Un Fransiscain chez les SS - Géréon Goldmann - E-Book

Un Fransiscain chez les SS E-Book

Géréon Goldmann

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Beschreibung

L'histoire époustouflante d ́un jeune séminariste enrôlé chez les SS, la sinistre légion nazie, à l ́aube de la Seconde guerre mondiale Certaines vies attestent que la fiction peut parfois être largement dépassée par la réalité. La vie de Géréon Goldmann est de celles-là. Tout comme Maximilien Kolbe, son contemporain polonais, qui fut exécuté à; Auschwitz en donnant sa vie pour un prisonnier, il appartient à l'ordre de Saint François d'Assise. Toute sa vie fut un témoignage brûlant pour le Christ. Jamais Géréon Golmann ne capitulera devant l'hydre nazie qui envahit l'Allemagne. Homme d'une trempe exceptionnelle, il résista toute la vigueur de son âme et, parfois, avec un panache déconcertant. Ordonné prêtre de manière tout à fait providentielle, il peut exercer son extraordinaire ministère auprès des soldats comme des populations civiles. A travers un nombre incroyable de péripéties, , Goldmann échappe à plusieurs reprises à une mort certaine Ce récit véridique apporte un éclairage inattendu sur cette période et nous montre comment la force de la vérité; parvient à déjouer le mensonge totalitaire. Une vie à découvrir absolument et à faire connaître.

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Seitenzahl: 514

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Table des matières

PréfaceIntroduction à l’édition allemandeCHAPITRE PREMIER EnfanceCHAPITRE II Les noirs et les brunsCHAPITRE III Les curaillonsCHAPITRE IV Inapte au serviceCHAPITRE V Une question de vie ou de mortCHAPITRE VI La prière de sœur SolanaCHAPITRE VII La communion pour les mourantsCHAPITRE VIII Commando pour le cielCHAPITRE IX Enterré vivantCHAPITRE X RepliCHAPITRE XI La folie de la guerreCHAPITRE XII Une audience du papeCHAPITRE XIII Monte CassinoCHAPITRE XIV PrisonniersCHAPITRE XV Le Père GéréonCHAPITRE XVI En route vers le MarocCHAPITRE XVII Ksar-es-SoukCHAPITRE XVIII Aux prises avec les nazisCHAPITRE XIX Construction d’une chapelleCHAPITRE XX Condamnation à mortCHAPITRE XXI Un contratCHAPITRE XXII LibérationCHAPITRE XXIII La puissance de la prièrePostface

Le chiffonnier de Tokyo par Josef Seitz

1 Itabashi, la primitive Église2 Sous les feux de la rampe3 Saint-Antoine-des-Monts4 Maître d’œuvre5 Médaille d’or de la confiance en Dieu6 Parrain des missions7 L’honneur après la peine8 Enveloppé de bénédictionÉpilogue

Un franciscain chez les SS

Géréon GOLDMANN, o. f. m.

Un franciscain chez les SS

suivi de

Le chiffonnier de Tokyo

par Josef Seitz

 

Troisième édition

Éditions de l’Emmanuel    

Première édition en anglais : The Shadow of His Wings,Franciscan Herald Press, Chicago, 1964.

Édition allemande : Tödliche Schatten – Tröstendes Licht,EOS Verlag, Erzabtei St. Ottilien, 2004.

Traduit de l’allemand avec le concoursde Martine Huguet, Françoise Moreauet Isabelle Schobinger.

 

 

Le récit présenté en annexe de cette troisième édition sous le titre « Le chiffonnier de Tokyo » est tiré du livre de Josef Seitz : Franciscainmalgré les SS, Karl-Géréon Goldmann, publié en 1975 par l’Apostolat des Éditions. Traduction française de sœur Élisabeth Hartogs, osb. Titre original de l’édition allemande : Gegen den Strom (« À contre-courant »).

 

© Éditions de l’Emmanuel, 2009.37, rue de l’Abbé-Grégoire, 75006 Paris

Troisième édition, quatrième tirage, 35e mille

ISBN numérique 978-2-35389-313-3

Préface

« Le chiffonnier de Dieu, histoire d’un saint » : tel était le titre du quotidien Süddeutsche Zeitung en date des 14-15 septembre 2002. Le Père Géréon m’envoya cet article, après avoir soigneusement raturé et rendu illisible le mot « saint ».

Nous nous sommes connus quand nous étions jeunes et engagés très activement au sein du mouvement de la Jeunesse catholique Neudeutschland (« Allemagne nouvelle ») à Cologne dans les années trente.

Après la guerre, nous nous sommes revus dans le petit cercle d’amis et de camarades ayant appartenu à ce mouvement. Pendant les week-ends qui nous réunissaient dans le Sauerland et dans l’Eifel, le Père Géréon nous relata son action au Japon, où il avait créé une paroisse dans un quartier défavorisé ; il nous fit part également du souci qu’il avait des chrétiens en Inde, qui étaient plus pauvres encore. Pour soulager ces détresses, il avait besoin d’argent. Il se fit donc chiffonnier et circula à droite et à gauche pendant quelques années ; il eut un grand succès dans sa collecte auprès des troupes d’occupation américaines à Tokyo.

Dans l’une des circulaires qu’il publiait chaque année, il rapportait en octobre 1990 : « Dans les camps américains, il y avait un grand nombre de clubs de toutes sortes, où l’on me demandait souvent de raconter ce que j’avais vécu pendant la guerre. Au bout de peu de temps, je dus me rendre dans des camps plus éloignés, et même jusqu’en Corée, tant mes conférences étaient demandées. Elles furent enregistrées, et en 1964 on en fit un livre intitulé : L’ombre de ses ailes.»

En 1989, une nouvelle rencontre eut lieu et nous obtînmes l’accord du Père Géréon pour publier une version allemande de ses récits. Mais nos tentatives pour trouver une maison d’édition restèrent infructueuses. On ne voulait pas prendre de risque. Nous avons donc mis en route nous-mêmes la traduction et l’impression d’un premier tirage. Nous avons rencontré un succès inattendu, avec neuf tirages au cours de ces dernières années. Des dons de plusieurs millions de deutsche Mark affluèrent au Japon et en Inde. Un couvent de clarisses a été fondé à Hokkaido, nous avons pu financer la construction d’un grand hôpital en Inde, un foyer pour mères a vu le jour dans les montagnes aux alentours de Tokyo et l’empereur du Japon a décerné au Père Géréon une haute distinction pour sa « Fondation des chiffonniers pour les étudiants ». De nombreuses œuvres ont pu être entreprises, dont le Père Géréon informait régulièrement son comité de soutien par ses circulaires (77 au total).

Un lecteur nous a écrit : « J’ai été captivé par ce véritable roman policier – un roman qui relate des faits authentiques et dépeint en toute vérité la folie de la Deuxième Guerre mondiale. »

Le Père Géréon souhaitait que les Bénédictins missionnaires de Saint-Ottilien poursuivent son œuvre au Japon, et son souhait devint réalité. Nous tous, amis de ce grand et saint homme, sommes heureux que son livre ait été non seulement réédité, mais complété. Il ne fait aucun doute qu’il va continuer à affermir les hommes dans la foi.

Willi STRUNCK,Bergisch Gladbach.

Introductionà l’édition allemande

Le présent ouvrage est le récit d’événements qui remontent à quarante, voire cinquante ans. Sa publication après tant d’années exige une courte explication.

