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Les faits sont légion si l’on souhaite aujourd’hui se pencher sur le parcours et la vie du penseur communiste le plus emblématique du XXe siècle. Cependant, cela suffit-il pour définir qui il est vraiment ? Philosophe, voyageur, homme d’état, certes. Mais aussi cycliste, farceur, avec un léger penchant pour les chapeaux…
L’historien Lev Danilkin nous livre dans cet ouvrage des années de recherches pour comprendre l’homme derrière la légende, tout en menant une réflexion profonde sur sa démarche en tant que chercheur, mêlant ainsi sa pensée à celle d’Hegel, que l’on trouve un peu partout dans ce livre – à commencer par le titre. Tout en adoptant un style tonique, parfois drôle et impitoyablement impertinent, Lev Danilkin remplit ici son rôle d’historien tel que décrit par Hegel, et sauve du passé ce que l’on avait perdu avec le temps – nous forçant à y voir des parallèles avec la société actuelle, également au bord de changements radicaux.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Lev Danilkin est un universitaire diplômé en histoire et en littérature, auteur de nombreuses biographies, notamment celle de Yuri Gagarin. Il est aussi l’éditeur et le compilateur d’une collection de documents rédigés par Lénine. Également traducteur, il a traduit
Letters from London de Julian Barnes.
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Seitenzahl: 1507
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Directrice : Marie Renault
Responsable éditoriale : Anna Kuzicheva
Responsables du projet : Nadejda Sineva, Alexandra Calmès
Couverture : NoOok
Maquette intérieure : Laura Borée
Correction : Dômerelec’
© 2020 Macha Publishing pour l’édition en langue française.
Publié pour la première fois en 2017 par Molodaya Gvardiya sous le titre Ленин. Пантократор солнечных пылинок.
© Lev Danilkin, 2017
www.macha-publishing.com
macha
sommaire
CHAPITRE I : SIMBIRSK 1870 – 1887............................................................................9
CHAPITRE II : KAZAN 1887 – 1889.............................................................................41
CHAPITRE III : SAMARA 1889 – 1893........................................................................65
CHAPITRE IV : PÉTERSBOURG 1893 – 1897.............................................................81
CHAPITRE V : CHOUCHENSKOÏÉ 1897 – 1900......................................................109
CHAPITRE VI : MUNICH 1900 – 1902......................................................................129
CHAPITRE VII : LONDRES 1902 – 1903...................................................................181
CHAPITRE VIII : GENÈVE 1903 – 1905....................................................................213
CHAPITRE IX : DATCHA VASA1905 – 1907.............................................................239
CHAPITRE X : CAPRI 1908 – 1910............................................................................281
CHAPITRE XI : PARIS 1908 – 1912...........................................................................307
CHAPITRE XII : POLOGNE 1912 – 1914..................................................................355
CHAPITRE XIII : SUISSE 1914 – 1917.......................................................................381
CHAPITRE XIV : AVRIL – OCTOBRE 1917...............................................................413
CHAPITRE XV : SMOLNY OCTOBRE 1917 – MARS 1918.......................................477
CHAPITRE XVI : MOSCOU. KREMLIN 1918 – 1920................................................519
CHAPITRE XVII : KOSTINO 1922.............................................................................571
CHAPITRE XVIII : GORKY1922 – 1924.....................................................................609
postface..................................................................................................................645
GLOSSAIRE................................................................................................................661
Chapitre I
Simbirsk 1870 – 1887
Nadejda Konstantinovna Ulianova, qui était capable de peindre le portrait de n’importe qui, jurait que son mari « n’avait jamais peint qui que ce soit, ni quoi que ce soit » ; c’est ce qui rend le rectangle en écorce de bouleau plus mystérieux et plus prometteur, avec ses symboles et son inscription. Les 14 lettres bien lisibles et inscrites qui forment ce pictogramme, créé par un lycéen de 12 ans, Vladimir Oulianov, semblent annoncer un décodage facile.
Mais n’importe quel apprenti Sherlock Holmes aurait remarqué que l’ins-cription « LETTRE AVEC LES TOTEMS » est caractéristique de la rhétorique latine. En russe, il aurait plutôt fallu noter : « LETTRE TOTÉMIQUE », soit un nom suivi d’un adjectif.
La série centrale de dessins rappelle les peintures murales des tombes égyptiennes de l’Antiquité ; l’autre, faite de représentations géométriques de chasseurs, ressemble à une peinture rupestre ; la troisième, aux images d’Épinal d’un abécédaire.
Les images de couleur vive – un samovar, une cigogne, un serpent, une grenouille, un cochon – sont dessinées avec un soin impressionnant, mais sans détails anatomiques superflus. Peut-être ont-elles été copiées.
Le document, conservé parmi les archives sur Lénine, référencé sous le numéro 1 dans les archives centrales de l’Institut du marxisme-léninisme de l’Union soviétique, ne figurait pas dans les Œuvres complètesde Lénine, et n’a été publié qu’en 1958. Il est possible qu’on ait jugé inacceptable d’associer cette écriture àl’idée de « chef » (« la rançon du chef rouge », « le chef des Russes rouges »).
Le plus probable est que « l’écriture par totems » n’a pas étédéchiffrée. L’interprétation selon laquelle il s’agirait d’un compte rendu stylisé de va-cances d’été n’est pas convaincante.
Le destinataire de cette lettre totémique, Boris Farmakovski, un ami de Vladimir Oulianov, du même âge, est devenu archéologue et a dirigé des fouilles dans la colonie grecque d’Olbia. Au début des années 1880, sa fa-mille a quitté Simbirsk pour Orenbourg, et en janvier 1882 Ilia Nikolaïevitch
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Oulianov lui a apporté un message de son fils, élève en troisième année. Personne ne sait si Farmakovski a répondu et, si oui, comment il l’a fait.
La lettre est considérée comme une « lettre indienne » : certains détails imitent le style graphique et le contenu sémantique de la célèbre Pétition des tribus indiennes au Congrès des États-Unis. À la place des noms des tribus, on a représenté leurs animaux totémiques ; dans le corps de chacun, on voit battre un petit cœur qui, exactement comme dans le message du jeune Vladimir, est lié par un ruban au président, le suppliant de répondre à leur requête.
Qu’est-ce que la cigogne ou le samovar peuvent bien faire ensemble ? Les samovars et les Indiens ? Est-il possible que le samovar soit une altération rimée du nom de la tribu indienne « Delawares », comme en langue des cock-neys ? On rapporte que Vladimir et sa sœur Olga, après avoir lu Сooperet Mayne Reid, ont construit un tipi en bois et recouvert le sol d’herbes, et que, pendant qu’Olga restait à côté du feu imaginaire pour l’entretenir, Vladimir est parti à la chasse avec son arc, d’où il a rapporté un bout de bois imitant un animal tué, tout en racontant comment les Blancs l’avaient pourchassé et avaient même failli l’attraper avec leurs lassos. Le nombre « six » est présent dans plusieurs séries et l’on peut supposer qu’il désigne la jeune génération des Oulianov : Anna, Alexandre, Vladimir, Olga, Dimitri, Maria.
Mais où est Vladimir ? Lequel de ces objets représente le totem de Lénine ? Quelle est sa caractéristique principale ?Est-ce qu’il mord comme une écrevisse ? Est-il chaud ? Collant ? Venimeux ? Omnivore ?
Si on lit le cryptogramme en six parties de gauche à droite, « le troisième enfant » est représenté par la cigogne. C’est le symbole d’Hermès, le patron des voyageurs.
Si on le lit de droite à gauche, c’est le petit serpent, symbole des forces telluriques de la Terre.
La cigogne dévore les grenouilles.
Alexandre éventrait souvent des grenouilles lors de ses expériences ; les grenouilles vivent dans un lac ; dans la pièce du même nom d’Aristophane, les grenouilles vivent dans un des lacs d’Hadès1.
