Voyage en Australie - Ludovic de Beauvoir - E-Book

Voyage en Australie E-Book

Ludovic de Beauvoir

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Beschreibung

Avoir 20 ans en Australie ou la fraîcheur de l’aventure maritime !

Ludovic de Beauvoir (1846-1929) publie le récit de ses aventures au bout du monde en 1867. L’Australie est la première étape de l’équipée. Le jeune homme y relate son arrivée à Melbourne, ses voyages dans la province de Victoria, en Tasmanie et en Nouvelle-Galles du Sud. Au menu : les réceptions de la bonne société de Sydney, les mines d’or et les fortunes qui se font et se défont, la prodigieuse richesse de la nature… Toute la vie de cette colonie anglaise de l’autre côté de la Terre, où les Blancs s’imposent aux Aborigènes, est décrite par le menu d’une plume précise et curieuse.

Le texte intégral du journal de voayge du célèbre explorateur français Ludovic de Beauvoir !

EXTRAIT

Il y a déjà près de trois mois que nous avons échangé nos derniers signaux d’adieu et que nous sommes en mer : trois ou quatre journées nous séparent encore de l’Australie, et je veux vous dire rapidement ce qu’a été notre longue traversée.
Pendant les vingt premiers jours, nous luttons constamment contre les vents contraires : à peine entrons-nous dans la Manche qu’une grande brise de sud-ouest soulève la mer et nous fait louvoyer sans repos. Chaque matin les côtes de France, chaque soir les feux d’Angleterre, nous apparaissent tour à tour : au bout d’une semaine, les rivages de la Bretagne s’effacent peu à peu, se confondant avec la ligne de l’horizon, et nous prenons hardiment notre aire dans l’océan Atlantique, tantôt secoués par les chocs capricieux et saccadés d’une grosse mer, tantôt bercés par les longues et paresseuses lames d’une houle endormie.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Carte de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, publiée en 1848 par Chapman et Hall.

« J’étais là, telle chose m’advint. »

Jean de La Fontaine

AVANT-PROPOS

La seule raison que j’aie d’espérer la bienveillance du lecteur, en lui présentant le journal de mon voyage autour du monde, c’est que j’avais vingt ans, depuis huit jours seulement, quand je faisais voile pour l’Australie, et qu’après avoir, sur un parcours de seize mille neuf cents lieues, visité tant de contrées du globe comme en un magique panorama, je viens affronter à vingt-deux ans les périls de la publicité.

C’était uniquement pour mes parents que j’avais pensé écrire mon journal : c’était la consolation promise à ceux que je quittais. J’y ai consigné tout ce que j’ai vu et appris pendant mon long voyage ; je devrais plutôt dire que j’y ai consacré le peu de temps que me laissaient, pour écrire, les accidents variés d’une vie agitée et toute remplie. Chaque soir, après les fatigues du jour, je jetais bien vite mes notes sur le papier, et chaque malle qui partait pour l’Europe apportait aux miens le trop court récit de mes mouvements.

Lorsque je contemplais devant moi cet espace infini où je ne devais pas les voir, ou bien quand je regardais en arrière vers ces parages où je les savais attristés de mon absence, c’était une heure d’encouragement et de force nouvelle, de délices et d’aspirations élevées, que celle où je traçais pour eux le journal de tous les instants de ma vie jeune, active, folle et enthousiaste, ou mélancolique, calme et sérieuse.

Mais puis-je espérer que ces lignes écrites à la hâte, tantôt sur la table vacillante d’un navire ballotté par la mer, tantôt sur mes genoux à la fin d’une journée de chasse, ou dans quelque hutte de cannibale, inspireront à ceux qui les liront une pâle impression des joies sincères, des émotions vives et des souvenirs délicieux de mon voyage ?

Ces souvenirs de chaque heure, tels qu’ils se présentaient à moi, sous la Ligne1 ou près du pôle Sud, je les ai laissés dans leur ensemble, quelquefois confus et sans transitions, ce qui est le propre du journal ; et j’ai retranché seulement tout ce qui m’étant personnel ne pouvait intéresser que ma famille. Je viens simplement, et avec la timidité, mais aussi avec toute l’ardeur de la jeunesse, raconter ce qui m’a frappé dans la succession des grandes images, des faits curieux, des aventures, des dangers peut-être, de longues navigations et de pays lointains.

Qu’on me pardonne donc ce que peut avoir de monotone le récit, même abrégé, d’une première traversée de trois mois ; qu’on me pardonne les ardeurs trop folles dans les chasses émouvantes des plaines sans fin de l’Australie ou de la jungle brûlante de Java ; qu’on me pardonne mes jugements sur les constitutions politiques des colonies australiennes, ou bien les éclats de la gaieté que m’ont causés les harems des sultans javanais, les amazones du roi de Siam, ou un déjeuner à Pékin avec le régent de la Chine !

Si j’ai pu, dans un voyage rapide, embrasser tant de choses diverses, je n’ai en cela aucun mérite ; je le dois à des circonstances exceptionnelles : car dans ces lointaines et dangereuses pérégrinations, je ne volais pas de mes propres ailes. J’avais l’honneur d’accompagner un jeune prince qui, depuis ma plus tendre enfance, voulait bien m’appeler son ami ; qui, lui, avait déjà bien couru les mers comme élève, puis comme enseigne dans la marine des États-Unis d’Amérique, où il avait conquis ses grades par de solides et brillantes études, et qui, après six ans de service à la mer, voulait faire le tour du globe pour son instruction et son plaisir.

Dans l’espace de trois mois, trois jeunes princes de la maison d’Orléans partaient d’Europe, pour exercer dans de lointains voyages leur intelligence et leur activité, qu’ils ne pouvaient consacrer au service de leur pays : le duc d’Alençon, lieutenant de l’armée espagnole, dans la glorieuse expédition des Philippines, où il commandait l’artillerie et fit si vaillamment ses premières armes ; le prince de Condé, aux Indes et en Australie… où la mort, hélas ! l’arrêta à l’entrée d’une carrière qui promettait d’être si belle ; le duc de Penthièvre, fils du prince de Joinville, tout autour du monde !

