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Mémoires d'un paysan au contact des évolutions techniques agricoles
Guy Jussian est fier d’être un paysan. Né en 1934 dans un village au pied du Luberon, il a travaillé la terre toute sa vie, sur les traces de ses ancêtres. Témoin vivant du grand basculement du monde agricole, quand la machine s’est substituée aux chevaux et aux faucilles, il raconte ici son pays et livre les chroniques d’une agriculture paysanne qui donne autant qu’elle prend à la terre, de façon harmonieuse. Il confie les secrets de son métier, fait revivre les travaux d’antan et invite le lecteur à la coupe des lavandes, à la récolte des fourrages, à la cueillette des cerises, à la chasse aux truffes ou au gibier, et à la transhumance du troupeau de moutons. De l’école au conseil municipal, Guy relate son parcours au cœur d’une région magnifique et d’une nature aux richesses méconnues, peu à peu transfigurée par le tourisme. Car ce livre, c’est aussi le combat d’un homme, d’un paysan, d’un maire aux idées fortes : pour la survie de la région et de ses habitants, contre le dépeuplement, contre les ravages d’une société de plus en plus urbanisée, mécanisée et inégalitaire, où l’on fait d’abord les comptes avant de transmettre son histoire.
Guy Jussian livre ici un témoignage richement documenté, sur les traces de sa campagne luberonne
EXTRAIT
Je suis né en 1934 à Auribeau, comme mes ancêtres depuis plus de dix générations, dans ce village qui s’accroche au Luberon comme s’accrochent les paysans à ces terres maigres de nos régions.
C’est en 1835 que mon arrière-grand-mère, Élisabeth Testanière, lors de son mariage avec Frédéric Jussian, quitta le village pour s’installer à Villars, où ils fondèrent une famille. Quatre enfants naquirent : une fille et trois garçons, dont mon grand-père Louis Jussian, que je n’ai pas connu.
En 1904, Louis Jussian et son épouse Marie-Louise Guigou revinrent sur les terres de leurs parents à Auribeau. Un retour aux sources avec quatre enfants aussi : deux filles et deux garçons, dont mon père, Aimé Jussian, qui n’avait alors que trois ans. Il fut scolarisé au village dans l’ancienne mairie, située audessus du four à pain. L’école sera installée plus tard dans le presbytère où habitait à l’époque le vieux curé. Aimé se maria en 1926 avec Marie-Louise Clément, qui vivait dans la commune de Caseneuve. Mes deux frères aînés virent le jour en 1928 et 1929 et ma jeune soeur en 1943. Nous habitions alors la ferme isolée des Plaines, dont le confort était limité.
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Seitenzahl: 211
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Auribeau, au printemps, 1975.
Je suis né en 1934 à Auribeau, comme mes ancêtres depuis plus de dix générations, dans ce village qui s’accroche au Luberon comme s’accrochent les paysans à ces terres maigres de nos régions.
C’est en 1835 que mon arrière-grand-mère, Élisabeth Testanière, lors de son mariage avec Frédéric Jussian, quitta le village pour s’installer à Villars, où ils fondèrent une famille. Quatre enfants naquirent : une fille et trois garçons, dont mon grand-père Louis Jussian, que je n’ai pas connu.
En 1904, Louis Jussian et son épouse Marie-Louise Guigou revinrent sur les terres de leurs parents à Auribeau. Un retour aux sources avec quatre enfants aussi : deux filles et deux garçons, dont mon père, Aimé Jussian, qui n’avait alors que trois ans. Il fut scolarisé au village dans l’ancienne mairie, située au-dessus du four à pain. L’école sera installée plus tard dans le presbytère où habitait à l’époque le vieux curé. Aimé se maria en 1926 avec Marie-Louise Clément, qui vivait dans la commune de Caseneuve. Mes deux frères aînés virent le jour en 1928 et 1929 et ma jeune sœur en 1943. Nous habitions alors la ferme isolée des Plaines, dont le confort était limité.