S’agit-il d’un parti clandestin ?
D’une invitation cryptée à devenir membre d’une société secrète ?
D’un plan qui marque l’itinéraire vers un objet caché ?
D’une prière adressée à l’esprit du pays de la chasse éternelle?
1L’une des régions de l’Enfer est constituée d’une grande plaine aride, montagneuse avec des étangs glacés, avec des lacs de soufre et des marécages. Les défunts qui sont condamnés y sont torturés pour l’éternité ou le temps d’expier leurs fautes.
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L’homme assoupi dans le coin supérieur droit, avec son aspect surréaliste, fait penser à Léninequi, revenant de la conférence de Zimmerwald, gravit la montagne de Rothorn et, arrivé au sommet, s’effondre brusquement par terre, dans la neige, et s’endort comme un loir.
Ce message de Lénine décourage le biographe : des symboles antiques, des hallucinations, des lacs sans fond, des Indiens, des liens secrets entre les objets et les phénomènes, des métaphores visuelles, des séries de dou-blons, des samovars qui n’en sont pas. Le champ est couvert de clés, mais elles n’ouvrent rien. Même le disque de Phaistos est moins énigmatique. Le document numéro 1 jette le trouble sur tous les autres et s’annonce difficile à décrypter. Lénine était un chiffreur professionnel ; les mémorialistes lui prêtent le don de se déplacer sans être vu, de disparaître en un tour de main, et d’autres subterfuges dignes d’un pisteur indien.
Il est des histoires apocryphes qui racontent comment il s’orientait dans la forêt en suivant les étoiles, et dans les prés en se fiant aux vols des abeilles. Même dans sa propre chambre, il composaitses articles en faisant les cent pas sans s’appuyer sur les talons et sans faire de bruit, comme les Indiens chez Cooper. Le prendre par surprise – je t’ai eu ! – serait mission impossible.
Mais les choses étaient parfois très différentes. Quand il marchait, « sa tête tirait tout son corps vers le bas »; à chaque fois qu’il tombait, il se cognait la tête, et « ses parents craignaient que cela impacte ses facultés in-tellectuelles ». « On entendait un bruit impressionnant »– Anna Ilinitchna Oulianovadécrit son petit frèrequi sait à peine marcher, avec une sorte d’ébahissement ironique, comme si elle avait la chance d’être la sœur d’une poupée mécanique anthropomorphe : « J’avais tellement peur qu’il devienne idiot en grandissant ! »Les voisins du dessous, qui avaient l’impression de vivre sous une piste de bowling, ont également exprimé leur inquiétude : « Il finira par devenir soit très intelligent, soit très bête ! »Sa faculté à se servir de sa tête comme d’un bélier ou d’un marteau faisait naître un sentiment de fierté chez Anna Ilinitchna. « Ces chutes fréquentes et ces coups douloureux ne rendaient pas Volodia plus précautionneux »; « il se jetait toujours en avant avec la même précipitation ».
À l’âge de 4 ans, le petit Jacob de Zwerg Nase2se transforme en un char-mant amorettoaux « boucles dorées et aux petits yeux marron, vifs et joyeux ». Plus tard, saison après saison, il perd ses rondeurs d’Oulianov et acquiert sa monumentalité de Lénine, qui se manifeste sur toutes les photos de la der-nière période, lorsque le charisme du dirigeant compense complètement ses
2Le personnage du livre Wilhelm Hauff, transformé en nain difforme, affligé d’un long nez et de doigts en pattes d’araignée.
défauts physiques : une taille en dessous de la moyenne ; d’éternelles poches sous les yeux, de rares cheveux en périphérie de la calvitie. Dans les années intermédiaires, la plupart des mémorialistes, même parmi les plus fervents bolcheviks, ne jugeaient pas nécessaire de se concentrer sur les critères an-géliques du physique de Lénine. Silvine, qui connaissait Lénine depuis le milieu des années 1890, a qualifié son apparence de « vilaine »; le camarade de classe de Vladimir Ilitch, Naumov, se souvient des « traits disgracieux de son visage, je dirais même laids »et de « sa bouche aux dents jaunes et clairsemées »; on reprochait également – on ne peut pas plaire à tout le monde – au jeune Vladimir de « n’avoir pas de sourcils et d’être tout couvert de taches de rousseur ». D’autres mentionnaient « ses yeux de Kalmouk, ses pommettes, ses oreilles décollées, ses rares cheveux roux », son dos courbé, « sa physionomie peu éclairéeet son air de commis ou de petit fonctionnaire d’une localité perdue »; « il est peu présentable », « il ressemble clairement à un petit bourgeois de la capitale ».
Étrangement, même si sa calvitie, qui étaitincontestablement son talon d’Achille, faisait l’objet de taquineries, celles-ci n’étaient pas méchantes. Ainsi, l’éditrice Kalmykova, dans sa correspondance, décrit Lénine comme « notre Apollon aux boucles dorées ». Dans les ateliers marxistes que dirigeait Lénine, les ouvriers semblaient croire que la calvitie était un signe d’intelligence : il réfléchit tellement qu’il en a perdu sescheveux. Lénine lui-même semblait enclin à partager cette opinion. Un jour où on lui a demandéde garder la fille de Lepechinski, âgée de 5 ans, il s’est servi d’une bassine pour figurer un lac et y a disposé de petits bateaux en coquilles de noix, mais l’engouement a été de courte durée ; la fillette a commencé à s’ennuyer et s’est mis à étudier le phy-sique de son baby-sitter – il lui a alors fallurépondre à une questionépineuse : « Lénine, Lénine, dis-moi, pourquoi est-ce que ta tête a deux visages ? » « C’estparce que je réfléchis beaucoup, a répondu Vladimir perplexe ».
Lounatcharski trouvait que le crâne de Lénine, assez semblable à celui de Socrate, était « vraiment magnifique » ; il écrivait que, « tout autour de la coupole colossale de son front », il étaitimpossible de ne pas remarquer « une sorte de rayonnement physique émis parsa surface »…
La forme du crâne de Vladimir Ilitch – visible sur les photos et mention-née par sa sœur cadette – ressemblait à celle de son père ; mais il ne s’agit pas seulement du crâne. Sa taille, sa constitution, son front large, « la forme de ses yeux un peu mongole », son grasseyement, son tempérament à la fois colérique et sanguin, son rire « contagieux jusqu’aux larmes », sa prédisposi-tion aux accidents vasculaires cérébraux ; tous deux sont décédés de la même maladie à peu près au même âge.
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À la naissance de Vladimir Ilitch, Ilia Nikolaïevitch avait 39 ans. Il a connu une carrière surprenante pour un fils de tailleur ; son frère, petit bourgeois à Astrakhan, lui avait obtenu une place au lycée, et il s’y est distingué : il a obtenu son diplôme avec une médaille d’argent et a pu intégrer l’uni-versité de Kazan. Ilia Nikolaïevitch a eu pour professeur le mathématicien Lobatchevski, et son mémoire de fin d’études atteste de sa faculté àrelier la science académique à la vie réelle :il y a décrit les méthodes de calcul de la trajectoire parabolique C/1853 L1 de la comète Klinkerfuss, qui s’étaitjustement approchée de la Terre l’année précédente, en 1853. Après avoir tourné son regard vers la Terre, il s’est marié, et un an avant la naissance de son deuxième fils, il a quittéson poste de professeur de physique et de mathématiques pour un travail administratif ; il estd’abord devenu inspec-teur puis, cinq ans plus tard, directeur d’une école publique. Au cours de son ascension professionnelle, il a été muté de Nijni Novgorod à la petite ville provinciale de Simbirsk, inconnue de la jeune famille et capitale d’une province de la taille de la Suisse, dont Ilia Nikolaïevitch allait devoir diriger toutes les écoles publiques. Trois domaines l’intéressaient plus que tous les autres : l’instruction des peuples indigènes, la littérature et les échecs.
