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Réciter le Notre Père, le prier ou le vivre ? Joël Guibert nous éclaire : « Pour que le Notre Père porte du fruit, il faut le prier mais surtout en vivre. Cette prière ne contient pas que des mots, mais une présence. »
L'auteur laisse d'abord résonner les deux versions du Notre Père transmises par Jésus dans les Évangiles. Sur cette base, il suit pas à pas la progression des sept demandes, livrant leurs interprétations et leur compréhension. Pourquoi un Dieu père et non mère ? Pourquoi Jésus demande-t-il qu'on n'appelle personne sur terre « Père » ? N'est-il pas naïf de se reposer sur la Providence ?
Pasteur d'âmes, l'auteur connaît nos blessures et les obstacles à notre renouvellement intérieur. Il nous met en garde contre une compréhension seulement intellectuelle de Dieu et nous invite à nous laisser purifier par l'Esprit Saint en nous guidant par ses conseils spirituels repris de la tradition de l'Église, pour arriver à vivre de la tendresse du Père.
« Les fruits de l'enfance retrouvée seront alors au rendez-vous : unification intérieure, liberté intérieure, confiance en soi, abandon paisible face au lendemain, bienveillance pour les autres enfin reconnus comme frères d'un même Père. »
À PROPOS DE L'AUTEUR
Joël Guibert, prêtre du diocèse de Nantes, exerce sa mission entre la prédication de retraites et l'écriture de livres de spiritualité. Il est l'auteur aux éditions Téqui de Rendre amour pour amour, La puissance de la Foi, Contempler l'au-delà pour mieux vivre l'ici-bas et L'Heure est venue
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Seitenzahl: 338
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Renaître d’en haut, une vie renouvelée par l'Esprit Saint, Éditions de l’Emmanuel, 2008.
L’abandon à Dieu, un chemin de paix, Éditions du Carmel, 2010.
Que vienne ta miséricorde, Éditions de l’Emmanuel, 2011.
La sagesse de la Croix, Éditions de l’Emmanuel, 2012.
Vivre en Marie, Éditions du Carmel, 2013.
L’art d’être libre, Éditions de l’Emmanuel, 2013.
Prêtre, Éditions de l’Emmanuel, 2014.
Rendre amour pour amour, Éditions Téqui, 2015.
La puissance de la foi, Éditions Téqui, 2016.
Prêcher dans l’Esprit Saint, Éditions Téqui, 2017.
Contempler l’au-delà pour vivre pleinement l’ici-bas, Éditions Téqui, 2017.
Léonie, la faiblesse transfigurée, Éditions du Carmel, 2018.
L’Heure est venue, Éditions Téqui, 2018.
Les personnes désireuses de participer
à une retraite prêchée par le père Joël Guibert
peuvent consulter le site suivant :www.perejoel.com
Voir Jésus en prière, ce devait être vraiment quelque chose ! Ce témoignage de Jésus priant a tellement frappé les apôtres qu’au fur et à mesure de leur compagnonnage, ils ont fini par lui demander :« Seigneur, apprends-nous à prier(cf. Lc 11,1)…Tu as l’air de vivre des choses tellement fortes dans ta méditation. Que fais-tu dans ta prière ? À qui t’adresses-tu ? Comment lui parles-tu ? »Jésus n’a pas commencé la formation spirituelle de ses disciples en leur divulguant au préalable un cours sur la prière, puis en leur faisant faire des travaux pratiques en classe entière. Jésus a d’abord prié en s’exposant à leurs regards. Avant d’apprendre à prier avec le cœur ou avec des mots, n’apprend-on pas à prier d’abord avec les yeux ? Quelle grâce en effet, pour un enfant, de voir des adultes en prière, et qui prient vraiment. Dom André Louf, ancien abbé du Mont des Cats, a déposé cette magnifique dédicace sur les premières pages de son ouvrageSeigneur apprends-nous à prier : « À mon père et à ma mère que j’ai vus souvent prier et de qui j’ai appris la prière1. » Prier, même silencieusement, avec d’autres, c’est déjà enseigner à prier. Prier à l’écart, sans même être vu ‒ Jésus le faisait souvent (Mt 14,23) ‒ c’est déjà allumer en l’autre, mystérieusement mais réellement, le désir de prier. J’imagine donc avec quelle pudeur mêlée de respect et d’adoration les apôtres ont fini par avouer à Jésus leur soif d’entrer dans les secrets de sa propre prière :« Jésus, introduis-nous dans les secrets de ta prière, fais-nous participer à ce dialogue intime d’amour qui irradie de tout ton être. »
À la demande des disciples, Jésus ne se défile pas. Mais, de prime abord, sa réponse est déconcertante. En effet, les apôtres demandent uneméthodepour prier ‒ « Apprends-nous à prier » ‒ et, en réponse, Jésus leur livre uneformule : « Quand vous priez, dites : Notre Père… » Jésus mépriserait-il leur requête précise, bottant en touche ? Non, procédant ainsi, il fait d’une pierre deux coups : d’une part, en livrant la prière du Notre Père, Jésus rejoint le débutant qui a souvent besoin de mots très simples pour balbutier une prière ; d’autre part, notre Seigneur dirige immédiatement le regard en direction de celui vers qui toute prière doit être orientée, le Père. En somme, en laissant la formule du Notre Père, Jésus offre du même coup une prière et une méthode de prière, plus précisément le mouvement même que doit emprunter toute prière chrétienne digne de ce nom. Enfants chéris de Dieu, ne débutons pas notre prière par : « Moiet mes petits problèmes », mais par : « Toi, Dieu le Père, et tes intérêts ». Ensuite seulement viennent nos besoins humains, qui ne sont pas méprisés par le Seigneur, mais disposés à leur juste place. Dieu premier servi, pour que l’homme soit mieux servi et comblé par Dieu !
