Viens ma toute belle - Liliane Lambert - E-Book

Viens ma toute belle E-Book

Liliane Lambert

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Beschreibung

A qui découvre dans les Ecritures combien la femme est symbole de toute humanité en recherche de plénitude, l’observation de la physiologie de la naissance et la contemplation de la mise au monde de l’enfant peuvent ouvrir un chemin de bénédiction et d’accomplissement pour tout être humain.Ouvert avec la soif de connaissance face au serpent de la Genèse, ce livre se ferme ou plutôt s’ouvre devant le Dragon de l’Apocalypse, défiant toute mise au monde de l’Amour vivant, face à la Femme certes torturée par les douleurs de l’enfantement, mais qui, victorieuse, fera naître l’Enfant.Ce livre s’adresse à tous ceux et celles qui, en accueillant le mystère de leur propre origine ne cessent de mettre au monde le meilleur d’eux-mêmes.Les professionnels de la naissance y trouveront nourriture et chemin de réflexion : les témoignages qui jalonnent l’écrit ne cessent de nous enraciner dans la réalité concrète du monde de la maternité. Puisse cet ouvrage devenir un outil pour poursuivre la réflexion. Il invite à une naissance sans cesse renouvelée.Cet ouvrage a été réalisé en collaboration avec Isabelle Delvenne-Kempinaire, Noëmie Perrez- Barroto-Morer, Cécile Pépinster-Merveille et Véronique Sforza-Canivet.

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Seitenzahl: 385

Veröffentlichungsjahr: 2014

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A mes parents : pour la vie offerte dont l’enracinement sur cette terre se trouve inscrit dans ces pages. Puissent-elles leur donner de la joie !

Aux femmes, aux sages-femmes, aux étudiantes qui ont jalonné ma vie et m’ont appris à regarder, à faire confiance, à aimer jusqu’à la douleur.

A celles qui ont bien voulu partager avec moi la beauté et la richesse de la femme, du mystère de leur vie.

A celles qui ont parcouru l’ébauche de ce travail, s’y sont senties comprises, interpellées et m’ont encouragée à poursuivre. Puissent-elles trouver dans ces pages une confirmation, un encouragement pour faire grandir et donner sens à notre communauté humaine.

A celles et ceux qui m’ont plongée dans la Parole du Dieu Vivant : qu’ils soient bénis !

A ce Dieu si méconnu et méprisé – Et pourquoi donc ? – ce Dieu que nous aimons et qui nous presse de dire à nos frères et sœurs en humanité toute leur beauté et tout son amour.

Que son Incarnation ouvre nos cœurs à ses entrailles tellement féminines !

Le bénéfice de la vente de cet ouvrage est destiné aux

Centres de Santé des Sœurs de la Charité au Congo : une

petite goutte offerte en solidarité avec les femmes africaines

qui, envers et contre tout, luttent pour la vie.

Préface

L’ambition de mettre en évidence le mystère de l’enfantement si présent dans la Bible offre un éclairage inattendu. C’est aussi nous parler de notre humanité et de la chance donnée à chacun de s’incarner spirituellement.

Le temps est venu de rendre à l’humain le sens sacré de sa nature et de sa mise au monde.

Toute vie humaine qui démarre est dans sa nature profonde le fruit du don et de l’accueil, le fruit de la rencontre entre un homme et une femme, le fruit de ce qui fonde l’être humain : la relation.

Pourtant, nos savants techniciens avancent à grands pas vers une désincarnation totale de la reproduction humaine en promettant l’incubation prochaine de petits d’hommes dans des utérus artificiels. Comment ne pas être interpellé par ces messages bibliques qui résonnent si fortement tandis que, dans notre société actuelle, l’homme occidental, ébloui par ses découvertes techniques, irait volontiers jusqu’à se prendre pour Dieu ? La médecine occidentale s’est emparée de la naissance pour la rendre plus « sûre », moins douloureuse. Ce faisant, tout contribue à rendre la femme de plus en plus dépendante, à la priver de l’écoute de son corps et de cette intuition qui la rend à la fois vulnérable et si puissante.

Ces « aides » n’entraînent-t-elles pas, in fine, une prise de pouvoir sur la femme au cours de l’enfantement ? Où est sa liberté ? Ne lui ôtons-nous pas la possibilité d’une autre forme d’accomplissement qui respecte son identité profonde ? Etrangement, la misogynie n’y serait-elle pas à son apogée ?

La relecture de la Bible nous propose une vision de la femme, ni victime, ni toute-puissante, ni coupable, mais simplement resituée à sa juste place.

Mettre au monde n’est plus une épreuve insurmontable mais une liberté de tout son être à se laisser traverser par la vie.

La douleur de l’enfantement dont il est question dans la Bible, revisitée, prend une autre dimension. De quelle douleur est-il question ?

Chaque femme aux prises avec les sensations violentes que procure l’ouverture du col utérin a la liberté de résister ou de se laisser faire. Toute résistance, qu’elle soit d’ordre physique ou psychologique n’est-elle pas source de douleurs ?

Les sentiments qui peuvent surgir à ces moments-là sont fortement imprégnés de l’histoire personnelle et sociale de chaque individu.

Le message mis en lumière par Liliane Lambert dit à la fois la grandeur de l’amour qui préside à la naissance d’un nouvel être, mais aussi l’indissociable dualité avec la mort. La vie est à la fois géniale et redoutable, faite d’un éternel équilibre entre le calme et la tempête. Vouloir s’y soustraire revient à prendre le risque prématuré de la mort car la vie ne cesse de surgir de ce combat.

La sage-femme qui accompagne une naissance par sa compassion intelligente et sa force bienveillante « protège » la femme de ce qui pourrait la couper d’ellemême et de ce beau travail de mise au monde. Une intériorité, faite de gestes simples sans paroles inutiles, amène la femme à trouver en elle-même la confiance en la vie qui la traverse et lui donne d’expérimenter ce que peut signifier d’« être aimé ».

