L'insurgé des deux mondes - Max Mercier - E-Book

L'insurgé des deux mondes E-Book

Max Mercier

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Beschreibung

L’appel de l’aventure et le souffle de la liberté se font sentir… Comment résister ?

1728, en Corse. Si Lisandru Gafesi, apprenti négociant installé à Bastia, n'a que vingt-trois ans, il ne supporte plus les souffrances qui taraudent son île opprimée par la République de Gênes. Depuis les murs du village, ses proches le somment de venger sa sœur assassinée. A l'instant où le jeune commerçant fait le serment de ne jamais brandir le poignard, une amitié de passage lui ouvre les portes de la Louisiane : accompagné par quatre aventuriers de son âge, il s'embarque pour le pays des Indiens Natchez, où le ciel resplendit d'enthousiasme, de liberté, de paix pour toujours. Mais il lui faudra rapidement apprendre à compter avec les retournements de l'inconnu. Affronter la folie des hommes. Puis les appels sans fin des châtaigniers de son enfance...

L'insurgé des deux mondes explore une époque percluse de traditions et d'immobilismes, promise en retour aux plus beaux espoirs, à toutes les audaces. Entre la Nouvelle France balbutiante et la Corse au bord de la révolution, le héros expérimente tour à tour la haine, l'amour, la puissance des éléments, l'attachement au sol natal, répandant avant l'heure l'enivrant parfum des Lumières au long des chemins qu'il arpente en tous sens.

Plongez-vous sans plus tarder dans ce roman historique !

EXTRAIT

– Mon oncle, je suis descendu vous donner l’accolade. Mes choix sont faits.
Le Sgiò Bustiglia n’arrêta pas le mouvement de sa main gauche, la longue plume d’aigle traçait des mots imparfaits contre le cuir sec. Il négligea son émoi, sans un égard envers le jeune homme qui foulait les bardeaux huilés de son bureau. Dans son dos, le port vibrait de vingt commerces.
– Ainsi tu l’as vu, ce fils génois que je t’ai recommandé.
– Oui. Nous avons passé l’accord ce matin même.
Le souffle salin les caressa d’un doigt par la lucarne entrouverte. Le ciel avait perdu ses couleurs, comme si la vie des hommes n’eût plus mérité l’effort du Puissant.
– Assure-moi que vous n’êtes pas les deux seuls.
– Non, mon oncle, il y aura aussi trois Français. Ils sortent de moyenne lignée, mais savent se battre.
Le Sgiò Bustiglia trempa à nouveau la plume dans son encrier d’étain. Il leva enfin la tête vers les yeux éclaircis du montagnard.


CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- « Comme je l'avais pressenti dans son premier livre Sur la route des frères Patison qui a reçu le prix du Lions Club International Nord au 1er semestre 2013, son deuxième livre est un enchantement, passé la mise en place de ces personnages, on ne peut plus quitter ce livre avant la fin et encore, il vous suit après. On voudrait une suite. En tout cas c'est un auteur à suivre absolument, on le retrouvera très haut. » – Le choix des libraires, Anne-Marie Puybaret

À PROPOS DE L'AUTEUR

Max Mercier passe beaucoup de temps entre le stylo et la page depuis sa prime jeunesse pour le plaisir d'accorder les mots, les couleurs et les idées qui lui traversent l'esprit. Ou le corps. Il aime à l'infini le goût du voyage, l'amitié des livres, les musiques épicées, country-blues et rock'n'roll en tête de gondole, puis la richesse insondable de l'échange avec l'autre.

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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Pour Pierre-Jean, peintre et poète des vibrations de son île.

Préface

« Ce roman d’aventures, que l’auteur mène tambour battant, nous fait suivre, en 1729, les pas de son héros, le jeune Corse Lisandru Gafesi. Issu d’un petit village de la montagne, mais néanmoins assoiffé de curiosité et désireux de faire fortune, il passe sur le continent, fait alliance avec des nobliaux français et un banquier génois, puis s’embarque avec ses nouveaux associés pour la lointaine Louisiane.

Nous découvrons, à travers ses yeux, cette terre de France aux Amériques, habitée par des petits colons français qui poussent les indigènes Natchez hors de leurs sols pour s’y installer. Le jeune Corse qui jetait déjà, avant de quitter son île, un regard réprobateur sur son oncle faisant commerce, dans sa maison de Bastia, avec les Génois, alors maîtres de la Corse, affûte sa pensée sur les misères engendrées par le colonialisme.

Lorsqu’il rentre chez lui, après d’innombrables péripéties américaines qui lui ont forgé le caractère, si besoin était, il est mûr pour prendre part à la révolution de Corse qui vient de commencer, mûr pour arracher, sous les ordres d’un chef rigoureux, Bastia, la capitale, des mains des Génois. L’auteur nous fait participer à ces événements avec la verve qui est la sienne, mais aussi avec beaucoup de véracité.

Ce fut pour moi, chercheur et historienne, un réel plaisir que de voir Lisandru Gafesi, ses amis et ses ennemis se couler dans ce contexte historique. La révolution de Corse du siècle des Lumières s’est mise à vivre dans leur chair et non plus seulement à travers les écrits relatifs à cette période.

Merci à Max Mercier et à son imagination. »

Evelyne Luciani

Professeur d’italien, Docteur en philologie et littérature comparée,

historienne, présidente de l’Association Don Gregorio Salvini de Nessa

(Haute-Corse).

Le voyage est ton père. Quand tu te seras trouvé, tu rentreras. Et la Terre sera ta mère.

Sagesse du Zanskar.

Prologue

– Mon oncle, je suis descendu vous donner l’accolade. Mes choix sont faits.

Le Sgiò1 Bustiglia n’arrêta pas le mouvement de sa main gauche, la longue plume d’aigle traçait des mots imparfaits contre le cuir sec. Il négligea son émoi, sans un égard envers le jeune homme qui foulait les bardeaux huilés de son bureau. Dans son dos, le port vibrait de vingt commerces.

– Ainsi tu l’as vu, ce fils génois que je t’ai recommandé.

– Oui. Nous avons passé l’accord ce matin même.

Le souffle salin les caressa d’un doigt par la lucarne entrouverte. Le ciel avait perdu ses couleurs, comme si la vie des hommes n’eût plus mérité l’effort du Puissant.

– Assure-moi que vous n’êtes pas les deux seuls.

– Non, mon oncle, il y aura aussi trois Français. Ils sortent de moyenne lignée, mais savent se battre.

