Sur les traces du Bouddha - René Grousset - E-Book

Sur les traces du Bouddha E-Book

René Grousset

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Beschreibung

Les aventures incroyables de deux pélerins chinois.

Le récit détaillé des voyages que firent, au VIIe siècle, les moines chinois vers l'Inde, à la recherche des textes bouddhiques. Parmi ces pèlerinages riches en péripéties, celui de Hiuan-tsang est le plus renommé car il inspira l'un des plus célèbres romans de la littérature chinoise, La pérégrination vers l'Ouest.

Suivez pas à pas les péripéties de pélerins chinois qui, animés par leur foi, se dirigent vers l'Inde afin d'y trouver des textes bouddhiques.

EXTRAIT

À ces mots, Çîlabhadra ne put retenir ses larmes. Et il fit raconter à Hiuan-tsang l’extraordinaire pressentiment qu’il avait eu de son arrivée : Quelque temps auparavant, souffrant d’une cruelle maladie, il avait désiré mourir. Une nuit, il vit en songe trois divinités. Leur taille était belle et leur figure pleine de dignité, ils étaient vêtus d’habits de cérémonie aussi légers que brillants. Le premier était couleur d’or, le second de lapis-lazuli, le troisième d’argent blanc. C’étaient les bodhisattva Mañjuçrî, Avalokiteçvara et Maitreya. Ils lui étaient apparus, lui ordonnant de vivre pour répandre au loin la Loi sainte avec la doctrine idéaliste, et d’attendre pour cela l’arrivée d’un religieux venu de Chine auquel il enseignerait la science. « Puisque mon arrivée, répondit Hiuan-tsang, est d’accord avec votre ancien songe, veuillez m’instruire et m’éclairer ; mettez le comble à ma joie en me permettant de vous montrer les sentiments d’un disciple docile et dévoué ! »
Le pèlerin chinois avait enfin trouvé le maître omniscient, le métaphysicien incomparable qui allait lui révéler les derniers secrets des systèmes idéalistes. Car, avec lui, Hiuan-tsang atteignait la pure tradition de l’École, transmise de maître à élève par une lignée de métaphysiciens de génie. Les fondateurs de l’idéalisme mahâyâniste, Asanga et Vasubandhu, dont la production, d’après MM. Sylvain Lévi et Takakusu, se place au Ve siècle de notre ère11, avaient eu pour disciple le logicien Dignaga ; Dignaga avait formé Dharmapâla, chef de l’École de Nâlandâ, mort vers 560, et Dharmapâla, à son tour, avait été le maître de Çîlabhadra.
C’était donc bien tout l’héritage de l’idéalisme bouddhique que Çîlabhadra allait assurer au monde sino-japonais, et la Siddhi, le grand traité philosophique de Hiuan-tsang dont nous parlerons tout à l’heure, n’est pas autre chose que la Somme de cette doctrine, l’aboutissement de sept siècles de pensée indienne.

À PROPOS DE L'AUTEUR

René Grousset (1885-1952) fait partie d'une famille d’universitaires. Il fait ses études à Montpellier où il obtient sa licence d’histoire et de géographie à 18 ans. Il se passionne pour l’Asie qu’il considère dans sa globalité et avec la volonté de mettre à la portée du public cultivé les travaux érudits orientalistes. Après la Grande Guerre, où il a été grièvement blessé, il partage ses activités entre trois domaines : l’administration des musées, une impressionnante production d’ouvrages et l’enseignement. Grand humaniste, ses publications abondantes suscitent à la fois l’étonnement et l’admiration par l’étendue et la maîtrise des connaissances qu’elles supposent. Avec Sur les traces du Bouddha (1929), Grousset entraîne le lecteur dans une description des civilisations à propos du voyage de Chine en Inde du pélerin Hiuan-tsang (VIIe s.). Il est élu à l'Académie française en 1946.

André Bareau (1921-1993) était un orientaliste français, historien spécialiste du bouddhisme ancien. Il a découvert le sanskrit et le pali alors qu'il préparait une licence de philosophie à la Sorbonne, avant d’étudier le chinois et le tibétain. Docteur ès lettres, il fut professeur au Collège de France de 1971 à 1991, puis directeur d'études de philologie bouddhique à l'École pratique des hautes études.

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Seitenzahl: 514

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

4e de couverture

Titre

Exergue

« L’âme enfin sur ce faîte a trouvé ses demeures. »

PAUL VALÉRY

Copyright

Les photos reproduites dans cet ouvrage proviennent pour la plupart de la photothèque de l’Institut d’Études Indiennes du Collège de France (clichés A. Bareau, D. Darbois, H. Diserens et G. Fussman).

La photo de la vallée de Bamiyan qui figure en couverture et au centre du cahier couleur a été prise en 1969 lors du tournage du filmles Cavaliersde John Frankenheimer (d’après l’ouvrage de Joseph Kessel du même nom). Elle provient de la photothèque d’Enrico Isacco. Nous devons à l’obligeance de MmeDominique Darbois la possibilité de reproduire les photos prises par elle en 1965 au Musée de Caboul (numérisées par l’Institut d’Études Indiennes du Collège de France) et sa photo d’une fresque de Dunhuang représentant le retour de Hiuan-tsang.

La photo de René Grousset en couverture est une photo Harcourt confiée par MmeR. Carducci-Artenisio, la petite-fille de l’auteur.

L’éditeur remercie vivement MmeReine Carducci-Artenisio, MmeDominique Darbois, M. Gérard Fussman et M. Éric Ollivier de leur aide précieuse. Il rend hommage à Pierre-Lucien Lamant, ancien directeur du département de l’Asie du Sud-Est, Haute Asie et Pacifique à l’Inalco, auteur de la biographie de René Grousset présentée en postface, récemment disparu.

Couverture, carte, composition et mise en pages : Jean-Marc Eldin Étalonnage des photographies : Pierre Hémon

1reédition : Plon, 1929, 1948, 1957.

2eédition : Librairie académique Perrin, 1977.

3eédition : L’Asiathèque, 1991.

© L’ASIATHÈQUE— maison des langues du monde

IIcité Véron, 75018 Paris, (nlleéd.) 2007

www.asiatheque.com

[email protected]

ISBN : 978-2-36057-122-2

Avec le soutien du

Préface à l’édition de 1991par ANDRÉBAREAUprofesseur au Collège de France

C’est une excellente idée de rééditer cet ouvrage qui a tant fait rêver ses lecteurs il y a plus d’un demi-siècle, et qui a contribué à éveiller ou à confirmer la vocation de nombreux orientalistes, la mienne entre autres.

René Grousset était l’un des plus célèbres savants français de cette époque pour tout ce qui touchait à l’histoire et aux civilisations, si diverses et si complexes, de l’immense continent asiatique. Pour en donner une idée, il suffit de citer quelques-uns de ses ouvrages : les Civilisations de l’Orient, Histoire générale de l’Asie orientale, l’Empire des steppes, l’Épopée des croisades, l’Inde, les Philosophies indiennes. Chacun d’eux s’appuyait sur une étonnante érudition qui faisait l’admiration des spécialistes, indianistes, sinologues, arabisants et autres. L’extraordinaire abondance des détails et leur précision s’alliaient harmonieusement avec des considérations nées d’une profonde réflexion, prouvant la maîtrise, au sens le plus fort du mot, du sujet traité dans chacun de ces gros volumes. C’est pourquoi leur lecture demeure si utile après tant d’années, malgré les progrès considérables accomplis par les études orientales pendant tout ce temps.

René Grousset était de ces savants qui sont capables de rédiger d’excellentes synthèses couvrant un vaste champ, et de mettre ainsi à la portée du public cultivé les connaissances qu’ils ont acquises au prix d’un long travail de recherches et de méditation. Une telle tâche, beaucoup plus lourde et difficile que ne le laissent deviner l’aisance et la clarté du style, exige des qualités particulières. Il faut d’abord une excellente connaissance du sujet choisi, des problèmes et méthodes qui le concernent, ainsi qu’une rigoureuse probité intellectuelle. Une autre qualité indispensable est le talent de l’écrivain, qui lui permet de transmettre ses connaissances, en rendant aussi simple qu’il est possible, sans pourtant trahir la vérité, ce qui pourrait sembler compliqué ou abstrus au lecteur, et de bien dégager la structure de ce savoir, ses idées générales et leur organisation rationnelle pour en livrer un plan bien net. René Grousset possédait ces deux qualités à un degré éminent et rare, ce qui explique le très vif plaisir intellectuel que l’on retirait de la lecture de ses œuvres et qui justifie pleinement l’accueil que lui fit l’Académie française en le recevant en son sein.

