Une mémoire d'Indiens - Pierre Micheletti - E-Book

Une mémoire d'Indiens E-Book

Micheletti Pierre

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Beschreibung

La longue route de notre propre vie ne se dessine que lorsque nous nous retournons sur notre passé. Le jeune migrant pied-noir qui quitte l’Algérie en 1962 pour atterrir dans une ZUP de Blois ne sait alors rien de son devenir. Quelle main invisible va guider la construction de sa vie ? Quelles influences auront, dans son
cheminement, la confiance de sa grand-mère, la mystérieuse injonction de son père « Peigne-toi, tu ressembles à un Indien ! », les copains du quartier de sa jeunesse,
ses professeurs ?
Du jeune garçon à l’homme d’aujourd’hui, Pierre Micheletti nous fait suivre son parcours familial et mondial. Tantôt médecin de campagne, tantôt médecin humanitaire, il donne une réalité à son désir d’ailleurs et de rencontres. Ce faisant, il nous fait le cadeau de nous entraîner sur les chemins qu’il a suivis. Avec lui, nous côtoyons, comme si nous y étions, les peuples et les personnalités qui ont marqué l’histoire de son monde et du monde.
De Danielle Mitterrand à Fidel Castro, du Tibet à la Guyane, des paysans de Colombie aux Palestiniens de Gaza, de sa grand-mère à son père, c’est le passionnant roman d’une vie qu’il nous offre, avec ses découvertes, ses questionnements et le sentiment profond que la seule grande valeur de la mondialisation reste la fraternité.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Pierre Micheletti rejoint Médecins du Monde dès 1987, il sera président de l’organisation de 2006 à 2009. Il enseigne depuis 2009 à l’Institut d’Études politiques de Grenoble où il codirige le master « Politiques et pratiques des Organisations internationales » et à la faculté de médecine où il dirige le diplôme « santé-solidarité-précarité ». Depuis 2015, il est vice-président d’Action contre la Faim.
Pierre Micheletti est l’auteur de plusieurs ouvrages et de nombreuses études.

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Seitenzahl: 306

Veröffentlichungsjahr: 2020

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ISBN : 978-2-375860-61-8

© 2020, Éditions Parole

Groupe AlterMondo 83500 La Seyne-sur-Mer

Courriel : [email protected]

Suivi commande : [email protected]

www.editions-parole.net

Tous droits réservés pour tous pays

Page de titre

Pierre Micheletti

Une mémoired’Indiens

•Récit d’un médecin du monde

À Pascale, Christine, Christiane et Bienvenue…

Préface • Comment se tisse un destin ?

Voici un livre surprenant avec une intention simple : un homme se penche sur son passé d’humain et de médecin engagé dans l’aventure humanitaire. À travers un récit palpitant, cet homme vise à décrire comment s’est construite la cohérence de sa vie et à la faire partager aux lecteurs.

Cela commence par le récit de la jeunesse d’un garçon issu d’une famille de pieds-noirs d’Algérie. Chose stupéfiante, on croirait lire du Céline, celui de Mort à crédit, l’un de ses deux chefs-d’œuvre, avant la dérive des pamphlets antisémites. Ce gamin nous raconte la violence des quartiers, l’horreur mâtinée de tendresse et d’éros des relations entre jeunes, et avec les adultes – avec ici ou là un peu de mort, du corps malade exhibé et pas mal de transgressions –, avec juste ce qu’il faut d’humour. Petit à petit, en sortant de la ZUP où se passe l’action, le style à la Céline va se transformer avec une réflexivité croissante.

Globalement, le texte se déroule comme un film parlant, ce qui est paradoxal pour un livre, avec des éléments visuels et auditifs en 33 tableaux. Pour passer d’un tableau à l’autre, il faut d’abord visualiser et écouter, car on se demande à chaque fois : « Mais où sommes-nous ? Dans quel milieu culturel ? Dans quelle partie de la France ? Dans quelle partie du monde ? » Parce qu’en passant d’un tableau à un autre, on change littéralement de monde. Le génie de l’ouvrage est de nous faire revenir, en spirale, dans le monde antérieur, comme si la vie était capable de se boucler à travers ses disjonctions et sa multiplicité, comme une forme d’auto-analyse.

Je l’ai déjà dit, ce récit vise à donner cohérence à une vie qui certes n’en a pas manqué, qui a été animée d’une insatiable curiosité pour l’inconnu. Cette vie est celle de Pierre Micheletti, qui fut, entre autres, médecin de campagne, chargé de nombreuses missions humanitaires, président de Médecins du Monde, directeur de la santé à la ville de Grenoble, et qui s’est reposé de ses pérégrinations en enseignant à Sciences Po Grenoble tout en dirigeant à l’université un diplôme sur la santé des gens précaires et en revenant à des responsabilités humanitaires comme vice-président d’Action contre la Faim. Le tout en menant sa vie intime et familiale.