Le drame de tout prédicateur, dit-on, est le manque de temps pour enseigner des choses fondamentales. Mais cette difficulté est aussi sa chance, car cela l’oblige à dire l’essentiel sans noyer son auditoire dans un flot de considérations plus ou moins superflues. LePaterreprésente véritablement la prédication concentrée de Dieu au sujet de la prière. Dans cette prédication toute divine, déclinée en sept demandes, Jésus y rassemble « l’essentiel des essentiels » en ce qui concerne la prière et l’existence chrétienne. Les trois premières demandes élèvent notre regard vers notre origine et notre but, Dieu le Père : que son Nom soit adoré, son règne invoqué et sa volonté faite. La seconde partie de la prière du Seigneur concerne l’homme avec ses quatre besoins fondamentaux : ses nourritures indispensables, le pardon des offenses, lesquelles blessent irrémédiablement notre relation à Dieu, et enfin que nous ne tombions pas dans les griffes du démon, ennemi du genre humain.
Nombre de nos contemporains jugent la vie humaine aujourd’hui particulièrement compliquée. Si nous ne savons plus par quel bout prendre notre existence humaine et chrétienne, revenons au Notre Père, la prière du Seigneur : nous y trouverons nos indispensables, nos essentiels. Bien des fatigues inutiles, dues à la course effrénée après des choses souvent superficielles et insignifiantes, nous seront ainsi évitées.
La prière du Seigneur est à ce point fondamentale pour un fidèle du Christ qu’elle résume en quelque sorte tout l’Évangile. Si, par pur hasard, en tant que chrétiens, nous étions jetés sur une île déserte, privés de tout et même des Écritures pour nourrir notre foi, et qu’il ne nous restait que le Notre Père imprimé au fond du cœur, nous aurions tout l’Évangile avec ! C’est l’enseignement de Tertullien, un des grands témoins des premiers siècles de l’Église : « L’Oraison dominicale [autre nom du Notre Père] est vraiment le résumé de tout l’Évangile2. »
Si lePaternous conduit au cœur de la prière, dont l’Écriture est l’âme, il nous conduit par là même au cœur de la vie, avec ce pouvoir étonnant de réellement la transformer. Marthe Robin aimait à dire : « Qui dira ce que la prière peut mettre et répandre dans une âme, de vérité, de paix, de force, de consolation, d’espérance ? Elle n’est pas seulement de la lumière, elle est de la chaleur, elle est de la vie3. » Comme l’opposition entre foi et vie est néfaste ! Si la prière est vraiment un cœur à cœur avec le Père, elle ne peut pas, avec le temps, ne pas transformer, apaiser une existence. LePater ? Pas de simples mots creux, mais bien une véritable transfusion d’amour qui fait naître et renaître, vivre et revivre. LeCatéchisme de l’Église catholiqueprécise que « le Sermon sur la montagne est doctrine de vie, l’Oraison dominicale est prière, mais dans l’un et l’autre l’Esprit du Seigneur donne forme nouvelle à nos désirs, ces mouvements intérieurs qui animent notre vie. […] De la rectitude de notre prière dépendra celle de notre vie en lui4 ».
Le Notre Père, une prière à vivre ! Loin d’être un slogan un peu facile, c’est une évidence pour qui veut bien entrer dans la prière du Seigneur. Nous voudrions entraîner le lecteur dans cette expérience afin qu’il éprouve à son tour, si ce n’est pas déjà fait, à quel point la prière du Seigneur peut informer et transformer sa vie. Ce souci de passer de la prière à la vie, et de la vie à la prière, est en quelque sorte le fil rouge qui sous-tend toutes ces pages. Dans un tout premier temps, nous laisserons résonner les mots : le texte et le contexte des deux versions du Notre Père, rapportées par Matthieu et Luc, ouvrent beaucoup de perspectives pour la prière et la vie. Sur cette base, nous suivrons pas à pas la progression des sept demandes de l’Oraison dominicale. Chacune des phrases de cette prière est dense. Nous tenterons d’en montrer les enjeux et les diverses interprétations. Que le lecteur ne s’effarouche pas devant les difficultés et les divers sens possibles, car, dans ces pages, l’« exégèse » de chacune des demandes sera toujours abordée de manière très accessible. Notre douce obsession est de conduire le lecteur àvivre le Notre Père, et non de le perdre dans des spéculations purement intellectuelles et exégétiques, bonnes au demeurant. « LePatera “formé” la prière d’innombrables chrétiens depuis deux mille ans, dont la plupart n’avaient entre les mains aucune édition critique de la Bible avec notes et références », note très justement Mgr Perrier5. Entrons sans tarder dans les richesses du Notre Père, afin de nous laisser former par lui, pour mieux en vivre, jusqu’à la transformation intérieure.