Le Sgiò Bustiglia trempa à nouveau la plume dans son encrier d’étain. Il leva enfin la tête vers les yeux éclaircis du montagnard. Fiché d’adolescente raideur, trop timide ou déjà la conscience à l’envers, un paesanu2 comme celuici avait-il encore sa place sur ces rocailles grondant de misère ? Il ne regrettait pas d’avoir poussé son neveu au départ. Toucher le continent, se frotter aux règlements des monarques et aux arcanes du grand négoce endurcirait le petit. Ce dernier rentrerait bardé de toutes les hardiesses, l’éventuel appui d’un seigneur d’Europe en poche : les affaires pourraient fructifier sans limite. La fortune des Bustiglia n’éprouvait que le potron-jacquet de sa gloire. Restait la famille, là-haut…

– As-tu embrassé les tiens au village ?

– Je le ferai bientôt, mon oncle. Ils ont compris que je pars.

– Aujourd’hui les séchoirs sont vides de leurs châtaignes. Tu vas manquer quand viendra le temps de la récolte. Ce sera une année difficile pour les Gafesi, vois-tu.

L’homme se leva, lentement, appuyé sur le coin ferré de la table de travail, rasa la fenêtre sous les balancements des marins. À quai, des tonneaux ventrus s’entassaient contre les deux mâts de son vaisseau.

– Tu verras, neveu, le voyage est un habile précepteur. Profite de ta verdeur, expérimente, forge la méthode. Je te comprends, notre île semble minuscule quand on a vingt-trois ans. Tu gardes cependant la félicité de sentir notre langue, les essences du maquis et l’eau des sources couler dans tes veines. Elles seront tes bornes à tout jamais. Reviens-nous vite.

Droit comme le pommeau d’une canne d’ivoire, Lisandru fixait l’ombre du Sgiò Bustiglia. Le vieux marchand avait raison, la Corse étranglait ses enfants. Un descendant de racleurs des pentes pouvait bien éperonner la chance au lointain. Oublier le curé de la pieve3, assommant radoteur du latin de sa Bible. Les vengeances familiales aveugles qui lui paraissaient jaillir d’un autre âge. Et la mort. La mort qu’il ne pourrait jamais donner, contre l’avis de ses frères, de ses tantes, de tous les autres Gafesi enragés ne jurant que par l’estafilade des Taddone. La mort de Saveria, sa bien-aimée sœur, emportée disait-on par les fièvres, mais dont les brouillards de l’œil ouvert suintaient encore le poison sur son linceul de neige.

– Écoute-moi bien, Lisandru. Je sais le prix de ta liberté. Tu peux me surprendre aussi vivement que tu le désires. Ceci dit… Les parents de cet audacieux Génois et moimême ne parvenons guère à cerner votre projet… Nous en parlons entre nous, depuis longtemps déjà. Notre conseil est unanime : essayez d’aborder le prince de France. Ce Louis XV s’entoure des meilleurs. Notre pays pourrait lui tendre les gants dans quelques printemps à venir. Et ne négligez pas le métier. Sillonnez la Bavière. Montez à Amsterdam. Observez le travail à façon des gens de ports. Modernisez votre génie, les enfants !…

– Je dois vous arrêter, mon oncle.

Le jeune homme devint blême comme un aride matin de mars. Il demeurait croché à ce large dos de velours noir, le Sgiò Bustiglia retenant sa respiration, l’espoir buté contre la coque de ses navires.

– Ne viens pas me dire que tu pars finalement pour Rome, où rien ne se passe qu’intrigues d’annexions…

– C’est que…

Les mots faisaient souffrir et pourtant guerroyaient de folles ambitions. L’armateur eut aimé enterrer son trouble sous les allées et venues des débardeurs qui charriaient ballots d’écorces et sacs de farine en contrebas. Il relança Lisandru.

– C’est ça. Tu embarques pour Rome ?

– Non, mon oncle. C’est autre chose.

– Autre chose ?…

– Oui. Plus loin.

Une lueur brilla dans la prunelle du vieil homme.

– J’ai donc vu juste. Versailles ?…

– Si vous voulez. Un peu le royaume de France.

Les épaules frémirent. Volonté de marbre. Répugnance envers ce discours évasif.

– Il est temps que tu me dises, Lisandru.

– Nous avons décidé de rejoindre la…

– La ?

– … La Nouvelle-France…

Les plombs pénétrèrent la chair, en mille points, sans nulle autre peine que le meurtre du jour. Le cœur battait rugueux et pétrifié.

– Tu veux dire… la soi-disant… Louisiane ?…

– Oui, mon oncle, la fabuleuse Louisiane.

Lisandru avait trouvé le courage. Il dégustait son capitule à lui, fier de se montrer plus fort que le respectueux notable bastiais. Les paupières du Sgiò Bustiglia s’ennoyèrent de larmes.

Le dos tourné, transi de silence. Haletant pour couvrir l’effroi.

– S’il en est ainsi, neveu, Kalliste peut bien s’évanouir dans la disette et les révoltes.

Comme la douleur d’un père qu’on dépouille de son fils.

– Car tu ne reviendras pas…

1. Désignant à l’origine le « seigneur », « signore » en italien, ce terme s’applique ici à un notable, un « monsieur », avec beaucoup de déférence et de respect. A l’époque d’ailleurs, la langue fait de fréquents allers et retours entre l’italien et le corse.

2. Habitant des villages de l’intérieur de l’île.

3. Entité administrative regroupant plusieurs paroisses, base du pouvoir civil et religieux, c’est l’ancêtre du canton actuel.

Jardins du château de Sarry. Juillet 1724.

Les savarts avaient blondi sous l’incendie de l’été. Mêlant le cheveu des hautes herbes aux épinettes griffues, par-delà la barrière des saules, la Marne roulait son flot d’étiage. Un berger devançait son troupeau de maigres moutons sur le coteau en jachère. Deux, trois nuages crème convolaient au septentrion. On eut dit que ce quartier de Champagne se faisait fort de négliger l’affaire… Les lenteurs de province pouvaient à la vérité s’accommoder d’une nouvelle union princière.

Néanmoins le patronyme de Monsieur flamboyait de prestance. Louis, duc d’Orléans, fils de feu le Régent, tournait en rond sur la pierraille concassée du parterre.

– Calmez-vous, Monseigneur. Ce sol n’est que bouillie calcaire, vous allez tacher vos bottines.

– Vous me faites rire, Tavannes, à protéger mes chausses quand je me demande encore si la princesse arrivera à temps pour l’office !…

– Mais oui, elle arrivera ! La maison de Bade ne souffre pas le retard. N’oubliez jamais, leur sang conserve les manies des Germains…

L’évêque de Châlons avait beau sourire en s’accolant au duc, ce dernier sentait l’impatience lui faire monter les vapeurs. Saulx-Tavannes se pencha délicatement vers Monsieur, le regard dégoulinant de miel épiscopal.