C’est tout particulièrement le cas pour le livre où il nous invitait à le suivre Sur les traces du Bouddha. Pour cela, il avait choisi très judicieusement les principaux éléments de son ouvrage et notamment l’époque où se situaient les faits. Il s’agit assurément de l’une des plus brillantes car, en ce VIIe siècle de notre ère, l’Inde et la Chine connurent en même temps, fait assez rare, le plus vif éclat de leurs cultures spirituelles, intellectuelles et artistiques. C’est en effet l’époque où le règne de Harsha Sîlâditya succéda à celui des Gupta en Inde du Nord et où les premiers empereurs T’ang réunifièrent la Chine d’une main vigoureuse.

Le bouddhisme offrait un lien excellent entre les deux pays. Cette grande religion atteignit alors son plein développement en Chine, ce qui contribua à accroître le nombre et la qualité des moines qui allèrent, au péril de leur vie, « chercher la Doctrine » dans l’Inde où elle était née et où elle était encore florissante. René Grousset décida donc de raconter les voyages des deux plus célèbres pèlerins qui visitèrent longuement l’Inde, le premier dans le deuxième quart du VIIe siècle, le second dans le dernier. Rentrés en Chine, tous les deux racontèrent en détail tout ce qu’ils avaient vu, puis consacrèrent la plus grande partie de leur temps à traduire en chinois les nombreux textes bouddhiques sanscrits qu’ils avaient rapportés.

Il existe entre eux de notables différences, de telle sorte qu’ils se complètent dans une certaine mesure. En premier lieu, Hiuan-tsang est surtout intéressé par la doctrine bouddhique, et plus particulièrement par les enseignements des diverses écoles du Mahâyâna, tandis que Yitsing est un spécialiste de la discipline monastique dont la référence est pour lui celle de la secte tardive des Mûlasarvâstivâdin, dont il traduira l’énorme recueil de règles. Esprit ouvert, le premier note avec soin tout ce qui s’offre à son sens aigu de l’observation et y applique son intelligence subtile, alors que le second limite généralement son attention au mode de vie des ascètes bouddhistes, en commente et critique les moindres détails qui ont à ses yeux une valeur rituelle. Le premier a traversé lentement l’Asie centrale pour aller en Inde et en revenir, tandis que le second a fait les deux voyages par la voie maritime, en s’arrêtant très longuement en cours de route, surtout en Indonésie. Enfin, le premier a parcouru et décrit presque tout le sous-continent indien, alors que le second n’a guère visité qu’une faible partie du bassin du Gange, passant le plus long de son séjour en Inde à Nâlandâ. On comprend donc que René Grousset n’ait réservé à Yi-tsing qu’une part modeste de son livre.

En revanche, il suit pas à pas Hiuan-tsang. Ce dernier fut sans conteste l’un des plus grands maîtres chinois du bouddhisme, et il méritait bien d’être révélé au public occidental. Sa célébrité est fondée sur plusieurs aspects de sa personnalité hors du commun. À une parfaite connaissance du sanscrit, qu’il avait acquise durant son très long séjour en Inde, il joignait une immense somme de savoir touchant tout le bouddhisme et une profonde intelligence de celui-ci. Il fut du reste le meilleur et le plus fécond des traducteurs en chinois de la littérature sanscrite.

C’est cependant pour une autre raison que Hiuan-tsang conquit une immense et durable célébrité. Beaucoup d’autres moines chinois étaient allés, bien avant lui, chercher en Inde le savoir, les manuscrits et les objets de culte dont ils avaient senti le besoin assez fort pour entreprendre un voyage si long et si dangereux. Plusieurs d’entre eux, comme Fa-hien au début du VIe siècle et Song Yun une centaine d’années plus tard, avaient décrit en détail ce qu’ils avaient vu ; ils avaient transmis les légendes et raconté leur pèlerinage. Aucun d’eux n’atteignit pourtant à la gloire de Hiuan-tsang, dont le récit de voyage inspira plus de huit siècles après sa mort l’un des plus célèbres romans de la littérature chinoise, la fameuse Relation du voyage en Occident qu’une imagination débridée peuple de personnages fantastiques et emplit d’aventures toutes plus extraordinaires les unes que les autres.

Le roman contraste totalement avec le récit que Hiuan-tsang fit de son long pèlerinage et qui, recueilli par ses disciples, nous a été conservé dans deux ouvrages distincts. Les hautes qualités du maître se reflètent dans les deux versions ; en particulier le grand souci de véracité et de précision, qui fait de Hiuan-tsang le meilleur témoin de l’Inde de son temps dans son ensemble et non pas seulement du bouddhisme tel qu’on l’y pratiquait. Cela vaut aussi pour tous les pays que le vieux voyageur traversa à l’aller et au retour, c’est-à-dire essentiellement les diverses régions d’Asie centrale. On peut ainsi comparer Hiuan-tsang à Pausanias et aussi à nos modernes « reporters », dont certains pourraient prendre chez lui d’utiles leçons. La description détaillée des contrées qu’il a parcourues, des villes où il s’est arrêté, des monuments qu’il a visités, des traditions et légendes qu’il a observées ou entendues, des populations qui vivaient en ces lieux, de leurs modes d’existences, de leurs productions agricoles, de leurs mœurs et coutumes, des cérémonies auxquelles il a participé ou assisté, des incidents parfois dramatiques du voyage et de bien d’autres choses encore, rend son récit extraordinairement vivant et passionnant. C’est ce que le livre de René Grousset met magistralement en lumière.

Ajoutons enfin que la précision topographique avec laquelle Hiuan-tsang situe les monuments bouddhiques est d’un inestimable secours pour les archéologues et les historiens du bouddhisme, ce dont je puis témoigner par expérience. La lecture de Sur les traces du Bouddha, il y a un demi-siècle, avait fait longuement rêver l’étudiant que j’étais. Ce rêve ne m’avait jamais quitté jusqu’à ce qu’il pût enfin se réaliser, bien des années plus tard. Je suis alors parti à mon tour « sur les traces du Bouddha », ayant en poche le texte chinois de Hiuan-tsang. Cela m’a conduit en de nombreux endroits, très différents les uns des autres, le plus souvent en des coins perdus de la campagne indienne, si belle et si variée, pour essayer de retrouver les vestiges, ou du moins l’emplacement des monuments décrits par le voyageur, et tenter d’y résoudre quelques-uns des multiples problèmes posés par l’archéologie bouddhique. Quelle joie de mettre ainsi mes pas dans les traces invisibles des pieds du Bienheureux, de prendre conscience que celui-ci, puis son savant disciple chinois, avaient séjourné à ces endroits précis !

Qui a dit que le bonheur est un rêve de jeunesse réalisé dans l’âge mûr ? Pour en avoir fait la merveilleuse expérience en de telles circonstances, je garde une profonde reconnaissance à René Grousset et je souhaite que ce livre, réédité en cette fin de notre siècle, incite certains de ses jeunes lecteurs à faire, eux aussi, le pèlerinage auquel il les invite avec tant de talent.

ANDRÉ BAREAU, Paris, mars 1991

Dédicace

à Susumu YamaguchiProfesseur à l’Université Ôtani

Avant-propos

La théorie des grands siècles n’est pas une simple fiction littéraire. Les quelque mille années du classicisme gréco-romain, sans compter ses « renaissances » ultérieures, tiennent sans doute dans les cent cinquante ans qui séparent la première guerre médique de la bataille de Chéronée. Pendant ce bref espace de temps toutes les virtualités du génie grec se trouvèrent réalisées ; toute la longue suite de la civilisation hellénistique et de la civilisation romaine devait vivre sur cette courte période d’activité créatrice. De même le meilleur du terroir et de l’esprit français n’est-il pas concentré dans notre grand XIIIe siècle ? Peut-être qu’en effet la vieille tradition indienne des kalpa correspond à la nature secrète des choses. Périodiquement l’humanité, à travers des tâtonnements infinis, se crée, réalise ses raisons d’être en une courte et singulière réussite pour se défaire ensuite et se perdre à nouveau dans une trop lente dissolution.