Quand je suis arrivé au Japon il y a bientôt trente-sept ans, et qu’au bout d’un an je me vis confier une paroisse, je ne maîtrisais absolument pas la langue japonaise. D’autre part, je ne disposais d’aucun moyen pour œuvrer dans une paroisse qui comptait cinq cent mille habitants dont un grand nombre vivaient dans une réelle pauvreté et avaient besoin d’aide. Je dus travailler pour assurer ma subsistance, mais aussi la leur. Comme chiffonnier, pendant de nombreuses années, j’ai vidé des poubelles et vendu ce qui pouvait être recyclé, bouteilles, boîtes de conserve et autres. Ce « commerce » prit de l’ampleur quand j’obtins l’autorisation de faire ma collecte dans les camps des soldats de l’occupation américaine : des milliers de familles vivaient là, de sorte que ce très dur labeur rapporta des milliers de dollars. En même temps, de nombreux clubs américains me demandaient de relater mes expériences de guerre et de captivité, ce que je fis en de nombreux endroits au Japon, et même en Corée. Un livre est né de ces récits : The Shadow of His Wings (« L’ombre de ses ailes »), publié aux États-Unis et réimprimé à de nombreuses reprises.

Un jour, une revue japonaise lança la publication de ce récit par épisodes, pendant plus de deux ans. Il en résulta également un ouvrage en japonais : Tsubasa no kage (« À l’ombre de ses ailes »), qui connut lui aussi plusieurs rééditions.

Des traductions ne tardèrent pas à paraître en coréen et en d’autres langues du Sud-Est asiatique, mais aussi en dialectes indiens et en langues africaines. Toutes ces parutions ont eu pour conséquence un afflux constant de courrier de tous pays, qui se poursuit aujourd’hui encore.

Il y a un an, des amis du mouvement de la Jeunesse catholique aux côtés de qui j’œuvrais en Allemagne à l’époque nazie ont récupéré la version anglaise. Ils ont jugé bon de publier ce livre en allemand et se sont chargés de tout le travail de traduction et d’édition. J’ai retravaillé l’ensemble une dernière fois. La plupart des gens dont il est question dans ce livre sont décédés. Je suis probablement l’un des rares survivants. Une édition en allemand ne peut donc plus causer de tort à qui que ce soit ; c’est en effet la raison pour laquelle je m’étais abstenu de publier cette édition allemande jusqu’ici. Mais les centaines de lettres en provenance de tous pays, et d’adeptes de toutes religions, me renvoient un écho tellement positif de ce livre qu’il me semble qu’il peut aussi offrir à l’Allemagne le témoignage de ce Dieu qui nous écoute et qui nous voit : le Dieu d’Israël et de la foi chrétienne.

Tokyo, août 1990.P. Géréon GOLDMANN, o. f. m.

CHAPITRE PREMIEREnfance

À première vue, il semble surprenant qu’en fin de compte, j’aie fini par devenir prêtre. Car, bien que mes parents fussent profondément religieux, se soient attachés avec constance à entretenir un climat de piété dans la famille, enracinés qu’ils étaient eux-mêmes dans une vie de foi exemplaire, mes années d’enfance furent néanmoins telles que seul Dieu pouvait faire de moi un prêtre.

Mon père était originaire de Fulda, ville réputée être depuis des siècles un bastion de la foi catholique. La tombe de son patron, saint Boniface, évangélisateur de l’Allemagne, se trouve sous la cathédrale baroque. Ma mère venait du Hümmling, dans le Nord de l’Allemagne, non loin de l’Ems. Cette contrée paisible était, elle aussi, connue pour la vigueur de sa foi. Mon grand-père maternel était médecin. Mais dans la famille de mon père se dessinaient aussi depuis plusieurs générations des affinités avec la médecine. Mon père exerçait comme vétérinaire dans une région qui tirait ses ressources essentiellement de l’agriculture. Le soin qu’il avait des bêtes était d’une importance vitale pour les paysans.

Je naquis en 1916 à Ziegenhain, une bourgade de Hesse. À cette époque-là, mon père accomplissait son service armé sur le front occidental. Trois ans plus tard, il ramenait sa famille à Fulda, sa ville natale. Ce retour inaugura une jeunesse dans l’ensemble pleine de gaîté et, en fait, assez heureuse. Pour les besoins du métier, mon père était souvent sur les routes. Les moyens de locomotion qu’il emprunta successivement permettent de retracer le succès qu’il connut dans son activité et la prospérité qui en découla : au début, seulement un vélo, puis une carriole attelée à laquelle succéda une moto dont les pétarades assourdissantes annonçaient de très loin la venue. Le dernier véhicule fut une automobile baptisée fort à propos Wanderer, « randonneur », par son constructeur. Et elle était assez grande pour transporter tous les enfants.

Nous étions sept garçons et, malheureusement, nous n’avions pas de sœur. Souvent, nous avions la permission d’accompagner notre père dans ses tournées à travers le massif du Rhön, où il inspectait les troupeaux de moutons paissant sur les hauteurs ou dans les landes marécageuses. Du petit matin jusqu’à la nuit tombée, ces excursions étaient toujours extraordinaires ! Comme fils de vétérinaire, nous nous intéressions à toutes les bestioles. Tandis que notre père soignait le bétail dans les étables, nous étions particulièrement attirés par les granges des paysans. Il y avait là tant d’animaux et de recoins mystérieux ! Les prés, les montagnes et les rochers de cette vaste région du Rhön devenaient un paradis pour les collectionneurs que nous étions. Nous courions après tout ce qui bougeait. Papa, qui se souvenait de sa propre jeunesse, nous approuvait en secret lorsque nous rapportions des oiseaux, des chatons, des salamandres et des poissons. Une seule interdiction ne souffrait pas la moindre exception : déranger les chevreuils ou ne serait-ce que toucher un faon trouvé couché dans l’herbe ; la mère cesserait de s’en occuper et ils ne survivraient pas en captivité. Pendant les mois d’hiver, qui étaient souvent rudes, nous avions le droit de porter de la nourriture aux animaux dans les bois, une merveilleuse occasion pour nous de les voir de près.

En dépit des protestations de maman, les caisses et les cages étaient presque toujours habitées. Et si tous ces animaux n’avaient pas suffi à mettre la patience maternelle à rude épreuve, l’abondante collection de pierres qui faisait notre fierté en serait certainement venue à bout. Nous l’avions constituée nous-mêmes lors de nos pérégrinations dans les champs et les carrières du Rhön… Je songe parfois – malheureusement trop tard – à la fatigue qu’il a dû en coûter à ma mère d’avoir une grande maison remplie de garçons à l’appétit insatiable. À cela s’ajoutait le fait que nous avions peu d’écart, de telle sorte que les aînés pouvaient entraîner les plus jeunes dans toutes les espiègleries. Maman n’en restait pas moins patiente et de bonne humeur. Bien qu’elle n’ait pas eu de filles pour la soutenir dans le travail, elle ne faisait jamais appel qu’à une ou deux domestiques qui la secondaient efficacement. Elle nous autorisa à fabriquer des caisses et des cages ainsi qu’une « armoire » pour chacun de nous, qui, par la suite, fut pourvue d’une plaque à notre nom et d’une serrure, afin que chacun puisse y mettre ses trésors à l’abri des convoitises.