Pour nous déplacer, nous n’avions que le cheval et la jardinière, cette petite carriole typique. Le cheval rendait bien des services : travaux des champs toute l’année, transport à Apt pour la vente du bétail (agneaux, poules, lapins et dindes lors des fêtes) qui permettait aux parents d’acheter ce que ne produisait pas la ferme, c’est-à-dire le sucre, l’huile, le savon… Au printemps, mon père ramassait des escargots, qu’il portait au marché avec les productions de l’exploitation. Il pouvait y en avoir jusqu’à cent kilos, dont la vente permettait les achats hebdomadaires d’épicerie et de petit matériel. Plus tard, c’est moi qui allai à la chasse aux escargots. Pour remplir un seau de dix litres, il fallait à peine une heure. Au petit jour après la pluie, les branches de genêt pliaient sous leur poids. On en recueillait une poignée de cinq ou six d’un seul geste. Aujourd’hui, pour en dénicher tout simplement un fricot, il faut s’y reprendre à plusieurs fois. Il est interdit d’en ramasser avant le 1er juin, période de reproduction, mais les produits anti-limaces, fabriqués et vendus librement sous forme de granulés, font beaucoup de dégâts, détruisant petits et gros sans discernement, alors que le ramassage laisse les petits grossir et sauve ceux des gros qui échappent au regard du chercheur.
La jardinière et le cheval nous servaient donc pour rapporter non seulement l’épicerie mais aussi tout le matériel nécessaire à l’exploitation. Il nous fallait entre une heure et une heure et quart, selon le temps et le chargement, pour parcourir les huit kilomètres qui séparaient le marché de la ferme.
Je me souviens encore de ces moments de joie, lorsque j’avais entre sept et dix ans et que les parents nous disaient : « Bientôt, nous monterons au sommet du Luberon. » Si cette promenade tardait, nous la réclamions. Le moment venu, nous allions par les chemins communaux et les sentiers, entretenus par le passage des chevaux, des troupeaux et des traîneaux qui servaient au débardage du bois de la montagne. Nous cheminions environ une heure et demie pour arriver au sommet. Là, quelle vue ! On regardait s’étendre la vallée de la Durance, l’étang de la Bonde, le bassin du Réaltor et, beaucoup plus loin, l’étang de Berre que nous n’apercevions que par temps clair. Nous découvrions aussi des arbres qui ne poussent qu’à cette altitude : le fayard, le houx, l’alisier, tous en très grand nombre au sommet. Un peu plus loin, à l’est, se trouvait la forêt des cèdres, qui est un bois communal de Saignon. C’étaient des cèdres énormes, de vingt à vingt-cinq mètres de haut, des troncs d’une très grande circonférence dont on disait qu’il fallait être deux ou trois pour en faire le tour – une mesure de longueur qui n’avait rien de précis, puisque dépendant de la longueur des bras des individus, différente selon les âges.
Le sommet était couvert de pins d’un vert très foncé. Du village, on les aurait dits noirs, contrairement à ceux que nous avons au pied du massif, des pins branchus et d’un vert clair. Cette impression a peut-être contribué à la dénomination de « Mourre Nègre », pour désigner le point culminant du grand Luberon, à mille deux cents mètres d’altitude.
Le soir, nous regagnions le village par l’un des quatre chemins descendant du sommet. À l’ouest de la commune, l’un d’eux mène aux prés de Blanc, sur la route de Sivergues. Celui de « Femme morte », passe par l’amourraïa dou (littéralement « mettre du foin dans l’aqueduc », ce terme désigne le lieu où les charretiers allant d’Apt à Marseille donnaient à manger aux chevaux). Enfin, les chemins de la Font Jean de Martin – qui doit son nom à une petite source, asséchée depuis longtemps, qui formait un point d’eau presque toute l’année à mi-chemin du parcours – et du Végié – du nom d’un arbuste de la famille des saules – permettent eux aussi de revenir au village. Quand nous descendions par le premier, nous passions devant plusieurs emplacements de charbonnières datant des années 1915-1920. Sur le secteur, il y avait alors une exploitation de la forêt de grande envergure. Un peu plus bas, le grand rocher du Haut Maubois, en voûte, renvoyait un écho qui ne s’arrêtait plus, se répercutant de vallon en vallon jusqu’au sommet.
