Tu n'abuseras point - Camille Krafft - E-Book

Tu n'abuseras point E-Book

Camille Krafft

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Beschreibung

En septembre 2023, l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg Charles Morerod a été opéré en urgence en raison d’un double hématome cérébral. Après être passé près de la mort, il voit dans cette « deuxième vie » qui lui est offerte un appel à s’exprimer sur la problématique des abus sexuels commis au sein de l’Église, dans leur dimension systémique. Comment des comportements aussi ravageurs peuvent-ils prendre corps dans un milieu où l’on prône l’amour de son prochain ? Et que va devenir cette institution qui a largement abusé de son pouvoir en couvrant des crimes perpétrés contre ses propres enfants ? Démarche inédite, ce livre d’entretiens raconte l’histoire d’un évêque du XXIe siècle secoué par des drames et des scandales, et qui pense avoir un rôle à jouer pour en prévenir d’autres et réparer le mal. Il est aussi le portrait d’un dignitaire catholique « à la suisse », qui se déplace à pied et en train, abhorre les tenues d’apparat et se méfie, comme Emmanuel Kant, du pouvoir qui corrompt le jugement libre de la raison.




À PROPOS DE L'AUTRICE

Camille Krafft est journaliste à la rédaction du quotidien romand Le Temps depuis 2021. Parallèlement, elle est intervenante au Centre de formation au journalisme et aux médias, à Lausanne. Elle est lauréate du Prix Jean Dumur 2017 ainsi que du Swiss Press Award, catégorie « print » 2019.

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Seitenzahl: 177

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Avant-propos

C’est une soirée de février trop douce pour la saison, il flotte dans l’air un parfum particulier, mélange de fatigue et de soulagement d’être arrivé au bout de la journée. L’évêque se tient face à moi avec ses lunettes, son sac à dos et son discret col romain dans le passage souterrain de la gare de Lausanne, nous sommes en train de prendre congé après notre dernier entretien pour ce livre, quand une inconnue s’arrête subitement devant lui. Elle est plutôt jeune, porte des vêtements colorés et un instrument sur le dos, on la sent joviale autant que pressée, elle demande : « Vous êtes Monseigneur Genoud1 ? ». Avec son air de pince-sans-rire qui se retient de faire une blague plus radicale, l’évêque répond que non, Bernard Genoud est mort, alors que lui, Charles Morerod, est bien vivant. La femme se rend compte qu’elle s’est trompée de nom, s’excuse, ajoute qu’elle est catholique. Je pense d’abord assister à une scène légère, du type rencontre entre une groupie de bénitier et un pontife médiatique, mais le visage de la première s’assombrit et je dois m’accrocher pour saisir ce qui se déroule devant moi, parce que c’est comme un abîme qui s’ouvre sous les rails.

Sans transition, elle dit qu’elle doit contacter l’évêché pour raconter ce que lui a fait le père M. il y a vingt ans, et quand elle prononce ces mots, « ce qu’il m’a fait », elle désigne son propre corps de la main, comme si cela devait nous aider à comprendre où siège la douleur, puis elle ajoute : « ça me fait encore mal » en me regardant avec un air désolé, tandis que des larmes envahissent ses yeux. L’évêque répond que oui, il faut en parler, contacter l’évêché ou la commission externe qui s’adresse aux victimes d’abus sexuels, mais la femme dit qu’elle doit s’en aller et que, avant de prendre son train, elle voudrait une bénédiction. Il pose ses mains sur sa tête durant une seconde ou deux, prononce quelques mots que je n’entends pas, et c’est fini. Avant de se remettre en mouvement, parce que l’humain est ainsi fait qu’il continue à avancer, elle lui dit encore : « Bravo pour ce que vous faites. Merci de mettre des mots sur nos maux », puis elle disparaît.

