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Arkadi Makarovitch Dolgorouki est le fils illégitime d'un aristocrate, Versilov, et d'une domestique. Solitaire, malheureux d'avoir été abandonné durant ses 20 premières années par ses parents, en conflit perpétuel avec Versilov, supportant très mal sa position de bâtard, il poursuit d'abord son «idée». Il devient détenteur d'une lettre qui peut ruiner sa famille, partagé entre l'amour qu'il porte aux siens et sa tendance à les haïr, il succombe à l'emprise du jeu. Nous découvrons un adolescent tourmenté, se débattant avec courage dans ses divagations, dans ses recherches avec lui-même. Puis, quand son ancien camarade de pension lui vole le document, tout change...
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Veröffentlichungsjahr: 2019
Fédor Dostoïevski
UN ADOLESCENT
Tome I et II
Traduction de J.-W. Bienstock
© 2019 Editions Synapses
ISBN : 9788835326137
L’idiot
Les frères Karamazov
Les démons
Le Bourg de Stépantchikovo et sa population
Les nuits blanches
L'éternel mari
Souvenirs de la maison des morts
Un adolescent
Le joueur
TOME I
I
Sous une de ces impulsions à quoi on essaie en vain de résister, je me suis assis pour écrire l’histoire de mes premiers pas dans la vie : tout était, en moi et autour de moi, si obscur… Mais, quand je vivrais cent ans, je jure de n’assumer, pour aucune autre période, une telle tâche : – il faut être trop lâchement amoureux de soi pour s’autobiographier sans honte. Du moins n’ai-je pas en vue l’applaudissement du public. Je ne suis pas littérateur ni ne veux l’être, et je considère comme vil de traîner au marché littéraire l’intimité de ses sentiments.
Je commencerai mes mémoires au 19 septembre de l’année passée, ce jour où, pour la première fois, je rencontrai… Mais il sied que j’inscrive ici quelques mots liminaires : il faut bien que je dise qui je suis, d’où je viens et quel pouvait être mon état d’esprit au matin de ce 19 septembre fatidique, – ainsi serai-je plus compréhensible, sinon à un lecteur improbable, du moins à moi-même.
II
Mon âge : vingt ans. Je me nomme Dolgorouki. Légalement, j’ai pour père Macaire Ivanovitch Dolgorouki. Je suis donc enfant légitime. Ce qui ne m’empêche pas d’être enfant naturel, et cela à un degré éminent, – car sur mon origine il n’y a pas le moindre doute. Voici la chose. Il y a vingt-deux ans, le propriétaire rural Versilov (c’est mon père), qui avait alors vingt-cinq ans, visitait sa terre de la province de Toula. Cet homme qui m’impressionnait déjà si fort dans mon enfance, qui a eu si grande influence sur la formation de mon esprit et qui peut-être a scellé à sa marque tout mon avenir, il est curieux que cet homme me soit encore maintenant, sous beaucoup de rapports, une énigme. C’est précisément vers le temps de cette inspection qu’il devint veuf. Il avait épousé une jeune fille de famille noble, de fortune modeste, une Fanariotov ; il avait d’elle un fils et une fille. Des renseignements sur cette femme qui le quitta si tôt, j’en ai, dans le fouillis de mes papiers, mais très incomplets. Au surplus, maintes circonstances de la vie privée de Versilov m’échappent, tant il fut toujours envers moi compassé, mystérieux et indifférent, encore que, par moments, il m’étonnât par une sorte d’humilité. Je sais pourtant qu’il dissipa trois fortunes, en tout 400.000 roubles, plus peut-être. Bien entendu, aujourd’hui il ne lui reste pas un kopek.
Il vint, ai-je dit, visiter sa propriété, – il vint, « Dieu sait pourquoi », comme il me le dit lui-même dans la suite. Ses enfants ne l’accompagnaient pas ; il les avait entreposés chez des parents : telles furent toujours ses façons à l’égard de sa progéniture légitime et illégitime. Or, au nombre des domestiques attachés à cette propriété, il y avait le Macaire Ivanovitch Dolgorouki précité, lequel était jardinier.
Que je note ici, pour m’en débarrasser, l’irritant prestige qui, de mon nom, rejaillissait sur moi. Je ne concéderai pas volontiers que nul être au monde ait pu, du fait de son nom, être fêté autant que je fus. Écolier, chaque fois qu’une des nombreuses personnes à qui je devais du respect, maître d’école, inspecteur, pope, etc., me demandait mon nom et me l’entendait proférer, chaque fois j’étais sûr de cette réplique :
— Prince Dolgorouki ?
Et, chaque fois, je devais préciser :
— Non, Dolgorouki tout court.
Ce « tout court » avait fini par m’excéder. Je ne me rappelle pas une seule exception, – nul de mes interlocuteurs qui ne m’ait posé la question :
— Prince Dolgorouki ?
Pour bien des gens le renseignement devait être inutile, et même je ne vois pas qui diable il a jamais pu intéresser. Mais tous s’enquéraient, tous sans exception. Apprenant que je suis Dolgorouki tout court, le questionneur, ordinairement, m’enveloppait d’un regard neutre et hébété, puis il s’éloignait à pas lents.
La question inéluctable, ce sont les camarades de classe qui la formulaient de la façon la plus blessante. On sait l’ingéniosité de cette engeance à berner un nouveau venu. Celui-ci est debout devant quelque gros garçon, un ancien, qui le regarde d’un œil railleur et agressif.
— Ton nom ?
— Dolgorouki.
— Prince Dolgorouki ?
— Non, simplement Dolgorouki.
— Ah ! simplement ! Imbécile…
Et il a raison, il n’est rien de plus sot que de s’appeler Dolgorouki sans être prince. Cette sottise, je la traîne après moi comme une queue dérisoire. Dans la suite, devenu plus irascible, – à la question :
— Es-tu prince ?
Je répondais toujours :
— Non. Je suis le fils d’un domestique, ancien serf.
Plus tard (mon irritabilité s’était accrue, et la question me crispait les nerfs et m’horripilait), je répondis, un jour :
— Non, Dolgorouki tout court, fils illégitime de mon ancien seigneur, M. Versilov.
Ce type de réponse, je l’inaugurai en sixième année scolaire ; je me rendis compte assez vite de ce qu’il avait d’impolitique, mais je m’obstinai. Est-ce de cette boutade que s’autorisa un de mes professeurs pour déclarer que j’étais « farci d’idées vindicatives et civiques » ? Elle était généralement accueillie par un étonnement nuancé de réprobation. Enfin un de mes condisciples, un garçon très intelligent, avec qui je causais une fois par an, me dit, sur un ton grave et en évitant mon regard :
— Sans doute, de tels sentiments vous honorent ; mais, à votre place, quand même, je ne me ferais pas gloire d’être illégitime… et vous, pour dire cela, vous prenez un air de fête.
Je cessai de me vanter d’être illégitime.
Dieu ! qu’il est difficile de s’exprimer en russe ! – plus difficile que de s’exprimer en aucune autre langue européenne. J’ai déjà eu l’occasion de le vérifier maintes fois dans mes relations verbales avec les gens. Leur richesse intérieure est plus grande que ne le décèle l’expression. Nos mots trahissent leur homme. Voilà que j’ai rempli trois pages à dire comment je passai ma vie à m’exaspérer de mon nom, et le lecteur aura déjà conclu que je m’exaspère expressément de n’être pas prince, mais Dolgorouki tout court. Il serait humiliant pour moi de m’expliquer.