Quand nous redescendions par le Végié, on ne manquait pas de s’arrêter à l’unique arbre de ce nom des alentours, car s’il pousse en quantité dans les endroits humides, en bordure du Calavon ou de la Durance, celui-là était le seul. Mon père pensait qu’il y avait une source en dessous, qui lui permettait de vivre.
Sur la crête qui sépare ces deux vallons se trouvait la baume de Petier, où le rocher percé de part en part permet de s’abriter des orages.
Et nous rentrions à la ferme des Plaines. J’étais très fatigué et pourtant heureux d’avoir fait cette grande promenade dans ce massif presque désert, sans trace humaine, mais non dénué de vie pour autant, et d’une exceptionnelle beauté. Les oiseaux chantaient tout au long du chemin, des merles, des geais… Des compagnies de perdrix couraient sur le sentier sur une centaine de mètres et s’élançaient, prenant leur envol en montant tout droit. Puis, arrivées à une certaine hauteur, les ailes aplaties contre le corps, elles planaient en piqué jusqu’au bas du Luberon. De temps à autre, un lapin sortant d’une touffe détalait la queue en l’air. Au sommet, quelques bartavelles, des perdrix très rares, énormes, le double en poids de la perdrix rouge.
Quel bonheur que ces journées passées en pleine nature, dans cette montagne recélant tant de ressources et riche d’une faune et d’une flore si variées !
Cela me paraît d’un autre siècle.
Il a fallu l’intervention de l’administration qui, sans mesure, en 1962, a mutilé ce massif tranquille, a coupé les chemins communaux en traçant des pistes de cinq mètres de plate-forme, l’une courant du nord au sud, l’autre d’est en ouest, qui écrasent tout sur leur passage sans tenir compte des sites, comme par exemple l’emplacement de l’ancien village d’Auribeau, avec ses dallages aux abords de la chapelle Saint-Pierre. Aujourd’hui, à coups d’arrêtés préfectoraux et avec la bénédiction du parc régional, les mêmes services administratifs des Eaux et Forêts, qui dépendent du ministère de l’Agriculture, voudraient nous interdire l’accès à nos terrains par la piste, alors que presque tous les chemins communaux qui les desservaient ont été balayés par les bulldozers.
Au début du XXe siècle, les habitants participaient tous à l’entretien des chemins communaux. Ils devaient des journées de travail aux communes. Ils leur arrivaient même d’entretenir les routes départementales qui n’étaient pas encore goudronnées. Ils transportaient avec le cheval et le tombereau des cailloux et du gravier qu’ils répandaient, puis nivelaient au râteau. Mon père l’a fait plusieurs années. Il était alors rémunéré par l’État et payé par la perception.
Ma grand-mère me racontait les divers travaux effectués par son mari pour gagner sa vie et élever leurs enfants. L’été, il faisait le « moissonnier » : il partait de Cavaillon, où la maturité des blés est précoce, et terminait sur le plateau d’Albion, plus tardif.
À cette époque, le marché des travailleurs se tenait sur la place publique. Les employeurs venaient choisir le travailleur qui leur convenait le mieux pour les tâches qu’ils avaient à proposer. Mon grand-père, lui, fonctionnait autrement. Tous les ans, il était embauché dans les mêmes fermes, celles où il était connu.
Sur ces marchés, on proposait l’arrachage de la garance, d’autant plus pénible que les racines s’enfonçaient jusqu’à cinquante centimètres sous terre ; il y avait également du travail pour les mines d’ocre, dans le secteur de Rustrel et de Gargas. Cet emploi comprenait le lavage, le transport et la transformation du produit, l’ocre représentant la plus grosse activité du pays d’Apt, car les produits synthétiques n’entraient pas encore dans la préparation des peintures.
L’hiver, mon père faisait des coupes de bois. Quand j’étais jeune, à une époque où l’on ne gaspillait rien, on faisait des fagots de « rames » (branches) pour le troupeau, lorsqu’elles arrivaient à maturité au mois de septembre, et on les entassait dans une remise. Tous les soirs, on suspendait aux poutres de l’étable, grâce à des crochets en bois et un bout de corde, quatre fagots comme complément de nourriture, et pour économiser un peu de fourrage. Le matin, tout était décortiqué et il ne restait plus que les « bocs » (tiges), que l’on allait porter au boulanger de Saignon avec des fagots de genêt assemblés pendant l’hiver et qui servaient à chauffer le four.