En plus des nombreux déplacements dans les villages alentour où nous accompagnions notre père, mes frères et moi, en général à trois ou quatre, faisions deux fois par an une grande tournée des fermes pour y présenter les factures que notre père établissait au printemps et à l’automne. Nous avions même le droit d’encaisser l’argent et revenions toujours très fiers quand nous rapportions une grosse somme. La mission était importante, intéressante et surtout « dangereuse » : nous nous imaginions en effet que, sur les interminables chemins à travers les bois et les prés isolés, des bandits viendraient nous attaquer pour voler l’argent. Au long de ces trajets qui duraient souvent toute une journée, nous finissions par savoir quels fermiers nous feraient bon accueil et nous serviraient quelque chose à manger : du lait, du bon pain de campagne et des saucisses maison. Nous nous gardions de ceux qui nous chassaient à grand renfort de jurons si d’aventure – mais quel garçon pourrait y résister ? – nous allions cueillir les pommes mûres à point sous lesquelles les arbres croulaient. En chemin, nous nous amusions souvent à réciter des bouts de phrases en latin, en français, voire en grec, que nous avions apprises à l’école, ce qui impressionnait beaucoup ceux que nous croisions. Mais nous ne le faisions pas pour développer notre maîtrise des langues étrangères. En vrais garnements que nous étions, nous inventions toutes sortes de mauvais coups. Nous demandions par exemple à tous les passants l’heure qu’il était, ou à quelle distance se trouvait le prochain village. Et nous nous tordions de rire devant la variété des réponses. Parfois nous adressions la parole aux fermiers dans une langue étrangère. Mais quand ils se rendaient compte que nous nous moquions d’eux, plus d’une gifle fut souvent bien méritée.

Il y avait dans la ville une congrégation mariale. Nous passions avec ce groupe des jours merveilleux à camper sous la tente ou dans des granges lors de nos excursions ou de nos camps. Nous y fûmes formés à une authentique piété. L’enseignement dispensé à l’école était exigeant, mais ne me posait aucune difficulté. Malgré les nombreux devoirs à faire à la maison, il nous restait encore bien trop de temps libre, si bien qu’il n’était pas rare d’entendre des plaintes au sujet des enfants du vétérinaire. De bonnes vieilles « mères aux chats » ne se privaient pas de faire des remarques sur les garnements qui lançaient des pierres à leurs protégés. La police recherchait des jeunes gens sonnant inlassablement à toutes les portes. Le préposé au gaz constatait avec effroi que les réverbères, qu’il venait pourtant d’allumer, s’éteignaient peu de temps après, ce qui l’obligeait à renouveler l’opération…

Pourtant, notre éducation religieuse n’était pas négligée. Tous les samedis, j’allais me confesser, et Dieu sait si j’en avais besoin ! Notre aumônier ne savait plus où donner de la tête. Mon père me traitait souvent de démon à la maison et d’ange à l’extérieur, car, en public, je m’efforçais de faire bonne impression.

Notre vie de famille était marquée par une foi profonde et une réelle piété. Nos parents, des catholiques exemplaires, ignoraient toute forme de bigoterie. Jamais nous ne manquions la messe du dimanche. Les fêtes chrétiennes étaient célébrées dans la dignité et le respect des nombreuses traditions locales de piété, en particulier le pèlerinage au couvent des Franciscains du Frauenberg (« mont Notre-Dame ») ; certes, la grand-messe en latin et les chants interminables du chœur des frères n’étaient guère de mon goût, mais les saucisses grillées que nous allions manger au restaurant après la cérémonie me rendaient celle-ci, disons : plus digeste.

Quel bonheur pour moi d’être catholique ! La tournée de toutes les belles crèches à l’époque de Noël, les Saints Sépulcres le Vendredi saint1 , les prières jalonnant les différents temps liturgiques, les pèlerinages, les fêtes avec leurs cadeaux : qu’elle me semblait belle et légère, la vie d’un catholique ! Nos parents nous donnaient l’exemple d’une foi vécue. Tout au long de l’année, mon père recevait des piles de lettres de demande de la part d’un bon nombre de couvents, en particulier en pays de mission. Tout allait dormir dans une caisse jusqu’après Noël. Puis on ouvrait les lettres et on les lisait à voix haute. À chaque demande répondait un don et nous, les garçons, mettions les réponses sous enveloppe. Chaque solliciteur recevait sa part, proportionnelle au chiffre d’affaires de papa pour l’année écoulée.

Quand mon père était en déplacement, il s’arrêtait souvent pour dire une prière devant une des croix ou statues de saints si nombreuses dans la région du Rhön. Il proposait à tous ceux qu’il rencontrait sur sa route de les véhiculer, y compris les mendiants. Parmi les rares personnes qu’il ne pouvait souffrir, il y avait les Tsiganes. Et pour des raisons qui m’échappaient, il faisait peu de cas de ceux qu’il appelait les « luthériens » ; ainsi que des Juifs, ce que je ne comprenais pas, car j’aimais bien les Juifs. Lors des nombreuses fêtes juives, ceux-ci, et ils étaient nombreux à Fulda, nous offraient toujours des cadeaux et des gâteaux succulents. Ils me semblaient tous être des gens aisés. Malgré ces gentillesses, notre farce préférée consistait, les jours de sabbat, où – comble de l’injustice à nos yeux ! – les enfants juifs n’allaient pas à l’école, à les entraîner plus loin que la distance autorisée ce jour-là. C’était pour eux lourd de conséquences ; et pour moi aussi, le jour où mon père l’apprit ! Il gardait en effet une trique dans son cabinet et n’hésitait pas à s’en servir pour nous corriger. Et même lorsque nous prenions la précaution de rembourrer nos fonds de culotte, les coups se faisaient durement ressentir. À l’école également, M. Hagemann, notre excellent professeur, se vit plus d’une fois contraint à me flanquer une bonne fessée ; et je dois dire que cela m’arrivait plus souvent qu’aux autres. J’étais d’avis que l’élève avait le droit de faire des bêtises ; mais alors, il fallait aussi en accepter la « récompense ».

Malgré tout cela, on s’instruisait. L’exemple de nos parents avait une influence sur nous jusque dans notre vie à l’école. Ils nous avaient appris à ne jamais laisser sans secours un être démuni, à prendre soin des malades, à consoler les faibles et à les soutenir autant que nous le pouvions.

Ce qui nous marqua particulièrement, ce fut l’exemple de notre mère. C’était vraiment une femme admirable. Malgré tout le travail que supposent une grande maison et une famille nombreuse, elle était toujours de bonne humeur, compréhensive et serviable. Sa cuisine accueillait souvent les femmes des fermiers venues chercher les remèdes prescrits par mon père, et préparés par elle, pour les animaux malades. Elles profitaient de l’occasion pour déverser tous leurs soucis dans le giron de maman, qui les consolait en leur prodiguant plus d’un conseil plein de sagesse et toujours une bonne tasse de café. Et souvent elles repartaient les yeux rougis de larmes, mais le cœur apaisé. C’est maman qui nous apprit aussi à protéger et à aider tous les pauvres, les malades et les handicapés. Elle nous emmenait lorsqu’elle-même allait rendre visite aux pauvres. J’étais grand et fort ; et il n’était pas rare que je rentre à la maison le nez en sang, signe que j’avais tenté de prendre la défense des plus petits à l’école ou dans la rue.