L’auteur évoque, en spirale, sa famille d’origine, son père, sa mère, sa grand-mère, les profs de sa jeunesse qui ont inspiré son destin. C’est d’ailleurs une parole du père qui donne la direction de la vie du fils et son titre à l’ouvrage, une mémoire d’Indien : « Peigne-toi, tu ressembles à un Indien » lui disait-il sans cesse quand il était petit. Pierre a entendu cette injonction d’abord comme une identification, là encore paradoxale, à l’Indien qu’il ne devait pas être, car il fallait être bien coiffé. Alors que, note Pierre, « les Indiens dans les films de cowboys sont toujours extrêmement bien coiffés ».

Sa grand-mère maternelle, Bienvenue, a aussi été l’inspiratrice de sa vie par des paroles qui manifestaient sa confiance absolue dans la réussite du petit Pierre : il ferait quelque chose de grand et de bien. Cette grand-mère a été, nous dit l’auteur, une partie de la main invisible que le sujet désirant et curieux du lointain aura suivi tout au long de sa vie dans sa découverte de l’ailleurs inconnu.

Contre quoi s’est battu Pierre Micheletti ?

Le narrateur est un hypermnésique, il souffre de réminiscences, pas comme l’hystérique de la psychanalyse mais plutôt comme l’aventurier que constitue un médecin humanitaire à notre époque. Le récit, foisonnant, se déroule en recherche de cohérence.

Sa jeunesse se termine par des études d’abord chaotiques de médecine, interrompues puis reprises après différents petits métiers. Il amorce la seconde partie de son ouvrage par un tour du monde qui commence – et c’est étonnant, et pas étonnant à la fois – par changer de monde culturel en découvrant la famille de la jeune femme dont il tombe amoureux.

À travers tous ces souvenirs, l’auteur fait une sorte d’association libre dans le temps, dans l’espace, dans sa vie psychique. C’est une psychanalyse appliquée mondialisée, ignorée des sédentaires. On pourrait croire qu’il y a peu d’affects chez l’observateur du monde, à part la peur et l’inquiétude à certains moments dont il parle abondamment. Mais surtout il est animé d’une curiosité qui fait irrésistiblement penser à celle d’un autre médecin, militaire de la marine, énigmatique, décédé en 1919, Victor Segalen, avec son superbe Essai sur l’exotisme. L’exotisme, pour lui, c’est la catégorie de la sensibilité qui permet de concevoir l’autre radicalement différent de soi, notion éloignée de la pensée coloniale de l’époque. Segalen décrit une érotique de la découverte au sens du plaisir de découvrir avec respect et plaisir l’autre qu’on ignore, différent de nous. Justement, Pierre Micheletti parle d’une curiosité esthétique qui l’a poussé sur les routes. L’esthétique permet d’assimiler, sans en être traumatisé, l’horreur, parfois, de l’altérité radicale, esthétique dépassée et surmontée chez l’auteur par une réflexivité qui court tout au long des 33 tableaux du film qu’il déploie pour nous.

La vie au Guatemala, comme celle dans le sud du Mexique, mérite une lecture attentive. Elle nous en apprend beaucoup sur l’histoire et la conflictualité à l’œuvre dans ces pays. Il en est de même les interventions en Colombie ou les missions de diplomatie sanitaire, très politiques, à Cuba qui nous font rentrer dans le secret psychique des prisonniers politiques.

Et puis, au retour du Guatemala, Pierre Micheletti devient médecin de campagne. De temps en temps, il quitte ce métier pour aller encore et encore ailleurs.

Chemin faisant, l’auteur réfléchit à ce qu’est un médecin humanitaire.

Un humanitaire, c’est quelqu’un capable de s’engager, d’avoir peur, de prendre des risques, de développer toutes ses compétences au service de la santé de populations en grandes difficultés économiques et politiques, dans des contextes de guerres civiles et de post révolution. C’est aussi se désengager, revenir dans son pays où la complexité rencontrée est différente de celle des pays du sud, plus apaisée et reposante. C’est bénéficier du luxe de pouvoir s’engager et se désengager, s’immerger dans l’inconnu et revenir dans son monde. L’auteur se pose également la question du pouvoir médical et occidental, comment ne pas en mésuser, avec l’observation pertinente de reconnaître comment, dans sa vie, il est arrivé à tenir la capacité de pouvoir parler à la fois avec des prolos et des bobos ; avec des prolos de nombreux pays dans le monde, y compris en France quand il était dans la ZUP de son enfance.

Je reviens sur le rapport entre l’engagement et le désengagement, qui me paraît très éclairant quant à la question de l’identité humanitaire. Quand, à un moment du texte, il s’identifie au Dr Albert Schweizer, c’est seulement à l’un des rôles qu’il a joués, comme il le dit lui-même. Certes, le Dr Schweizer s’est engagé – il est à juste titre considéré comme l’un des précurseurs de la médecine humanitaire –mais il n’a pas fait le même va-et-vient entre engagement et désengagement. Il est resté et est mort à Lambaréné, au Gabon.