III
Dans la valetaille de la propriété de M. Versilov (cinq cents âmes), il y avait une jeune fille, laquelle était âgée de dix-huit ans quand Macaire Dolgorouki, quinquagénaire, s’était avisé subitement de l’épouser. Les mariages de serfs se faisaient avec la permission du maître et quelquefois même sur son ordre. À cette époque, la tante était dans la propriété de M. Versilov. Tout le monde l’appelait « tante » ; elle n’était, d’ailleurs, la tante de personne, sauf peut-être, vaguement, de M. Versilov. Elle avait nom Tatiana Pavlovna Proutkov ; c’était une propriétaire rurale des environs, riche de trente-cinq âmes. Elle ne gérait pas la propriété Versilov ; mais, à la faveur du voisinage, elle la surveillait : surveillance qui valait une gérance habile. Laissant de côté sa compétence administrative, je dirai que Tatiana Pavlovna était une créature vraiment noble et, d’ailleurs, originale.
Non seulement, elle ne détourna pas le revêche Macaire Dolgorouki de ses intentions matrimoniales, mais elle les encouragea. Sophie Andréievna (la serve de dix-huit ans, ma mère) était orpheline depuis dix ans. Feu son père, serf lui aussi, qui estimait beaucoup Macaire Dolgorouki et lui était reconnaissant d’un service obligeamment rendu, avait, à son lit de mort, appelé cet homme et, devant le prêtre et les domestiques, lui avait dit, désignant sa fille :
— Élève-la et épouse-la.
Tous ont entendu ces mots. Quant à Macaire Ivanovitch, je ne sais pas s’il l’épousa par amour ou par devoir. Le plus probable, c’est qu’il fut, en l’espèce, tout à fait indifférent. C’était, malgré son humble condition, un homme de poids. On ne peut dire qu’il fût raisonneur, il était tout simplement d’un caractère têtu, parlait avec autorité, jugeait les choses de haut, et, selon sa propre et admirable expression, « vivait respectablement ». Tel il était à cette époque. Certes, il sut acquérir l’estime générale, mais on s’accordait à le juger insupportable pour tout le monde. Quand il eut quitté le service, persista de lui le souvenir d’un saint qui a beaucoup souffert, cela je le sais pertinemment. Et voilà pour Macaire Ivanovitch Dolgorouki.
Quant à ma mère, jusqu’à ses dix-huit ans, Tatiana Pavlovna la garda près d’elle, malgré les instances de l’intendant qui voulait l’envoyer en apprentissage à Moscou. Tatiana Pavlovna lui donna une certaine éducation, c’est-à-dire l’initia à la couture, à la coupe, aux belles manières et même à la lecture. Ma mère ne sut jamais écrire correctement. Son mariage avec Macaire Ivanovitch, elle ne l’avait jamais mis en question. N’était-ce pas une affaire définitivement résolue ? Elle marcha à l’autel de l’air le plus placide, si bien que Tatiana Pavlovna elle-même lui décerna à cette occasion le nom de « moule ». Tout cela sur le caractère de ma mère, je l’ai appris de Tatiana Pavlovna elle-même. Versilov arriva à la campagne juste six mois après ce mariage.
IV
Jamais je n’ai pu savoir ni présumer comment les choses ont commencé entre lui et ma mère. Je veux bien croire, comme il me l’a affirmé lui-même l’année dernière non sans que son visage s’empourprât, qu’il n’y eut aucun roman entre eux et que tout se passa comme ça. « Comme ça », j’en conviens, a de la saveur, mais une saveur un peu vague, et je serais curieux de savoir comment les choses ont pu se passer. J’ai une sincère répugnance pour certaines saletés ; mais je ne crois pas que, dans le cas actuel, ma curiosité soit une curiosité malsaine. D’ailleurs, l’année dernière, je connaissais à peine ma mère ; dès l’enfance on m’a confié à des étrangers, pour la commodité de Versilov – j’y reviendrai ; – aussi je ne réussis pas à me figurer quel pouvait bien être le visage de ma mère à cette époque. Si elle n’était pas belle, alors par quoi fut donc séduit le Versilov de cette époque. Question qui, pour moi, a son importance : sa solution peut déterminer un des aspects de cet homme ; ce n’est donc pas par dépravation que je me la pose… Lui-même, ce taciturne personnage, – avec cette charmante bonhomie qu’il a l’air de tirer de sa poche au moment juste où il en a besoin, – lui-même m’a dit qu’à cette époque, il était très jeune et pas du tout sentimental. Il lisait Anton Goremyka et Polineka Saxe, deux livres qui eurent une énorme influence civilisatrice sur la jeune génération d’alors. Il ajouta avec un grand sérieux que c’est peut-être à cause d’Anton Goremyka qu’il vint à la campagne. Comment diable put bien s’engager la conversation entre ce jeune homme un peu nigaud et ma mère. J’imagine que, si j’avais un seul lecteur, je lui donnerais à rire : voit-on ce coquebin s’attaquer à telles questions épineuses et prétendre les résoudre par la vertu sans doute de son inexpérience ! D’accord, je suis pauvre de documentation personnelle, – et ce n’est pas par orgueil que je le dis, sachant ce qu’il peut y avoir de ridicule dans l’ingénuité d’un grand gaillard de vingt ans. Seulement je ferai remarquer à ce monsieur qu’il serait aussi embarrassé que moi. C’est vrai, je ne sais rien des femmes, et même je n’en veux rien savoir : toute ma vie je cracherai sur ces espèces ; je m’en suis donné ma parole. Mais je sais pourtant, de science certaine, que telle femme séduira spontanément par sa beauté ou par n’importe quelle qualité évidente de prime abord ; et que telle autre, il faudra l’étudier six mois pour discerner la source du charme qui émane d’elle et même pour percevoir ce charme. Celle-ci, pour la comprendre, ce sera peu d’ouvrir les yeux et d’être entreprenant. C’est de bien autre chose qu’il s’agira ; j’en suis convaincu malgré mon inexpérience, et si je m’abuse, qu’il n’en soit plus question, et mettons toutes les femmes au rang d’animaux familiers : on les gardera près de soi comme tels, – ce ne sera pas pour leur déplaire…
Je sais que ma mère n’était pas belle. Bien que je n’aie vu d’elle aucun portrait datant de cette époque, je sais qu’elle n’était pas belle. S’éprendre d’elle d’un coup, on ne le pouvait donc pas. Si Versilov se fût soucié simplement de « se distraire », il eût choisi une autre femme. Justement il y en avait une toute désignée à ses entreprises et qui n’était pas mariée, la chambrière Anfissa Constantinovna Sapojkov. N’eût-il pas été honteux qu’un homme qui arrivait là en lisant Anton Goromyka se fît un jeu de la sainteté du mariage, qu’un tel homme, se targuant odieusement de son droit de propriétaire, disloquât le ménage d’un de ses serfs ? Or, je le répète, il y a quelques mois, – donc vingt ans après les événements, il m’a parlé avec gravité de cet Anton Goromyka. Et Anton, on ne lui a dérobé que son cheval, – et non sa femme ! Évidemment il s’est passé quelque chose d’extraordinaire, grâce à quoi Mlle Sapojkov a perdu la partie (selon moi : a gagné). J’ai assisté près de lui, une ou deux fois, l’an passé, à ces moments où on pouvait lui parler (on ne peut pas toujours lui parler), j’ai insisté sur toutes ces questions et j’ai remarqué que lui, malgré son flegme aristocratique et l’ascendant de l’âge, ne laissait pas que d’être un peu déconfit. Mais j’ai insisté. Je me rappelle qu’un jour, dans une conversation où, comme d’ordinaire, il tenait sa partie sur un ton détaché, sa parole eut un glissement, et il me confia que ma mère était une de ces personnes sans défense, qu’on n’aime pas nécessairement, dont on a subitement pitié (pour leur douceur ou pour quelle autre cause ?), dont on a pitié pour longtemps. On a pitié et on s’attache… « En un mot, mon cher, il arrive parfois qu’on ne se détache pas. » Voilà ce qu’il m’a dit, et si en effet ce fut ainsi, je suis bien obligé de croire qu’il n’était pas alors le blanc-bec qu’il prétendait. Puis il m’indiqua que ma mère l’avait aimé par « humilité ».
