’ignoble mer, que ses nerfs jetaient en vain aux oubliettes.

Leila, reviens !…

L’ignoble mer comme dernière ligne de front.

Tant d’escaliers intérieurs garnis de dorures étincelantes, le hall d’accueil est décoré comme un sapin de Noël. Josh mesure les niveaux et s’attache au pont supérieur. Puis la grande coursive est sillonnée au pas de charge. Il file droit au but, s’affale sur un banc de bois vissé dans les tôles. Autour, un espace recroquevillé à l’abri des embruns lui assurera la tranquillité le temps du voyage. La saison ne fait que commencer, rares sont les passagers engagés dans cette échappée nocturne. Déjà le navire à mi-charge sue de fendre les flots neuf heures durant, sans mollir ni hoqueter. Josh vibre à chaque effort de la machinerie qui s’anime. De vieilles sensations escaladent sa colonne vertébrale, retour d’enfance au cou de leur amour, alors que de son côté l’équipage s’agite, paré à la manœuvre, efficace et guilleret, dans les ordres répercutés d’un bord à l’autre du vaisseau.

Le plus difficile sera d’ignorer le mouvement des vagues. Il va devoir s’inventer un monde afin de recouvrer l’innocence de l’aube. Le savant affirme que cela marche à tout coup. L’occasion était trop belle : Josh s’en serait voulu de ne pas l’avoir saisie au vol ! Il allonge ses jambes sur le sac de jute. Le vent de terre s’est levé, taquinant son visage d’une caresse parfumée. Cette fois encore, il n’a pas eu tort de faire confiance au docteur Wosnacker.

Pensez-vous qu’il me faille retourner au Village ? Ecoutez, le passé s’offre à vous sans ambages, alors aucune hésitation : descendez enterrer votre tante. Le lieu et le sang ne font qu’un. Léon Wosnacker avait appuyé sur les dernières syllabes comme s’il eut planté des clous dans une cornière en fonte. Mais la cérémonie a lieu dans quarante-huit heures à peine !… Josh examinait le ciel des Hauts, à travers la baie, ne sachant trop comment s’y prendre. Internet, mon garçon ! Le fonctionnement des sites a tendance à m’embrouiller, vous savez… Dans ce cas, passez à l’agence du Beffroi, sur la Grand’ Place. Demandez Marie-Line de ma part. Elle va vous concocter dans la minute un aller-retour clefs en main, pratique et pas cher. Etes-vous sûr ?… Topez là, Josh, faites-moi confiance : vous devez revenir à la source.

Faire confiance au docteur Wosnacker.

Il cale ses reins contre le dossier du banc et, depuis son refuge, découvre les terrasses bétonnées des immeubles qui toisent l’Embarcadère. La femme du quai fait irruption sur le pont. Elle s’approche des ouvertures taillées dans le fer brut. Le point de vue gobe l’air frais descendu des monts ceinturant la baie, la colonne d’enfants piaille dans son dos. Elle se retourne, adresse un franc sourire à Josh. Détachée. Diablement séduisante. Les pensées gambadent sur le métal qui tremble. Le capitaine quémande une once de puissance auprès de ses mécaniciens pour écarter le monstre du môle principal. Tandis que la femme continue à le regarder en chantonnant un poème, lui, profil de glaise, demeure las de ne rien voir. Il y a belle lurette qu’il ne sait plus répondre aux appels des paupières plissées. Il tente de forcer le sort. Renonce.

— Les enfants, admirez ces lumières qui dansent sur les longs murs !

Les garçons et les filles assiègent la robe fleurie, en un cri devenu pompon de joies coquines.

— Ouah !… On dirait un panier d’étoiles tombées du ciel !…

— Maman, maman, les camionnettes, les voitures, comme elles sont petites !…

La mère passe ses doigts dans les cheveux du plus jeune.

— Normal, mon bichounet, nous sommes si haut sur ce grand bateau.

— On a l’air plus fort qu’en bas.

— Tu as raison, on se sent plus solide lorsqu’on domine les choses. Mais les gens ne sont que de misérables bestioles en comparaison de notre maîtresse planète.

Le garçonnet se gratte le dessus du crâne, l’œil fixé au remue-ménage qui strie le bitume de curieux traits électriques.

Josh garde la tête baissée, esquisse un tangage, essaie de relever le front. Sans succès.