J’ai déjà dit que, pour l’auteur, une main anonyme et invisible l’a conduit toute sa vie. Ce n’est pas la main invisible du marché dont parlait Adam Smith – qui cependant mène le monde – mais la parole de son père, la confiance de sa grand-mère, la relation avec son ancien prof de géo et le fort désir en lui d’aller à la rencontre de l’autre, cet autre si proche et si lointain qui nous fait découvrir la mondialisation sous l’angle de la fraternité. E ça n’est pas rien ! En fait, nous comprenons que Pierre Micheletti s’est battu contre ce qui empêche la fraternité.

Je me pose une question en terminant : il a découvert les Indiens un peu partout dans le monde, mais a-t-il découvert l’indien en lui ? J’aurai tendance à dire « oui et non ». En tout cas, il est devenu un médecin métissé, un humain métissé, dans le sens d’une juxtaposition intime et respectueuse des différences, à l’image de la conception de « l’exotisme » de Victor Segalen. Sans doute plus Segalen que Schweitzer.

Il y a également – et je dirai heureusement – un pessimisme certain qui se dégage du texte : non, la vie n’est pas simple, le monde n’est pas rose.

Le grand intérêt de ce livre est, pour moi, l’expérience d’un métissage entre Thanatos, la pulsion de mort à la Céline, et l’Éros freudien, à la recherche de l’altérité en l’autre… et en soi-même. Une psychanalyse pratique et appliquée, à l’échelle de la mondialisation. Oui, le destin personnel et collectif est tissé de nombreux fils, en acceptant la polysémie de ce dernier mot : les fils du tissage, les enfants de l’histoire.

Jean Furtos

Psychiatre des hôpitaux honoraire, fondateur de l’Observatoire National des Pratique en Santé Mentale et Précarité (Orspere-Samdarra)

Selon Éric Guérrier (L’Algérianiste, sept. 2001), un groupe « contre-terroriste » français aurait traduit pour se désigner le nom des irréductibles Indiens Blackfeet des westerns. Reprise péjorativement par la presse française, l’expression « Pied-noir » fut revendiquée par les Européens du Maroc (vers 1954), puis, trois ou quatre ans plus tard, par les Français d’Algérie.1

Christian Bobin,

La part manquante.

1 Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, Dictionnaires Le Robert, nouvelle édition, Paris, 2010, 1635 p.

PARTIE 1• ZUP-nord •

1.

J’ai traversé mon enfance nourrie de repères politiques rudimentaires : les Arabes sont des fourbes qui préparent leurs coups en douce, toujours prêts à vous planter un couteau dans le dos (« Mais heureusement, les juifs leur mettent des raclées en Palestine ! ») ; les communistes sont des vendus, les porteurs de valise du FLN, ils ont soutenu un mouvement qui a tué de nombreux pieds-noirs et jeunes métropolitains venus combattre sur le sol d’Afrique du Nord ; de Gaulle est un traître qui, brusquement, a lâché l’Algérie, poussant nos familles à l’exil en même temps qu’il signait l’arrêt de mort de milliers de harkis ayant, eux aussi, cru en la loyauté de la France à l’égard de leur combat. L’aversion de mon père pour « Charlot » est notoire dans la communauté militaire. Aussi n’est-ce pas une surprise pour les habitants de notre immeuble, le lendemain de la mort du général honni, de trouver dans la cage d’escalier une bouteille de champagne vidée par mes parents, ostensiblement posée sur les boîtes à lettres. Faisant fi, dans sa joie, de toute la retenue qui sied à un sous-officier, mon père a apposé sur le col de la bouteille vide une pancarte : « Charlot est mort, autant en emporte le vent ! ».

Quelques jours plus tard, dénoncé par un voisin mécontent du commentaire, il est convoqué chez le chef de corps, officier de haut rang qui assume les fonctions disciplinaires d’un préfet à l’égard des militaires expatriés à Trèves, en Allemagne, où nous vivons.

Mon père n’a eu d’autre choix que de m’emmener pour cette convocation à laquelle il ne peut se soustraire : il devait me conduire ce jour-là à l’hôpital pour l’examen d’une vilaine verrue plantaire surgie de nulle part sur mon talon, et qui m’empêche de marcher. Pendant le long entretien qui précède mon supplice à venir (l’ablation au bistouri électrique de ladite verrue), je perçois les éclats de voix qui filtrent sous la porte. Seul l’officier supérieur s’exprime d’abord, en phrases tranchantes que rien n’interrompt. Mais mon père a, sur le sujet qui motive la rencontre, de solides convictions : bientôt, le ton monte. Enfin, la porte s’ouvre, il la referme sans se retourner, et, silencieux maintenant, avec sa tête des mauvais jours, dévale les escaliers au galop. Je lui emboîte le pas, plus préoccupé de la consultation imminente que de cette altercation à laquelle je n’ai rien compris. Arrivé au rez-de-chaussée, il loupe la dernière marche et s’étale de tout son long sur le vaste tapis de sol qui amortit sa chute. C’est la première fois que je vois le colosse tomber. Dans l’uniforme d’habitude réservé aux cérémonies officielles, paré de tous ses insignes et décorations, la scène ne m’en impressionne que davantage. Il s’écroule en silence. Je me précipite pour amorcer un dérisoire geste qui prétend l’aider à se relever. Je n’obtiens en retour que la vision de son masque plein de rage. Oui, je me souviens précisément de la mort de de Gaulle, comme de mon père vacillant pour la première fois à mes yeux, un jour de novembre 1970. Mais, aurais-je enfoui ce souvenir dans les tréfonds de ma mémoire, peine perdue : il ne manquera jamais une occasion de raconter sa revanche sur le Grand Charles, quitte à être tombé au combat. Je quitte l’Allemagne quelques mois plus tard : avec ma mère et mon frère, nous nous installons à Blois chez mes grands-parents. Mon père est muté en Polynésie, et n’a pas obtenu que sa famille puisse le suivre.