1. Dom André LOUF,Seigneur apprends-nous à prier,éd. Foyer Notre-Dame, 1979.
2. TERTULLIEN,Or.1. Dans le même sens, saint Augustin écrit :« Parcourez toutes les prières qui sont dans les Écritures, et je ne crois pas que vous puissiez y trouver quelque chose qui ne soit pas compris dans l’Oraison dominicale »,Ep. 130, 12, 22.
3. Marthe ROBIN,Journal. Décembre 1929 - novembre 1932, éd. Foyer de Charité, 2013, p. 169.
4. Catéchisme de l’Église catholique,no 2764.
5. Mgr Jacques Perrier,L’art de la prière. Notre Père, Mame-Edifa, 2005, p. 15.
La prière du Notre Père est rapportée uniquement par les évangélistes Matthieu et Luc. Lisons-les d’abord en laissant retentir letexte : nous tenterons d’expliquer les quelques différences remarquées. Il est intéressant aussi de considérer lecontextedans lequel les deux évangélistes ont inséré cette prière du Seigneur : il est en lui-même riche d’enseignement pour notre propre vie spirituelle.
Voici une traduction assez « littérale » du Notre Père tel qu’il nous est rapporté par Matthieu et Luc. Cette mise en parallèle aide à mieux percevoir les différences1.
Évangile de Matthieu (Mt 6,7-13)
Évangile de Luc (Lc 11,1-4)
Notre Père,
qui es aux cieux.
Père,
Soit sanctifié ton Nom.
Vienne ton règne.
Soit faite ta volonté.
Sur la terre comme au ciel.
Soit sanctifié ton Nom.
Vienne ton règne.
Notre pain jusqu’à demain
donne-le-nous aujourd’hui,
et remets-nous nos dettes
car nous-mêmes avons remis à nos débiteurs,
et ne nous introduis pas
dans la tentation,
mais délivre-nous du Mauvais.
Notre pain jusqu’à demain
donne-le-nous chaque jour,
et remets-nous nos péchés
car nous-mêmes remettons à tout débiteur,
et ne nous introduis pas dans la tentation.
La version de Matthieu nous surprend moins, tout simplement parce qu’elle est plus apparentée à la traduction liturgique actuelle. Alors que la version de Matthieu contient les sept demandes que nous connaissons, celle de Luc n’en retient que cinq. Or le Notre Père nous fut donné par Jésus lui-même, et il est devenu rapidement central pour la prière chrétienne : comment expliquer de telles différences ? Jésus aurait-il enseigné deux versions différentes ? Est-ce Luc qui a rétréci la prière du Seigneur, ou à l’inverse, Matthieu qui l’a étoffée ? De saint Matthieu ou de saint Luc, lequel a reproduit la formulation duPaterla plus proche des paroles mêmes de Jésus ? Quelle est la version la plus primitive ?
À ces questions légitimes, il est difficile d’apporter une réponse bien arrêtée pour le lecteur moderne soucieux ‒ et parfois obsédé ‒ de vérités scientifiques. Parmi les exégètes et autres spécialistes de la Bible, chacun y va de sa petite interprétation. Selon l’état des lieux des découvertes actuelles, contentons-nous d’esquisser les réponses suivantes :
‒ Pourquoi deux versions ? Il serait fort étonnant que Luc ait décidé de retrancher des paroles à cette prière considérée par les premières communautés chrétiennes comme un testament sans prix de la part de leur Maître. Il serait tout aussi surprenant que Matthieu se soit permis, de son propre chef, de rajouter des paroles aux saintes paroles du Christ. Il est donc possible que Jésus ait prononcé deux versions du Notre Père : en quoi cela serait-il impossible ou hérétique ? On peut tenter cette autre explication : Matthieu aurait très bien pu insérer des paroles fondamentales de Jésus, peut-être prononcées en lien direct avec le Notre Père, pour aboutir ainsi au texte définitif. La question reste ouverte.
‒ Qui de Matthieu ou de Luc détient la version la plus ancienne ? C’est un débat sans fin, qui varie selon les époques. Aujourd’hui, parmi les spécialistes, la tendance est plutôt de considérer la version brève, donc celle de Luc, comme la primitive. Le spécialiste reconnu du Notre Père, l’abbé Jean Carmignac, tranche au contraire en faveur de Matthieu : « D’autres [savants] pensent, avec raison semble-t-il, que celle de Matthieu doit être préférée, d’abord parce que saint Luc aime parfois abréger ses sources, ensuite parce que Matthieu nous offre un beau poème, bien construit selon l’art poétique de cette époque, qui ne peut être le fruit de retouches artificielles2. »
Quoi qu’il en soit des diverses conclusions des spécialistes, nous sommes en définitive invités à accueillir dans la foi, comme un don de l’Esprit, la version du Notre Père dans son état actuel. En effet, pour un catholique, l’action de l’Esprit ne peut jamais être enfermée dans l’Écriture seule. Le Saint-Esprit a certes inspiré les auteurs de la Bible, mais il assiste aussi l’Église et son Magistère afin d’en donner la juste interprétation : « La charge d’interpréter de façon authentique la Parole de Dieu, écrite ou transmise, a été confiée au seul Magistère vivant de l’Église dont l’autorité s’exerce au nom de Jésus-Christ. Pourtant, ce Magistère n’est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais il la sert, n’enseignant que ce qui fut transmis, puisque par mandat de Dieu, avec l’assistance de l’Esprit Saint, il écoute cette Parole avec amour, la garde saintement et l’expose aussi avec fidélité3. »
Habituellement, les récits de Luc ne sont pas avares de précisions historiques, chronologiques. Mais, pour ce qui est du contexte plus précis du Notre Père, nous disposons de peu d’éléments : « Il advint, comme Jésus était quelque part à prier » (Lc 11, 1), dit l’introduction de manière plutôt sommaire. Tentons tout de même d’en tirer davantage.