Tout cela je le note, en quelque sorte, à la louange de ma mère… J’ai déclaré que je ne savais rien de son lointain passé. Si. Je sais fort bien l’étroitesse morale du milieu où elle avait vécu, et cette discipline misérable à quoi, rompue dès l’enfance, elle s’astreignit toute la vie. Néanmoins le malheur arriva. Et ici, il faut que je précise : à voler dans les nuages, j’ai omis une constatation essentielle, – à savoir que le malheur se situe à l’origine même de leur aventure (j’espère que le lecteur comprendra d’un coup de quoi je veux parler). Rien là qui soit en contradiction avec ce qui précède : car de quoi, ô mon Dieu, et dans l’hypothèse même de l’amour le plus irrésistible, de quoi aurait pu parler le Versilov de ce temps-là à la personne qu’était alors ma mère ? J’ai entendu dire que souvent l’homme s’unit à la femme dans un monstrueux silence. Monstrueux, – non, dans le cas que j’élucide : en dépit qu’il en eût, Versilov ne pouvait, me semble-t-il, commencer autrement avec ma mère. Pouvait-il commencer par lui expliquer Polineka Saxe ? Selon ses propres paroles, ils se cachaient dans les coins, s’attendaient l’un l’autre dans les escaliers ; quelqu’un passait-il, ils se séparaient brusquement, le visage en feu : le « seigneur-tyran » tremblait devant la moindre servante. Le développement de leur amour est une énigme. L’usage est qu’un homme à la Versilov quitte sa partenaire dès que le but est atteint. Il ne se conforma pas à la coutume. Pour un jeune gaillard bien râblé, pécher avec une servante accorte et coquette (mais ma mère n’était pas du tout coquette), c’est non seulement licite, c’est encore inévitable, – et on eût facilement absous mon père, en considération de sa situation romanesque de jeune veuf et de son oisiveté. Mais aimer pour toute la vie… Je ne garantis pas qu’il l’ait aimée expressément, mais qu’il l’ait traînée toute sa vie après lui, c’est un fait.
J’ai posé beaucoup de questions ; mais il en est une, et la plus importante, que je n’osais poser franchement à ma mère. Pourtant j’eus avec elle, l’année dernière, bien des entretiens propices aux confidences ; pourtant, chien vil et ingrat, enclin à exagérer mes griefs, je ne me gênais guère avec elle… Cette question, la voici : Comment, mariée depuis six mois, et imbue de la superstition du mariage, comment, elle qui tenait son Macaire Ivanovitch pour une manière de dieu, avait-elle pu, en moins de deux semaines, se laisser choir dans un tel péché, comme une mouche ? Ce n’était pas une femme dépravée, ma mère. Et même je veux dire qu’il est difficile de se représenter une âme plus pure et qui soit restée aussi inviolablement pure. On pourrait alléguer qu’elle agit inconsciemment ; mais il siérait de ne pas prendre ce mot au sens que lui donne un avocat qui plaide pour un voleur ou un assassin. Si elle succomba, ce fut sous une de ces impulsions fortes qui fatalement et tragiquement étourdissent la victime. Peut-être était-elle éprise jusqu’à la mort… de la coupe de son habit, de la raie bien parisienne de ses cheveux, de sa façon si correcte de prononcer le français, le français dont elle ne comprenait pas un mot, ou de cette romance qu’il chantait au piano ! Elle était éprise de quelque chose qu’elle n’avait jamais encore vu ni entendu (il était très beau), et d’un coup elle s’était, jusqu’à l’oubli de tout, éprise de lui, de la coupe de son habit, de ses romances. J’ai entendu dire que chez les jeunes serves, même parmi les plus honnêtes, le cas n’était pas rare. Oui, cette raison était suffisamment puissante, et, pour expliquer le phénomène, il n’est nullement besoin de mettre en jeu le droit du maître ni la notion « humilité ». Ce jeune homme pouvait parfaitement avoir en lui assez de force charmeuse pour qu’une créature pure, et même, sinon surtout, une créature tout à fait différente de lui, tout à fait d’un autre milieu, fût attirée vers lui au prix de sa perte évidente. Ma mère, je veux croire, comprit nettement que dans ce jeu tout concourait à sa perdition et peut-être n’est-ce qu’à la minute pathétique qu’elle cessa de voir le danger. Il en est toujours ainsi chez ces « sans défense » : elles voient l’abîme, et elles y marchent, candides.
Leur repentir coïncida avec leur péché. Versilov m’a dit avoir sangloté sur l’épaule de Macaire Ivanovitch, appelé, à cet effet, dans le cabinet de travail du maître, – cependant qu’elle gisait inanimée dans sa chambrette qui donnait sur la cour.
V
Mais en voilà assez sur ces choses clandestines. Versilov racheta ma mère et partit bientôt avec elle. Dès lors, comme je l’ai écrit déjà, il la traîna derrière lui partout, – sauf quand il s’absentait pour longtemps : alors, d’ordinaire, il la confiait aux soins de Tatiana Pavlovna Proutkov, qui toujours, dans ces occasions, surgissait de quelque part. Ils habitaient Moscou, ils habitaient çà et là à l’étranger ; ils habitaient Pétersbourg. S’il y a lieu, je parlerai plus tard de tout cela… Un an et demi après le mariage avec Macaire Ivanovitch, je vins au monde. L’année suivante me naquit une sœur, et, onze ans plus tard, un frère, qui mourut au bout de quelques mois. Cette fois, les couches avaient été difficiles : ma mère y perdit sa beauté, du moins me l’a-t-on dit, et commença à décliner.
Jamais les relations avec Macaire Ivanovitch ne furent interrompues. Où que fussent les Versilov, Macaire Ivanovitch ne manquait pas de donner de ses nouvelles à « la famille ». Il semble que de si anormales relations dussent avoir quelque chose d’un peu ridicule. Point. Deux fois par an, ni plus ni moins, on recevait une lettre. Ces lettres, je les ai lues. Elles se ressemblaient extraordinairement. Là, presque rien qui eût un caractère personnel ; mais des phrases cérémonieuses sur les événements les plus ordinaires et les sentiments les plus généraux : tout d’abord l’expéditeur fournissait des informations sur sa santé et en sollicitait touchant celle des destinataires ; venaient ensuite, en bon ordre, les saluts et les bénédictions ; c’était tout. « À notre très chère et respectable épouse Sophie Andréievna, j’envoie le salut le plus profond… À nos aimables enfants, j’envoie ma bénédiction paternelle indéfectible… (Les enfants, au fur et à mesure de leur apparition, étaient enregistrés sous le nom de leur père légal.) Je ferai remarquer ici que Macaire Ivanovitch avait trop de tact pour jamais donner du « mon bienfaiteur » au « très respecté monsieur André Pétrovitch, » bien que, dans chaque lettre, il lui envoyât immanquablement son salut le plus profond, lui demandât sa grâce et appelât sur lui la bénédiction divine. Ma mère répondait à Macaire Ivanovitch, presque courrier par courrier, et dans un style analogue. Versilov sans doute ne participait pas à la correspondance. Macaire Ivanovitch écrivait de localités fort diverses : il séjournait des semaines, des mois dans un couvent, puis se rendait dans quelque autre couvent. Il était devenu ce qu’on appelle un pèlerin. Jamais il ne nous a rien demandé ; mais, tous les trois ans, il arrivait à la maison pour y passer quelques jours et s’installait chez ma mère, qui avait toujours son appartement distinct de celui de Versilov. De cela, il me faudra parler plus loin. Ici je remarquerai seulement que Macaire Ivanovitch s’installait en modeste appareil : un divan dans un coin, derrière un paravent, lui suffisait. Et il ne s’éternisait pas. Cinq jours, une semaine.
J’ai omis de mentionner qu’il était plein de respect envers son propre nom de « Dolgorouki », et pourquoi ? parce que ce même nom est porté par des princes. Comme on voit, le personnage ne laissait pas d’avoir des côtés comiques.