La première fois que j’ai vraiment échangé avec Charles Morerod, c’était à Lausanne en avril 2018, dans la foulée d’une table ronde organisée par le groupe SAPEC (Soutien aux personnes abusées dans une relation d’autorité religieuse)2, qui soutient les personnes abusées dans une relation d’autorité religieuse. Auparavant, j’avais déjà rencontré à une ou deux reprises cet homme à l’humour déroutant, que le média cath.ch décrit dans un portrait qu’il lui a consacré comme étant à la fois progressiste et conservateur, sympathique et distant, tolérant et sévère. À la suite de la table ronde à laquelle nous avons participé tous les deux, je lui ai raconté que j’avais travaillé en tant que journaliste sur différentes affaires d’abus sexuels commis par des prêtres, avant de m’intéresser à la sexualité de ces derniers. Nous avons parlé du travail d’enquête journalistique, et je lui ai expliqué que bien souvent, tout me semblait de plus en plus obscur à mesure que je défrichais un sujet. Il s’est alors exclamé : « Ah ! Mais c’est extrêmement bon signe ! »

Par la suite, j’ai souvent repensé à cette phrase, sans vraiment en saisir la signification.

Peu après, Charles Morerod m’a invitée à manger avec mon compagnon à l’évêché, comme il le fait souvent lorsqu’il souhaite poursuivre un échange avec quelqu’un, même une personne qu’il ne connaît pas bien. Ce soir-là, il nous a cuisiné des spaghettis – une scène déconcertante pour quiconque a fréquenté les cours de catéchisme catholique où le prêtre apparaît comme une sorte d’émanation divine. Durant les années qui ont suivi, nous nous sommes revus quelques fois et avons correspondu par moments via la messagerie WhatsApp, où l’évêque se plaît à partager des blagues.

Ce n’est qu’en préparant ce livre d’entretiens avec lui que j’ai compris ce qu’il avait voulu dire six ans auparavant. Ce jour de janvier 2024, nous nous sommes rendus au couvent Saint-Hyacinte de Fribourg, qui abrite une communauté de dominicains et où Charles Morerod a vécu. Durant la pause de midi, devant un gratin rehaussé d’un verre de rouge, nous avons parlé de la guerre entre Israël et le Hamas avec d’autres frères. L’un d’entre eux, qui a habité au Proche-Orient, a expliqué en substance que plus l’on vivait longtemps sur place, moins on avait l’impression de comprendre la région. Autrement dit, plus on s’intéresse à un problème, plus on acquiert de la nuance, à l’opposé d’une vision nette et tranchée. Or, la nuance est indispensable à la vie en société, où les médias tiennent un rôle fondamental. C’est pour cela qu’il est bon pour la journaliste de se perdre dans ses sujets, et de douter.

Les abus sexuels commis par des prêtres font partie des problématiques les plus bouleversantes qu’il m’ait été donné de traiter au cours de ma carrière journalistique. Quand les ravages des abus spirituels s’additionnent à ceux des abus sexuels dans un contexte d’omerta, les personnes qui en sont victimes sont ébranlées dans les tréfonds de leur être et les blessures restent à vif, telles des stigmates, souvent pendant toute une vie. Comme un diable sorti d’une boîte, l’évocation d’un nom dans le passage souterrain d’une gare des décennies plus tard fait resurgir l’obscénité de la trahison, qu’aucune bénédiction ni aucune absolution ne pourra effacer.

Lorsque j’ai commencé à travailler sur ces questions, à la fin des années 2000, Charles Morerod n’était pas encore en fonction. Je me souviens du silence et de l’embarras de son prédécesseur, Bernard Genoud, que les journalistes voulaient confronter aux révélations sur les multiples abus commis par un capucin pédophile. Alors que vingt ans auparavant, ce dernier avait avoué un abus non prescrit sur un mineur, le prêtre n’avait jamais été dénoncé à la justice civile. Pire : il avait été déplacé en France, où il avait fait de nouvelles victimes. C’était aussi l’époque où l’ancien évêque de Sion, Norbert Brunner, dénonçait un « acharnement » médiatique contre l’Église.