Il semble bien que le monde bouddhique ait, à son heure, connu l’une de ces périodes privilégiées. C’était au haut Moyen Âge, vers notre VIIe siècle. Un crépuscule de civilisation assombrissait notre Occident, encore insoupçonneux de sa prochaine aurore romane, et même notre Byzance où les Grands basileis « macédoniens » n’avaient pas encore surgi. Mais là-bas, à l’Extrême Asie, l’Inde et la Chine vivaient d’une intense vie politique, intellectuelle, religieuse et artistique. Le bouddhisme, en les mettant en contact, avait créé, de Ceylan aux dernières îles de l’archipel japonais, un vaste courant d’humanisme. La dessiccation musulmane, l’appauvrissement néoconfucéen et la régression hindouiste, malheureusement tout proches, ne s’étaient pas encore fait sentir. — Après mille ans de méditations la mystique bouddhique avait atteint à des états d’âme insoupçonnés et l’esthétique indienne s’en était trouvée renouvelée. Dans une Chine réceptrice et novatrice la force chinoise à son apogée se laissait pénétrer par cette douceur. L’esprit humain vivait là-bas une heure privilégiée, digne d’Athènes et d’Alexandrie. C’était le temps de l’épopée chinoise en Asie centrale et des grands pèlerinages vers la terre sainte du Gange, le temps de l’idéalisme mahâyâniste et de la plastique gupta.

Cette époque de haute culture, je voudrais essayer de la faire revivre aujourd’hui. Je voudrais esquisser le portrait de quelques-uns des personnages de ce temps, depuis les fondateurs de l’impérialisme chinois et de la dynastie T’ang jusqu’à leurs contemporains, Hiuan-tsang et Yitsing, les pieux pèlerins dont les voyages à travers le Gobi et les Pamirs ou le long des mers du Sud égalent en intérêt ceux de nos plus audacieux explorateurs, — jusqu’aux penseurs et aux sages dont la spéculation atteignit, dans le domaine métaphysique, des horizons plus vastes encore. Et, pour décor, à travers les Himâlayas et les Malaisies, tout l’art bouddhique en sa fleur, depuis les statues « romanes » de la dynastie Wei, à Yun-kang, jusqu’aux apparitions surnaturelles d’Ajantâ, de Hôryûji et de Bôrôbudur.

Ai-je besoin d’ajouter que je n’entends apporter ici aucune tendance dogmatique ? — Si je suis amené à exposer les théories philosophiques ou religieuses du bouddhisme, ce sera donc sans aucun parti pris dans un sens ou dans l’autre. Sans parti pris mais en toute sincérité de cœur. Car, quelles que soient nos opinions particulières, comment refuser notre adhésion humaine à cet immense effort de bonté et de beauté ? Sans rien renier de nos convictions personnelles, mais en toute piété, en toute ferveur.

N. B. — Conformément aux conventions habituelles, on a indiqué en italiques les lettres sanscrites qui n’ont pas d’équivalent exact dans les alphabets occidentaux*.

Pour la chronologie des voyages de Hiuan-tsang dans l’Inde, je me suis rallié au système de Vincent Smith (Watters, II, 335), qui, malgré sa large part d’hypothèses, reste, à mon sens, le plus plausible.

RENÉ GROUSSET, 1929

*. Nous avons choisi de ne pas modifier le système de transcription adopté par René Grousset et de garder la forme des noms géographiques en usage à l’époque (N. de l’Éd.).

CHAPITREPREMIERDans la Chine des épopées

Rarement la matière humaine fut aussi puissamment brassée que dans l’Extrême-Orient du haut Moyen Âge, après la chute de l’ancien empire national des Han, équivalent chinois de notre empire romain. Pendant deux siècles, le IVe et le Ve, les hordes turco-mongoles, plus ou moins apparentées à nos Huns d’Europe, se succédèrent dans les provinces de la Chine du Nord. Spectacle en somme analogue à celui de notre Occident au Ve et au VIe siècle. Et mœurs assez semblables, les Fils du Ciel tartares joignant aux vices des vieilles civilisations décadentes leur bestialité de primitifs. M. Charles Vignier ne nous signalait-il pas les traces de cette régression jusque dans la barbarie, d’ailleurs somptueuse, des bronzes contemporains ?

Au début du Ve siècle, enfin, une de ces dynasties tartares, plus politique que les autres, celle des Turcs T’o-pa, qui se font appeler Rois de Wei, élimine les hordes congénères, adopte la culture chinoise et règne pendant près de cent cinquante ans, glorieuse, forte et, somme toute, relativement pacifique, sur la Chine du Nord.

Or, en l’an 453 de notre ère, le souverain de ces Sino-Tartares de Wei, T’o-pa Siun, se convertit au bouddhisme.

Le bouddhisme, hâtons-nous de le rappeler, n’était pas un nouveau venu en Chine puisqu’il y avait près de quatre siècles déjà qu’on l’y prêchait. Il y avait connu des fortunes diverses, longtemps tenu pour quantité négligeable par les empereurs nationaux de l’Antiquité, adopté ensuite par plusieurs envahisseurs barbares de la Chine du Nord, bénéficiant de leur puissance éphémère, mais aussi se heurtant, de ce fait, à l’opposition du conservatisme lettré. La conversion des rois T’opa de Wei était un événement d’une tout autre importance. Bien que barbares aussi d’origine, ces princes étaient assez assimilés pour être considérés par les Chinois du Nord comme des souverains indigènes. Avec eux le bouddhisme reçut vraiment ses lettres de naturalisation. Et comme les empereurs sudistes de Nankin suivaient le même courant religieux que leurs rivaux des provinces septentrionales, le bouddhisme, dans toute la Chine, devint, presque du jour au lendemain, religion d’État.

Son triomphe, nous le verrons, devait laisser, dans le domaine de l’art, des témoins immortels : les cryptes de Yun-kang et de Long-men, avec leurs reliefs sculptés et leur statuaire, d’un élan, d’une ferveur, d’une sincérité qui évoquent déjà l’art de nos cathédrales. Cette puissante renaissance, si analogue à notre renaissance romane du XIe siècle, s’amplifia encore lorsqu’une brillante dynastie nationale, celle des Souei, eut unifié les deux Chines et rétabli le grand empire de jadis. Durant les courtes années de sa domination (589-617), les ateliers de sculpture sino-bouddhiques multiplièrent leur production, et il n’est que de feuilleter les albums de M. Oswald Sirén pour constater quelle accumulation de chefs-d’œuvre tient en ce bref espace de temps. Puis, de nouveau, par suite des folies du second empereur Souei, Yang-ti, le Xerxès ou le Sardanapale chinois, l’effondrement brusque, la révolte des prétoriens et des commandants de légions, la guerre de province à province, de condotte à condotte. Nous connaissons bien aujourd’hui le rythme de ces guerres civiles chinoises et leur cortège de misère auquel il fallait alors ajouter, conséquence inévitable, la réapparition, à la lisière du Gobi, sur toutes les passes de la Grande Muraille, des Barbares.

Les poètes T’ang, comme Yang K’iong, nous diront leur désespoir devant ce retour des grandes convulsions millénaires, après l’éphémère unité des Souei :

« Les feux de guerre ont illuminé Tch’ang-ngan. Il n’est personne aujourd’hui dont le fond du cœur soit tranquille. Des cavaliers bardés de fer entourent la capitale impériale. La neige, de ses flocons, alourdit les étendards glacés. La voix furieuse du vent se mêle au bruit des tambours. Voici donc revenu le temps où le chef de cent soldats est tenu en plus haute estime qu’un lettré de science et de talent ! »

Un autre poète contemporain, Wei Tcheng († 643), abandonnait son écritoire pour s’enrôler dans une des armées combattantes :

« Puisqu’on se dispute encore l’Empire, je jette mes pinceaux pour ne plus songer qu’aux chars de guerre. Si bien des plans sont déçus, si bien des espérances sont trompées, mon énergie du moins reste debout. Un bâton pour gravir, un fouet pour galoper, je me mets en route et, stimulant mon cheval, je vais m’offrir au Fils du Ciel. Je veux qu’il me donne une corde pour garrotter le chef des rebelles, je veux que mes armes victorieuses brisent l’audace de nos ennemis. Par des chemins sinueux, je gravis les sommets et je redescends vers les plaines. Sur de vieux arbres rabougris chante l’oiseau glacé des frimas. Dans la montagne déserte, j’entends la nuit le cri des singes. Après l’émoi des précipices sans fond, voici les chemins sans limite. D’autres courages faibliraient à cette épreuve, mais non l’homme de guerre qui porte en son cœur une âpre volonté. »

Le chef qu’allait rejoindre Wei Tcheng était le jeune général Li Che-min, le futur empereur T’ai-tsong le Grand. Ce fut alors en effet qu’apparut le guerrier de génie, qui, de ses puissantes mains, allait restaurer l’empire et imposer pour trois siècles un cours nouveau à l’histoire et à la civilisation chinoises.