Cet ouvrage nous rappelle à bon escient combien la vie qui nous est offerte s’incarne à la fois dans les corps, dans les cœurs et dans une spiritualité qui n’en finit pas de se manifester, de se laisser reconnaître au fil du temps.

J. Lavillonnière

Jacqueline Lavillonnière est Sage-Femme. Par sa grande expérience et sa minutieuse observation de la naissance, vécue à domicile dans les villages souvent dispersés de l’Ardèche, elle a mis en place une forme d’accompagnement « sage », scientifiquement argumentée, emplie de tendresse et de respect pour la femme et le couple pendant ce grand événement qu’est la mise au monde. Elle dispense son savoir dans de nombreuses sessions données aux professionnelles de la naissance en France, à l’étranger et de manière très régulière en Belgique.

Avant-propos

Lorsque, pour la première fois, j’accueillis entre mes mains maladroites ce petit être tout nouveau, tout chaud, qui me glissait entre les doigts, je fus profondément bouleversée, fascinée, par son regard. Il venait de si loin. Il me parlait de l’au-delà. Il me disait : « Tu es faite pour l’Eternité. »

Ce regard m’a poursuivie. Il m’a habitée. Il a tracé de profonds sillons en mon âme, jusqu’à ce qu’il s’arrête sur le Christ en croix. De son côté ouvert, coulaient du sang et de l’eau. Oui, là se trouvait la source de toute mise au monde, celle de l’homme et celle du croyant. La source de toute re-con-naissance.

Oui, « ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos mains ont touché du Verbe de Vie, car la Vie s’est manifestée : nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue… »5

La profession de Sage-Femme a d’une certaine manière confirmé la femme que je suis dans sa vocation de consacrée.

« Crie de joie, stérile, toi qui n’as pas enfanté… »6

Toi, une femme, qui n’as pas éprouvé dans ta chair le prix du passage, comment peux-tu tenir une parole sur ce moment unique entre tous dans la vie d’une femme, d’un couple ?

En fait, la réalité corporelle exprime la réalité spirituelle qui se trouve à son origine et qui fait, corps et âme, leur unité. Ainsi la consécration d’un être humain à Dieu, en son corps et en son âme, donne une forme visible à l’élan qui vient de l’Esprit.

Le regard de l’enfant qui naît m’a dit que j’étais faite pour la vie éternelle.

Dans ses yeux, comme marqués par la mort, vides, un peu hagards, la vie est apparue et s’est manifestée. Son regard m’a bouleversée et fascinée. Il m’a révélé l’humilité du Serviteur entre tous, le Christ Jésus. L’humilité de sa condition humaine7, de son dépouillement, de son passage, de sa vie glorieuse.

Toute ma vie, tout mon être devait le dire, l’annoncer, le partager.

Oui, la femme en travail d’enfantement m’a expliqué ma vie, son combat, sa douleur et sa joie. Elle m’a révélé le combat, la douleur et la joie de Dieu.

Accompagner une femme en travail éveille et aiguise le regard spirituel qui découvre lentement le sens et la beauté du corps, son langage divin.

Mais cette réflexion courait le risque de l’abstraction sans l’épreuve de la chair. Celle-ci me fut généreusement offerte par d’autres sages-femmes, mères de familles. Elles ont relu chaque ligne de cet écrit et l’ont merveilleusement enrichi de leur expérience charnelle, spirituelle et professionnelle.

C’est ainsi que le pèlerinage de l’écriture commença.

Que soient ici vivement remerciés tous ceux et celles qui ont jalonné cette route, la soutenant du pain de l’amitié, de la patience, de leur confiance et de leur espérance. L’encouragement et les conseils des Pères Jean Radermakers, s.j. et Xavier Dijon, s.j., la patiente relecture de Sœur Renée Simon, csj, l’enthousiasme, le soutien et le partage de Véronique, Noëmie, Cécile, Isabelle et Brigitte, ont accompagné, à la manière d’une sage-femme, la mise au monde de cet écrit.

Que le lecteur ne cherche pas le but du voyage entrepris dans cet écrit.

Il le trouvera au terme, dans son propre cœur.

Il s’agit d’une mise au monde.

Il faut quitter la rive et s’avancer au large, au rythme des vagues et au carrefour des vents et des courants, au croisement des diverses disciplines que sont l’exégèse et l’obstétrique, mais également des témoignages et des expériences, de la réflexion et de la prière.

C’est une invitation à se laisser porter, entraîner au rythme des étapes, des efforts et des lâcher-prises que suppose la naissance.

Ce livre s’ouvre avec le serpent de la Genèse et se ferme sur le Dragon de l’Apocalypse : ne soyons donc pas étonnés que la naissance biologique ne cesse de faire signe vers le combat à livrer pour que la Vie gagne sur la Mort, à l’intime du cœur humain, comme dans les remous des sociétés et des cultures.

5 Jean, 1ère épître, 1, 1-2, BJ.

6 Isaïe, 54, 1, BJ.

7 Voir Philippiens 2, 6-11, BJ.

Introduction : Au fil des Ecritures

« Béni soit le Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus le Christ…8 »

Le dessein bienveillant de Dieu, en sa création, est de nous mettre en communion avec Lui, par le Christ et en Lui. Tout être humain, chaque être humain est élu, choisi, dès avant la fondation du monde.

Roi de la création, il est voulu et destiné pour l’amour, pour cette relation réciproque d’accueil et de don avec son Créateur et Seigneur.

Saint Paul le chante ainsi :

« Béni soit le Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ.

C’est ainsi qu’Il nous a élus en Lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour, déterminant d’avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus-Christ. »9

Comment l’être humain, marqué par la fragilité de sa condition humaine, par sa finitude et donc sa mort, marqué par le mystère du mal et du péché, comment peut-il donc vivre « en sa présence, dans l’amour » ?

« Comment cela se fera-t-il ? »10

Puisque « le Verbe s’est fait chair »11, une réponse est peut-être donnée dans la réalité corporelle même, en sa conception, en sa naissance, sa vie et sa mort.