Comme le rappelle l’étude historique préliminaire au sujet des abus sexuels dans l’Église catholique suisse présentée en septembre 2023 par des chercheurs de l’Université de Zurich3, l’institution a pris des mesures au gré des révélations médiatiques sur des pratiques scandaleuses, comme le transfert des prêtres problématiques vers d’autres diocèses ou les tentatives de faire taire les victimes. Dans la foulée de l’exemple spectaculaire du Boston Globe4, des journalistes de grandes et petites rédactions, dans de nombreux pays, ont avancé côte à côte pour mettre à jour les dysfonctionnements du système catholique et pousser l’Église à agir pour contrer le mal.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis fière de faire ce métier.

En 2024, des affaires continuent à être dénoncées par la presse et la poursuite de ce travail journalistique qui fait la lumière sur le passé et le présent est indispensable. Mais l’Église catholique est aussi devenue une cible plus facile que d’autres médiatiquement parlant, dans un pays comme la Suisse : elle n’a plus de pouvoir sur la société, et lorsqu’on la frappe, elle tend l’autre joue au lieu d’activer un bataillon d’avocats.

Quand Charles Morerod m’a contactée par WhatsApp pour m’expliquer qu’une connaissance commune lui avait suggéré de réaliser un livre d’entretiens avec un(e) journaliste sur les abus sexuels dans l’Église, j’ai d’abord pensé aux risques d’une telle démarche. À une époque qui donne, de manière légitime, la parole aux victimes, n’allais-je pas contribuer à redorer l’image d’une institution ayant couvert des crimes ? Et si l’évêque, qui admet avoir commis des erreurs par le passé, traînait lui-même de nouvelles casseroles ?

Rapidement, j’ai pensé cependant qu’une telle proposition ne se refuse pas. D’abord, parce que mon travail de journaliste est de laisser tous les points de vue s’exprimer, et il me semble que celui des victimes est aujourd’hui bien présent dans l’espace public. Ensuite, parce que Charles Morerod a souvent répondu aux questions des médias, mais les articles de presse sont une denrée périssable et surtout, fragmentée. Or, la société, les personnes qui ont subi des abus, les fidèles5 ont peut-être besoin de saisir comment s’articule la pensée d’un dignitaire catholique, mais également d’un homme qui, dans les limites de sa réflexion formatée par une théologie en décalage avec notre société, tente de comprendre, de prévenir et de réparer le mal. Enfin, alors que durant des années les médias ont souligné le « silence assourdissant » de l’Église catholique sur cette problématique, le fait qu’un évêque veuille s’exprimer aujourd’hui représente un renversement de paradigme digne d’intérêt en soi.

À l’heure de terminer ce livre, mes doutes ne m’ont pas quittée. Ce que je propose aux lecteurs ici est un travail le plus honnête possible réalisé sur la base de l’éthique et de la déontologie journalistiques. L’ensemble de l’interview a été élaboré et mené par moi, sans concertation préalable sur les thématiques abordées avec l’évêque, ni avec son service de communication. Charles Morerod n’a refusé de répondre à aucune de mes questions et m’a fourni tous les documents et informations complémentaires que je demandais pour que je puisse vérifier ses dires. Nous nous sommes rencontrés à six reprises de décembre 2023 à février 2024, à l’évêché et au couvent Saint-Hyacinte de Fribourg, ainsi qu’au Centre universitaire catholique et à la cure de Notre-Dame, à Lausanne. Comme l’exige la déclaration des droits et devoirs des journalistes suisses, il a pu relire ses propos avant publication et proposer des modifications. Par la suite, nous avons complété nos échanges par écrit. Quant au financement de la démarche, il a été assuré par mon employeur, le journal Le Temps, qui m’a permis de rédiger cet ouvrage sur mes heures de travail. Je le remercie pour son soutien à ce projet.