J’avais huit ans tout juste lorsque je commençai à faire l’expérience de la grâce de Dieu en servant la messe. Je n’étais pas à même d’en mesurer la portée, mais à partir de ce jour, et cela pendant près de six années, je me rendis tous les matins un peu avant six heures à la chapelle des Dames Anglaises, dont le couvent et la grande école faisaient face à la maison de mes parents. Il me faut bien avouer que de temps à autre j’en avais assez de me lever aussi tôt. Alors je me donnais des coups de poing sur le nez jusqu’à ce qu’il se mette à saigner, ce qui me permettait de dire sans mentir à la sœur le lendemain matin que j’avais saigné du nez… Avant la messe, la sœur sacristine me donnait toujours un bon livre de piété à lire, mais, la plupart du temps, je piquais du nez pendant ce quart d’heure de lecture spirituelle. Même durant la messe, il m’arriva une fois d’être terrassé de fatigue, de sorte que je laissai tomber le lourd missel de son pupitre au lieu de le porter. Il était bien sûr impossible à un enfant en troisième année d’école de maîtriser le latin. Que me restait-il d’autre à faire alors, que d’articuler clairement les premiers et les derniers mots des prières, noyant tout le reste dans un murmure incompréhensible…

Ma vie devait être transformée, lentement mais radicalement, à partir du jour où je fis la connaissance des pères franciscains. Chaque matin, en effet, je servais la messe de l’un d’entre eux au couvent des sœurs. Qu’il pleuve ou qu’il vente, ils faisaient à pied la demi-heure de route depuis le Frauenberg pour venir célébrer la messe. Ils m’invitaient assez souvent dans leur monastère, ce qui, pour un petit garçon, était une chose tout à fait extraordinaire. Ils me firent découvrir comment ils vivaient et travaillaient. Ce qui m’impressionnait le plus, c’était les fruits magnifiques qui poussaient dans leur verger et qu’ils m’offraient à chacune de mes visites, en ajoutant : « Si tu entrais chez nous, tu aurais tous les jours de ces bonnes poires sucrées ! » Malheureusement, ils ne tinrent pas parole lorsque, onze ans plus tard, j’entrai effectivement dans leur communauté !

Or, un jour, un franciscain, missionnaire au Japon, vint faire une conférence aux élèves des sœurs. On me permit d’y assister. Il racontait des choses inouïes et presque incroyables sur cette terre qui était « la merveille de l’Extrême-Orient », selon son expression. J’en restai sans voix ! Il me fallait absolument voir cela de mes propres yeux ! Après la conférence, j’allai le trouver et le suppliai de m’emmener avec lui au Japon. Il se mit à rire et me dit que j’étais encore trop petit pour cela. J’en fus très vexé, car du haut de mes neuf ans, j’étais le plus grand et le plus fort de ma classe. Moi qui étais si fier de ma taille, et qui nourrissais la secrète ambition de dépasser mes frères aînés afin qu’à leur tour, ils soient obligés de porter mes costumes élimés et que ce soit enfin à moi d’étrenner les vêtements neufs ! Je redoublai donc de protestations : non, je n’étais pas petit, bien sûr que j’étais assez grand pour cela ! « Mais que vont en dire tes parents ? » s’enquit-il. Je lui affirmai qu’à la maison, il y avait bien assez d’autres frères. Que maman avait tant à faire que, s’il m’emmenait au Japon, nous y serions déjà avant qu’elle ne se rende compte que je manquais à l’appel. Il eut un rire plein de gentillesse : « Je ne peux tout de même pas enlever un petit garçon ainsi, en catimini. Ce serait un grand péché. » Puis, il ajouta : « Si vraiment tu veux aller au Japon, je connais un autre moyen, absolument infaillible celui-là.

– Et lequel ? demandai-je.

– Si tu fais cette promesse de dire chaque jour un Je vous salue Marie à cette intention, alors pour sûr, tu iras un jour au Japon. Le promets-tu ? »

C’était une promesse bien facile ! Le jour même, je commençai ma prière. Pourtant, dès le premier soir, je constatai que l’entreprise n’était pas aussi aisée que je le pensais : je m’endormis pendant ma prière ! Furieux, je récitai le lendemain trois Ave Maria : un pour celui que j’avais manqué la veille, un pour le soir même et un pour demander pardon à la Sainte Vierge, au cas où elle m’en aurait voulu. Par la suite, il me devint plus facile de prier. Je ne me souviens pas de l’avoir jamais oublié depuis lors. Tel fut le premier pas sur le long chemin qui devait finalement me mener jusqu’au Japon.

Ma mère mourut alors que l’aîné de mes frères avait douze ans et le plus jeune tout juste douze mois. Nous habitions encore à Fulda. Son enterrement, par un jour pluvieux d’octobre, fut l’événement le plus triste de ma jeunesse. Naturellement, mon père fut profondément atteint par la mort de sa femme si jeune encore. Il se tenait là, près de la tombe, immobile et comme pétrifié, sans verser la moindre larme, tandis que nous, les trois aînés qui avions pu assister à l’enterrement, sanglotions de désespoir. Des centaines de personnes, des fermières de tous les environs pour la plupart, entouraient la tombe de celle qui, si souvent, les avaient réconfortées et encouragées par sa sagesse et sa bonté.

Le lendemain de la mort de ma mère, j’arrivai en larmes à la sacristie du couvent pour servir la messe. La bonne sœur Solana May, la sacristine, me dit en guise de consolation : « Maintenant, je vais remplacer ta maman. » Elle ne précisa toutefois pas comment. J’appris plus tard qu’elle avait demandé la permission à sa supérieure de prier pour que je reçoive la vocation au sacerdoce dans l’ordre des Franciscains. Elle avait calculé qu’il fallait à peu près vingt ans pour que cette prière soit exaucée. Elle promit donc à Dieu, devant le tabernacle, de prier et de se sacrifier pendant vingt ans à cette intention. Estimant que ses prières pourraient ne pas suffire, elle demanda dans le cours de l’année qui suivit à plus de deux cents sœurs de l’aider dans cette tâche. Je continuai ainsi à venir servir la messe, bien sûr sans rien savoir de ce plan.

Malgré mon désir secret de devenir franciscain – pour aller au Japon ! –, malgré mon assistance quotidienne à la messe, malgré les prières de ma mère au ciel et celles des sœurs sur la terre, malgré les remontrances de mon père, ma réputation dans la ville ne faisait qu’empirer. J’étais le meneur d’une bande de garçons tout simplement trop insupportables pour les paisibles bourgeois d’une petite ville. La messe quotidienne, la communion et la confession fréquentes, rien n’y faisait : j’étais incorrigible. Je crois que j’étais plus rebelle et impulsif que méchant. Mais quelle qu’en fût la raison, je faisais souvent le désespoir de mes professeurs et de mes éducateurs. Mon père se demandait parfois si je n’avais pas avalé un diable, et il mettait toute son énergie et ses forces à l’extirper. Si d’aventure le diable avait élu domicile dans mon fond de culotte, les efforts de mon père eussent été couronnés de succès ; mais la canne de bambou ne trouvait pas le chemin de mon cœur. Je frottais le bambou avec un oignon, ce qui le faisait éclater, mais ne me rapportait que de nouveaux coups.

La mort de ma mère me laissa tout un temps comme paralysé, et je fis de mon mieux pour m’amender. Une gouvernante, Mlle Nolte, vint s’occuper de nous sept et tenta de nous apprivoiser. C’était une personne d’une grande bonté, mais, à mes yeux, elle était affligée d’une tare « irrémédiable » : elle était luthérienne ! Il ne faisait donc aucun doute qu’en dépit de sa bonté, elle finirait un jour en enfer, si ferventes que fussent ses prières. Rendez-vous compte : elle ne faisait même pas son signe de croix ! Le dimanche, elle n’allait pour ainsi dire pas à l’église. Enfin – au cas où ces « preuves » n’auraient pas suffi – elle disait simplement « Marie » et non pas « la Sainte Vierge » ! Quel salut y avait-il donc pour elle ? J’eus beau le lui dire un bon nombre de fois, rien n’y fit, elle ne changeait pas !