Il voyageait sans cesse :il avait plus de 430 écoles publiques sous sa tutelle àvisiter ; et les enfants de la famille jouaientmêmeau croquet en employant les termes des missions de leur père : « la balle va dans le dis-trict », « il faut détourner cette balle loin dans la province ». Du point de vue d’Ilia Nikolaïevitch, ce poste lui procurait l’opportunité de mieux connaître le peuple ;il consacrait la majeure partie de son temps aux inspections, dont l’objectif consistait à vulgariser l’éducation primaire (de préférence dans les écoles publiques créées par des zemstvos, et non dans les écoles paroissiales) et à soustraire les enfants au châtiment de la baguette et du bachotage. Ce di-recteur progressiste des écoles publiques, obsédé par l’idée de modernisation spirituelle de la société, concevait son activité au sein du système éducatifcomme une lutte sans fin contre le Léviathan réactionnaire. Son point de vue ironique est bien connu : au lieu d’« éclairer » le peuple, l’État « le plonge dans la pénombre.Peut-être l’antagonisme entre Ilia Nikolaïevitch et l’État est-il exagéré : la Russie paysanne après la réforme avait réellement besoin de « nouvelles personnes »instruites, capables de сonduiredes machines – tant dans l’industrie que dans l’agriculture ; et les administrateurs capables de former cette nouvelle génération étaient appréciés et activement impli-qués dans les activités du gouvernement.
Outre la calvitie, les favoris et un cœur en or, Ilia Nikolaïevitch possédait une certaine propension à faire de l’esprit, notamment en public dans un petit club d’intellectuels éclairés et amoureux des échecs,de la conjugaison
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latine et de la poésie de Nekrasov. Un des camarades de Lénine se souvient d’Ilia Nikolaïevitch comme d’un « vieux papy mignon, de petite taille, maigre, avec une petite barbe grise clairsemée, portant l’uniforme du ministère de l’Éducation populaire, avec la médaille de l’ordre de Saint-Vladimir autour du cou… ». Son obsession pour le travail lui a valu d’être promu, en 1878, au rang de conseiller d’État ; en 1882, il s’est vudécoréde l’ordre de Saint-Vladimir de 3eclasse et a ainsi pu accéder à la noblesse à titre héréditaire.
Les récits de cette période de vie à Simbirsk sont parfaitement fidèles aucélèbrecanon hagiographique : le futur chef spirituel se prélasse dans la douce langueur, l’amour et l’harmonie familiaux, tout entier absorbé par la littérature, la philosophie, les échecs, le sport, l’algèbre, les langues étran-gères et anciennes. Il surpassait tous ses camarades. Dans ce contexte, la mention « À celui qui excelle », inscrite sur la médaille d’or d’Oulianov, ne semble pas être uniquement une allusion à « latin – excellent, grec – ex-cellent », mais elle renvoie surtout au nom de « Siddhartha » traduit en russe au datif (celui qui est éveillé, qui excelle).
La sœur de Vladimir Ilitch se souvient de lui comme d’un enfant qui réci-tait « Au-dessus de l’eau qui dort se penchentles branches », de A. K. Tolstoï : il s’agit du récit d’un garçon dont la maman s’est endormie au bord d’un étang et qui est sur le point d’être entraînée au fond par des libellules au dos turquoise. Cette ballade romantique, voire bouddhiste, décrit parfaite-ment ce nirvana perturbé uniquement par le bourdonnement concordant des insectes, au sein duquel il est possible d’ignorer toute allusion à la mort, à la vieillesse, à la maladie, à la violence et à la souffrance, pour simplement rester sous la protection maternelle.
Vers l’âge de 15-16 ans, le prince Gautama s’est transforméen manti-core à queue de scorpion, tenant un bras arraché dans sa gueule aux dents énormes. Vladimir Ilitch prend l’habitude de se moquer de ses interlocu-teurs, de répondre de façon « méchante et abrupte » ; s’il était auparavant tout juste « franc et sûr de lui », il devient alors « bagarreur », et même sa mère devient la cible de ses moqueries.
Son cousin a souligné qu’au début, Vladimir Ilitch taquinait gentiment son interlocuteur lorsqu’il proférait une bêtise ou un truisme. (« Si tout le monde s’accordait à n’attacher aucune importance à l’or, la vie serait meil-leure ! » – « Si tout le public d’un théâtre éternuait en même temps, ses murs s’écrouleraient ! Mais comment y parvenir ? »). Dorénavant il disait, sans desserrer les dents mais en clignant des yeux : « Veuillez formuler vos jugements correctement, je vous prie ».Son frère aîné, qui a eu l’occasion de l’observer pendant plusieurs mois après la mort de leur père, a répondu
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à la question de sa sœur à son propos : « Nous ne nous entendons pas. » Il est possible (bien que cela soit peu probable) que Vladimir Ilitch ait, à l’âge de 15 ans, éprouvé une sorte de mépris d’adolescent envers son père : pour lui, le titulaire d’un généralat qu’on appelait Son Excellence aurait pu passer pour un représentant de la machine étatique, de la violence, de la bureaucra-tie, de cet appareil que Lénine aspirerait plus tard à « détruire ».
Anna Ilinitchna note que le second fils a hérité « d’une certaine irascibilité du père », elle souligne également que ses deux parents étaient « modestes et timides », sa mère « regrettait même que cela lui ait porté préjudice au cours de sa vie ». La seule personne qui faisait exception dans cette famille, peu en-cline à exprimer ses émotions et à perturber l’ordre et la tranquillité sociale, c’était Vladimir Ilitch lui-même : il était capable de hausser le ton quand il le jugeait nécessaire. Un jour, au cours d’un voyage à bord d’un paquebot, alors que sa mère lui reprochait ses éclats de voix excessifs – « Il est interdit de crier ainsi à bord d’un paquebot » –, il lui a fait remarquer avec raison, ou plutôt en hurlant : « Mais le paquebot crie très fort, lui aussi ! ».
Enseignant de profession, Ilia Nikolaïevitch n’était pas un tyran à la mai-son, il ne tapait pas ses enfants et s’efforçait de rendre les punitions stimu-lantes en pratiquant des expériences inoffensives : dans la famille Oulianov, les coupables devaient s’asseoir dans « un fauteuil noir de moleskine ». Vladimir Ilitch était coutumier du fait.
Dans sa biographie, le titre d’ancien élève d’un lycée classique compro-mettait un peu Lénine aux yeux des historiens prolétariens : pour un homme dont la garde « a déchiré les tapisseries du Palais d’hiver pour se faire des molletières », il était un peu trop féru de« civilisations anciennes ».
C’est pour cette raison que, dans la littérature officielle sur Lénine, il était d’usage de représenter ce lycée tsariste comme une sorte de colonie militaire d’Araktcheev, où l’on n’avait aucune considération pour les droits élémentaires de l’enfant. Les années que Lénine y a passées s’apparentaient à sa première peine carcérale.
Si Lénine avait vécu dans une ville plus grande, il aurait eu le choix entre un lycée classique et un lycée lambda ; dans le programme du premier, on proposait davantage de langues anciennes, dans le second, des problèmes de comptabilité et des schémas sur la physiologie des vers de terre. Dans les deux cas, l’enseignement était payant et il fallait porter un uniforme ; les représentants des castes inférieures étaient ainsi éliminés (parmi les 368 élèves que comptait le lycée en 1879, environ 40 % appartenaient à la noblesse). Le lycée classique permettait de poursuivre des études dans le supérieur, mais pour valider ses 8 années d’études au lycée, il fallait mouiller sa chemise. Seule la moitié des élèves étaient admis en deuxième année ;
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parmi la seconde moitié, certains redoublaient, d’autres étaient définitive-ment exclus. Sur les 55 élèves inscrits avec Lénine en 1879-1880, il n’y en a que 8 qui ont réussi leurs examens ;le reste de la classe était constitué d’escogriffes attardés.