– Voyez comme leurs gens se démènent en cuisine. On m’a fait dire que le carrosse a été aperçu devant la chapelle Saint-Memmie, à moins d’une lieue d’ici. Ah, son parfum de glycine envahit l’enceinte !…

Le prince ne put retenir l’effrayante grimace.

– Cessez, Tavannes, vous m’écœurez.

Dans le parc, les invités commençaient à se détendre. Quelques flocons de rires animaient les promenades à l’ombre des tourelles. Maîtres d’hôtel et laquais veillaient aux ultimes préparatifs. La messe serait belle, étoilée de moire, et le festin digne de la maison d’Orléans. On croisait à Sarry les meilleurs équipages descendus de Versailles, mais aussi les notables du Tiers dégringolés de la ville, de Troyes, de Reims, invités officiels aux bourses garnies, qui aimaient en toute chose mignarder la puissance des grands. Un mariage de haute tenue débouchait parfois sur de riches rencontres, promesses de contrats à venir.

Ce fut l’intendant Lescalopier qui rendit les premiers hommages à Marie Augusta de Bade, vers midi. Au détour de la grille, le tonnerre s’abattit sur le duc en un duel de braise. Il aimerait cette almée jusqu’au crépuscule de ses jours ! Alors la fête battit son plein…

Si les vins blancs champenois gardaient la crudité des cépages du Nord, leurs alcools feutrés débridaient les affections, à se tordre de plaisir en comparant les toilettes. Dans ces réunions hétéroclites, la vieille noblesse de France cherchait invariablement à démontrer sa splendeur, criant à l’outrage dès que la jeunesse élevait le ton sur les conversations savantes. Le prince, galvanisé par l’émotion inattendue, ne fut pas en reste ce soir-là pour ériger sa famille au piédestal. Il n’avait qu’un mot à la bouche, mâconné à l’envi pour son éternelle brillance : la Nouvelle-Orléans.

Depuis quarante ans, il était une terre, de l’autre côté des vagues, qui s’enorgueillissait du titre de Louisiane. Une terre miraculeuse, gisant à fleur de forêts, grasse de mille trésors, que les Français commençaient à peupler en grand nombre. À mesure que s’enivrait sa nuit de noces, Louis n’eut de cesse de conter l’aguichante colonie. Les groupes relayaient son optimisme en glissant des copeaux de bayous de table en table. A la gloire de son père, le novateur Philippe II qui avait eu l’heur de diriger le royaume durant la minorité de Sa Majesté, la capitale de cette province outre-mer venait de prendre le nom de Nouvelle-Orléans. Applaudissements. Vivats étourdissants. Surgirent d’une malle d’acajou moult ouvrages grisants, enluminés d’eaux-fortes, qui flattaient les bienfaits de cet espace béni. On fit distribuer des brochures qui eurent un vif succès auprès des convives ébahis.

À l’angle de la grande pièce, les trois jeunes hommes ne tenaient plus en place. Ils échangeaient leurs points de vue, s’apaisaient, rivés aux estampes, partaient de brefs éclats de rire, avant de replonger dans le terreau moite de l’autre France.

– Simon, voilà ce qu’il nous faut !

– Je crois que tu dis vrai. Nos draperies se meurent de ne plus trouver la clientèle sur les foires. Tout est fini en ce vieux monde.

Les frères Mâchefour hériteraient bientôt de l’industrie de leur père. Le tissage, en pleine décadence, ne tirait rien du lin ni du chanvre. La bonneterie ? Les manufactures troyennes semblaient en avance d’un demi-siècle sur celles de la Champagne pouilleuse. Ou la tannerie ?… Dans une ville où le marché était avant tout agricole, où la vente des bestiaux développait l’embouche sur les pâtures des bords de Marne, le doute avait sa place de choix.

Les dessins aux traits délicats martelaient l’évidence : la Louisiane n’attendait plus qu’eux. Des filons d’émeraudes y fusaient du sous-sol, le cuivre s’entassait en collines hautes de trente pieds, libres de droits, et les femmes accroupies confectionnaient de larges soieries écarlates. Les têtes s’échauffaient dans les jardins de Sarry.

– Regarde celle-ci, Antoine ! Elle se jette dans les bras d’un grenadier du roi, les mamelles à l’air !…

– Lis-nous ce qui est imprimé, Eugène, vite !

Le sieur d’Argiville ne se fit pas prier deux fois. Du plat de la main, il chassa la mèche des longs cheveux noirs qui retombait sur ses yeux clairs, se concentra pour déchiffrer le paragraphe griffonné sous l’estampe.

– « Les soldats de France sont les sauveurs de la Louisiane. Ils font régner sans peine la loi du Fils Aîné de l’Église. Les autochtones portent le nom de Natchez et sont respectueux de nos codes. Ils ont les mœurs souples. Les Naturelles y dansent, tissent, cultivent, prêtent leurs avantages sans froncer. »

Les garçons se turent. Le germe venait de pénétrer la glaise. À peine huit décennies à eux trois, une alliance de circonstance, pourquoi pas la hargne d’aller jusqu’au bout ? Les deux marchands châlonnais, Antoine et Simon Mâchefour, étaient venus à Sarry couvrir de leurs lourdes nappes les tables solennelles de la maison d’Orléans. Le rejeton de hobereaux ruinés, éjecté de la normande Falaise, avait pu s’immiscer aux dites noces par la grâce d’une vieille vassalité due à la maison de Bade. Eugène Taillebière, baron d’Argiville, ne savait que faire de sa médiocre existence. À la fin de la nuit, c’était entendu : ils iraient modeler la Nouvelle-France sur les berges du grand fleuve Mississippi.

– Il nous reste à trouver la somme.

– Et mettre tout en forme. Un autre temps commence, mes amis.

– Il nous faudra du courage.

Antoine retint sa respiration. La perspective de mettre fin à sa première vie le fit frissonner.

– Simon, Eugène, avez-vous une idée ?

Le cadet Mâchefour jeta un clin d’œil à son frère.

– Ces dernières années n’ont pas été fameuses, mais la somme ne sera pas un problème. Je vais relancer ma correspondance avec notre ami de Gênes.

Le baron leva le pouce. Étonné et rieur.

– Votre ami de Gênes ?

– Oui. Nos parents sont en cheville depuis toujours avec une lignée de commerçants de la Sérénissime. C’est une amitié… enfin, disons une proximité de vues qui date de l’époque des grandes foires. Nous n’avons jamais négligé les relations avec les Doria.