C’est ce dernier que j’avais le bonheur de suivre : il fut partout reçu et fêté par des hommes de cœur qui lui faisaient, avec une prévenance et une somptuosité inouïes, les honneurs de leur patrie adoptive. Pour moi, si j’ai pu glaner quelques épis dans une moisson que j’aurais dû rapporter si abondante, j’ai à cœur de placer ici, avant tout, l’expression la plus vive de ma reconnaissance pour ceux qui nous ont accueillis avec la plus cordiale hospitalité ; et, parmi eux, il est des noms que la délicatesse me fait taire – je ne veux le dire qu’une seule fois –, ce sont des noms français.

Je dois aussi cet hommage à nos amis d’outremer, en mémoire d’un de nous qui n’est plus ! Car les beaux souvenirs de notre voyage tant rêvé ont été mêlés des plus cruelles douleurs, et un voile de deuil devait couvrir pour nous, au retour, le brillant passé qui avait réalisé toutes nos espérances du départ : il devait m’être réservé le triste devoir de rapporter en France le cercueil de M. Fauvel, lieutenant de vaisseau, cet homme d’un cœur si attachant, si élevé, et d’une science si solide, qui n’avait point quitté le prince depuis sept ans, que nous aimions comme un second père, et qui, après avoir partagé toutes nos émotions comme tous nos périls dans un voyage dont il était l’âme, succombait, vingt jours avant de toucher l’Europe, aux fièvres pestilentielles des marécages tropicaux.

Maintenant que le lecteur nous connaît tous trois, qu’il voit presque un enfant pour narrateur et le tour du monde à faire, je lui demande son indulgence pour un simple Journal de voyage.

Sandricourt,décembre 1868

1. Une très ancienne tradition de marins veut que le passage de l’équateur donne lieu à un simulacre de baptême, empreint de paganisme, pour tous ceux qui franchissent la ligne pour la première fois. Cette joyeuse cérémonie, qu’on pourrait qualifier de bizutage, est présidée par un marin déguisé en Neptune, assisté de tritons, naïades, etc. Certaines compagnies aériennes offrent un diplôme à ceux qui passent la ligne pour la première fois. La majuscule est un hommage à ce symbole. (N.d.É.)

IDÉPART

Les préparatifs sont faits : l’heure est arrivée où toutes les ardeurs des trois voyageurs doivent être étouffées par les poignantes émotions du départ. Une triste cérémonie, celle des funérailles de la reine Marie-Amélie, avait été dans cette même semaine comme le dernier et touchant tableau de notre vie d’Europe ; le deuil extérieur et le deuil des cœurs étendent une ombre lugubre sur tous nos parents accourus au quai de Gravesend et dévorant du regard le navire qui va nous emporter jusque dans l’océan Austral ; leurs larmes coulent comme pour bénir le vaisseau qui, pendant six mille lieues, portera les voyageurs au milieu des tempêtes, et qui n’aura pourtant à affronter que la plus faible partie de tous les périls appréhendés par des cœurs de mères. C’est là une de ces scènes émouvantes que ceux qui les ont le plus ressenties ne peuvent ni ne veulent décrire, mais qui laissent dans l’âme une impression ineffaçable !

Tous les nôtres montèrent à bord afin de voir dans ses moindres détails ce qui allait devenir pendant trois mois notre demeure et, pour ainsi dire, notre monde. Comme le cœur s’attache aux choses matérielles, quand elles sont reliées par une union si frappante aux destinées de ceux qu’on aime ! Comme on veut voir ce pont qui sera le jardin de notre île flottante, ces cabines que quelques-uns appellent nos prisons, ce carré où nous développerons nos cartes, et cette haute mâture que les vents ne briseront pas ! Qui ne comprendra qu’après les premiers feux et, je l’avoue, le véritable enthousiasme que nous avait inspirés à tous la décision d’un voyage autour du monde, après l’impatience de voir les premières étapes d’une campagne dont le plan ne faisait qu’exciter, à chaque phase nouvelle, nos jeunes imaginations, qui ne comprendra qu’à cette heure solennelle où il fallut s’arracher pour longtemps… peut-être pour la dernière fois, à nos parents bien-aimés, les forces nous aient manqué et que notre cœur se soit fondu en sanglots !

Mais le temps est inexorable, et, à une heure de l’aprèsmidi, le 9 avril 1866, notre navire à voiles, l’Omar-Pacha, lève l’ancre, et deux remorqueurs l’entraînent rapidement entre les berges de la Tamise, qu’un ciel pluvieux et sombre couvre de son voile de deuil.

IINOTRE TRAVERSÉE JUSQU’AUX APPROCHES DE L’AUSTRALIE

En mer — Océan Austral, 5 juillet 1866,39° 15’ latitude sud ; 137° longitude est

Il y a déjà près de trois mois que nous avons échangé nos derniers signaux d’adieu et que nous sommes en mer : trois ou quatre journées nous séparent encore de l’Australie, et je veux vous dire rapidement ce qu’a été notre longue traversée.

Pendant les vingt premiers jours, nous luttons constamment contre les vents contraires : à peine entrons-nous dans la Manche qu’une grande brise de sud-ouest soulève la mer et nous fait louvoyer sans repos. Chaque matin les côtes de France, chaque soir les feux d’Angleterre, nous apparaissent tour à tour : au bout d’une semaine, les rivages de la Bretagne s’effacent peu à peu, se confondant avec la ligne de l’horizon, et nous prenons hardiment notre aire dans l’océan Atlantique, tantôt secoués par les chocs capricieux et saccadés d’une grosse mer, tantôt bercés par les longues et paresseuses lames d’une houle endormie.

Dans la nuit du 1er mai, tandis que la lune éclaire de sa vive lumière une mer en furie, et que les grandes ombres des voiles de l’arrière se dessinent en sombres couleurs sur la blancheur vacillante des voiles de l’avant, le navire s’arrête presque court : sa voilure de trois mille mètres carrés de toile est masquée et gonflée en sens inverse par le vent, qui a sauté bout pour bout en une seconde ; c’est une heure d’angoisse poignante, et nous ne sommes sauvés que par l’énergie du capitaine, qui est un excellent marin. Nous sommes près de Madère, et cette île enchanteresse, aux forêts de géraniums et d’orangers, est le point où cessent nos épreuves. La brise douce et régulière « adonne » ; nos yeux inquiets cherchent sur l’horizon les îles Canaries, et le pic de Ténériffe nous apparaît dans toute sa majesté : nous en sommes encore à 75 milles (129 kilomètres).