En gardant les moutons, ma grand-mère portait toujours un sac où glisser les « estelons » (copeaux) qu’elle ramassait pour allumer le feu dans la cheminée ou la cuisinière. L’hiver, nous faisions presque tout à la cheminée : la cuisine, le café… Dans une grosse marmite accrochée à la crémaillère, on mettait à bouillir pommes de terre, courges et betteraves pour nourrir les cochons. Un petit chaudron en cuivre était en permanence sur la braise, ce qui tenait de l’eau chaude toute la journée pour la cuisine et les besoins domestiques.
Voilà donc mes parents et grands-parents, la ferme et les travaux agricoles, mon pays, ce cher Luberon où j’ai eu la chance de naître, travaillé et façonné au fil des siècles par mes ancêtres et beaucoup d’autres habitants du cru, comme l’on dit. Voilà tout ce qui allait devenir ma vie, et dont je vais vous parler.
La classe d’Auribeau, en 1948. De gauche à droite, Annie Agnel, Élise Levrino, Annie Donnat, Marguerite Porachia et Jeannot Porachia.
À cinq ans, j’ai commencé à aller à l’école communale de Saignon. Quatre kilomètres à pied matin et soir, que je faisais avec mes frères aînés. En chemin, nous retrouvions les enfants des fermes voisines.
J’ai débuté dans la classe de Mme Parlange, que j’ai eue comme institutrice pendant quatre ans : une femme très douce, d’une gentillesse extraordinaire et qui savait s’y prendre avec les gamins.
Le travail ne devait pas être facile dans une classe où les cours préparatoire, élémentaire et moyen étaient mêlés, avec une quarantaine d’élèves. Je ne l’ai jamais vue faire grève ni entendue se plaindre de la surcharge d’effectifs. Après Mme Parlange, ce fut un défilé d’institutrices qui, bien souvent, ne restaient qu’une année scolaire.
Les quatre kilomètres parcourus matin et soir ne nous empêchaient pas de jouer et courir tels des fous dans la cour de récréation et quelquefois, malgré l’interdiction, jusque dans les ruines du vieux Saignon.
Nous emportions notre déjeuner, que nous mangions dans la cour de récréation les jours de beau temps et sous le préau lorsqu’il pleuvait. L’hiver, par grand froid, nous étions autorisés à manger dans la classe. Puis une cantine fut créée pour les enfants qui venaient de loin. Mme Pin nous préparait les repas, aidée parfois par sa fille Juliette. Nous déjeunions dans une très grande salle, peu éclairée, dans une ruelle du centre de Saignon. Une longue table y était dressée et, à midi, tous les enfants arrivaient dans le calme après s’être lavés les mains. Alors le repas pouvait commencer. Si des voix s’élevaient du fond de la salle, Mme Pin ne tardait pas à crier : « Les enfants, du calme s’il vous plaît ! » Un ton ferme, sans méchanceté, mais que tout le monde craignait.
À cette époque, nous exécutions les tâches que nous étions en âge de faire : débarrasser la table, balayer après le repas, mais aussi trier les légumes secs au menu du lendemain. Tout cela a bien changé : aujourd’hui, les lentilles, pois chiches ou haricots en grains se trouvent déjà en sachets dans les magasins, prêts à l’emploi. En ce temps-là, on achetait les légumes secs en vrac aux paysans du coin. Comme ils étaient récoltés sur leurs exploitations et vendus directement à la cantine, il fallait retirer à la main quelques petits brins d’herbe, de paille ou les minuscules cailloux qui avaient échappé au ventilateur de l’exploitation.