— Tu veux dire comme des grains de sable, maman ?…

— Oui, exactement. Nous sommes les grains de sable du bord de la mer. Impossibles à distinguer de loin. Indispensables cependant pour constituer une plage.

Le gamin acquiesce, l’attention délétère, courant jusqu’à l’extrémité du pont couvert. Il entraîne dans son sillage la troupe hirsute de ses frères et sœurs, la famille disparaît au coin des cabines, direction le salon-bar. La cheminée du navire crache maintenant une fumée opaque, pleine de fuel et de volonté d’en découdre avec la nuit.

Josh déploie les mains sur ses cuisses. Si l’atmosphère s’avère poisseuse, il est satisfait de la journée qui s’achève. Tout s’est déroulé comme prévu. Il sort de sa poche le titre de transport, griffé en pied de page d’un coup de tampon à l’encre sanguine. « Agence du Beffroi. » Nul temps mort, le docteur Wosnacker a vu clair. La descente du Pays n’a duré que six heures, avec cette locomotive moderne qui roule au train d’une voiture de course, alors qu’autrefois le trajet paraissait moucheté de glue, les wagons ballotaient les passagers les uns contre les autres, il faisait si lourd au fond des compartiments qu’on eût dit somnoler dans un four à pain. Même le paysage prenait ses aises pour changer de peau, piano, piano, brusquerie hors la loi, ou l’insondable dilatation du temps qui déraille…

De la gare ferroviaire à l’Embarcadère, le tracé des rues n’a pas changé. Pour ce qui est du décor, quels bouleversements ! Josh a reconnu le chemin grâce aux chants du passé qui réveillaient sa jeunesse pendant qu’il dévalait les artères menant à la digue. C’est le souvenir qui a guidé ses pas au long des pointillés vers l’Ile, la marque du sentiment en quelque sorte.

Le bateau tire sur les cordages arqués en travers du précipice. D’un coup, trois noms s’enchaînent à l’annonce des mouvements. Millette. Le Village. Leila.

En fait, il n’a pas hésité une seconde quand Frédéric lui a appris la mort de sa tante. Inutile de passer à l’Hôtel Dieu prévenir ses parents, ils ont perdu la boule depuis deux ans et n’auraient pas compris de quoi il retournait. En réalité, l’unique solution consistait à recueillir sans tarder l’avis du savant. Ce dernier, qui a conservé des relations privilégiées avec une poignée d’anciens patients, n’a pas été surpris de le trouver à son portail au beau milieu de la matinée.

Le médecin traitant de Josh lui a griffonné une ordonnance de pilules sécables qui lui permettront de mater ses angoisses. Le vieux thérapeute, lui, milite pour l’hygiène par les flammes. Sa théorie des spirales entre la racine et l’étamine dépasse l’entendement de Josh. Cela dit, les idées d’un professeur diplômé de la Faculté, même retiré des dispensaires depuis plusieurs années, peuvent sans doute épauler celles du plaquiste reclus dans les impasses de sa vie délétère.

Puis il y a leur jonction à tous les deux.

Leila. La fille du Désert au teint brun. Le chaudron de leurs âmes à la dérive.

Le ferry se met à gémir. Ça y est, la gorge se resserre, il étouffe, se cramponne aux planches de son banc. L’eau bouillonne par l’arrière en brassant les flaques d’huile qui empâtent la cuve aux arrêts. Il revoit, en un signe, Wosnacker englouti par son fauteuil princier, hier, juste avant qu’ils ne se quittent, la voix éraillée du docteur lui promettant le retour imminent des jours meilleurs.

Allongez-vous dans les mumuches du nid. Vous sentirez le liquide sacré irriguer vos veines. Leila, depuis la source, vous montrera le chemin empierré de l’amour. Vous soutiendrez à nouveau le regard des femmes. Rien n’est jamais terminé, Josh.

Une main fraternelle avait saisi la sienne, glacée, honteuse, raidie de confusion. Leila dort entre ces deux paumes, pour l’éternité.

Josh n’avait pas gémi sous la verrière du bow-window. Il pensait.

« Nous n’étions pas nés pour nous perdre. »

Léon Wosnacker avait fait mine de sourire au moment où le plaquiste quittait son front de mer. Il pleurait.

« J’aurais dû la sauver. »

4

Ding dong !