Le père de Li Che-min, le comte de T’ang, Li Yuan, gouverneur d’une circonscription militaire au Chan-si, était un gentilhomme de bonne race, un général estimé, un fonctionnaire honnête autant que pouvait l’être un personnage de son importance, un esprit timoré, craignant toujours de se compromettre et conservant assez de loyalisme pour ne rompre son serment qu’à la dernière extrémité. Du reste tout plein de sagesse confucéenne et de doctes maximes. Li Che-min aussi, malgré sa jeunesse (il était né en 597 et avait donc un peu plus de vingt ans), avait été nourri de réminiscences historiques et de belles sentences. Mais l’habitude de la vie des camps — car le fief de son père était une sorte de Marche, en alerte perpétuelle devant les razzias turques — l’habitude, aussi, de la vie de cour — cette cour des Souei, la plus magnifique, la plus corrompue et la plus fantasque qu’on ait vue en Extrême-Orient — avaient appris au jeune homme à se servir de la sagesse confucéenne plutôt qu’à se laisser asservir par elle. Quoi qu’il fasse par la suite — et nous verrons sur sa conduite de singulières ombres — il saura toujours avoir la morale de son côté. Avec cela un élan extraordinaire, une sûreté presque infaillible de décision, la ruse et la bravoure, l’audace et le bon sens s’équilibrant parfaitement en lui, et, de ce fait, l’idéal de l’homme complet pour un Chinois de son temps.

Cependant l’empire était en pleine anarchie militaire. L’empereur Souei, Yang-ti, retiré à Yang-tcheou, à l’abri de l’estuaire du Fleuve Bleu, y menait une vie d’abdication et de débauches, tandis que ses généraux se disputaient les provinces. Le jeune Li Che-min, assuré d’une solide clientèle militaire dans ses domaines du Chan-si, fort de relations d’amitié personnelle avec plusieurs khans turcs, ayant en outre noué de précieuses intrigues avec divers fonctionnaires du palais, rongeait son frein devant le loyalisme anachronique de son père. Pour forcer la main à ce dernier, il eut recours à un procédé bien chinois. il avait, nous avoue l’Histoire des T’ang, lié partie avec un eunuque du harem impérial. À l’instigation de Li Che-min, l’eunuque offrit à Li Yuan une fille destinée au souverain. La jeune recluse devait être jolie car, sans réfléchir, le digne Li Yuan accepta le dangereux cadeau. Après quoi Li Chemin fit remarquer à son père que leur famille venait de se mettre au ban de l’Empire, l’enlèvement d’une fille du Palais étant, en droit, puni de mort. Li Yuan en fut atterré, mais qu’y faire ? Il était trop tard pour reculer. Il convoqua ses fidèles et mobilisa les troupes de son gouvernement à Tai-yuan, sa résidence, capitale de l’actuel Chan-si, — non sans calmer ses propres scrupules en annonçant qu’il ne prenait les armes que par loyalisme, pour délivrer l’empereur des autres prétendants.

C’était tout ce que demandait Li Che-min. Son armée était prête. Comme il avait su se ménager des complicités jusque dans le harem impérial, il s’était, par sa rondeur militaire, concilié la sympathie des Turcs, et ces dangereux voisins avaient mis à sa disposition cinq cents mercenaires d’élite et deux mille chevaux. En même temps, sa sœur Li Che, jeune héroïne qui monte à cheval aussi bien que lui, vend ses bijoux et, avec l’argent réalisé, enrôle dix mille hommes qu’elle lui amène. Li Che-min dispose bientôt de soixante mille soldats éprouvés, dont il partage les fatigues, qu’il sait fanatiser par son exemple et qui lui seront dévoués jusqu’à la mort. Pendant plus de quatre ans (618-622) il va, province par province, armée par armée, ordonner le chaos chinois.

Tout d’abord les scrupules de son père sont apaisés par les circonstances : là-bas, sur le Yang-tseu, des prétoriens, profitant du désordre général, ont assassiné Yang-ti, l’empereur légitime. Sur quoi le comte de T’ang se déclare le vengeur de la dynastie et assume à ce titre, au nom d’un dernier Souei, la lieutenance générale de l’Empire, en attendant, quelques mois plus tard, à l’instigation de Li Che-min, de déposer ce souverain fantôme et de se proclamer lui-même empereur (618).

La capitale impériale, Tch’ang-ngan, notre Si-nganfou, qui dans l’ancienne histoire chinoise joue un peu le même rôle que Rome dans l’histoire d’Occident, a, la première, ouvert ses portes (618). Les T’ang ne sont-ils pas originaires de cette province du Chen-si où, depuis les Ts’in de jadis, se sont toujours levées les grandes dynasties ? Puis Li Che-min vient assiéger la seconde capitale, Lo-yang, notre Ho-nan-fou, où commande un des plus redoutables rivaux de son père. Entreprise difficile, car la ville était particulièrement forte et les autres prétendants — que les succès des T’ang commençaient à inquiéter, n’allaient pas manquer de la secourir. Le jeune héros emmenait avec lui un de ses adversaires de la veille, Yu-tche King-te, qu’il avait gagné à sa cause après l’avoir fait prisonnier et auquel, malgré les conseils de méfiance des siens, il avait, avec sa générosité coutumière, donné un commandement.

En arrivant en vue de la place, Li Che-min, nous conte son biographe, alla en reconnaître les abords avec un parti de huit cents cavaliers. Mais la garnison l’aperçut, fit une sortie et enveloppa la petite troupe. Comme, le sabre à la main, il tâchait de s’ouvrir un passage, un officier ennemi le reconnut et fonça sur lui, la pique basse. Le futur empereur allait payer sa témérité de sa vie, lorsque King-te, qui ne le perdait pas de vue, abattit l’assaillant. À ce moment les bataillons T’ang entrèrent en ligne et tirèrent leur chef de ce mauvais pas. Cependant une armée ennemie, commandée par un des prétendants, descendait du Pe-tchi-li pour dégager Lo-yang. Tandis qu’elle n’est encore qu’à quelques milles de la place, Li Che-min, prenant avec lui l’élite de sa cavalerie, part au petit jour, galope jusqu’au camp ennemi, y pénètre par surprise et sabre tout, jusqu’à la tente du général qui, au milieu du désordre des siens, est blessé d’un coup de pique et capturé. Quelques jours après, Lo-yang capitulait. Li Che-min fit mettre le feu au palais impérial tout plein encore des trésors d’art des Souei et revint triompher à Tch’ang-ngan (621).

Les annalistes chinois nous peignent avec une couleur qui sort de leurs habitudes ce retour du jeune vainqueur. Ils nous le montrent traversant lentement les rues de la capitale sur un coursier richement harnaché, revêtu de sa cotte d’armes et d’une cuirasse d’or, ayant le casque en tête, l’arc en écharpe, le carquois garni de flèches sur l’épaule et le sabre à la main. Les prétendants vaincus marchaient des deux côtés de son cheval, près de l’étrier. Et cette description du T’ang chou prend à nos yeux un relief extraordinaire, depuis que les récentes découvertes archéologiques nous permettent de l’évoquer directement. Nous connaissons par les statuettes funéraires toute cette cavalerie T’ang piaffante et caracolante. Nous connaissons même, avec leur portrait, leur nom et leurs états de service, les montures préférées de Li Che-min, ces robustes chevaux à crinière tressée qu’il a fait sculpter à Li-ts’iuan hien, sur les dalles de sa tombe ; détail plus précis encore : le coursier qui participa au triomphe de Tch’ang-ngan fut sans doute ce « Rosée d’Automne » qui est célébré comme ayant été le bon compagnon du maître lors de la conquête du Ho-nan. Quant à l’armure du conquérant nous en voyons chaque jour la réplique exacte sur les robustes épaules de guerriers ou de lokapâla dans les portraits funéraires ou les statues bouddhiques de nos collections.

Par le fer et le feu l’unité chinoise se trouvait refaite. Il n’était que temps. Les Turcs arrivaient.