« Le courage de nos guerriers inspire la peur à notre ennemi » ; « Celui qui n’aimepas sa Patrie ne se donne pas la mort pour son salut » ; « Je ne place personne au-dessus de mon ami en ce qui concerne l’honnêteté, le caractère, la grandeur d’âme, l’amour de la Patrie » ; « la Patrie est plus pré-cieuse au bon citoyen que sa propre vie » ; « Celui qui a été épargné par Mars meurt souvent de la main de ses amis » ; « Phédon, étais-tu toi-même auprès de Socrate le jour où il but la ciguë dans sa prison, ou en as-tu seulement entendu parler ? » ; « Les paresseux font la fête tous les jours ». « Qui a per-du la honte est mort pour moi. » Derrière tous ces proverbes, expressions, anecdotes historiques et légendes sur des sorciers imposteurs, il y avait non seulement un ensemble de règles linguistiques, mais aussi un système de va-leurs, un objectif éthique : l’éducation à « une posture morale », la formation d’une personnalité brillante aspirant à intégrer une société raisonnablement structurée, cherchant à atteindre des idéaux clairement définis, une person-nalité pour qui se sacrifier pour le salut de la Patrie, pour les camarades, la communauté, la famille, n’étaitpas seulement un devoir, mais un privilège. Combien de milliers, de dizaines de milliers de phrases de ce genre Lénine a-t-il traduites du latin vers le russe et vice versa?
Durant 8 ans, son intelligence a été obligée de se plier à une gymnastique linguistique sophistiquée (les élèves avaient entre 6 et 8 heures de latin et de grec par semaine, soit une fois et demie plus que d’heures de russe et de maths) ; la structure formelle des langues de l’Antiquité ainsi que leur sys-tème de valeurs se sont fermement enracinés dans la conscience de Lénine.
C’est au lycée que Lénine s’est vu inculquer la culture philologique, la capacité de commenter des textes (ensuite, à chacun de décider quel cor-pus de textes l’attire le plus : Homère ou Marx ?), le sens de la langue, l’art oratoire – la capacité de choisir parmi plusieurs expressions aux sonorités différentes, la plus corsée, celle dont le rythme correspondra le mieux au diapason linguistique intérieur ; pour trouver l’équilibre optimal entre la forme et le contenu. Les langues anciennes ne provoquaient chez Lénine ni ennui, ni dégoût – que ce soit au lycée ou au cours de sa vie d’adulte, elles lui procuraient du plaisir, tout comme les patins et les échecs.
Il était interdit, au lycée, de se servir des traductions déjà existantes ; de cette façon, au lieu d’encourager le bachotage, c’est l’approche créatrice des écrits classiques qui était favorisée. Lénine a eu plusieurs professeurs de latin, parmi lesquels son cousin, A. I. Veretennikov. L’un des principaux
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professeurs de latin, une personnalité très charismatique du nom de Morjov, qui aspirait à transmettre aux élèves la compréhension de la beauté des écrits latins, leur lisait des extraits en faisant ronfler les vers, et encourageait le jeu d’acteur. Les camarades de classe de Lénine se souvient de la façon dont, après une déclamation dramatique du discours de Cicéron par Oulianov – « Combien de temps encore, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? », le professeur bouleversé s’est approché de son élève pour le prendre dans ses bras avec émotion : « Merci, mon garçon ! ».
Selon Eichenbaum, Lénine construisait délibérément ses phrases à la manière du latin(son discours contre les Cadets en est un bon exemple : « Vous vous appelez le parti de liberté populaire ? Allez-vous-en ! Vous êtes le parti des mensonges de la petite bourgeoisie sur la liberté du peuple, le parti des tromperies de la petite bourgeoisie face à la liberté du peuple, car vous voulez assujettir la liberté au monarque et à la Chambre haute des pro-priétaires fonciers !» – il ressemble effectivement à un discours de Cicéron). Chez Lénine, le degré de conscience et de volonté de copier les structures syntaxiques de la langue latine reste discutable, et il serait sans doute abusif d’affirmer que l’étude approfondie des cultures de l’Antiquité lui a permis de forger des slogans accrocheurs et d’inventer des formules efficaces ; ce-pendant, il est indéniable que Lénine a été formé, en tant qu’écrivain, dans le cadre d’une matrice « classique » ;et c’est pourquoi plusieurs de ses slo-gans et autres fragments de « discours révolutionnaire » se trouvent être des « cryptolatinismes » :tous ces « Un pas en avant, deux pas en arrière », « Toute révolution ne vaut que si elle sait se défendre », « L’honnêteté en po-litique résulte de la force, l’hypocrisie résulte de la faiblesse » ; « La doctrine de Marx est toute-puissante parce qu’elle est vraie ». Si l’on avait découvert ces phrases dans un manuel de latin, elles n’auraient pas semblé particuliè-rement étranges ; elles sont nées dans le cadre de la même culture, elles lui sont similaires, elles existent dans le même registre stylistique.
L’enseignement classique n’a pas seulement permis à Lénine de produire des paraphrases d’expressions latines (Salus revolutionis suprema lex) et d’il-lustrer ses discours avec des exemples tirés de l’histoire de l’Antiquité, il a également articulé et organisé l’intelligence naturelle de Lénine et a inclus l’histoire de la société et la philosophie dans le cercle de ses intérêts quoti-diens : une idée bien formulée peut être utilisée comme une arme – même dans la vie de tous les jours.Lénine a compris qu’il suffisait d’apprendreà soumettre les phénomènes à une analyse globale, et de découvrir leurs contradictions inhérentes pour les manipuler à son propre bénéfice.
Même « les meilleurs mots », « les mots incontestables »peuvent être pris en défaut ; ainsi, en 1918, pour justifier son attaque contre l’Assemblée
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Constituante, Lénine a constamment fait appel au même argument : « Oui, la démocratie, mais la démocratie pour qui ? La Grèce antique aussi était démocratique, mais elle était démocratique pour qui ? Bonne réponse : pour les Athéniens libres ! Mais la démocratie n’existait pas pour les esclaves. Eh bien, pour le prolétariat, la démocratie reste une démocratiemême sans l’AssembléeConstituante ! Et mille pardons pour la bourgeoisie ! En 6eannée de lycée, on consacrait 100 heures à L’Iliade, et 100 heures à L’Odysséeen 7e année. Parmi les 10 textes qu’on étudiait le plus, on trouvait Anabase, Cyropédie, La Guerre du Péloponnèse, Antigoneet Œdipe roi. Lénine connais-sait mieux l’histoire que l’on représentait sous forme de tragédie, et avait de l’aversion pour la répétition qui s’épanouissait dans les farсes. Jusqu’à la fin de ses jours, la littérature est restée pour lui un moyen non moins approprié de « déchiffrer » la réalité que les sciences naturelles ; et si son frère aîné étudiait le monde en analysant le comportement des annélides au microscope,le petit Lénine était prêt à reconstruire l’ordre mondial en fouil-lant d’abord dans les symboles et les images de L’Iliadeet de L’Odyssée, puis dans les œuvres de Tchernychevski et de Tolstoï ; c’est au lycée que Lénine a développé ses premières compétences en matière de déchiffrage de la littéra-ture et de mise en évidence des indices des crises sociales.