On nous apprenait encore les bonnes manières de la vie courante : dire bonjour aux personnes rencontrées dans la rue, et lever au passage notre béret, le couvre-chef porté par la majorité des gamins des fermes pour aller à l’école…
Blanche, qui habitait la rue en face de la cantine, était très âgée. Après le repas, Mme Pin nous disait : « Allez voir si Blanche a besoin de bois. » Nous allions chercher ce bois dans une remise et nous faisions le plein pour la journée. D’autres personnes avaient aussi des besoins. À l’époque, pas d’eau courante, il fallait aller la prendre à la fontaine, quel que soit le temps : pluie, neige, ou verglas. La solidarité était réelle, et ceux qui pouvaient faisaient pour ceux qui ne pouvaient pas, ou plus.
Les jours où nous n’étions pas de service, de vaisselle ou de balayage – car les tours de corvées étaient très bien organisés –, et avant que la classe reprenne à 13 h 30, nous faisions des escapades dans les ruines du vieux Saignon ou dans les cavités des rochers, ce qui était interdit. Mais quel enfant n’a jamais désobéi aux consignes de sécurité qui lui étaient imposées ?
La chapelle formait un autre terrain de jeux. Elle appartenait à quatre habitants de Saignon. Cette copropriété était certainement due au partage d’un héritage. Du bas, partait un petit sentier très dangereux qui y accédait, ainsi qu’à la grande plate-forme et au bassin, creusé à même le sol dans le rocher. À l’endroit le plus risqué, il fallait faire très attention de ne pas glisser, sinon c’était une chute assurée de dix à douze mètres. L’entrée du sentier était fermée par une grande porte bleue, dont la clé demeurait au bureau de tabac du village. Cette malheureuse porte n’a pas résisté longtemps aux actes de vandalisme. Après l’avoir remplacée deux ou trois fois, les propriétaires ont laissé les choses en l’état. Il devint donc vite inutile d’aller chercher une clé qui nous aurait à coup sûr été refusée compte tenu du danger. Alors, nous nous faufilions au travers les débris de bois pour nous rendre à la chapelle.
Depuis, je l’ai vue transformée en salle des fêtes où on donnait des bals de temps à autre. Puis, au début des années 1960, un commerçant d’Apt l’a achetée et en a fait une résidence secondaire.
Les années passaient, et nous grandissions. L’hiver, quand la neige tombait et qu’il y en avait vingt-cinq ou trente centimètres, les parents hésitaient, les premiers jours, à nous faire parcourir le chemin jusqu’à l’école. Mais lorsque les adultes étaient passés deux ou trois fois sur la route, mon père nous disait : « Vous pouvez y aller, on voit des traces de pas. » Et le lendemain, comme nous habitions la ferme isolée des Plaines, il nous accompagnait jusqu’à la route départementale, en marchant devant nous pour aplanir un peu la neige, puis nous laissait terminer seuls. Inutile de dire la joie que nous avions à gambader dans toute cette blancheur en nous lançant des boules, sans adultes pour mettre des interdits à nos jeux !
Lorsqu’arrivait le printemps, nous passions l’après-midi du mardi en plein air. Nous partions en promenade tantôt sur la route des Molières, tantôt vers Apt jusqu’au quartier Saint-Michel, ou encore sur la route d’Auribeau. Une demi-journée de découvertes durant laquelle l’institutrice nous apprenait à reconnaître les plantes, les espèces d’arbres et ce à quoi pouvaient servir toutes ces petites herbes qu’on trouve dans la nature, qui parfument si bien la cuisine, ou dont on fait des infusions soulageant toutes sortes de maux : la sarriette, le thym, les baies de genièvre, d’un violet presque noir à maturité, ou le serpolet, aux si petites fleurs d’un rose tendre.
Mais parcourir quatre kilomètres matin et soir suffisait pour notre âge. Aussi les parents avaient-ils demandé à l’institutrice, en lui expliquant que nous habitions loin, de nous laisser rentrer à la maison au départ des promenades, et de nous en dispenser sauf lorsqu’elles avaient lieu sur la route d’Auribeau. Dans ce cas, nous y participions avec plaisir en compagnie de nos camarades. Puis nous retournions à la maison sans repasser par l’école.