* *       *

Depuis qu’au milieu du VIe siècle ils avaient remplacé les Avares dans l’empire des steppes, les Turcs dominaient le nord de l’Asie, des forêts mandchouriennes aux rives de l’Oxus. Un de leurs khanats s’était établi dans les pâturages mongols, au sud du Baïkal, un autre dans les plaines du Turkestan russe actuel. Longtemps contenus au sud-ouest par l’empire perse sassanide, à l’est par les dynasties chinoises des Wei et des Souei, réduits au désert et à la steppe, ils ne cessaient de jeter des regards de convoitise sur ces vieux empires civilisés et sur leurs richesses. Dans leurs yeux gris de pâtres à demi nomades, ils portaient déjà le rêve seljûqide et le rêve de Gengis-khan, la vision des entrées en horde dans les villes impériales de l’Euphrate et du Houang-ho. L’anarchie militaire où la Chine semblait encore se débattre leur parut une occasion excellente. Le khan des Turcs septentrionaux qui régnait sur l’Orkhon, en Mongolie, Kie-li, et son neveu Tou-li conduisirent donc une grande chevauchée qui balaya les postes frontières et pénétra à travers le Chen-si jusqu’aux faubourgs de Tch’ang-ngan. Le vieux Li-yuan s’affolait, parlait d’évacuer la capitale. Li Che-min le laissa dire et se porta en avant avec cent cavaliers d’élite pour relever le défi des Turcs. Payant d’audace, il les aborde, pénètre dans leurs rangs et se met à les haranguer : « La dynastie des T’ang ne doit rien aux Turcs ! Pourquoi envahissez-vous nos États ? Je suis roi de Ts’in et me voici prêt à me mesurer avec votre khan ! » En même temps il faisait personnellement appel à certains chefs, comme Tou-li khan, avec lesquels le liait une ancienne camaraderie militaire, et réveillait chez eux le sentiment de la fraternité d’armes. Une si ferme contenance, jointe à une telle connaissance de l’âme turque, intimida les esprits mobiles des barbares. Les chefs des hordes se concertèrent quelque temps, puis, sans coup férir, tournèrent bride. Quelques heures après, une pluie diluvienne s’abattit sur la région. Aussitôt Li Che-min assemble ses capitaines. « Camarades, lui fait dire son historien, c’est le moment de donner nos preuves. Toute la steppe n’est plus qu’une mer. La nuit va tomber et sera des plus obscures. Il faut marcher : les Turcs ne sont à craindre que quand ils peuvent tirer des flèches. Allons à eux, le sabre et la pique à la main, nous les enfoncerons avant qu’ils se soient mis en état de défense ! »

Ainsi fut fait. Au petit jour le camp turc fut enlevé et la cavalerie chinoise sabra jusqu’à la tente du khan. Celui-ci demanda à traiter et se retira en Mongolie (624).

Le jeune héros s’affirmait de plus en plus comme le soutien de l’empire. Ses deux frères, jaloux de sa gloire, résolurent de se défaire de lui. Son père lui-même, qui lui devait le trône, prit insensiblement ombrage de sa popularité et l’écarta des affaires. Alors commença un de ces drames sauvages dont la Cité Interdite offre d’aussi fréquents exemples que le Palais Sacré de Constantinople : ne croirait-on pas lire une page de l’épopée byzantine quand on suit dans l’Histoire des T’ang le récit de ces tragiques journées ? Dans un banquet qu’ils lui offrent pour fêter ses victoires, les frères de Li Che-min le font empoisonner. Il prend du contrepoison. Alors ils l’attendent avec des spadassins près d’une porte du palais. Mais un traître l’avertit — toute cette histoire est belle de trahisons autant que de sang et de déclamations vertueuses — et Li Che-min prend les devants. Prévenant les desseins de l’adversaire, ses fidèles apostent des reîtres aux endroits convenables. À l’heure où le guet-apens contre lui se prépare, il marche à l’ennemi, le même dans cette guerre d’assassinats que sur le champ de bataille. « Il endossa sa cuirasse, mit son casque, prit son carquois et ses flèches, et sortit pour se rendre au Palais. » D’aussi loin que ses deux frères l’aperçurent, ils lui décochèrent une volée de flèches. Mais ils le manquèrent, tandis que Li Che-min, à sa première flèche, abattit l’un d’entre eux. Le second fut tué par le lieutenant de Li Che-min. À ce moment les soldats placés en embuscade par ce dernier parurent et, dit l’Histoire des T’ang, « personne n’osa plus remuer ». Cependant, continue l’annaliste, comme les serviteurs du Palais et la populace elle-même commençaient à s’attrouper, Li Che-min ôta son casque, se fit connaître et, devant les cadavres sanglants de ses deux frères, harangua la foule : « Mes enfants, ne craignez pas pour moi. Ceux qui voulaient m’assassiner sont morts ! » Alors un des fidèles de Li Che-min, King-te, coupa la tête des deux jeunes gens et la montra au peuple.

Restait à annoncer l’exécution à l’empereur dont la partialité en faveur des deux victimes avait toujours été évidente. Li Che-min en chargea King-te. Celui-ci, au mépris des règles les plus sacrées de l’étiquette, pénétra tout armé dans l’appartement de l’empereur, les mains peut-être encore rouges du sang des princes.

À travers le récit officiel des Annales, on entrevoit ce qui dut se passer, — belle scène d’hypocrisie confucéenne où les meurtriers, tout chauds de la bataille, se mettent à débiter des maximes morales et n’ont qu’un souci : rentrer dans la légalité en sauvant la face.

En apprenant la nouvelle, le vieil empereur n’avait cependant pu réprimer sa colère et ses sanglots. Son premier mouvement fut pour exiger une enquête sévère. Il ne comprenait pas encore qu’il n’était plus le maître. Discrètement un de ses courtisans le rappela à la réalité : « Il n’y a plus d’enquête à faire… De quelque manière que la chose se soit passée, vos deux fils morts sont coupables et Li Chemin est innocent. » Paroles dignes de Tacite, et qui complètent l’accent de ce drame néronien. Du reste, les mêmes courtisans découvraient maintenant des crimes monstrueux à la charge des victimes : les deux jeunes princes massacrés n’avaient-ils pas noué des intrigues avec plusieurs des femmes de leur père ? C’était plus qu’il n’en fallait pour légitimer leur exécution !

Li Che-min se faisait annoncer. Quand le fratricide se présenta, en donnant d’ailleurs toutes les marques de la plus émouvante piété filiale, le vieux monarque l’embrassa en pleurant, et le félicita même d’avoir sauvé leur famille. Ce fut une scène attendrissante. « L’empereur, écrit imperturbablement l’annaliste officiel, avait toujours hésité entre ses fils. La mort des deux aînés mit fin à ses perplexités, et son ancienne affection pour Li Che-min reprit tous ses droits dans son cœur. Dès qu’il le vit à ses pieds dans la posture du criminel qui semble demander grâce il ne put retenir ses larmes. Il le releva, l’embrassa et l’assura que, loin de le croire coupable, il était persuadé que Li Che-min n’avait agi qu’en état de légitime défense. » Cela dit, l’empereur abdiqua, comme on s’y attendait, en faveur de son fils, non sans de nouvelles scènes édifiantes : conformément à l’étiquette, Li Che-min refuse le trône ; en vain l’assemblée des grands à l’unanimité, se prononce-t-elle en faveur du maître de l’heure ; il refuse encore, et, « se jetant aux genoux de son père, le supplie avec larmes de garder le pouvoir jusqu’à sa mort ». Mais le vieillard ordonne, et Li Che-min, en fidèle sujet, doit obéir. Il se laisse donc forcer la main et monte enfin sur le trône… C’était le 4 septembre 626. — Pour éteindre toute vendetta et achever de pacifier l’empire, le nouveau monarque fit mourir sans tarder ses belles-sœurs et tous ses neveux. Quant à l’ancien empereur, il se retira dans un de ses palais, où dit le père Gaubil traduisant le T’ang chou, « il vécut dans la jouissance de tous les honneurs et des plaisirs tranquilles, sans que son fils lui donnât jamais la moindre occasion de regretter la démarche qu’il avait faite en abdiquant ».