Ne serait-ce pas l’accueil de l’itinéraire parcouru par tout être humain, en sa chair, conçu et enfanté au monde de la terre, qui ouvrirait le Royaume de Dieu à l’homme, sa corporéité symbolisant et manifestant sa destinée spirituelle ?

« Le vent souffle où il veut et tu ne sais ni d’où il vient ni où il va…12 »

La pratique de l’obstétrique13 requiert certes un déploiement de compétences intellectuelles, techniques et psychologiques. Mais elle appelle celles et ceux qui s’y consacrent à une croissance spirituelle. En effet, elle est souvent définie comme un art. Elle provient et s’accomplit donc dans une inspiration qui s’origine et conduit bien au-delà de soi-même.

« Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. »14

Nos existences ne sont pas figées : elles sont tissées par un mouvement jamais arrêté, toujours repris, recommencé : celui du passage, celui de la vie.

Nous passons en effet d’une existence incorporelle dans le vouloir aimant de Dieu15, à une vie corporelle dans l’intimité du corps de notre mère. C’est le mystère de l’incarnation de tout être humain, comme du Christ Jésus.

De cette chaude intimité, nous sommes mis au monde de la terre, que nous apprenons à épouser pour passer finalement en ce Dieu qui nous a aimés le premier, et retrouver ainsi le berceau de notre vie corporelle, la source de la vie éternelle. Pour les chrétiens, ce mystère sera manifesté, comme pour Jésus, par la résurrection des corps.

« Comme la femme enceinte à l’heure de l’enfantement souffre et crie dans ses douleurs, ainsi étions-nous devant ta face, Yahvé. »16

Quand l’obstétrique se laisse éclairer par la Bible (et inversement), elle nous livre peut-être le secret caché au cœur de tout être humain : le chemin de son accomplissement.

L’enjeu vaut la peine du risque : la Bible ne serait-elle pas une longue histoire d’enfantement, de naissance à soi-même, de l’enfantement de l’humain en soi, en chacun de nous ? De tout l’humain en nous : le cœur, le corps et l’esprit ? « Faudra-t-il, une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? » demande Nicodème à Jésus17…

Laissons donc ouverte pour l’instant la question d’un sage d’Israël et ouvrons le Livre de notre Genèse18: « Dans un commencement, Dieu créa le ciel et la terre… » Tout l’univers, l’homme, la femme se trouvent alors déployés dans une grande force symbolique et poétique, emplie de paix et d’harmonie :

« Dieu vit que tout cela était très bon… »

Puis, dès les premières pages de la Bible (Genèse, 3), apparaît la brisure de cette belle harmonie primordiale.

Une puissante tradition misogyne est liée au récit dit « de la chute ». Celui-ci situe, en apparence du moins, la femme comme à l’origine du mal et du malheur. Les nombreuses recherches de ces dernières années, tant au niveau exégétique que linguistique ou psychologique, nous engagent à une lecture et à une interprétation renouvelée de ces versets si controversés, particulièrement de celui qui pèse comme une malédiction sur la femme : « Tu enfanteras dans la douleur. »19

Actuellement, en Occident, 80 à 90% des naissances, physiologiques ou non20, se passent sous anesthésie péridurale (anesthésie du petit bassin et des membres inférieurs). Cette technique permet, entre autres, non seulement de soulager la douleur, mais aussi de pratiquer une césarienne sur une femme éveillée et consciente qui pourra dès lors voir, toucher son enfant dès la naissance.

Mais notre propos ne pourra se comprendre dans toute sa richesse que dans le contexte d’une naissance physiologique vécue sans le recours à la péridurale. En effet, la douleur liée aux contractions utérines présente un caractère tout à fait particulier. Et la péridurale modifie profondément les perceptions et les sensations de la femme qui accouche.

« Tu enfanteras dans la douleur » dit la Genèse. Pourtant, l’Evangile de Jean propose autre chose : « La femme, sur le point d’accoucher, s’attriste parce que son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde. »21.

Nous voyons que c’est à la joie que nous nous trouvons invités.

« Dans la joie qu’un homme soit venu au monde » : mais, de quel monde s’agit-il ? Ne s’agirait-il pas, hier comme aujourd’hui, de ce monde dominé par le Dragon de l’Apocalypse ? Le dragon, image de la violence avec ses auxiliaires, la domination totalitaire et la propagande.

Le récit de la chute, dans les premières pages de la Bible, en la présence du serpent semble se boucler à la fin du Livre dans une vision apocalyptique de la mise au monde : « En arrêt devant la Femme en travail, le Dragon s’apprête à dévorer son enfant aussitôt né. »22

Cette boucle infernale serait-elle brisée par cette joie dont parle St Jean : joie de ce qu’un être humain soit venu au monde ?

S’il en est ainsi, de quelle joie s’agit-il ? De quel être humain ? De quelle mise au monde ? De quel monde ? Suffirait-il « d’oublier » la douleur pour se réjouir ? Pour essuyer toute larme des yeux humains ? De quelle douleur s’agit-il ?

Ce qui se passe dans le corps de la femme au cours de l’enfantement ne seraitil pas lumière pour toute humanité ? Mais, qui est la femme, justement ? Et qui est l’humanité ?

Sans avoir la prétention de répondre à toutes ces questions, nous voudrions simplement laisser Dieu se dire en sa Parole éternelle, dans le corps de la femme car, nous l’avons appris : « Le Verbe s’est fait chair. ».

« Tu m’as donné un corps… »23

Accompagner une femme sur son chemin d’enfantement, se laisser interpeller par ce qui se passe, y réfléchir longuement, ne peut qu’ouvrir le cœur et l’esprit à ce monde d’où nous venons, chacun et chacune, sans jamais pouvoir le cerner, le saisir, comme nous le suggère bien le regard de l’enfant.