Sur le coup, Wosnacker crut qu’il rêvait en trois dimensions. Il voulut relever la tête, mais un élancement lui bloquait les cervicales à chaque nouvelle tentative. Trois, quatre fois. Impossible de bouger. Il décida de rester affalé sur la table de jeu du salon, la joue droite contre les avant-bras, jusqu’à ce que la douleur acceptât de baisser pavillon. Quelle heure pouvait-il bien être ? Et ce tintement dans la lumière du jour…

Le docteur sentait la poudre lui démanger le bout du nez. Il se retint d’éternuer. Sinon, la furie du mal secouerait son corps délabré, elle pourrait même engendrer une méchante crise de terreur, comme la semaine dernière, et lui faire frôler la fin. Il n’avait plus l’âge à violenter son cœur. Ses paumes se mirent à trembloter. Il inspira profondément, écœuré par la gorgée d’air vinaigré qui pénétrait ses humeurs, retint son souffle un court instant, expira, puis recommença. D’abord, dorloter sa carcasse. Il en avait vu, senti, entendu, et même vaincu tant d’autres…

« Bordel, je n’y suis pas allé de main morte cette nuit !… »

Épargnant ses gestes avec une experte prudence, le vieux professeur de médecine parvint enfin à remuer les phalanges. L’index. Les doigts. Le poignet. La tête. Une bouteille de ratafia se mit à rouler sous ses yeux. Il n’eut pas la force ni le réflexe de la retenir. Elle tomba sur le tapis, sans un bruit. Un filet d’alcool rosâtre s’en échappait par le goulot. Wosnacker à voix basse jura, mais promit de ne pas s’en émouvoir : rien ne l’écarterait de la mignonette, c’était son amère friandise. Les années mutines de l’enfance s’employaient à…

Ding dong !…

Aucun doute, la clochette électronique venait de retentir dans le vestibule pour la deuxième fois. Le moment ne pouvait être plus mal choisi, grommela-il entre les fléchettes de sa barbe naissante. Et grise.

Il prit appui sur une jambe, la gauche, celle à laquelle manquait un ménisque, empoigna l’autre à deux mains, poussa un long râle de blessé en clopinant vers les fenêtres du bow-window. Depuis le salon, la vue portait loin vers l’Ouest. Le soleil éclaboussait les dunes voisines et les poches d’eau assoupies entre les dorsales de la plage. Le docteur prit le temps de contempler la pelouse, le vieil arbre penché, les murs de galets encadrant sa villa. La Station jouait à cache-cache avec les rebuts de brouillard qui emmitouflaient ce curieux début d’été. Par brefs pétillements, il avait l’impression de vivre en ermite, seul au monde, loin des terrasses et de la promenade gorgées des familles de la Ville. Une matinée comme celle-ci relevait de ces instants miraculeux où les vapeurs littorales estompaient les limites entre la terre et l’eau. Sa maison, bâtie en léger retrait des rues, flottait alors dans le vide astral. Il sourit, comme s’il découvrait la splendeur du lieu à l’aube d’une vie radieuse.

Ding dong !

Le timbre clair tira Léon Wosnacker de sa rêverie. Son esprit chavirait à la vue du fouillis qui encombrait le salon. Tant pis. Il singerait celui qui dort et ne descendrait pas jusqu’au portillon !…

… Pourtant il se courbait et ramassait la fiole de ratafia.

Les brouissures dans son dos l’obligèrent à la camoufler au plus près, sous la commode familiale. Le pire, c’était la poudre. Il épousseta la table du plat de la main pour en recueillir les restes, la lame de rasoir, la paille rapportée la veille du Bar des Guetteurs. Il jeta le tout dans le premier tiroir venu, déjà oublié. Le placard entrouvert régurgitait des magazines aux pages de papier glacé, des chopes à bière, des bouteilles de toutes provenances… Claquer le ventail. Empiler la vaisselle sale, en vain. Coincer le balai derrière le congélateur. Jauger en une seconde l’état de la pièce. C’était bon. Non. Pester. Retourner à la fenêtre. Tenter d’apercevoir qui embarbouillait ainsi son matin duveté. Surtout faire vite.

Wosnacker n’était pas dupe.