Tout au long de leur cursus – adapté à un élève moyen, mais trop long pour Vladimir Ilitch (il dira plus tard qu’en étant sérieux, il était possible de le réduire de 80 mois àdeux ans) –, les élèves avaient à rédiger une centaine de dissertations. Les élèves des classes supérieures rendaient leurs dissertations une fois par mois et, à en juger par le fait qu’après 1917, dans la colonne « métier »,Lénine indiquait toujours qu’il était un « homme delettres », cette pratique ne devait pas lui demander de gros efforts. Par une coïncidence inexplicable, son professeur de littérature se trouvait être le père du futur Premier ministre du Gouvernement Provisoire de 1917, F. Kerenski, dont Lénine « parlait en termes élogieux » (N. Valentinov). Il est peu probable que les élèves aient discutéde Que faire ?3dans sa salle de classe, mais ils analysaient en détail la littérature classique, en commençant par Pouchkine et ses contemporains, et en terminant par Tolstoï. Aucune dissertation de Lénine n’a été conservée, mais on sait qu’il a dûrésumer sa vie sous la forme d’une lettre à un ami, réfléchir aux inondations, exprimer l’amour des enfants envers leurs parents, décrire les soirées d’hiver, le quoti-dien des chevaliers et la Volga pendant l’automne ; il a également été amené à disserter sur des adages comme « ne crois pas toutes les rumeurs », « tu
3Roman de Tchernychevski.
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reconnaîtras ton cheval dans la montagne, et ton ami dans la peine » et « ce-lui dont la conscience est impure fait pitié » ; il lui a fallu comparer l’hiver et la vieillesse, la province reculée et le désert, l’oiseau et le poisson, l’avarice et la prodigalité. Les élèves étaient encouragés à se dispenser des détails et à se lancer dans des généralisations plus vagues, même lorsqu’il s’agissait de sujets purement « pratiques » : l’utilité du vent, l’utilité des montagnes, l’uti-lité du cheval pour l’homme, l’utilité des voyages, l’utilité de l’agriculture, l’utilité de l’invention de l’écriture.
Plusieurs élèves ont consigné leurs souvenirs des années passées au ly-cée de Simbirsk dans l’ombre de leur éminentcamarade de classe, et ils le dépeignent tous comme une curiosité des années 1880 : un élève extraor-dinaire, qui servait d’exemple àtous les élèves de la promotion ; parfois, le professeur de latin disait mot pour mot,généralement à la fin du cours : « Oulianov, traduisezla suite » ;et ce qu’il avait le temps de traduire à l’im-proviste constituait ensuite le devoir à faire à lamaison pour toute la classe. L’image de premier violon, de leader charismatique, à laquelles’ajoutait un caractère plus studieux, plus déterminé, plus discipliné que la moyenne, constitua la marque de Lénine tout au long de ses années de lycée. Il n’est donc pas étonnant que le roman Que faire ?l’ait tellement impressionné, et notamment le personnage de Rakhmetov – il était lui-même le candidat idéal pour ce poste dans la vie réelle.
Ses camarades de classe se souviennent comment, après avoir lu « un livre sur la vie des insectes », il a poussé ses camarades à farfouiller dans les gale-ries des bousiers et a organisé des mini-conférences sur le rôle des scarabées dans l’Égypteancienne ; comment, armé d’une provision de bougies et de cordes, il a passé des jours à explorer les sous-sols de la maison des profes-seurs de l’école où Pougatchev avait autrefois été emprisonné, à la recherche d’un passage souterrain qu’il aurait creusé pour s’échapper ; comment il grimpait aux arbres pour enrichir sa collection d’œufs d’oiseaux ; comment il se rendait sur les quais pour interroger les marchands iraniens sur les secrets de l’élevage du ver à soie ; comment, sous l’effet de la lecture de Précipicede Gontcharov, il arpentait le bois de Kindiakovdécrit dans le roman.
Parmi tous les camarades de classe de Vladimir Ilitch, on en retiendra surtout deux : ces deux-là ont laissé leur empreinte dans l’histoire : l’écri-vain, folkloriste et poète Apollon Korinthskiï (son grand-père portait le nom de famille de Varentsov et était architecte, mais un jour, en voyant une de ses créations – l’université de Kazan –, le tsar Nikolaï I s’est exclamé : mais non, cela ne peut pas être l’œuvre d’un Varentsov, c’est un Korinthskiï4! Il
4Mot qui signifie « Corinthien » en russe.
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est peu probable que le changement de nom de famille qui a suivi cet événe-ment ait porté chance à la famille dans la Russie soviétique, mais il était bien à propos dans un lycée classique), et le dernier ministre de l’Agriculture de la Russie tsariste, A. Naoumov, du fait de certains événements historiques, avait assez peu de raisons de parler de Lénine en bons termes. Cependant, Naoumov qualifie sans hésitation Lénine de « personnage central » de sa classe, avoue que, malgré son physique disgracieux, il avait un regard « ex-traordinaire, pétillant, d’une intelligence et d’une énergie remarquables », et note quelques différences flagrantes entre Vladimir et le reste de la classe. Il ne prenait jamais part aux jeux ni aux farces, il ne faisait que lire, tout le temps, prenait des notes ou jouait aux échecs (et il gagnait toujours,même lorsqu’il jouait contre plusieurs adversaires en même temps). Il n’était l’ami de personne, mais entretenait des relations égalesavec chacun, et vouvoyait tout le monde. « Il se distinguait… par sa capacité de travail extraordinaire », « Volodia Oulianov trouvait toujours la réponse exacte et exhaustive à une question, quelle que soit la matière. C’était une encyclopédie vivante, une référence très utile pour ses camarades et une source de fierté pour ses en-seignants. Dès qu’Oulianov entrait dans la salle de classe, il se retrouvait entouré par ses camarades qui lui demandaient soit de traduire un passage, soit de résoudre un problème de maths. Oulianov aidait volontiers tout le monde, mais, pour autant que je sache, il n’appréciait pas trop ces messieurs qui cherchaient à vivre et étudier aux dépens du travail et del’intelligence de quelqu’un d’autre ». Il était conscient de sa supériorité intellectuelle vis-à-vis de ses camarades, mais il ne s’en est jamais vanté. Il prenait part aux bals de charité, mais n’aimant pas danser, il se contentait d’organiser et de gérer la soirée.
Tout cela semble trop beau pour ne pas éveiller de soupçons : Lénine est-il vraiment resté sage pendant ses 8 années de lycée, et n’a-t-il même pas essayé, ne serait-ce qu’une fois, de lancer ses bottes sur ses camarades ? Ou bien a-t-il fait preuve de ce qu’il appellera métaphoriquement, plus tard, en politique « la main sur la gorge et le genou sur la poitrine » ? Ses mémoria-listes n’en disent rien ; nous ne lui connaissons aucun conflit sérieux, ni avec ses professeurs, ni avec ses camarades de classe, ni avec ses parents, ni avec ses frères et sœurs, ni avec ses voisins, ni avec des femmes. Sauf son renon-cement à la religion– qui a eu lieu soit en 1885, soit en 1886, du vivant de son père (nous connaissons cet épisode par le récit qu’en a fait Kroupskaïa). Sur tous les autres plans – il est « le fils d’un fonctionnaire », « le bon fruit de l’éducation familiale », il fait preuve d’une « fascination particulière pour les langues anciennes » –, il semble posséder toutes les bases d’un membre de la
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société en pleine réussite et prêt à coopérer. « Jamais, ni dans l’enceinte du lycée ni en dehors – c’est déjà Kerenski –,Lénine n’a été impliqué, en actes ou en paroles, dans une situation qui aurait pu lui attirer une appréciation négative ».
Son anabase touchait à sa fin dans le monde de la philologie classique, et Vladimir Ilitch entraînaitdéjà ses cordes vocales àcrier le plus fort possible Thalatta ! Thalatta !5, mais brusquement, en mars 1887, survint un événe-ment qui l’obligea à se détacher des textes anciens. Son frère aîné fut arrê-té à Saint-Pétersbourg ; sa mère s’y rendit pour lui apporter son soutien ; Vladimir devint le chef de famille, et au mois de mai, il apprit que les ten-tatives de sa mère pour sauver son frère de l’exécution avaient échoué ; ce dernier fut pendu.