Chez Luc, l’épisode qui précède la mention duPaterest la rencontre de Jésus chez Marthe et Marie. Pourquoi ne pas localiser l’enseignement du Notre Père aux environs de Béthanie, le village de Lazare et de ses deux sœurs ? Un élément chez Marc semble confirmer notre conclusion. Certes, cet évangéliste ne parle pas explicitement du Notre Père, mais le passage biblique suivant en est une allusion manifeste : « Quand vous êtes debout en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, remettez-lui, afin que votre Père qui est aux cieux vous remette aussi vos offenses » (Mc 11,25). Or cette mention de Marc est justement localisée entre Béthanie et Jérusalem : « Quand ils approchent de Jérusalem, […] et de Béthanie, près du mont des Oliviers » (Mc 11,1). Notons aussi qu’il existe encore de nos jours une tradition orale qui situe l’enseignement du Notre Père au mont des Oliviers, dans une grotte appartenant aux Carmélites, qui possèdent un couvent en ce lieu. Un certain nombre d’éléments penchent donc en faveur de cette interprétation, mais rien n’est absolument certain.
Ces précisions présentent un intérêt pour les esprits soucieux d’enracinement géographique et historique. Mais ce qui peut être encore plus intéressant, c’est l’occasionqui a poussé Jésus à livrer son enseignement sur le Notre Père. Il est dit en Luc 11,1 : « Il advint, comme Jésus était quelque part à prier, quand il eut cessé, qu’un de ses disciples lui dit : “Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean [Baptiste] l’a appris à ses disciples.” » Reprenons les deux segments de cette dernière phrase.
L’Évangile de Jean nous apprend que, parmi les apôtres de Jésus, il y avait au moins deux anciens disciples du Baptiste : « André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux qui avaient entendu les paroles de Jean et suivi Jésus » (Jn 1,40). Le deuxième compagnon, non nommé, a toutes les chances d’être saint Jean lui-même, le disciple bien-aimé. Il y a tout lieu de penser que la demande adressée à Jésus ‒« Seigneur, apprends-nous à prier »‒ émane d’André ou de son compagnon. Ayant profité assidûment de l’enseignement de Jean le Baptiste, ayant discerné des similitudes dans la manière de vivre et de prier entre le Précurseur et Jésus, ils ont voulu en savoir davantage de la part de leur nouveau Rabbi. D’où cette demande :« Jésus, apprends-nous à prier, comme Jean-Baptiste nous l’a appris ! »
Quelle pouvait être la veine particulière de la prière de Jean le Baptiste ? On la découvre tout simplement dans sa mission et sa prédication qui ne pouvaient que façonner sa vie et sa personnalité : « Repentez-vous, proclamait-il, car le Royaume des Cieux est tout proche » (Mt 3,2). Les disciples pressentaient très justement qu’outre le lien de parenté familiale entre Jésus et son cousin Jean-Baptiste, une profonde affinité dans la pensée et la prière les unissait. La prière de Jean-Baptiste est toute polarisée par la venue du Messie et de son Royaume ; de même la prière du Notre Père, certes toute tendue vers la gloire de Dieu, passe immanquablement par l’instauration de son règne d’amour dans le cœur des hommes.
Pour mieux nous laisser surprendre par cette demande des disciples, il faut replonger dans la vie du peuple juif. Pour tout fils d’Abraham, la prière n’est pas un hobby facultatif et privatif pour fin de semaine. Elle est au cœur de l’existence d’un Juif, elle jalonne sa vie et les différentes activités de ses journées. S’il en est ainsi du bain religieux de l’époque, pourquoi donc les apôtres demandent-ils donc à Jésus de leur apprendre à prier ? Sans doute parce que les apôtres ont dû tout d’abord être « choqués » par la manière originale de prier de Jésus. L’Évangile nous dit que sa prière était longue, solitaire et nocturne : « Il s’en alla dans la montagne pour prier, et il passait toute la nuit à prier Dieu » (Lc 6,12). Sa prière devait vraiment choquer au point que ces bons Juifs spontanément priants qu’étaient les apôtres en viennent à l’interroger sur ce sujet particulier. Comme quoi, disions-nous en introduction, prier c’est déjà évangéliser !