Bien entendu, je n’étais jamais de ces assemblées familiales. Presque dès ma naissance, j’avais été éliminé ; des étrangers étaient commis à ma garde et à mon éducation. Oh, cela n’impliquait à mon égard aucune malveillance délibérée ; c’était comme cela, tout simplement. Lors de ma naissance, ma mère était encore jeune et belle : cet homme était donc soucieux de l’avoir toute à lui, et l’enfant crieur était encombrant, surtout en voyage. De sorte que jusqu’à ma vingtième année je n’ai vu ma mère que deux ou trois fois, par hasard. De ce modus vivendi, naturellement elle n’était pas responsable. L’arrogance de Versilov réglait notre commerce.
VI
Passons à un autre sujet.
Un mois avant, je veux dire, un mois avant le 19 septembre, – à Moscou, je résolus de renoncer à tout ce monde et à me renfermer définitivement dans mon idée. « Me renfermer dans mon idée », dans l’idée pour la réalisation de quoi je persiste à vivre. Ce qu’est « mon idée », je le dirai plus tard et ne le dirai que trop.
Elle commença à se configurer dans mon esprit, vers le temps où j’étais en « sixième année » scolaire, et depuis elle fut ma compagne de tous les instants. Elle absorba ma vie. Avant qu’elle apparût, je vivais dans une atmosphère de rêves. Elle les dissipa, s’installa despotique. Les occupations du lycée furent impuissantes contre elle. Moi qui avais toujours été parmi les premiers de ma classe, je terminai mal mes études. À ma sortie du lycée (j’avais alors dix-neuf ans), ma résolution était prise de rompre tous liens de famille et même, s’il était nécessaire, de m’isoler de tout le monde. J’avais écrit à Pétersbourg qu’on voulût bien désormais me laisser absolument tranquille, ne plus m’envoyer de subsides, et m’oublier, si toutefois ce n’était déjà fait ; je notifiais, en outre, ma décision de ne pas entrer à l’Université. J’étais, en effet, pris dans ce dilemme : ou renoncer à l’Université et aux études supérieures, ou ajourner à quatre ans la réalisation de « mon idée »…
Versilov, mon père, que je n’avais vu qu’une fois encore, – à l’âge de dix ans, – Versilov, en réponse à ma lettre, qui cependant ne lui était pas directement adressée, m’appela par lettre à Pétersbourg où, me disait-il, il allait me trouver une place. Ainsi cet homme hautain et taciturne qui, m’ayant mis au monde, puis m’ayant retranché de sa vie, n’avait nul repentir ni de ceci ni de cela et qui sans doute ne possédait sur mon existence même que des notions vagues (comme je le sus plus tard, ce n’est pas lui qui avait supporté les frais de mes années de Moscou), cet homme se souvenait brusquement de moi et m’honorait d’une lettre autographe… Un tel appel me séduisit pour ce qu’il avait d’inopiné, et décida de mon sort. D’ailleurs, il me plut que, dans cette lettre (une page de petit format), pas un mot ne concernât l’Université, ne me reprochât de refuser de m’instruire, ne m’objurguât de changer d’avis. Bref, aucune des classiques blagues paternelles. Peut-être ne fallait-il voir là qu’une marque nouvelle de l’ancienne indifférence…
Je me décidai à déférer à l’invitation de Versilov. Rien là qui compromît la réalisation de mon rêve. Si la voie où j’allais m’engager m’éloignait du but, je saurais à temps bifurquer ou revenir sur mes pas ; je romprais avec ma « famille » et m’enfermerais dans ma carapace. « Oui, je m’y enfermerai comme une tortue. » Cette comparaison me plut, et, continuant à ratiociner : « Jamais je n’abandonnerai mon projet, quand ils me plairaient tous, là-bas, quand ils me donneraient le bonheur, quand je vivrais dix ans avec eux. » Dans ce conflit entre la rigidité de mon projet et les compromissions qu’impliquaient les conditions de cette vie nouvelle, il y avait, me semble-t-il, le germe des nombreuses imprudences que j’ai commises au cours de cette année, de mes lâchetés, de mes vilenies et de mes sottises.
Cet homme qui m’avait délaissé et humilié, avais-je pour lui de l’amour ou de la haine ? Je ne sais ; mais toutes les songeries de mon enfance s’étaient concentrées sur lui, pendant des années, obstinément. Un père, j’allais enfin avoir un père… cette pensée m’enivrait, tandis que le wagon m’emportait vers Pétersbourg, et je me complaisais aussi dans cette pensée que j’allais paraître là-bas en justicier et en maître. On pourrait se méprendre au sens de mes paroles : je dirai donc ici que c’étaient des sentiments généreux qui bouillonnaient en moi. Versilov s’attendait sans doute (mais se donnait-il seulement la peine de penser à moi ?) à se trouver en présence d’un petit garçon, d’une espèce de blanc-bec prêt à s’ébahir de la moindre vétille : or, je connaissais déjà les dessous des choses, et je détenais à son insu tel document qu’il eût payé volontiers (je le sais maintenant avec certitude) au prix de quelques années de sa vie. Mais voilà que je parle par énigmes. Hors de la lumière des faits les sentiments restent troubles. Je mettrai donc les faits en place. C’est pour cela que je me suis assis devant cet encrier.
VII
Déblayons. Il faut que j’arrive à la date que j’ai consignée au début de ces pages… Je noterai brièvement que je les trouvai tous, Versilov, ma mère et ma sœur (celle-ci, je la voyais pour la première fois), presque dans la misère ou à la veille de la misère. Qu’ils fussent dans une situation pénible, je le savais déjà avant de partir pour Pétersbourg, mais ce que je vis dépassa cruellement mon attente ; et, d’ailleurs, mon imagination avait toujours été rebelle à se représenter cet homme (mon futur père) autrement que paré d’un prestige qui le désignât au premier rang…
Jamais, jusqu’à ces temps derniers, Versilov n’avait habité ostensiblement le même appartement que ma mère, – cela par un lâche souci des « convenances ». Mais maintenant tous vivaient ensemble, dans un pavillon de bois d’une ruelle. Tous les objets de quelque prix étaient en gages chez le prêteur. De sorte que je donnai à ma mère, en cachette de Versilov, mes mystérieux soixante roubles. Précisément, « mystérieux » : je les avais prélevés, les deux années précédentes, sur les cinq roubles mensuels de mon argent de poche. Ces économies avaient commencé le jour même de l’éclosion de mon « idée ».
Ma mère et ma sœur faisaient des travaux de couture ; Versilov, lui, vivait oisif et conservait maintes habitudes assez dispendieuses. Il grognait horriblement, surtout à table. Tous ses procédés étaient d’un despote. Mais ma mère, ma sœur et Tatiana Pavlovna, et toute la famille de feu Andronikov (qui avait été tout ensemble chef de bureau dans quelque ministère et gérant des affaires de Versilov, et qui était mort depuis trois mois), famille consistant en un nombre considérable de femmes, l’adoraient comme un fétiche. Cela ne laissait pas de m’étonner. Quand, neuf ans auparavant, je l’avais vu, il avait incomparablement plus de lustre. Comment, en neuf ans, peut-on vieillir, se faner de la sorte ? Mon premier sentiment, à le revoir, fut de déception, de malaise et de tristesse. Pourtant, ce n’était pas encore un vieillard : il avait quarante-cinq ans. Et, à le bien regarder, son masque, s’il n’avait plus la vivacité, l’assurance et l’éclat de jadis, impressionnait davantage : la vie en sa complexité s’y était inscrite…
La misère était peut-être le moindre des soucis de Versilov. Et, d’ailleurs, il avait toujours l’espoir d’avoir gain de cause dans un procès d’héritage qui était pendant depuis une année entre lui et les princes Sokolski : d’un jour à l’autre une propriété valant bien 70.000 roubles pouvait lui échoir ; lui qui avait dissipé trois héritages serait sauvé par un quatrième. En attendant les prospérités, on souffrait. Personne qui prêtât sur espérances.