Le livre que vous tenez entre vos mains est une série d’entretiens avec un évêque atypique réalisé par une journaliste baptisée et confirmée catholique, mais athée et sans liens avec l’Église depuis l’adolescence. Au-delà de la problématique des abus sexuels, il aborde également les questions du pouvoir et de la culture politique suisse, dont Charles Morerod est imprégné, et qui façonne sa manière de gérer son diocèse6 et ses relations avec la société civile. En verbalisant les limites de sa pensée, l’évêque nous offre aussi l’occasion de réfléchir à nos propres œillères et à nos propres biais, parce que ce n’est qu’à cette condition que nous pouvons vivre ensemble.

1  Prédécesseur de Charles Morerod à la tête de l’évêché de Lausanne, Genève et Fribourg, qui est le plus grand diocèse de Suisse romande.

2  Fondé en 2010, le groupe SAPEC est la première organisation de soutien aux personnes abusées dans le cadre de l’Église catholique à avoir vu le jour en Suisse. En 2021, l’association d’utilité publique Communauté d’intérêts pour les personnes concernées par les abus dans le cadre ecclésiastique (IG-MikU) a été créée en Suisse alémanique. Il n’y a toujours pas de structure similaire au Tessin, ce qui explique peut-être le très faible nombre de cas traités à ce jour par la commission d’experts de Lugano comparativement aux autres régions (Rapport de l’Université de Zurich concernant le projet pilote sur l’histoire des abus sexuels dans le contexte de l’Église catholique romaine en Suisse depuis le milieu du XXe siècle. Rédigé par Vanessa Bignasca, Lucas Federer, Magda Kaspar et Lorraine Odier sous la direction de Monika Dammann et Marietta Meier. Disponible notamment sur le site abuscontexteecclesial.ch, p. 36).

3  Op. cit.

4  Quotidien américain qui a révélé en 2002 un scandale de dissimulation d’abus sexuels sur mineurs et de transfert des auteurs dans l’archidiocèse de Boston.

5  En 2024, 32 % de la population résidant en Suisse se dit catholique. Mais pour la première fois, la part des personnes sans appartenance religieuse dépasse celle des catholiques (34 %).

6  Territoire placé sous la responsabilité d’un évêque.

Chapitre IUne deuxième vie

LES FAITS

Le 12 septembre 2023, des chercheurs de l’Université de Zurich ont présenté au public les premiers résultats d’une enquête sur l’histoire des abus sexuels commis dans le contexte de l’Église catholique romaine en Suisse depuis le milieu du XXe siècle. L’étude a été mandatée conjointement par la Conférence des évêques suisses, les Communautés religieuses catholiques et la Conférence centrale catholique romaine de Suisse. Le projet pilote, qui se base principalement sur des archives internes à l’Église, a mis en lumière 1002 situations d’abus commis principalement sur des hommes mineurs – un chiffre qui n’est que la pointe de l’iceberg. Les chercheurs poursuivent leurs investigations jusqu’à fin 2026.

Charles Morerod, vous êtes évêque de Lausanne, Genève et Fribourg depuis fin 2011. En tant que dignitaire de l’Église catholique catholique, vous gérez de nombreuses affaires d’abus sexuels commis par des prêtres de votre diocèse. Qu’est-ce qui vous pousse à vous exprimer longuement en ce début d’année 2024 ?

Je suis déterminé à parler parce que j’aurais dû mourir en septembre 2023 en raison d’un double hématome cérébral. J’ai l’impression de vivre une deuxième vie, médicalement improbable, qui me donne une énergie étonnante. Je pense qu’il faut changer la culture de l’Église catholique en profondeur, parce qu’il y a un problème systémique. Mais je constate à quel point c’est difficile. Cela ne se décrète pas d’un coup de baguette magique. C’est un processus dont la lenteur m’irrite.

Notre époque donne la parole aux victimes, qui ont dû se taire pendant longtemps. Qu’est-ce que votre parole à vous, qui représentez une institution décriée, peut amener dans ce débat ?