D’Argiville sursauta. Les tentacules de l’histoire l’enserraient à blanc.

– Les Doria ?!… Descendants d’Andrea, le marin général ?…

– Un lointain cousinage, d’après leur fils. Nous n’en avons pas la certitude, les Italiotes savent s’inventer des liens prestigieux pour donner crédit à leurs affaires.

Les cris de la salle de bal n’épousaient désormais que l’aubaine offerte, ce bras tendu au fronton de leurs songes d’Amérique. Ils convinrent d’écrire dès le lendemain à Luca Doria. Le jeune banquier avait la tête bien faite. De son passage à l’université ligure et de ses contacts transalpins, il tirait la vanité de maîtriser quelques élégantes figures en langue française. De mémoire de Mâchefour, ce Doria plaçait son infinie prétention à l’étalon de sa fortune. Il irait aux marches des contrées inconnues satisfaire sa rage de nouveauté. Une estampe officielle, épinglée mine de rien dans le pli, pourrait étayer la démonstration des trois postulants au long cours. De son côté, le sieur d’Argiville apportait à l’équipe la caution des armes, méritant confiance, fidèle à la couronne des Bourbon. Il envisageait même d’obtenir une lettre de recommandation de la part des dirigeants de la Compagnie des Indes afin qu’un sort favorable leur fût réservé dès l’arrivée en Louisiane. Il affirmait en effet tenir une relation rue Neuvedes-Petits-Champs, à Paris, au siège de l’établissement colonial. Les frères Mâchefour y crurent, quand bien même le nobliau frémissait du menton en improvisant cette soudaine importance.

Ils s’embrassèrent et levèrent une timbale de Saint-Gobain à leurs prouesses futures. La cire des drapiers châlonnais allait sceller la missive d’espérance. Il leur fallait maintenant mettre à profit les prochains mois pour organiser l’expédition. Deux, trois ans feraient-ils le compte ?… Doria n’était déjà plus une question, puisqu’il apportait la réponse.

Ainsi se déployaient les ailes de Nouvelle-France, en totale impesanteur, depuis la molle ondulation des étendues stériles. Il suffisait d’y croire très fort, et ces trois-là venaient d’en faire leur devise.

Casa dei Doria, Gênes. Janvier 1728.

« Simon, Antoine, mes frères de France,

Je vous tranquillise tout de suite sur l’état de ma santé. Mon vilain refroidissement de la Saint Théodore n’est plus qu’ancien souvenir et refrain de moqueries. L’hiver assiège la côte de Ligurie. L’arbousier attend le bourgeon. Les chaleurs ne s’attardent pas encore aux balcons de nos ruelles. J’en profite cependant pour engranger des forces.

Vous et moi avons longtemps cru que le nouveau continent allait nous échapper. Je ressens ce matin les mordications de mon incrédulité à l’annonce de votre offre, il y a plus de trois ans… Les questionnements et les reculades, l’envie et la hantise de réparer ma vie, nos multiples échanges épistolaires, surtout vos certitudes qui jamais ne semblaient faiblir… Puis, souvenez-vous, la pleurésie me jetait au fossé du chemin creux et manquait de ravir mes jours. On eût dit que le Seigneur désirait me cloîtrer dans les ressacs de la Méditerranée. À bien y réfléchir, ce fut la disparition de mon cousin Luigi, mort de n’avoir rien tenté contre la déroute de son commerce, qui relança cette aventure. Voyez-vous mes amis, je compris alors qu’un passage sur Terre mérite innovation et prise de risque. Certes, j’ai dû batailler ferme, durant des mois, contre mon père et mes oncles ne jurant que par les bénéfices de notre banque, mais je tiens le scepticisme dans le viseur de nos mousquets.

Oui, mes frères français, notre belle intuition trouve aujourd’hui sa finalité ! J’ai déjà abordé avec vous, dans les courriers du dernier été, mes voyages à Rome, à Milan puis Florence, qui m’ont permis de récupérer une partie du trésor auprès de nos clients oublieux de leurs traites. Mon récent déplacement à Pise sera marqué d’une encoche au fer rouge. En effet, je viens de réunir la somme de quatre milliers de lires qui couvrira les frais des transports terrestre et maritime jusqu’à la Louisiane, ainsi que l’achat de la concession sur place. Il serait judicieux que le sieur d’Argiville puisse obtenir sa lettre d’ouverture auprès de l’intendant de Nouvelle-France. J’imagine aisément que, sur un arpent à essarter, le papier ne vaut rien en comparaison des volontés. Seulement il peut aider à franchir les obstacles. Rappelez à Eugène de ne pas négliger cet avantage.

Vous pourrez vous mettre en chemin à réception de cette lettre. Puisque vous évoquiez courant août une visite prévue chez vos indélicats fournisseurs de pastels languedociens, en rapport avec cette dette contractée par leurs aïeux, l’idée m’est venue de nous retrouver sur le port de Sète, à l’occasion de la semaine pascale. Fin mars, il fera bon prendre la route vers les quais de Lorient. Les vaisseaux appareillent régulièrement pour la colonie dès l’allongement des jours. De mon côté, je vais joindre mon père en notre officine bancaire de Bastia. J’ai découvert le jeune sujet de Corse qui complétera notre société.

Il s’agit d’un paysan montagnard du nom de Lisandru Gafesi. Il vient de fêter son vingt-troisième anniversaire. Sa robuste constitution et ses connaissances du travail de la terre nous seront précieuses. Il est également épris de commerce, par l’intermédiaire de son oncle Santu Bustiglia, un armateur ami et client de ma famille chez qui Gafesi a peaufiné sa formation d’homme. Je vois en eux des gens de bien, fidèles au Tout-Puissant, dont l’obstination à réussir ne tolère aucune entorse. Nul doute que le prochain Eden est à portée de nos dix mains.

Je serre souvent contre ma poitrine l’estampe de la Compagnie des Indes dont vous me fîtes cordialement présent. Je remercie les anges de m’avoir poussé à vous suivre, si déraisonnable que puisse paraître la course au Nouveau Monde. Les navires du prince de France laissent épaissir l’écume dans la pompe de leur sillage. Le ciel s’éclaire d’une lumière naissante, comme la lampe du Christ posée à nos pieds. Le tracé fut long jusqu’à ce matin, mais notre tour approche, mes frères !