En effet, le priant lui-même évangélise par son témoignage. Combien de personnes disent avoir été marquées par le témoignage de parents ou de grands-parents à la vie intérieure profonde ? La petite Thérèse a des paroles très touchantes à l’endroit de son papa : « Que pourrai-je dire des veillées d’hiver […] sur les genoux de papa […] la petite reine était toute seule auprès de son Roi, n’ayant qu’à le regarder pour savoir comment prient les saints4. »
Ajoutons que le priant évangélise par-delà les murs et les frontières, en laissant mystérieusement rayonner l’Esprit, qui est l’âme de sa prière. Charles de Foucauld était habité par cette conviction lorsqu’il adorait, perdu dans son désert : « Cœur Sacré de Jésus, merci de ce premier tabernacle en pays touareg. Cœur Sacré de Jésus, rayonnez du fond de ce tabernacle sur ce peuple qui vous entoure sans vous connaître. Éclairez, dirigez, sauvez ces âmes que vous aimez5. »
L’Évangile de Matthieu ne nous donne aucune indication précise concernant les circonstances concrètes dans lesquelles le Notre Père a été enseigné par Jésus. Son souci est d’abord catéchétique. Il a inséré la prière du Seigneur dans ce grand ensemble qu’on appelle le « Sermon sur la montagne », qui est un exposé systématique de la vie chrétienne. Ceci dit, la manière dont le Notre Père est inséré chez Matthieu est riche d’enseignement pour notre manière de le prier et d’en vivre. En effet, notre évangéliste tient à mettre en lumière le caractère propre de la prière du chrétien par opposition à la dévotion hypocrite des pharisiens et à la piété formaliste des païens. Au moment même de délivrer le Notre Père, Jésus prend soin de dire à ses disciples : « N’allez pas faire comme eux » (Mt 6,8)… Eux, c’est-à-dire les païens, mais aussi les pharisiens dont il vient de dénoncer les travers.
Les versets 5 et 6 du chapitre 6 de Matthieu visent la manière de prier des pharisiens : « Quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites : ils aiment, pour faire leurs prières, à se camper dans les synagogues et les carrefours, afin qu’on les voie. En vérité je vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense. Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Mt 6,5-6). Ce qui est rapporté, c’est cette intention plus ou moins consciente et avouée de se donner en spectacle. Avouons-le bien simplement, il y a de fortes chances qu’à un moment ou un autre de notre vie chrétienne, nous ayons été concernés par ce travers de la prière dénoncé par Jésus. Désirer plus ou moins secrètement « se faire voir des autres » alors que nous sommes en prière : parmi ces « autres » se trouvent bien sûr lesautres paroissiens; mais n’oublions pas aussi qu’on peut prier tout en s’exposant en spectacleaux yeux de Dieuetà nos propres yeux.
Lorsque nous sommes en prière ‒ cela concerne aussi le prêtre lorsqu’il célèbre la sainte messe ‒ nous pouvons chercher à capter l’attention en jouant sur différents registres pas toujours très évangéliques. Certains camperont une posture très extériorisée, comme dans unshow. Cela peut être tentant dans les assemblées de louange où la prière engage tout l’être ; on joue alors au type très « libéré », mais on peut se demander si tout cela ne relève pas de la transe plutôt que de la vraie prière. Loin de nous de mépriser le corps dans la prière, loin de nous de soupçonner la prière fervente « jusqu’à la folie du cœur », selon l’expression du pape Jean-Paul II, mais dans la prière, liberté intérieure rime avec pudeur. D’autres seront tentés de jouer les petits saints, se composant une attitude compassée, usant d’un ton quelque peu affecté, donnant à supposer qu’ils sont déjà parvenus dans les septièmes demeures de l’union mystique. D’autres enfin essaieront de jouer à l’intellectuel de service, usant de formules sophistiquées, tentant de démontrer une intelligence de la foi et de l’Écriture au-dessus du lot. Demandons au Seigneur de faire la lumière en nous, à propos de nos intentions profondes, lors de nos prières en groupe ou de l’Eucharistie dominicale.
Il n’est pas spontanément aisé d’être en vérité devant Dieu, c’est-à-dire dans la nudité de notre indigence. Qu’il est difficile d’être vrai, sans honte de notre part d’ombre : « La vérité va vous libérer, mais tout d’abord elle va vous faire souffrir », lit-on fréquemment dans les salles d’attente des psychologues6. Dans la prière, sans même nous rendre compte de la subtilité du mécanisme intérieur, nous imaginons pouvoir dissimuler aux yeux de Dieu notre face obscure. Nous nous présentons devant le Très-Haut, comme si nous pouvions le prier derrière un paravent : nous nous dissimulons derrière de multiples masques, mais ils ne seront jamais le vrai moi, celui que Dieu connaît parfaitement et qu’il aime.
Ce jeu de composition d’un personnage artificiel n’intéresse pas Dieu. Car il désire entrer en relation avec l’être réel que je suis. Une carmélite anglaise, sœur Mary McCormack, décrit avec beaucoup de justesse cette phase importante dans la vie de prière où « survient quelque chose de très déroutant. Dieu commence à nous montrer que cela ne l’intéresse pas d’avoir une amitié avec un personnage, aussi dévot et délicieux soit-il ! Il veut s’engager avec la personne que nous sommes vraiment. Au fur et à mesure qu’il prend possession de plus en plus profondément de notre être, il atteint des lieux cachés en nous, amenant à notre conscience les points d’obscurité, de douleur et d’insécurité que nous préférerions garder cachés. Il n’est pas nécessaire d’avoir été profondément blessé par la vie pour traîner une lourde charge de négativité envers soi-même ou pour vivre derrière des barrières. Or les barrières que nous érigeons pour tenir les autres à l’écart nous séparent aussi de Dieu7 ».Cette opération vérité est certes douloureuse dans un premier temps mais, grâce à la miséricorde de Dieu, l’âme qui consent à y pénétrer en ressort forcément purifiée, libérée, « re-née » !