Au surplus, Versilov n’allait chez personne, bien que parfois il s’absentât pour toute la journée. Il y a déjà plus d’un an qu’il a été chassé de la société. Cette histoire, malgré tous mes efforts, m’est encore mystérieuse, après un mois de séjour à Pétersbourg. Versilov est-il coupable ou non ? Voilà ce qui m’importait ; voilà pourquoi j’étais venu. Tous s’étaient détournés de lui, notamment les hommes de poids, les hommes à influence, les hommes largement pavoisés d’honorabilité. Ils durent se détourner de lui à cause des bruits qui circulaient sur certain acte très bas et, ce que le monde tient pour pire, scandaleux, qu’il aurait commis en Allemagne. On parlait même d’une gifle qu’il aurait reçue trop publiquement d’un des Sokolski et à laquelle il n’aurait pas répondu par le moindre cartel. Ses enfants légitimes eux-mêmes (un fils et une fille) avaient rompu avec lui. Il est vrai que ce fils et cette fille fréquentaient dans la plus haute société grâce aux Fanariotov et au vieux prince Sokolski (ancien ami de Versilov). Cependant, en l’observant attentivement tout ce mois, j’ai pu voir qu’il était loin d’avoir abjuré toute arrogance, et, m’a-t-il semblé, ce n’est pas tant la société qui l’a exclu de son cercle, c’est lui plutôt qui a tenu à distance la société. Mais avait-il le droit de prendre vis-à-vis d’elle ces grands airs ? voilà ce qui m’inquiétait. La vérité, je la voulais connaître péremptoirement et vite, car j’étais venu juger cet homme. Mes forces, je les lui cachais encore ; mais il me fallait ou me déclarer pour lui ou le repousser de moi. Cette éventualité-ci m’était douloureuse… J’en ferai enfin l’aveu complet : cet homme m’était cher.
Cependant, je vivais avec eux dans le même appartement, et je contenais à grand’peine, si même je la contenais, mon irritabilité. Au bout d’un mois, j’étais bien convaincu que je n’avais pas pu faire fonds sur Versilov pour des explications définitives. Ses manières badines me blessaient à vif, et je les aurais préférées acrimonieuses. Dans nos conversations, il affectait un ton supérieur, équivoque et sarcastique. Même à mon arrivée, ce n’est pas avec sérieux qu’il m’accueillit. À ce régime, du moins, il a gagné, si c’était son dessein, de rester pour moi impénétrable. Quant à moi, je ne m’humilierai pas à solliciter qu’il veuille bien renoncer à ces façons déroutantes. Et je cessai moi-même de parler sérieusement, je cessai même de parler et j’attendis. J’attendis l’arrivée à Pétersbourg de certaine personne par qui je saurais, et de source sûre, la vérité ; c’était mon dernier espoir. Et déjà je prenais mes dispositions en vue d’une rupture. Certes, je regretterais ma mère. Pourtant je la mettrais en demeure d’opter, elle et ma sœur. Ma formule était prête : « Ou lui, ou moi. » J’avais fixé le jour. En attendant, je continuais à vaquer à mon service.
I
C’est à cette date du 19 que je devais toucher mon salaire pour le premier mois de mon service chez le vieux prince Sokolski. Cet emploi, ils me l’avaient fait obtenir sans me demander mon avis, et ils m’avaient fait entrer en fonctions le jour même, je crois bien, de mon arrivée à Pétersbourg, – procédés expéditifs contre lesquels je fus sur le point de protester. Mais une protestation eût peut-être amené une rupture, ce qui en soi n’était pas pour m’effrayer, mais pouvait nuire à mes desseins : j’avais donc accepté en silence, mettant ma dignité sous la sauvegarde de ce silence même. Je dirai tout de suite que ce prince Sokolski, homme opulent et conseiller intime, n’était à aucun titre parent de ces princes Sokolski de Moscou (gueux de génération en génération) avec qui Versilov était en procès. Il y avait simplement là similitude de nom. Néanmoins, le vieux prince s’intéressait fort à eux, à l’un d’eux : surtout, l’aîné, lequel était officier.
Versilov avait toujours eu une grande influence sur le vieillard, était même son ami, – ami singulier envers qui le prince éprouvait une crainte un peu superstitieuse. Ils ne s’étaient pas vus ces temps derniers : l’acte fâcheux dont on incriminait Versilov touchait précisément la famille du prince ; mais Tatiana Pavlovna était ici, et par son intermédiaire je fus placé chez le vieux, qui était en quête d’un « jeune homme », scribe ou secrétaire. Il semblait donc qu’il voulût être agréable à Versilov, faire le premier pas vers lui, – et Versilov le lui permit. Le vieux prince agissait ainsi en l’absence de sa fille, veuve d’un général, et qui assurément eût mis obstacle à ce pas. Je reviendrai là-dessus. Mais je veux noter que ce caractère anormal des relations du prince avec Versilov m’a frappé à l’avantage de celui-ci : si le chef de la famille offensée lui conserve son estime, quelle créance donner aux bruits en circulation ?
Cette Tatiana Pavlovna que je retrouvais à Pétersbourg y était une façon de personnage… Au cours de ma vie, chaque fois que j’avais dû m’installer quelque part, elle avait surgi, d’où ? sur quel ordre ? Le fait s’était produit à mon entrée à la pension Touchard, à mon entrée au lycée, à mon entrée chez l’inoubliable Nicolas Siméonovitch. Dans ces circonstances-là, elle passait avec moi toute la journée, inspectait mon linge et mes effets, courant à travers la ville pour telle ou telle formalité, telle ou telle emplette, veillant à ce que rien de ce qui m’était nécessaire ne me manquât ; cependant elle ne cessait de maugréer contre moi, elle me donnait en exemple maints garçons accomplis qu’elle inventait sans doute pour les besoins de la cause, elle me pinçait, me bourrait, me houspillait, disparaissait, sans laisser de traces, pour des années, après quoi, derechef, elle réapparaissait en son rôle de factotum. Elle avait une petite figure maigre, au nez pointu, aux yeux d’oiseau. Elle servait Versilov comme une esclave, s’inclinait devant lui religieusement. Bientôt je remarquai avec étonnement que, partout, on la connaissait et que, partout, on l’estimait. Le vieux prince Sokolski lui témoignait un respect extraordinaire, et la famille du prince, et les enfants légitimes de Versilov, et les Fanariotov : cependant, elle vivait de la couture, du nettoyage des dentelles, de besognes pour magasins de confection. À notre rencontre à Pétersbourg, dès les premiers mots nous fûmes en querelle : elle avait jugé à propos de me morigéner comme six ans auparavant. Nous avons continué à disputer, – ce qui ne nous empêchait pas de causer parfois ; et j’avoue qu’à la fin du mois elle commençait à me plaire : ses façons indépendantes avaient de la saveur. D’ailleurs, je lui tus cette sympathie naissante.
Je compris immédiatement qu’on m’avait placé auprès de l’égrotant vieillard pour l’amuser, et qu’en cela consistait toute ma tâche. Comme on pense, cela m’humiliait, et je voulus aviser en conséquence ; mais bientôt mon commerce avec ce vieil original fit naître en moi un sentiment assez inattendu, quelque chose comme de la pitié, et, à la fin du mois, je crois que je l’aimais, du moins n’avais-je plus la démangeaison de lui dire des injures.
