Un meurtre comme un autre - Charlotte Blin-Duval - E-Book

Un meurtre comme un autre E-Book

Charlotte Blin-Duval

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Beschreibung

D’étranges phénomènes se déroulent dans la commune de Villevilier. Des habitants disparaissent à la suite d’un bruit sourd « FLAP ». D’autres deviennent amnésiques et leurs proches n’ont plus aucun souvenir commun. Ils peuvent les reconnaître, nommer leur lien : familial, amical ou encore professionnel. Se comporter comme à leurs habitudes, mais sans avoir accès à un passé partagé. Parmi eux, l’inspecteur de police Carl Vaudl. Confronté directement à l’amnésie, il va pourtant plonger dans le tumulte d’une enquête ponctuée d’incohérences, et découvrir, peu à peu, une réalité dérangeante.

À PROPOS DE L'AUTRICE 

Charlotte Blin-Duval est née en 1974 à Angers dans le Maine-et-Loire. À l'issue de ses études, elle part vivre à Biarritz puis Bordeaux pendant treize ans avant de revenir dans sa région d'origine.

C'est là, qu’elle écrit son premier roman dédié tout d’abord à son fils : "Théodor Tiblac et le Guerrier Sacré du Temps". Elle ne le fera publier que bien des années après. À 40 ans, elle reprend ses études et exerce aujourd’hui le métier de psychologue clinicienne. Au travers de ses textes, elle espère transmettre des messages à ses lecteurs, les transporter dans son imaginaire et les faire réfléchir par le média de la lecture.

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Seitenzahl: 208

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Un meurtre comme un autre

Charlotte Blin-Duval

 

 

 

 

 

«FLAP»

 

Un souffle passa

 

I-LE DÉBUT

 

 

Une Sonnerie…Deux sonneries...Trois sonneries… Il émergea enfin de ses chimères, la bouche pâteuse, soulevant doucement son bras ankylosé de sommeil et le déplaçant au radar, vers l’appareil bruyant. Quand il décroche enfin, une voix familière et grave l’interpelle :

— Hé bien ce n’est pas trop tôt ! Tu faisais quoi bordel ? Bouge-toi, c’est encore arrivé la nuit dernière. Je t’attends au bureau d’ici vingt minutes.

On lui raccrocha pour ainsi dire au nez. L’esprit encore voilé des limbes de sa nuit, il resta quelques secondes le téléphone à l’oreille, bien que l’interlocuteur ne fut plus à l’autre bout.

«  Mais qui était-ce ? …Une voix en effet familière mais…je ne…que se passe-t-il bon sang ? »

Son cœur frappa sa poitrine de plus en plus fort, ses tempes se mirent à cogner en rythme; son souffle de plus en plus court invita la panique à s’emparer de lui, le secouant peu à peu jusqu’à la suffocation. Il se concentra sur sa respiration, inspira profondément, se gonflant de l’air ambiant de la pièce qu’il ne reconnaissait pas.Il ferma les yeux et expira complètement cette angoisse de l’inconnu, qui venait de le surprendre …il déglutit un peu plus calmement : force était de constater qu’il ne se souvenait de rien !

Il ressentit comme un courant d’air se faufiler le long de sa colonne vertébrale.

« De rien ? Pourtant, je parle, je bouge, je réfléchis, mais qui suis-je ? Qui m’a téléphoné ? Où suis-je ? Quand suis-je ? »

Toujours concentré sur sa respiration, il décida d’agir méthodiquement. Il entoura de son regard inquiet la pièce dans laquelle il se trouvait. Un tour d’horizon rapide montrait en face de lui un placard fermé, un tapis gris au sol. Sur sa droite, des rideaux opaques non tirés, pendus à la fenêtre qui dévoilait les rayons perçants du soleil levant. Continuant leur chemin, ses yeux observèrent une porte entrouverte sur une salle de bain. Il tourna sa tête du côté gauche, le mur vide et blanc comme sa mémoire.