Ma parole ne se substitue pas à celle des victimes, évidemment. Mais parfois elle leur répond. Cette réponse est d’abord personnelle : je confirme que je crois ce qui leur est arrivé, ce qui est fondamental en raison du déni auquel elles se sont heurtées. Les questions des victimes portent généralement sur ce que nous faisons pour prévenir d’autres abus. Ne rien faire, ou ne rien dire, reviendrait à mépriser leurs requêtes. Cette série d’entretiens me permet aussi d’affirmer ma position sur cette problématique, car je remarque que la plupart des gens ne savent pas ce que je pense, ou seulement par bribes.

Certains de vos confrères à travers le monde sont certainement encore dans le déni par rapport aux abus sexuels et aux dégâts qu’ils causent. Est-ce que vous vous adressez aussi à eux ?

Oui, absolument. J’ignore s’ils vont me lire ou m’entendre, car je ne prétends pas atteindre une audience mondiale. En Suisse en tout cas, nous sommes arrivés à une vision commune au sein de la Conférence des évêques.

Vous avez vous-même été accusé d’avoir couvert des prêtres auteurs d’abus1. Le ministère public fribourgeois a confirmé qu’il n’y avait rien de pénal fin 2023. À l’heure où nous terminons ce livre, nous n’avons toujours pas les résultats de l’enquête canonique ouverte sur la base de ces mêmes accusations. Vous donnez l’impression de vouloir redorer votre image.

Sur cette thématique, je suis perçu de toutes les manières possibles, ce qui n’est pas étonnant. Je n’ai bien sûr pas la prétention de tout faire à la perfection. Mais j’ai consacré beaucoup d’énergie à ces questions. À l’époque de l’affaire F.2, je ne faisais quasiment rien d’autre. Ces accusations me semblent injustes et je ne vois pas pourquoi je devrais rejeter l’injustice uniquement lorsqu’elle n’est pas dirigée contre moi.

Quelles garanties pouvez-vous donner aujourd’hui concernant l’avenir et la prévention de nouveaux cas ?

Tout d’abord, je signale tous les cas, même prescrits, à la police ou au ministère public. Le signalement des cas prescrits est encouragé par la justice, car on peut faire des recoupements avec des cas actuels. Ensuite, y compris pour les cas prescrits, il peut y avoir une enquête canonique, car le Vatican a la possibilité de lever la prescription qui existe aussi dans le droit canon. En fonction des résultats de ces enquêtes, je peux prendre des mesures supplémentaires3. De plus, à l’évêché de Lausanne, Genève et Fribourg, nous faisons tout ce que nous pouvons pour prévenir ces abus. Depuis une dizaine d’années, nous avons mis sur pied une formation obligatoire pour nos agents pastoraux avec l’aide de l’association ESPAS (Espace de soutien et de prévention – abus sexuels), une institution hors église spécialisée dans ces problèmes. Dorénavant, tous les collaborateurs de l’Église nouvellement engagés en Suisse devront également se soumettre à un processus de discernement psychologique standardisé. Cela dit, le risque zéro est un slogan facile. On ne peut pas punir des gens sur la base de soupçons, même un peu appuyés, parce que c’est injuste. Ce faisant, on encourage à la délation, c’est un système gestapiste. De plus, il y a environ 800 agents pastoraux dans mon diocèse, dont plus de 300 prêtres en exercice. Je ne peux pas leur mettre des puces et les surveiller en permanence. Personne ne fait cela à l’État non plus.

Vous évoquez d’entrée de jeu votre irritation. Concrètement, qu’est-ce qui vous agace au sein de votre Église catholique ?