Cependant ce drame de palais avait rendu l’espoir aux Turcs. À peine le nouvel empereur était-il sur le trône que les hordes de Mongolie se jetaient sur l’empire. Cent mille cavaliers, dans un raid audacieux, traversèrent le Gobi, entrèrent au Kan-sou et au Chen-si, descendirent la vallée de la rivière Wei et coururent jusqu’à Tch’ang-ngan. Le 23 septembre 626 leurs escadrons apparurent devant le pont de Pen-kiao, face à la porte nord de la ville. Les courtisans, cette fois encore, suppliaient le jeune souverain d’abandonner une capitale aussi exposée. Mais Li Chemin — que nous appellerons désormais de son nom canonique, l’empereur T’ai-tsong — n’était pas homme à se laisser intimider. Insolemment le khan Kie-li avait envoyé un des siens réclamer le tribut, faute de quoi un million de nomades viendraient saccager la capitale. T’ai-tsong répondit en menaçant de faire trancher la tête de l’ambassadeur. Il payait d’audace car il semble n’avoir eu à ce moment à Tch’ang-ngan qu’assez peu de troupes. Pour donner le change, il ordonna de les faire sortir par diverses portes et de les déployer au pied des murailles, tandis que lui-même, avec une poignée de cavaliers, prendrait les devants et irait reconnaître, à son habitude, l’armée ennemie. Malgré les représentations de ses compagnons, il avança ainsi le long du cours de la Wei, face aux escadrons turcs, à la merci de la première flèche. C’est qu’il pénétrait mieux que les siens la psychologie des nomades : « Les Turcs me connaissent, lui fait dire son biographe. Ils ont appris à me craindre. Ma vue seule leur inspirera de la terreur. Et en voyant défiler mes troupes ils les croiront bien plus nombreuses qu’elles ne sont en réalité. » Il continua donc à chevaucher vers l’ennemi « avec la même confiance que s’il fût allé visiter son camp ». Les Turcs, à sa vue, « frappés de cet air de grandeur et d’intrépidité qui était répandu sur toute sa personne, descendirent de cheval et le saluèrent à la manière de leur pays ». D’ailleurs, au même moment, l’armée chinoise se déployait derrière lui dans la plaine, faisant briller au soleil ses armures et ses étendards. T’aitsong s’avança encore vers le camp des Turcs, puis, tenant son cheval par la bride, il fit signe à l’armée chinoise de reculer et de rester en ordre de bataille.

L’empereur élevant la voix appela les deux khans turcs, Kie-li et Tou-li, pour leur proposer un combat singulier, selon la mode des guerriers de la steppe : « Li Che-min, devenu empereur, n’a pas oublié de se servir de ses armes ! » Et au nom de l’honneur militaire, leur parlant leur langage et faisant appel à leurs sentiments de guerriers, il leur reprocha violemment d’avoir rompu les trêves et trahi leur serment. Bravés en face, subjugués par tant de bravoure, et d’ailleurs surpris par le déploiement de la cavalerie chinoise, les khans turcs demandèrent la paix. Elle fut conclue le lendemain sur le pont même de la Wei, devant la porte nord de Tch’ang-ngan, après le sacrifice traditionnel d’un cheval blanc. Cette fois les Turcs avaient compris la leçon. Ils ne devaient plus revenir. Quelques semaines après on voyait arriver à la frontière trois mille chevaux et dix mille moutons. C’était le premier tribut des nomades. T’ai-tsong refusa de les accepter tant qu’on ne renverrait pas de Mongolie les prisonniers chinois, captifs des dernières guerres. Mais quand ceux-là eurent été rendus, il invita les envoyés des hordes « et les traita comme les ambassadeurs des plus grandes puissances ».

Pour éviter le retour de semblables alertes on conseillait à T’ai-tsong de relever ou de renforcer la Grande Muraille. Il sourit : « Qu’est-il besoin de fortifier les frontières ? » De fait, des discordes intérieures, des révoltes même, savamment entretenues par lui, minaient l’autorité des khans de l’Orkhon. Sur une imprudente provocation du khan Kie-li, il lança ses colonnes de cavalerie de l’autre côté des sables du Gobi, en pleine steppe mongole. Les hordes surprises furent taillées en pièces, le khan fut fait prisonnier avec tous ses vassaux (630).

L’Histoire des T’ang nous décrit avec complaisance le spectacle grandiose des chefs turcs prosternés aux pieds de T’ai-tsong. L’empereur voulut les voir tous ensemble, en audience publique, les ennemis vaincus de la veille comme les khans ralliés de longue date. « Arrivés dans la salle d’audience, ils firent les cérémonies respectueuses en frappant la terre du front à trois reprises différentes, et trois fois à chaque reprise. » Le grand khan Kie-li fut traité en prisonnier de guerre et ne prit rang qu’après les chefs de hordes loyalistes. Du reste, après cette humiliation, la subtile politique impériale devait lui accorder son pardon et, bien que toujours captif, lui attribuer un palais à la cour.

Tout l’ancien khanat des Turcs du Nord, c’est-à-dire toute l’actuelle Mongolie, fut annexé (630). L’inscription turque de Kosho Tsaidam résume dramatiquement cette catastrophe de tout un peuple : « Les fils des nobles turcs devinrent esclaves du peuple chinois, leurs pures filles devinrent des serves. Les nobles des Turcs abandonnèrent leurs titres turcs et, recevant des titres de dignitaires chinois, ils se soumirent au qagan chinois et lui vouèrent pendant cinquante ans leur travail et leur force. »

De fait les Turcs trouvaient en T’ai-tsong un guerrier de leur taille. Ayant dès sa jeunesse vécu parmi leurs mercenaires, il savait, on l’a vu, leur parler le langage qui leur convenait. Eux aimaient cet empereur toujours à cheval, si peu semblable aux Fils du Ciel timorés de jadis, dans lequel ils retrouvaient un chef de guerre pareil à leurs anciens qagans pour les conduire à la bataille et au butin. Bientôt la moitié des khans de la steppe se donneront à lui passionnément. Comme le déplore l’inscription de Kosho Tsaidam, ils lui voueront une fidélité inébranlable, liés à lui par ce serment militaire qui était la base de la société turque.

Avec de tels auxiliaires, T’ai-tsong, après avoir écrasé les Turcs de la Mongolie, devait, au cours des vingt années qui suivirent, faire entrer dans sa vassalité les Turcs du Turkestan, les oasis indo-européennes du Gobi, et même les divers États de l’Asie centrale jusqu’à la Caspienne et aux frontières de l’Inde. Avec lui, une Chine inattendue, une Chine d’épopée, se révéla à l’Asie surprise. Loin de composer avec les Barbares et d’acheter à prix d’or leur retraite, elle les fit trembler à son tour. L’art réaliste de ce temps, le puissant art animalier et militaire des reliefs, des statues et des terres cuites funéraires, avec sa vigueur presque excessive (voyez les Lokapâla athlétiques de Longmen !), avec son goût de l’accent allant jusqu’à la violence caricaturale, exprime bien cet état d’esprit. Il n’est pas jusqu’à la céramique T’ang, aux couleurs un peu brutales, en jaune-orange et vert franc, qui ne soit révélatrice de l’époque.

Confrontant un jour son œuvre et celle des grands conquérants du temps jadis, T’ai-tsong devait évoquer le nom du plus illustre empereur de l’antiquité chinoise, Han Wou-ti. Par-delà les invasions barbares du IVe siècle, la Chine des Han est en effet ressuscitée et la chevauchée des Han va même se trouver bientôt dépassée par celle qui commence. Même Pan Tch’ao, le contemporain et l’émule de notre Trajan, le conquérant de la Kâshgharie antique, n’avait pas eu à son actif autant de troupeaux razziés, de hordes rompues, de milliers de têtes coupées que n’en compteront les généraux T’ang. C’est que, dans l’intervalle, la Chine, ployée durant trois siècles sous les invasions barbares, a absorbé le sang des hordes victorieuses ; elle s’en est nourrie et fortifiée, et elle retourne maintenant contre les gens de la steppe, en y ajoutant l’immense supériorité de sa civilisation millénaire, la force qu’elle a tirée d’eux.

Regardons, dans nos collections de statuettes funéraires, ce peuple de cavaliers ou de fantassins, coiffés du caftan des auxiliaires turcs ou du casque des légionnaires T’ang, frustes visages toujours à demi tartares, traits durcis jusqu’à la grimace. Les voici rudement campés, dans leur armure de cuir bouilli, renforcée, pour le plastron et la dossière, de plaques de métal, — pansière de cuir ou d’écailles métalliques, grand bouclier rond ou rectangulaire, orné de figures de monstres, — prêts pour la traversée du Gobi ou l’escalade de l’Altaï. Même dans les œuvres bouddhiques, comme les statues ou les peintures représentant les Lokapâla Vajrapâni ou Vaiçravana, nous retrouverons ces armures de crustacé, cet abord formidable et hargneux. Et toute cette cavalerie T’ang qui, dans la paix des tombes, piaffe, hennit et s’ébroue encore d’impatience en attendant les raids annoncés vers Kâshghar ou Kutshâ ! Comme on comprend que les cités tokhariennes du Gobi, si fières de leur délicate culture indoperse, n’aient pu tenir devant le galop de ces escadrons ! Tous les aventuriers de la Haute-Asie, depuis les khans turcs comme A-che-na Chö-eul ou A-che-na Ta-nai jusqu’aux chefs coréens comme Kao Sien-tche, ne sont-ils pas admis, pourvu qu’ils soient ardents et audacieux, à commander les armées impériales ? Les Turcs occidentaux eux-mêmes, qui font trembler l’empire sassanide, qui inquiéteront plus tard la jeune puissance arabe, ploieront devant cette cavalerie si semblable à la leur. On la verra s’abattre en trombe sur leurs campements, disperser leurs yourtes jusqu’aux gorges du Tarbagatai, les relancer jusque sur la steppe plate des Kirghiz.