Le prince Sokolski est sexagénaire. Il y a dix-huit mois, au cours d’un déplacement, il devint fou. La nouvelle de sa folie fit grand bruit à Pétersbourg. Comme c’est l’usage en pareil cas, on l’emmena immédiatement à l’étranger. Cinq mois après, il reparut, guéri ; pourtant il abandonna le service. Versilov affirmait (et peut-être avec trop de chaleur) que le prince n’avait pas le moins du monde eu un accès de folie, mais simplement des crises de nerfs. Moi-même étais assez enclin à adopter cette version. Rien ne paraissait différencier le Sokolski nouveau du Sokolski d’avant l’aventure, sauf peut-être, selon les gens, une frivolité trop en contraste avec la gravité afférente au noble âge de soixante ans. Notamment, on remarquait en lui une recrudescence de ses penchants matrimoniaux. Plusieurs fois pendant cette année et demie, il avait fait des préparatifs en vue de convoler. On le savait dans le monde et on s’y intéressait. Mais, comme de telles visées correspondaient mal aux intérêts de certaines personnes de son entourage, on veillait sur le vieux. Veuf depuis vingt ans déjà, il n’avait qu’une fille, cette veuve de général qui arriverait de Moscou d’un jour à l’autre et dont il redoutait le caractère ; mais il pouvait cataloguer, du fait surtout de sa défunte femme, force parents éloignés, qui tous étaient d’assez pauvres diables ; en outre, il couvrait de sa protection une légion d’individus de sortes diverses qui tous espéraient bien trouver place dans ses dispositions testamentaires et, par conséquent, aidaient la générale à le surveiller. D’autre part, cette manie était sienne, de marier les filles pauvres. Il en mariait depuis vingt-cinq ans déjà, – parentes lointaines, filleules, et jusqu’à la fille de son portier. Il les hospitalisait chez lui, dès leur bas âge, les faisait élever par des gouvernantes françaises, puis les plaçait dans les meilleures écoles et enfin il les dotait et les mariait. Tout ce monde grouillait autour de lui. Ses protégées, naturellement dès le neuvième mois de leur mariage, procréaient des filles, abondamment, et celles-ci s’ingéniaient à s’installer, elles aussi, sous son toit : il baptisait de toutes parts, recevait, le jour de sa fête, des souhaits en foule. À quoi il se délectait.
Entré à son service, je remarquai vite, – et cela ne pouvait pas ne pas se remarquer, – qu’une conviction était ancrée en lui, à savoir que tout le monde le regardait d’un air singulier, qu’on ne se comportait pas avec lui comme au temps de sa pleine santé : et cela jetait une ombre sur tous ses plaisirs mondains. Il interrogeait soupçonneusement les regards. Le croyait-on fou ? Moi-même il m’observait parfois, d’un œil méfiant. Certes, s’il savait que quelqu’un répandît le bruit de son déséquilibre, lui, pacifique entre tous, se découvrirait pour le médisant des trésors de haine. Je m’évertuai à ne rien faire qui offusquât sa susceptibilité légitime ; et j’étais content quand il m’arrivait de l’égayer. Je veux croire que cet aveu n’entache pas ma dignité.
La majeure partie de sa fortune était engagée dans les affaires. Récemment encore, il était entré comme associé dans une très solide compagnie anonyme. Bien que l’administration incombât à ses co-participants, il s’y intéressait fort, assistait aux réunions des actionnaires, siégeait dans les conseils, prononçait de longs discours, faisait des objections, du bruit, et y prenait plaisir. Prononcer des discours lui était une joie : à la faveur de ces manifestations, on pouvait vérifier l’aloi de son esprit. Et, même dans l’intimité, il aimait rehausser sa conversation d’une idée ostensiblement judicieuse ou d’un bon mot. Je comprends cela.
Au rez-de-chaussée de son hôtel était aménagée une façon de bureau. Là, un employé vérifiait les comptes, tenait les livres ; de là, il administrait la maison. Cet employé, qui d’ailleurs était titulaire d’un emploi en quelque ministère, suffisait à sa tâche. On m’adjoignit à lui, pour la forme. En fait, je fus installé dans le cabinet du prince. Travailleur illusoire, je ne sauvais même pas les apparences : assis à une table vierge de tout papier.
J’écris maintenant comme un homme qui depuis longtemps déjà s’est ressaisi et qui est devenu un spectateur désintéressé… Mais comment exprimer la tristesse qui pesait sur moi et cette nervosité qui peuplait d’énigmes mes insomnies ?
II
Demander de l’argent, même celui d’un appointement régulier, c’est fort désagréable pour qui sait ne l’avoir pas gagné… La veille, j’avais entendu ma mère chuchoter à ma sœur, en cachette de Versilov (« pour ne pas attrister André Pétrovitch »), son projet de porter au lombard une icône à quoi, je ne sais pour quelle cause, elle tenait fort. Je servais le prince au tarif de cinquante roubles par mois, mais j’ignorais comment me serait remise cette somme ; on ne m’avait rien dit à ce sujet lors de mon entrée en fonctions. Trois jours avant la fin de mon mois de travail, j’avais demandé à l’employé aux écritures :
— De la main de qui reçoit-on les appointements ici ?
Il m’avait regardé avec un sourire d’ironique étonnement (il ne m’aimait pas).
— Ah ! vous recevez des appointements…
Il voulut bien ne pas continuer par la question : « Pourquoi diable ?… » et simplement déclara ignorer à qui incombait le paiement de ma solde. Après quoi il avait piqué une tête dans ses registres.
Pourtant, il savait que je n’étais pas strictement inactif. Deux semaines auparavant, j’avais consacré quatre jours à la mise au net d’un brouillon du prince. Il s’agissait d’une suite d’« idées » que celui-ci se proposait de formuler devant l’assemblée des actionnaires. Coordonner ces griffonnages et en clarifier le style n’était pas une tâche si aisée… Quand la rédaction fut au point, le prince me convia à une séance de critique : à cet effet, nous passâmes une journée en tête à tête ; il discuta très chaudement avec moi ; somme toute, il se déclara satisfait. S’est-il servi de mon travail ? je ne sais… De plus, j’avais libellé deux ou trois lettres d’affaires.
Autre cause pour quoi j’hésitais à réclamer mes appointements : j’avais décidé de donner ma démission, persuadé qu’aussi bien les circonstances me forceraient à lui fausser compagnie… En m’habillant, ce matin-là, je sentis mon cœur battre à larges coups. Je refrénai mon émotion ; mais elle reprit le dessus au moment où j’entrai chez le prince. Ce même matin devait arriver cette personne, cette femme de qui j’attendais l’explication de tout ce qui me tourmentait, je veux dire la fille du prince, la jeune veuve, dont j’ai parlé déjà et qui était en inimitié avec Versilov, – bref, la générale Akhmakov : j’écris enfin son nom. Je ne l’avais jamais rencontrée, et j’eusse été fort en peine de rien pronostiquer au sujet de notre entrevue, si même j’étais admis à la voir ; mais j’augurais (et peut-être sur des bases solides) que l’arrivée de cette femme dissiperait les ténèbres qui enveloppaient Versilov. Je ne pouvais rester calme, – et je m’irritais de me sentir, au premier pas, gauche et hésitant.
Je me rappelle par le menu toute cette journée…
Touchant la date de l’arrivée, le prince ne savait encore rien : il ne prévoyait pas que sa fille dût quitter Moscou avant une semaine. Or, moi, la veille, tout à fait par hasard, j’avais été mis au fait, par des paroles que Tatiana Pavlovna, qui venait de recevoir une lettre de la générale, avait chuchotées à ma mère, – des paroles que, sans doute, je n’ai pas écoutées, mais que je ne pouvais pas ne pas entendre quand j’ai vu quel émoi elles provoquaient. À ce moment-là, Versilov était absent.
Je ne voulais pas renseigner le vieillard, ayant remarqué combien il redoutait le retour de sa fille. Trois jours avant, il avait même indiqué, – oh, très timidement et sur le mode allusif, – qu’à cause de moi il pourrait bien avoir des ennuis. Je dois dire cependant que, dans les relations de famille, il conservait, en somme, son indépendance et son autorité, surtout en matière d’argent. D’abord, je fus tenté de le considérer comme une vraie femme ; puis j’admis que, pour faible qu’il fût, il était susceptible de ressauts d’énergie, et que cette énergie était parfois irréductible. Je note, à titre de curiosité, que nous n’avons presque jamais parlé de la générale ; plus exactement, c’est moi surtout qui évitais d’en parler, – et lui, à son tour, évitait de parler de Versilov. Et je comprenais bien qu’il ne m’eût pas répondu si je lui avais posé une des questions délicates qui m’intéressaient tant.