Après la mort de ma mère, j’avais un réel désir de devenir plus pieux, c’est un fait. Je m’y essayais en jouant à dire la messe. Sur la table, j’édifiais une sorte d’autel, un verre rempli de jus de fruit faisait office de calice, des chiffons de toutes les couleurs se transformaient en ornements. Puis c’était une procession à travers toute la maison. D’une voix puissante, je chantais tous les cantiques que je connaissais. Si, d’aventure, je venais à croiser Mlle Nolte, ma voix enflait, se faisant lourde de menaces. Mais elle demeurait imperturbable, aimable et douce ! Elle s’occupait des sales gamins que nous étions, comme une envoyée du ciel – et elle l’était peut-être vraiment ! Parfois, nous avions honte de tourmenter ainsi cette pieuse femme. Aujourd’hui, je pense avec joie au moment où je la retrouverai au ciel et pourrai enfin lui demander pardon.

Quatre ans après la mort de ma mère, mon père se remaria avec la sœur cadette de celle-ci. Nous la connaissions déjà, puisqu’elle était notre tante et eûmes vite fait de nous habituer à elle. Au fil du temps, cinq autres enfants, dont enfin deux filles, vinrent compléter la famille. À la maison, la vie n’en fut que plus animée ! Quelques années plus tard, nous nous installâmes tous à Cologne et mon père accéda enfin au poste élevé et à la notoriété qu’il avait ambitionnés depuis longtemps. Le changement d’école se fit pour moi sans difficulté, le lycée de Fulda m’ayant dispensé une formation très exigeante et d’un niveau supérieur à la moyenne.

À Cologne, j’entrai dans l’Union de la jeunesse catholique Neudeutschland ; j’y passai cinq années pleines sous la direction des pères de la Compagnie de Jésus. Ce mouvement dispensait aux garçons une solide formation chrétienne de fond à travers toutes sortes d’activités : conférences, rassemblements, exercices spirituels, sport et jeux, théâtre et chant, ainsi que des camps de vacances – bref, tout ce qui peut enthousiasmer un jeune et lui donner le goût des grands idéaux. On nous éduquait aussi en particulier à venir en aide aux pauvres et aux personnes en détresse. Les pères qui dirigeaient ces groupes étaient, par leur jeunesse, leur énergie et leur brillante formation, éminemment qualifiés pour ce travail. Nous nous sentions compris d’eux : ils vivaient avec nous comme s’ils avaient été des jeunes comme nous.

En 1933, la dictature nationale-socialiste fut établie en Allemagne. Très vite, les Jeunesses hitlériennes furent constituées, et bientôt l’opposition entre celle-ci et l’Union de la jeunesse catholique se mua en hostilité virulente. Dès 1934, il y eut de durs affrontements, voire de véritables batailles rangées avec effusion de sang. La police nous mettait en prison, ce qui nous confortait dans notre bon droit. Nous n’avions bien sûr pas conscience de toute l’ampleur du danger inhérent à la réalité politique d’alors. Nous combattions le national-socialisme parce que nous étions chrétiens. Nous sentions, et bientôt il nous devint évident, que nous avions affaire à des ennemis de la foi chrétienne et de l’Église. Pour nous, la ligne de front était très claire.

Un nouveau directeur fut nommé dans notre lycée ; c’était un nazi fanatique. J’étais responsable du groupe Neudeutschland à l’école et j’avais souvent avec ce monsieur des discussions particulièrement virulentes qui le laissaient blanc de rage. Mais comme les membres de ce groupe comptaient largement parmi les meilleurs élèves, il n’osait pas trop sévir à notre endroit. Mais un jour pourtant, je fus arrêté et interrogé. Je proclamai haut et fort devant l’assemblée que nous, la Jeunesse catholique, étions les véritables Allemands et que l’Allemagne n’avait qu’un seul Führer : Jésus-Christ ! Une telle insolence suscita bien sûr ahurissement et fureur, mais il n’y eut pas de suites.

À partir de 1934, toute l’activité des mouvements de jeunesse catholique finit peu à peu par être garrottée puis enfin complètement interdite au terme d’innombrables tracasseries. Nous étions néanmoins prêts à tout pour prouver que nous étions des jeunes qui tenaient leurs promesses quelles que fussent les circonstances et au mépris des risques. Comme nous ne pouvions plus faire nos sorties en uniforme et avec tout notre équipement, nous inventâmes les déguisements les plus extravagants pour tout de même nous rendre dans les bois. Il nous arriva d’échapper à la police et à la Jeunesse hitlérienne cachés sous d’énormes tas de choux. Et quand d’aventure nous nous faisions prendre et renvoyer à la maison en chemise et caleçon, ce n’était là pour nous qu’une raison pour nous cacher encore plus avant dans les montagnes afin d’y organiser ces camps que nous aimions tant.

Chaque semaine, nous assistions tous sans exception à la messe communautaire. Des journées de récollection et des retraites, organisées souvent dans des lieux de fortune et sous la plus grande variété de déguisements, nous armaient pour mener ce combat. Un jour, en la fête de la Sainte Trinité, devant la cathédrale de Cologne, nous en vînmes aux mains avec des milliers de Jeunesses hitlériennes et de SA envoyés là dans ce but ; la bagarre dura des heures, le sang coula, mais voilà, cela faisait partie du jeu.

Il est clair que dans ces conditions je ne pouvais consacrer que peu de temps à l’étude. L’engagement pour le règne du Christ me semblait primordial, ainsi qu’à beaucoup d’autres. J’obtins le baccalauréat avec une note plutôt médiocre et non avec la meilleure comme prévu ; mais c’était sans importance.

Après mon baccalauréat, je me portai volontaire pour le service du travail. J’avais grandi jusqu’alors dans l’univers plus ou moins protégé et livresque de l’école et, avant de me lancer dans les études, je voulais découvrir le monde des hommes simples et du travail. Malgré tous nos démêlés avec les groupes de la Jeunesse hitlérienne, je demeurais pour le reste fort ignorant de certaines réalités. C’est dans un camp de travail au sud de la lande de Lüneburg, à Rethem sur Aller, que mes yeux se dessillèrent. Je fus atterré en découvrant le profil moyen des habitants du camp, ce qu’ils pensaient, disaient et ce que nombre d’entre eux faisaient sans l’ombre d’un scrupule. Bientôt je me rendis à l’évidence : c’étaient les chefs, tous membres du parti, qui donnaient le ton, le médecin, toujours en uniforme, était le premier à inciter à la dépravation, le tout à grand renfort de détails et d’indications pratiques. Comment des hommes sans foi ni loi auraient-ils pu vivre autrement ? La plupart d’entre eux ne rejetaient pas seulement l’Église et la foi chrétienne, ils reniaient aussi leur dignité d’homme.

Après ces six mois à l’école dure mais nécessaire de la vie au camp, je pus enfin entrer en année de noviciat chez les Franciscains en octobre 1936. Je passai douze mois bénis au couvent de Salmünster Bad Soden. Puis, j’entamai les études de philosophie : un semestre à Gorheim-Sigmaringen, les trois suivants à Fulda. À la fin de ces ceux années d’études intensives, je passai l’examen final de philosophie. Quelques jours plus tard, la guerre mondiale de 1939 éclatait.