La mise au monde d’un enfant peut susciter une profonde remise en question personnelle et spirituelle de celui ou celle qui se laisse saisir par ce qui se passe, sans vouloir le dominer, le maîtriser.

Oui, nos corps manifestent, disent Dieu ; Celui-ci se découvre, s’explique en eux et par eux. Toutes ces Pâques de nos vies, tous ces passages, sont parfois doux et subtils mais, plus souvent peut-être, emplis de violence, de combat, d’angoisses et de peurs.

« Les deux se vivent en même temps : quand on accouche, on éprouve une sorte de bonheur très fort à l’intérieur du combat, le tout ensemble donne la force.

De nos êtres émanent puissance et beauté où l’amour est senti.

Tout est un.

C’est un mouvement de vie fantastique.

Oui, la femme en travail explique nos vies :

si on arrivait à faire cela, quelle force !

Là est la présence de Dieu, dans la foi et l’espérance.

Il y a bonheur et malheur.

Accoucher c’est vaincre le malheur, le bonheur gagne. » (N.24)

La femme qui enfante nous « explique » nos vies. Elles sont pleines de grâces, ces femmes qui nous disent, si nous voulons bien le « voir », comment Dieu donne vie.

La sage-femme qui se laisse ainsi expliquer le don de la vie peut témoigner que la confiance en la vie, - appelée « foi » dans le monde de la spiritualité -, est la clef du Royaume des Cieux, la clef du don de la vie éternelle.

Etymologiquement, le terme « obstétrique » signifie « se tenir devant » : être témoin de toute naissance vraiment humaine, de la mise au monde de l’Humain.

Avec saint Jean, la confiance des sages-femmes invite à la découverte :

« Celui qui a vu rend témoignage…pour que, vous aussi, vous croyiez et qu’en croyant, vous ayez la vie en vous »25

8 Ephésiens 1, 3, B.J.

9 Ephésiens, 1, 3-5, BJ.

10 Evangile de Luc, 1, 34, BJ.

11 Evangile de Jean, 1, 14, BJ.

12 Evangile de Jean, 3, 8, BJ.

13 L’obstétrique est la discipline médicale consistant à suivre la grossesse et l’accouchement.

14 Jean, 3, 8, BJ.

15 Ephésiens, 1, 4 : « Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde… », BJ.

16 Isaïe, 26,17, BJ.

17 Evangile de Jean, 3,4b, La Bible de Jérusalem, Ed. Desclée de Brouwer, 1975, désormais citée : BJ.

18 Genèse,1, 1, BJ.

19 Genèse 3, 16, BJ.

20 Note : En Belgique, environ 15% des naissances peuvent présenter une pathologie.

21 Jean, 16,21, BJ.

22 Apocalypse, 12, 4B, BJ.

23 Hébreux, 10, 5-7, BJ.

24 Note : Les femmes qui ont accepté de confier leur vécu ont préféré garder l’anonymat. Chaque témoignage sera ainsi suivi d’une simple initiale.

25 Jean, 20, 31, BJ.

1. Saisir l’Inconnaissable…

« Je n’ai pas eu conscience du moment où, d’abord, j’ai franchi le seuil de cette vie.

Quel fut le pouvoir qui m’a fait éclore à ce vaste mystère, comme une fleur s’ouvre à minuit dans la forêt ?

Lorsqu’au matin mes yeux se sont ouverts à la lumière, j’ai aussitôt senti que je n’étais pas un étranger sur cette terre et que, sous la forme de ma mère, l’inconnaissable sans forme et sans nom m’embrassait.

Ainsi de même, dans la mort, le même inconnu m’apparaîtra comme si je l’avais connu toujours.

Et parce que j’aime cette vie, je sais que j’aimerai la mort aussi bien.

L’enfant gémit lorsque la mère le retire de son sein droit, pour un instant après, trouver consolation dans son sein gauche. » (R. Tagore)26

La grande interrogation humaine nous est livrée dans ce petit poème de Tagore :

« Je n’ai pas eu conscience…» La vie m’a été donnée sans que j’y sois pour rien, sans même en avoir conscience. Je me suis trouvé en vie.

Emerveillement du poète, émerveillement jailli de son amour pour la vie : j’aime cette vie !

Et parce qu’il aime la vie, il aimera la mort aussi bien.

Certains diront qu’ils y ont été jetés. Colère ? Oui, il est possible de ne pas aimer la vie, voire de la détester. Alors, la mort, elle aussi, devient une ennemie.

Dès que la conscience s’éveille, l’être humain peut choisir : aimer ou haïr, accueillir ou rejeter ce qui lui est offert, donné.

« Quel fut le pouvoir qui m’a fait éclore à ce vaste mystère ? »

Il est question de pouvoir, un pouvoir qui apparaît bienfaisant au vu de la suite du poème. Mais, quel est ce pouvoir ? La réponse n’est pas donnée.

« J’ai aussitôt senti que je n’étais pas un étranger sur cette terre… »

Je l’ai senti, je l’ai éprouvé : c’est de l’ordre de l’expérience. D’une expérience corporelle car, dans le contact avec ma mère, l’inconnaissable sans forme et sans nom m’embrassait. Dans ses bras, j’ai éprouvé la présence de l’inconnaissable.

« Ainsi de même, dans la mort, le même inconnu m’apparaîtra comme si je l’avais connu toujours. » L’inconnaissable apparaît à notre regard comme une présence connue depuis toujours, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes. Et l’inconnaissable devient l’inconnu, comme s’il recevait du poète le statut d’un être personnel.

En moi, chantent alors ces mots du psalmiste :

« Mon âme, tu la connaissais bien,

Mes os n’étaient pas cachés pour toi

Quand je fus façonné dans le secret,

Brodé au profond de la terre. »27

Serais-je donc posé dans la vie en cette originelle relation, en cet amoureux dialogue avec cet inconnu, cet artiste qui nous brode au plus profond de la terre ? Dès l’origine, la création est placée sous le signe de la relation.

De l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas.