Gafesi et moi, nous quitterons Bastia aux premiers jours de mars. J’ignore encore si notre homme de maison pourra assurer le charroi de nos malles. J’en veux pour conséquence de vous inciter à limiter vos effets personnels au minimum d’existence. Qu’importe ! Les carrés de Louisiane offriront en leur sein généreux de quoi ragaillardir nos vies.

Simon, Antoine, embrassez pour moi le brave Eugène. Je vous ramène Lisandru et me joins avec délice à cette escouade aux élans neufs. L’hospitalière colonie de votre bon roi Louis n’a pas fini de nous étonner.

Que Dieu protège notre entreprise.

Votre humble et dévoué compagnon,

Luca Doria. »

Citadelle de Bastia. Fin février 1728.

Vers le Sud, la plaine tirait sa langue grise à l’infini. Les marécages de Chiurlinu ne prétendaient plus noyer quiconque, mariant leurs joncs cadavériques aux embruns filasse, hostiles, coudés à leur tête en direction d’Elba et des collines toscanes.

À bas les républiques tortionnaires qui massacraient ses frères, ses pères, ses cousins depuis tant de siècles empourprés de leur sang ! Mort à cette proximité des lames aiguisées de vengeance, humiliantes et cent fois dans les chairs surinées, qui puisaient au fond des hommes le fiel du désespoir ! Entre la chape noire des nuages et les brouillards du maquis, Lisandru entendit Saveria chanter. Il réprima un haut-le-cœur. Derrière lui jubilait de morgue le palais du gouverneur, pierres de taille et courtines élancées, rond-point de sa haine crachée à la face des intraitables Génois. Il s’en voulait de devoir être là, à quelques pieds des ferronneries du maître, afin de gagner son droit au départ. Il n’éprouvait toutefois aucune crainte. Ni remords. Seulement l’étier fade de ses chagrins. La sensation de replier les draps de sa couche, et, d’ici peu, l’opportunité de quitter enfin la Corse. Pour toujours.

– Lisandru, viens-tu avec moi saluer le gouverneur ?

– Tu n’y songes pas. Gênes n’a jamais été ma mère.

– Ton combat est dépassé. Dans moins d’une semaine, cette île n’aura plus aucun sens pour nous. Tu deviens le bâtisseur d’un empire, aimable prince.

– Tais-toi, Luca ! Je sais d’où je viens, j’irai où je veux. Mon oncle est peut-être l’allié de ta famille pour le bien de vos affaires, mais la montagne roule dans les artères des Gafesi, crois-moi.

Le jeune Ligure lança un regard de jais à l’adresse de son nouvel associé, qui lui rendit le pire. En ces premiers instants de compagnonnage, les algarades entre le paesanu insulaire et le fils de banquier laissaient présager de virulentes traversées. Si Luca se félicitait déjà d’avoir débauché un cœur de schiste aux manières inflexibles, Lisandru ne voyait nul mauvais signe en ces altercations répétées. Il respirait par l’affrontement et ne songeait plus qu’aux horizons offerts, là-bas, en terre américaine. Parce qu’ailleurs…

– Alors attends-moi à la pointe du bastion. Je fais prévenir les soldats.

Luca avança d’un pas ferme sur l’escalier tortueux qui escaladait le fortin. Il pivota vers son ami.

– Ne veux-tu rien dire à Saluzzo ?

Gafesi refusa de répondre. Fixé à la rambarde, au bord du vide, il laissait glisser les minutes dans le remous des flots. La mer, ennemie des siens, allait pactiser avec un enfant de l’arbre à pain, le conduire aux extrémités du monde, le balloter de rires en déconvenues, mais elle ne ferait pas chavirer ses certitudes et ne le ramènerait jamais vers les rivages de ce roc échoué dans les violences. Il prit la mesure de cette nouveauté, sans émoi puisque le sort en était jeté. Doria, silencieux à son tour, n’était pas dupe. Si ce misérable campagnard leur apportait la robustesse et les mots de la terre, il pourrait bien quitter le navire avant même que les quatre autres n’aient eu le loisir de se retourner… Qu’importe ! L’urgent restait qu’il fût à leurs côtés dès la naissance du domaine, lorsque les énergies devraient converger pour reconstruire leurs existences. Cinq renégats embarqués vers le lointain, borgnes et présomptueux, ignorant le cri du Sauvage, les mouches tueuses, la couleur des palétuviers, jusqu’au parfum de l’air, qui les attendaient sur les talus du Grand Fleuve. Ne sachant rien, ils iraient au terme des possibles. La lourde porte se referma sur le Génois.

Claquement sourd.

Années perdues.

Lisandru s’assit sur une motte de terre damée aux pieds, entre deux boules de mimosas éclatantes de soleil. Février ne convenait pas à la plaine façonnée sous l’œil sec, endeuillée d’insignifiance par cette froide grisaille. Perleraient ensuite les chaleurs morbides et leur cortège de fièvres… Sueurs comme une torche… Saveria, elle, mourait à nouveau chaque aurore que Dieu faisait, gorge embrasée par la muscarine des Taddone. Aucune inquiétude : il laverait tout ça, à sa façon de Gafesi.

Sa pupille remontait la plage, effleurait les sables beiges de la lagune, le ballet des roseaux déplumés, l’eau saumâtre, les collines infestées de l’invisible couperet. Au pied de la montagne, un chemin de terre serpentait vers le midi, hésitant, plus maigre que l’enfant des villages, masqué par endroits sous les branchages gauches. Puis les cistes et les oliviers grimpaient à l’assaut des premières pentes. Vert froissé à la rencontre des torrents glacés. D’ici, versants et vallées lui semblaient débarrassés des hommes. Les mauvaises récoltes de l’été précédent n’ayant pas suffi aux afflictions du peuple, un mal lancinant avait frappé la plupart des foyers de l’En-deçà des Monts à l’arrivée des fraîcheurs, comblant les cimetières de tombes rudimentaires sous les sermons des curés instruits autant qu’arriérés, esclaves de leur Livre.

Lisandru devinait l’embouchure du Golo comme une ligne sombre à la verticale de son enfance. Il allait échanger cette modeste rivière, encastrée dans le labyrinthe des luttes intestines, contre les eaux tumultueuses et saturées de diamants, disait-on, d’un fleuve aussi large que le passage vers Rome. Le matin resplendirait enfin de clarté, de ravissement, de bonté céleste.

Il continua de gravir les rampes jusqu’aux neiges qui couronnaient la Cima di Tafoni. Flaques de blancheur éblouissante, au revers de l’obscurité de son île. La nuit tout autour. Dans les murs, dans les gestes, dans les aboiements des chiens devenus fous de cruauté. La nuit dans le silence de Saveria, son cristal d’éternelle douceur. La nuit des jours prochains, s’il n’avait eu le courage de partir. Lisandru gribouillait d’un trait les contours de Kalliste. Rien à faire, la beauté n’habitait pas cette île.