Aucune photo, une chambre impersonnelle… et au milieu, lui, sur un lit dont la couette d’un gris clair, aux oreillers anthracite, se mariait avec ce tapis qu’il avait remarqué presque en premier. À la gauche du lit, une petite table de chevet était là qui supportait une lampe, un réveil et son téléphone portable. Celui par lequel on l’avait contacté. Il prit l’appareil et composa le numéro de l’appelant. Un cliquetis précéda la voix rauque qui s’élança au travers du combiné :

— Qu’est-ce que tu fous ? Tu vas te faire laminer par le chef !

— Je… J’ai besoin de votre aide ….

Un silence empreint d’incrédulité puis d’inquiétude figea cet instant, brisé soudainement par un éclat de voix :

— Ho non vieux …pas toi …

 

 

 

Quelques mois plus tard :

Une Sonnerie…deux sonneries….Trois sonneries…

— VAUDL, j’écoute.

— On t’attend au bureau, c’est encore arrivé la nuit dernière. Et magne, sérieux, Marchione est furax !

Son collègue, l’inspecteur THOMAS raccrocha.

« C’est encore arrivé»…À combien en sommes-nous? murmura-t-il doucement, avant de se lever de son lit. Il opta pour prendre une douche rapide et manger un croissant dans la voiture. L’eau l’aiderait à se réveiller pleinement. Enfin « pleinement »…quelle ironie de penser cela…

VAUDL souffrait d’amnésie rétrograde. Il connaissait tous les gestes du quotidien mais ne savait rien de son passé, de ses amis, ou parents. Rien qui pouvait le rattacher à une vie antérieure à ce fameux appel téléphonique.

Il avait appris ses nom et prénom, grâce aux différentes pièces d’identité  illustrées d’une photo, qui se trouvaient dans son portefeuille. Comme sa plaque d’inspecteur de police. Aucun autre indice ne se présentait, qui lui permettait de remonter le fil de son histoire, et de s’y retrouver.

Un courant d’air le sortit un instant de ses pensées, il alla fermer la fenêtre qui venait de s’ouvrir étrangement.

Le plus étrange, c’est qu’il n’était pas seul dans ce cas…sans rythme régulier, sans rapport les uns avec les autres, certains habitants de Vellvilier, tombaient amnésiques, et leur entourage n’avait alors plus aucun souvenir sur leur passé commun…ils devenaient donc des inconnus reconnus …d’autres …disparaissaient sans laisser de traces…

Des vêtements, peut-être de la veille, reposaient sur le portant de la salle de bain. VAUDL pénétra dans la cabine de douche. Il fit couler l'eau, tel une plume coule son encre et pleure la noirceur des mots d’un poème, à la « mémoire d’outre-tombe ». Ses pensées l'envahirent à nouveau.

L’inspecteur VAUDL était solitaire, triste, qui semblait errer nonchalamment, chaque fois que l’on pouvait le croiser dans la rue. Il était bon dans son travail, et c’était d’ailleurs tout ce qui constituait désormais sa vie : son travail. Peut-être était-ce aussi le cas avant ? …Avant.

Au poste, donc, tout le monde paraissait le reconnaître mais au final, personne ne lui attribuait de passé antérieur à ce coup de téléphone. Malgré sa grande connivence avec son partenaire, l’inspecteur Georges THOMAS, la situation restait identique. Ils savaient se connaître depuis longtemps, depuis toujours même, mais ne partageaient aucun souvenir de ce passé commun. VAUDL se sentait perdu, et bien sûr extrêmement vide, car personne n’avait tenté de le contacter. Aucun avis de recherche.

Pour en savoir plus, il avait enquêté sur lui-même. Il avait interrogé l’état civil de la Mairie de Vellvilier, et rapidement un dossier en était sorti. Il était donc bien né dans cette ville. En consultant son acte de naissance, il découvrit sa filiation. Il n’y a pas de hasard, avait-il furtivement pensé, quand l’Amour frappe, ne dit-on pas « qui se ressemble s’assemble ? ». Nom et prénom du père : VAUDLJean, Jacques, Paul. Nom et prénom de la mère : Duval Jeanne, Jacqueline, Pauline. Né, chacun, en 1946. Aucune date de décès mentionnée. L’eau qui lui coulait sur le torse inséra soudainement ses griffes froides avant de revenir à la normale.