Le maître de l’heure c’est désormais « l’homme des frontières », tel qu’au siècle suivant le chantera Li T’ai-po en des vers où passe comme un souffle de l’épopée T’ang :

« L’homme des frontières, de toute sa vie, n’ouvre pas même un livre. Mais il sait courir à la chasse, il est adroit, fort et hardi. À l’automne son cheval est gras, l’herbe des prairies lui convient à merveille, quand il galope il n’a plus d’ombre… Quel air superbe et dédaigneux ! Son fouet sonore frappe la neige ou résonne dans l’étui doré. Animé par un vin généreux, il appelle son faucon et sort au loin dans la campagne. Son arc, arrondi sous son effort puissant, ne se détend jamais dans le vide. Deux oiseaux tombent souvent ensemble, abattus d’un seul coup par sa flèche sifflante. Les gens se rangent tous pour lui faire place, car sa vaillance et son humeur guerrière sont bien connues dans le Gobi. »

* *       *

L’avènement de la dynastie T’ang posait à nouveau le problème religieux. Avec l’éducation, les goûts et les préoccupations qu’on lui a vus, avec l’entourage que nous venons d’évoquer, l’empereur T’ai-tsong, à son avènement, ne pouvait avoir que de médiocres sympathies pour la religion de paix, d’idéalisme et de renoncement qu’était le bouddhisme. « L’empereur Leang Wou-ti, remarquait-il un jour, a si bien prêché le bouddhisme à ses officiers que ceux-ci n’ont pas su monter à cheval pour le défendre contre les révoltés. L’empereur Yuanti expliquait à ses officiers les textes de Lao-tseu au lieu de les faire marcher contre les Huns qui ravageaient son empire. Ces faits en disent long à qui sait les entendre ! » Son confident en ces matières, le vieux lettré confucéen Fou Yi, avait proprement le bouddhisme en horreur. C’est Fou Yi qui, en 626, remettait à l’empereur Li Yuan un placet où tenaient tous les griefs du positivisme confucéen contre le monachisme bouddhique :

« La doctrine du Bouddha est remplie d’extravagances et d’absurdités. La fidélité des sujets envers leur prince et la piété filiale sont des devoirs que cette secte ne reconnaît point. Ses disciples passent leur vie dans l’oisiveté, sans se donner aucune peine. S’ils portent un habit différent du nôtre, c’est pour influencer les pouvoirs publics ou se délivrer de tout souci. Par ces rêveries ils font courir les simples après une félicité chimérique et leur inspirent du mépris pour nos lois et les sages instructions des anciens. »

Le positivisme du lettré rejoint ici l’anticléricalisme instinctif du soudard. Du reste Fou Yi lui-même, s’adressant à Li Yuan et à Li Che-min, n’a pas manqué de tirer argument contre les bouddhistes de leur pacifisme et de leur célibat : « Cette secte, s’écrie-t-il, compte aujourd’hui plus de cent mille bonzes et autant de bonzesses qui vivent dans le célibat. Il serait de l’intérêt de l’État de les obliger à se marier ensemble. Ils formeraient cent mille familles et donneraient des sujets qu’on incorporerait dans les troupes, pour les prochaines guerres. Actuellement ces gens-là, par leur oisiveté, sont à la charge de la société, ils vivent à ses dépens. En les rendant membres de cette même société, on les ferait concourir au bien général, et ils cesseraient d’enlever à l’État des bras qui doivent servir à sa défense. »

Ce curieux anticléricalisme militaire était tout à fait conforme aux tendances des T’ang. Peu après avoir reçu le placet de son ministre, Li Yan fit procéder dans tout l’empire à un recensement des couvents et des religieux. Il ordonna ensuite une laïcisation presque générale, n’autorisant que trois monastères à Tch’ang-ngan, sa capitale, et un seulement dans chacune des plus grandes villes. Encore les couvents autorisés furent-ils placés sous la surveillance étroite des autorités. Le récit de Hiuan-tsang nous montrera à quelles difficultés se heurtait de ce côté toute nouvelle ordination.

Une fois sur le trône, T’ai-tsong continua la même politique. En 631, par exemple, à l’instigation de Fou Yi, son conseiller en ces matières, il promulgua un édit pour astreindre les moines aux rites confucéens de la piété filiale. Simple tracasserie, mais révélatrice d’une mauvaise volonté systématique.

Une ère d’anticléricalisme en même temps que de militarisme brutal semblait s’ouvrir pour l’Extrême-Orient. Mais était-il possible au conquérant de remonter le cours de l’évolution chinoise ? Il pouvait changer la face de l’Asie, entraîner son peuple dans une épopée digne de la Macédoine et de Rome. Quelle que fût sa personnalité — et elle domine de haut trois siècles d’histoire — il n’était pas en son pouvoir d’arrêter dans l’âme chinoise la vague de mysticisme qui déferlait.

CHAPITRE IILes appels du bouddhisme

Les siècles de fer sont souvent des siècles de foi. Devant les ruines des invasions germaniques, dans l’Occident du haut Moyen Âge, on vit les âmes délicates se replier sur elles-mêmes et y trouver dans leur croyance l’indispensable consolation. Il n’en alla pas autrement dans la Chine du Ve siècle. Pour se convaincre de l’intensité du sentiment religieux à cette époque, point n’est besoin de recourir aux textes. Il suffit de jeter les yeux sur les œuvres Wei, stèles, reliefs ou statues de nos musées et de nos collections.

Que l’on ne s’y méprenne pas d’ailleurs. En dépit de l’engouement actuel, les œuvres Wei ne sont pas uniformément et nécessairement belles par elles-mêmes. Nous estimons au contraire que dans la plupart des pièces les qualités plastiques restent fort médiocres. Aussi n’est-ce point par là qu’elles nous intéressent. Ce qui nous attire dans les stèles votives du temps — la grande stèle de 554, au musée de Boston, par exemple —, c’est la subordination absolue de la plastique au sentiment religieux. Sans doute les sources prébouddhiques ou, tout au moins, sensuelles de cet art restent facilement discernables, mais combien transformées par le grand courant de l’idéalisme nouveau ! Réminiscences évidentes des reliefs funéraires « confucéens » de la Chine antique, — mais sans le mouvement fantastique, qui, sous les Han, dans les chambres tombales du Chan-tong, emportait hommes, génies et animaux : divinités et figurants se sont ici immobilisés dans la grande Paix bouddhique. Réminiscences aussi de l’art grec du Gandhâra, ou de l’art indien des temps « gupta », mais sans plus rien, ou presque, de la plastique hellénique ni de la sensualité et de la grâce hindoues.

Seulement des figures allongées, rigides, à l’immobile sourire, au geste rituel de confiance ou de miséricorde, à la draperie durement cassée en grands plis anguleux ou puérilement apaisée en petites ondes arrondies. En réalité, sous l’immense nimbe en pointe qui les entoure et les couronne de sa haute flamme, ce ne sont plus des êtres matériels, c’est la stylisation, sans chair ni corps, du manteau monastique.

Sous l’influence de quel idéalisme transcendant, par quel miracle de ferveur les fades bouddhas apolliniens du Gandhâra, les bouddhas indiens des écoles « gupta », aux nus d’une sensualité encore si tropicale, ont-ils pu se transformer en ces longues statues bénissantes ? Mais comment les reliefs des sarcophages chrétiens ont-ils pu donner naissance aux pathétiques figures romanes ? Car c’est bien à notre première sculpture française qu’il faut songer ici, et M. Alfred Salmony a pleinement raison de rapprocher l’art Wei des hauts-reliefs de nos cathédrales : Saint-Sernin de Toulouse, Saint-Pierre de Moissac, Saint-Pierre d’Angoulême, Vézelay, Saint-Lazare d’Autun, ou encore le portail roman de la cathédrale de Chartres. Toutefois les tympans de Vézelay, de Moissac et d’Autun présentent une agitation bien étrangère à l’art Wei. D’autre part quelque chose de la douceur gothique apparaît déjà sur les grands reliefs de Yun-kang et dans plusieurs statues contemporaines, rondes-bosses ou figures de stèles. C’est déjà un sourire sur la sévérité de la vieille imagerie sino-bouddhique, ce n’est pas encore la réhabilitation du réalisme qui, à l’époque T’ang, enlèvera à l’art presque toute sa ferveur et tout son mystère. Quelques-uns des Bouddhas de Yun-kang, ou diverses stèles comme la stèle à trois personnages de la collection Gualino (ex-Vignier) nous offrent ainsi, dans la caresse de leurs lignes apaisées, une impression calme de fraîcheur et de candeur, de simplicité reposante, peut-être unique dans l’art d’Extrême-Orient. C’est, traduit dans le monde des formes, l’idéalisme même du Mahâyâna. On aura plus tard, sous les T’ang, des œuvres peut-être plus proches, comme à Long-men, de notre propre classicisme, plus proches aussi, comme au T’ienlong-chan, de l’art indien originel. On n’égalera pas la délicieuse simplicité de l’art Wei.