2.

Le réverbère est notre point de ralliement, à l’angle que fait le long bâtiment en L, presque à hauteur du porche qui permet de passer sous la barre d’immeuble pour relier la rue René Coty et le petit supermarché Égé où s’approvisionnent les familles du quartier.

À la tombée de la nuit, mimant les insectes qui virevoltent en colonies denses autour de son globe brûlant, la petite bande dont je fais partie se retrouve sous son halo pour le rituel conciliabule, après les cours et les devoirs. La négociation entre nous déterminera la cage d’escaliers où se poursuivront nos interminables discussions d’adolescents et, la chance aidant, les flirts avec les filles des escaliers voisins. On se retrouve entre jeunes des montées les plus proches : les 20, 22, 24 et 26 de la rue Jean Perrin. Fabrice est du 20, son père, maçon, travaille toute la semaine sur le chantier de l’autoroute en construction qui doit relier Paris à Chartres. Il ne le voit que les fins de semaine. Ses deux frères aînés sont employés chez SEV Marshall, où ils fabriquent des pièces automobiles. Nous évitons Dominique, le cadet, comme la peste. Il se plaint à chaque occasion des allergies provoquées par les produits manipulés à l’usine. On s’est fait avoir au début, cédant à sa demande pressante de le suivre à la cave pour « qu’il nous montre ». Baissant brusquement le pantalon de survêtement qui résume la variété de sa garde-robe, il exhibe alors les deux grandes plaques suintantes, rouge carmin, qui progressent en d’improbables cartes de géographie symétriques sur l’intérieur de ses cuisses depuis les plis de l’aine. Une vision d’apocalypse qu’il propose alors de prolonger en baissant son slip, pour nous montrer la racine du mal ! Dans un réflexe instinctif et salvateur, nous remontons comme des bolides vers la surface. Le père de Denis, du 20 également, travaille dans la grande imprimerie Cino del Duca comme ouvrier héliograveur. Il nous rapporte, en fin de semaine, des revues – fort attendues à la maison – présentant des défauts de fabrication : Nous Deux, Intimité et surtout Télé Poche. Le père de Philippe, du 22, est routier ; lui aussi ne rentre qu’en fin de semaine. Il passe alors une partie de son week-end à bichonner sa voiture qui fait des jaloux : une Panhard coupée GT 24. Elle trône sur le petit parking au pied de l’immeuble. Sa mère est cantinière à l’école Rabelais toute proche. Caroline, la cadette qui fait l’objet de toutes mes attentions, a un an de moins que nous. Elle rentre en 5e au collège Bégon que nous fréquentons tous. La mère de Martine, du 26, rapporte aussi des produits attendus des voisines : elle travaille pour l’usine des laboratoires Lachartre où sont produits les shampoings Hégor et surtout la fameuse crème pour le visage Oil of Olaz dont raffolent nos mères. On respecte Martine car ses parents sont divorcés. C’est la seule du quartier dans cette situation. On évite de lui faire de la peine en racontant nos fêtes de famille : quand sa mère a des soucis en fin de mois, la solidarité s’organise parmi les habitants du voisinage. Chantal, sa meilleure amie, habite dans la même montée. Elle vient des Antilles, de la Guadeloupe : c’est une île lointaine que je ne saurais pas situer sur une carte du monde. Son père est technicien à l’équipement. C’est la seule noire du collège. D’ailleurs, tout le monde est noir dans sa famille. Emilio aussi, on y fait attention, car son père, ancien mineur en Espagne, a du mal à respirer. Il est souvent malade. On le plaint, on a l’impression que l’air n’arrive pas à rentrer dans ses poumons, et que jamais, de retour du bureau de tabac où il est malgré tout allé acheter son paquet de Gitanes maïs, il n’arrivera à remonter jusqu’au 2e étage. On est doublement malheureux, car alors, quand il est en arrêt, il cesse de nous approvisionner en vignettes de footballers qu’il rapporte de l’usine de chocolat Poulain où il est mécanicien sur une chaîne de production. Nos albums, une fois complétés avec les précieuses images de nos idoles de l’AS Sochaux, des Verts de Saint-Étienne et bien sûr l’AAJB de Blois qui évolue en Division 2, permettront d’obtenir les cadeaux espérés : chocolats ou équipements pour le foot. Nous sommes ainsi tous très attentifs à la santé du père d’Emilio.