Si nous sommes quelque peu attentifs à ce qui se passe en nous, nous aurons certainement remarqué que lorsque nous sommes en prière, au fond de notre âme, il y a souvent un « deuxième moi » qui regarde le « premier moi » en train de prier. Georgette Blaquière souligne ce travers souvent inconscient : « Trop souvent lorsque nous prions, en même temps nous nous regardons prier pour évaluer notre prière. Comment alors l’Esprit serait-il libre en nous ? Notre vie spirituelle est au-delà de ce que nous en percevons8. »
Ce mécanisme est loin d’être neutre, car dès que jem’évaluede trop près, celadévaluela puissance transformatrice de Dieu en moi. L’ermite saint Antoine disait qu’il « n’y a pas de prière parfaite si le religieux s’aperçoit lui-même qu’il prie ». Qu’il est difficile d’être dans la prière simple, sans chercher à soupeser, à mesurer sans arrêt mon union à Dieu ! Mais si je consens peu à peu à prier vraiment, offrant aussitôt à Dieu ma prière telle qu’elle est, sans trop la passer au microscope, si j’accepte de prier sans chercher à me regarder prier, le pouvoir guérissant et unifiant du Saint-Esprit peut alors commencer son œuvre en moi.
La seconde mise en garde de Jésus concerne davantage la manière de prier des païens : « Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. […] Votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez » (Mt 6,7). L’Ancien Testament pointait déjà cette tentation du verbiage dans la prière : « Ne hâte pas tes lèvres, que ton cœur ne se presse pas de proférer une parole devant Dieu, car Dieu est au ciel et toi sur la terre ; aussi, que tes paroles soient peu nombreuses » (Qo 5,1). Qu’est-ce qui est exactement visé par Jésus, la répétition en tant que telle ou le rabâchage ? Que penser alors de cette prière répétée qu’est le chapelet ou la prière orientale qui consiste à ruminer inlassablement l’Ave Mariaou le Nom de Jésus ? Des distinctions s’imposent : répéter n’est pas forcément rabâcher, insister n’est forcément pas rabâcher.
Dans d’autres passages du Nouveau Testament, lorsqu’il traite de la prière, Jésus invite à prier avec insistance. Pensons à la parabole de l’ami importun, que Luc place d’ailleurs juste après le Notre Père : « Je vous le dis, même s’il ne se lève pas pour les lui donner [des pains] en qualité d’ami, il se lèvera du moins à cause de son impudence et lui donnera tout ce dont il a besoin » (Lc 11,8). Insister jusqu’à casser les oreilles du bon Dieu ne relève pas du rabâchage en tant que tel, puisque Jésus nous y invite et que Dieu finit par se laisser toucher par cette prière persévérante. Le tout est de savoir si notre prière insistante est faite avec amour ou par routine, du bout des lèvres. Insister n’est pas rabâcher !
La répétition dans la prière peut bien sûr virer au rabâchage. Si, pour nous, la prière consiste principalement à répéter un certain nombre d’invocations afin d’être en règle avec un Dieu pointilleux, c’est sûr qu’elle ne va pas voler bien haut. Mais, après tout, ne méprisons pas les pauvres petites flammes qui semblent vaciller, elles peuvent être à l’origine de véritables incendies d’amour.
Tentons tout de même de soigner la qualité de la prière plutôt que la quantité. Mère Teresa enseignait à ses sœurs : « L’important n’est pas dedireses prières, mais deprierses prières. Prier avec le cœur, l’esprit, l’âme, du fond de son cœur. Dire ses prières, c’est simplement prononcer des mots, mais pas dans votre cœur. La prière est un cœur à cœur avec Jésus9. » Ceci dit, une précision s’impose. Lorsque notre oraison est désertique, elle nous paraît interminable, au point de se demander comment Dieu peut trouver de la joie avec une prière si dépourvue de ferveur. « Presque continuellement, soupire Marthe Robin, mon âme est dans une telle insensibilité, une désolation si grande, que j’ai l’impression que tout ce que je fais et donne à Dieu retombe à terre sans fruits, comme retomberait un caillou qu’on aurait jeté en l’air10. » Dans ces sécheresses éprouvantes, nous avons souvent l’impression de n’être qu’un pauvre moulin à paroles, qu’importe ! Le père Jérôme, ce grand spirituel contemporain (1907-1985), moine de l’abbaye de Sept-Fons, enseignait, non sans humour et vérité : « Le chapelet, un moulin à prière ? Nous voulons nous qualifier parmi les bons ouvriers de ce moulin ! »
On peut bien sûr tomber dans le piège de prières complètement rabâchées. Mais lorsque nous aurons compris que le véritable priant, à l’intérieur même de notre prière, ce n’est pas d’abord nous, mais l’Esprit Saint ‒ « Nous ne savons que demander pour prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables » (Rm 8,26) ‒, nous relativiserons quelque peu ce que nous appelons « notre » prière. Lorsque nous sommes tentés de noter notre prière ‒ et la note est parfois salée ! ‒, les propos du bon père Édouard Lamy, qui voyait régulièrement la Sainte Vierge, sont très consolants et libérateurs : « La prière, même faite sans grande attention, est toujours une prière, et notre sainte Mère parachève ce qui manque11. » Que ces paroles ne soient pas un prétexte au relâchement dans la prière, mais qu’elles favorisent un certain repos intérieur, laissant notre oraison s’irriguer à partir de la grâce divine.