CHAPITRE IILes noirs et les bruns

Le dernier jour du mois d’août 1939, quelque deux cents étudiants en théologie, avec des milliers d’autres recrues, arrivèrent à la caserne de la division des transports de Fulda ; c’était une division de cavalerie. Un certain nombre d’entre nous étaient franciscains ; il y avait aussi des séminaristes, ainsi que des membres d’autres ordres religieux. Les sous-officiers et autres responsables de notre formation nous regardaient de haut, estimant que ces petits étudiants n’étaient que des « lavettes », physiquement débiles et inaptes aux exercices militaires. Ils voulaient nous prouver que l’oisiveté – c’était l’idée qu’ils en avaient ! – de la vie au couvent ou au séminaire avait fait de nous des lavettes, incapables de résister aux rigueurs de l’entraînement militaire. Tous les moyens étaient bons, y compris les plus mesquins, pour en établir la preuve, mais ils furent contraints, au cours des sept mois que dura cet impitoyable entraînement, de reconnaître que non seulement nous étions dans une forme physique au-dessus de la moyenne, mais que nous leur damions largement le pion lors des nombreuses discussions auxquelles ils nous provoquaient. Nous avions en effet derrière nous des années d’études universitaires intensives, tandis qu’eux passaient beaucoup de temps aux récits de leurs beuveries et de leurs « succès » auprès des femmes. Nous avions apporté des livres, et chaque minute libre était bonne pour s’y plonger. Ce qui ne les en faisait que davantage enrager. Ils nous donnaient donc à soigner les chevaux les plus rétifs. Et c’est surtout le dimanche que nous étions de corvée ; ainsi nous ne pouvions nous rendre ensemble à la messe. Mais nous étions jeunes, vigoureux, notre formation était solide et nous savions que ces temps difficiles toucheraient à leur fin. De plus, une forte solidarité nous unissait, on ne nous intimidait pas facilement. Dès que nous pouvions quitter la caserne, nous nous précipitions comme un seul homme dans notre monastère, où nous pouvions recevoir la communion.

Au terme de nos classes, les officiers s’étonnèrent de ce qu’aucun des séminaristes2 n’eût abandonné. Mais nous en avions assez de l’atmosphère délétère et des traitements dégradants dans ce qu’ils appelaient « l’engagement sur le front de la patrie ». Nous commencions à nous dire que la vie ne pouvait être pire sur le véritable front. Avec dix autres étudiants en théologie je me portai donc volontaire pour partir sur le front de l’Est. En vérité, nous n’avions aucun désir de nous battre, mais nous ne supportions tout simplement plus l’atmosphère viciée des casernes.

Le voyage vers l’Est, pour une destination tenue strictement secrète, dura deux jours. Nous arrivâmes enfin, trempés par des pluies torrentielles, épuisés par des marches sur des routes transformées en fondrières, dans un camp de baraquements installé sur un terrain vague à la frontière polonaise. Il était affublé d’un surnom évocateur : « camp des vers de terre ». On nous servit une soupe au chou diluée bien impropre à remplir nos estomacs vides. Nous finîmes par trouver la cantine, où nous espérions tomber sur quelque nourriture digne de ce nom. Quelle ne fut pas notre surprise de faire irruption dans une assemblée bigarrée constituée d’uniformes divers et variés : des gradés de tous rangs, parmi lesquels des officiers de police et des sous-officiers, et de simples soldats. Quelques-uns en uniforme de la Wehrmacht, comme nous, d’autres arborant les insignes des Waffen-SS, d’autres vêtus de l’uniforme noir des SS, d’autres encore dans la tenue verte ou bleue de la police, tirés à quatre épingles comme pour un défilé. Quelques hommes se tenaient là, debout ou assis, en vêtements civils. Ils ne prenaient aucune part aux conversations ou aux discussions, mais nous remarquâmes bientôt qu’ils prenaient sans cesse des notes. C’étaient donc là les « indics » politiques présents dans toutes les divisions… Nous venions de débarquer dans une unité SS !

Pour parvenir enfin à nous mettre quelque chose sous la dent, nous nous frayâmes un passage jusqu’au comptoir, mais ne retournâmes pas à notre table, car ce que nous surprîmes de la discussion entre une vingtaine d’individus était trop intéressant. Le sujet du débat plus qu’animé était : « le pape de Rome et l’Église catholique ». Celle-ci était taxée de « lobby capitaliste le plus dangereux du monde », tandis que le pape s’avérait le pire fauteur de guerres de tous les temps. C’est pourquoi, disait-on, l’objectif final de la guerre qui commençait consistait à exterminer les Églises et à liquider les « curés ». Pour clore le débat, quelqu’un s’écria : « Les chrétiens, c’est pire que les Juifs ! »

Il m’était impossible de garder mon calme en entendant ce genre de propos. On traînait dans la boue dans l’hilarité générale tout ce qui, à nos yeux de séminaristes, était saint et sacré, en particulier la Mère de Dieu. C’en était trop. Avisant l’un des ténors du groupe, un officier, je lui dis : « Pardonnez-moi de prendre la parole, monsieur, alors que je viens d’arriver et ne fais pas tout à fait partie du groupe. Mais je me permets de vous poser une question, à vous et à tous les autres ici : avez-vous conscience que vos propos sont contraires à tout ce que le Führer Adolf Hitler s’engage par serment à protéger par le concordat qu’il vient de signer avec cette Église que vous vilipendez ? Ignorez-vous que dans ce concordat – je puis d’ailleurs tout de suite vous citer par cœur les articles concernés – il est stipulé que le gouvernement s’engage à reconnaître la religion chrétienne ? » Ils en restèrent bouche bée. « Et où voulez-vous en venir ? » demanda l’officier. Sûr de mon fait, je répondis calmement : « Je me demande si vous avez conscience du risque que vous prenez en exprimant, devant tant de témoins, des opinions qui vont directement à l’encontre de celles du Führer.

– Et pensez-vous connaître si bien que cela l’opinion du Führer ?

– Sur ce point, certainement. Puis-je vous rappeler que le Führer a exprimé lui-même et publiquement ses idées à ce sujet dans un grand nombre de discours ? Par la signature de ce concordat, il a établi que celui qui attaque la religion chrétienne remet en cause précisément ce que lui-même a posé comme fondement de l’État allemand. »

Ils ne pipèrent mot. Il n’y avait rien à répondre puisque c’était la vérité. Finalement l’un des hommes en civil me demanda si j’étais un « noir » ou un « brun », le noir étant la couleur des prêtres, le brun celle des nazis. J’avais la plus grande difficulté à garder mon sérieux, néanmoins je lui répondis sans sourciller : « Je suis un brun. » Surprise ! La question suivante ne tarda pas : « Quand êtes-vous entré au parti ? » Je répondis : « Je suis entré chez les bruns en 1936.

– Où donc ?

– À Fulda, au monastère des Franciscains. Ils portent l’habit brun depuis six cents ans, depuis bien plus longtemps que les bruns d’aujourd’hui, vous en conviendrez. »

Il y eut des rires gênés et des exclamations de fureur. Je savais bien, et mes camarades ne se privèrent pas de me le dire, qu’il était dangereux, voire lourd de conséquences, de les provoquer de la sorte. Mais il m’était tout bonnement impossible de me taire face à de telles explosions de haine contre l’Église. Je n’avais pas plus de courage que les autres séminaristes, mais j’étais sans doute mieux préparé à ce genre de joute oratoire par plusieurs années d’entraînement dans les groupes de discussion chez les Jésuites, l’étude approfondie du livre de Hitler Mein Kampf, celui de Rosenberg, Le Mythe du XXe siècle, et bon nombre d’ouvrages par lesquels on y avait répondu du côté chrétien. Ajoutons que j’étais sans doute plus entier et téméraire que les autres, dont l’éducation avait souvent, et dès leur plus tendre enfance, commencé dans des écoles tenues par des congrégations religieuses. Or moi, j’avais été pendant des années à l’école bien plus rude de la polémique avec l’idéologie nazie en travaillant au sein de l’Union catholique de la jeunesse.