« Une seule réponse. Josh Leveneur. »

Le professeur fit mentalement ses comptes. Le plaquiste lui avait rendu visite la veille de son départ, jeudi dernier, afin de quérir les ultimes conseils pour le voyage. Le lendemain devait avoir eu lieu la mise en terre de sa vieille tante, au Village, à plus de mille kilomètres d’ici. Il avait sans doute réservé son week-end aux retrouvailles avec la famille lointaine, son oncle Senetto, ainsi que ce fameux cousin Frédéric dont il parlait toujours avec admiration et dégoût. À coup sûr, Josh était remonté dans le train dès hier matin. Une courte nuit de sommeil dans son appartement de la Ville, et le voilà qui débarquait chez lui pour dresser le bilan de cette escapade dans le passé ! Sacré Leveneur !…

Wosnacker jeta un coup d’œil à la pendule sous cloche. Huit heures et quart. Le plaquiste exagérait.

Perplexe, il s’approchait à nouveau de la balustrade du salon. Une silhouette trépignait derrière le portillon de bois peint. Pas de voiture. Le gamin était-il venu en train jusqu’à la mer ?… Tout paraissait possible, le trajet ne durant qu’une trentaine de minutes entre la gare centrale et la Station.

Ses douleurs commençaient à refluer sous les assauts de la curiosité. Les drogues avaient abandonné son corps et son cerveau. Il ingurgita à la hâte un verre de Schnaps, traversa les pièces encombrées de livres, des atlas et des romans policiers, puis sortit sur le perron. L’air frais s’amusait à plaquer ses cheveux gris contre son front trop pâle. Entre les pans moirés du peignoir émergeait un pyjama vert d’eau.

Ding dong !

« Oui, Josh, j’arrive !… »

Le docteur descendit, presque sans boiter, les marches qui conduisaient au jardin. L’allée gravillonnée serpentait entre les massifs de gazon et butait contre le portail d’entrée, un large battant de pin couvert d’escargots dessinés à la main. Les planches ajourées cachaient mal l’impatience du visiteur.

« Je suis là, Josh ! »

Le professeur glissa la clé dans la serrure. Il devinait un pull-over de laine à travers les fentes de son guichet. Étonnant, Leveneur ne portait jamais ce genre d’habit… Un tour dans les rouages capricieux, puis la porte grinça sans discrétion.

Léon Wosnacker ouvrit grand ses yeux sur le visage pétrifié. Un simple cri, vite étouffé dans les plis de sa barbe. Il comprit d’un coup que ce dernier mardi de juin ne serait pas une journée comme les autres.

5

De frêles silhouettes font le guet au pied du banc de Josh. À l’heure du départ, la corne de brume laisse retentir son mugissement contre les docks enfaîtés de crasse.

Et pour la mer, docteur, je fais comment ? La réponse avait cisaillé le vide, à la manière d’un coup de serpette sur une pousse de bruyère. Visez un point haut. Le plus haut que vous puissiez dégoter. Loin du contact entre la terre et l’eau. Assurez-vous qu’il soit visible le plus longtemps possible. Fixez-le. Ne l’oubliez jamais. Même si je comprends votre phobie des vagues, Josh, il faudra bien qu’elle disparaisse, bon sang !…

Il ausculte les abords de sa cachette, puis revient à son idée première. La Lune.

Le navire quitte son lit sous les murmures des badauds attardés sur le quai. Certains agitent des mouchoirs. Il se trouve partout des individus qui saluent les voyageurs au long cours. C’est le reliquat des frayeurs jaillies de l’immensité marine, devant laquelle on ne ressemble à rien, le goût de recevoir un signe de la main, geste primal qui fait s’assembler les lèvres et le cœur.

Josh n’en mène pas large lorsque la coque entame sa rotation dans le grand bassin carré. Il détaille les anses de son bagage pour éviter d’apercevoir l’horizon. À bâbord clignote le signal au bout de la jetée. Bleu. Rouge. Bleu. Rouge. À tribord, un enrochement s’évase jusqu’aux hangars des chantiers navals. La pilotine s’éloigne du navire et s’empresse de rebrousser chemin en direction des mouillages, une traînée de mousse crémeuse à ses trousses. Voilà. Le capitaine devient maître du gouvernail. Le spectacle peut commencer.

Josh est installé de façon à ne pas se croire sur l’eau. Cette duperie ne pourra durer. Il s’agrippe cependant à l’espoir de s’endormir en moins de dix minutes.