À partir de ces informations, il n'eut aucun mal à obtenir les coordonnées d’un domicile. Puis, quelques semaines avaient passé. Il possédait cette adresse griffonnée au stylo bille sur un morceau de papier, désormais chiffonné au fond de son portefeuille. Il la connaissait par cœur. Il attendait le bon moment…il ne se sentait pas encore prêt à les confronter, les affronter, les rencontrer.

Maintes fois il avait essayé, et maintes fois il s’était retrouvé immobile dans la voiture. En face de leur maison. Détaillant le pavillon blanc aux fenêtres carrées, symétriquement alignées de chaque côté de la porte d’entrée bleu pâle; dont les rideaux en dentelle ciselée s’arrêtaient à la moitié du deuxième carreau, accueillant les rayons du soleil pour qu’ils réchauffent l’intérieur en toute intimité. Le petit portillon invitant à respecter le domicile était fermé, et offrait une sonnette au-dessus d’une boîte aux lettres toujours pleine de prospectus.

Ils étaient peut-être en voyage…ils…ses parents…pensait-il…comment des parents ne pouvaient-ils pas rechercher leur progéniture ? Comment pouvaient-ils continuer leur vie sans savoir ce qu’il était advenu de leur enfant ? Le bip de sa montre retentit.

La porte de la douche s’entrouvrit légèrement, comme poussée discrètement par un index invisible.

VAUDL revint à la réalité et ferma le robinet de douche. Il se sécha efficacement, et s'habilla en essayant de contrôler ses pensées, tournantes et incessantes. Le policier tentait de faire le lien entre lui et les autres victimes amnésiques, tout en se préparant. À part l’absence de souvenirs, rien ne les reliait. Ni les lieux d’habitation, ni les métiers, ni les relations, rien. « En même temps, songea-t-il, que sais-je sur moi ? ». Il sortit de la salle de bain en trombe, prêt à partir. Furtivement, il récupéra un croissant dans la cuisine et au passage de la porte d'entrée, il prit ses clés et verrouilla son appartement, avant de descendre par l’escalier.

Il dévala les marches de la large cage qui baignait dans la lumière, des fenêtres disposées, là aussi symétriquement, ornaient le bâtiment de part et d’autre. Les pas cadencés de l’officier amnésique se trouvaient absorbés par le feutre fixé au sol. Les trois étages étaient déserts. Il ne croisa personne jusqu’en bas. D’un pas hâté, il passa vivement la porte, et traversa la rue pour atteindre son véhicule.

Le charmant policier était un homme grand. Il approchait le mètre quatre-vingt-dix. Musclé, il laissait apparaître un torse imberbe aux allures d’éphèbe. Il était coiffé de cheveux châtains clairs tirant vers le blond l’été. Ses yeux couleur noisette, aux longs cils, se profilaient en amandes et en faisaient ce que l’on appelle des yeux rieurs. Un nez long et fin surplombait une bouche aux lèvres pleines d’un rose foncé et bien dessinées, mais non pulpeuses. Il avait tout d’un top model en apparence, mais il exerçait le métier d’ inspecteur de police depuis toujours, enfin…les faits convergeaient en ce sens.

Une silhouette derrière un rideau observait l’homme sortir de son immeuble, et se rendre prestement à son véhicule.

À peine assis dans sa voiture, le policier enfourna le croissant dans sa bouche, tout en attachant sa ceinture d’une main et en démarrant de l’autre. Lorsqu’il partit au loin, la main qui tenait discrètement le rideau disparut alors.

Georges avait mentionné que Marchione était encore furax, il devait absolument se dépêcher pour amoindrir la colère chronique de son chef. Cette fois-ci, ils ne pourraient pas rester sans réponse. Cette histoire était bien trop étrange et commençait à alimenter les journaux à scandales. Ces détracteurs des services publics, et notamment de façon virulente, de la police, faisaient passer les officiers de police pour des moins que rien, inutiles à la société.