Les premières représailles ne se firent pas attendre… Le lendemain matin, avant les manœuvres, l’officier qui commandait notre groupe beugla : « Où sont les prêtres ? » Personne ne bougea. Aucun de nous n’était encore prêtre, nous ne nous sentions donc pas concernés. Une seconde fois : « Les prêtres, avancez ! » Nous ne bougeons pas. L’un des hommes qui nous avaient écoutés la veille au soir finit par désigner deux d’entre nous. L’officier hurla de plus belle : « Vous êtes sourds ? J’ai dit : Les prêtres, sortez du rang ! » Je répondis à haute et intelligible voix : « Il n’y a pas de prêtres ici, nous ne sommes que des étudiants en théologie et candidats au sacerdoce. »

Une fois de plus, le jeune lieutenant fut à court d’arguments. Il pâlit de colère et cria à mon adresse et à celle de l’autre séminariste, lui aussi franciscain : « Grimpez sur l’arbre, là, devant vous ! Et que ça saute ! » Nous obéîmes et grimpâmes sur un grand arbre. Nous trouvâmes un perchoir confortable sur une fourche, d’où nous regardions ce qui se passait en bas. L’expression de nos visages – où ne se lisait pas la moindre contrition, heureux que nous étions d’être ainsi perchés – ne parut pas convenir au lieutenant. Un nouvel ordre tomba : « Chantez ! Un cantique ! » Il ne pouvait trouver mieux. J’avais toujours eu une voix puissante. Avec un ensemble parfait, nous entonnâmes le Te Deum. En latin, bien sûr. Le pauvre lieutenant, qui n’y entendait naturellement rien, se répandit en invectives : « Qu’est-ce que c’est que ça ? Je vous ai donné l’ordre de chanter un chant d’Église !

– Mais, mon lieutenant, criai-je, de façon à ce que tout le monde puisse entendre, c’est un chant d’Église ! La langue de l’Église, c’est le latin, le grec ou l’hébreu. Si vous ne savez pas ces langues, c’est dommage, mais vous ne comprendrez pas les chants d’Église. » Au-dessous de nous, les rires fusèrent dans les rangs. Le jeune officier s’était complètement ridiculisé. Et tous les deux, sur notre arbre, nous recommençâmes à chanter de plus belle et à pleine voix, couvrant ainsi l’ordre qui nous intimait de cesser et de redescendre. Nous faisions la sourde oreille. Après nous en être donné à cœur joie, nous finîmes par redescendre. Nous nous étions bien amusés, lui ne songeait qu’à la revanche. Alors, il ordonna : « Direction le bois ! En avant ! » Nous partîmes au pas de course, parcourant quelque cent cinquante mètres de champs moissonnés. Arrivés à la lisière du bois, nous n’entendions « bien sûr » plus les ordres suivants, bien qu’ils fussent assez forts. Nous poursuivîmes notre course en nous enfonçant dans les fourrés, puis nous marchâmes tranquillement une bonne heure jusqu’à l’autre côté du bois. Nous nous assîmes au soleil, nous doutant bien qu’ils finiraient par venir nous chercher. C’est ce qu’ils firent, en voiture.

« N’avez-vous donc pas de cervelle ? Vous n’avez même pas pensé qu’il fallait vous arrêter ?

– Mon lieutenant, nous n’avons pas la permission de penser. Pendant nos classes, on nous a souvent dit que penser, c’était réservé aux officiers et aux chevaux parce qu’ils ont la tête plus grosse que nous… ! »

Gros fou rire dans la compagnie. Je plaignais quand même ce pauvre lieutenant d’avoir précisément récupéré des étudiants de notre espèce dans sa compagnie. Bref, ce premier jour fut un franc succès pour nous ; désormais, ils s’abstinrent de nous infliger ce genre d’humiliation. Nous, les séminaristes, étions bien plus sportifs et coriaces que les autres, qui, pour la plupart ouvriers ou paysans, n’avaient pas eu le temps de s‘entraîner comme nous en avions eu l’occasion en dépit de nos études.

Mais que faire avec de tels soldats ? Comment en venir à bout ? Le sport et les exercices militaires n’ayant abouti à rien, on eut recours à d’autres moyens dont le résultat s’avéra plus catastrophique encore. Tous les après-midi, nous passions deux heures au nettoyage des armes. Il s’y joignit désormais un certain nombre de ces officiers, sous-officiers et autres messieurs en civil, munis de papier et de crayons. Au prix de discussions interminables, ils tentaient de nous démontrer combien il est idiot de se prétendre chrétien. Mais ils ne disposaient pour toute munition que des quelques formules toutes faites entendues dans des cours de formation tout à fait primaires ou dans les écoles des SS. Et nous, nous avions plusieurs années d’entraînement à l’étude de la philosophie, de l’histoire, de plusieurs langues étrangères et autres disciplines dont ils ignoraient jusqu’au nom. Il en allait ainsi souvent jusqu’à minuit, au milieu d’un attroupement de soldats. Merveilleuse occasion de faire éclater toute l’inanité de l’idéologie nazie ! Rien n’était épargné ! L’auditoire, nombreux, s’enthousiasmait, souvent jusqu’à applaudir lorsque les beaux parleurs se retrouvaient à court d’arguments. Nous disposions là d’une occasion unique pour exposer clairement la vérité de notre religion et la cohérence de notre foi en nous appuyant sur la philosophie, l’histoire et le bon sens. La victoire était écrasante !

Dans la journée, les exercices duraient souvent dix heures d’affilée, sur un lac gelé. Le service commençait à cinq heures du matin. En fin d’après-midi, il y avait le cours théorique ; dont j’étais en général dispensé pour une corvée de patates. Nous, les séminaristes, avions en effet souvent déclenché l’hilarité collective par nos questions. Après le nettoyage des armes, qui nous amenait jusqu’à six heures et demie du soir, on servait le dîner. Mais après cela, notre groupe de séminaristes partait en hâte, malgré la neige et le froid mordant, pour la bourgade de Hochwalde, à vingt minutes de marche seulement. Il y avait là une église, mais pas de curé. Nous allions donc chercher l’énorme clé et, soir après soir, installés dans l’église glaciale, nous passions une heure à y faire oraison. Nous puisions là les forces en vue des bagarres et brimades du lendemain. Nous savions avec certitude que nous allions gagner. Certains des auditeurs venaient me trouver avec des questions profondes concernant la foi ; notre combat n’était donc pas vain ! Un seul des onze séminaristes ne venait pas prier avec nous le soir ; il fut aussi le seul à ne pas retourner au séminaire, à l’exception de ceux qui, nombreux hélas, tombèrent en Russie.

CHAPITRE IIILes curaillons

Les deux années qui suivirent comptèrent parmi les plus intéressantes de ma vie. Il y eut, par exemple, la question du serment de fidélité au drapeau. La veille au soir, nous apprîmes que la prestation de serment ne comportait pas le nom de Dieu. Nous ne pouvions donc en aucun cas considérer cette cérémonie comme un serment.