En ce moment, la masse de neige argentée brille de tout son éclat ; peu à peu, les rayons de pourpre du soleil cessent d’éclairer une à une les voiles pâlissantes du navire ; ils fuient successivement et vont se concentrer sur la cime neigeuse, pour couvrir insensiblement sa blancheur éclatante du rose le plus transparent. Nous nous trouvons dans le crépuscule, enveloppés de je ne sais quelle teinte sombre, mais le pic brille encore ! Une rougeur étincelante s’est réfugiée à son sommet ; une multitude de petits nuages forme autour de lui une auréole légère et, quand le dernier rayon d’un soleil de feu vient mourir sur cette neige rosée, la brise du soir disperse ces nuages, qui semblent emporter dans leur fuite les derniers reflets d’une dernière lueur. Les vents les portent vers nous comme un voile céleste aux mille couleurs, puis ils s’éteignent et s’engloutissent un à un dans la nuit qui nous couvre déjà.

Là, nous entrons dans la zone charmante des vents alizés. Plus de tempêtes, plus de brises contraires, plus d’inquiétudes, plus de ces moments terribles et émouvants de la navigation à voiles où une manœuvre mal faite met tout en danger. Le navire prend un air de fête : on dresse la tente sur le pont ; toutes les voiles sont dehors ; la température, qui n’excède pas 28° centigrades, nous fait convertir le pont en un vrai salon, où nous installons tous nos livres et nos instruments de musique.

Dans la solitude des mers, tout spectacle nouveau offre un nouveau charme. Voici tout autour de nous, sur la crête des vagues, des myriades de « galères », délicieux habitants des mers tropicales, qui déploient une sorte de grand éventail à mille facettes plus transparentes que le cristal. La lumière du soleil fait scintiller toutes les couleurs de l’arc-en-ciel dans ces petites voiles légères et brillantes que la brise pousse doucement sur l’écume, et le navire, dans sa marche rapide, porte le trouble au milieu de leurs petits bataillons bleus, orange, roses et lilas.

Le 4 mai, nous passons le tropique du Cancer. Chaque soir, sur la mer phosphorescente, notre sillage s’étend comme une route d’un marbre blanc parsemé d’innombrables étoiles brillantes, et les parois du navire sont illuminées par les millions d’étincelles électriques que la vague affolée rassemble, puis disperse, en les faisant flotter par saccades sur le bleu sombre de la mer. Par moment, il y a des éclats immenses de lumière dans la profondeur de l’eau, des éclairs qui montent en zigzag à la surface, et des ondes de fluide électrique qui jettent une magique lueur, s’étendant pour vaciller, pâlir et mourir. Mais ce qui me charme le plus, ce dont aucune féerie ne donnera jamais idée, ce sont les grandes lames qui se brisent avec fracas dans le fond noir de la nuit contre le gaillard d’avant, et dont l’écume jaillit pour retomber sur le pont en une pluie de perles de feu.

Le jour, ce sont les vols de poissons volants, qui s’élancent hors de la lame comme des dards. Semblables à des hirondelles qui planent, ils effleurent à peine l’écume des vagues et s’abattent soudain comme une pierre qui tombe. Rien de plus gracieux que les reflets azurés de leurs ailes vibrantes, la transparence de tout leur petit corps et l’espièglerie de leur vol ; les petits fous, dans un coup d’aile mal calculé, viennent en foule s’abattre sur le pont pour sauter dans la poêle à frire, et au lieu de retremper leurs ailes argentines dans la lame, ils vont passer au beurre sur un bon feu.

En approchant de la Ligne, nous nous attendons à tomber dans les calmes qui séparent en général les zones des deux alizés. Ces calmes, que l’on craint toujours, sont la seule ombre au tableau que présente la navigation de ces parages. Par la brise la plus douce venant modérer à chaque instant l’ardeur du soleil, que nous avons eu un instant au zénith, nous voguons doucement et sûrement sur une mer tranquille. Tout est gai, car on sait que l’alizé sera fidèle, on sait où il mènera le navire ; c’est un compagnon pour des semaines entières ; il ne mourra qu’à cette zone fatale des calmes qui est engendrée par sa rencontre avec l’alizé opposé, l’un venant du nord-est et l’autre du sud-est.

Pour nous, fort heureusement, au lieu de rester comme une bouée pendant des semaines, et de pouvoir jeter le long du bord chaque soir une plume qu’on retrouve dormant à la même place chaque matin, nous n’avons eu qu’un instant d’arrêt. Un alizé nous quitte, nous attendons : un grand bloc de nuages vient de l’équateur à notre rencontre, crève sur nos têtes, qu’il inonde comme le ferait un fleuve entier tombant en cascade, et ce déluge d’une pluie tropicale, c’est le cas de le dire, nous apporte la brise régulière qui naît au cap de Bonne-Espérance et souffle sur Sainte-Hélène. L’alizé sud-est, qui nous pousse maintenant dans un courant vers le sud, nous porte avec sécurité le long des terres du Brésil, comme si nous allions au cap Horn. Mais, dans les basses latitudes, après un crochet sur la carte, nous sommes certains de trouver les grands frais d’ouest, qui doivent nous conduire au-dessous du cap de Bonne-Espérance et jusqu’en Australie.

Quelle belle chose cependant que d’être arrivé à si bien connaître les courants de l’atmosphère et des eaux, qu’on est assuré sur ces mers immenses d’arriver plus vite à un point donné en suivant les deux côtés d’un angle droit qu’en prenant l’hypoténuse, et de faire en trois mois, par d’étranges détours, la route d’Australie qu’on ne ferait pas en cinq par le tracé le plus court sur la carte !