Le livre de la Genèse débute par la grande et merveilleuse fresque de la création.

« Bereshit bara Elohim » : « Dans un commencement, Dieu créa le ciel et la terre… » Ce « Dans un commencement » suggère qu’il y aura d’autres commencements, d’autres créations. Cette création n’en finit pas de se déployer devant nos yeux éblouis.

Le récit se termine par la création de l’homme et de la femme et par cette exclamation de Dieu : « Tout cela est très bon ! »

Aujourd’hui, plus que jamais, il est juste et bon de dire et redire :

« Tout cela est très bon ! » La bonté préside à la création.

Mais qui est cet Inconnu, cet Elohim, ce Dieu ?

Qui est-il Celui qui a ce pouvoir de donner la vie et d’appeler tout être et toute chose à la vie ? Et qui sommes-nous qui osons appeler des enfants à la vie ?

Entre les deux récits de la création de l’homme et de la femme (Genèse 1 et 2), Dieu donne deux lois de vie à l’être humain : une « positive » : « Tu mangeras » et une autre « négative », un interdit : « Tu ne mangeras pas. »

« Tu peux manger de tous les arbres du jardin. (première loi de vie28)

Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, (deuxième loi de vie) car, le jour où tu en mangeras, tu seras passible de mort. »29

André Chouraqui, dans sa traduction littérale de la Bible, l’exprime avec force :

« …oui, du jour où tu en mangeras, tu mourras de mort, pour mourir tu mourras, tu mourras certainement. »

Voilà une limite à ne pas franchir pour que la vie suive son cours.

Dieu prévient, il annonce le risque couru par l’homme s’il mange de ce fruit.

Car le désir profond de Dieu, c’est que l’homme vive.

Le livre du Deutéronome fait résonner cette invitation pressante :

« Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur….

Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez, aimant YHVH ton Dieu, écoutant sa voix, vous attachant à lui ; car là est ta vie… »30

Voilà l’être humain posé en sa liberté, dans une relation à un Dieu personnel, respectueux du choix de celui qu’il aime. L’homme peut manger les fruits de tous les arbres du jardin : ils sont tous bons à manger, à assimiler. Mais vouloir engloutir le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal conduit à la mort.

De quoi s’agit-il donc ?

A. Wenin propose une interprétation en partant, non pas de l’interdit, mais du don de Dieu :

« L’ordre est double : Dieu commence par donner tous les arbres, puis il pose une limite à ce tout. Le serpent, lui, part de la limite et fait oublier le don. Pour éviter de tomber dans ce piège du serpent, partons du don que Dieu fait à l’humain : le don du jardin, avec tous les arbres à manger, et même l’arbre de vie, bref, le don de la vie. Ce don, le Seigneur Dieu l’assortit d’une limite. Habituellement, cette limite est considérée comme un interdit dont la transgression est punie de mort. Mais ne peut-on comprendre autrement ? Pourquoi Dieu ne donnerait-il pas ici à l’humain un conseil d’ami ? Tu as tout, lui dit-il, mais si tu veux manger tout, c’est-à-dire posséder tout pour toi seul, tu vas mourir. Car, vouloir tout accaparer, c’est se fermer à la relation. Or, c’est justement la relation qui est vitale, dans la Bible, comme dans la vie. De même que le don, la limite serait donc, elle aussi, pour la vie, parce qu’elle est ouverture à la relation. »31

Oui, si tu ne respectes pas cette limite, tu vas mourir car tu vas t’enfermer en toi ; tu ne seras plus accueil et don.

Connaître le bien et le mal, le bon et le mauvais, le bonheur et le malheur, la vie et la mort, manger, donc assimiler la connaissance du bien et du mal conduit à une mort certaine.

La connaissance du bien et du mal n’est pas mauvaise en soi. Elle consiste à donner un sens humain, un sens éthique à ce que nous sommes et à ce que nous faisons en tant qu’êtres spirituels. Ce pouvoir est précisément lié à la liberté spirituelle de Dieu et de l’être humain. Or, le propre de l’être humain consiste en la relation qu’il établit avec les choses et les êtres. C’est la relation qui le constitue en tant qu’être humain.

Par conséquent, s’il instaure une relation bâtie sur la possession de l’autre, sur la réduction de l’autre à n’être qu’un objet, il se détruit lui-même en tant qu’être humain.

Face à Eve qui, comme tout être humain, cherche son origine, le mystère de cet Inconnu qui la pose dans la vie et enjoint l’interdit de la connaissance, le serpent va bientôt affirmer que le pouvoir de Dieu réside dans la connaissance et lui proposer de se l’approprier.

« Le serpent répliqua à la femme : « Non, vous ne mourrez pas, vous ne mourrez pas, car Elohim sait que du jour où vous en mangerez vos yeux se dessilleront et vous serez comme Elohim, connaissant le bien et le mal. La femme voit que l’arbre est bien à manger, oui appétissant pour les yeux, convoitable, l’arbre, pour rendre perspicace. »32

En manger, dit le serpent, va dessiller vos yeux, découdre vos paupières, vous amener à voir ce que vous ignorez. Ce sont les yeux qui ouvrent l’appétit, qui ouvrent le désir.

L’arbre est « convoitable » : le désir de connaître est perverti en « convoitise », en un désir immodéré de posséder33, de prendre pour soi.

Etre « comme » Elohim… : Dans L’un et l’autre testament, Paul Beauchamp montre que34

« ce qu’a de blâmable ce désir de ressemblance » c’est qu’il procède du « venin de la jalousie » « Celui qui soupçonne ne croit pas. Mais ne croyant pas, il veut savoir.(…) Mais que veut-il savoir ? Est-ce la vérité ? Il le dit. Mais cette vérité qui récuse toute intervention d’un croire, est-elle vérité ?».

Ce désir de ressemblance (vous serez comme Elohim, comme des dieux) procède du venin de la jalousie, du désir d’avoir ce que l’autre a et non pas du désir de connaître l’autre, de l’accueillir et de se donner à lui.