Le lendemain matin, deux régiments se tenaient au garde-à-vous. Nous, les séminaristes, figurions sur l’aile droite, au premier rang. Le colonel prononça quelques mots sur le sens du serment. Après le commandement « Fixe ! » un officier récita la formule : « Je jure sur l’honneur du sang allemand… » À ces mots, nous étions censés tendre le bras droit. Notre groupe resta de marbre. Abstention criante. On nous convoqua bien sûr au rapport. Nous expliquâmes que, pour nous, il n’y avait pas de serment sans Dieu. Nous savions naturellement que les difficultés ne sauraient tarder, mais nous étions convenus de ne pas céder un pouce de terrain sur les questions fondamentales. Le colonel garda un moment de silence, puis s’enquit de notre situation dans le civil. Notre réponse le plongea dans la stupéfaction : « Mais alors, que faites-vous dans la SS ? »

La question semblait être réglée, mais le lendemain matin, nous fûmes convoqués chez le commandant. Nous y apprîmes que nous étions libres de rester dans cette unité SS ou de nous faire reverser dans la Wehrmacht. Je lui demandai immédiatement ce qu’il en était du serment. Il répliqua : « Pas de problème. Je vous ferai prêter serment selon la formule valable pour vous. » Ni une, ni deux, on manda un officier qui nous fit prêter serment selon la formule traditionnelle : « Je jure…, aussi vrai que Dieu m’assiste. » Là-dessus, le colonel lui-même nous assura : « Même en tant que membres de la division de police de la SS vous serez libres de remplir vos devoirs religieux. » Je n’en revenais pas. Encore tout troublé par la tournure inattendue que venaient de prendre les événements, je demandai : « Mais pourquoi veut-on nous garder dans la division SS ? Pourquoi nous promet-on tout à coup la liberté religieuse, alors que c’est justement à cause de nos convictions que nous avons eu tant de difficultés dans la Wehrmacht et que l’on nous y a si souvent ridiculisés ?

– Vous êtes des hommes doués, intelligents et cultivés. Votre refus de prêter ce qui pour vous n’était qu’un faux serment nous prouve que vous avez de la trempe. Nous avons besoin d’hommes comme vous dans la SS : des hommes intelligents, courageux et loyaux, fidèles à la parole donnée. La guerre promet d’être difficile. C’est avec le concours d’hommes tels que vous qu’une unité d’élite comme cette division SS permettra d’obtenir la victoire. »

Ces paroles nous laissèrent abasourdis. Nous restâmes dans la SS.

Le haut commandement avait décidé de créer un bureau d’information dans le régiment. Notre groupe de séminaristes y fut immédiatement affecté et formé comme opérateurs radio. Il s’agissait là d’un service infiniment plus agréable et facile que dans la compagnie. Nous nous entraînions sans subir la pression à laquelle on nous avait soumis jusqu’alors, et nous avions beaucoup de temps libre. On nous dispensait toujours de service le dimanche, ce qui nous permettait de nous rendre à la messe. Les deux paroisses les plus proches s’appelaient Kalau et Paradies – un nom datant de l’époque des chevaliers teutoniques. Les prêtres et les paroissiens nous accueillirent chaleureusement. Lorsqu’ils apprirent que les uniformes SS habillaient des séminaristes et des franciscains, ils firent leur possible pour nous gâter. Certes, il fallait marcher près de deux heures pour accéder à la grande église de Paradies, mais ce que nous avions la chance d’y vivre en valait bien la peine. Tous les dimanches soir, nous rentrions au camp régénérés, et de corps et d’esprit.

Les semaines qui suivirent se déroulèrent dans le calme et la quiétude, à part quelques discussions occasionnelles avec des gens dont la conception du monde différait de la nôtre et auxquels nous eûmes tôt fait de montrer que nous en savions plus qu’eux. Souvent nous restions à discuter de questions religieuses jusque tard dans la nuit. Notre formation intellectuelle portait ses fruits. J’étais de plus en plus persuadé d’être à la bonne place et d’avoir une merveilleuse occasion de montrer quelle force on peut retirer de la foi à ces hommes qui, pour la plupart, n’avaient pas la moindre idée de ce que peut être le vrai christianisme.

Puis arriva la fête de Noël 1939. Il était obligatoire de participer aux « fêtes du solstice », comme disaient les nazis. On chantait alors des chants parlant de la « nuit étoilée » ou d’autres sottises du même genre, ce qui n’avait aucun rapport avec le mystère de ce jour. Nos pensées étaient complètement ailleurs ; il y avait du moins un bon repas et même du vin. Mais un peu plus tard, les choses prirent un autre tour. Notre commandant manchot – il avait perdu le bras droit à la Première Guerre mondiale – parut aux environs de neuf heures.

Son adjudant l’accompagnait ; il tenait à la main un papier jaune. On nous dit qu’il y avait un ordre du Reichsführer des SS, Heinrich Himmler, à l’occasion de la « fête du solstice ». Cet ordre ne concernait que les SS et ne devait en aucun cas être divulgué aux autres. L’adjudant lut le papier jaune ; je transcris ici le sens du texte : « Soldats, le Reichsführer s’adresse ici à ses hommes. Notre victoire glorieuse sur la Pologne nous a apporté la renommée, mais elle a aussi fait couler le sang de nombreux Allemands courageux. Ces soldats ne rentreront plus chez eux. Des familles ont perdu leur père et des fiancées leur futur mari. Il nous faut remplacer une telle perte de précieux sang allemand. La victoire finale n’est assurée que si le fleuve sacré du sang allemand se renouvelle. C’est là le devoir de la SS, la troupe d’élite du Führer. Il nous faut donner au Führer des enfants, permettre au fleuve du sang allemand de s’écouler de nouveau. Beaucoup de nobles filles de la nation sont prêtes à servir de cette façon la patrie. Chaque soldat SS qui a l’intention d’agir en ce sens aura une permission spéciale à cet effet. L’État prendra en charge les frais et chaque père recevra une gratification de 1 000 Reichsmark. »

Pendant la lecture et longtemps après encore, il régna un silence consterné parmi les auditeurs. Personne ne bougea. L’absence de bruit était oppressante. À la question : « Qui est prêt à demander une telle permission ? », personne ne répondit. Les soldats restaient là sans rien dire, mais on pouvait lire leurs pensées sur leurs visages. Puis on demanda : « Où sont les séminaristes ? » Nous nous levâmes. On me demanda sans ambages mon opinion. Je répondis : « Mon commandant, en tant que soldat, je n’ai pas d’opinion personnelle à avoir !

– Vous êtes donc d’accord avec cette invitation ? »

Le rouge me monta au visage : « Depuis que je suis soldat, j’ai uniquement entendu qu’il faut exécuter tous les ordres, de quelque nature qu’ils soient ! » La compagnie éclata d’un rire bruyant. On me dit plus tard qu’en disant ces mots, j’arborais une expression non équivoque.

Le commandant voulut dissiper la gêne et dit : « Goldmann, je sais que vous êtes le porte-parole des théologiens. Je ne peux pas vous donner l’ordre de livrer vos pensées les plus intimes ; mais je vous garantis une entière liberté d’opinion et une absence totale de poursuites si vous nous dites ce que vous pensez.

– Je vous remercie, mon commandant, pour cette promesse faite devant tout le monde. Cet ordre m’afflige beaucoup, particulièrement en cette fête de Noël, qui éveille en nous des pensées et des désirs certes plus nobles. »

Je poursuivis en délivrant mon premier sermon ! Je remontai jusqu’à Tacite, qui, voilà deux mille ans, avait déjà vanté la pureté des jeunes filles allemandes – je le citai d’abord en latin puis en allemand. Puis je citai la Guerre des Gaules de César sur le même thème. Je donnai ensuite des exemples tirés du Moyen Âge (comme les Jésuites m’avaient bien préparé !).