C’est un jour de classique gaieté que celui du passage de la Ligne. Si on ne la fait plus voir au novice en passant un cheveu au gros bout d’une longue lunette, le « baptême de la mer » est toujours une occasion de rire. L’entrain, du reste, le travail et la jeunesse, qui ne chôment pas à bord, sont les trois autres compagnons des trois voyageurs. Pour moi, qui assistais en ignorant d’abord aux manœuvres de notre navigation à voiles, j’ai vite profité de la fortune qui m’était donnée de courir les mers avec deux marins aussi instruits que mes deux compagnons ; et l’étude de la théorie dans le « carré », de la pratique sur le pont, m’a donné une véritable passion pour « la voile ». L’alerte constante, le coup d’œil dans la manœuvre, la majesté d’une voilure inclinée par le vent, sont autant de charmes, dès qu’on est initié à cette science dont notre beau et rapide « clipper » anglais nous donne le spectacle. Voilà pourquoi le duc de Penthièvre a préféré la route d’un voilier, où il pouvait mieux suivre toutes les études du marin, à la voie des malles de Suez, où l’on est traité comme un colis. L’Omar-Pacha a gagné la dernière course que quatre navires ont faite de Melbourne à Londres : un steeple-chase de six mille lieues, avec les vagues immenses pour obstacles. En soixante-dix jours, il est arrivé à la métropole, tandis que tel de ses rivaux en a mis jusqu’à cent onze. Il jauge douze cents tonneaux, porte quarante-deux hommes d’équipage et contient des cabines pour seize passagers : mais nous y sommes bien à l’aise, car, en dehors de nous trois et de Louis, le fidèle et actif serviteur du prince, le hasard ne nous a donné que deux compagnons de route : une jeune veuve et son fiancé, qui trouvent peut-être les Français du bord un peu bruyants, et dont l’idylle maritime est d’un plaisant spectacle, quand la molle brise du soir emporte les échos de leurs douces causeries. Ils ne prennent pas comme nous le meilleur parti, qui est celui de rire d’une nourriture qu’on ne connaît guère sur la terre ferme. De la soupe qui est de l’eau et du poivre, et des sauces qui sont du poivre et de l’eau ; beaucoup de morue le matin et encore plus le soir, avec du hareng pour extra et de l’eau digne d’un aquarium : voilà la base de l’ordinaire. Heureusement, il y a du lait en boîtes (car une vache n’est là que pour le plaisir des yeux), et dix moutons que nous dégustons en commençant par la tête et en finissant par la queue. Quant aux gallinacés, ils prennent en général leur vol par-dessus bord, et nous avons déjà échelonné quelques poules qui avaient l’air fort ébahies au milieu des lames.

Mais autant tout est fixe et régulier à bord, autant tout est continuellement changeant autour de nous. Aux mouettes ont succédé les « paille-en-queue », jolis oiseaux qui traînent derrière eux deux longues plumes minces comme une paille, et aux poissons volants, les dauphins, les dorades aux couleurs éblouissantes de bronze moiré d’or, et les requins de trois mètres, dont la prise, après une longue lutte, est une joie générale à bord. Au-dessus de nos têtes, sur un ciel d’une pureté admirable, brillent de nouvelles étoiles : les constellations de la vieille Europe se sont peu à peu abaissées : la Grande ourse, suivie de la Polaire, a disparu sous la ligne sombre des flots de l’horizon septentrional. En pensant aux miens par ces belles nuits, aux miens qu’elle éclaire et qui la regardent peut-être en rêvant à moi à cette même heure, je lui disais adieu comme à une amie que Dieu seul sait s’il me sera donné de revoir !

En avant, la Croix du Sud s’élève chaque soir par degrés plus haut dans le firmament, comme pour nous montrer les terres voisines du pôle austral, et c’est ainsi qu’un peu de brise, frappant sur la toile de notre mâture, nous a conduits en un mois si loin que nous ne sommes plus sous le même ciel, et que nous ne voyons plus briller les mêmes étoiles que vous.

Passant la Ligne le 13 mai, et le Capricorne le 21, nous suivons le courant des côtes du Brésil jusqu’au 30e degré de latitude sud, par 28° de longitude ouest. Là seulement, nous commençons à « faire de l’est » : nous laissons au nord les rochers de Tristan d’Acunha, et le 5 juin nous coupons le méridien du cap de Bonne-Espérance, à 450 milles (208 lieues) au sud. Nous voici plus bas que le 42e parallèle, entre l’Afrique et l’Australie, profitant des courants constants et des grands frais d’ouest qui nous portent rapidement vers Melbourne. Je suis là sous l’impression saisissante des grandes tempêtes qui se succèdent pour nous dans l’océan Austral.

L’ouragan venant de l’ouest nous pousse avec une rapidité qui donne le vertige, et le spectacle emporte l’admiration. Des nuages lourdement chargés et courant bas nous bornent l’horizon à un mille ou deux : avec toute sa mâture, notre navire disparaît entièrement dans le ravin creusé par deux lames : tout écumante et haute comme lui, une muraille d’eau le suivant, le dominant sans relâche et menaçant de s’effondrer à chaque minute sur son couronnement, est poussée par des rafales d’une force extraordinaire, qui sifflent et bourdonnent à la fois dans les manœuvres dormantes de notre gréement en fer. Nous nous parlons à voix forte sans nous entendre : nous nous attachons aux râteliers des haubans pour ne pas être balayés par les « lames vertes » qui déferlent de temps à autre sur le pont, et y promènent une masse d’eau qui couvre la dunette jusqu’à trois pieds de hauteur. Quatre hommes, attachés aux reins par une corde, sont à la barre, luttant, se cramponnant de toutes leurs forces et fléchissant quelquefois épuisés sous un coup trop violent du gouvernail. Deux « grelins » sont tendus sur le pont dans le sens de la longueur, et les hommes, pour ne pas être enlevés par-dessus bord, s’y retiennent avec une sorte d’effort convulsif. Le roulis nous secoue avec de si terribles soubresauts, qu’il est impossible, même aux matelots, de se tenir debout. Nous avons jusqu’à 46° d’amplitude d’oscillation, et, sous ce souffle effrayant que les marins appellent ouragan, et qui fait 144 kilomètres à l’heure, nos mâts plient jusqu’à l’emplanture et notre coque craque partout aux chocs répétés des lames. Nous n’avons pourtant que deux voiles, un foc et le petit hunier au bas ris : tout le reste est à sec de toile et offre encore une énorme résistance au vent : un ris de moins, et toute notre mâture « viendrait en bas ». Une force tellement formidable nous emporte, qu’avec ces quelques mètres de toile nous faisons 278 milles (128 lieues) en vingt heures !

Plus de mille mètres séparent les sommets de deux vagues qui se suivent. Nous gagnons la vague de vitesse ; nous échappons à celle dont la crête écumante domine d’abord le couronnement, et nous montons lentement sur celle qui nous précède, et dont tout à l’heure nous ne voyions le sommet qu’en faisant passer nos regards par-dessus les « barres de perroquets » de misaine ! Nous étions enfoncés dans un ravin, nous voici pendant quelques secondes en suspens sur une crête qui marche et moutonne en nous portant : nous dominons alors toutes ces collines régulières qui se poursuivent. Quand, au contraire, nous descendons entraînés sur cette pente effrayante, nous ne pouvons plus rien voir de l’horizon, et la vague que nous venons de franchir nous abrite un moment des rafales. En effet, à une telle distance au-dessous du cap de Bonne-Espérance et du cap Horn, et dans ce grand espace circulaire autour du pôle Sud, il n’est aucune terre qui arrête ou qui brise ces longues armées de lames. Dans ce mouvement perpétuel en un même sens des courants de la mer et des airs, où naissent-elles, où meurent-elles, ces vagues qui se creusent en raison directe de la distance parcourue, et dont les sommets, dans ce tour du monde antarctique, ne s’éloignent les uns des autres que pour laisser entre eux un plus grand abîme ?