Le jeudi était le jour de coupure de la semaine. Nous faisions la grasse matinée, puis les devoirs et, l’après-midi, des jeux souvent issus de notre imagination. Nous les inventions et les fabriquions de toutes pièces, avec peu de chose. Et lorsque les parents nous achetaient la moindre bricole, nous l’apprécions et la gardions longtemps. Pour nous amuser à la mesure de nos capacités, nous reproduisions ce que nous avions l’habitude de voir à la maison. Par exemple une partie de chasse : nous passions des heures à fabriquer un fusil avec des morceaux de bois et des clous chipés dans l’atelier de papa ; ou encore une distillerie avec des boîtes de conserve ; voire des parties de labours, avec des chevaux imaginaires auxquels nous préparions soigneusement attelages et fouets, indispensables pour les mener dans les champs.
Mais le divertissement dont je me souviens le mieux était l’aménagement de l’ancien poste à grives en cabane.
La cheminée, simple trou dans le mur, fut restaurée. Avec des pierres, nous avons monté un conduit pour évacuer la fumée. Nous avons aussi reconstruit le toit en posant des barres de bois sur le haut des murs et en les recouvrant de paille de lavande. Ce travail achevé, il fallait encore installer la cuisine. Nous avons passé beaucoup de temps à fabriquer des casseroles, qui n’étaient ni plus ni moins que des boîtes de conserve auxquelles nous ajoutions des queues ou des anses en fil de fer, récupérées aux bottes de paille assemblées par la batteuse. La cafetière consistait en deux boîtes superposées, la plus haute percée d’un clou très fin et faisant office de filtre à café.
En ces années, toutes les fermes étaient habitées par des agriculteurs dont les enfants, qui allaient à l’école de Saignon, se connaissaient. Nous nous retrouvions le jeudi et le dimanche tantôt dans l’une, tantôt dans l’autre, et aussi pendant les vacances. Quand les petits voisins venaient, ma mère nous donnait un peu de café ou de Phoscao – un chocolat en poudre –, que nous dégustions dans la cabane reconstruite de nos mains.
Un de mes souvenirs les plus marquants, c’est l’installation du téléphone dans la cabane : des fils de fer avec des boîtes à pâté à chaque extrémité, servant d’écouteurs, des poteaux téléphoniques figurés par les chênes. Inutile de préciser que les parasites n’encombraient pas la ligne puisque questions et réponses étaient criées à tue-tête d’un point à l’autre !
Mais où donc pouvions-nous avoir entendu parler du téléphone ? Il n’y en avait alors que deux ou trois à Saignon, et pas un seul à Auribeau. Peut-être l’institutrice nous en avait-elle expliqué le fonctionnement.
À l’âge de quatorze ans, mes frères quittèrent l’école. Je me retrouvai donc seul sur le parcours. Peu de temps après, Annie Donnat, qui habitait les Fondons, alla à l’école communale de Saignon et se joignit à moi. Faire le chemin à deux était sans doute plus sécurisant pour elle, puisque j’étais son aîné de quatre ans, et bien sûr moins languissant pour moi, car nous pouvions bavarder tout au long du chemin.
Pendant la guerre arrivèrent des réfugiés de l’est de la France, mais aussi de Marseille ou de Toulon : leurs parents avaient craint les bombardements. La classe se réorganisa doucement. Des tablettes et des chaises en bout de rangées les accueillirent, et nous nous retrouvâmes quarante-huit élèves dans la classe. La pièce n’étant pas extensible, on se serrait pour faire de la place aux nouveaux arrivants.
Il m’arrive de repenser à cela quand j’entends parler de surcharge de classe avec à peine plus de la moitié de ce que nous étions. L’institutrice s’organisait d’ailleurs très bien. Pendant qu’elle terminait les leçons d’un niveau, les plus grands faisaient lire les plus petits. Avec le recul des années, j’admire le courage de ces enseignantes qui acceptaient un surcroît de travail sans rechigner, et toujours dans la bonne humeur, car elles savaient que la vie de ces enfants dépendait de ce qu’on leur apprendrait. Mais je trouvais choquant de voir le curé de la paroisse entrer dans la classe, s’installer au bureau de l’institutrice et poser des questions aux élèves, surtout concernant la religion. Nous étions tout de même dans une école laïque, la « communale ».