On réduit généralement le rôle de Kerenski dans le destin de Vladimir Ilitch à l’écriture d’une lettre de référence pleine de louanges (qui contras-tait dramatiquement avec celle que Vladimir Ilitch allait recevoir seulement quelques mois plus tard à l’université : « réservé, distrait, malpoli », ou avec l’opinion que sa propre sœur avait de lui : « un garçon vif, sûr de lui et un polisson »), au momentmême où il étaitdevenu le frère d’un criminel d’État, et se trouvait donc dans une position très fragile. En réalité, lerôlede cet homme a été beaucoup plus important.
L’énergique et consciencieuxdirecteur Kerenski a métamorphosé le lycée de Simbirsk : il a transformé un camp de vacances de 9 mois pour provin-ciaux excentriques aux inclinations étranges en un établissement scolaire exemplaire pour l’époque, aéré régulièrement, dans lequel l’équipe péda-gogique, l’atmosphère et l’équipement étaient à la hauteur de ceux de la capitale (dans le laboratoire de physique, il y avait une « machine électrique » très chère et un phonographe qui – pense-t-on – a été le premier à enregistrer la voix de Lénine).
Malgré le fait que son frère aîné ait déconseillé de l’inscrire en classe préparatoire, afin qu’il ne tombe pas immédiatement entre les griffes des Cerbères de lycée, ni les études ni les professeurs ne semblaient contrarier Lénine. Certains, au contraire, lui inspiraient de l’admiration, parmi les-quels se trouvait son « professeur principal », monsieur Fedotchenko, qui enseignait la physique et qui était considéré comme le meilleur patineur de Simbirsk, où il organisait des démonstrations en hiver – il écrivait son nom sur la glace et faisait des pirouettes assis sur un pied. « Oulianov avouait sincèrement qu’il était jaloux de lui » – se souvient un des camarades. Le pro-fesseur Kerenski, auquel le grade de conseiller d’État ne permettait pas de
5« La mer ! La mer ! », c’est le cri que poussent les 10 000 Grecs apercevant le rivage du Pont-Euxin dans Anabasis, de Xénophon.
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se livrer à de telles pirouettes, si impressionnantes soient-elles, lui a quand même laissé de bons souvenirs ; même les historiens soviétiques ont été obligés de remballer leurs loupes, n’ayant trouvé aucune information qu’ils auraient pu imputer au père du Premier ministre que Lénine allait chasser du Palais d’Hiver en 1917 ; mis à part peut-être une note « assez bien » en lo-gique qu’il a quand même attribuée à Vladimir Ilitch, gâchant ainsi quelque peu son excellent bulletin. Sans doute, Lénine a-t-il eu de la chance de cô-toyer Kerenski – au sein de son propre lycée, il a vu comme l’appareil éta-tique pouvait agir d’une manière raisonnable, s’efforcer de se perfectionner et servir à la société. Il est probable que ce sentiment est devenu un antidote qui aempêché Lénine d’organiser un attentat terroriste direct contre elle.
Cependant, le bolchevisme impliquait une révision totale, même si elle n’était pasnécessairementimmédiate, de toutes les fondations de l’an-cienrégime, et l’inertie du mouvement entrepris à l’automne 1917 a pous-sé Lénine vers la gauche avec l’idée « qu’il faudrait renverser et redessiner beaucoup de choses, pour mettre le train de la vie sur de nouveaux rails ». C’est ce qu’il a vaguement déclaré à Lounatcharski en l’introduisant dans ses fonctions de Commissaire du Peuple à l’Instruction Publique, tout en admet-tant cependant : « … je ne peux pas dire que j’ai un système philosophique complètement réfléchi concernant les premiers pas de la révolution dans le domaine de l’instruction publique ».
Il est clair que Lénine avait des raisons suffisantes de croire que le lycée en tant qu’institution sociale faisait partie de l’ancien appareil bourgeois, fief du conservatisme et des forcesréactionnaires de la société. Personne, au sein du lycée classique de Simbirsk, ne pouvait ignorer le fait que consacrer 40 % du temps scolaire à l’étudedes langues mortes était lié au désir d’utiliser l’ancien système de valeurs comme remède officiellement breveté contre « le matéria-lisme et le nihilisme de la jeunesse ». On utilisait la religion dans le même but – comme protection contre les hérésies anti-étatiques ; ellefaisait ainsi partie intégrante des matières enseignées, ainsi que des rituels de la vie quotidienne, tels que les prières collectives et les liturgies communes les jours defête.
Pour comprendre à quel point on considérait le catéchisme comme une matière sérieuse, il suffit de se tourner vers les sujets d’examens finaux de Vladimir Ilitch en théologie : « Sur le cinquième élément du Credo », « Sur les vieet viieconciles œcuméniques » ; « Préparer les fidèles à la communion. La communion des fidèles et du clergé » ; « Sur la sixième demande de Notre Père » ; « Brève explication des Actes des Saints Apôtres ». Pour être capable de fournir une réponse intelligible à au moins une de ces questions, il faut être diplômé du séminaire.
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Il n’est pas étonnant qu’après 1917Lénine ait eut l’idée de transformer l’école pour qu’elle ne soit plus « un instrument de la suprématie de classe de la bourgeoisie », mais un « instrument de destruction de cette suprématie », c’est-à-dire un instrumentde la dictature du prolétariat. En langage clair, cela signifiait que les lycées allaient subir de profondes mutations et qu’on ne se limiterait pas à expulser le clergé des institutions.
Si Lénine cherchait l’inspiration dans la culture de l’Antiquité, son ex-périence personnelle ne pouvait pas lui apporter une solution définitive. Certes, Socrate, Salomon et Thémistocle pourraient aussi sans doute servir de dignes modèles aux prolétaires ; certes, « le prolétariat étaitl’héritier de la culture bourgeoise », et personne ne permettrait aux gauchistes de mettre Homère, Pouchkine et Shakespeare à la porte des écoles; mais le proléta-riat, même s’il était prêtà accepter ce précieux héritage, avait-il besoin d’ap-prendre par cœur des extraits de Cornélius Népos et de faire la différence entre le supin, le gérondif et le gérundium ?
Le fait que Lénine soit marié avec une enseignante professionnelle, une experte en histoire de la pédagogie, qui considérait que l’ensemble du sys-tème éducatifd’avant 1917 était sans valeur, n’a faitque pousser Lénine encore plus vers la gauche. Et si Lénine lui-même s’est peut-être limité à undécret rendant l’enseignement général et technologique gratuit et obliga-toire jusqu’à 16 ans, interdisant l’uniforme, proscrivant la religion au même titre que le tabac et l’alcool, autorisant l’éducation mixte, la participation de Nadejda Konstantinovna Kroupskaïa aux réformes a conduit à ce que les enfants se voient enseigner, outre l’abécédaire, la théorie et la pratique des « principaux domaines de l’industrie ». Le processus d’apprentissage devait être étroitement lié au « travail socialement productif des enfants ».
Par la suite, l’intelligentsia a diabolisé Nadejda Konstantinovna et on l’a présentée comme l’archétype de l’affreuse enseignante qu’il fallait tenir éloi-gnée des enfants ; cependant l’ouvrier I. V. Babouchkine a fait partie de ses élèves et il est un produit tellement parfait qu’il est tout simplement absurde de parler de l’incompétence de Kroupskaïa en tant que professeure. Il ne fait aucun doute qu’en transformant les écoles en communes de travail, cette femme consciencieuse, fine et pleine d’esprit souhaitait sincèrement bien faire et que, étant elle-même un bourreau de travail qui vénéraitle travail en tant que tel, elle voulait inculquer cette qualité bien utile aux enfants.