Il attendit patiemment le retour de Luca Doria en s’amusant à lâcher des graviers contre le fruit de la citadelle. Les voltigeurs de garde tambourinaient du talon sur les dalles de la courtine. À chaque nouvelle ronde de la patrouille, il éprouvait beaucoup de peine à oublier les chaînes tendues par la République. Il sortit l’estampe de la Compagnie des Indes d’une poche de son manteau de laine. Plus aucun coup de plume ne lui échappait. Sauf le texte, rédigé en français, ce curieux langage qui sonnait clair et pointu dans la bouche du jeune banquier. Ce dernier lui avait promis de l’initier au parler des princes. Puis il rencontrerait sous peu les marchands champenois et le gentilhomme de Normandie qui les accompagneraient jusqu’en Louisiane. Avec un soupçon de patience et l’opiniâtreté qui le caractérisait, apprendre à s’exprimer correctement ne poserait aucune difficulté. Le Sgiò Bustiglia le lui répétait depuis des années, il était doué pour l’étude. Alors, il naviguait vers Louis XV et son Amérique, rivé aux seins des Sauvagesses, l’esprit pétillant de projets d’évasion.

Le froid devenait plus vif en cette fin d’après-midi hivernal. Dans la brume crasse, Bastia ne bronchait pas. Atmosphère inhabituelle et désarmante.

Enfin la porte de la grande tour grinça, laissant paraître la face radieuse du pimpant Doria.

– J’ai rendu mes hommages au gouverneur Saluzzo. Il m’a promis de veiller sur les nôtres.

– Cela vaut également pour les Bustiglia ?

– Évidemment, Lisandru ! Ton oncle est originaire du Cap, mais aussi l’allié de la Sérénissime depuis plus de quarante ans. La bonne marche de son entreprise présente une garantie pour tous.

– C’est précisément la source des malheurs, Luca. En entretenant la légitimité des tiens, mon oncle et ses amis brisent les liens qu’ils auraient dû maintenir avec les chefs de nos villages. Je ne vois que trop combien ma famille blâme ces complicités, là-haut, à Scoppia…

– Mais vous autres, montagnards, ne comprenez rien au nouveau commerce qui se développe ! Tes frères ne sont que brutes ignares, paysans malins et impulsifs ne songeant qu’à venger leurs ancêtres ou accaparer quelques terrasses pour les donner en métayage…

Lisandru se jeta brusquement sur son ironique compagnon, agrippa le manteau de cuir et commença à lui serrer le cou. Très fort. Saisi de terreur devant cet excès de fougue, le banquier ne put réagir. Il grognonna une plainte étranglée qui fit relâcher l’étreinte du Corse.

– Surveille tes mots, jeune Génois sans cervelle ! Il me tarde de quitter ces rocailles pour inventer ma vengeance, justement. Point de terrasse ! Point de lutte de clan pour dominer la pieve ! Ni malignité, ni alliance de circonstance avec ta Sérénissime République, ni personne d’autre !… M’as-tu compris, Luca Doria ?

Le regard tordu et les ulcérations à la trachée laissèrent sans voix l’imprudent cadet. Gafesi haussa le ton, les poings tendus vers l’autre.

– M’as-tu bien compris, Luca Doria ?!…

Le Ligure fit oui de la tête.

Voici l’homme qu’il leur fallait. Du nerf à revendre. Prêt à manier la dague pour défendre une idée. Un programme tel que le leur nécessitait de l’acharnement. La Nouvelle-France promettait les richesses, la vie coloniale paraissait indolente, les affaires y bomberaient le torse comme nulle part ailleurs… Le défrichement d’une terre aux antipodes ne pouvait se passer des rudesses d’un Gafesi. Avec l’instinct commercial des Mâchefour, l’appui diplomatique du Sieur d’Argiville et l’argent personnel de Doria, leur entreprise allait assurément fasciner l’univers.

Lisandru releva son associé. Il épousseta le col du gros manteau, lui donna une légère tape sur la joue.

– Je te laisse, Luca. La nuit va tomber. Mon oncle m’attend sur le port. Avant notre départ, je monterai une dernière fois à Scoppia. Je prépare mes malles et te rejoindrai pour la Saint- Aubin.

Ils s’embrassèrent.

Lisandru sentit la colère quitter son front. Ce compagnon puait l’arrogance des fils de Gênes. Pourtant il demeurait sa seule issue, étroite et salvatrice. Les lires de la banque italienne et le plan des trois Français allaient le libérer. Saveria, enfin, pourrait le regarder droit dans les yeux. Et lui l’enlacer, tête haute, délesté du poids des crimes d’antan, exilé, muet, seul au toupet des forteresses à bâtir.

Mais vivant.

Le pavé luisait de sel à la sortie de la citadelle. Comme un ruisseau de printemps, indomptable vipère dévalant le rocher, la ruelle plongeait à pic vers les eaux mortes du port. Lisandru forçait l’enjambée entre deux murailles jalonnées de fenêtres difformes, d’où vacillaient les lueurs de quelques lampes à huile. Escaliers en travers, arcs imprécis du porche des notables, montées, descentes, Bastia avait abandonné le masque de la ville, bestiale à se faire détester. Elle suait de froid, affreux lacis des courants d’air, relents de charognes, carcasses éventrées et doléances marines au repos, ce Lucquois prêt à tout pour récolter trois sous, et l’éternel mutisme des fières bâtisses, ternes, arrière-goût de tabac cendré, tellement hautes, à jurer qu’elles grifferaient un jour le fondement des nuées !…

Au moment où il longeait le quai principal, le jeune homme sentit les premières gouttes mouiller sa chevelure. Il accéléra de nouveau le pas, gravit les marches de l’église Saint-Jean Baptiste, coupa un passage humide et nauséabond avant de s’engouffrer sous les colonnades décrépies de l’hôtel Bustiglia. Alentour n’était que ténèbres ou mauvaises intentions. Au couchant, la masse noire de la montagne corse. Entre Gênes spoliatrice et les tempêtes du village, il était temps pour lui de choisir la troisième voie.

La parole du vieil armateur semblait côtoyer le trépas.

– Ainsi rentres-tu déjà, Lisandru. Je parie que tu n’as pas daigné saluer Alessandro Saluzzo.

– Votre flair n’aura jamais d’équivalent, mon oncle.

L’imperceptible tressaillement. Grésil désabusé.