Ainsi, le désir même de Dieu : que l’homme le connaisse et communie à son être, ce désir profondément inscrit au cœur de sa créature se trouve perverti à la racine.

« Pendant la grossesse, quelle impatience et quel désir de connaître son bébé ! Fille ? Garçon ? A-t-il tous ses membres ? Est-il porteur d’un handicap ? N. et moi avons choisi de ne rien demander lors des échographies précédant la naissance, de ne faire aucun dépistage de malformation. Même si la tentation de savoir est grande, nous sommes contents de ne pas savoir, de rester ouverts dans l’accueil de notre enfant tel qu’il est, de la réalité telle qu’elle est. »                     (X., enceinte de sept mois)

Le serpent, le plus rusé des animaux que Dieu avait faits (en hébreu, serpent se dit « aroum », qui signifie à la fois rusé et nu) veut faire croire à la femme que c’est Dieu qui lui refuse cette puissance de vie. Il lui présente un dieu que nous n’avons pas encore rencontré : un dieu qui sait, qui connaît le bien et le mal et qui veut garder jalousement cette connaissance pour lui seul en posant un interdit. Un dieu qui ne veut pas que l’être humain soit comme lui, toutpuissant, possédant tout, capable de discerner le bien et le mal, éternel.

Selon le serpent, l’arbre n’est pas interdit parce que ses fruits seraient dangereux, mais parce que Dieu en a décidé ainsi, autoritairement, arbitrairement. Dès lors, le soupçon, la méfiance et la convoitise envahissent le cœur et la conscience de la femme. Dieu est un potentat qui n’a créé que pour assujettir, sa largesse est un leurre, l’interdit le trahit, il veut jalousement rester le maître et il le fait savoir. Si le mal n’est un mal que parce que Dieu l’interdit, que l’homme se libère donc, qu’il gère lui-même la connaissance du bien et du mal, décidant tout seul des chemins du bonheur et du malheur !

Notre Dieu serait-il avare, jaloux d’une toute-puissance qu’il faudrait conquérir, lui arracher ? Dieu serait-il un concurrent à vaincre ?

Pour Marie Balmary, psychanalyste et passionnée du trésor biblique, le serpent qui se dresse, suscite dans l’imaginaire de la femme le phallus qu’elle n’a pas car son sexe est inscrit « en creux » en son corps de femme, comme un lieu d’attente, d’accueil, un réceptacle.

« … le serpent a l’apparence de ce qui manque à la femme. Ainsi détaché du corps de l’autre, il peut figurer la différence des sexes vue seulement en termes d’avoir/ne pas avoir ; n’est-ce pas son manque, alors, qu’elle voit et qu’elle entend ?… Ce qui se manifeste sous la forme hallucinée du serpent qui parle est ce qu’a l’homme, que la femme n’a pas. Il est une des « preuves » que le dieu n’a pas donné « tout » et c’est en effet la femme qui peut s’en apercevoir la première, étant elle-même du côté du « qui n’a pas ».

Car, c’est vrai, le dieu n’a pas donné la totalité à chacun. Mais tandis que le serpent va leur faire croire que ne pas avoir tout, c’est n’avoir rien, il y a une autre vérité qu’ils ne sauront pas encore lire : la différence, c’est la relation ; le manque, c’est la possibilité de parler. »35

Un manque à être

Comme nous l’avons déjà évoqué, l’homme peut voir son sexe tandis que la femme doit croire le sien.

Le manque apparemment inscrit dans la corporéité extérieure d’Eve lui apparaît maintenant en négatif, comme une injuste frustration.

Elle va donc vouloir, par elle-même, toute seule, sans l’autre, combler ce manque. Marie Balmary poursuit :

« La différence des sexes est ambiguë : elle est à la fois puissance de vie et marque du manque, isolement et possibilité de rencontre. Elle peut être bien lue, – elle aussi même par celle qui « n’a pas » – lue comme voie d’accès à la relation, à l’union créatrice, à la parole. Elle peut être interprétée comme lieu d’avènement à la conscience, condition divine du « être avec l’autre » sans cesser d’être soi. Comprise ainsi, l’incomplétude de chacun est richesse et non pauvreté. Richesse de l’écart, à maintenir, et non à combler.

Le manque garde la place de l’autre dont il signifie sans cesse l’attente. Sans lui, pas de désir.

Et l’interdit de l’arbre se révèle garant de présence, ce « ne pas manger tout » pour qu’il n’y ait pas que des choses sur cette terre, mais aussi des personnes, non consommables. Des personnes auxquelles le dieu n’a pas interdit de devenir divines, mais qu’il a inter-dites les unes aux autres en tant qu’objet pour qu’elles puissent se rencontrer, se joindre, se reconnaître divines. »36

« Ce manque à être se retrouve aujourd’hui dans un féminisme mal compris où la femme, ne se sentant pas reconnue comme une personne, va vouloir faire les choses ‘comme l’homme’, éprouve le besoin de montrer qui elle est, capable d’accomplir le même travail, les mêmes prouesses, ‘tout comme lui’. Et, ce faisant, elle va pervertir son identité et, avec elle, la place et le rôle indispensable de la femme dans la communauté humaine. » (Y.)

En effet, que signifie cet inter-dit ? C’est ce qui est dit « entre », ce qui fait prendre distance par rapport au réel, ce qui empêche la fusion et donc suscite l’existence unique, personnelle de chaque être humain.

Eve va être séduite par la proposition de « prendre pour avoir » au lieu de « recevoir pour être avec ». Or, ce manque apparent par comparaison, est justement le signe de son identité la plus profonde, cela même qui la distingue de l’homme : construite en creux, elle est vraiment prête à accueillir, à recevoir. En hébreu, femelle se dit « nequébah », c’est-à-dire creux, réceptacle, ouverture, accueil. (Le mâle se dit « zakar » : souvenir, promesse.)