De quoi nous avons parlé ensemble tout ce mois ? De tout et de n’importe quoi. La bonhomie de ses manières dans nos rapports me séduisait, – me séduisait et m’étonnait. M’étonnaient aussi certains détails physiques de sa personne. L’aspect général n’avait rien de singulier : une taille haute et svelte, des cheveux gris, abondants et bouclés, de grands yeux ; mais son visage, naturellement grave, avait cette propriété de passer, d’un coup, du très sérieux au trop frivole, – et c’était d’un effet désagréable, presque inconvenant, et, à une première rencontre, déconcertant. J’ai soumis ces remarques à Versilov. Il m’a écouté avec curiosité et comme s’il n’eût pas attendu de moi des observations de ce genre ; incidemment il m’a appris que la particularité dont je parlais s’était manifestée chez le prince postérieurement à sa maladie et s’était peut-être accentuée ces derniers temps.
Principalement nous parlions de sujets abstraits, – de Dieu et de son existence (y a-t-il un Dieu, oui ou non ?) et des femmes. Le prince était très croyant et très sentimental. Dans son cabinet, il y avait une énorme icône devant quoi brûlait toujours la veilleuse. Mais, subitement, il affectait de douter de l’existence de Dieu et émettait des aphorismes sacrilèges, me provoquant à la réplique. Encore que la question du Très-Haut me passionnât peu, j’acceptais le débat ; nous nous laissions gagner aux joies de la controverse et ratiocinions de bon cœur. Son thème de prédilection, c’était les femmes. Je ne le suivais pas sans répugnance sur ce terrain, et il s’en attristait parfois.
C’est précisément d’elles qu’il parla, ce matin-là, dès que je fus en sa présence. Il était manifestement dans l’état d’esprit frivole, lui que j’avais laissé tout imbibé de pessimisme. Cependant, il me fallait régler la question des appointements avant que des gens vinssent s’interposer. Mais entrer en matière était difficile, et je lanternais misérablement, non sans m’irriter de ma sottise. Une fadaise du prince achevant de m’agacer, je promulguai mon opinion sur les femmes, d’un coup et avec un entrain brutal. Fausse manœuvre, qui, loin de déblayer la scène au bénéfice de la question qui me préoccupait, y installa une polémique oiseuse.
III
— … Pourquoi je n’aime pas les femmes ? – parce qu’elles sont grossières, qu’elles sont maladroites, qu’elles sont serviles, et qu’elles portent un costume inconvenant !
Telle fut la conclusion de ma tirade.
— Mon cher, assez ! exclama-t-il d’un ton jovial qui accrut mon irritation.
— Je ne parle pas du tout pour vous amuser ; j’exprime ma conviction, sans plus.
— Comment ! comment ! Les femmes sont grossières, les femmes s’habillent de façon inconvenante… Voilà qui est nouveau !
— Oui, grossières. Allez au théâtre ou à la promenade. Chaque homme sait où est sa droite. On se rencontre, on se croise, on s’éloigne, chacun inclinant sur sa droite. Une femme, je veux dire une dame, – je parle des dames, – une femme, elle, marchera sur vous tout droit, sans même vous remarquer et absolument comme si vous étiez obligé de vous écarter et de lui faire place ; je serais prêt à la lui céder, en sa qualité de créature plus faible, mais où diable est le droit dont elle paraît s’autoriser ? Où prend-elle que ce soit moi qui doive, et de toute nécessité, céder le pas ? Les femmes, quand j’en rencontre, je crache. Et de quelles sornettes vient-on nous rebattre les oreilles ! Elles sont dans une situation humiliante… On demande pour elles l’égalité… Quelle égalité ? – alors qu’elles me foulent aux pieds ou me fourrent du sable dans la bouche !
— Du sable ! Quel sable ?
— Elles s’accoutrent d’une façon inconvenante, – il n’y a que les dépravés pour ne pas s’en apercevoir… Au tribunal, quand il y a une affaire de mœurs, on la juge à huis clos. Alors, pourquoi tolère-t-on en pleine rue des exhibitions qu’on soustrait aux yeux et aux oreilles du public restreint d’une salle d’audience ? Elles s’affublent de falbalas pour attirer l’attention et pour qu’on s’écrie : La belle personne ! Cela, je ne peux pas ne pas le remarquer ; un adolescent le remarquera ; un enfant le remarquera aussi : c’est une lâche provocation. Que ces manières réjouissent de vieux paillards, et qu’ils courent après les jupes en tirant la langue, soit ! Mais la jeunesse, la jeunesse, il faut la garder pure… Vous voyez bien qu’il ne me reste plus qu’à cracher… Elles marchent sur le boulevard en remorquant une queue d’un mètre et demi qui fait une poussière horrible. Et si le promeneur ne file pas, grand train, devant elles, ou ne fait pas un bond de côté, il est sûr d’avaler par le nez et par la bouche cinq livres de sable. Et puis leur queue est en soie. Elles traînent de la soie sur les pavés pendant trois verstes, parce que c’est la mode, – et le mari gagne au ministère cinq cents roubles par an. Voilà l’origine des pots de vin ! Moi, je crache toujours sur leur passage et je les injurie.
(Bien que je charge peut-être un peu, – au fond, ces idées sont encore les miennes.)
— Et il ne t’en a pas cuit ? demanda le prince.
— Je crache et je m’en vais. Sans doute elles s’en aperçoivent, mais elles font comme si elles n’avaient rien vu : elles marchent, majestueuses et sans détourner la tête. Et, pour ce qui est de les injurier, je ne les ai injuriées sérieusement qu’une fois. Oui, deux dames qui promenaient avec emphase leurs queues sur le boulevard. Oh ! je ne leur ai pas dit de gros mots. Mais j’ai fait, à voix haute, cette remarque, qu’une queue est dégoûtante.
— Tu as dit cela ?
— Oui. Primo, elles se moquent des gens et, deuxièmement, elles font de la poussière. Or, le boulevard est à l’usage de tout le monde : j’y passe ; celui-ci, celui-là, Fédor, Ivan, y passent comme moi, et tous nous sommes égaux. Voilà, – j’ai exprimé cela. En général, voir une femme par derrière m’est insupportable : je n’aime pas ces allures. J’ai exprimé cela aussi, mais par allusion.
— Mon ami, mais tu t’attirerais des histoires très ennuyeuses. Tu pouvais fort bien te faire appeler en justice.
— Rien du tout ! De quoi se seraient-elles plaintes ? Un homme marche à côté d’elles et monologue ; tout homme, je pense, a le droit de dire son opinion au vent qui passe. J’ai philosophé… Je ne m’adressais pas à elles. C’est elles qui ont engagé les hostilités. Elles se mirent à m’invectiver, et de quel style !… J’étais un méchant gamin… ; il fallait me mettre au pain sec… ; j’étais un nihiliste… ; elles requerraient un policier… ; je parlais ainsi, profitant de ce qu’elles étaient seules, faibles femmes…, un homme me ferait fuir instantanément… Et force autres sornettes. Je leur enjoignis, très froidement, d’avoir à me laisser tranquille, leur déclarant, au surplus, que j’allais passer sur l’autre trottoir. J’ajoutai que, pour bien marquer que je n’avais pas peur des… hommes dont elles me menaçaient, je les accompagnerais, à vingt pas en arrière, jusqu’à leur domicile, puis que je stationnerais devant la porte, pour attendre leurs champions. Et ainsi ai-je fait.