Pour VAUDL de toute façon, il s’agissait d’une affaire personnelle. S’il comprenait ce qui lui était arrivé, il résolvait toute l’affaire et vice et versa. Il en avait besoin, sa quête identitaire était sa priorité. Il usait de sa place en qualité d’inspecteur, pour mener l’enquête sur lui-même. Il plaignait les autres victimes qui ne disposaient pas des mêmes moyens que lui pour agir. Il ne se trouvait plus très loin de sa destination. Il termina son repas improvisé, et se passa la main dans les cheveux, pour paraître un peu plus soigné, avant de se diriger rapidement vers un endroit où garer son véhicule.

 

La clémence du temps se mariait à un doux parfum printanier. Une légère brise se frayait un chemin aéré dans l’épaisse chevelure mordorée de Carl VAUDL, annonçant alors une journée agréable

 

II- LA PRISON

 

 

Le commissariat de Vellvilier se tenait au centre de tout. La petite ville était construite sur la base d’un plan hippodaméen comme pour la ville de New-York. Formant un quadrilatère, elle était constituée de douze très larges avenues parallèles, articulées du Nord vers le Sud et traversées à leur perpendiculaire, par cent-cinquante-cinq rues deux fois moins larges. Ces dernières portant les numéros d’Ouest en Est pour qu’il soit fort simple de se déplacer dans la ville. La cinquième avenue représentait le point de séparation entre ces deux points cardinaux. Chacune des voiesprésentait donc un numéro et une direction.

Le commissariat se trouvait en plein milieu, sur la sixième avenue à l’angle de la soixante-dix-septième rue. Il s’agissait d’une bâtisse imposante en pierres apparentes. Une ancienne demeure bourgeoise, rachetée par la ville au milieu du XXe siècle et inscrite au titre des monuments historiques.

Sur trois étages, elle était longue en couloirs. A l’intérieur, la division des salles s’opérait par service : Au rez-de-chaussée l’accueil, les plaintes et les gardes à vue. Au premier étage couloir de droite, la section criminelle et délictuelle; à gauche les stups et la brigade des mineurs. Les deuxième et troisième se partageaient les autres services, allant de la brigade des mœurs jusqu'à la brigade financière, en passant par celle de la protection de la famille….

Quelques miettes de son croissant, restées sur sa chemise, s’échappèrent, happées par le vent.

Déjà dans le bâtiment, VAUDL traversa le grand hall d’entrée en saluant d’un hochement de tête, ou en un geste rapide de la main, les collègues qui le hélaient le temps qu’il atteigne l’escalier en pierre. Puis, il enchaîna, quatre à quatre, les marches jusqu’au premier étage. Il reconnut au loin les éclats de voix de Marchione, dont les propos devenaient plus clairs à mesure qu’il avançait dans ce long couloir :

« Ras l’bol de ces vautours! ‘Va falloir vous bouger; faut qu’ça change cette fois, les gars ! Il est où VAUDL encore ? »

Enfin, la salle de réunion atteinte, ce dernier répondit :

— C’est bon Chef, je suis là !

— Bah mieux vaut tard que jamais ! éructa-t-il  en se retournant sur son inspecteur aux joues rouges de chaleur et au souffle court.

Lorand Marchione était un homme très respectable aux petits yeux ronds à lunettes, à la calvitie prononcée sur un crâne brillant, supportant, sur les côtés, des survivants blancs. De taille plutôt petite, il se dégageait de lui un charisme pourtant extraordinaire et personne ne souhaitait tomber sous ses foudres, et encore moins les provoquer. De nature nerveuse, il apparaissait toujours en mouvement, et à cause des inepties répandues par les journalistes quant à ses hommes et leurs compétences, il était souvent, très souvent, en colère.

Cela dit, quoique coléreux, Marchione était un homme juste et VAUDL aimait travailler avec et pour lui.

—  Alors voilà, la nuit dernière c’est à la maison d’arrêt que ça s’est produit. Un drôle de bruit sourd, et ce matin, Sorel n’était plus là. C’est le troisième incident là-bas. Un détenu toujours disparu, et un autre qui s’est réveillé un matin totalement amnésique. Il marqua une pause très courte et montra du doigt «  VAUDL, THOMAS, sur le coup ! » aboya-t-il. 