Tout son corps physique est « en creux » : le bassin est ce réceptacle où se déploie toute la puissance de vie. Ce creux exprime la réalité du désir inscrit au plus profond d’elle-même, la réalité profonde, dynamique, de la présence de Dieu. Il est la source, l’origine de son aspiration à la plénitude, de son désir d’être comblée. Il est le sceau de la promesse et donc de son avenir.

En chaque être humain le féminin appelle le masculin à s’accomplir en accueillant la plénitude de la Promesse.

Le psaume 41 explicite ce vide qui appelle le vide :

« Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant : quand irai-je et verrai-je la face de Dieu ? »… Et, plus loin : « L’abîme appelant l’abîme, à la voix de tes cataractes, la masse de tes flots et de tes vagues a passé sur moi… »

C’est l’abîme, ce creux inscrit en nos cœurs qui demande à se laisser creuser davantage pour être toujours davantage comblé.

Cet abîme criant vers la plénitude appelle, conduit, pousse la femme à la rencontre qui la comblera tout en accomplissant dans l’amour celui qui la recevra, qui fera sa joie et sa gloire.

La constitution physique de la femme dit à la fois sa force et sa fragilité : elle est faite pour être aimée et il y a toujours en elle quelque chose d’insatisfait, une soif infinie d’amour.

Le corps de la femme, c’est aussi la source du sang qui s’écoule à chaque mois, avec des douleurs plus ou moins importantes selon les personnes, ce sang qui renvoie aussi bien à la vie qu’à la mort. Ce sont aussi les modifications de l’humeur et de l’état de fatigue liées aux variations hormonales tout au long du cycle.

Cette proximité avec la vie et la mort, l’instabilité plus grande de l’humeur va rendre la femme plus vulnérable aux émotions, aux peurs, aux angoisses enfouies depuis toujours en ce creux du bassin. Elle va s’en trouver parfois submergée ; son corps lui rappelle sans cesse le choix à faire : se défendre, refuser la vie qui se donne ainsi ou accepter de l’accueillir.

Ce creux devient blessure lorsqu’il devient source d’enfermement, de refus, de fermeture.

Dans son livre « Divine blessure »37, Jacqueline Kelen fait remarquer que, dans les récits mythiques, c’est toujours un homme qui se trouve blessé. Et pourquoi la femme serait-elle exempte de telles blessures ?

« D’un point de vue réaliste, on dira que ce sont les hommes qui vont à l’aventure et au combat, qui font les guerres, tandis que les femmes restent au foyer et n’ont d’autre recours que de soigner les blessés et les mourants. On ajoutera que toute femme porte à la naissance une blessure au ventre…sur laquelle médite le narrateur du seul roman écrit par Ionesco, Le Solitaire : « Le sexe féminin m’a toujours paru être une sorte de blessure au bas du ventre, entre les cuisses. Quelque chose comme un gouffre, mais surtout comme une blessure ouverte, énorme, inguérissable, profonde… » Cette blessure qui saigne et peut enfanter est un emblème féminin, elle attire ou elle repousse l’individu masculin, elle est tantôt vénérée comme lieu sacré, tantôt maudite comme impure. Marquée en son corps d’une plaie secrète, la femme n’aura pas à recevoir d’autres blessures physiques dans les combats de l’existence ou bien ces marques resteront à leur tour cachées. C’est comme si l’enveloppe masculine avait à s’ouvrir – mais à qui ? et pour quoi ? – tandis que le corps de la femme, portant d’emblée une déchirure, s’orientait naturellement vers les chemins de la perte et de l’union.

La blessure vive de la femme rappelle que le sexe, dont le nom fut pris au latin « sexus », évoque une coupure…La différenciation sexuelle, l’altérité entre un homme et une femme sont ressenties soit comme une séparation, voire un déchirement, soit comme une distance, un pont d’étrangeté et de désir, un espace de questionnement et de rapprochement. De là naît une vision de l’amour parfait où l’union des amants ne se confine pas à être ensemble mais persiste dans l’absence et dans l’éloignement. Seul le cœur, non le corps, peut ressentir dans la distance autre chose qu’une séparation ; seul le désir du cœur est un pont invisible, non un manque affolant.

Loin de n’être qu’une donnée physique, ce qui est déjà beau, la blessure au ventre de la femme reflète et manifeste des réalités subtiles liées au sang, à la fécondité, à la naissance et bien sûr à l’union amoureuse. A voir le sang vermeil qui d’elle à chaque lune s’écoule, l’amante peut se demander, songeuse : si je saigne, est-ce parce qu’il m’a pénétrée ou parce que de moi, il s’est éloigné ? Est-ce pour s’être uni ou bien pour s’être arraché à moi ?…Mystère de l’union, ou plutôt de la réunion, qui concerne les amants éperdus autant que l’âme assoiffée de l’Etre divin. »

Le serpent, après avoir éveillé la frustration dans le cœur d’Eve, lui propose de saisir, de prendre, de posséder la connaissance et, par là, de posséder tout, c’està-dire le discernement : « Vos yeux s’ouvriront », le statut divin : « Vous serez comme des dieux », la vie éternelle : « Non, vous ne mourrez pas ! »

L’erreur d’Eve, la « Vivante » comme l’appelle la Genèse, est d’avoir fait confiance, de faire encore confiance au serpent en accueillant sa parole mensongère, plutôt que de croire Dieu qui ne cesse de la créer : ce n’est en effet une histoire passée que parce que c’est notre histoire à chacun aujourd’hui. Faire confiance au serpent, c’est faire confiance à ce qui est « nu » en nous et qui « ruse » avec le réel. Nous craignons ce qui est nu en nous et qui se manifeste, qui se révèle, par le manque, par la limite. Dès lors, nous rusons avec notre réalité de créature, nous lui préférons le mensonge.