Il n’est pas question de dire que Lénine et sa femme ont décidé de ne pas avoir d’enfants « pour qu’ils ne les empêchent pas de travailler » ou « pour ne pas surcharger la planète qui était déjà surpeuplée » ; Lénine se prononçait toujours contre le malthusianisme ; et Nadejda Konstantinovna
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se plaignait de leur incapacité à avoir des enfants. T. Aleksinskaïa rapporte ainsi une conversation avec la mère de Nadejda Konstantinovna : « Si vous saviez à quel point Nadia voulait avoir un bébé ! Mais le sort ne l’a pas voulu, ils n’ont pas d’enfants ! Ce n’est pas de sa faute ! Vladimir Ilitch est absorbé par son travail intellectuel. Mais Nadia se console : un jour, quand la Russie sera libre, elle s’occupera des enfants du peuple comme des siens… ».
Malgré son manque d’expérience en matière de travail d’utilité générale dans sa propre enfance, Lénine semblait sympathiser avec les idées de son épouse dans le domaine de l’intégration de l’enseignement général et pro-fessionnel, et il ne s’opposait pas à faire desexpériences : la vie montrerait ce qu’il faudrait garder et ce dont il conviendrait de se débarrasser. Avec tout le respect dû à l’enseignement populaire en général et à l’activité des « professeurs du peuple » en particulier (Lénine a failli avoir un malaise en apprenant qu’on les appelait, dans l’esprit des années 1920, les chkrabs(« les agents scolaires », « les age-sco ») et il a interdit cette appellation ; en donnant des instructions au gestionnaire M. Vladimirov, dans lesquelles il a précisé que les autorités locales devaient gagner de l’argent elles-mêmes, au lieu d’exiger des ressources budgétaires, il a précisé « il ne faut pas être radin seulement avec les professeurs »), Lénine croyait aussi au « chaudron de l’usine » ; la vie, c’est-à-dire l’environnement, le travail, les conditions insupportables transmettaient un enseignement plus rapidement et plus ef-ficacement que les écoles ; en travaillant, les prolétaires acquerraient des informations utiles tant sur la structure de la matière environnante que sur la conscience de classe. Tout cela a conduit au fait qu’en 1918, après avoir décidé que la connaissance de l’Antiquité n’avait plus aucune utilité pra-tique, les bolcheviks ont banni les langues anciennes des programmes sco-laires comme matières obligatoires et, dans le cadre de la lutte du prolétariat contre les galimatias bourgeois, ont transformé les lycées classiques en insti-tutions plus généralistes ;les professeurs de latin ont été invités à consacrer leur temps libre à la lutte contre l’illettrisme.
Les Oulianov du milieu des années 1880 ressemblaient à une famille tout droit sortie d’une publicité pour une marque de lessive : les parents de 6 enfants tous plus beaux les uns que les autres, les poches pleines de médailles d’or du mérite, irradiant de bonheur ; une maison dont ils sont propriétaires, un chien, une gentille nourrice ; le père travaille certes un peu trop, mais il a le grade de général, c’est un véritable conseiller d’État ; la maman passe tout son temps avec les enfants ; des sorties en famille et des voyages àla campagne en été font le bonheur de tous. En les regardant, les
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autres familles voyaient un exemple de ce que « des gens simples et normaux » peuvent accomplir dans une société méritocratique à condition d’avoir du talent et d’aimer travailler ; cela inspirait un respect que même la nouvelle selon laquelle un criminel d’État avait été découvert dans cette famille n’a pas réussi à ébranler.
Le bien-être spirituel n’a cependant pas réussi à se communiquer au do-maine matériel. Ilia Nikolaïevitch n’était pas le genre de père qui emmène toute sa famille à l’étranger pour visiter des parcs d’attraction ou se lancer dans de grandes expéditions à travers l’Europe. « Je me rappelle, écrit Lénine, que mon père, un grand casanier, disait : “Pourquoi devrions-nous aller au théâtre ? Il y a un spectacle chez nous tous les soirs” ». L’habitude de rester à la maison s’expliquait par un budget familial serré. Avec un salaire qui n’était pas mirobolant, il devait entretenir sa femme, 6 enfants, une nourrice et des domestiques. En 1878, quand Lénine a contractéla fièvre paludéenne, les médecins ont conseillé de l’emmener en Italie pour un traitement, mais la famille n’avait pas assez d’argent, ni pour l’emmener en Italie, ni en Crimée, ni même pour l’envoyer chez des tantes à Kazan – il fallait louer une mai-son, et la famille est restée en ville pour les vacances. Même en 1880, quand Ilia Nikolaïevitch a proposé àsesaînés de les emmener à Moscou pour une exposition industrielle,ceux-ci, en leur âme et conscience, ont refusé car ils comprenaient que le budget familial ne permettait pas un tel voyage. La seule destination touristique accessible aux Oulianov était finalement la pro-vince de Kazan.
Le domaine de Kokouchkino6(dont le nom tatar était Ianassaly), l’ancien foyer des aristocrates Vériguine, ressemblait au manoir d’un ancien roman d’amour : une maison seigneuriale, des chambres pour les domestiques, une écurie, un hangar à calèche. L’exploitation s’étendait sur 500 hectares de « terres »dont s’occupaient 40 serfs adultes masculins (on se souvient, grâce à Gogol, que les femmes et les enfants n’étaient pas pris en compte). Ce manoir a changé de propriétaires au milieu du xixesiècle ; Alexandre Dimitrievitch Blank a payé 240 roubles pour chaque serf masculin et les a gouvernés durant les 10 ans qui ont suivi, avant de se libérer de ce fardeau en 1861. Pour pouvoir donner une dot à ses filles, le propriétaire a dû vendre des morceaux de son domaine ; une partie de la terre a été donnée aux paysans lors de l’Abolition du Servage en 1861 ; à cette époque,Blank n’avait déjà plus que 200 hectares en sa possession, ce qui correspond à peu près à la moitié de la principauté de Monaco ; la famille de Blank a gardé cette terre pendant près d’un demi-siècle.
6Propriété héritée par la mère de Lénine, née Maria Blank, dans la province de Kazan.
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À en croire ce que l’on sait de Lénine et son biographe Valentinov, Lénine a un jour pris le parti de celui-ci lors d’une dispute avec un certain Olminskiï, concernant la culture de propriétaires fonciers sous l’ancien régime : « Moi aussi j’ai vécu dans un domaine de propriétaire terrien appartenant à mon grand-père. En quelque sorte, je suis aussi un enfant bourgeois. De nom-breuses années se sont écoulées depuis, mais je n’ai toujours pas oublié tous les aspects agréables de la vie dans ce manoir, ni ses tilleuls, ni ses fleurs. Exécutez-moi. Je me souviens avec plaisir de m’être roulé dans le foin fraîche-ment fauché, ce n’était pourtant pas moi qui l’avais fauché, je mangeais des fraises directement dans les plates-bandes (malgré son excellentemémoire, Valentinov se trompe. Lénine n’a jamais mangé de fraises, cela lui provoquait des allergies), je mangeais des framboises, mais ce n’était pas moi qui les plantais, je buvais du lait tout chaud, mais je n’ai jamais trait de vaches ».
Il y a un certain piquant dans le fait que le leader des prolétaires et des paysans se trouvait être un aristocrate héréditaire du côté de sa mère, ainsi que de celui de son père, un « enfant bourgeois », qui ne s’est jamais livré à des travaux physiques et qui ne faisait qu’observer ses inférieurs, en tant que journaliste, homme de lettres, économiste ou sociologue.
Cette enfance « bourgeoise » a pu inspirer à Lénine le sentiment de sa propre condamnation historique et, par conséquent, l’idée qu’une moderni-sation rapide de la société était nécessaire, la nécessité de s’appuyer sur une force extérieure pour assurer sa propre survie.