Il était confortable d’avoir dans l’équipe un inspecteur amnésique, cela permettait d’instaurer plus facilement une relation de confiance avec les victimes et leur entourage, et de délier certaines langues. Marchione comptait beaucoup sur cette équipe de choc, son équipe favorite.

Malgré certaines tensions palpables, logiques à n’importe quel groupe d’individus, l’ambiance dans cette section de la police était bonne et la solidarité entre flics très présente. Les deux hommes étaient donc soutenus dans leurs investigations et leur binôme reconnu à sa juste valeur.

— C’est moi qui conduis s’imposa THOMAS ! Il fouilla ses poches de chemise en tapotant des mains sur sa poitrine.

— Dans tes rêves répondit son collègue d’un large sourire, en lançant les clés au-dessus de sa main, juste pour montrer qu’il avait anticipé les velléités de son partenaire. C’était un petit jeu entre eux. Celui qui réussissait à prendre les clés avant d’entrer dans le véhicule était celui qui conduisait.

Les clés virevoltèrent. VAUDL, les rattrapa, et se mit en course vers le parking. La voiture démarra dans un bruit sourd, Georges THOMAS, sa carrure de rugbyman encastrée dans le siège passager, fixait de son regard brun la route engloutie par leur véhicule, ses cheveux épais coupés courts se collaient de gel brillant.                                          Ils se sentirent, un bref instant, tanguer de droite à gauche

— Tu crois qu’on va y trouver quelque chose chez Sorel ? Parce que c’est toujours la même histoire et on n’a jamais rien. Aucun indice à part ce bruit sourd, vraiment ça commence à me faire flipper. Pas toi ?

C’est le silence qui répondit en premier à l’inspecteur THOMAS. L’habitacle de leur véhicule était plutôt confortable même si la radio grésillait en permanence. L’attention concentrée sur la route, VAUDL appréhendait la circulation dense dans laquelle il se trouvait. On avait l’impression que le ciel se chargeait comme s’il préparait un mauvais coup. Le vent s’amusait à faire danser les arbres et la luminosité diminuait. Tu parles d’un temps printanier! songea-t-il.

L’artère principale était dégagée, il s’arrêta à un feu rouge. Il regarda son collègue les sourcils froncés :

— Tu as raison, c’est toujours la même chose depuis le début. Je pense donc qu’il nous faut enquêter différemment. Prendre le problème à l’envers…rendons-nous déjà sur place et faisons un point de situation. Récupérons le plus d’indices possible et surtout, interrogeons un max de témoins. Après cela, on verra.

Ils poursuivirent leur chemin jusqu’à la destination entrée dans le GPS. Il gara la voiture et tira le frein à main. L’immeuble qui se tenait droit devant eux était haut de six étages. Une vieille bâtisse du XIXequi tombait en ruine. Une grande porte d’entrée noire en acier, aux poignées rouillées, se laissait encastrer par deux tours. Chacun des cylindres annonçait le début et la fin du mur d’enceinte. Tout était grisâtre. De la couleur de la pierre du monument, aux matons qui travaillaient là, en passant par les papiers à remplir à l’entrée. Les deux hommes traversèrent la première cour et atterrirent à la porte principale.

Le directeur avait été alerté de l’arrivée des deux officiers, et tenait à être celui qui les accueillerait en personne. Il en allait de la réputation de « son » pénitencier.

— Bonjour Messieurs.Je suis le Directeur Waldroff. Voulez-vous me suivre dans mon bureau maintenant, ou désirez-vous inspecter les lieux de l’incident? leur tomba-t-il dessus en leur serrant énergiquement la main, à chacun leur tour.

À l’unisson, les policiers demandèrent à voir la cellule du disparu. Le directeur amorça le pas vers l'intérieur du bâtiment. Au travers des couloirs grisâtres, l'odeur de renfermé planait et imprégnait l'ambiance. Le discours du dirigeant, emprunté au guide touristique, était rythmé par le bruit des portes à barreaux qui s’ouvrent et se ferment, grinçant parfois comme des dents mécaniques. L'issue de l'enchaînement des corridors qu’ils parcoururent, s’élargit enfin.