L’été, assis sur des casiers à bouteilles ramenés de chez Égé, les membres de notre tribu urbaine devisent en arc de cercle autour du lampadaire, espérant ne pas être brusquement invités à déguerpir par les Dumontet : un couple diabolique qui réside au 1er étage du 22. Chaque soir, à 17 h 30, avec une régularité de métronome, leur moto franchit le porche pour venir s’immobiliser à proximité de notre réverbère. Le duo au teint couperosé descend alors de la Honda 350 pour entamer le rituel qui fait nos gorges chaudes : la séance de déshabillage des voisins-motards, improbables adorateurs du Bol d’Or. Ils travaillent tous les deux à la « Sécu » dont ils ont manifestement adopté le ton austère résultant du côtoiement répétitif et déprimant des feuilles de maladie. À ce stade, seuls de fugaces regards traduisent leur contrariété de nous voir agglutinés si près de leur zone, manifestement érigée en aire de stationnement réservée. Ils gagnent ensuite leur appartement après force procédures de vérification de la belle Japonaise, recouverte d’une bâche pour la nuit. Au passage, le couple sans enfant aura de méchants propos pour les mioches de huit ou neuf ans à qui nous concédons quelques lueurs périphériques de notre salon en plein air. Une heure plus tard, si nous sommes toujours au pied de notre totem à moustiques, la fenêtre de la cuisine s’ouvrira pour une première admonestation prononcée distinctement : « Attention, les marmots, on vous a à l’œil ! Vous avisez pas de toucher à la moto ! »

La séquence devient alors aussi ritualisée que la métamorphose du déshabillage : toutes les 30 minutes environ, la fenêtre s’ouvre à nouveau pour une invective dont le niveau sonore croît en proportion du caractère inintelligible des mots prononcés.

19 h : « Ra-caille… gosses… marre. Henry !… Henry, t’es où ?… Henry, viens, nom de Dieu… Y zi sont… core. »

19 h 30 : « T’ain, c’est pas po… c’est pas croi… Font quoi là… core ? Rentrer… Maison !… tard ! P’tain… Henrou… Ryyyy !!, moto… Où ???… à la fin… »

À vingt heures, si nous sommes encore sous la lumière après le dîner, surviendront d’ultimes éructations devenues totalement incompréhensibles signant que les motards ont dépassé la dose prescrite. Puis, enfin, les lumières s’éteindront au 1er étage du 22 : on se couche tôt chez les Dumontet… Le lendemain, le nombre de bouteilles de Préfontaine ramenées à la consigne du Égé témoignera du moral de la veille.

Notre réverbère recèle un secret. Il faut le fréquenter de près pour être dans la confidence : les jours de pluie, il conduit l’électricité. Pas de quoi foudroyer un individu, fort heureusement, mais suffisamment pour provoquer un bond de surprise chez celui qui le touche alors. Dès qu’une odeur de chocolat flotte sur le quartier, signe annonciateur de la pluie dans la mémoire collective des habitants de la ZUP, nous attendons avec avidité le passage de nos proies. M. Suarès, dont le con de chien vient régulièrement faire ses besoins sur les carrés de pelouse d’ordinaire réservés à nos parties de « ballon prisonnier », est un client assez régulier. Il réside rue Langevin qui jouxte notre bâtiment. Alberto, son fils, est un copain, mais il fréquente une autre bande, dite entre nous des « tos », pour Portugais. Il a deux caractéristiques que nous lui envions : une mobylette Malaguti 3 vitesses à pied, et du poil sur la poitrine qui dépasse de ses chemises toujours largement ouvertes. Deux atouts auxquels nous croyons dur comme fer pour conquérir les filles de Bégon. La légende du collège dit qu’il se rase le thorax depuis l’âge de dix ans : l’épaisse toison serait le résultat de ces tontes assidues. Le chien de la famille, lui, génère donc le courroux de notre bande, d’autant que c’est contre notre réverbère qu’il vient souvent dresser la patte après avoir miné notre terrain de jeu. Aussi, c’est avec un plaisir gourmant que les copains se regroupent à l’entrée du 20 quand un guetteur les aperçoit, chien et maître, en approche de notre territoire par temps humide. Nous croisons les doigts pour qu’ils contournent ou négligent l’autre éclairage de l’immeuble installé face au 26. Comme une offrande à la patience, notre observation est régulièrement récompensée : le clébard s’approche enfin, d’une démarche qui résulte du croisement surréaliste entre un teckel et un chien loup (comme un symbole des différentes tribus installées ici). Le mutant lève alors la patte et commence à gratifier le réverbère d’un jet puissant, expression d’une longue après-midi de retenue. Tout au plaisir de la délivrance, il est soudain pris d’une contraction inattendue qui le fait décoller de la terre ferme. Il doit à la laisse fermement maintenue par son maître incrédule, de ne pas s’éloigner davantage du sol… Par respect pour Alberto, nous refluons alors vers l’intérieur de la cage d’escalier où nous nous bidonnons sans vergogne.