À la fin de l’année 1943 et en 1944, des escadrilles d’avions bombardiers venant d’Afrique du Nord se succédèrent au-dessus d’Avignon et de Lyon. Lorsque les bombardements s’abattaient sur Avignon, on entendait, quelques minutes après leur passage, le grondement des bombes au loin. Des paillettes argentées étaient larguées par milliers et les écoliers les ramassaient au sol pour en faire des décorations. Il paraît que c’était pour déjouer la DCA. On voyait aussi des vagues d’avions se diriger vers des villes plus au nord.
Après la guerre, la municipalité d’Auribeau remit en route la machine administrative pour la réouverture de l’école. Réouverture pour huit enfants seulement… Le maire et son conseil municipal y parvinrent, non sans mal. Je pus profiter de cette école pendant deux ans et recevoir, ainsi que tous les enfants habitant loin de la ville, une instruction digne de ce nom, sans subir pour cela une heure de transport matin et soir. La notion de service rendu au public a aujourd’hui bien régressé.
Les institutrices qui se succédèrent en 1947 et 1948 avaient vraiment foi en leur métier. Le logement de fonction se trouvait, comme la salle de classe, dans l’ancien presbytère. Il n’y avait pas plus d’électricité que d’eau courante. Pour l’éclairage, nous utilisions des bougies. Les institutrices qui sortaient de l’école normale débutaient toutes dans de petits villages isolés et y restaient au moins deux années. À Auribeau, l’institutrice partait le mercredi et le samedi soir pour passer le jeudi et le dimanche dans sa famille. Mais le lundi et le vendredi matin, à huit heures, elle était là, présente pour la rentrée, malgré une heure vingt de marche à pied.
La classe d’Auribeau n’avait rien à voir avec celle que nous avions connue à Saignon pendant la guerre. Bien que toutes les maisons du village et toutes les fermes fussent habitées, il y avait peu d’élèves. Pendant les deux ans que je passai à l’école d’Auribeau, je fus le seul garçon parmi sept filles. L’institutrice, que je revis bien plus tard, confierait un jour à quelqu’un : « Elles le faisaient toutes marcher. » Cependant, cela ne se passait pas trop mal. De temps à autre quelques heurts, quelques disputes, mais qui n’avaient jamais de graves conséquences.
Le midi, je regagnais la ferme pour le déjeuner, comme trois autres élèves. Seulement quatre des filles apportaient leur repas et le mangeaient chez des habitants du village.
L’institutrice de ma dernière année scolaire s’appelait Mme Clément. Grande et forte, toujours très douce, elle se mettait rarement en colère. Elle prenait le temps de bien nous expliquer et de nous conseiller sur la manière de faire les devoirs le plus rapidement possible. À sa retraite, elle s’est installée à Forcalquier, dans les Alpes de Haute-Provence. Je crois qu’elle était originaire de ce département. Nous nous sommes revus plusieurs fois, il y a quelques années, toujours avec plaisir. Elle m’appelait « mon grand » lorsqu’elle s’adressait à moi.
En 2001, à l’occasion du Téléthon organisé à Auribeau, j’ai essayé de la joindre pour qu’elle participe à cette manifestation et retrouve ses anciens élèves. Je les avais contactés, leur rappelant le petit journal de classe réalisé avec elle cinquante-trois ans plus tôt. Chaque élève s’était exprimé dans un ou plusieurs textes relatant un événement marquant de sa vie d’enfant, et les avait accompagnés de dessins. Nous les avons donc photocopiés, colorés ou peints à la main avec de l’aquarelle, comme les originaux, puis les avons édités. Tout ce travail était fait en famille, le soir après dîner. Toutes les feuilles ont été cousues pour former un petit livret, vendu au profit du Téléthon. J’aurais voulu la faire participer à cette journée, mais hélas, j’ai appris que Mme Clément souffrait d’une grave maladie, qu’elle avait perdu la mémoire et ne reconnaissait plus même ses proches. Cela m’a plongé dans une grande tristesse car je gardais d’elle un très bon souvenir.
Cinquante ans plus tard, la classe d’Auribeau devant la porte d’école. De gauche à droite, Marguerite Porachia, Annie Cattanéo, Denis Levrino, Annie Jaubert, Guy Jussian, Élise Levrino et Hélène Levrino.