Les deux inspecteurs pénétrèrent dans l’antre de la prison : une gigantesque cour intérieure prenant toute la hauteur de la bâtisse, dans laquelle allaient et venaient les détenus disciplinés. Ce large espace, pourtant confiné, était surmonté de quatre escaliers en ferraille grimpant chacun vers trois étages, dont chaque coursive donnait d'un côté sur la cour intérieure, de l'autre sur les cellules. Les unes à côté des autres aussi petites, ternes et sales les unes que les autres.

 

En entrant dans les lieux, les policiers perdirent l’équilibre. Basculant subrepticement de la droite vers la gauche.

La bête gardait les prisonniers entre ses dents. Les lumières jaunes et le résonnement de chaque bruit, pas, voix, porte, clé plantaient un décor auquel le mot « humain » était l’antagoniste. La voix de Waldroff claqua :

— C’est ici, la cellule de Sorel. Puis, leur frayant un passage en se positionnant de profil, voyez vous-même !

Un œil de-ci, un œil de-là, les partenaires dressèrent rapidement le portrait de cet homme condamné à mort. Un érudit, fan de Napoléon Bonaparte, avec, également, le Nouveau Testament en chevet.

La petite cellule au lit rouillé, comptait un petit bureau dont la chaise à la peinture plus qu’écaillée pouvait à peine trouver sa place. Un petit bureau, orné d’une tache d’encre encore fraîche, et recouvert d’une pyramide de livres en désordre…

L’un d’eux dégringola de la pile et rebondit sur sa tranche pour se retrouver contre le pied gauche de THOMAS. Ce dernier se pencha pour le remettre en place, en se tenant le bas du dos.

— Allons questionner les « voisins », proposa VAUDL en levant les yeux au ciel.

Waldroff, silencieux, s’exécuta. Il offrit d’explorer les geôles voisines de celle de Sorel, et observa le travail consciencieux des deux enquêteurs.

Les mêmes questions, les mêmes réponses. Seul indice : un bruit sourd. Certains avaient entendu une sorte de claquement, d’autres, un son ressemblant à un objet lourd qui frappe un mur ou peut-être le sol. On en revenait toujours à un « FLAP » sourd.

Le policier demanda alors à inspecter la cellule de celui qui avait disparu quelques semaines auparavant, et dont on n’avait toujours aucune nouvelle. Un tour rapide de la cellule suffit à en déduire qu’il ne s’agissait pas là d’un homme instruit, à la différence de Sorel. Aucun livre, aucun bureau.

La photo d’une femme accrochée sur le mur, à hauteur du visage lorsque le détenu était allongé ; certainement pour lui souhaiter bonne nuit avant de s’endormir. Le dossier indiquait un condamné à mort. Ce personnage aurait tué de sang-froid, de cinq balles de revolver, un homme sur une plage, il y a de cela plusieurs années.

Depuis son arrestation, il n’avait jamais fait parler de lui. Il espérait chaque semaine la venue de la femme sur la photo. Il semblait étrangement paisible et serein. Les seuls liens que l’on pouvait trouver à nos deux disparus, justement en dehors du fait qu’ils se soient tous deux évaporés dans ce bruit sourd, convergeaient sur leur lieu de détention et leur condamnation à mort. Rien de bien transcendant comme indice, vu qu’ils étaient un petit millier dans cette maison d’arrêt à correspondre à cette situation.

L’ambiance pesait lourdement dans cette cellule. On se serait cru dans un film en noir et blanc. Un Hitchcock peut-être. Le caractère insolite de cette enquête prenait une tournure effrayante à mesure du nombre grandissant des disparitions et de leurs différents contextes. Et pourtant il devait bien y avoir une explication. On ne disparaît pas comme ça dans un claquement de doigts.      

            Un courant s’infiltra dans la cellule.

Un soupir provenant du fond des entrailles de THOMAS sortit chacun de ses pensées, et en une fraction de seconde les raccrochèrent tous à la réalité :

— Encore bredouille nom d’une couille! grogna-t-il.