Un jour, le vent donne plus du travers : à trois ou quatre cents mètres de nous, passe en sens inverse un trois-mâts anglais : ceux qui le montent sont, en dehors de notre propre équipage, les premiers êtres humains que nous voyons depuis ceux des rivages de la Tamise : nous nous saluons par gestes, nous distinguons les figures, mais chaque grande lame qui arrive par le travers et qui vient se placer entre lui et nous le dérobe entièrement à nos regards avec ses vergues, ses voiles et toute sa haute mâture ! Par moments seulement, quand la mer nous relève, nous apercevons, tantôt au-dessous de la ligne de flottaison tout son ventre en plaques de cuivre laissé par l’eau à découvert jusqu’à la quille, tantôt son pont tout oblique se présentant à nous comme le flanc d’une colline. C’est alors seulement que nous nous rendons compte de notre propre situation ! Le soir, le soleil apparaît au moment de son coucher ; sa vue nous est tour à tour donnée et retirée par le mouvement alternatif des vagues roulantes. Une extrémité de nos vergues fouette parfois la crête des flots : deux fois en six heures, le petit hunier est déchiré par le vent et vole en éclats ; les lambeaux de toile, s’arrachant des « ralingues », battent avec fracas les vergues et les « galhaubans », et leurs coups sont si violents, que les hommes suspendus dans les hunes risquent d’être enveloppés par eux, sans pouvoir les maîtriser. Avec des haches, ils coupent les « drisses », et les voiles nous devancent, emportées comme un cerf-volant gigantesque.

Courir plus vite que la mer, afin que celle-ci défonçant nos sabords de l’arrière n’envahisse pas le carré, ou, balayant le pont d’un seul coup de l’arrière à l’avant, ne rompe la claire-voie et les écoutilles, établir assez de toile pour nous « appuyer » sans rompre nos mâts, telles sont les conditions de notre sécurité relative dans ce bouleversement extraordinaire des éléments. Chaque minute offre une émotion, un danger nouveau, et, contrairement à ce qui s’est passé au dernier voyage de l’Omar-Pacha, aucun homme n’est enlevé de dessus le pont. Je suis avec passion les péripéties de notre lutte de huit journées et de sept nuits, ne rentrant que peu d’heures dans le carré, que les odeurs des eaux de la cale rendent inhabitable, et où une lampe, balancée comme un pendule, nous guide mal dans l’obscurité à laquelle nous nous condamnons pendant tous les jours de cette semaine. La claire-voie, en effet, a dû être doublée extérieurement de toiles et de planches, afin qu’elle ne soit pas défoncée lorsqu’un mètre d’eau vient à la couvrir.

C’est dans une de ces tempêtes que retentit tout à coup ce cri affreux : « A man over board ! » Dans un violent choc de roulis, un homme tombe de l’extrémité de la grand-vergue : il se heurte contre le bastingage dans sa chute, et il disparaît dans les vagues. Nous sautons sur le canot suspendu à tribord, nous coupons les cordes qui empêchent de l’amener ; c’est le seul disponible, hélas ! mais, lancés à toute vitesse comme nous le sommes sur une pareille mer, nous ne voyons même plus le malheureux ; il n’a pu se cramponner à la bouée de sauvetage, jetée de l’arrière ; il a eu sans doute les reins brisés dans sa chute, et il a évidemment coulé à pic. L’angoisse est poignante ; la mer est si forte que toute embarcation sombrera à coup sûr, et le capitaine défend absolument que l’on mette le canot à la mer ; il ne veut pas laisser huit êtres vivants s’exposer à une mort aussi certaine pour rechercher seulement un cadavre. Par malheur, dans la nuit précédente, les lames avaient déferlé si fort sur le flanc du navire, qu’elles avaient brisé les « saisines » du véritable canot de sauvetage qui seul aurait pu peut-être résister à l’état de la mer ; il avait fallu dès le matin empêcher les lames de balayer cet unique moyen de salut en cas d’incendie ou de naufrage, et le mettre à l’abri sur la partie centrale du pont.

Ce pauvre jeune homme était âgé de vingt et un ans ; il finissait son temps de pilotin. Je le vois encore chantant dans la matinée : quels courts instants l’ont vu passer de la vie à la mort ! Mais, s’il a eu le temps de reprendre connaissance et de se soutenir sur la surface de l’eau, quelle douleur pour lui que de voir fuir le vaisseau où étaient ses compagnons, de sentir ses bras faillir, et l’océan rouler sur lui les flots qui allaient le submerger !

Peu de jours après cette catastrophe, nous avons enfin une accalmie, et les oiseaux de mer, poussés par la faim, approchent de plus près le navire pour glaner dans son sillage. En suspendant simplement une balle de plomb à un long fil de soie sous l’arrière, les damiers, ou pigeons du Cap, viennent s’entortiller les ailes dans ces lignes presque invisibles. Les frégates au vol alourdi se laissent prendre de nuit dans le gréement ; mais les albatros surtout nous mettent en émoi. Quand le premier solitaire des mers australes nous apparut sur l’horizon, on l’aurait pris pour une pirogue rasant l’écume des lames : peu à peu il s’approche ; son grand corps, ses longues ailes sont d’une blancheur brillante ; ses yeux sont roses, et un collier de même couleur est tracé sur son cou. C’est le plus grand oiseau du monde ! Plusieurs s’attachèrent vite à notre navire, et leur troupe vorace ne cessa, dans d’éternels circuits, de planer autour de nous. Au bout d’une corde de cinq cents mètres, nous jetons un appât : aussitôt l’oiseau affamé décrit en planant une lente spirale, et fait briller au soleil les reflets soyeux de ses ailes qui ont quinze pieds d’envergure : il se pose sur la vague en maintenant, comme les voiles d’une galère antique, ses antennes à demi repliées, saisit sa proie, plonge à pic dès qu’il sent l’hameçon, et il faut être plusieurs pour l’amener jusque sur le pont : j’en eus toute la peau des mains emportée. Ce qui est fort curieux, c’est qu’une fois saisis, ces oiseaux courent affolés sur le pont, sans pouvoir jamais prendre leur élan pour s’envoler, et restent captifs sans qu’aucun lien les retienne. Mais, avec quinze pieds d’envergure, quel coup d’aile lorsqu’ils fouettent le vent d’un sifflement saccadé ! Je crois vraiment que si un de ces grands monstres volants s’abattait sur nos plaines, il mettrait bien des laboureurs en fuite ; et pourtant ceux-ci pourraient se rassurer, car ce gigantesque oiseau est aussi bête que lâche : une mouette l’attaque et lui donne vite la chasse, ce qui nous amuse toujours.