3.

Le 24 reste la montée d’escalier la plus utilisée comme zone de repli : elle est centrale quand les parents battent le rappel du dîner depuis les fenêtres de leurs appartements. Nous y avons du reste investi le garage à vélo du sous-sol, érigé en mini salle de foot par mauvais temps. Les différents réduits de la cave offrent d’utiles alcôves improvisées pour nos séances de patins avec les filles. Enfin, les voisins y sont plus bienveillants que ceux des autres montées pour nos cris et nos rires, jamais départis de respect à l’égard de nos aînés. Dans les cages d’escaliers voisines, outre les motards taciturnes sévissent des irascibles de tous poils.

Jacques et Mado vivent au premier. Ils ont toujours un mot gentil ou rigolo quand ils nous croisent, occupés à tenir les murs à l’entrée de l’immeuble. Tous les deux ont une trentaine d’années. Jacques est un ancien coureur cycliste semi-professionnel. Une terrible chute lui a laissé un corps abîmé : tout son côté droit est paralysé. De ce côté, sa main est comme les serres d’un oiseau mort, inerte et recroquevillée. De même pour la moitié de son visage, l’obligeant à des efforts pour parler de façon intelligible. Il marche avec difficulté, son pied droit donnant le sentiment de toujours vouloir shooter un ballon imaginaire passé à sa portée. Madeleine et lui se sont connus au centre de rééducation après qu’elle a été amputée des deux jambes. Mado avait voulu se suicider, quelque part sur la voie ferrée entre Paris et Tours. Un jour de dispute avec Jacques, elle a ouvert la porte et a gagné la rue en hurlant. Elle n’a pas remis ses deux prothèses de jambes et s’éloignait à même le sol, à la force de ses bras et de ses épaules, musclés par une longue familiarité avec l’usage des béquilles au sortir de l’hôpital. Aussi, les rares fois où le ton monte dans le petit appartement du premier, nous retenons tous notre souffle à l’idée de la revoir ainsi progresser, comme une tarentule géante, entre cris et pleurs, sa jupe traînant sur le bitume.

Sur le même palier vit un couple discret. Les deux occupants du petit appartement, jumeaux de celui de Jacques et Mado, partent tôt et rentrent tard. De la porte filtre presque en permanence une musique comme nous n’en écoutons pas à la maison. D’ailleurs, elle ne nous plaît pas aux copains et à moi. Mais ils sont gentils et ne râlent pas quand on crie. On s’est même demandé si la musique n’est pas destinée à couvrir nos rires et le bruit de nos jeux sous leurs fenêtres. En fait non, ils aiment vraiment ce genre-là : le monsieur est le directeur du Conservatoire de musique, un lieu qui nous est totalement inconnu, mais où on écoute ce genre de musique mortelle. C’est dire que cela ne nous fait pas rêver.

Au second, habitent les parents de Marc, un mioche de dix ans qui veut toujours se joindre à nous, les grands de trois ou quatre ans ses aînés. Sa mère ne travaille pas, son père est comptable dans l’une des usines qui jouxtent la route de Vendôme formant la grande zone industrielle dont la ZUP est le réservoir de main-d’œuvre et le dortoir. Ma mère m’a demandé de faire des efforts à son égard, car le père de Marc est un ancien sous-officier de l’armée : c’est donc un peu la famille, aussi faut-il se serrer les coudes. Il fait ainsi partie des plus jeunes que, l’été, nous admettons autour de notre réverbère, cibles privilégiées, dans la demi-pénombre, livrées à la hargne des Dumontet de retour d’une longue journée de souffrance.