Cette expression vulgaire, mais sincère, dessina un léger sourire sur les lèvres de notre héros. Il remarqua le malaise que ce type de langage infligeait au directeur de la prison, tiré à quatre épingles, et dont la réputation de snobinard coulait sur lui, comme une goutte d’huile sur une surface pleine d’eau.

— Il nous reste à interroger le « revenant » affirma VAUDL, interpellant Walldroff aux joues encore fardées …

— Le...le « revenant » ? reprit celui-ci un peu gêné. Vous voulez certainement parler de Mme Macquart. Il ne s’agit pas d’un détenu, mais de la personne qui tient la blanchisserie. Je vous emmène, mais je vous préviens, elle n’est pas remise et semble divaguer…

De nouveau dans les méandres des couloirs, ils descendirent pour rejoindre la cour intérieure, puis enjambèrent les mâchoires du monstre, dans le sens inverse. Ils retournèrent vers l’entrée où un nouvel escalier les menait au-dessus des cellules, mais cette fois sans aucun contact avec elles.

Un long corridor présentait les salles d’administration diverses, dont le bureau du directeur et celui de son adjoint.Une salle de repos accueillait les surveillants à côté des vestiaires contigus à une salle de sport. Enfin, ils atteignirent la blanchisserie. Le directeur Waldroff toqua à la porte restée entrouverte, puis proposa aux deux policiers d’entrer dans une pièce où la lumière inondait enfin la pièce, et donnait l’impression aux yeux d’être à nouveau ouverts.

Une femme à l’allure effacée, rondouillarde et dont les vêtements ne coïncidaient pas avec ceux de notre époque, se tenait là. Assise à un bureau, le coude posé qui maintenait l’avant-bras levé comme en apesanteur, un stylo entre le pouce et l’index, les yeux dans le vague. Réfléchissait-elle ?

— Madame Macquart ?

HAN ! Estourbie et surprise, la blanchisseuse se retourna vers ses interpellateurs, laissant tomber son stylo à terre.

— Bonjour Madame Macquart, pardonnez-moi de vous déranger, je suis l’inspecteur VAUDL et voici mon partenaire l’inspecteur THOMAS, nous aimerions nous entretenir avec vous au sujet d’...

— De ma mystérieuse disparition, interrompit-elle...oui…oui…

Les yeux repartirent dans le vague. THOMAS lui posa doucement la main sur l’épaule pour attirer de nouveau son attention. Elle releva la tête en direction du policier.

Ce dernier approcha une chaise de son autre main pour s’asseoir à la hauteur de la femme, dont l’étincelle de vie semblait avoir quitté les yeux.

— Mme Macquart, que pouvez-vous nous dire sur ce qui vous est arrivé ?

Le stylo, à terre, roula discrètement vers la gauche de la pièce.

La femme, les yeux écarquillés, dessina une moue de sa bouche et, avec comme l’accent d’une autre époque, murmura :

— Rien, malheureusement, rien, je ne me souviens de rien et je ne sais pas d'où je viens. Ce qui me tient, c'est mon travail et la gentillesse de Mr Waldroff.

Le directeur intervint comme pour soulager son employée.

— Elle ne se souvient de rien. Elle sait juste grâce à sa pièce d’identité quels nom et prénom lui ont été attribués à la naissance, et que son travail consiste à tenir une blanchisserie, en l’occurrence celle de la prison. C’est moi qui l’ai appelée le matin du jour où elle devint amnésique, pour lui demander la raison de son absence.

L’étrange similitude avec le vécu de VAUDL n’échappa à aucun des deux policiers. Leurs regards se croisèrent et retombèrent sur la pauvre femme. Hagarde, elle ne pourrait rien leur apporter de plus aujourd’hui. THOMAS, toujours assis en face d'elle, lui prit la main et la lui serra pour lui redonner un peu de chaleur et de dynamisme. Puis sa main toujours autour de celle de la blanchisseuse, il lui parla d’une voix douce :

— Je vous remercie, Madame Macquart, nous allons vous laisser tranquille maintenant. Nous nous tenons à votre disposition si quoi que ce soit vous revenait. Surtout, n’hésitez pas.

Il se leva et rangea la chaise pendant que le directeur pressa l’épaule de sa salariée avec bienveillance en guise d’au revoir.