En dehors de la corde qui croche d’immenses albatros, mes mains heureusement sont encore bonnes pour tenir le sextant, et c’est une grande joie pour moi de « faire le point » chaque jour. Loin de l’atmosphère viciée d’une salle d’étude de collège, où, sur des tableaux barbouillés, la cosmographie et la trigonométrie m’avaient, je l’avoue, toujours un peu ennuyé, je puis ici admirer toutes les beautés de la théorie et la mettre en pratique. Elle fut émouvante l’heure où, dans la solitude des mers, je pus la première fois me dire, le sextant en main : « En ce jour, à cette heure, je suis là, au point que je marque sur la carte. » Et c’est ainsi que l’on court pendant des mois les océans, en déterminant chaque jour la position précise du navire, avec le ciel pour point de repère !

Ne nous faut-il pas aussi un bon fonds d’entrain pour que nos journées, pleines d’occupations variées, ne nous paraissent point longues ? Il est vrai que, allant droit à l’est, et faisant souvent cent lieues par jour au-devant de la marche apparente du soleil, nous n’avons que des jours de vingt-trois heures et demie !

IIIDÉBARQUEMENT À MELBOURNE

Première vue de la terre. — Entrée dans la baie de Port Philipp. — Nouvelle de la mort du prince de Condé. — Débarquement. — Chemin de fer. — La ville. — Aborigènes devant l’Opéra. — Le musée. — Les prisons.

En mer,7 juillet 1866

Enfin, après avoir vu quatre-vingt-huit fois le globe du soleil sortir des flots en avant de nous, et s’y replonger derrière nous, c’est hier que nous attendait la dernière émotion de notre traversée. « Si les chronomètres n’ont pas varié, si nous ne nous sommes pas trompés dans nos calculs, c’est ce soir, nous disions-nous, que nous verrons les feux de la terre australienne ! » Les vigies sont anxieuses sur les barres de cacatois ; un silence d’attente et de joie règne sur ce pont où tous les cœurs battent, où tous les yeux s’efforcent de percer l’horizon. Cette fois, que les heures paraissent longues ! À neuf heures et demie, nous refaisons encore le point estimé ; si la brise nous pousse toujours avec la même force, il ne nous faut plus qu’une demi-heure pour atteindre le rayon éclairé par le phare. Ô merveille de la navigation ! à l’heure dite, après trois mois passés entre le ciel et l’eau, un triple hourra poussé du haut des mâts annonce que les vigies voient la lueur du phare, voient la Terre ! C’est le cap Otway. Vite nous montons dans les hunes pour distinguer ces feux tant désirés : vingt minutes après, leurs rayons sont visibles de la dunette. Une fois ce point relevé, nous mettons le cap sur la baie de Port Philipp. Rien ne peut donner une idée de l’agitation qui règne autour de nous : les échos du bord répètent nos joyeuses chansons, et personne cette fois ne dormira, tant l’animation et le tapage éclatent de toutes parts : la Providence nous rend à la Terre, on ne parle plus de « faire le trou dans l’eau », on prépare les malles, on emballe les sextants. L’Australie, l’Australie, la voilà ! Nos trois mois de navigation semblent à cette heure se résumer comme un beau rêve mené à bonne fin, comme ce temps de recueillement et de mutuel épanchement à la fois qui doit être le prélude de l’action, et comme une période délicieuse d’intimité et de travail, où les jours ont succédé aux jours sans que nous en eussions conscience.

Dès que le soleil apparaît, quel bonheur de braquer nos lunettes sur les rives que nous longeons de loin ! De hautes grèves couvertes d’une sombre verdure, à l’aspect sauvage, se déroulent devant nous, et c’est une joie indicible d’apercevoir une terre que pendant tant d’années on n’a jamais pensé devoir fouler, et que six mille lieues séparent de notre Europe. En sondant la profondeur des baies, en évitant les bancs de la côte, en relevant les promontoires saillants, il semblait que nous repassions en quelques heures toutes nos lectures sur les découvertes des grands navigateurs en ces parages, comme celui qui, après avoir lu les longs récits d’une guerre, en visite les champs de bataille.

Mais le peu que nous connaissons encore du domaine de l’histoire ne fait qu’animer plus vivement à cette heure solennelle notre curiosité pour un continent dont, pendant tant de siècles, nos aïeux ont ignoré l’existence. Il semble que nous entrions non seulement dans un monde nouveau au point de vue géographique, mais dans un nouveau monde de pensées : ces montagnes abruptes, qui se dessinent au loin avec les caractères d’une nature vierge, contrastent avec les phares, ces œuvres de la main de l’homme. Cette civilisation naissante, sur une terre arrachée à l’inertie ou à la barbarie, n’est-ce pas un ensemble encore enveloppé d’un voile mystérieux ? Que de secrets pour nous qui arrivons ballottés par la mer avec toutes nos idées, toute notre atmosphère d’Europe ! Il est si bon d’arriver sur un rivage sans préjugé ni présomption, d’attendre la première impression, de la saisir pour la voir peut-être plus tard combattue par une plus mûre expérience. Arriver jeune sur une terre jeune, voilà qui entraîne ! voilà ce qui, contrastant avec la vie de mer, où l’homme acquiert beaucoup plus par la réflexion que par les choses du dehors, remplit l’esprit de curiosité. Devant nous est la terre des mines d’or, des troupeaux immenses, des villes nées d’hier ! C’est là que nous allons exercer toute notre activité de vingt ans, pour jouir de tous les spectacles… Et pourtant, le premier bonheur que j’espère y trouver, bonheur incomparable qui est l’objet de toutes mes pensées du jour et de la nuit, c’est de lire vos lettres arrivées avant moi, les lettres d’Europe !