En donnant le Notre Père à son Église, Jésus n’offre pas seulement des mots pour prier, il la propose comme école de prière. En effet, lastructuremême du Notre Père dit déjà quelque chose de la manière dont doit êtrestructuréetoute prière.
Nous constatons tout d’abord qu’elle est composée de sept demandes. Ce chiffre n’est pas un hasard. Dans la Bible, le nombre sept est un chiffre de plénitude. Remarquons que ce septénaire est introduit par l’adresse suivante : « Notre Père, qui es aux cieux » (nous y reviendrons plus longuement). Mais, avant cela, voyons comment sont distribuées ces sept demandes :
1) Les trois premières demandes sont toutes orientées vers Dieu le Père. On demande au Père :
‒ Que son Nom soit sanctifié,
‒ Que son règne vienne,
‒ Que sa volonté soit faite.
2) Cette troisième demande fonctionne comme une charnière : « Que ta volonté soit faite… sur la terre comme au ciel. » D’une prière tout orientée vers le ciel, à la plus grande gloire de Dieu le Père, on passe à une prière orientée vers la terre, vers les besoins des hommes.
3) Et c’est ainsi que se déclinent les quatre dernières demandes, polarisées par nos besoins fondamentaux :
‒ Donne-nous notre pain de ce jour.
‒ Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi.
‒ Ne nous laisse pas entrer en tentation.
‒ Délivre-nous du mal.
Ce simple regard sur la composition du Notre Père ouvre de beaux horizons pour notre vie intérieure, perspectives que nous ne manquerons pas d’approfondir plus en détail au cours de notre ouvrage.
En commençant cette prière par le mot « Père », nous sommes directement orientés vers notre interlocuteur. Mais cette adresse au Père doit être considérée plus précisément comme une clé, celle qui devrait ouvrir toute prière. Si, en faisant telle demande, nous ne sommes pas intimement persuadés que Dieu est profondément Père, que nous soyons exaucés ou non ‒ « Votre Père sait bien ce qu’il vous faut » (Mt 6,8) ‒, nous risquons de devenir des « amers » de la prière. Notre prière, trop polarisée par la demande, risque en effet de nous faire du mal et de réduire le vrai visage de Dieu à celui d’un distributeur automatique censé obéir à toutes nos exigences. Saint Augustin nous rappelle que le Père demeure toujours lebon Dieu, même s’il ne nous exauce pas selon nos souhaits : « Dieu est bon, même si, bien souvent, il ne nous donne pas ce que nous voulons parce qu’il veut nous donner ce que nous devrions préférer13. »
Le Notre Père nous enseigne par ailleurs que la prière de demande n’est pas « sale ». Il est certain qu’une prière réduite à la demande manque grandement de gratuité et donc d’amour. Il est certain aussi qu’on peut utiliser la prière de demande de manière très intéressée et égoïste. Mais, en tant que telle, la supplication est bonne et voulue par Dieu. Jésus ne dit-il pas : « Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom ; demandez et vous recevrez » (Jn 16,24) ? Les saints donnent aussi des lettres de noblesse à la prière de demande : « L’homme est un pauvre qui a besoin de tout demander à Dieu », prêchait le saint Curé d’Ars14.
D’une part, ne considérons pas la prière de demande avec mépris ou condescendance, elle est une expression très noble de la foi. En effet, en m’adressant à Dieu pour tel besoin, je confesse tout d’abord qu’il est réellement vivant pour moi. Cela ne nous viendrait pas à l’idée de prier les extraterrestres dont nous nions l’existence ! D’autre part, la demande, même la plus terre à terre, manifeste que pour l’âme, Dieu est un Être empli de sollicitude au point de s’intéresser aux plus petits détails de la vie des hommes.
Nous le disions, la prière du Seigneur comporte sept demandes, et les trois premières sont toutes à la louange de Dieu : que son nom soit sanctifié, que son règne vienne et que sa volonté soit faite. En orientant notre regard tout d’abord vers la gloire de Dieu, le Notre Père guide du même coup notre prière : si la prière de demande n’est pas mauvaise en tant que telle, elle a toutes les chances de le devenir si elle se renferme sur elle-même, si elle ne comporte pas une part de gratuité. Mes supplications et autres demandes, tout à fait légitimes, sont-elles enchâssées dans la prière gratuite, dans l’abandon au Père du ciel ? Dans ma vie, quelle est la part donnée à l’adoration désintéressée par rapport à la prière de demande, le pardon ou le remerciement pour les grâces reçues ? L’enjeu est plus important qu’il n’y paraît. La prière baignée dans la prière désintéressée a le pouvoir de nousajusterà Dieu ‒ et donc à ce que nous sommes en profondeur ‒ jusqu’à unifier notre affectivité : « L’Oraison dominicale, enseigne saint Thomas d’Aquin, est la plus parfaite des prières… En elle non seulement nous demandons tout ce que nous pouvons désirer avec rectitude, mais encore selon l’ordre où il convient de le désirer. De sorte que cette prière non seulement nous enseigne à demander, mais elle forme aussi toute notre affectivité15. »
Saint Paul enseigne que le Fils de Dieu s’est incarné pour susciter un peuple qui aime et loue Dieu pour lui-même : « Le peuple que Dieu s’est acquis,pour la louangede sa gloire » (Ep 1,14). Pour un chrétien, la louange n’est pas une option, elle est livrée avec le « pack » du baptême : « L’homme est créé pour louer », dit saint Ignace de Loyola dans ses très sérieuxExercices16. Que le Notre Père nous prépare sans tarder, dès cette terre, à cette adoration que nous pratiquerons éternellement au ciel.