Philippe et Caroline vivent au 4e, juste au-dessus de chez moi. Dans le quartier, Philippe est mon meilleur copain. Foot, vélo, trajets jusqu’au collège, nous partageons beaucoup de temps ensemble. Nous suscitons le respect de la bande du réverbère : Philippe est rapide et costaud, généreux, toujours prêt à défendre l’un d’entre nous en difficulté. Je n’ai pas les mêmes qualités, mais je partage avec lui une vraie prédisposition pour chaparder au Égé tout proche, friandises et gâteaux secs. Ces rapines nous valent reconnaissance et admiration de nos pairs. Notre carrière aurait pu connaître un certain développement, mais Philippe vient de se faire pincer par le directeur alors qu’il tentait une sortie sans achat devant une caissière certainement pas dupe de ses visites régulières de courtoisie dans le magasin, les poches quasiment débordantes de Petits Lu, Mars et autres Carambars, enhardi par les succès habituels. Le samedi suivant, je suis bien placé, un étage en dessous, pour entendre les cris de mon ami auquel le paternel administre une solide raclée. Chez eux, on ne plaisante pas avec la discipline : les hurlements de Philippe viennent le rappeler à chaque coup de ceinturon. Son père, malgré l’admiration suscitée par la GT 24, occupe pourtant une place à part dans le quartier. « Il est à moitié arabe » est la formule consacrée – discrètement – dans la famille à son égard, aussitôt assortie d’une précision qui m’échappe tout autant, mais qui semble l’absoudre en partie : « c’est le fils d’une jeune fille de harki avec un métropolitain du contingent… » La formule reste mystérieuse pour moi. Philippe est un copain et Caroline est mon premier amour blésois. Grâce à elle, je peux enfin apercevoir d’autres soutiens-gorge que ceux de ma mère étendus la nuit dans la salle de bains. Bref, après quelques séances de fougueux baisers à pleine bouche avec la langue comme me l’ont conseillé des copains expérimentés, je m’enhardis bientôt à d’autres explorations mollement réprouvées à leurs commencements par Caroline qui me demande, comme seul gage de son accord, de ne rien dire à Philippe : ce que j’accepte avec une réelle conviction. Me voici donc enfin au contact de la poitrine – tant de fois rêvée – de ma voisine. L’excitation tient presque davantage du contact soyeux des broderies que des fruits encore verts qu’elles abritent. Les élastiques de mes sous-vêtements sont mis à rude épreuve, alors même que n’a heureusement toujours pas été inventé le concept d’obsolescence programmée dans l’industrie du textile pour ados. C’est une grande chance dont je profite à plein, ignorant encore que l’obsolescence la plus implacable tient au contenu plus qu’au contenant de ma gangue de coton.

Nous habitons au 3e. Sur la porte, une petite plaque de cuivre gravée indique « Noël et Bienvenue Ferrandez ». Seule la boîte à lettres, en bas de l’immeuble, porte la trace d’une présence supplémentaire. Cela fait un an maintenant que nous sommes arrivés chez mes grands-parents maternels et partageons l’appartement de trois pièces où ils nous ont accueillis au départ de mon père. Nous dormons à trois dans la chambre dévolue, avant notre installation, aux activités de couture de ma grand-mère : Francis, mon petit frère, dort dans le grand-lit avec ma mère, et moi, à côté sur un matelas mousse glissé sous le lit chaque matin afin de permettre l’accès à la Singer à pédale où Bienvenue s’affaire des heures durant, dès notre départ à l’école. J’ai appris en arrivant chez eux que mes grands-parents sont ce qu’on appelle des « rapatriés », et qu’il y en a plein dans le quartier. Il semble même que la ZUP ait été en partie construite pour eux à partir des années 60. Des noms d’habitants des escaliers voisins me deviennent assez vite familiers, y compris parmi certains des vieux grincheux que nous évitons avec les copains : Mantoya, Climent, Assencio, Cardona, Shoukroun… Ils ont manifestement un statut à part dans l’esprit de mes grands-parents, car selon une formule rituelle dans leur bouche : à eux on peut faire confiance ! Mon père maintenant parti en Polynésie, nous voici donc à Blois, hébergés pour un transitoire qui dure, mais ravis de ses longues retrouvailles avec Pépère et Mémé. J’ai pour eux une grande affection qui remonte aussi loin qu’existent les limbes des souvenirs partagés en leur compagnie.

En Allemagne, la tribu à laquelle j’appartenais, celle des fils de militaires expatriés, était lisse et hiérarchisée : mimant celle de nos pères. Nous vivions en vases clos, dans des quartiers spécifiques seulement habités par les familles des FFA, conformément aux accords de l’armistice de 1945 sur l’occupation du pays vaincu. Nos contacts avec les enfants allemands des immeubles adjacents étaient quasi inexistants. La consanguinité semblait de mise, sans que je ne puisse dire si, de part et d’autre, elle constituait un réflexe ou un mot d’ordre. Mais ici, à la ZUP, j’ai changé de tribu : mes cheveux poussent sans le regard réprobateur des voisins. Je me découvre une toison sombre, striée de deux mèches blondes, deux virgules inattendues. Ma tignasse s’allonge désormais sans limites, se contorsionne. Les bouclettes désordonnées qui en résultent ont l’air de ravir ma mère, témoins pour elle comme pour moi d’une liberté nouvelle.