La liesse est si grande à bord que tout le monde a un peu perdu la tête. Nous suivons la côte, et toute la matinée nous filons rapidement devant une série de grèves sablonneuses naissant l’une de l’autre : mais nous filons si bien que, tout d’un coup, grand émoi ! on s’aperçoit que nous avons manqué la passe ; nous allons droit sur les récifs ! La passe est à douze milles derrière nous : il faut alors de longues heures pour lutter contre vent et marée : tout espoir d’arriver à quai le soir même est perdu ; nous louvoyons entre ces grèves comme nous l’avons fait il y a trois mois dans la Manche. Un soleil superbe éclaire sur la crête des collines de gros buissons d’un vert sombre : au milieu de bois d’une sorte de pins-parasols, s’ouvrant à leur sommet comme des éventails, au milieu de roches et de grosses masses d’une végétation noirâtre, semblables à autant de mamelons, sont semées des petites maisons blanches avec leurs jardins, de vrais cottages de la vieille Angleterre.

À trois heures et demie, la passe est franchie : elle n’a guère qu’un mille de large et le courant y est « de foudre ». La Santé, avec son vilain drapeau jaune, vient s’assurer que nous n’apportons ni le choléra ni la peste des animaux, puis nous entrons sous toutes voiles dans la baie de Port Philipp, grand bassin de quatre cents milles carrés, un vrai lac sauvage entouré comme d’une grande ceinture de grèves sombres. Melbourne est au fond : un grand nombre de navires appareillent et sortent en nous saluant, espérant bien échapper aux dangers que nous venons de courir pendant des milliers de lieues ; d’autres mouillent, et le bruit de leurs chaînes qui se déroulent, mêlé au chant de leurs manœuvres, vient jusqu’à nous ; d’autres dorment sur leurs ancres, échelonnés comme des bouées gigantesques sur les méandres de la route qui nous conduira à la ville. Mais le soleil se couche sans que ses rayons aient éclairé pour nos yeux l’extrémité de la baie, et tout à coup la brise tombe net, le calme est plat ! Au moment de la plus vive excitation, nous voilà arrêtés court, à vingt lieues du terme de notre navigation !

Mais, hélas !, avant même que nous eussions franchi la passe et vu la terre de près, la première personne étrangère montée à bord depuis notre départ, la première voix nouvelle que nous entendions, celle du pilote, venait nous apprendre la mort récente du prince de Condé ! Ce que ce coup fut pour nous, après trois mois passés sans nouvelles des nôtres, après trois mois nourris de l’espérance que sur cette terre lointaine nous rejoindrions ce prince au cœur si aimant et aux aspirations si généreuses, ce que cette nouvelle affreuse nous causa de douleur, vous pouvez le penser, vous qu’elle a surpris avec toutes les horreurs laconiques d’un télégramme.

Mais combien notre cœur saignait davantage, à nous qui voyions cette terre où il a expiré ! La veille, nous nous réjouissions de le retrouver là, de parcourir l’Australie avec lui, de partir avec lui pour la Chine et le Japon. Pauvre prince ! mourir à vingt ans, loin de sa mère, à six mille lieues de son pays ; mourir victime des nobles instincts qui l’avaient porté à chercher l’instruction dans les contrées les plus lointaines, à mettre à l’épreuve, avec une virile énergie, toutes les forces de son esprit et de son corps, pour répondre à toutes les belles espérances conçues de lui, parce qu’il avait déjà tant donné ! Sa grande piété, la fermeté de son caractère, et l’élévation de son sens politique pourraient-elles jamais être oubliées ! Pauvre prince, qui succomba doublement exilé ! que la mort arracha aux ardeurs dont son âme brûlait pour cette France, que l’on porte avec soi partout et toujours, et dont il voulait, Français infatigable, faire partout aimer et admirer le nom, en travaillant pour elle jusque chez les nations des antipodes.

S’il était mort si loin de sa famille et de ses amis, si, né au palais de Saint-Cloud, il était venu expirer sur les rivages d’où La Pérouse envoya de ses nouvelles pour la dernière fois avant de mourir, et que Dumont-d’Urville, par ordre du roi Louis-Philippe, touchait en allant au pôle Sud, ne croyez point pourtant qu’il y mourut sans que bien des cœurs sur ces lieux mêmes fussent frappés de douleur. Il s’était montré si grand et si affable, si instruit et si attachant, que toute une cité, inquiète durant sa maladie, fit de ses funérailles un deuil public ! La Cour suprême et les Chambres suspendirent la session : le gouverneur, les magistrats, tous les corps de l’État, les officiers de terre et de mer, toute la colonie française et nos officiers d’un navire de guerre sur rade suivaient le cortège : les boutiques furent fermées ; tous les navires du port croisèrent leurs vergues ; leurs pavillons et ceux des édifices publics flottaient à mi-mât. Sydney en ce jour, sydney tout entier qu’il avait gagné à lui, avait voulu honorer sa mémoire.

Mais nous, ses amis, quelle tristesse nous étouffait en rêvant à lui, en pensant à lui dans le silence d’une mer de marbre, tandis que la nuit nous apportait, avec les sombres pensées, une vue que le jour nous avait refusée !

La lueur des lumières de Melbourne, semblable à la lueur de nos capitales, se détache le soir dans le lointain : les éclats du bruit et du tumulte d’une grande ville ne nous arrivent que par intervalles ; le sifflement du chemin de fer, le rauque timbre des bateaux à vapeur qui entrent et qui sortent, viennent seuls nous arracher à nos tristes rêveries.

Ainsi se prépare notre première entrée sur le continent australien : toute l’apparence de la vie d’un peuple, toutes les larmes pour la mort d’un ami ! et nous avons fait la moitié du tour du globe pour ne plus même trouver de celui que nous aimions tant un cercueil !

8 juillet. — Toute une nuit, toute une matinée, toute une après-midi de calme plat nous retiennent immobiles dans ce grand lac, en vue de la ville que nous désirons tant parcourir. C’est vraiment le supplice de Tantale ! notre esprit n’est plus à bord, et puis ce n’est plus un navire que notre maison flottante, immobile et sans roulis. Avec la nuit, un peu de brise vient enfin nous porter plus près de la lueur pour nous quitter encore. De nouveau les gros anneaux des chaînes de nos ancres sortent de la cale avec un bruit de tonnerre, et, pour une nuit encore, cette fois à cinq lieues du quai, l’ancre va dormir au fond de l’eau ; et nous, pour la dernière fois aussi sans doute, dans les tiroirs qui nous ont servi de couchette pendant trois mois.