1. Nous nous inspirons de la synopse d’Henry TROADEC,Seigneur, apprends-nous à prier, Mame, 1976, p. 7.
2. Père Jean CARMIGNAC, À l’écoute du Notre Père, éd. de Paris, 1971, p. 7.
3. Concile VATICAN II,Dei Verbum, n° 10.
4. Sainte THÉRÈSE DE LISIEUX,ManuscritA 18, 1.
5. CharlesDE FOUCAULD,Journal, écrit daté du 8 juillet 1904.
6. Cité par sœur Mary MCCORMACK,o.c.d.,Prier à l’école du Carmel, éd. du Carmel, 2012, p. 85.
7. Ibid., p. 42.
8. Georgette BLAQUIÈRE,Àla louange de sa Gloire, Pneumathèque, 1997, p. 51-52.
9. Mère TERESA,Quand l’amour est là, Dieu est là, Parole et Silence/Desclée de Brouwer, 2011, p. 41-42.
10. Marthe ROBIN,Journal,op. cit., p. 154.
11. Comte Paul BIVIER,Père Édouard Lamy. Apôtre et mystique, éd. des Amis des serviteurs de Jésus et de Marie, 1976, p. 119.
12. L’Oraison dominical qui signifie au sens étymologique prière du Seigneur est l'autre nom du Notre Père.
13. Cité par le catéchisme des évêques allemands,La foi de l’Église, éd. Brepols/Cerf/Le Centurion, 1987, p. 102.
14. Bernard NODET,Jean-Marie Vianney, Curé d’Ars. Sa pensée, son cœur, Xavier Mappus, 3eédition, 1958, p. 89.
15. Saint THOMASd’AQUIN,Somme théologique, 2-2, 83, 9.
16. Saint Ignacede LOYOLA,Exercices spirituels. Principe et fondement, § 23,Desclée de Brouwer/Bellarmin, p. 44.
Le premier mot de la prière du Seigneur nous place d’emblée en face non pas d’une idée, mais de quelqu’un : Dieu le Père. Au cours de notre vie, nous avons certainement égrené de nombreuxPater, si bien que nous avons pu nous habituer à dire à Dieu, Père… comme si c’était une évidence parfaite ! Sachons que cette découverte de Dieu comme Père était loin d’être spontanée pour le peuple de l’Ancien Testament. Nous retracerons à grands traits cette découverte duPère à travers l’Ancien Testamentpour aboutir auPère de Jésus-Christrévélé par le Nouveau Testament. « Qui m’a vu a vu le Père », réplique Jésus à Philippe, qui vient de lui demander : « Montre-nous le Père » (Jn 14,8-10).
Cette petite balade biblique nous permettra peut-être d’entendre de manière renouvelée cette affirmation :Dieu est mon Père, Dieu est notre Père.
Cette découverte progressive du Père dans l’Ancien Testament pour aboutir au Père de Jésus-Christ peut se résumer en une phrase : le Premier Testament compare Dieu à un Père ‒ Dieu estcommeun Père ‒, tandis qu’avec Jésus, Dieu estréellementle Père, il devient son nom propre.
Le Dieu « EL » (El Shaddaï, Elohim…) que vénérait Abraham portait déjà le nom de « Dieu Père », fait remarquer le père Cazelles, éminent spécialiste de l’Écriture1. Ajoutons que l’idée d’un Dieu Père n’est pas une exclusivité du peuple d’Israël, puisque les autres nations du Moyen-Orient regardaient Dieu comme Père et l’invoquaient sous ce nom. Mais cette conception de Dieu provenant des peuples voisins, recueillie dans la foi par le peuple juif, a été profondément purifiée. En effet, certains peuples, comme les Phéniciens, attribuaient à Dieu une paternité qui comportait une dimension sexuelle, charnelle : le Dieu Père se serait accouplé charnellement avec une divinité féminine pour donner naissance à des créatures. Une telle paternité physique, sexuelle ne pouvait convenir au Dieu d’Israël confessé comme « pur Esprit », au-dessus de toute génération charnelle.
Si Israël attribue à Dieu le nom de Père, c’est finalement à titre de comparaison : Dieu est pour son peuplecommeun père pour son fils : « Quand Israël était jeune, je l’aimais, et d’Égypte j’appelais mon fils. […] Et moi j’avais appris à marcher à Éphraïm […], j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue, je m’inclinais vers lui et le faisais manger » (Os 11,1-4). Ceci dit, ne commettons pas l’erreur de considérer l’idée d’un Dieu Père comme une parfaite innovation du Nouveau Testament, les Juifs aiment en effet à l’appeler ainsi : « Pourtant tu es notre père. Si Abraham ne nous a pas reconnus, si Israël ne se souvient plus de nous, toi, Seigneur, tu es notre père, notre rédempteur, tel est ton nom depuis toujours » (Is 63,16).
Les contours du visage de Dieu Père dans l’Ancien Testament sont très riches. On peut résumer ainsi : Dieu est d’abord Père du peuple, Père de chaque individu et, enfin, se révèle progressivement comme Père du Messie-Roi qui doit venir.
Dans l’Ancien Testament, Dieu est d’abord « Père du peuple d’Israël ». À cette fin, Dieucrée