— Mais enfin…
— D’accord… C’était une sottise ; mais elles m’avaient échauffé les oreilles. Trois verstes durant, elles m’ont traîné à leurs trousses, par une chaleur caniculaire ; puis elles sont entrées dans une maison en bois à un étage, oh ! une maison très convenable. Par la fenêtre je distinguais dans ce logis des fleurs en abondance, deux serins, trois bichons et des estampes dans des cadres. Je m’installai au milieu de la rue devant la maison, et restai là à peu près une demi-heure. À trois reprises, elles me regardèrent ; ensuite elles baissèrent tous les stores. Enfin, de la porte cochère sortit un homme âgé, qui paraissait tout endormi ; manifestement on l’avait réveillé en mon honneur. Il s’arrêta tout près du porche, mit les mains derrière son dos et commença à me regarder. Et moi, je le regardai aussi. Il détourna les yeux, derechef me regarda, et tout d’un coup sa figure se détendit en un sourire… Je partis.
— Mon ami, c’est du Schiller que tu me racontes là ! Mais je m’étonne qu’un gaillard de ta sorte, avec ces joues vermeilles et tout cet air de santé, ait un tel dégoût des femmes. Comment se fait-il que, jeune comme tu es, la femme ne produise pas sur toi une impression plus… favorable. Moi, mon cher, quand j’avais onze ans, mon précepteur m’incriminait de regarder trop attentivement les statues du Jardin d’été.
— Vous désirez, il semble, prince, que j’aille trouver une Gothon et que je revienne vous faire la relation de cette belle aventure… Ce n’est pas la peine. Moi-même, non pas à onze ans, mais à treize, j’ai vu, dans sa nudité, non une statue, mais une femme. C’est même de là que date mon dégoût de ces espèces.
— Sérieusement ? Mais, cher enfant , une belle jeune femme a l’odeur d’une pomme, et tu parles de dégoût ?…
— Avant d’aller au lycée, alors que j’étais à la petite pension Touchard, j’avais un camarade, le sieur Lambert. Il me battait volontiers, car il était mon aîné de trois ans ; moi je lui rendais des services et, par exemple, je lui ôtais ses bottes. Lors de sa confirmation, l’abbé Rigaud vint le féliciter de son zèle pieux ; ils se jetèrent, tout en larmes, au cou l’un de l’autre. Je pleurai aussi, et je jalousais ces épanchements. À la mort de son père, il sortit de chez Touchard. Je ne l’avais pas vu depuis deux ans, quand, un jour, nous nous rencontrâmes dans la rue. Il m’annonça qu’il viendrait me voir. J’étais déjà au lycée, et je demeurais chez Nicolas Siméonovitch. Il se présenta le matin, me montra cinq cents roubles et me convia à le suivre. Comme au temps où il me battait, encore maintenant il avait besoin de moi, non, à la vérité, pour que je lui tirasse les bottes, mais pour que je reçusse ses confidences. Il me confia que cet argent il l’avait volé chez sa mère dans un coffre-fort, grâce à une fausse clé, – m’expliquant, d’ailleurs, que l’argent de son père lui appartenait légalement, et que le plus simple était de se servir soi-même. Il m’apprit aussi que, la veille, l’abbé Rigaud était venu à domicile lui faire des remontrances et lever au ciel des bras pathétiques. « Et moi j’ai tiré mon couteau et j’ai annoncé à Rigaud que, s’il insistait, je le tuerais. » (Il prononçait « tue-eais »). Nous sommes partis pour le Pont des Maréchaux. En route, il me raconta que sa mère avait des relations avec l’abbé Rigaud, qu’il le savait pertinemment, mais qu’il n’accordait pas plus d’importance à ces effusions qu’à une drôlerie quelconque. Il me notifia encore maintes et maintes choses, et moi, j’avais peur. Il acheta un fusil à deux coups, des cartouches, un fouet et une livre de bonbons. Nous sortîmes de la ville, pour chasser. Chemin faisant, nous avions rencontré un oiselier, et Lambert lui avait acheté un serin. Une fois dans la campagne, il ouvrit la cage ; l’oiseau, tout engourdi de sa captivité, voletait péniblement, Lambert se mit à tirer sur lui, mais sans l’atteindre. C’était la première fois qu’il chassait. Un bien ancien projet se réalisait là : déjà chez Touchard, nous rêvions d’un fusil. On l’eût cru ivre. Ses cheveux étaient très noirs ; son visage, blanc et rose comme un masque en carton-pâte ; son nez, long et bossué, un nez bien français ; ses dents, blanches ; ses yeux, sombres. Il rattrapa le serin, l’attacha à une branche, et, presque à bout portant, lui tira deux coups de fusil ; la bestiole se dispersa en mille plumes. Nous revînmes sur nos pas… Un hôtel, une chambre, des victuailles, du champagne. Entre une femme… Je me rappelle que je fus frappé de sa somptueuse toilette, de sa robe de soie verte. C’est là que j’ai vu ce que je vous ai dit… Puis, tandis que nous recommencions à boire, il l’agaçait et l’injuriait. Elle était assise, peu vêtue. Il s’empara dérisoirement de la robe, et comme la femme, qui voulait enfin s’habiller, la réclamait plus impérieusement, il empoigna son fouet et, à tour de bras, cingla les épaules nues. Je me levai, l’attrapai aux cheveux, d’un coup le jetai à terre. Il ramassa une fourchette et me la planta dans la cuisse. Aux cris sont accourus des gens. Je me suis enfui. Depuis, le nu me soulève le cœur. Croyez-moi, elle était belle…
À mesure que je parlais, le visage du prince changeait d’expression : tout à l’heure frivole ; triste maintenant.
— Mon pauvre enfant ! j’avais bien pensé que ton enfance avait souvent été douloureuse…
— Ne prenez pas ces choses si à cœur, je vous en prie.
— Tu étais si seul… Et ce Lambert… Et comme tu as raconté tout cela… Ah ! mon cher, aujourd’hui cette question des enfants est tout à fait terrible. Ces petits êtres voltigent devant vous comme des oiseaux merveilleux et vous regardent avec leurs yeux purs… Et souvent il vaudrait mieux qu’ils ne fussent pas nés.
— Prince, vous êtes trop sensible. Songez que vous ne risquez pas d’avoir des enfants…
— Tiens – et le visage du prince changeait d’expression, – avant-hier, Alexandra Pétrovna Sinitzki, eh ! eh ! eh !… il me semble bien que tu l’as rencontrée ici il y a trois semaines… eh bien, imagine-toi qu’avant hier, comme je disais en riant que, si je me mariais, du moins je pouvais être tranquille, que je n’aurais pas d’enfant, elle m’a répondu : « Au contraire, soyez sûr que vous en aurez ; vous êtes de la catégorie des personnes qui en ont dès la première année, vous verrez, ah ! ah ! ah ! » C’était dit méchamment, mais avoue que c’était très spirituel.
— Spirituel, mais blessant.
— Eh ! cher enfant, on n’est pas blessé par n’importe qui… Je sais apprécier l’esprit : il devient rare… ; mais peut-on prendre au sérieux les dires d’Alexandra Pétrovna ?
— Comment avez-vous dit ?… On ne peut être offensé par n’importe qui. Précisément ! Il est des gens qui ne sont pas dignes qu’on fasse tant attention à eux. Principe admirable ! J’en avais justement besoin. Vous dites parfois des choses tout à fait topiques.
Il s’épanouit.
— N’est-ce pas ! cher enfant, l’esprit bon teint disparaît ; plus on va, moins on le rencontre… Eh, mais… C’est moi qui connais les femmes… La recherche de l’homme à qui se soumettre, voilà à quoi elles passent volontiers leur vie : elles ont soif de servitude. Toutes sans exception.
— Absolument juste ! m’écriai-je enchanté.
En temps ordinaire, nous eussions philosophé une heure sur ce thème. Mais un scrupule me piqua. Je devins rouge. Les compliments dont je saluais ses aphorismes n’étaient-ils pas plutôt des compliments à sa bourse ? Du moins n’en serait-il pas convaincu, dès que je mettrais sur le tapis la question argent ?
— Prince, je vous prie de me donner immédiatement cinquante roubles que vous me devez pour ce mois, exclamai-je tout à coup, dans une folie de grossièreté.