Le mal causé par les abus, que ce soit sur les victimes ou sur la crédibilité de l’Église, devrait activer la prise de conscience qu’un changement de culture interne est indispensable et urgent. Or, je perçois mal cette conscience chez certains de mes pairs. Je vous donne des exemples. Au moment de la sortie des premiers résultats de l’enquête sur les abus sexuels en Suisse, le président de la Conférence des évêques d’Italie, Matteo Maria Zuppi, a affirmé que les conférences épiscopales qui lancent des analyses historiques de ce type sont irresponsables. Un autre exemple : il y a quelques années, un Italien immigré en Suisse est venu me voir pour me raconter qu’il avait été abusé par un prêtre dans sa jeunesse. Il m’a dit qu’il avait dénoncé le religieux en question, mais que ce dernier était toujours en ministère. J’ai donc envoyé une lettre à sa congrégation religieuse en affirmant que je croyais la victime et qu’il fallait agir. La victime a reçu une réponse où il était écrit : « Puisqu’en Suisse on procède ainsi, nous allons faire quelque chose ». Le prêtre a été retiré de son ministère par la Congrégation pour la doctrine de la foi. Pourquoi a-t-il fallu attendre mon intervention pour que cela change ? Plus on tarde à agir, plus c’est tragique. Dernier exemple : un jour, j’ai parlé à un évêque polonais d’un film qui devait sortir sur les abus sexuels commis par des prêtres en Pologne. Je lui ai demandé comment l’Église s’apprêtait à réagir. Il m’a répondu : « Bah, nous allons dire que nous avons l’habitude d’être salis, car les communistes nous accusaient déjà de tous les maux. » Je lui ai fait remarquer que les deux situations étaient fort différentes.

Ces exemples montrent clairement que, en 2024, l’Église catholique est toujours dans une culture du déni et une attitude victimaire. Vous n’êtes donc pas irrité uniquement par la lenteur du processus.

Je suis surtout irrité par l’absence même du processus, dans certains pays.

L’Italie, la Pologne sont des pays où l’Église catholique a un pouvoir plus fort qu’en Suisse.

Effectivement. Les pays ou les cantons où l’Église catholique a un fort pouvoir traditionnel sont ceux où l’on cache le plus les abus, parce que le prêtre y a encore un statut supérieur. Quand je rencontre un Philippin ou une Philippine, je les reconnais souvent parce qu’ils me prennent la main et se la mettent sur le front.

Et c’est gênant ?

Ce n’est pas très agréable. Et oui, c’est un peu gênant. Dans un contexte comme celui des abus sexuels, qui sont d’abord des abus de pouvoir, il est très problématique qu’une personne doive montrer de la vénération et même une espèce de soumission aux prêtres qu’elle rencontre. Quand un futur prêtre grandit dans un tel milieu, il aura tendance à penser qu’il bénéficiera automatiquement de ce respect lorsqu’il sera ordonné, alors que ce n’est pas lié en soi au sacerdoce. C’est pour cela qu’il faut changer de culture. Le problème, c’est qu’il s’agit d’une question internationale. Tous les pays ne sont pas au même niveau. En Suisse, en Allemagne ou aux Pays-Bas, il y a des poches catholiques dans certaines régions seulement. Aux États-Unis, il y a une mixité religieuse. Cela diminue le pouvoir de l’Église. C’est pourquoi tous ces pays sont assez avancés en matière de gestion des abus sexuels commis par des prêtres.

Vous donnez l’impression que les problèmes sont réglés dans des pays comme la Suisse. Or, ce n’est pas le cas, comme le confirme le rapport de l’Université de Zurich. Les mécanismes qui favorisent les abus sont intrinsèques à la culture catholique, qui est la même partout.

Les problèmes ne sont pas réglés, mais nous essayons de les affronter et nous le faisons publiquement. C’est pourquoi les évêques suisses ont mandaté l’Université de Zurich pour réaliser cette étude.

Vous affirmez aussi que la Suisse est en avance. Des enquêtes comme celle de Zurich ont pourtant été réalisées bien avant dans d’autres pays.

Nous ne sommes pas à l’avant-garde, mais il y a eu en Suisse des études sérieuses qui ont précédé l’enquête nationale, comme celle de l’abbaye d’Einsiedeln en 2011, celle des Sœurs d’Ingenbohl en 2013 ou celle consacrée à l’institut Marini en 2016. De plus, la reconnaissance des abus sexuels par l’Église a commencé avant cette étude historique, notamment avec la mise sur pied de commissions d’écoute et d’indemnisation, ce qui n’était pas le cas dans d’autres pays. Il est nécessaire à présent de continuer ce type de recherches au niveau international pour mieux discerner les points communs spécifiques.