Ironie encore plus cruelle (qui tend à démontrer l’existence d’une cer-taine régularité structurelle interne, qu’on appelle parfois « destin »), cet enfant bourgeois a fini sa vie dans un domaine de propriétaire terrien ; mais il ne faut pas exagérer ce détail :la vie à Gorkyse déroulait dans le décor d’un intérieur bourgeois, mais il s’agissait davantage d’un sanatorium que d’un manoir – avec une économie et une idéologie bien différentes.
En raison du manque de compétences d’Alexandre Dmitrievitch en tant qu’entrepreneur agro-industriel, il semble que cette acquisition n’ait jamais été une réussite économique – le domaine fonctionnait mal et ne dégageait pas de revenus réguliers. On plantait de l’avoine, des petits pois et du sar-rasin sur les terres arables, mais l’érudition et l’intelligence y poussaient apparemment mieux.
Pour la jeune génération des Oulianov, Kokouchkino était le territoire de la mère, qui y a vécu de 12 à 28 ans. Maria Alexandrovna est peut-être le personnage le plus mystérieux de cette famille : il semble qu’elle ait été une femme intelligente « ordinaire », même si dans l’âge « mûr » elle pré-sente quelques ressemblances avec l’image de la Dame de Pique. Elle ne
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semblait pas particulièrementgênée que,sur ses cinq enfants ayant survécu jusqu’à l’âge adulte, le premier soit un régicide raté, le deuxième, le leader d’un parti politique semi-légal, et les trois autres, des révolutionnaires pro-fessionnels prêts à aller en prison. Après sa mort, elle a été canonisée par l’historiographie soviétique et, par la suite, diabolisée à cause de ses ori-gines juives par l’historiographie antisoviétique ; selon Solooukhine, c’est elle, Maria Alexandrovna, qui a appris à Lénine « àdétester tout ce qui étaitrusse ». On n’en trouve aucune preuve dans sa correspondance ;au contraire, elle lisait beaucoup de livres russes, elle aimait la nature russe ;finalement, le fait qu’elle ait acheté et lu avec plaisir quelques livres de la collection Vie des personnalités éminentestémoigne sans aucun doute en faveur de Maria Alexandrovna. En son absence, Lénine la qualifiait de « sainte », l’appelait « chère petite maman » dans les lettres, et sur les enveloppes, il écrivait « Son Excellence M. A. Oulianova ». À en juger par la correspondance conservée (environ 170 lettres de Lénine), sa mère était son idole, son amie et, d’une façon générale, il en a été très proche durant toute sa vie.
Elle est née à Saint-Pétersbourg, sous Pouchkine, en 1835, dans une mai-son située sur le quai des Anglais, et a mené une longue existence jusqu’à presque 80 ans. Enfant, elle a déménagé avec son père, qui était médecin, dans les montagnes de l’Oural, et a ensuite passé beaucoup de temps à Kokouchkino, dans cette grande maison dotée d’une énorme bibliothèque, car son père a refusé qu’elle revienne à Saint-Pétersbourg pour ses études.
Elle avait beaucoup de sœurs, toutes mariées et avec beaucoup d’enfants, et un cercle de connaissances très large. Par l’intermédiaire d’une de ses sœurs, elle a fait la connaissance de son futur mari, pour qui elle représentait un parti intéressant du point de vue financier et intellectuel.
Sept ans avant la naissance de Lénine, Maria Alexandrovna a passé des examens par correspondance et a obtenu un certificat de gouvernante. Avant son veuvage, elle ne s’était jamais rendue à l’étranger, et l’étendue de ses voyages se trouvait limitée à la région de la Volga : Penza, Nijni Novgorod, Kazan, Samara, Stavropol-Samarski, Simbirsk. De sa mère, qui était à moi-tié allemande à moitié suédoise, Maria Alexandrovna a hérité son intérêt pour les langues étrangères, et d’autres talents linguistiques qui ont été par la suite renforcés par l’éducation familiale. L’impression que la maison des Oulianov ressemblait à une sorte d’école polyglotte, où tout le monde discu-tait de l’ordre du jour le lundi en anglais, le mardi en allemand, le mercredi en français relève plutôt du domaine de la mythologie ; après s’être installé à l’étranger, Lénine lui-même, en dépit de son talent pour les langues étran-gères et de son expérience dans la traduction de livres, ne comprenait pas
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très bien, au début, ses interlocuteurs et s’en plaignait constamment dans ses lettres ; il en était de même pour ses sœurs.
Mère de 6 enfants, Maria Alexandrovna a réussi à organiser sa vie de ma-nière à ce que la maison ne sombre pas dans l’anarchie et le chaos. Kroupskaïa disait que Lénine avait hérité ce talent d’organisation de sa mère.
Après avoir vendu la propriété familiale, elle a accumulé une fortune que les historiographes de la famille des Oulianov estiment approximativement à 15 000 roubles. Elle vivait grâce à la pension de son mari et à sa rente ; en 1916, l’année où elle est décédée, elle avait presque épuisé ces fonds. Quant à Kokouchkino, après la mort d’A. D. Blank, la propriété de Kokouchkino a été divisée plusieurs fois entre ses 5 filles (la part de chacune était estimée à 3 000 roubles), leurs maris et leurs enfants ; le manoir et les terres, hypo-théqués à plusieurs reprises, sont devenus la propriété, pour un temps très court, de Maria Alexandrovna, jusqu’à ce qu’ils soient vendus à un koulak en 1898.
Les traits marquants de l’histoire des Oulianov sont tout d’abord la chance, en ce qui concerne l’ascension dans l’échelle sociale (en deux générations, la famille est passée du statut de serf au titre de conseiller d’État et au rang de noblesse héréditaire) ; deuxièmement, les décès prématurés (le grand-oncle s’est fait défenestré, l’oncle s’est suicidé, le frère aîné a été pendu, la plus jeune sœur est décédée à 16 ans) ; et troisièmement, la déshérence. Le grand-père de Lénine avait 6 enfants, Lénine lui-même avait 33 cousins et cousines : Veretennikov, Ardachev, Ponomarev, Lavrov, Zalezhski. La lignée des Oulianov s’est éteinte brusquement – et précisément avec la génération de Lénine. Seul Dimitri Oulianov, sur les 4 enfants des Oulianov qui ont survécu jusqu’à l’âge de procréer, a eu des enfants. Peut-être l’appartenance à une lignée en voie d’extinction a-t-elle contraint Vladimir Ilitch à transfor-mer le monde qui l’entourait plus intensément que les autres « révolution-naires ordinaires ».
Lénino-Kokouchkino est un nom étrange, aux consonances gazouillantes ; les paysans ont changé son nom en 1922, et ils en ont informé leur ancien voisin, tout en lui demandant de faire pour eux l’acquisition de chevaux : « Désormais le village de Kokouchkino porte ton nom, camarade Lénine ». Un bus relie Kazan au village – 40 verstes, soit une heure et demie de trajet. On ne trouve aucune indication sur la route, le manoir de Blank ne semble donc pas représenter un objet d’orgueil particulier pour les habitants des alentours. Si l’on contourne le village et qu’on longe la rivière d’Ouchnia, après toutes les datchas et les chalets, on découvre terrain vague, avec une sorte de jardin ou de parc planté de bouleaux et de tilleuls… Quelque part à proximité devait se trouver un endroit qui s’appelait L’affluence des Roses
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Vertes(où l’on organisait des expéditions botaniques permettant d’admirer les étranges plantes des marécages), la mystérieuse montagne magnétique (un tumulus de cendres) et le bosquet de pins Tcheremychevskiï dont la forme rappelait aux habitants du manoir celle d’un chapeau – ce bosquet s’appelait d’ailleurs le bosquet du Chapeau. En hiver, il n’était pas prudent de passer par là car, dans les