Le noyau dur des copains se déplace vers le collège. D’abord en 4e puis en 3e, par petits cercles concentriques qui s’élargissent. Il supplantera bientôt celui de mon voisinage. Denis, Jean-Marc, Philippe, les deux Patrick, Gérard, Yannick… Nous sommes devenus inséparables, dans et hors Bégon : les premières boums, les premiers chagrins d’amour, les descentes en ville pour faire les magasins ou pour lâcher des boules puantes au rayon lingerie fine des Nouvelles Galeries (Patrick Lasnier, frappé d’une perte totale de l’odorat, en est toujours le maître d’œuvre), les sorties à vélo… Tout est prétexte à se retrouver : comme une addiction en amitié. Dès que j’ouvre un œil, c’est pour penser à eux, à ce que nous allons faire ensemble, à l’endroit où nous nous retrouverons, aux devoirs à expédier le plus vite possible pour décrocher le visa de sortie. Nous nous disons tout, sans pudeur, sans retenue parfois, nous exposant les uns aux autres avec la générosité débridée que seule permet l’adolescence. De cette intimité partagée, de cet étayage que nous représentons les uns pour les autres, vont naître des liens faits pour durer. Nous sommes issus de familles dont les profils sont aussi des repères partagés : ouvriers, petits fonctionnaires, sous-officiers de carrière. Nos codes sociaux ne comportent aucune barrière indéchiffrable les uns pour les autres. Nous parlons le même langage : nous sommes les enfants d’une même tribu, sans conscience réelle encore de ce que sont les autres et en quoi elles peuvent différer de la nôtre. Les moments les plus frénétiques, les plus débridés sont ceux qui prévalent quand les parents d’un membre de la bande s’absentent, laissant la possibilité de regroupements prolongés sous le même toit.

Un matin de septembre, un élève arrive en retard. La rentrée en 3e a eu lieu depuis quelques jours déjà. La famille Cicchelero entre dans ma vie en même temps que Patrick est entré dans la pièce. Très vite viennent les premiers échanges et les premiers passages dans le grand appartement de la rue Alain Gerbault.

J’y fais la connaissance de la maman aux yeux aussi clairs que son sourire, des frères Gérard et Daniel et de celle qui est alors la petite Valérie. Mais où est le père que tout le monde évoque avec respect ? Il est à La Ferté-Bernard, répond invariablement la famille ! Occupé à la construction de l’autoroute qui doit relier Paris à Bordeaux, dont il est l’un des chefs de chantier pour les ouvrages d’art. Il court ainsi de pont en pont, au rythme endiablé que lui imposent le calendrier et la ronde des camions-toupies dont le contenu, non plus, ne peut souffrir de retard. Il faudra quelque temps encore pour découvrir le personnage, puis viendront les premiers repas pris en commun dans cette maison où la porte est grande ouverte.

Le père est craint, manifestement. Surtout en fin de trimestre quand vient la saison des bulletins de notes… Le regard est direct, d’abord scrutateur, puis bienveillant une fois franchi l’examen de passage. La moustache est drue, le cheveu déjà clairsemé. M. Cicchelero sera, pendant un temps, dans ce moment si particulier qu’est l’adolescence, comme une sorte de balise pour quelques-uns d’entre nous. Avec des moments de plaisir et de rire, avec des coups de gueule aussi ! Le père et la mère, Bruno et Andrée, sont comme les doigts de la main : toujours d’accord quand il faut prendre une décision. Même leur redoutable accent du Sud-Ouest les réunit ! En pratique, c’est toujours chez eux que nous convergeons. Le couple ne manque aucune occasion d’une transhumance vers la région toulousaine, dont ils sont issus, aux abords de l’Ariège et du Gers. Nous leur sommes éperdument reconnaissants d’avoir un tel sens de la famille, qui permet un autre regroupement : celui de la bande gouailleuse que nous formons. Nous faisons donc la fête, nuit et jour, au grand dam des voisins lassés de nos cris, de la musique à tue-tête, des pétards jetés par les fenêtres, des cavalcades nocturnes dans les escaliers, des rires artificiels provoqués par les premiers mélanges explosifs d’alcools chapardés en grande surface.

Moins risqués que le vol pur et simple, nous sommes peu à peu passés maîtres dans les changements des prix sur les bouteilles, troquant allègrement celui d’une bouteille de vodka contre celui d’un jus d’orange. Notre expérience consommée du subterfuge nous a appris à déceler d’un coup d’œil la caissière la plus propice à la manœuvre : la plus jeune ou la plus inexpérimentée, qui n’y verra que du feu. C’est ainsi que nous devenons des observateurs attentifs de la gestion du personnel des établissements que nous « fréquentons ». Nous déplorons bientôt cette navrante évolution qui consistera à fragmenter les étiquettes des prix en trois morceaux distincts, nous obligeant à des manipulations plus longues, susceptibles d’attirer l’attention d’un vigile. Nos parties de cartes pourraient être l’occasion de pauses salvatrices pour les voisins, mais tel n’est pas le cas : ni par leur durée qui s’étale du milieu de la nuit au petit jour, ni par notre habitude de ne concevoir une partie de belote ou de coinche sans les hurlements de joie des vainqueurs d’un capot, comme de ceux des victimes d’une régulière tricherie manifeste. Contrits, nous irons, la veille du retour parental, pour nous prévenir des foudres de Bruno le père, supplier les voisins de bien vouloir nous pardonner – avec un succès mitigé –, car ils ont appris à se méfier de nos fausses repentances, instruits par de multiples épisodes antérieurs.