Or, remarque A. Wenin :

« en faisant foi au serpent, en transgressant l’interdit, en outrepassant la limite, la femme et l’homme refusent d’assumer la limite comme positive, comme créatrice de vie. Au contraire, ils la voient comme un manque à être, comme ce qui les empêche de vivre pleinement. Alors, ils prennent et mangent de l’arbre. C’est la vie qu’ils veulent ainsi saisir, accaparer pour eux seuls ; c’est la vie qu’ils veulent arracher à Dieu pour pouvoir être tout, comme le dieu dont le serpent leur a parlé. »38

La limite semble freiner, contrecarrer la liberté, le désir d’exister. Elle est, du moins, éprouvée comme telle. Pourtant, la limite offre de sortir de l’indifférenciation, elle permet de devenir un être unique, de devenir soi-même.

Existe-t-il une limite plus grande que celle du sein maternel ? Ce sein maternel qui est justement le berceau de la vie, de la croissance de tout être humain ? La limite, vécue ici comme un contenant rassurant, appelle aussi à ouvrir un espace autre.

Le mot « limite », issu du latin « limen », signifie le « seuil », c’est-à-dire ce qui ferme un espace pour en ouvrir un autre. C’est bien ce que la limite du sein maternel opère : il est le contenant qui permet d’en sortir un jour. Et donc, en ce sens, ce contenant est ce qui va permettre de couper la fusion. Nous vivons cette limite à ce moment précis de notre vie sans en avoir vraiment conscience, nous abandonnant en confiance à cette vie qui frémit en toutes les fibres de notre être. Lorsque nous en prenons conscience, elle devient source de cris, de pleurs, de révolte : ainsi en va-t-il du tout petit enfant, comme de l’adolescent, ivre de vivre pleinement. Nous n’apprenons que progressivement et souvent douloureusement que toute limite oblige à nous recentrer, à nous connecter intérieurement avec ce qui est vital, essentiel en nous. Lorsque ce combat intérieur n’est pas livré, la limite devient mortifère, au lieu d’être tremplin, élan de liberté.

Or, c’est par ce manque inscrit dans notre réalité créée que nous sommes invités à développer la ressemblance de Dieu et à poursuivre la création.

Ainsi ce creux, cette soif, va devenir le lieu de la blessure d’Eve, dans le refus d’être accueil et don pour l’autre. En effet, comment pourra-t-elle accueillir la semence et lui faire porter son fruit si elle refuse d’être ce qu’elle est, si elle rejette celui qui vient combler ce vide en elle, dans le désir d’être tout à elle seule ?

Cette blessure immense et profonde se manifestera dans la façon dont elle va mettre l’enfant au monde, dans le don de la vie qu’elle a voulu arracher plutôt que de le recevoir.

Marie Balmary encore :

« Les humains seraient donc tentés par la possession d’un bien qui leur donnerait, croient-ils, un statut. Or ce statut (être comme des dieux) est moins que celui qu’ils ont déjà (créé à l’image de Dieu) et que celui qu’ils peuvent développer (la ressemblance avec le Dieu qui dit « Nous »).

Ils sont tentés par un objet qui leur ferait soi-disant avoir individuellement ce qui ne s’atteint que par le verbe « être-avec ».39

Le serpent parle de connaissance comme d’un « objet » qu’il faut posséder alors que, au contraire, elle ressort, elle naît de la relation intime, unique, que l’on peut vivre avec autrui. Oui, elle est à vivre avec un sujet autre. Elle est une réalité dynamique, mouvante que l’on est invité à habiter et non une réalité statique, figée, que l’on pourrait « posséder ».

La relation ouvre précisément l’échange des dons reçus : on reçoit ce que l’on donne et l’on donne ce que l’on reçoit : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?40» dira l’apôtre Paul.

L’autre humain n’est pas à posséder, ne se possède pas : ce serait en faire un objet. L’autre ne se mange pas, n’est pas à consommer comme tous les autres fruits du jardin. En voulant manger l’autre, le différent, on cherche à se l’assimiler et à effacer la différence. Si l’homme le fait, il se retrouve seul.

Or, « il n’est pas bon que l’homme soit seul »41 : il a besoin de l’autre, et de l’autre différent.

L’hébreu élargit l’espace de compréhension du mot « connaître ».

Le mot « hakkîr » : faire connaître, faire connaissance vient de la racine « hakâr », être étranger, être autre ; c’est un terme de relation qui inclut la différence.

La symbolique des lettres42 composant ce mot ouvre une compréhension plus riche encore : on peut dire alors que la connaissance devient le fruit d’un enseignement accueilli dans un cœur ouvert et réceptif, capable de le féconder en l’éveillant à sa propre capacité de création et d’intériorisation et de transformer ainsi cette connaissance en une expérience personnelle solide, éprouvée.

Et si le corps ouvrait la porte de la connaissance…

En Genèse 2,17, lorsqu’il est question de l’arbre de la connaissance, le mot utilisé est « daat » dont la racine est « yada » c’est-à-dire connaître au sens de l’acte sexuel de pénétration et de réception. Nous retrouvons ce même terme en Genèse 4,1, lorsqu’ Adam « connut » Eve, sa femme.

A. Chouraqui le traduit par « pénétrer » : c’est la connaissance offerte par l’union sexuelle, par l’intimité des corps.

Qu’est-ce à dire ? L’introduction dans la connaissance, dans le mystère de Dieu ne se ferait-elle pas dans un corps à corps ? Un autre passage de la Genèse, celui du combat de Jacob avec l’ange43, nous le suggère : C’est au bout d’une longue nuit de lutte avec un « inconnu » que ce dernier se révèle à Jacob :

« Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. Il dit : ‘Lâchemoi car l’aurore est levée’, mais Jacob répondit : ‘Je ne te lâcherai pas que tu ne m’aies béni.’ Il lui demanda : ‘Quel est ton nom ?’ – ‘Jacob’, répondit-il. Il reprit : ‘On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté.’ Jacob fit cette demande : ‘Révèle-moi ton nom, je te prie’, mais il répondit : ‘Et pourquoi me demandes-tu mon nom ?’ et, là même, il le bénit. Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel ‘car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve’ ».