Mais voici un vague bruit dans le lointain : ce sont les saccades de rames qui battent la mer ; régulier et en cadence, ce bruit augmente plus distinctement à chaque instant : ce sont des canots ! ils accostent ; sont-ce des naturels armés de lances ? Non, c’est le boucher, puis le boulanger, puis le marchand de légumes, puis un monsieur de la police, tous en chapeaux noirs et vêtus comme nous, qui, bravant la nuit, viennent s’assurer la clientèle de l’Omar-Pacha. Les conversations s’engagent ; tout nous intrigue. Eh bien, vous seriez tombés dans la salle des pas-perdus du Palais-Bourbon en un jour de séance orageuse, que vous n’auriez point glané d’autres paroles ! On ne nous répond que « crise politique, crise commerciale ; lutte des deux Chambres ; querelles animées des partisans de la protection ou du libre échange ; appel au suffrage universel » ; bref, nous sommes, à ce qu’il paraît, arrivés à ce bout du monde en un moment où la vie politique passionne au suprême degré les esprits. Ces bons Australiens me paraissent fort chauds dans leurs discussions ; et si, ma foi, cette image des agitations de notre Europe est une surprise au premier abord, nous ne pouvons que nous dire à nous-mêmes : « Tant mieux, tant mieux ! de ces discussions jaillira peut-être pour nous la vérité sur les affaires de ce pays si peu connu de nous, et toute cette machine civile et gouvernementale nous apparaîtra-t-elle dans son entier, puisque tous ses rouages vont être en mouvement ? »

9 juillet. — Il n’y a plus qu’un pas à faire, et nous serons au port. Melbourne n’est pas situé sur la baie même, mais à deux ou trois milles du rivage ; son port est sandridge, relié à la ville par un chemin de fer. Nous voici au milieu d’une cinquantaine de grands navires aux hautes mâtures, et tout, autour de nous, est animé comme la rade du Havre ou de Marseille. Nos hommes sont affairés dans la mâture : ils grimpent et dégringolent comme des singes en forêt ; c’est qu’ils larguent et sèchent les voiles aux rayons doucement échauffants du soleil du matin. Arrivé au port, le navire prend un tout autre aspect ; on lui fait une vraie toilette, et en voyant une à une flotter comme mortes ces voiles que j’avais si souvent regardées se gonfler ou « fasseyer » au vent, en voyant mettre au repos ces cordages tout à l’heure tant agités et ces vergues qui pliaient hier encore sous les efforts des rafales, ces soins plus calmes me faisaient penser à l’éternelle histoire du pigeon voyageur séchant au soleil ses ailes fatiguées dans ses vols lointains, secouant tout ce que les intempéries des plus dangereux parages ont donné de sauvage à son aspect, et cachant les vides qu’ont laissés les plumes éparses emportées par les vents.

C’est alors que les canots nous entourent, tout chargés de fruits, de verdure, de légumes et de volailles ; mais bientôt les choses prennent une teinte officielle : place soit faite à la yole d’un navire de guerre ! Un officier vient demander à quelle heure nous débarquerons. Quelques instants après, un autre canot arrive : c’est le capitaine de frégate commandant la Victoria, qui monte à bord pour saluer le prince : « Le gouverneur, lui dit-il, l’envoie le féliciter sur son arrivée dans la colonie, et désire savoir quand il entrera à Melbourne, afin de l’y recevoir avec tous les plus grands honneurs, pendant que la Victoria le saluera de vingt et un coups de canon. » Certes, ce fut un moment de douce joie pour le prince que de se voir, dès le premier pas sur cette terre, reçu et fêté en souvenir de sa race et du nom de son père, mais il supplia le commandant d’arrêter tous ces préparatifs et tous ces honneurs, qu’il ne saurait accepter à cause de l’exil et de son double deuil. La yole repart à tire-d’aile, et nous attendons un remorqueur, qui vient s’atteler à notre lourde masse. Nous prenons à notre bord son capitaine, dont les ordres sont répétés sur le Tugg par un de ces petits mousses à voix glapissante, comme chaque vapeur en a sur la Tamise ou dans le Pas-de-Calais ; nous glissons lentement entre tous les navires mouillés, et à trois heures et demie nous sommes contre le quai. L’heure est arrivée, heure d’émotion et de joie, heure entrevue, rêvée et espérée pendant trois mois, où nous allons toucher la terre après un parcours de six mille trois cent quatre-vingts lieues !

Certes, en débarquant à Port Philipp, dès le premier abord, je fus saisi d’étonnement, voyant à quel point la civilisation y est avancée. Deux longues jetées en bois s’avancent à angle droit au milieu du port ; une quarantaine de navires de gros tonnage y sont rangés de chaque bord ; les rails du chemin de fer vont, sur quatre rangs, jusqu’à l’extrémité de chaque jetée : les trains ne cessent de se succéder ; plus de trente grues à vapeur sont en mouvement, les unes prenant à fond de cale les cargaisons, les autres remplissant les navires vides d’innombrables ballots de laine arrivant de l’intérieur. Cet ensemble de locomotives qui sifflent, de grues qui crient, de vapeurs qui chauffent, ne vous laisse pas croire que vous êtes dans des terres si proches du pôle Sud. À cette heure, nous faisons nos adieux à notre Omar-Pacha, et nous rendons grâce à Dieu qu’il nous ait apportés sains et saufs sur le continent austral. Mais, par un contraste curieux, nous laissons tant de souvenirs dans ce vaisseau, que le quitter, c’est quitter un ami1.

À quatre heures un quart, nous mettons pied à terre : c’est un moment qui étourdit un peu après trois mois passés sur des planches, et, à part toutes les idées que fait naître dans l’âme le sentiment de sentir enfin la terre sous ses pieds, je vous assure que les cailloux impressionnent beaucoup les nouveaux débarqués. Nous passons à côté du Moraxian, un frère de construction de l’Omar-Pacha, qui vient d’arriver de Londres en soixante-treize jours, avec ses mâts brisés, ses bastingages emportés, et que trois pieds d’eau dans ses cabines ont inondé pendant plus de huit jours. Comme nous sommes heureux de n’avoir pas de pareils souvenirs !

De là à la station