– Tu voudras donc me torturer jusqu’au bout…

– Je ne prétends pas…

– Oh, tais-toi ! Je sais ce que tu penses du gouverneur. De la République qu’il incarne, de mes liens avec ses banquiers, des affaires que je conduis en ce port. Je sais tout ça, Lisandru. En revanche, l’âge m’accorde un privilège dont tu ne prendras conscience qu’au blanchiment de tes tempes : je connais l’homme et ses besoins. Tu ne devrais pas quitter ainsi notre île.

Lisandru ne put contenir un sourire blafard. Il vint s’asseoir face à Santu Bustiglia, au moelleux du fauteuil habillé de soie grège, le dos tourné vers les flammes, rouge vif, tison de chêne qui crépitait dans l’immense cheminée d’ardoise.

– Enfin, mon oncle, vous n’êtes pas raisonnable. N’assuriez-vous pas, il y a quelque temps encore, qu’il me fallait visiter le monde afin d’endurcir mon esprit ?

Les rides semblaient figées dans la maussaderie. Il n’avait jamais été question de pousser le gamin à délaisser l’entreprise.

– Tu t’amuses de mes mots, neveu. Je voulais te voir apprendre. Un fait est certain, l’économie de nos villes ne se soustraira pas au grand mouvement qui commence à soulever chariots et embarcations vers tous les azimuts. Je suis un moderne, Lisandru, mais… Je n’ai pas d’enfant…

Les deux têtes balayaient la pièce du regard, le plafond de stuc ancien, le voile discret d’une fumée brune, cœurs pris au piège des glaces en cette absence de postérité… De si beaux navires échouant entre les mains de qui ?

– Ziu4, nous n’avons jamais convenu que je reprendrais l’affaire.

Bustiglia se forçait à respirer lentement. Chaque voyelle se plantait tel un sabre au creux de sa poitrine. Il laissa pourtant le jeune homme s’exprimer.

– La Nouvelle-France est une promesse de réussite, mon oncle. Elle offre des perspectives sans limite. Monsieur Law avait vu clair en incitant à sa mise en valeur. Savez-vous que le sol y est plus fécond que les meilleures terres de Lombardie ?… Et puis…

– Silence !

La silhouette massive se leva subitement en un râle de colère qui fit chanceler les convictions de Lisandru. Le vieux grison leva la main sur la pénombre, expiration brûlante, les yeux révulsés.

– Comment te laisser continuer ainsi !?… Cette Louisiane se trouve si loin d’ici que personne ne sait même à quoi s’en tenir ! Une estampe, un livre, les fadaises de Monsieur Law ! Ah, il est fort, ton banquier !… Son système entier écroulé en quelques mois ! Sa monnaie de papier plus inconsistante qu’un feu d’épines. Lui en fuite à Venise et peut-être déjà mort… Mais comment peux-tu t’abandonner aux sirènes d’un tel manant ?!

– La Louisiane existe bel et bien. Elle sera le phare du Nouveau Monde.

– Quel Nouveau Monde ? Il n’y a d’avenir que dans les forces en place. Je voulais te voir à Versailles fréquenter les seigneurs de France, rapporter à Bastia les graines d’une union !

– Mon oncle, vous mélangez le sable et la farine. La bonne marche de vos vaisseaux est une chose, les courbures de la politique en tiraillent d’autres. Vous soutenez Gênes pour l’ordre et les prêts dont elle vous gratifie. Vous lorgnez vers Paris en prévoyant demain, car les faiblesses grandissantes des Ligures ne vous échappent point. Je maudis vos calculs.

Les phrases plombées et féroces résonnaient dans le crâne du Sgiò Bustiglia, au point de l’abrutir pour de bon. Les reproches du neveu faisaient ressurgir des pans entiers de sa vie… Depuis le premier jour Lizette, son épouse dans l’ombre descendue de Scoppia, avait perdu pied sur un océan de larmes. Ils n’auraient ensemble ni fille, ni garçon. Santu reportait ses espérances sur Lisandru, le plus doué de tous, le seul qui fût apte à relever les défis de la modernité. Ottavio, l’aîné des Gafesi, arborait sa trentaine à l’équerre de leurs terrasses, travaillant matin, midi, soir, dans la neige ou sous les soleils implacables de l’été, ses trois rejetons constamment dans les jambes, pauvres orphelins de leur mère disparue à l’accouchement du petit dernier, cinq ans auparavant. Si le jeune veuf regorgeait de puissance physique, son imbécillité ne manquait pas d’étonner les villageois. Il confondait les oreilles de l’âne et la queue d’une souris. Quant à Petru, il n’avait jamais pu franchir les limites de la pieve. À vingt-cinq ans, timide maladif, bègue et malingre, ce garçon ne parvenait jamais à aligner plus de quatre mots sans finir cramoisi, essoufflé, dégoulinant de bave. Il ne quittait pas la demeure familiale, sous l’église encore neuve, écoutant à la lettre les conseils de son valeureux père, Giuseppe Gafesi, essuyant sans réaction les insultes de sa terrifiante mère, Maria Catalina, la sœur cadette de Lizette.

Puis il y eut Saveria. La brise de l’ange, soi-disant ravie à cette rude Castagniccia d’un accès de mauvais air, à l’orée de son dix-neuvième automne… La communauté avait décidé d’accuser l’effluve malfaisant remonté des marais de Chiurlinu. Mais chacun savait. Dans les glaires épandues sur la paille de la frêle dépouille, Lisandru avait reconnu les lamelles du champignon vénéneux. Signé Taddone.

Santu Bustiglia vit en un éclair le hameau de sa femme défiler dans la grande salle. Lisandru ne cessait de le fixer, l’amorce d’un sourire sur les lèvres. « Oui, mon oncle, je maudis vos calculs », répétait-il d’une voix rugueuse. Vingttrois ans, il en paraissait dix de plus.

– La vérité est que je déteste laisser l’imprévu s’immiscer dans mes transactions. Voilà un gage de succès, mon garçon.

– Ou d’inhumanité.

– Que chantes-tu ? Il n’est pas moins humain celui qui essaie en toute heure de conforter la réussite des siens.

– Vous me parlez d’argent, de biens à posséder, du calme à ravir à la pauvreté des gens de l’intérieur. Je vous rétorque que ces combinaisons ignorent les battements de nos cœurs.

Le négociant ne put s’empêcher de tonner à renfort d’un douloureux rictus.

– Quelle insolence !