Il ne faut jamais oublier ces grandes œuvres si on veut pénétrer l’état d’âme de la Chine bouddhique au haut Moyen Âge. Elles seules nous feront pleinement comprendre la vocation d’un Hiuan-tsang.

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En 618, l’année même où le futur empereur T’ai-tsong entreprenait la série de campagnes qui devait lui conquérir l’empire, un jeune moine bouddhiste, fuyant devant les guerres civiles qui désolaient les contrées du Nord, arrivait au Sseu-tch’ouan. Cette province écartée, abritée dans ses vallées alpestres, allait lui offrir un asile relativement calme pour attendre la fin de la tourmente.

Le fugitif était âgé d’une quinzaine d’années seulement, étant né à Lo-yang, l’actuel Ho-nan-fou, sans doute en 602. Le nom sous lequel nous le connaissons, son nom de religieux, Hiuan-tsang, devait, avec celui de T’ai-tsong, devenir le plus célèbre du siècle, car l’histoire allait associer un jour dans une commune renommée le conquérant et le pèlerin. Était-il possible cependant, d’imaginer génies plus opposés ? Nous avons rencontré au seuil de cette époque, et la dominant de haut, la figure d’épopée du César chinois. Et voici que se présente à nous un jeune religieux pour qui le monde n’existe littéralement pas, tout brûlé d’inquiétude métaphysique et de mysticisme, d’ailleurs profondément chinois, lui aussi : ce bouddhiste fervent est l’héritier d’une longue lignée de lettrés et de mandarins mûris dans l’observation de la sagesse confucéenne et de l’étiquette millénaire, cette politesse du cœur chinois. Lui-même a été élevé dans la pure tradition confucéenne. Dès l’âge de huit ans il émerveillait son père par son observance des rites et tout en lui semblait annoncer un des lettrés les plus fameux du temps, lorsque l’exemple de son frère aîné, qui venait d’entrer dans les ordres bouddhiques, décida de sa vocation. L’adolescent vint frapper, lui aussi, « à la Porte Noire », dans le couvent du Tseng-t’ou-sseu, à Lo-yang, et sa précoce sagesse émerveilla tellement un des chefs de la communauté qu’il fut agréé malgré son jeune âge. Il prononça ses vœux dans ce même couvent de Lo-yang. Il n’avait pas encore treize ans.

Hiuan-tsang avait trouvé sa voie. Il se jeta dans l’étude de la philosophie indienne. Les écoles bouddhiques, nous le verrons par la suite, étaient aussi nombreuses que diverses, depuis les sectes, à tendances positivistes, de ce qu’on appelait le Petit Véhicule (Hînayâna), jusqu’aux doctrines mystiques du Grand Véhicule (Mahâyâna). Ce fut vers ces dernières que Hiuan-tsang se tourna tout de suite. Le « nihilisme » mystique du Nirvâna sûtra, l’idéalisme absolu du Mahâyâna samparigraha çâstra le passionnèrent au point qu’il en oubliait la nourriture et le sommeil.

Mais, comme on l’a vu, le séjour de Lo-yang n’était guère propice à de telles méditations. Dans l’anarchie qui suivit l’effondrement des Souei, au milieu des guerres civiles entre les T’ang et leurs rivaux, « la ville impériale était devenue un repaire de brigands, et le Ho-nan une caverne de bêtes féroces ; les rues de Lo-yang étaient jonchées de cadavres. Les magistrats étaient massacrés. Quant aux nombreux Enfants de la Loi bouddhique, ils étaient réduits à périr ou à prendre la fuite1 ».

Mais où fuir ? C’était presque tout l’empire qui sombrait dans l’anarchie. Époque terrible pour une âme délicate, pour un lettré comme Hiuan-tsang. « En ce temps-là, écrit douloureusement son biographe, la dynastie des T’ang commençait à peine à s’établir. Toutes les troupes étaient encore sous les armes. On ne s’occupait que de la science de la guerre. On n’avait pas le temps de songer à la doctrine de Confucius ou du Bouddha… » Ce fut alors que Hiuan-tsang et son frère allèrent chercher asile dans les montagnes du Sseu-tch’ouan.

À Tch’eng-tou, capitale du Sseu-tch’ouan, les fugitifs retrouvèrent un petit cénacle de religieux et de philosophes, chassés comme eux par la guerre civile. Hiuan-tsang y passa deux ou trois ans, dans le couvent du Kong-houei-sseu, à approfondir les divers systèmes bouddhiques. Il est intéressant de noter que dès cette époque ses opinions philosophiques s’accentuent, car, s’il étudie les œuvres de l’école positiviste et réaliste, comme l’Abhidharma koça çâstra, c’est à l’idéalisme du Mahâyâna samparigraha çâstra que vont de plus en plus ses préférences. Toutefois on n’aperçoit — et on n’apercevra jamais chez Hiuan-tsang aucune trace d’exclusivisme. Et c’est ce qui fera sa force. Sa familiarité avec les doctrines des écoles les plus opposées, alors que tant d’autres moines se limitaient aux enseignements de leur secte, assurera sa supériorité dialectique : au cours de ses discussions de métaphysique avec les docteurs de l’Asie centrale et de l’Inde on le verra à tout instant les accabler sous la masse de son érudition et la vivacité de ses citations. Dans l’immense pays sanscrit qui allait alors de l’extrémité du Dékhan jusqu’à Nara, du fond de Sumatra jusqu’à Turfân, sa biographie va sans cesse nous le représenter réunissant, à peine arrivé, une assemblée de docteurs et argumentant, tels les maîtres de science qui, portant dans leur mémoire le double trésor des Écritures sacrées et profanes, parcouraient six siècles plus tard tout le pays latin, de Salerne à Upsal, de Saint-Jacques de Compostelle à l’abbaye de Fulda.

Et quand, un jour, Hiuan-tsang prendra le pinceau pour écrire à son tour un traité de métaphysique, cette même étendue de connaissances fera la richesse de sa Vijñapti mâtratâ siddhi.

Ayant atteint sa vingtième année, celui que nous appellerons désormais le Maître de la Loi reçut à Tch’eng-tou le complément des « règles » monastiques. On était en 622. La guerre civile commençait à prendre fin par la victoire des T’ang. Hiuan-tsang, quittant le Sseu-tch’ouan, se dirigea donc vers la capitale de la nouvelle dynastie, Tch’angngan, notre Si-ngan-fou, dans la province actuelle du Chensi. Cette célèbre cité, la Rome de la Chine antique, était un des premiers foyers du bouddhisme en Extrême-Orient. Il y avait déjà cinq siècles que des missionnaires venus de l’Inde et de la Kâshgharie y avaient établi des monastères où l’on traduisait depuis, sans se lasser, du sanscrit en chinois l’énorme littérature des deux « véhicules » bouddhiques. À l’époque de Hiuan-tsang de nombreux maîtres y professaient encore la doctrine de Çâkyamuni. Malheureusement ils étaient loin de s’entendre. Divisés en autant d’écoles que le bouddhisme comportait de sectes, leur enseignement présentait d’étranges discordances. L’abîme qui sépare aujourd’hui un « minimaliste » de Ceylan d’un théologien « maximaliste » du Tibet peut nous en donner un aperçu.

Ces désaccords étaient d’importance. Sans entrer dans le détail des diverses sectes bouddhiques, contentons-nous de rappeler que sur l’enseignement du Bouddha les interprétations les plus diverses s’étaient, au cours des siècles, édifiées. Pour les uns, tenants de ce qu’on appelle le « Petit Véhicule » du Salut ou Hînayâna, le bouddhisme se limitait à peu près dans son essence à la pratique des règles monastiques pour les religieux et de la charité pour les laïcs, dans le domaine philosophique à une sorte de positivisme réaliste, et, comme but final, à une théorie du salut individuel par l’évanouissement, le « nirvâna » de l’être humain. Le Grand Véhicule du Salut ou Mahâyâna