– Non, mon oncle, je respecte vos choix, mais ne puis les approuver. Vous cherchez sans cesse à me faire jouer le pont entre les Génois, vos maîtres, et les Corses, dont vous êtes et qui vous effraient. Parce que vous entendez monter les hurlements du peuple accablé de misère, étouffé d’impôts, souffrant en ces lois iniques une fureur sans limites.

– Les montagnards auront toujours besoin d’un maître. Il faut gouverner en leur nom puisqu’ils s’avèrent incapables de s’entendre. La discorde émerge dès la deuxième famille. Tiens, neveu, observe le cas des Gafesi et des Taddone !

Cette fois, le vieil homme ne mâchait plus le sucre des châtaignes. Lisandru rugit de haine à l’évocation des bourreaux de sa sœur. Puis, de tous les autres condamnés avant elle sous les coups d’épée ou dans le fracas des précipices. Une bouffée de violence envahit l’espace.

– Que succombent les Taddone ! Il faudra bien que Saveria comprenne que sa mort ne fut pas inutile.

– Si tu le penses ainsi, que vas-tu perdre ton temps de l’autre côté des eaux à apprendre le langage des Français et mettre en valeur leur colonie inconnue ? Tu as vingttrois ans, Lisandru. Tu es le plus adroit de tous les Gafesi depuis plusieurs générations.

Le Sgiò Bustiglia s’approcha de son neveu, épaule contre épaule, le serrant dans ses bras, adoucissant son verbe comme le montreur d’ours qui enchantait parfois le port aux fêtes de la Nativité.

– Reste, Lisandru. Ne pars plus. Fais naviguer avec moi nos vaisseaux. Pense à Saveria…

Une brise. Extrême. Paternelle. Chaleureuse.

– Monte au village, mon neveu.

Esprit-de-sel.

– Et tue Lorenzo Taddone.

Une exclamation de douleur retentit lorsque la gifle cingla la joue du vieux parent. Le visage n’avait plus de couleur. Un être devenu statique et glabre au sommet du Pigno battu par la tramuntana5 d’hiver, le pire des vents.

– Jamais, Santu Bustiglia ! Jamais je n’irai enfoncer mon poignard dans le cœur du meurtrier ! Ma sœur vaut plus que le saturne des crimes démodés.

– Tu n’es finalement qu’un rond faible dans la chaîne, inapte à relever l’honneur des tiens !

Mains palpitant d’avanie, l’œil exorbité, Bustiglia postillonna sur le parquet, prêt à s’effondrer contre la table.

– Tu m’écœures, Lisandru Gafesi…

Regard levé vers les crêtes, à l’aulne de l’affront qu’il devrait rincer, le garçon franchit le seuil sculpté de la salle commune. Il aperçut l’armateur achevant les maux du soir sur le bois lustré du banc et se retourna vaguement, brûlé d’aversion, la confiance à l’endroit.

– Adieu, mon oncle. J’allumerai une torchère sur les berges du Mississippi en souvenir de vos affaires et de l’appui des Génois. Mais Lorenzo Taddone ne périra pas de mes mains. Saveria n’a que faire d’une faiblesse supplémentaire. Elle mérite l’or des hommes, je veux dire la paix.

La noirceur pâteuse de la vieille ville le poussait à ignorer la mer. Un voyageur de passage eut aisément confondu ces venelles rétrécies avec les défilés de l’intérieur, sauf à s’efforcer de humer les vents débarqués d’Orient. Au moment où il quittait le porche avant de gagner sa chambre sous les lauzes, un relent d’Italie assaillit Lisandru. Discret, presque félin. Il fermait les yeux, inspirait à pleins poumons les derniers zestes de son enfance. Bastia ! Urbanité génoise, radieuse de transactions maritimes, marchés indisciplinés, place ouverte, immense, les babillages enfantins emmaillotés sous la bure des mères, ces longues robes sombres dissimulant les filles du port, un sourire et leur corps contre un demi-talent de bronze ! Bastia ! Son Bastia ! Cicatrices au cœur. Source de vie. Primal réconfort qu’il s’empressait déjà de maudire, d’extirper de ses humeurs, surtout pour ne pas l’aimer davantage. Il bondit par-dessus un crochet d’attache. Il se mit à siffloter une antique rengaine, de ces complaintes populaires à l’adresse des nourrissons, comme si l’imminence du départ le bousculait vers sa jeunesse embaumée de myrte et de lentisque. De l’eau simple des fontaines batifolant au pied des bureaux du Sgiò Bustiglia, le parent magnanime, le chaperon, l’opulence en spectacle, le second père, celui à qui il devait tout. Il s’entendit doubler la mise. « Je vous dois tant, mon oncle ».

L’obscurité rendait la marche difficile entre les blocs saillants des maçonneries, les pavés disjoints, les flaches glauques qui parsemaient l’impasse. Il pleuvait dru désormais. Le jeune homme avançait sans hésiter. Les toits intouchables vomissaient une puissante odeur de bois calciné. Son univers. Chaque goutte, chaque miaulement à l’angle de la chapelle Saint Roch, l’appel étouffé de Ricantu, le matelot, les geignements de leur phtisique voisine Serena, les craquements de la douzième marche quand il atteignait l’étage, les fanaux de la maison d’en face, chez les Spinetto, et le tapage des loirs qui trottinaient sur la poutre, hors les colimaçons bossus… Rien ne s’enfuirait de sa mémoire. Il intégrait l’agonie de ce monde familier. Qui le revigorait. Qu’il achevait.

Aux degrés supérieurs de la rambarde, plus une ombre n’avait de sens. Un filet trémulant éclairait le parquet sous la porte de sa chambre. Zia Lizette était venue, comme chaque soir, allumer les cires de son large bougeoir et glisser une tronce de sapin dans la cheminée. Lisandru, fière copie du fils qu’elle ne verrait jamais naître, bénéficiait de toutes les attentions de sa tante. Minuscule bout de femme, aussi sèche que les ronces de décembre, maternelle pourtant, elle faisait son possible afin que le neveu ne manquât de rien, ni de la protection d’une famille, ni du confort des temps modernes. Le réduit ne convenait guère à son nouveau rang d’apprenti-négociant, Bustiglia le lui assénait depuis des mois, mais Lisandru refusait obstinément de déserter son nid d’aigle. Après treize ans d’accoutumance, il n’eut pas conçu de dormir au ras de la chaussée lorsqu’il gîtait à Bastia. De toute façon, la fin de ce conte approchait.

La porte grogna sur ses gonds ferrés. Il secoua ses longs cheveux bruns, se défit du manteau d’hiver, puis vint réchauffer ses lombes contre le conduit de moellons. Il s’assit au guéridon de travail sans prendre le temps d’ôter